Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001

L'AFRIQUE DU SUD COTE GEOPOLITIQUE

Au printemps 1994, l'apartheid institutionnel officiellement aboli le 17 juin 1991 est mort et une nouvelle Afrique du Sud est née. Les élections qui se sont tenues du 27 au 29 avril 1994 ont offert à l'African National Congress (ANC) une victoire incontestable au niveau tant national (62,65 % des voix contre 20,39 % et 10,54 % à ses deux principaux concurrents, le National Party (NP) et l'Inkatha Freedom Party (IFP) que régional. L'élection au suffrage universel indirect de Nelson Mandela à la présidence de la République le 10 mai a confirmé ce triomphe de l'ANC. Le bon déroulement global de cette première consultation électorale proprement nationale et la mobilisation massive de la population (près de 23 millions de votants) sont venus ratifier l'option retenue conjointement depuis la fin des années 80 par les élites de l'ANC et de ses alliés d'un côté et par celles du pouvoir blanc de l'autre en faveur d'une cogestion du processus de démocratisation, et sont venus asseoir son succès.

Depuis la fin des années 80, l'apartheid légal a été systématiquement démantelé et ses traductions géographiques et territoriales ont été progressivement gommées des cartes physiques et de l'état civil :

La disparition début 1994 du Parlement  tricaméral  a permis pour la première fois dans l'histoire du pays la naissance d'un pouvoir national unifié et de structures politiques et administratives de décision communes à tous les citoyens sans aucune distinction. Les symboles politiques affirment cette réassociation des différentes populations et enclaves stratifiées par l'apartheid : le nouveau drapeau, créé pour l'occasion aux couleurs savamment associées, n'affirme pas la victoire d'un des adversaires mais entérine le mythe de la naissance d'une nouvelle nation multicolore ; l'association à un président noir ANC de deux vice-présidents issus respectivement de l'ANC et du NP et la formation d'un gouvernement qui recrute sur un large échantillon du spectre identitaire sud-africain confirment la naissance du  peuple arc-en-ciel  (le rainbow people de Desmond Tutu).

Les bantoustans ont légalement disparu et sont réintégrés au territoire national, récemment réorganisé en 9 régions, même si l'impact économique et social des politiques de racialisation de l'espace sur lesquelles ils étaient fondés imprégnera encore longtemps ces territoires et leurs populations. Désormais, tout Sud-Africain est un citoyen à part entière du seul État sud-africain.

Enfin, les entités locales urbaines racialisées et leurs systèmes différenciés de gestion sont non seulement progressivement déracialisées mais aussi réintégrées au sein de structures communes de gestion et de développement qui les réassocient progressivement.

L'Afrique du Sud nouvelle est ainsi plus que jamais à la recherche de repères, ne serait-ce que parce que, pour la première fois de son histoire, elle est investie par une logique d'intégration et d'association. Or, paradoxalement, la réintégration de l'ensemble du territoire et de la population dans une entité unique nouvelle confirme l'émergence d'une identité sud-africaine commune jusque-là souvent occultée pour des raisons de stratégie politique tout en renforçant l'importance d'autres identités concurrentes sans être actuellement alternatives. L'identité sud-africaine commune désormais acceptée comme fondement du nouveau régime et de la nouvelle société n'étant plus un enjeu de lutte politique, certaines identités jusque-là refoulées ou niées (notamment la communauté transraciale fondée sur le partage de la langue maternelle afrikaanse, ou l'identité indienne) commencent à clamer leur légitimité non pas tant pour revendiquer une différence que pour affirmer une spécificité imposant une lecture pluraliste et surtout à plusieurs niveaux de l'identité sud-africaine. Les nouvelles entités régionales patiemment négociées, qui seront vraisemblablement dotées de pouvoirs politiques et économiques importants leur donnant une configuration  quasi fédérale , confirment l'inscription dans certains territoires notamment, mais pas seulement, le Kwazulu-Natal et le Cap occidental d'identités culturelles associées à des stratégies politiques très solides. Le Kwazulu-Natal et le Cap occidental ont échappé au raz-de-marée électoral de l'ANC et ont désormais des majorités politiques IFP et NP, ce qui, paradoxalement, fait contrepoids au pouvoir central de l'ANC et garantit la participation des  perdants  au nouveau régime.

L'Afrique du Sud continue ainsi à se chercher, mais sur des bases tout à fait inédites, sans précédent dans son histoire politique.

Quelle Afrique du Sud ? Quels Sud-Africains ?

L'Afrique du Sud constitue davantage une entité juridique qu'un ensemble politique ou géographique bien défini. Depuis le XVIIe siècle, son territoire, aux contours plus ou moins étroitement contrôlés par des marches mouvantes, a toujours été un espace disputé et aux frontières fluctuantes. L'identité sud-africaine n'est pas encore parvenue durablement à s'inscrire sur un territoire spécifique unique et encore moins à faire coïncider un territoire légal avec l'ensemble de sa population. Les conflits militaires et politiques opposant différents groupes de populations (conflits entre différents groupes noirs mais aussi entre différents groupes blancs, puis conflits entre Noirs et Blancs) puis les politiques d'apartheid ¨ n'ont cessé de reconfigurer l'espace politique sud-africain et ont imposé à plusieurs reprises un divorce juridique plus ou moins consommé entre une partie du territoire et une partie de sa population.

L'Afrique du Sud est avant tout une représentation géopolitique, un mythe qui exprime des réalités politiques et géographiques virtuelles et à géométrie variable. Pourtant, si l'on met à part quelques groupes d'extrême droite afrikaner ¨, l'objet de toutes les convoitises, de toutes les espérances et de toutes les craintes des Sud-Africains est la création d'une Nouvelle Afrique du Sud, c'est-à-dire la mise en conformité du mythe de la nation et de l'État sud-africains avec un territoire et des ensembles humains acceptant la définition d'une citoyenneté commune.

Chacun des groupes politiques qui participent aux négociations en cours depuis quelques années en Afrique du Sud à commencer par les deux principaux, l'alliance de l'African National Congress (ANC)  (¨ANC), du South African Communist Party (SACP) et du Congress of South African Trade Unions (Cosatu) d'un côté, le National Party (NP) et le gouvernement de l'autre a sa propre vision de la patrie, qui ne parvient à s'approcher de celle des autres qu'en raison de la prégnance généralisée du mythe de la nation sud-africaine. Si l'Afrique du Sud en tant qu'État-nation ¨ territorialisé cohérent n'a jamais existé, l'idée en est inventée depuis bien longtemps : la nation sud-africaine existe dans les représentations de tous les Sud-Africains, mais ses modalités concrètes d'expression restent à constituer.

Les conflits entre les différents groupes noirs ont été particulièrement graves au début du XIXe siècle en raison de l'expansion guerrière de certains d'entre eux (Ngouni, Zoulous ¨, Xhosa ¨), qui a entraîné le refoulement et la dispersion des autres, bouleversement dénommé le Mfecane ¨ ; les conflits entre les colonisateurs européens d'origine hollandaise ou britannique n'ont pas été moins graves, et ont culminé en 1890-1892 durant la guerre qui opposa les Boers (appelés aujourd'hui Afrikaners ) à l'armée britannique.

A la recherche de frontières naturelles. Le territoire sud-africain se caractérise par sa diversité géographique et par l'absence de rupture physique déterminante avec le reste du sous-continent africain. L'État, jusqu'au début du XXe siècle, n'a cessé d'hésiter sur ses frontières politiques extérieures et sur les limites de sa juridiction, et il reste toujours tenté par le rôle sous-continental, voire continental, que lui interdisait de jouer la politique d'apartheid. Les débats actuels sur l'organisation constitutionnelle et territoriale de la République sud-africaine et les orientations de sa politique internationale ne sont en ce sens pas nouveaux, et ne font que tirer leurs ambiguïtés de ce lourd héritage.

En tant que territoire, et plus encore en tant que possible nation, l'Afrique du Sud cherche ses frontières depuis le début de l'implantation de la partie européenne de sa population.

Historiquement, le pays s'est constitué sur la base de conquêtes successives traduisant non pas un mouvement homogène, concerté et unidirectionnel, mais l'expansion territoriale de groupes humains concurrents lancés dans des directions plus ou moins convergentes. Rien ne vient donner au territoire sud-africain une limite septentrionale évidente, et surtout pas le Limpopo qui lui sert de frontière officielle avec le Zimbabwe. Si frontière  naturelle  il devait y avoir, ce serait soit le long de l'escarpment, soit beaucoup plus au nord sur les rives du Zambèze.

Les limites septentrionales ont été fixées arbitrairement pour tenir compte non des réalités physiques ou humaines du pays mais de circonstances politiques, et plus particulièrement de l'affrontement de certains groupes européens. La frontière avec le Mozambique a fait l'objet d'un arbitrage international (Mac-Mahon, 1875). La constitution en 1890 de la future Rhodésie par la British South Africa Company n'eut d'autre justification  outre l'espoir de trouver l'or d'un nouveau Rand  que la volonté britannique de limiter les velléités expansionnistes des Boers vooretrekkers (ceux qui ont fait le  Grand Trek , la migration vers le nord en 1836).

Exaspérés par la politique britannique imposée depuis Le Cap, les Afrikaners étaient en effet partis fonder au centre, à l'est et au nord du territoire actuel, dans la lancée du Grand Trek, des républiques indépendantes débarrassées de la tutelle anglaise. Pour bloquer leur expansion, combattre leur éventuel rapprochement avec le Sud-Ouest africain sous contrôle allemand et sauvegarder le rêve d'une Afrique anglaise  du Cap au Caire , des protectorats britanniques furent constitués en marge ou à l'intérieur du territoire avant de devenir bien plus tard des États indépendants de l'actuelle République sud-africaine (le Basutoland, futur Lesotho ¨ en 1867, le Bechuanaland, futur Botswana ¨ en 1885), le  Swaziland ¨ en 1902), tandis que les mini-républiques boers de Stellaland (Vryburg), de Goshen (Mafeking) et de Vryheid (Natal) et les territoires africains du Tongaland, d'Umbegesa et de Zambaan étaient progressivement annexés.

La guerre des Boers (1899-1902) la seconde, en fait devait mettre fin à l'indépendance de ces territoires boers, notamment la Zuid-Afrikaanche Republik, avant de déboucher sur l'établissement des frontières externes du territoire de l'actuelle République sud-africaine. Pour l'essentiel, l'État sud-africain au sens moderne (occidental) du terme n'est pas apparu avant la fin de la seconde guerre des Boers. En septembre 1909, après de longues tractations entre les différents mouvements sud-africains des quatre colonies britanniques d'Afrique du Sud, le Parlement britannique vota le South Africa Act créant l'Union sud-africaine (provinces du Cap, Natal, Orange et Transvaal) sous une forme quasi fédérative.

Les incertitudes territoriales ne s'en sont pas moins prolongées. Le ralliement de la Rhodésie ¨ à la Fédération sud-africaine ne fut rejeté que par le refus des Rhodésiens de perdre leur identité dans le monde afrikaner (1923). La tutelle de la Société des Nations (SDN), puis le mandat de l'Organisation des Nations unies (ONU) confiant la Namibie ¨ (ex-Sud-Ouest africain allemand) à l'Afrique du Sud a été perçu jusqu'au début des années 80 par les Sud-Africains comme la reconnaissance de fait de l'existence d'une cinquième province, en dépit du refus manifesté par l'ONU dès 1946 d'autoriser l'annexion de ce territoire.

Les politiques ségrégationnistes nationales suivies depuis la fin de la guerre des Boers et la création de l'Union sud-africaine n'ont fait qu'accentuer l'hétérogénéité sociale et territoriale du pays, de même que, de 1950 à 1990, la politique dite des bantoustans ¨ ( foyers nationaux  attribués à un peuple) visant  procédure extraordinaire en vérité  à amputer la République sud-africaine de certaines fractions territoriales pour exclure l'ensemble des populations non blanches de la citoyenneté sud-africaine.

Une fois les frontières extérieures globalement fixées, les dirigeants sud-africains ont commencé à s'interroger sur la structuration interne du territoire, sur la configuration de la population légale et sur le statut accordé à chacune des composantes de celle-ci. Grandes réticences des républiques boers à l'égard des Uitlanders ( étrangers ), rapatriement manu militari en 1910 de la main-d'oeuvre chinoise, restrictions imposées par les différents États aux Indians venus travailler dans les plantations et notamment l'interdiction pour eux de séjourner dans l'État libre d'Orange ou Orange Free State (OFS), retrait des Coloured (métis) des listes électorales, exclusion des Noirs de la citoyenneté sud-africaine (puis réintégration de certains d'entre eux dans la période récente), statut des Sud-Africains blancs d'origine britannique vis-à-vis de la citoyenneté britannique, toute l'histoire sud-africaine montre l'évanescence des notions pourtant a priori très simples d'Afrique du Sud et de population sud-africaine.

L'homogénéisation par l'exclusion. La politique des bantoustans soit l'apartheid poussé à l'extrême lancée dans les années 50 a tenté dans un même élan d'une part de racialiser, d'ethniciser et d'exclure certaines fractions territoriales spécifiques réputées  terres noires  depuis 1910 (13 % du territoire de la République sud-africaine) et d'autre part de  blanchir  davantage les 87 % restants qui auraient donc formé l'ensemble du territoire national.

Les Noirs sud-africains se sont vu affecter de nouvelles identités  nationales , les différents groupes ethniques étant distingués selon des critères juridiques et bureaucratiques qui n'avaient guère de rapports avec les véritables sentiments d'appartenance : critères primordiaux (culture, langue) depuis longtemps modifiés, brassage de populations, insertion dans de nouvelles structures identitaires apportées par l'occidentalisation (statut professionnel, affiliation religieuse, affiliation politique...). Pour territorialiser ces prétendues  nations  reconstituées, des déplacements forcés de populations ont été effectués systématiquement et des structures de pouvoir établies ex nihilo. La constitution de dix bantoustans  dont quatre, les États dits TBVC (Transkei ¨, Bophuthatswana ¨, Venda ¨, Ciskei ¨) devinrent l'un après l'autre théoriquement indépendants entre 1976 et 1981, dotés d'appareils administratifs, politiques et judiciaires propres a multiplié les frontières sociales et institutionnelles à l'intérieur du pays. Cette prétendue indépendance des TBVC a privé tous les Noirs d'Afrique du Sud affectés à ces territoires n'eussent-ils aucun lien avec eux de leur nationalité sud-africaine. Ils devenaient ainsi des étrangers en Afrique du Sud alors même qu'ils vivaient en très grand nombre hors des bantoustans  et des  inconnus  à l'extérieur.

Depuis le milieu des années 80, les Noirs dits  urbains , c'est-à-dire ceux qui avaient eu le droit de résider depuis longtemps dans les townships (ghettos noirs) inclus dans les zones blanches, peuvent redemander la nationalité sud-africaine. Pourtant 7,2 millions de Noirs étaient encore officiellement exclus de la citoyenneté sud-africaine en 1990. Le système parlementaire tricaméral introduit par la Constitution de 1983 et attribuant aux Indians et aux Coloured des chambres parlementaires propres est venu confirmer, au niveau constitutionnel cette fois, la séparation stricte des aires d'action politique et sociale de chacun des quatre groupes humains légalement constitués en Afrique du Sud jusqu'en 1991.

Tout cet appareillage institutionnel a multiplié les frontières politiques en affectant à chaque groupe des ministères, des administrations, des parlements ou des systèmes de représentations différenciés. Avec, par exemple, quatorze ministères de l'Éducation nationale, dix-sept ministères des Affaires sociales, et onze gouvernements, le pays a été mis en coupe réglée selon des critères aussi bien territoriaux que sociaux.

L'un des effets les plus frappants de la politique d'apartheid dite  de développement séparé  de restriction des mouvements et de l'insuffisance des politiques de logement pour les Noirs est de rendre l'effectif même de la population sud-africaine très incertain. Selon les statistiques, il oscille de 35 millions à plus de 40 millions de personnes. Quant à la composition de cette population, elle demeure de la même façon très floue, le nombre d'électeurs par exemple variant de plus de 3 millions d'une estimation à l'autre.

La politique de développement séparé, qui n'a cessé de multiplier les frontières légales, sociales et territoriales en créant de nouvelles classifications humaines, ne consistait pas pour autant à isoler totalement les différents  groupes  dans tous les domaines de la vie sociale et économique. Le fonctionnement de l'économie nationale et sa complexification liée à la révolution industrielle des années 60 et 70 exigeaient au contraire la présence d'une main-d'oeuvre permanente.

Les bantoustans sont ainsi devenus des territoires dortoirs, sous-équipés et économiquement marginalisés, qui permettaient aux zones blanches de polarisation économique  et notamment aux quatre grandes, PWV (Pretoria-Witwatersrand-Vereeniging), Durban-Pinetown, Port Elizabeth-Uitenhage et Le Cap de bénéficier de réserves de main-d'oeuvre sans avoir à en assumer les coûts sociaux ni la gestion politique directe. Ce type de complémentarité économique a déstructuré le territoire sud-africain et a inscrit en profondeur des disparités économiques et sociales considérables susceptibles de déboucher à tout moment sur de violentes explosions sociales, comme dans le PWV et au Natal depuis la fin des années 1980.

Par ce système de répulsion-attraction des populations noires rurales des bantoustans, la politique de ségrégation raciale, qui visait officiellement à  blanchir  la plus grande partie du territoire de l'Afrique du Sud, a conduit au contraire à faire inscrire partout dans le territoire, et notamment dans les villes, les ostracismes légaux des quatre groupes raciaux imposés par la loi (People's Registration Act). Les besoins en main-d'oeuvre de l'économie sud-africaine, l'attrait de la ville et l'extrême complexité des mouvements migratoires internes des XIXe et XXe siècles ont conduit à une imbrication territoriale très forte de tous les groupes de population. Chaque structure urbaine s'inscrit en fait dans une agglomération qui s'ignore associant d'une part une ville blanche, qui concentre les infrastructures sociales, économiques et bureaucratiques, et d'autre part une ou plusieurs villes non blanches plus ou moins éloignées et des zones  grises , c'est-à-dire multiraciales, ces dernières étant très résiduelles.

Chaque  groupe  a ainsi sa ville propre, les zones non blanches disposant de revenus d'autant plus faibles que rares sont leurs infrastructures productives et commerciales pouvant servir d'assiette à une fiscalité locale effective. La rapidité du mouvement d'urbanisation dans l'ensemble du territoire sud-africain (y compris dans les bantoustans) et surtout son accélération depuis l'abolition des pass laws et des autres lois de ségrégation entre 1989 et 1991 n'a fait qu'accentuer ce phénomène de ségrégation de facto de l'espace urbain et l'associer à d'autres formes d'identification liées à la montée des enjeux politiques.

La politisation du territoire

La politique des bantoustans, qui s'est accompagnée notamment d'une politique de décentralisation industrielle très coûteuse, a exacerbé les blocages du système politique et économique du pays. A partir de la seconde moitié des années 70, l'économie sud-africaine est entrée dans une phase de crise structurelle qui n'a cessé de s'approfondir. Après avoir largement bénéficié aux grandes entreprises sud-africaines, l'apartheid a conduit le pays dans l'impasse, ne serait-ce que par la réduction du marché intérieur, tandis que la montée des sanctions économiques internationales et l'inquiétude des milieux d'affaires étrangers quant au futur du pays ont privé l'Afrique du Sud d'investissements nouveaux significatifs. Parallèlement, la politique de cooptation de partenaires noirs du pouvoir blanc a échoué, et la contestation de l'apartheid s'est amplifiée chez les intellectuels et les entrepreneurs tentant de préserver l'avenir de leurs entreprises.

La fin de l'apartheid tient aussi pour beaucoup à la rencontre, préparée dès 1987, de deux personnalités alliant intransigeance et sens du compromis, Frederik Willem De Klerk, l'un des dirigeants du NP, devenu président de la République sud-africaine, et Nelson Mandela, le leader de l' ANC, libéré après plus de vingt ans d'emprisonnement. Le poids politique et l'image internationale de N. Mandela permettent de compenser la puissance de l'appareil d'État sur laquelle s'appuie un F. W. De Klerk qui a su progressivement opter pour une politique plus pragmatique et imposer sa crédibilité aux cercles dirigeants afrikaners et aux représentants des grands intérêts économiques, puis au-delà.

Fermement appuyés sur leurs clientèles respectives et essayant de convaincre des franges flottantes de la population, les deux leaders ouvrent l'accès de la négociation à tous les Sud-Africains, tout en cherchant à en garder un contrôle très étroit. Unis par leur commune conviction que la nouvelle Afrique du Sud ne pourra naître que d'un processus négocié, ils sont engagés dans une partie de bras de fer éprouvante, au cours de laquelle chacun tente d'imposer à l'autre sa conception du nouveau pays.

La légalisation en 1990 des mouvements politiques interdits depuis 1960 a modifié très substantiellement la carte politique du pays. De nouveaux acteurs comme l'ANC, le SACP, l'Azanian People's Organization (Azapo) ou le Pan African Congress (PAC) ont pu apparaître ouvertement sur le champ politique. Désormais, les forces politiques noires officielles ne représentent plus seulement des intérêts infraterritoriaux (régionaux, bantoustans ou locaux) mais s'affirment comme de véritables forces nationales.

Appuyé sur la légitimité que lui confèrent son rôle historique dans la lutte de libération nationale et sa reconnaissance par le gouvernement et par les dirigeants étrangers comme interlocuteur essentiel, l'ANC, en dépit de ses graves problèmes organisationnels, s'est rapidement imposé comme le mouvement politique le plus représentatif de l'ensemble de la population sud-africaine.

Ce bouleversement des rapports de forces politiques a conduit, en exacerbant les attentes des supporters des mouvements de libération et les peurs des partisans des mouvements politiques à base essentiellement régionale, à une montée rapide de la violence politique, au point que celle-ci investit désormais tous les rapports sociaux. Au-delà d'une confrontation idéologique, il s'agit d'une lutte ouverte pour la redistribution du pouvoir et des avantages sociaux et économiques que celui-ci permet de contrôler.

Élites nationales contre cliques territoriales. Le pouvoir blanc détient une part importante de responsabilité dans la montée des violences sociales. En sus du rôle déstabilisateur joué par les  escadrons de la mort  (liés à des structures sécuritaires étatiques) sur toutes les organisations nationales, la politique gouvernementale de fixation des oppositions politiques sur des territoires particuliers aggrave les tensions. Le pouvoir tente, en s'appuyant sur les élites politiques qu'il a largement ou totalement créées et dont la survie tant financière que politique ne dépend que de lui, de maintenir des pôles territorialisés et officiellement  ethniques  de résistance à l'ANC.

L'enjeu des bantoustans

Ainsi, la racialisation de l'espace établie par l'apartheid avec les bantoustans comme avec les townships fournit désormais le cadre géographique et l'enjeu de la confrontation politique qui oppose toutes les forces politiques nationales et locales en quête de ressources à redistribuer. Les conflits entre d'une part l'alliance ANC-SACP-Cosatu et d'autre part les forces liées aux dirigeants de bantoustans comme le Bophuthatswana, le Ciskei et le Kwazulu traduisent moins des rivalités ethniques que des luttes politiques pour l'accession à des ressources politiques rares ou pour leur conservation. Il n'y a pas de débat politique à proprement parler, mais des conflits pour l'accaparement des rares avantages matériels disponibles (logements, emplois, financements...). Quant à la rivalité de l'ANC et du mouvement zoulou Inkatha dénommé aujourd'hui Inkatha Freedom Party (IFP), elle peut être interprétée comme la conséquence d'antagonismes ethniques (bien qu'un nombre croissant de Zoulous participent à l'ANC), comme le résultat d'options politiques divergentes, ou comme des rivalités de pouvoir entre Mandela et Mangosutho Buthelezi, le leader de l'Inkatha.

Cette exacerbation des conflits politiques a eu pour corollaire l'érection des bantoustans en véritables enjeux politiques. Longtemps perçues comme des créations purement artificielles et sans avenir de la politique d'apartheid, ces entités sont désormais considérées, compte tenu des futures premières élections générales au suffrage universel du pays, comme des pôles effectifs de socialisation et de mobilisation des populations, notamment rurales. En dépit de leur absence de légitimité démocratique, les élites dirigeantes de ces territoires ont réussi, grâce aux prébendes qu'ils ont pour charge de redistribuer (fonds de pension de retraite, emplois, subventions diverses, attribution de terres, lesquelles ne sont que très marginalement privatisées dans les bantoustans), et au quadrillage conjoint des autorités traditionnelles et des partis uniques qu'ils ont mis en place, à se constituer de véritables réseaux de patronage politique qui leur fournissent un contrôle direct sur une population essentiellement rurale.

L'ANC comme le gouvernement courtisent désormais ces patrons avec d'autant plus d'assiduité que de leur ralliement dépendent largement l'ampleur des écarts de voix lors des premières élections nationales à venir et surtout  la légitimité du programme de chacun des deux mouvements dirigeants du processus de négociation. Car l'acceptation par la majorité des mouvements sud-africains importants des projets de réforme constitutionnelle et du processus de négociation est en effet activement recherché par le NP et par l'ANC : pour le premier, l'enjeu est de s'assurer que les propositions constitutionnelles seront établies sur la base d'un compromis généralisé ; pour le second, il s'agit d'accéder à un pouvoir reconstruit accepté par tous. Présents à la Conférence pour une Afrique du Sud démocratique (Codesa), organisme non constitutionnel où se retrouvent tous les partis et mouvements d'Afrique du Sud, y compris le gouvernement) organisée en 1991 puis en 1992, certains leaders de bantoustans et notamment ceux du Bophuthatswana, du Ciskei et du Kwazulu, ralliés objectivement au gouvernement, tentent de s'assurer un avenir minimal en soutenant les projets fédéralistes et régionalistes. La préparation des élections d'avril 1994 a montré à quel point les deux grands partis, l'ANC et le NP, tenaient à la participation de partis marginaux mais influents comme l'IFP de Buthelezi ou le Front de la liberté de Constant Viljoen. Tout a été fait pour les pousser à participer au processus de négociation, y compris une réduction drastique, sur proposition de l'ANC, du seuil électoral ouvrant droit à un poste de vice-président (de 10 % à 5 %) pour assurer la participation de l'IFP. De cette participation dépendait en effet la légitimité du processus et sa représentativité.

La tournure tragique de la marche sur Bisho (la capitale du Ciskei) organisée en 1992 par l'ANC dans le cadre de sa campagne d'action de masse lancée pour protester contre les blocages de la deuxième Codesa a permis de mesurer l'importance de cette territorialisation des soutiens politiques des deux grands mouvements. En 1994, la fuite du président  fantoche  du Bophuthatswana, Lucas Mangope, suscitée par une révolte locale pro-ANC, a confirmé cette analyse. L'armée sud-africaine est intervenue pour restaurer l'ordre et mettre fin à l'intervention des  commandos  de l'extrême droite blanche venus soutenir leur allié de l'alliance de la liberté. Le territoire a été  neutralisé  : Lucas Mangope, qui avait eu le tort de quitter le giron du NP, fut éloigné et le bantoustan replacé sous la gestion directe de Pretoria. Désormais, il semble clair que la conquête forcée des territoires alliés de l'ANC forcerait celui-ci à entrer dans un processus de répression et d'intervention qui ne pourrait déboucher que sur une guerre civile. La situation politique dans les bantoustans est donc gelée tant qu'une nouvelle Constitution ne sera pas en cours d'élaboration : témoin d'un côté la reprise en main des branches régionales de l'ANC et des branches des syndicats confédérés par leurs instances nationales respectives responsables de ces tentatives de déstabilisation directe des bantoustans, de l'autre les concessions consenties par le gouvernement.

L'ANC revient à sa politique passée de contournement des réseaux de patronage des dirigeants de bantoustans non ralliés, en attirant à lui les leaders traditionnels  même les plus compromis qui s'opposent aux dirigeants officiels de la Confederation of Traditional Leaders of South Africa (Contralesa), en se présentant dans certains cas comme le meilleur défenseur des traditions culturelles locales, et en accentuant sa pression sur des élites de plus en plus déstabilisées. L'ANC intègre ainsi dans son programme, et notamment dans ses projets constitutionnels, un degré élevé de régionalisation respectant notamment les frontières territoriales des bantoustans. D'ores et déjà, les dix grandes régions proposées par l'ANC prennent en compte les réalités territoriales et culturelles (et non pas juridiques) des bantoustans. Une vision non jacobine du pays gagne du terrain partout et rallie progressivement à elle autour d'un projet régional les différents partenaires de la négociation. On commence à entrevoir le potentiel concret de cette relecture du territoire sud-africain avec le résultat des élections des 27-29 avril 1994. La région du Western Cape a donné au NP une forte majorité. Ce résultat dote ainsi non pas les blancs mais les  modérés  de culture afrikaanse (blancs, métis et dans une moindre proportion noirs) d'une base arrière territorialisée pouvant éventuellement évoluer en province autonome (potentiellement compatible avec le territoire blanc demandé par exemple par l'ancien leader de Broederbond, Carel Boshoff), dans le cadre d'une fédération très favorable aux États fédérés ou d'une confédération.

Une vie politique à polarisation multiple. La marche sur Bisho, comme, plus largement, les initiatives prises lors de la campagne d'action de masses organisée par l'ANC en 1992 et dans laquelle les activistes de la Cosatu ont joué un rôle essentiel, a montré la part déterminante que prennent les leaders et les organisations locales dans la lutte sociale et politique en cours. Les instances nationales de l'ANC ont été dépassées par les initiatives des branches locales et régionales et de groupes plus ou moins contrôlés qui tentent de mettre un terme aux activités de leurs adversaires politiques, quels qu'ils soient, et d'installer définitivement leur pouvoir.

L'incertitude urbaine

Il est devenu d'autant plus difficile pour les mouvements politiques nationaux de prendre le contrôle de populations très peu organisées, soumises à une insécurité économique et sociale toujours plus grande, et qui constatent que la rue a été conquise dans de nombreux quartiers de townships par des gangs mafieux. En l'absence d'un pouvoir légitime, la déréliction affecte un mouvement associatif désormais privé d'un objectif commun et démobilisé par la relégalisation de l'ANC, par l'ampleur de la crise économique et par l'impuissance des structures de gouvernement local qu'il a largement contribué à détruire. Tout cela permet à des groupes violents d'agir impunément et d'exacerber les rancoeurs.

Dans les milieux urbains, les rivalités économiques et sociales entre résidents des townships et travailleurs temporaires des hostels (foyers de travailleurs) ont été amplifiées par le niveau extrêmement élevé du chômage dans les townships (environ 40 %) et par les agissements de mouvements souvent plus proches de la mafia que de la politique. Par définition étrangers à la région, les travailleurs de ces foyers sont perçus  parce qu'ils ont un travail, et, dans le PWV, parce qu'ils proviennent en grande partie (40 %) du Kwazulu  comme des suppôts de l'IFP complotant pour massacrer les résidents d'autres  ethnies  des townships.

Cette assimilation le plus souvent mythique de ces zones à des identités ethniques et raciales, fondée sur les préférences à l'embauche dont profitaient pour des raisons politiques les travailleurs du Kwazulu membres de l'Inkatha, est rapidement allée, notamment dans le PWV, jusqu'à une assimilation des hostels à des zones Inkatha, renforçant encore plus le sentiment d'injustice des habitants des townships et mettant le feu aux poudres.

Pourtant, la localisation territoriale actuelle comme l'identification ethnique des différents groupes de la population sud-africaine traduit la permanence des mouvements de population et la façon dont certains en tirent parti. Le phénomène identitaire ethnique tel qu'il se révèle aujourd'hui en Afrique du Sud est aussi récent que celui de la constitution de l'État sud-africain et exprime, bien plus qu'une unité de sang, les stratégies individuelles et collectives, étatiques et sociales, que des individus et des groupes adoptent pour valoriser leurs intérêts.

L'urbanisation rapide depuis la fin des années 1980 a fait naître une troisième catégorie sociale urbaine, définie à la fois par son faible niveau de revenu et par son type d'habitat, celle des squatters qui s'établissent illégalement dans des immeubles de townships dont ils sous-louent des pièces aux propriétaires ou sur des terrains vagues dépourvus de toute infrastructure. Ces squatters sont considérés par les habitants permanents comme des concurrents potentiels pour l'accès aux maigres ressources offertes par le gouvernement local et par le marché du travail. Les intérêts des populations noires urbaines tendent ainsi à se différencier de plus en plus tout en s'inscrivant matériellement dans la forme de l'habitat. Quant aux villes blanches, touchées dans une moindre mesure par ces conflits sociaux, elles se recroquevillent depuis 1989-1990 derrière des barrières de protection toujours plus hautes en  attendant les barbares .

Le refus par la majeure partie des associations formées dans les années 80 de se réunir au sein d'une fédération nationale unique liée notamment au Parti communiste sud-africain, les violents conflits d'intérêts entre les associations et les fédérations régionales (en particulier sur l'opportunité de la négociation avec les autorités administratives et économiques blanches) ne font qu'exprimer l'extrême éclatement territorial des enjeux politiques. Chaque ville, et parfois chaque quartier ou chaque rue, est l'enjeu de conflits politiques mettant aux prises des organisations rivales. Dans les zones où les structures associatives et politiques ont été le plus affaiblies, on assiste à une multiplication de fiefs politiques constitués par des  entrepreneurs politiques  locaux plus ou moins opportunistes qui agissent comme des caciques.

Les violences au Natal traduisent cette situation dans un environnement politique particulier. L'ANC étant désormais reconnu comme l'interlocuteur officiel du pouvoir blanc, ses militants tentent de s'emparer des pouvoirs de leurs principaux adversaires. Les violences opposent ainsi au Natal des factions politiques rivales de même ethnie qui se constituent des territoires dans les townships et qui tentent de s'emparer par la force des rues, des maisons, des quartiers et plus largement des ressources auxquels ont accès les adversaires.

Au sein de l'IFP se sont multipliés les groupes clientélistes autonomes réunis autour d'un war lord, d'un seigneur de la guerre, qui, ayant accès à la décision politique au niveau central, possède la remarquable capacité de contrôler par la force et par la distribution de prébendes un territoire et une population. La politique locale et régionale est ainsi entièrement territorialisée, notamment dans les zones de forte violence que sont le PWV et le Natal.

L'émergence d'une nouvelle Afrique du Sud

Paradoxalement, dans cette Afrique du Sud qui n'a cessé d'être le lieu de conflits ethniques, raciaux et communautaires, il existe un mythe national bien ancré. L'apartheid a engendré une société sud-africaine formée de groupes isolés et pourtant socialement si totalement dépendants les uns des autres qu'ils ne peuvent que difficilement concevoir des avenirs séparés. L'apartheid a créé des intérêts communs à l'ensemble des groupes non blancs exclus mais aussi à tous les Sud-Africains en démontrant leur interdépendance. Il a involontairement imposé aux organisations politiques nationales de penser en termes non plus d'éclatement mais d'incorporation.

La classification simple des individus selon un critère unique n'a pas de sens tant les interactions sociales, politiques et culturelles sont devenues grandes. Mis à part de petites minorités, chaque Sud-Africain cumule plusieurs formes d'identités  religieuse, culturelle, linguistique, ethnique, statutaire...  qui l'associent non pas à un seul réseau social mais à plusieurs, ce qui permet une grande diversité des alliances. Un peu partout en République sud-africaine des formes de recomposition sociale apparaissent depuis plusieurs années. D'ores et déjà, en dépit des critiques formulées lors de leur création, les Regional Service Councils, sortes de communautés urbaines assurant une cogestion minimale des infrastructures des villes d'une même agglomération, permettent de poser les premiers jalons d'une réarticulation de l'espace urbain.

Dans le cadre de la législation transitoire sur la gestion des administrations territoriales locales (Interim Measures for Local Government Act, 1991), les initiatives locales associant des mouvements représentatifs à la gestion des grandes conurbations se multiplient (Central Witwatersrand Metropolitan Chamber...), tandis que se concrétisent progressivement la  déracialisation  de l'espace, le projet de réincorporation de tous les bantoustans et, à un autre niveau, la reprise en main des hostels. Le processus de négociation traduit aussi la prégnance du mythe sud-africain. Les tenants d'un Boereland blanc comme ceux d'une Azania entièrement noire paraissent aujourd'hui anachroniques : ils développent des mythes minoritaires et fractionnés parmi une population sud-africaine inquiète mais persuadée qu'elle est appelée à jouer un rôle messianique.

Si, on l'a dit, le parti gouvernemental et l'ANC ne cessent d'essayer d'incorporer à la négociation l'ensemble des mouvements représentatifs du pays, y compris les dirigeants de bantoustans, les partis politiques se trouvent dans une situation inconfortable : dépourvus de toute référence ou étude électorale crédible, ils en sont réduits à extrapoler et à mener des stratégies attrape-tout. En dépit de ces préoccupations électoralistes, c'est toujours le mythe de la nation sud-africaine qui mobilise, comme l'exprime la convergence croissante des projets constitutionnels : les documents élaborés par les divers mouvements politiques et par les instituts spécialisés offrent des perceptions relativement similaires  quelles que soient les divergences de détail  de la répartition spatiale de la population. Pour l'essentiel, entrent en ligne de compte, en sus de la cohérence économique des territoires identifiés, l'appartenance communautaire telle que définie par la loi de classification de la population désormais abrogée (Blancs, Noirs, Coloured, Indians) et l'affiliation linguistique maternelle.

La répartition spatiale de la population sud-africaine est ainsi devenue un enjeu essentiel. Sur la base du découpage territorial réalisé se constitue progressivement l'image d'une Afrique du Sud optant pour des régions puissantes, protégeant des intérêts communautaires identifiés mais toujours associés. Les mythes de la nation fusionnée et de la territorialisation ethnique disparaissent. Ils sont remplacés très largement par le mythe de l'alliance des intérêts communautaires au sein d'une identification globale commune.

Le retour progressif à la pacification-normalisation en Afrique australe et en Afrique du Sud permet de constater par opposition à l'extérieur la force d'un sentiment national sud-africain. Tous les mouvements politiques sud-africains semblent avoir la même réticence fondamentale à l'égard des uitlanders et la même perception de l'avenir continental de leur pays. Les élites sud-africaines, qu'elles soient blanches ou noires, affirment avec orgueil que leur pays est appelé à devenir le coeur économique de l'Afrique au sud de l'équateur et le centre d'une fédération ou d'un marché commun régional. Dans le même temps, l'attraction économique, sociale et politique irrésistible qu'exerce le pays sur les populations de l'ensemble de la zone australe (y compris le Zaïre) accélère l'exode des cerveaux à son profit et amplifie considérablement les mouvements migratoires incontrôlés de populations vers le sud, provoquant dès à présent des prises de positions officieuses hostiles de la part aussi bien du NP que de l'ANC.

Pour se constituer un futur, l'Afrique du Sud est en quête des mythes qui assureront sa stabilité politique. Elle les recherche dans ces nouvelles frontières bien difficiles à mettre au jour que sont l'innovation juridique en matière constitutionnelle (la conciliation des droits de l'individu isolé et des droits de l'individu situé) et la croyance en son rôle messianique sur le continent africain. Ces nouvelles frontières apparaissent actuellement illusoires, mais l'intérêt du mythe n'est-il pas justement de ne pas avoir besoin de se matérialiser pour mobiliser ?

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion

Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier