Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001

L'AFRIQUE DU SUD DE 1980 A 1997

1980 débute au pays de l'apartheid par une première absolue: une prise d'otages en plein centre de Pretoria fin janvier. Trois nationalistes noirs, se disant membres de l'ANC (African National Congress) - l'un des mouvements de libération interdits depuis 1960 - attaquent une banque, prennent en otages des clients blancs et demandent la libération du plus grand leader nationaliste noir, Nelson Mandela, emprisonné à vie depuis 1964 dans la tristement célèbre île de Robben Island, au large du Cap. Ils sont tous les trois tués quelques heures après. Toutefois, ces faits marquent probablement le début d'une longue lutte armée qui, dans un pays doté d'une des meilleures armées du monde (grâce à la complicité de la France, de la Grande-Bretagne et des États-Unis), semble devoir nécessairement prendre le chemin du "terrorisme urbain". Cinq mois plus tard, les raffineries Sasol, situées près de Johannesbourg, sont le théâtre d'une nouvelle opération de l'ANC: sept réservoirs de pétrole explosent et brûlent.

Le mois précédent, lors du quatrième anniversaire de la révolte de Soweto - township noir de Johannesbourg -, on avait assisté à l'"émeute des métis" au Cap et dans d'autres réserves métisses sud-africaines: le système de l'apartheid leur avait progressivement retiré les rares droits dont ils pouvaient jouir dans les années cinquante. A mi-chemin entre la majorité noire (20 millions) et la minorité blanche au pouvoir (4 millions), la communauté métisse - les "coloured", selon les strictes classifications du régime raciste - se rapprochent de plus en plus des autres exclus, les Noirs. L'émeute dure plusieurs jours et se solde par plus de soixante morts, car aux modérés de la veille succèdent désormais des jeunes militants qui semblent s'organiser sur le même modèle que les Noirs. De plus, ils jouissent le plus souvent de la complicité tacite de leurs parents.

Le régime blanc, sous la conduite du Premier ministre P. W. Botha et de nombreux "nationalistes", considérés comme des "libéraux" face aux "durs" du parti national, bénéficie encore de l'énorme hausse du prix de l'or - dont l'Afrique du Sud est le premier producteur au monde -, ainsi que d'un véritable boom dans ses exportations de charbon (notamment vers la France). Mais il sait désormais qu'il doit "aménager le système" d'apartheid. La ségrégation stupide - le "petty apartheid" - qui interdit aux Noirs de boire dans les mêmes cafés que les Blancs tend à s'atténuer ; pour la première fois dans l'histoire du pays, un mariage mixte est célébré officiellement, et le régime se félicite du changement de pouvoir intervenu dans deux pays clés, la Grande-Bretagne (Margaret Thatcher) et les États-Unis (Ronald Reagan): la première prône le dialogue avec le libéral Botha et s'oppose à d'éventuelles sanctions économiques contre Pretoria ; Reagan, pour sa part, ira jusqu'à accueillir "Pik" Botha, ministre des Affaires étrangères, en mai 1981, sous prétexte de relancer les négociations sur la Namibie.

P. W. Botha sait toutefois que ces soutiens ne pourront empêcher la majorité noire de lutter encore plus pour son accession au pouvoir. Pour désamorcer quelque peu cette bombe, il lance l'idée d'une "constellation d'États" qui sanctionnerait l'éclatement définitif du pays en un nombre croissant d'"États noirs" faibles entourant un "État blanc" tout-puissant. Mais cette politique, que l'on présente parfois comme éclairée, semble d'ores et déjà vouée à l'échec. Au sein du régime lui-même, de nombreuses voix se sont levées pour admettre la non-viabilité de cette "constellation".

En août 1980, le Benso (Bureau pour la recherche économique, la coopération et le développement) publiait un rapport semi-officiel soulignant l'échec économique de la politique d'apartheid: il affirme notamment que "des économies séparées et viables ne peuvent être créées" dans les "bantoustans" ou "homelands", que le retour des Noirs vers ces mêmes "foyers tribaux" prédit par les fondateurs de la ségrégation raciale n'a pas eu lieu, que la main-d'oeuvre africaine continue de "déferler" vers les centres industriels "blancs". Les nouvelles venant des "homelands" ont confirmé aussitôt après leur non-viabilité: des épidémies et des sécheresses ont frappé la Venda, la Ciskei, la Transkei et la Kwazulu.

En mars 1981, Botha a facilement remporté les élections législatives, tout en perdant une dizaine de sièges. Au sein de la communauté noire aussi bien que dans les rangs du parti blanc au pouvoir, radicaux et modérés s'affrontent de plus en plus ouvertement. C'est probablement le début du chemin qui mène à la confrontation redoutée par tous, et qui, en Europe comme en Afrique, ne pourra que provoquer une secousse difficile à contrôler.

Lors des élections législatives, anticipées de 18 mois, qui se sont déroulées en avril 1981, le Parti national, majoritaire dans le pays, a perdu de nombreuses voix au profit de l'extrême droite. Beaucoup de nationalistes, fidèles jusqu'alors à leur parti mais hostiles au comportement autoritaire du Premier ministre P. W. Botha, et déconcertés par sa volonté d'assouplissement de la politique d'apartheid, ont rejoint les rangs du parti réactionnaire Herztigte Nazionale Party (HNP). Le nombre des suffrages (blancs seulement) en faveur du HNP est ainsi passé de 35 000 à près de 200 000, mais ce parti n'a pas réussi pour autant à s'introduire au Parlement ; et le parti de M. Botha a conservé la très grande majorité des sièges en dépit des progrès réalisés par ailleurs par le Parti fédéral progressiste (PFP), représentant l'opposition libérale officielle.

Ces défections à droite sont dues principalement au projet de M. Botha de restituer certains droits aux Indiens et aux métis (environ 2,8 millions de personnes) dans l'espoir d'en faire les alliés des blancs (4,5 millions de personnes) contre la majorité des noirs africains (70% de la population). Cette question a continué de mûrir après les élections. Début 1982, M. Botha déclarait qu'il préparait un "partage équilibré du pouvoir" avec ces groupes, nouvelle qui provoqua une scission au sein du Parti national, lorsque le Dr Andries Treurnicht se déclara hostile à un tel projet. Celui-ci fut contraint de démissionner du gouvernement et fut exclu du Parti national avec quinze autres députés. Ensemble ils fondèrent un nouveau parti (Conservative Party) en mars 1982.

A l'avenir, la force de l'opposition de l'extrême droite dépendra dans une certaine mesure de la capacité du HNP et du CP d'abandonner leurs querelles pour présenter un front uni. Reste également à savoir jusqu'à quel point les propositions de M. Botha séduisent les véritables chefs de file des communautés "de couleur" concernées. Des études montrent que, dans leur grande majorité, les Indiens et les métis sont peu enthousiastes à l'idée de s'aliéner les Africains en acceptant des avantages politiques refusés à ces derniers. Fin 1981, les Indiens ont ainsi boycotté massivement les élections au South African Indian Council, organisme à leurs yeux sans pouvoir réel risquant de demeurer inféodé au gouvernement.

Chez les noirs, on a constaté une diminution sensible de l'influence de la philosophie de la "conscience noire" (Black consciousness). Ce mouvement a connu sa plus forte popularité en 1976 lors des révoltes des jeunes à Soweto et dans d'autres quartiers noirs, mais ne s'est jamais vraiment remis du coup qui lui a été porté en octobre 1977 par l'interdiction de ses principales organisations. De plus, un nombre croissant d'anciens partisans de la "conscience noire" considèrent que, si une politique "exclusiviste" a été utile pour rompre leur dépendance à l'égard des blancs libéraux, le moment est venu de s'engager dans une politique de coopération entre les différentes communautés raciales. Cette coopération n'a cependant pas dépassé le stade des manifestations publiques communes. Par ailleurs, les actes de sabotage menés à l'initiative de la branche en exil de l'African National Congress (ANC) se sont multipliés en 1981, dont l'un des plus spectaculaires a été l'attaque à la roquette du quartier général de l'armée près de Pretoria.

Face à la montée de la révolte, le gouvernement a annoncé en mars 1982 que tous les blancs de 17 à 60 ans n'ayant pas fait leur service militaire devraient s'engager dans des unités de commando locales pour combattre l'ANC. Le projet d'incorporation des Indiens et des métis a été écarté après les violentes protestations du PFP, mais il semble que lorsque certains droits leur auront été restitués ils ne pourront plus échapper à ces mesures.

A la suite du raid sud-africain de janvier 1981 contre le Mozambique pour détruire des maisons occupées par l'ANC, Pretoria s'est vu accusée de plus en plus souvent de mener une campagne de déstabilisation contre ses voisins. Sans reconnaître ouvertement de telles intentions, l'Afrique du Sud a renouvelé ses menaces de représailles si l'un d'entre eux permettait que des attaques soient lancées contre elle à partir de son territoire.

M. Robert Mugabe, Premier ministre du Zimbabwe, a fait savoir à plusieurs reprises qu'il ne laisserait pas des organisations de guérilla installer des bases militaires dans son pays. Et si la plupart des voisins de l'Afrique du Sud ont en 1981 vigoureusement dénoncé l'apartheid, plusieurs ont reconnu publiquement qu'ils n'étaient pas en mesure de prendre des sanctions économiques à l'encontre de Pretoria.

Des enquêtes ont montré que l'ANC bénéficie d'un soutien moral accru parmi la population noire, sans aucun doute favorisé par l'intensification de sa campagne d'insurrection. Les mêmes enquêtes ont fait apparaître la popularité grandissante du chef Gatscha Buthelezi, Premier ministre du Kwazulu et président du plus important parti politique noir qu'ait connu l'Afrique du Sud, l'Inkatha Yenkululeko Yesizwe. En mars 1982, une commission nommée par l'administration du Kwazulu (la commission Buthelezi) recommandait la création d'un gouvernement multiracial à la tête du Natal et du Kwazulu formant une région intégrée à l'intérieur de l'Afrique du Sud. La commission constata que les habitants de ces Bantoustans étaient hostiles à la séparation du Kwazulu de l'Afrique du Sud, préconisée par Pretoria. Le 4 décembre 1981, un autre Bantoustan, le Ciskei, accéda à la "souveraineté internationale", devenant ainsi le quatrième homeland constitutionnellement indépendant. Le chef Buthelezi a déclaré au gouvernement de Pretoria qu'il était prêt à résister par la violence à toute tentative d'imposer le même sort au Kwazulu.

En 1981, le mouvement contre la discrimination raciale sur le plan syndical s'est renforcé. Ce mouvement regroupe trente syndicats, soit environ 200 000 personnes. Les syndicats ont réussi à convaincre un nombre de plus en plus grand d'entreprises de signer des accords reconnaissant leurs délégués comme représentants des ouvriers dans les usines. En outre, un nombre croissant d'entreprises qui essayaient jusque-là d'orienter les ouvriers noirs vers des syndicats dirigés par des blancs conservateur leur ont accordé le droit de s'inscrire au syndicat de leur choix. De son côté, sous la pression des syndicats et des employeurs, le gouvernement a accepté que les syndicats soient libres de s'ouvrir à différentes communautés raciales sans avoir à solliciter d'autorisation spéciale. Au cours de cette même année, de nombreux syndicalistes ont été arrêtés par la Sécurité - en particulier dans les quartiers Est du Cap où la perte de la citoyenneté sud-africaine, conséquence de l'accession à l'"indépendance" du Ciskei, a soulevé une forte vague de contestation parmi les ouvriers noirs.

Mais si le gouvernement a assoupli la loi sur les syndicats, il a appliqué avec une plus grande sévérité les lois concernant les laissez-passer intérieurs. C'est ainsi que quelque 2 000 Noirs ont été déportés du Cap vers le Transkei, sous prétexte que la loi ne leur permettait pas de travailler et de vivre en zone "blanche". Beaucoup revinrent au Cap. Le gouvernement menaça alors d'ériger des barrières autour des "Bantoustans indépendants" pour empêcher les noirs de se rendre "illégalement" dans les zones "blanches". Des fermiers demandèrent même aux autorités d'assurer par des patrouilles la surveillance des frontières de ces "homelands".

Sur le plan économique, l'Afrique du Sud commence à payer les conséquences de sa politique en matière d'éducation des Noirs. En effet, si la plus forte vague d'expansion qu'ait connue le pays depuis la Seconde Guerre mondiale (croissance réelle de 8% en 1980 et de 4,5% en 1981) menaçait de tourner court en 1982, c'est principalement à cause d'une très grave pénurie de main-d'oeuvre qualifiée. La situation s'est encore aggravée avec la chute du prix de l'or sur le marché mondial: de 850 dollars l'once en janvier 1980 (son taux record), il est passé à moins de 325 dollars en mars 1982. Ce phénomène a provoqué un déséquilibre de la balance des paiements (en 1980 l'excédent était de 2,8 milliards de rands ; en 1981 le déficit s'élevait à 3,9 milliards de rands) et une diminution considérable des recettes fiscales en provenance des mines d'or.

Le déficit extérieur a entraîné une dévaluation du rand de 30% par rapport au dollar et, selon les prévisions gouvernementales, les recettes fiscales émanant des mines d'or devaient être de l'ordre de 900 millions de rands pour l'exercice 1982-83 alors qu'elles étaient de 3,6 milliards pour l'exercice 1980-81. Cette baisse des recettes a contraint le gouvernement à établir un budget très serré, caractérisé par une augmentation des dépenses pratiquement nulle en termes réels. Ainsi, les crédits militaires, multipliés par dix au cours de la dernière décennie, ont été considérablement réduits tandis que le budget de l'éducation pour les noirs était sensiblement augmenté, témoignant du souci du gouvernement de former une main-d'oeuvre qualifiée plus nombreuse.

Les efforts pour mettre fin à la guerre en Namibie ont été repris en 1981 à l'initiative de l'administration Reagan. Les différentes parties en présence - c'est-à-dire l'Afrique du Sud, la SWAPO (Organisation du peuple du Sud-Ouest africain), d'autres partis politiques namibiens et les États de la "Ligne du Front" - ont accepté les propositions des cinq négociateurs occidentaux (France, États-Unis, Royaume-Unis, Canada, RFA) selon lesquelles la constitution de la Namibie indépendante serait adoptée à la majorité des deux tiers après des élections organisées dans le pays sous les auspices des Nations Unies. Mais ces négociations traînaient en longueur, et la poursuite d'une situation de guerre de fait avec l'Angola, provoquée par l'intensification des raids meurtriers de l'armée sud-africaine, en affectait toujours le déroulement.

En adoptant une fois de plus une Constitution inacceptable pour la majeure partie de la population, l'Afrique du Sud s'est préparée en 1982 à refaire la même erreur qu'en 1910. Les propositions adoptées (et élaborées pendant plus de cinq ans) visent à remplacer la chambre unique, où seuls les Blancs sont admis, par trois chambres où seront représentés les Blancs (environ 15% de la population), les Indiens et les "gens de couleur" (environ 10%), c'est-à-dire les métis. La population noire d'Afrique du Sud, majoritaire dans le pays, ne sera pas admise dans ce nouveau système, qui sera supervisé par un président exécutif doté de pouvoirs quasi dictatoriaux et un cabinet "multiracial", excluant également les Africains.

L'idée même d'un "partage du pouvoir" avec les "gens de couleur" - en dépit de la promesse du Premier ministre, M. P. W. Botha, qu'il s'agirait d'un "partage sain" -, semble déjà excessive à l'aile droite du Parti libéral, au pouvoir. Et en février 1982, le ministre d'État Andries Treurnicht a pris la tête d'un mouvement de révolte qui s'est terminé par la défection de dix-huit députés, qui ont formé un mois plus tard le Parti conservateur. Ce dernier a mené campagne contre la nouvelle Constitution, en affirmant que l'introduction de deux groupes "noirs" au Parlement finirait tôt ou tard par frayer le chemin à la majorité africaine. Reste que l'extrême-droite est divisée entre les Conservateurs et le Parti national Herstigte (HNP), qui s'est formé en 1969 à l'issue d'une première scission de l'aile droite du Parti national. Les différences politiques entre les Conservateurs et l'HNP peuvent évidemment paraître minces: ce dernier souhaite jeter les Noirs à la mer, tandis que les Conservateurs veulent leur interdire l'accès des plages!

Les résultats d'une réélection parlementaire dans la circonscription du district de Germiston, près de Johannesburg, le 18 août 1982, ont montré à la fois le pouvoir potentiel des ultras et les conséquences de leur désunion. Le Parti national de P. W. Botha n'a pu garder son siège que parce que les Conservateurs et l'HNP ont divisé les votes de l'extrême-droite, qui totalisait 1 330 voix de plus que Botha. Si celle-ci surmontait à l'avenir ses divisions électorales, elle pourrait bien menacer un quart des sièges parlementaires des nationalistes.

En janvier 1983, le Labour Party, le plus important parti des "gens de couleur", a dénoncé les propositions constitutionnelles excluant les Africains et a réitéré son attachement au suffrage universel. Il a néanmoins décidé de participer au nouveau système, malgré les mises en garde des Africains, qui le pressaient de ne pas s'allier contre eux avec les Blancs. Le fait d'être présents au Parlement, affirment les dirigeants du Labour, augmenterait "considérablement" leur capacité de négociation. En outre, ils précisent en privé redouter que leur parti n'arrive pas à subsister en tant qu'organisation non parlementaire.

Le Labour Party a fait le serment de lutter pour faire entrer les Africains dans le nouveau Parlement, malgré les déclarations du Premier ministre affirmant qu'il n'y aurait jamais une quatrième chambre pour les Africains. Aux yeux du gouvernement, le destin politique séparé des Africains est en effet scellé: un tiers de la population noire a déjà perdu sa citoyenneté sud-africaine grâce à la séparation constitutionnelle du Transkei, du Ciskei, du Bophutatswana et Venda.

Conférer l'"indépendance" aux Bantoustans ("homelands") constitue bien sûr une étape capitale pour l'apartheid, le but étant de faire des 22 millions d'Africains des étrangers n'ayant pas à réclamer le droit de vote.

Mais après avoir écarté politiquement les Africains du groupe des Blancs, des Indiens et des "gens de couleur", la constitution d'une structure commune reste nécessaire, du fait des étroites relations géographiques et économiques existant entre zones "blanches" et "homelands". On s'efforce d'y parvenir par une "confédération d'États", sorte de structure politique au sein de laquelle Pretoria et ses "homelands indépendants" peuvent discuter de problèmes d'intérêt commun. Une conférence "au sommet" entre l'Afrique du Sud et ses quatre "homelands indépendants" s'est ainsi tenue à Pretoria le 2 novembre 1982 et a renvoyé la création d'une nouvelle "Banque du développement sud-africain" au 1er septembre 1983. Cette conférence a cependant marqué une défaite relative pour Pretoria, dans la mesure où certains gouvernements des "homelands" ont refusé de faire le moindre pas en avant vers l'établissement de cette confédération.

Mais le plus grand revers politique du gouvernement sud-africain en 1982 concerne évidemment son projet de transférer le Bantoustan du Kangwane et la région Ingwavuma du Kwazulu au royaume voisin du Swaziland. Cela aurait donné la citoyenneté de ce pays à tous les Sud-Africains parlant le swazi. Pretoria a cherché par des négociations clandestines avec le gouvernement du Swaziland à placer les autorités du Kangwane et du Kwazulu devant un fait accompli. Mais le Premier ministre du Kwazulu, M. Gatsha Buthelezi, a lancé avec l'aide du chef de gouvernement du Kangwane, M. Enos Mbuza, une grande campagne nationale et internationale contre ce projet. Résultat: le Swaziland a été condamné par des pays comme le Nigeria, tandis que Pretoria était humiliée devant les tribunaux. L'affaire a été soumise à une commission d'enquête, permettant ainsi au gouvernement sud-africain de sauver partiellement la face.

Le conflit de Buthelezi et de Mbuza avec Pretoria constitue sans doute l'une des plus grandes victoires politiques des Noirs. Elle explique l'accroissement du mouvement Inkatha de Buthelezi (400 000 membres supplémentaires) qui, fort de 750 000 membres en 1982, est, au dire de ses partisans, la plus grande organisation politique de l'histoire du pays. Buthelezi a encore occupé la une des journaux au début de 1982, quand la Commission Buthelezi, un organisme multi-racial nommé par l'assemblée législative du Kwazulu et chargé d'élaborer des propositions constitutionnelles, a publié son rapport (en mars). La commission a rejeté la politique de Pretoria visant à rendre le Kwazulu constitutionnellement indépendant (ce qui entraînerait la perte de la nationalité sud-africaine pour six millions de Noirs supplémentaires, cette fois des Zoulous), et recommandé au contraire que le Kwazulu et le Natal (la province dont fait partie le Kwazulu) soient gouvernés sur une base multiraciale comme une région unique au sein d'une Afrique du Sud fédéralisée. Les sondages d'opinion menés par la commission ont montré que ces propositions seraient acceptables non seulement pour la majeure partie des Africains, mais aussi pour la majorité de chacun des trois groupes raciaux minoritaires du Natal. Le gouvernement, qui a refusé de nommer des représentants à la commission, a attaqué publiquement ses conclusions.

Comme si ses tentatives de liquider politiquement les Africains ne suffisaient pas, le gouvernement a cherché à renforcer la législation sur les laissez-passer intérieurs, pour réduire le nombre d'Africains dans les régions "blanches" du pays, qui représentent 87% du territoire national. Mais la loi destinée à mettre en oeuvre cette nouvelle politique (l'"Orderly Movement and Settlement of Black Persons Bill"), a provoqué de telles protestations qu'elle a dû être mise aux oubliettes.

Le Congrès national africain (African National Congress, ANC) n'a réussi quant à lui à lancer que deux douzaines d'attaques en Afrique du Sud en 1982 (moins de la moitié que l'année précédente). Toutefois, ces raids comprenaient quatre explosions dans la première centrale nucléaire sud-africaine, à Koeberg, près du Cap (le 18 décembre 1982). L'armée a procédé pendant l'année à une plus grande mobilisation de ses effectifs, en renforçant également la "défense régionale" pour lutter contre le "terrorisme". Cette tendance s'est encore affirmée en 1983, à la suite de l'attentat du 20 mai contre le quartier général de l'armée de l'air à Pretoria: revendiqué par l'ANC, cet attentat a fait 18 morts et 217 blessés, dont de nombreux civils.

Après avoir crû en termes réels de 8% en 1980 et de 4% en 1981, l'économie n'a connu aucune croissance en 1982. La balance des paiements devait enregistrer un déficit d'environ trois millards de rands pour cette même année, bien que celui-ci puisse diminuer en 1983 si la hausse du prix de l'or se poursuit. La continuelle ponction dans les réserves étrangères du pays a conduit le gouvernement à rechercher un prêt de 240 millions de rands auprès du Fonds monétaire international, prêt qui a été accordé malgré l'opposition des pays du tiers monde. L'inflation est restée importante en 1982: à un taux de près de 13,8%, elle atteignait le double de la moyenne d'inflation des 24 pays membres de l'OCDE.

La hausse rapide de l'inflation et l'amélioration relativement faible de la productivité ont mis de nouveau en doute la compétitivité des exportations sud-africaines. Sauf peut-être pour l'entreprise d'État productrice et fournisseuse d'armes, Armscor, qui s'est lancée quant à elle dans une campagne de marketing international acharnée: Armscor a suggéré que les pays possédant des déserts ou des régions semi-désertiques pourraient constituer des clients privilégiés pour les armes testées dans des conditions semblables en Namibie et en Angola... L'armée sud-africaine a en effet développé une intense activité militaire dans ces pays en 1982, composante essentielle d'une politique globale de déstabilisation des pays de la "ligne de front", qui a fait de l'Afrique australe l'une des principales zones de tension de la planète en 1983.

Les impasses du "changement"

L'Afrique du Sud est restée en 1983 la principale puissance de l'Afrique noire. Pour apprécier son évolution, au-delà de l'accent constant mis par les médias occidentaux sur la politique de "changement" du gouvernement Botha, il faut s'écarter de deux analyses simplificatrices: la première soutenant que l'évolution économique érode naturellement le système d'apartheid (exclusion politique de la majorité noire, régime raciste policier, surexploitation des travailleurs africains par le système du travail migrant) ; la seconde niant toute évolution de la politique de la minorité blanche, comme si les changements apparents ne constituaient qu'un renforcement fonctionnel de l'apartheid. Plus proche sans doute de la réalité serait l'image d'un État qui s'efforçait de retarder les échéances, afin de conserver l'essentiel du "pouvoir pâle" et l'exclusion politique de la majorité.

C'est dans ce contexte que s'inscrit la réforme de la Constitution, adoptée par referendum des électeurs blancs (66% de oui) en novembre 1983. La nouvelle loi fondamentale a prévu le renforcement des pouvoirs du président (chef de l'État et chef de gouvernement), qui décidera des affaires "communes" ainsi que des affaires "noires", et la mise en place de deux nouvelles chambres (à côté de l'assemblée blanche), une pour les métis (Coloured), une pour les Indiens. L'adoption de ce texte a été faite à la fois contre l'opposition de la majorité noire (aussi bien des éléments radicaux que des collaborateurs traditionnels du système des Bantoustans, parmi lesquels Gatscha Buthelezi, leader du mouvement Inkhata, associé à d'autres dirigeants de Bantoustans et à des "maires" de cités noires), mais également contre l'opposition blanche des ultras (Parti conservateur et Herztigte Nazionale Party, HNP) et celle du Parti progressiste fédéral (PFP, 27 députés au Parlement contre 126 au Parti national au pouvoir). PW Botha, le chef de l'État, n'a recueilli qu'un soutien insignifiant des partis des communautés métisse et indienne.

La campagne contre le referendum a été au contraire l'occasion d'un regain de l'opposition des organisations anti-apartheid, avec la création en 1983 de deux fédérations: le NFC (National Forum Committee), en juin, regroupant 200 organisations de la mouvance de la "Conscience noire" ; l'UDF (United Democratic Front), en août, réunissant sous l'égide d'un programme proche de la Charte de la liberté et de l'ANC (African National Congress, principale organisation de résistance pratiquant la lutte armée), quelque 500 organisations de tous ordres.

L'ANC a mené une série d'opérations contre des objectifs économiques et militaires en 1983. Son président en exil, Oliver Tambo, les a présentées comme un "développement de la stratégie" du mouvement, mais elles ont porté son intervention à un niveau supérieur: dans la lignée de l'attentat contre la centrale nucléaire de Koeberg en décembre 1982, qui a réussi à retarder d'un an au moins le programme nucléaire, un attentat contre le QG de l'armée de l'air à Pretoria a fait 17 morts et 210 blessés, à la fin de mai 1983. Suivirent un attentat à Bloemfontein contre un bureau de main-d'oeuvre et plusieurs autres à Durban, au Cap et dans le Transvaal: le pouvoir raciste savait désormais que l'ANC menaçait avec efficacité des installations économiques et militaires de grande importance.

Dans un contexte général de renforcement de l'arsenal répressif (Loi sur l'intimidation, utilisée contre les mouvements dans les entreprises), le mouvement ouvrier a pourtant continué de représenter le défi le plus efficace au pouvoir blanc: augmentation du nombre des grèves (10 000 grévistes à la fin de janvier 1984 dans le Transvaal et au Cap), progrès des syndicats indépendants (plus de 500 000 syndiqués noirs), qui, à Athlone, près du Cap, ont tenu un sommet en avril 1983 dans le but de constituer une fédération unitaire regroupant les principaux syndicats (FOSATU, GWU, AFCWU, SAAWU), en butte à l'hostilité du mouvement ouvrier blanc crispé sur ses privilèges. Les militants sont systématiquement jugés et emprisonnés par les tribunaux, alors même que les syndicats non raciaux ont conquis le droit à l'existence légale. Dès les mois de mai et juin 1983 la répression a été particulièrement violente, d'autant qu'elle bénéficiait de la complicité des administrations fantoches des Bantoustans, comme dans le Ciskei (près d'East London): plus de 100 morts, des tortures et des détentions massives dans un camp près de Mdantsane ("capitale" du Ciskei et deuxième cité noire du pays après Soweto), qui compte 40% de chômeurs et de nombreux "commuters", cette catégorie de travailleurs migrants dont Pretoria accélère l'expansion. Néanmoins le boycott des bus qui transportaient les nombreux "commuters" n'a pu être interrompu. Mais l'année 1983 a été marquée par une violence policière de plus en plus banalisée: emprisonnements massifs (plus de 200 000 arrestations d'Africains pour présence illégale), morts en détention et ratonnades dans les camps de "squatters" (deux morts à Crossroads).

Après les périodes fastes du passé, l'économie a connu en 1983 les manifestations de la récession mondiale. Les effets de la chute de la production agricole et de la sécheresse ont été particulièrement dramatiques dans les Bantoustans, où l'on a enregistré une mortalité infantile de 270 à 400 pour mille. Le chômage s'est aggravé, concernant principalement la communauté noire qui comptait près de trois millions de chômeurs. L'or (40% des recettes d'exportation), dont le cours a oscillé autour de 370 dollars l'once, est resté la première source de devises. Le PIB a décru et les exportations ont chuté en volume, malgré un redressement de la balance des paiements et un taux d'inflation de 10 à 11% l'an.

La militarisation croissante de l'économie a illustré l'état de "guerre totale contre la subversion communiste" d'un pays intervenant impunément chez tous ses voisins, directement ou par le truchement de mouvements subversifs internes. À l'été 1984, les pourparlers entamés avec l'Angola et l'accord conclu avec le Mozambique autorisaient toutefois l'espoir d'une désescalade.

1984 devait être, pour Pieter W. Botha, l'année de tous les succès. Elle a été, au contraire, celle d'une nouvelle crise violente et de la montée en puissance du mouvement de contestation du régime de l'apartheid.

Fort de ses "victoires" à l'extérieur (accords de Nkomati avec le Mozambique en mars 1984, accord de Lusaka avec l'Angola en février 1984, et tournée en Europe occidentale en juin 1984), le Premier ministre sud-africain pouvait regarder l'avenir plutôt confiant, au début de l'hiver austral, en juin-juillet 1984. La politique "réformiste" prônée par le chef du gouvernement de la minorité blanche devait rendre l'apartheid acceptable à l'extérieur, moins visible à l'intérieur.

Une nouvelle Constitution

En fait, en voulant imposer à la majorité de la population une nouvelle Constitution - approuvée par referendum par les seuls Blancs en 1983 -, M. Botha a pris le risque de mettre le feu aux poudres et de déchaîner les oppositions. C'est précisément ce qui s'est produit avec la convocation d'élections au sein des minorités métisse et indienne, en août 1984, en prélude à l'entrée en vigueur de la nouvelle Constitution le mois suivant.

Cette réforme constitutionnelle pouvait ressembler à un grand pas en avant: pour la première fois, en effet, la minorité blanche acceptait une formule de partage du pouvoir avec des "non-Blancs", en l'occurrence les 800 000 Indiens et les 2,6 millions de Métis. Dans les faits, le texte, entré en vigueur le 3 septembre 1984, créait un Parlement à trois chambres (une blanche, une métisse et une indienne), qui élisent à leur tour un président de la République aux pouvoirs exécutifs étendus. Les chiffres des populations concernées sont tels que les 4,3 millions de Blancs sont les seuls à choisir réellement le chef de l'État, tandis que les "non-Blancs" doivent en pratique se contenter d'un "strapontin": deux postes de "ministre sans portefeuille" au gouvernement. Quant aux 25 millions de Noirs, qui constituent la grande majorité de la population de l'Afrique du Sud, ils ne sont tout bonnement pas concernés, leur sort étant considéré comme réglé par la politique des bantoustans (foyers tribaux), qui les prive de la citoyenneté sud-africaine.

Les élections aux chambres métisse et indienne ont provoqué une vigoureuse campagne d'opposition à travers l'Afrique du Sud, principalement animée par le Front démocratique uni (UDF), une coalition souple de plusieurs centaines d'organisations et associations politiques, culturelles, religieuses, voire sportives. Résultat: 30% seulement des électeurs métis inscrits (17,5% des électeurs potentiels) se sont rendus aux urnes, moins encore chez les Indiens. La veille du scrutin, il est vrai, dans une ultime maladresse, le gouvernement sud-africain avait emprisonné la direction de l'UDF qui avait appelé au boycottage, faisant apparaître les métis et les Indiens qui se rendraient aux urnes comme les "complices" du pouvoir blanc.

Émeutes et répression

Cette importante victoire des "anti-apartheid", qui n'a pas remis en cause l'entrée en vigueur de la Constitution et l'élection de Pieter Botha comme président de la République, a constitué le détonateur de la colère dans les cités noires d'Afrique du Sud. Début septembre, tandis que Botha se faisait "couronner" par le Parlement à trois chambres, de violents incidents éclataient dans les ghettos au sud-est de Johannesburg. La vague d'émeutes contre le pouvoir ainsi déclenchée s'est étendue à d'autres parties du pays et ne donnait, à la mi-1985, aucun signe d'essoufflement.

Cette nouvelle vague d'émeutes sanglantes a eu pour cause immédiate une hausse des loyers dans les villes satellites noires du Transvaal. Elle est rapidement devenue une remise en cause violente des structures municipales mises en place par Pretoria dans ces ghettos. Dès les premiers incidents, dans le "triangle du Vaal", près de Johannesburg, le maire adjoint de Lekoa, considéré par les militants anti-apartheid comme un "collaborateur" du pouvoir, a été poignardé, puis son corps a été brûlé devant sa maison. D'autres élus municipaux ont été tués ou se sont cachés pour sauver leur peau. Ces conseils municipaux devaient constituer, aux yeux de Pretoria, l'ossature de la représentation politique future des Noirs urbanisés, qui sont le casse-tête constitutionnel numéro un. Ce plan s'est ainsi trouvé rejeté dans la rue avant même d'être entré en vigueur.

Pour faire face à cette explosion de violence et à un bilan de plus en plus lourd, à la fois en vies humaines et en biens détruits, le gouvernement a franchi un pas supplémentaire dans la répression à la fin octobre 1984, en faisant intervenir, pour la première fois, l'armée dans les opérations de maintien de l'ordre. Pour protester contre cette intervention de l'armée, deux jours de grève générale ont été organisés dans le Transvaal, les 5 et 6 novembre, donnant lieu, eux aussi, à des affrontements sanglants dans la région de Johannesburg. Cette grève a constitué un fait politique majeur car pour la première fois depuis plus de vingt ans, les syndicats se sont associés aux groupes anti-apartheid pour appeler à un arrêt de travail. Le succès de ce mouvement, suivi à 90% dans la région la plus industrialisée du pays, autour de Johannesburg, a sérieusement inquiété le gouvernement.

Dans les semaines et les mois suivants, les incidents et les émeutes ont touché les quatre provinces du pays, les mines d'or comme les camps de squatters du Cap, les petites locations rurales noires de l'État libre d'Orange, comme la zone industrielle de Port Elizabeth/Uitenhage. C'est dans cette dernière région que s'est produit un nouveau massacre, le 21 mars 1985, vingt-cinq ans jour pour jour après la tristement célèbre tuerie de Sharpeville: dix-neuf Noirs ont été tués par les balles de la police alors qu'ils participaient aux funérailles de victimes d'incidents précédents. Cette affaire, qui a fait l'objet de versions contradictoires de la part du gouvernement et de la police devant une commission d'enquête, a mis sur la sellette les méthodes répressives du pouvoir, et notamment la position personnelle du ministre de "la loi et l'ordre", Louis Le Grange, dont l'opposition blanche a exigé la démission.

Quelques semaines plus tard, une autre "affaire" a éclaté, avec la mort, quelques heures après sa libération de détention, du syndicaliste noir Andries Raditsela. Le 14 mai 1985, des funérailles de héros lui ont été organisées par les syndicats noirs, avec plus de 20 000 participants, tandis qu'une grève générale organisée ce jour-là était bien moins suivie que la précédente. Donnant une idée de l'ampleur de la violence politique, le ministre Le Grange a révélé, à la mi-mai 1985, que 400 personnes avaient trouvé la mort depuis le début de l'année, soit déjà plus que pour l'ensemble de 1984. Il a ajouté que les incidents gagnaient même les zones rurales.

Le gouvernement de Pieter Botha a semblé quelque peu désarmé face à cette montée de la contestation. La répression classique des émeutiers n'avait toujours pas mis fin aux protestations, huit mois après leur déclenchement, pas plus que l'arrestation et l'inculpation pour "haute trahison" - crime pouvant entraîner la peine capitale - des principaux dirigeants de l'UDF et des grands syndicats noirs. Sur le plan politique, tout en faisant de vagues promesses d'accorder des droits politiques non spécifiés à la majorité noire, le pouvoir n'a apporté aucun début de solution aux revendications de la rue.

Tout au plus a-t-il tenté un "coup" politique en proposant, au début de l'année 1985, de libérer de prison Nelson Mandela, le leader du Congrès national africain (ANC) (la principale organisation de résistance clandestine et celle qui inquiète le plus le gouvernement), à la seule condition qu'il renonce à l'action violente. La réponse du plus prestigieux dirigeant noir, emprisonné à vie, a été lue par sa fille Zinsi devant plusieurs milliers de personnes réunies à Soweto: "Je n'accepterai d'être libéré, a-t-il expliqué, que lorsque le peuple sud-africain sera libre..." Un dialogue mort avant même d'être amorcé entre Pretoria et l'ANC.

Pieter Botha n'en a pas moins poursuivi sa voie "réformiste", annonçant en particulier qu'il allait abolir les lois sur l'"immoralité" qui interdisent les relations sexuelles et les mariages interraciaux. Une décision qui, si elle a laissé indifférents la grande majorité des Noirs, a rendu furieuses les formations d'extrême droite comme le Parti conservateur et le HNP (Herztigte Nazionale Party), tous deux issus de scissions successives du Parti national au pouvoir. Ce dernier est resté cependant dominant chez les Blancs, comme l'ont montré plusieurs élections partielles.

La bataille de l'économie

Pris entre le double feu de la contestation politique et syndicale noire d'un côté, et de la résistance au changement d'une fraction non négligeable de son électorat de l'autre, le gouvernement Botha a mené parallèlement une autre bataille: celle de l'économie. L'Afrique du Sud traversait en effet, au milieu des années quatre-vingt, la crise économique la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette crise était due à plusieurs facteurs, notamment le faible cours mondial de l'or, première source de revenus du pays, une forte sécheresse et la demande toujours médiocre des principaux minerais exportés par Pretoria. Avec un taux d'inflation à deux chiffres qui a continué de monter (de 16 à 18%), une forte dépréciation de la monnaie, le rand, par rapport au dollar et aux autres monnaies, un chômage en très forte hausse, surtout parmi les Noirs, un fort déficit de la balance des paiements (un milliard de rands en 1984), la crise économique a frappé le pays de plein fouet. Le gouvernement a adopté des mesures d'austérité qui ont ajouté au mécontentement en cette période de tensions politiques, comme la hausse de la TVA ou des taux d'intérêt prohibitifs (25%). Un rapport d'une grande banque sud-africaine estimait, au vu de ces mesures, et en fonction du cours de l'or, que la reprise pourrait ne pas durer, 1985 serait "une année difficile de transition".

La situation politique a pesé lourdement dans la crise, ne serait-ce qu'en raison de la dépendance de l'Afrique du Sud à l'égard des investissements étrangers. La campagne anti-apartheid aux États-Unis, de loin le premier investisseur en Afrique du Sud, ainsi que l'attribution du prix Nobel de la paix 1984 à l'évêque anglican noir Desmond Tutu, partisan déclaré de sanctions économiques contre Pretoria, n'ont évidemment pas fait l'affaire de Pieter Botha. L'Afrique du Sud est de nouveau entrée en 1984 dans la zone des tempêtes, et ne semble pas près d'en sortir.

L'état de siège permanent

L'Afrique du Sud a souvent fait la une de l'actualité en 1985 et au début de 1986: révolte des ghettos noirs et sanctions internationales ont été les deux thèmes dominants. Mais, derrière la dénonciation du racisme institutionnel, souvent entachée de bonne conscience, comprend-on que ce qui se joue dans ce pays est la manifestation, sous des formes extrêmes, de l'affrontement Nord-Sud et que cela concerne toute l'humanité?

L'évolution de la situation en 1985-1986 fait apparaître trois grands phénomènes: le pouvoir blanc, par la convergence d'une série de circonstances, a perdu l'hégémonie idéologique et morale tout en maintenant fermement sa puissance militaire et policière ; en second lieu, les Noirs sud-africains, et tout particulièrement leur fraction majoritaire jeune, urbanisée, ont instauré un état de révolte permanent. Enfin, l'évolution économique sape les bases de la domination blanche, tant dans ses manifestations internationales qu'à l'intérieur du pays.

Le pouvoir blanc ébranlé

L'apparente immobilité dans laquelle les racistes de Prétoria se drapent cache un effritement progressif de leurs positions. Ils sont désormais clairement entrés dans une phase de désarroi et ont perdu l'initiative idéologique, à l'intérieur du pays et sur le plan international, en reconnaissant l'échec du projet insensé d'apartheid. Il n'y a plus de doctrine chez les nationalistes blancs, qui se bornent à gérer l'État en réagissant aux initiatives qui s'imposent à eux, tant de la part des Noirs que des milieux financiers internationaux. Après Pik Botha, le ministre des Affaires étrangères, qui, en 1982, avait reconnu le désastre des bantoustans, Pieter W. Botha, le président, a avoué que le contrôle des entrées dans les zones blanches était périmé et, le 15 août 1985, il est revenu, en termes vagues, sur la question de la citoyenneté des Noirs. Le 31 janvier 1986, il a promis la suppression des passeports intérieurs imposés aux Noirs (300 000 arrestations annuelles). Cette promesse a été confirmée en avril par un livre blanc annonçant aussi l'abolition du couvre-feu. En même temps, le gouvernement a fait savoir que les détenus allaient être libérés.

Pik Botha, vite démenti, a même évoqué l'éventualité d'un président noir en l'an 2000. Provocation? Démagogie? Il n'empêche que ce type de déclaration tranche avec la doctrine conquérante de l'apartheid prônée par l'ex-président Vorster. Les effets ne se sont pas fait sentir que chez les Afrikaners, majoritaires chez les Blancs: les responsables de l'Anglo American, l'une des deux sociétés minières géantes du pays, ont rencontré, en septembre 1985, une délégation du Congrès national africain (ANC) en Zambie ; les dirigeants de l'opposition blanche, le Parti progressiste fédéral (PFP) lui ont emboîté le pas et leur chef, Frederik Van Zyl Slabbert, a démissionné de son poste, déclarant qu'il n'y avait plus de chances de réformer le système de l'intérieur. Sur ce fond de désarroi idéologique, des réformes mineures ont été adoptées, sur les marges de l'édifice: ainsi, en juin 1985, l'abolition symbolique de l'interdiction des relations sexuelles dites "interraciales".

Dans le même temps, le pouvoir blanc s'est trouvé, au moins partiellement, lâché sur le plan international ; les États-Unis, malgré l'opposition farouche de Ronald Reagan, ont fini, sous la pression de leur opinion publique, par agréer et reconduire des sanctions économiques limitées (Chester Crocker, le responsable américain de la politique africaine, a parlé, à propos de l'ANC, de "combattants de la liberté"). Poudre aux yeux? La communauté bancaire internationale a pourtant suspendu ses crédits vers l'Afrique du Sud et l'a contrainte à négocier un moratoire pour ses 14 milliards de dollars de dette à court terme, finalement signé le 20 février 1986 ; pour la première fois, les financiers ont lié explicitement le maintien des accords financiers à la mise en oeuvre de changements internes: devant l'ingouvernabilité des ghettos, ils ont demandé des gages.

Le pouvoir nationaliste s'est donc vu contraint à cheminer sur le créneau étroit du maintien du gouvernement exclusif des Blancs. Il s'est refusé à mettre en cause les trois piliers juridiques de l'apartheid: le Land Act, qui donne 87% des terres aux Blancs ; le Group Areas Act, qui répartit les "races" en zones exclusives de résidence, et le Population Registration Act, qui attribue une "race" à tout Sud-Africain. La force militaire et policière est restée intacte et a réussi à circonscrire, au prix d'un état de siège permanent, la révolte dans les ghettos, comme elle a continué de frapper les territoires des voisins quand bon lui semblait.

La révolte des ghettos

Dans le même temps, les jeunes Noirs urbanisés, du Cap à Johannesburg, ceux qui forment la majorité agissante du pays, ont renforcé leur détermination à payer le prix sanglant de leur révolte, montant par vagues sans cesse renouvelées à l'assaut des sjamboks et des balles qui les fauchent, dans leur adolescence. L'état d'urgence, instauré en juillet 1985, levé le 7 mars 1986 puis rétabli le 12 juin, n'y a rien changé, même s'il a encore étoffé l'arsenal infini des pouvoirs de répression que le président Botha n'a pas pu renforcer par lois avant la grève générale du 16 juin célébrant le dixième anniversaire de Soweto.

Le nombre des morts n'a pas décru: 1 100 depuis septembre 1984, 800 de juillet 1985 à mars 1986, auxquels s'ajoutent dix mille arrestations, quatorze morts en détention, tortures quotidiennes et exécutions capitales comme celle de Benjamin Moloïse, en octobre 1985. On a compté parmi les emprisonnés des centaines de membres du Front démocratique uni (UDF), mouvement de résistance qui a accru son audience. Avec ou sans état d'urgence, le boycott des écoles a subsisté de manière endémique, et celui des commerces blancs s'est révélé efficace. Pour ce qui est de l'activité syndicale, le niveau des grèves a encore augmenté en 1985 et, en décembre, une centrale unitaire a vu le jour, le COSATU (Congress of South African Trade Unions), regroupant la puissante FOSATU (Federation of South African Trade Unions) et le syndicat des mines NUM (National Union of Mineworkers) avec d'autres syndicats.

Pour sa part, l'ANC, dont la figure de Nelson Mandela est plus que jamais populaire (manifestation en faveur de sa libération au Cap, fin août 1985), a poursuivi ses actions militaires de sabotage et des attentats qui ont fait, pour la première fois, des victimes blanches.

Dans son ensemble, le mouvement d'opposition noir, malgré des divergences internes, a le vent en poupe. Il ne lui reste pas moins un immense chemin à parcourir. Comment le fera-t-il? Certaines hypothèses sont terrifiantes.

Les faiblesses structurelles de l'économie sud-africaine ont été accentuées par la conjoncture internationale qui ne lui a pas été favorable, malgré un raffermissement des cours de l'or. Ces faiblesses sont connues: économie de sous-emploi endémique - un organisme gouvernemental prévoit un taux de 50% de chômage chez les Noirs d'ici à l'an 2000 ; étroitesse des marchés intérieurs ; dépendance de l'exportation des minerais ; inflation des dépenses publiques, renforcée précisément par l'apartheid. L'inflation a connu en 1985 un taux annuel de 21%. La monnaie sud-africaine, le rand, s'est nettement dévaluée, tombant à moins de 35 cents américains, puis remontant en janvier 1986 à 41 cents.

Dans ce contexte, l'organisation de sanctions et un mouvement notable de désinvestissements sont venus accroître les difficultés du pouvoir blanc. Sera-ce suffisant pour qu'il entende enfin raison? La question centrale est de savoir quelle sera l'étendue des mesures de sanctions nécessaires.

Le régime raciste est déterminé à maintenir un état de siège de fait, mais il n'est pas maître des évolutions. Ce blocage, compte tenu de la force brute disponible, pourrait encore durer longtemps.

Le président sud-africain Pieter Botha se trouve dans une situation impossible. Non pas que son régime soit menacé de s'effondrer: l'état d'urgence national imposé le 12 juin 1986 et la répression sans gants des mois suivants ont donné un large coup d'arrêt, sans doute temporaire, à la dissidence dans les ghettos noirs. Mais en dehors de cet avantage du rapport de forces militaire, le chef de l'État ne peut guère avoir de motifs de se réjouir.

Le désarroi des Afrikaners

C'est paradoxalement la minorité blanche qui cause le plus de soucis à Pieter Botha. Le président sud-africain, au pouvoir depuis 1978, redoute une fragmentation politique accrue des cinq millions de Blancs, et en particulier des 60% d'Afrikaners parmi lesquels se recrutent les partisans de son Parti national (NP). Cette perspective place le président Botha en porte-à-faux par rapport à l'histoire des Afrikaners, et à leur quête quasi mystique de l'unité du Volk.

Depuis la mise en oeuvre de son programme "réformiste", au début des années quatre-vingt, Pieter Botha est confronté à une surenchère croissante de l'extrême droite afrikaner. Celle-ci est elle-même divisée en trois courants: le Parti national purifié (HNP) de Jaap Marais, issu d'une scission au sein du NP en 1970 ; le Parti conservateur (CP) de l'ancien ministre Andries Treurnicht, qui a scissionné du NP en 1982 ; et le Mouvement de résistance afrikaner (AWB) d'Eugène Terre-blanche, qui se situe dans l'opposition extra-parlementaire et s'organise de façon paramilitaire avec, comme emblème, une croix nazie à peine modifiée... Cette opposition s'est montrée de plus en plus virulente, allant jusqu'à perturber par la force les réunions publiques du Parti national en présence de membres du gouvernement, comme le ministre des Affaires étrangères, le très "éclairé" Roelof "Pik" Botha, empêché de parler en mai 1986 à Pietersburg, dans le Nord Transvaal. La passivité de la police lors de ces incidents a sérieusement inquiété le gouvernement...

Pour tenter de donner un coup d'arrêt à cette poussée des partisans d'un retour à un apartheid "pur et dur", Botha a freiné ses ambitions "réformistes", durci le ton à l'égard des Noirs et vis-à-vis des pressions étrangères, puis convoqué des élections anticipées pour les seuls Blancs, le 6 mai 1987. L'enjeu était moins le pouvoir que la marginalisation de l'extrême droite. Si le Parti national a conservé la majorité absolue (53% des voix), sa victoire a été ternie par le net succès de l'extrême droite (CP et HNP) qui a totalisé près de 30% des votes. La formation de M. Treurnicht est ainsi devenue le principal parti d'opposition à l'Assemblée, aux dépens des libéraux.

Obnubilé par cette menace sur sa droite, Pieter Botha n'a pas vu venir la révolte de la "gauche". Choisissant le jour de l'ouverture du Parlement au Cap, en janvier 1987, Denis Worrall, ambassadeur d'Afrique du Sud à Londres, et l'un des auteurs de la Constitution de 1984, a annoncé sa démission en dénonçant l'arrêt des ambitions "réformistes" du chef de l'État. Se présentant comme candidat indépendant aux élections du 6 mai (il n'a pas été élu), Worrall a contesté le refus du président de supprimer la ségrégation résidentielle, et surtout son opposition à la formule de partage limité du pouvoir proposée en 1986 par le chef zoulou Gatsha Buthelezi dans le Natal, avec le soutien des milieux d'affaires blancs.

A peine l'orage était-il calmé que près de trente universitaires de Stellenbosch, le "berceau" intellectuel des Afrikaners, publiaient, en mars 1987, un document estimant notamment que "le gouvernement doit déclarer sans ambiguïtés son intention de partager le pouvoir avec les Noirs". Parmi les signataires, des proches du pouvoir, comme le professeur Sampie Terreblanche, vice-président de la télévision d'État, aussitôt limogé de ce poste. En quelques semaines, plus de trois cents universitaires de Stellenbosch ajoutaient leur nom à cette déclaration sans précédent parmi les Afrikaners...

Cette "fronde" libérale, encouragée par le Parti progressiste fédéral (PFP) qui représente la "gauche" au sein du Parlement blanc, ne menace pas non plus directement le pouvoir du Parti national. Elle est cependant un des nombreux signes du désarroi d'une partie croissante de la population blanche devant l'aggravation de la situation. Désacralisé par Botha lui-même qui l'a qualifié de "dépassé", le système de l'apartheid tel qu'on l'a connu jusqu'au début des années quatre-vingt n'a été remplacé par rien dans l'esprit des Blancs. Pieter Botha leur donne l'impression dangereuse de "naviguer à vue"...

Le partage du pouvoir avec les minorités métisse et indienne depuis 1984 n'a, de l'avis général, rien changé à la structure du pays, comme l'a montré l'incident de janvier 1987 entre Pieter Botha et son ministre sans portefeuille métis, le révérend Allan Hendrickse. Ce dernier, pour montrer son impatience devant la lenteur des réformes, a pris un bain très médiatique sur une plage pour Blancs de Port Elizabeth. Le président de la République a aussitôt exigé des excuses publiques de son ministre, qui s'est exécuté, perdant le peu de crédibilité qui lui restait... De même, les réformes, dont certaines sont importantes, comme l'abolition des tristement célèbres pass à compter du 1er juin 1986, n'ont pas eu l'impact politique escompté.

Retour à l'état d'urgence

Dans le contexte de poursuite de la sanglante révolte des ghettos entamée en septembre 1984, Pieter Botha a choisi, en juin 1986, la fermeté. Quatre jours avant la commémoration, le 16 juin, du dixième anniversaire du début des émeutes de Soweto, le président a réimposé, cette fois sur l'ensemble du territoire, l'état d'urgence levé quatre mois plus tôt. Cela n'a pas empêché la plus importante grève générale de l'histoire de l'Afrique du Sud de se dérouler ce même 16 juin, mais les mouvements anti-apartheid en ont été sérieusement désorganisés. Dans les mois suivants, plus de 30 000 personnes ont été arrêtées à travers le pays, en vertu de l'imposant arsenal de lois répressives, encore renforcées en 1986, dont dispose l'État. Début 1987, les organismes de défense des droits de l'homme estimaient à plus de dix mille les opposants toujours sous les verrous, parmi lesquels de très nombreux enfants, soumis, comme bon nombre de détenus, à des tortures et des pressions fréquentes.

Principal courant visé, le Front démocratique uni (UDF) qui a vu la plupart de ses cadres emprisonnés ou forcés à la clandestinité, désorganisant ses activités. L'UDF est considéré comme proche de l'"ennemi numéro un" de Prétoria, le Congrès national africain (ANC), de Nelson Mandela (en prison) et Oliver Tambo (en exil), une organisation qui a célébré le 12 janvier 1987 son soixante-quinzième anniversaire, dont vingt-sept ans dans la clandestinité.

Seul le mouvement syndical indépendant, principalement incarné par le Congrès des syndicats sud-africains (COSATU), a survécu sans trop de dégâts à cette vague répressive sans précédent. Mieux structurés, les syndicats ont également bénéficié de l'appui des milieux patronaux inquiets des éventuels troubles sociaux qui risquaient de suivre des arrestations en masse... Restés seuls à occuper le terrain, les syndicats ont accentué leur engagement politique contre l'apartheid, tout en évitant la confrontation directe.

La répression de l'État s'est accompagnée de luttes de tendances assez dures entre les différents courants noirs. Aux partisans de la "Charte de la liberté", le programme de l'ANC adopté par l'UDF et par le COSATU, s'opposent d'une part les adeptes de la "Conscience noire", membres de l'Organisation du peuple d'Azanie (AZAPO), mais aussi les "Vigilants", miliciens conservateurs souvent manipulés par les autorités. Ainsi, au camp de squatters de Crossroads, près du Cap, une véritable "guerre civile" a mis aux prises en mai 1986 jeunes radicaux anti-apartheid et miliciens conservateurs, provoquant des dizaines de morts et laissant plus de quarante mille sans-abri. De nombreux témoins ont mis en cause l'intervention de la police aux côtés des miliciens, un phénomène constaté dans de nombreuses autres occasions à travers le pays. Des rivalités particulièrement sanglantes ont été enregistrées dans le Natal, entre partisans du chef Buthelezi et ceux de l'UDF.

L'Afrique du Sud présente ainsi, en 1987, le double visage d'une minorité blanche qui s'entre-déchire politiquement sans avoir de vision cohérente de son avenir, et d'une majorité noire, affaiblie par ses divisions, qui courbe le dos sous le poids de la répression, mais n'attend sans doute qu'une occasion pour manifester de nouveau son aspiration à gouverner. Sous l'apparente "normalisation" imposée par l'état d'urgence, le volcan sud-africain n'est pas éteint.

Le choix de la fermeté effectué en 1986 par le pouvoir blanc d'Afrique du Sud à l'égard de la "révolte des ghettos" s'est maintenu et accentué en 1987 et début 1988, au point de réduire considérablement les possibilités d'expression de l'opposition extraparlementaire à l'apartheid. Cette politique du président Pieter Botha répond au double impératif de reprendre le contrôle politique des ghettos noirs, mais aussi de damer le pion à l'extrême droite, toujours sur une pente ascendante au sein de l'électorat blanc.

L'état d'urgence réimposé en juin 1986 a été renouvelé un an plus tard, et ne donne aucun signe de devoir être levé. Il a permis, par son cortège de détentions, de bannissements, de censure et d'interdictions de rassemblement, de rétablir une apparence d'ordre dans des cités noires en révolte permanente depuis septembre 1984. Le seul signe, éphémère, de détente, est intervenu avec la libération sans conditions, le 5 novembre 1987, de Govan Mbeki, soixante-dix-sept ans, l'un des chefs historiques de l'ANC (Congrès national africain), condamné à la prison à vie en même temps que Nelson Mandela un quart de siècle plus tôt. Ceux qui y ont vu un signe encourageant ont vite été déçus: Mbeki a été banni, et Mandela est resté en prison...

Museler l'opposition

Le coup de grâce pour les militants anti-apartheid est tombé le 24 février 1988: dix-sept organisations d'opposition se sont vues empêchées de se livrer à la moindre activité sans l'autorisation du ministre de la Loi et l'Ordre... Parmi les victimes, figurent le Front démocratique uni (UDF), première force anti-apartheid légale, proche de l'ANC (clandestin), et l'Organisation du peuple d'Azanie (AZAPO), favorable à la Conscience noire. Quant au Congrès des syndicats sud-africains (COSATU), principale confédération du pays, il s'est vu intimer l'ordre de ne plus "se mêler de politique", et de se cantonner aux affaires strictement syndicales.

Quelques jours plus tard, le président Pieter Botha interdisait aussi le journal New Nation, publié par l'Église catholique. D'autres journaux proches de l'opposition figuraient eux aussi dans le collimateur de Prétoria, dont le revue Outlook du Cap, et l'hebdomadaire de Johannesburg Weekly Mail.

Avec ce nouveau tour de vis, il s'agissait notamment, pour Prétoria, d'éliminer politiquement les éléments les plus "radicaux" de l'opposition noire, afin de permettre l'émergence d'une force "modérée". Le gouvernement a ainsi organisé des élections municipales le 26 octobre 1988, afin de redonner vie à des institutions sérieusement mises à mal lors de la révolte de 1984. Les conseillers municipaux noirs, dénoncés comme des "collaborateurs" du pouvoir blanc, ont constitué l'une des cibles privilégiées des émeutiers.

L'UDF et les autres groupes anti-apartheid s'apprêtaient à faire campagne pour boycotter ces élections municipales, bien qu'un débat interne ait été lancé sur l'opportunité d'y participer afin de prendre le contrôle des municipalités noires. Le gouvernement a tranché dans le vif, en éliminant ces groupes de la scène politique. Il reste que la participation à ces scrutins ne sera sans doute guère élevée, comme cela avait déjà été le cas en 1977/1978, au lendemain d'une vague répressive similaire.

Le poids du COSATU

La mesure prise à l'encontre du COSATU est significative du poids croissant de la centrale syndicale. Sans l'attaquer de façon aussi frontale que les autres mouvements, le pouvoir pose des jalons pour mieux la contrôler. Le COSATU s'est, il est vrai, un peu plus aligné sur l'opposition, en adoptant en 1987 la "Charte de la liberté", principal texte de référence de l'ANC, comme son propre programme...

Le poids de l'action syndicale a pu être mesuré, en août 1987, par la grande grève déclenchée par le Syndicat des mineurs noirs (NUM), principale organisation affiliée du COSATU, et qui a fait débrayer quelque 250 000 mineurs pendant trois semaines. Les revendications portaient essentiellement sur les salaires et les conditions de travail. Le patronat minier a choisi la fermeté, brisant finalement la grève au prix de plus de 40 000 licenciements. Le NUM n'a pas gagné la partie, mais a pris date pour l'avenir, en montrant sa capacité de mobilisation.

Le gouvernement a également continué à pourchasser l'opposition noire à l'étranger. Dans aucun des pays de la région, les exilés de l'ANC ne sont en sécurité. Au Lésotho, un guérillero blessé de l'ANC a été achevé par balles sur son lit d'hopital ; à Harare, un attentat a visé les représentants du mouvement noir, tandis qu'à Maputo, début 1988, un avocat blanc de l'ANC, Albie Sachs, a eu le bras droit arraché par l'explosion de sa voiture au moment où il ouvrait la porte, etc.

Les autorités sud-africaines sont également soupçonnées d'avoir porté leur guerre ouverte avec l'ANC en Europe, avec l'assassinat, à Paris, de Dulcie September, la représentante du mouvement nationaliste pour la France, la Suisse et le Luxembourg (31 mars 1988). Prétoria a nié être à l'origine de ce meurtre non élucidé, mais plusieurs informations de presse, en France et en Afrique du Sud, ont mis en cause des forces spéciales des services secrets sud-africains. Ces mêmes services avaient déjà été mis en cause lors d'une tentative d'enlèvement de cadres de l'ANC à Londres, quelques mois auparavant.

L'opposition anti-apartheid a également été affaiblie par la lutte sanglante qui s'est déclenchée dans la province du Natal, particulièrement à Pietermaritzburg, tout au long de 1987 et début 1988, avec les partisans du chef zoulou conservateur Gatsha Buthelezi. Ces affrontements, de nature idéologique qui visaient à asseoir un contrôle politique sur une région clé, ont fait des dizaines de morts et instauré un climat de haine qui laissera des traces durables.

Apaiser l'extrême droite?

A chaque durcissement de Prétoria, les commentateurs sud-africains ont vu un geste destiné à apaiser l'extrême droite, et surtout le Parti conservateur (CP) d'Andries Treurnicht. Après sa performance des élections générales du 6 mai 1987, au cours desquelles il supplanta les libéraux du Parti progressiste-fédéral (PFP) comme première formation de l'opposition, le CP a poursuivi sa progression. Lors d'élections partielles, en mars et en avril 1988, les candidats du CP ont accru leur majorité, au point de devenir de dangereux rivaux du Parti national (NP) pour les futures élections générales. Le vote afrikaner, en particulier, se partage désormais à égalité entre le NP et le CP.

Signe d'une polarisation croissante parmi les Blancs, une cinquantaine d'intellectuels afrikaners ont d'autre part ouvertement défié le président Botha en allant rencontrer une délégation de l'ANC à Dakar, en juillet 1987. Rencontre sans précédent, essentiellement symbolique, mais qui a suffisamment choqué certains Blancs pour qu'un de ses organisateurs noirs soit assassiné peu de temps après en Afrique du Sud.

Fort de sa puissance militaire à laquelle l'ANC est loin de pouvoir s'opposer efficacement, fort aussi d'une économie relativement solide qui a montré en 1987 des signes certains de relance, le gouvernement sud-africain peut se permettre de s'obstiner sur la même voie. D'autant que la pression du monde extérieur reste modérée: il faut une cause comme celle des six condamnés à mort noirs de Sharpeville pour unir Ronald Reagan, Margaret Thatcher et l'opposition anti-apartheid, parvenant à faire reculer Prétoria, au moins un temps. Mais pour le reste, le défi permanent reste la caractéristique de la politique sud-africaine.

La succession de Pieter Botha

Le pouvoir blanc, en Afrique du Sud, pouvait se montrer relativement serein, à l'aube de 1989. Plus serein, en tout cas, que deux ou trois années auparavant, lorsque la révolte des ghettos noirs provoquait un isolement croissant du pays de l'apartheid.

Il aura suffi d'une maladie au sommet pour que cela tourne au drame. Une crise sans précédent: les déchirements d'une fin de règne et d'une guerre de succession ouverte le 18 janvier, avec la congestion cérébrale dont a été victime le président Pieter Botha, qui, à soixante-treize ans, venait de célébrer ses dix ans au pouvoir. Le chef de l'État était hospitalisé, puis placé en longue convalescence, laissant les rênes, par intérim, à Chris Heunis, ministre des Affaires constitutionnelles.

Surprise le 2 février: Botha démissionnait de la présidence du Parti national (NP) au pouvoir mais conservait celle de l'État. Botha espérait ainsi couper court à la guerre de succession qui faisait rage, sans pour autant abandonner ses fonctions. Il se trompait lourdement. L'élection du nouveau leader donnait lieu à une brève bataille, remportée par Frederik De Klerk, ministre de l'Éducation et chef du NP dans le Transvaal. Mais il ne l'emportait que par une courte majorité parmi les 130 membres du caucus nationaliste. Après avoir écarté le ministre des Affaires étrangères Pik Botha, et surtout le président par intérim Chris Heunis - le favori de Pieter Botha -, De Klerk était élu au troisième tour de scrutin, avec huit voix d'avance, face au ministre des Finances Barend Du Plessis, qui a rassemblé sur son nom l'aile "libérale".

Guerre des chefs

La joute politique tournait alors au drame de la "famille afrikaner". Lorsque Botha annonça son retour aux affaires pour le 15 mars, et son maintien jusqu'à la fin de son mandat, c'est-à-dire jusqu'aux élections générales de mars 1990, le parti se rebiffa. Le caucus du NP adopta, "avec une majorité substantielle", une motion demandant que De Klerk devienne président de la République, "dans l'intérêt du pays et du parti". Le chef de l'État finit par accepter un compromis: il devait convoquer des élections anticipées à l'automne 1989, laissant alors la place à De Klerk pour se faire élire président de la République par le nouveau parlement. Botha achevait ainsi, sur un désaveu cinglant des siens, une longue carrière politique, marquée par un style autocratique doublé de velléités réformistes.

Frederik Willem De Klerk - "F.W." pour les Sud-Africains -, appartient, à cinquante-trois ans, à une autre génération. Accompagné d'une solide réputation conservatrice, issu d'une grande famille d'hommes politiques afrikaners, il s'est montré plus ouvert dans ses premières déclarations, se prononçant "pour un pays libre du racisme et de la discrimination". Même s'il ajoutait dans la foulée qu'"une prétendue société non raciale est une pure absurdité dans un pays multiracial", De Klerk a réussi, assez habilement, à se présenter en homme neuf, plus distant en particulier du colossal appareil sécuritaire que Botha avait organisé autour de lui. Ce faisant, le nouveau leader du NP a rallié à lui l'aile libérale du parti.

Si la "guerre des chefs" ne rebondit pas, "F.W." devrait être assuré d'un climat favorable. Parmi les Blancs, toujours aussi divisés, les élections municipales d'octobre 1988 ont permis au NP de contenir la poussée d'extrême droite, le Parti conservateur ne parvenant pas à lui ravir la capitale, Prétoria, comme il l'espérait. Les conservateurs se sont emparé malgré tout de villes moyennes comme Boksburg ou Carletonville, où ils tentent de remettre les pendules en arrière en rétablissant des mesures d'apartheid "mesquin" abolies les années précédentes. Les protestations des Noirs ont été immédiates.

De leur côté, les libéraux blancs ont tenté de tirer les leçons de leur échec des élections de 1987, qui avaient vu près de la moitié des anglophones - traditionnellement plus à "gauche" - voter pour le NP. Une nouvelle formation a vu le jour en avril 1989, afin d'offrir une alternative plus crédible: le Parti démocratique, issu de la fusion du Parti progressiste fédéral (PFP) dirigé par Zac de Beer, un des patrons de l'Anglo-Américain Corporation, et de deux formations créées par des dissidents de gauche du NP, le Parti indépendant de l'ancien ambassadeur Dennis Worrall, et le Mouvement national démocratique de Wynand Malan. La nouvelle formation compte vingt élus au parlement.

Le sort de Nelson Mandela

Le gouvernement a rencontré moins de succès parmi les Noirs. Fort du calme retrouvé des ghettos, au prix d'un état d'urgence rigoureux maintenu pour la troisième année consécutive et de restrictions imposées en 1988 à vingt-huit organisations dissidentes, Prétoria avait organisé, le même jour que le scrutin blanc, des élections municipales destinées à favoriser l'émergence de dirigeants noirs "modérés". Malgré l'interdiction de faire campagne pour le boycottage du scrutin, la participation a été très faible - moins de 10% à Soweto. Selon le Congrès national africain (ANC), il s'agissait pour Prétoria de trouver des "fantoches" afin "de reconstituer des structures gouvernementales locales qui auraient été un des éléments d'un projet constitutionnel".

Le pouvoir blanc manque d'interlocuteurs crédibles parmi les Noirs. Le sort de Nelson Mandela demeure, en particulier, un obstacle à toute négociation sérieuse. En 1988, le plus vieux prisonnier politique du monde a quitté sa cellule de Poolsmoor, près du Cap, mais n'a pas retrouvé pour autant la liberté. Il a d'abord été hospitalisé pour une tuberculose, puis installé dans une villa située dans l'enceinte d'une autre prison. Une cellule plus confortable, en quelque sorte. En mars 1989, cependant, Margaret Thatcher en recevant Pik Botha s'est dite "optimiste" de voir Prétoria libérer le chef de l'ANC "avant longtemps".

Pour ses soixante-dix ans, en juillet 1988, Nelson Mandela a eu droit à un concert géant au stade de Wembley, à Londres. Mais le nom de Mandela s'est trouvé mêlé, à la fin de l'année, à une affaire d'enfants noirs torturés, dont l'un fut retrouvé mort: ses tortionnaires étaient membres du "Mandela Football Club" dont Winnie Mandela, l'épouse du leader de l'ANC, est la "marraine". En février 1989, les principales organisations anti-apartheid, dont le Front démocratique uni (UDF), proche de l'ANC, ont désavoué publiquement Winnie, l'accusant d'avoir "abusé de la confiance populaire dont elle a bénéficié pendant des années". Pour cette femme, elle-même persécutée, emprisonnée et bannie des années durant, la chute était brutale, d'autant que de Lusaka, le quartier général de l'ANC a admis qu'elle avait "fauté". Le scandale n'a cependant pas affecté la stature politique de Nelson Mandela, qui demeure l'incontournable clé de toute solution négociée.

Période difficile pour l'opposition

Pour l'opposition noire, la période est cependant difficile. L'accord signé en décembre 1988 à New York entre l'Afrique du Sud, l'Angola et Cuba, outre le départ des troupes cubaines d'Angola et l'accession de la Namibie à l'indépendance, a prévu la fermeture des bases militaires de l'ANC en Angola. L'ANC, déjà écarté, en 1984, du Mozambique, devait évacuer ses 4 000 à 6 000 guerilleros et réfugiés d'Angola vers le pays de la "ligne de front" qui accepte d'abriter ses bases, la Tanzanie, loin du "front". Ses représentants sont pourchassés jusqu'à Paris, où Dulcie September a été assassinée le 29 mars 1988. Dans le même temps, l'Union soviétique a amorcé un changement d'analyse de la situation en Afrique du Sud, et prend ses distances par rapport aux stratégies de "lutte armée" prônées par l'ANC. L'accord de New York permettait d'autre part à l'Afrique du Sud de relancer sa diplomatie africaine, Pieter Botha se rendant en 1988 au Mozambique, au Malawi, au Zaïre et même en Côte-d'Ivoire.

Période de division, aussi, pour les Noirs, avec les affrontements sanglants du Natal, tout au long de 1988, entre partisans de l'UDF et ceux du mouvement Inkatha du chef zoulou Gatsha Buthelezi. On a compté plus de 800 morts dans les ghettos noirs de Durban et de Pietermaritzburg, dans cette lutte d'influence entre deux courants rivaux, malgré des tentatives de médiation. Une toile de fond sanglante à l'incertitude politique de cette fin des années quatre-vingt.

Mandela libre...

L'Afrique du Sud a basculé le 2 février 1990 dans une nouvelle ère, celle de la recherche d'une solution négociée. Devant un Parlement sud-africain abasourdi, au Cap, le président Frederik de Klerk a annoncé ce jour-là la prochaine libération "sans conditions" de Nelson Mandela, et la légalisation de plusieurs organisations interdites, dont le Congrès national africain (ANC), le Congrès panafricain (PAC), et le Parti communiste sud-africain (SACP).

Neuf jours plus tard, après vingt-sept années de captivité, Nelson Mandela quittait en homme libre sa prison près du Cap, saluant du poing levé, au côté de son épouse Winnie, la foule de partisans venue l'acclamer.

Les Sud-Africains, blancs ou noirs, ont alors découvert cet homme aux cheveux gris, âgé de soixante et onze ans, dont le visage et les écrits leur ont été cachés pendant plus d'un quart de siècle, et qui a été érigé au rang de demi-Dieu par ses partisans dans les ghettos noirs. Dès ses premières déclarations, tant à la presse qu'à la foule qui l'accueille dans le grand stade de Soweto, la ville noire de Johannesburg, le leader nationaliste affiche à la fois une grande fermeté sur les principes qui ont guidé son action, et une réelle modération.

"Le gouvernement a pris note qu'il est désireux d'apporter une contribution au processus de paix", avait déclaré Frederik de Klerk en annonçant la libération de Mandela. Ce dernier lui a renvoyé le compliment, en qualifiant le chef de l'État sud-africain d'"homme intègre", et en estimant qu'il était allé plus loin que tout autre Blanc en Afrique du Sud pour répondre aux aspirations de la majorité noire.

Dans la partie politique engagée le 2 février, Frederik de Klerk et Nelson Mandela ont pris tous les deux des risques. Le président sud-africain, qui avait succédé six mois plus tôt à Pieter Botha, a voulu sortir son pays d'un isolement international de plus en plus coûteux en termes d'investissements et de sanctions économiques. Il savait que la libération de N. Mandela était le prix à payer pour y parvenir, au risque de s'engager sur la voie, jusque-là inconnue, de la négociation. Il courait aussi le risque immédiat de mécontenter une fraction non négligeable de son électorat afrikaner, prête à considérer, au côté d'une extrême droite virulente, qu'il s'est agi d'une véritable "trahison".

Pour N. Mandela, c'est avant tout une victoire. A plusieurs reprises, les prédécesseurs de De Klerk avaient tenté de lui offrir des libérations conditionnelles. Il les avait toujours refusées. La période précédant sa libération a même donné l'impression qu'il dictait lui-même ses propres conditions pour sa libération, consultant ses alliés directement ou à l'aide d'un... téléfax installé dans sa prison.

Sa modération et son engagement en faveur d'une négociation avec le pouvoir blanc ne sont pas du goût de tous les opposants noirs à l'apartheid. Très vite, ses rivaux traditionnels du PAC se sont démarqués de son approche, et ont estimé, début mars 1990, que "les conditions [n'étaient] pas réunies pour des négociations", appelant au contraire à "intensifier le combat en général".

Mais Nelson Mandela a obtenu le soutien de son organisation, l'ANC, dont il a rencontré la direction exilée à Lusaka (Zambie). Il en a été élu vice-président, c'est-à-dire dans les faits le "numéro un", en raison de la maladie du président du mouvement, Oliver Tambo, hospitalisé en Suède, où Mandela lui a d'ailleurs rendu visite.

Si les apparitions publiques de Nelson Mandela en Afrique du Sud se sont généralement déroulées dans le calme, la violence n'a pas pour autant disparu après sa libération. Celle de la police d'une part, qui s'est manifestée dans les cités noires à plusieurs occasions, sévèrement condamnée par l'ANC, mais surtout celle, particulièrement meurtrière, qui s'est développée au Natal entre partisans de l'ANC et ceux du chef zoulou Gatsha Buthelezi. Cette lutte pour le pouvoir au sein de la communauté noire a fait plus de 2 000 morts en deux ans, dont plusieurs dizaines dans les semaines qui ont suivi la libération de N. Mandela. Ce dernier a lancé des appels au calme à ses partisans, mais la poursuite des affrontements a constitué le premier test sérieux de son autorité. Selon une commission d'enquête privée sur ces affrontements, "la rivalité politique, l'activité criminelle, et des conditions socio-économiques choquantes s'entremêlent dans un tout très compliqué. Il n'existe pas de solution facile à ce problème".

Une fois passée la période d'émotion et d'adaptation à la nouvelle donne, chacun s'est préoccupé de préparer la suite d'un processus long et périlleux. Les premières "négociations sur la négociation" ont débuté le 2 mai entre le gouvernement et une délégation de l'ANC conduite par Mandela et comprenant le leader communiste Joe Slovo, rentré d'exil. Des entretiens marqués, selon un communiqué commun, par "l'ouverture et la franchise". Chacun entendait cependant les aborder avec le maximum d'atouts, car s'ils s'entendent pour mettre fin à l'engrenage de la violence, leur vision de la société sud-africaine de demain est loin d'être identique.

D'un côté, l'ANC s'en tient au principe d'une Afrique du Sud unitaire et non raciale, régie par la règle du one man, one vote, le suffrage universel. Mandela n'a cependant pas fermé la porte à des aménagements, en soulignant que si l'on acceptait de négocier, il fallait accepter les "compromis". Le leader de l'ANC a comme alliés les groupes antiapartheid de l'intérieur, comme le Front démocratique uni (UDF) ou le Congrès des syndicats d'Afrique du Sud (COSATU), qui se rangent sous sa bannière.

De l'autre, le chef de l'État reste attaché à la logique des "groupes" ethniques ou raciaux, afin de préserver l'identité collective des Afrikaners. Il refuse dès lors le suffrage universel dans un État unitaire, et cite en exemple les constitutions fédérales comme celles de la Suisse ou des États-Unis. Il tente d'arriver à la table de négociations comme chef de file des "minorités" ayant à redouter la règle de la majorité chère à l'ANC: les Blancs, les Métis, les Indiens, les bantoustans... Ces derniers, territoires semi-autonomes créés par l'apartheid, ont été l'objet de vives tensions: dans la foulée de la libération de N. Mandela, le Ciskei et le Venda ont connu des changements d'équipes dirigeantes qui les ont rapproché des positions de l'ANC...

En s'engageant sur la voie des négociations, le président de Klerk a inversé la stratégie de son prédécesseur qui estimait qu'en réformant l'apartheid il pourrait faire l'économie d'un accord politique. Malgré les changements politiques en juillet 1990, les lois fondamentales de l'apartheid restaient en vigueur, en particulier la loi sur la population qui définit les quatre groupes raciaux, et l'apartheid résidentiel. Le chef de l'État s'est toutefois engagé à les abroger. En juin, il a aboli la ségrégation dans tous les lieux publics et levé l'état d'urgence, sauf dans le Natal.

Le bras de fer se déroule également à l'extérieur de l'Afrique du Sud. Frederik de Klerk espérait obtenir en échange de son geste une levée des sanctions en vigueur en Europe et aux États-Unis. Margaret Thatcher, au Royaume-Uni, s'y est déclarée prête ; mais la communauté internationale a cependant écouté les appels de N. Mandela, lors de ses voyages en Europe et aux États-Unis, à maintenir les sanctions. La CEE a promis, en juin, de les lever progressivement, si le changement engagé se poursuivait. F. de Klerk a cependant obtenu que l'étau se desserre, et a été reçu en mai dans les grandes capitales occidentales, dont, pour la première fois, Paris. Pour les États adversaires de l'apartheid, en effet, il s'agit désormais d'encourager l'évolution amorcée le 2 février, sans pour autant donner un blanc-seing au pouvoir blanc.

La mort de l'apartheid juridique

L'euphorie qui avait accompagné, en février 1990, la libération de Nelson Mandela après vingt-sept ans de prison, est vite retombée. L'Afrique du Sud s'est rapidement trouvée confrontée aux difficultés de la recherche d'une sortie négociée de l'apartheid, et aux effets sanglants des rivalités entre les principaux protagonistes de la vie politique sud-africaine. Dans le même temps, ce "pays-paria" a opéré une spectaculaire "percée" auprès de ses partenaires traditionnels - les Occidentaux - et nouveaux - le reste de l'Afrique, l'Union soviétique et les pays de l'Europe de l'Est -, obtenant un début de levée des sanctions qui frappaient le pays.

Pour Nelson Mandela, leader effectif du Congrès national africain (ANC), et pour le président Frederik De Klerk, les deux personnages clés de l'ouverture politique, le chemin parcouru depuis février 1990 s'est révélé plein d'embûches et de périls. Chacun dans son camp a dû faire face à la contestation de ses choix pragmatiques, et le capital de confiance établi au départ entre les deux hommes a été maintes fois soumis à rude épreuve.

Comme il l'avait promis, le chef de l'État sud-africain a été jusqu'au bout du démantèlement de la législation d'apartheid. Les principaux "piliers" législatifs sont tombés progressivement entre mars et juin 1991: le Group Areas Act (ségrégation résidentielle), le Land Act (répartition des terres entre Blancs et Noirs), et même le Population Registration Act de 1950 (classification des Sud-Africains en fonction de leur appartenance à un groupe racial). Pour cette dernière loi, cependant, des mesures transitoires devaient être proposées, en attendant l'élaboration d'une nouvelle constitution.

L'abolition des discriminations raciales

Parmi les réformes les plus significatives, l'abolition du Land Act, une loi remontant à 1913 et qui interdisait à la majorité noire d'être propriétaire de plus de 13% des terres du pays. Désormais, chacun pourra acquérir des terres où il l'entend, quelle que soit sa "race". Une mesure dénoncée par le Parti conservateur (extrême droite), défenseur des fermiers blancs. En mai 1991, des milliers de fermiers afrikaners ont manifesté à Prétoria leur hostilité à l'abrogation de cette loi. L'ANC, saluant cette rupture, a déploré l'absence d'aide aux Noirs qui n'ont pas les moyens d'accéder à la propriété.

Cependant, l'enjeu est très vite passé de l'abolition des discriminations raciales - un fait désormais acquis et sans doute irréversible - au terrain politique. "L'apartheid n'est pas mort", s'est exclamé Nelson Mandela, rappelant que les 23 millions de Noirs "n'ont toujours pas le droit de vote" et "ne peuvent pas devenir membres du Parlement".

Devant le Parlement, le président sud-africain a déclaré vouloir s'orienter vers une "conférence multipartite" à laquelle seraient représentés les dirigeants politiques "faisant la preuve d'un réel soutien, et favorables à une solution pacifique et négociée". Il a en revanche refusé l'idée d'une "assemblée constituante" réclamée par une partie de l'opposition noire, même s'il n'a pas exclu "certains arrangements" afin de permettre aux partis engagés dans la négociation "de faire entendre leur voix pour les décisions politiques importantes".

Un certain nombre d'étapes sont nécessaires avant d'arriver à la table ronde réunissant toutes les parties. Un premier pas décisif a été franchi le 6 août 1990, avec les "accords de Prétoria" passés entre l'ANC et le gouvernement, prévoyant notamment la "suspension" de la lutte armée menée par l'ANC. Une concession de taille de la part des nationalistes noirs. De son côté, le gouvernement s'est engagé, en février 1991, à considérer les manifestations de masse comme des actions politiques, et à faire respecter cet accord par les forces de l'ordre. Les deux parties se sont d'autre part entendues sur les termes d'une amnistie pour les prisonniers politiques, et le retour en toute impunité des exilés, y compris les guérilleros. La date-butoir du 30 avril 1991, alors fixée pour la libération des prisonniers et le retour des exilés, ne sera toutefois pas tenue, suscitant de nouvelles tensions entre l'ANC et le pouvoir.

Violences dans les ghettos noirs

Mais le principal problème auquel a dû faire face l'Afrique du Sud depuis le tournant de février 1990 a été la montée en puissance de la violence dans les ghettos noirs, compliquant sérieusement le processus politique. Depuis 1985, des combats réguliers opposaient déjà, dans la province du Natal, les partisans du chef Mogosuthu Gatsha Buthelezi, Premier ministre du bantoustan (foyer tribal) Kwazulu, aux fidèles du Front démocratique uni (UDF, coalition anti-apartheid) et de l'ANC, faisant des centaines de morts. L'animosité entre les deux tendances a été aiguisée par la nouvelle donne politique et la perspective d'un partage du pouvoir entre Blancs et Noirs. G. Buthelezi, qui s'appuie sur les éléments les plus traditionnels parmi les six millions de Zoulous du pays, a transformé, en juillet 1990, son "mouvement culturel" Inkatha en un "parti national", réclamant sa place à la table de négociations. En 1990, les affrontements Inkatha-ANC ont quitté la province du Natal pour gagner le Transvaal et les cités noires autour de Johannesburg, à commencer par Soweto. Là, le conflit idéologique s'est doublé d'un antagonisme ethnique, les migrants zoulous considérant l'ANC comme un "parti xhosa", l'ethnie à laquelle appartiennent N. Mandela, Oliver Tambo et d'autres dirigeants nationalistes. Les affrontements ont provoqué des milliers de morts en quelques mois.

En janvier 1991, après des mois de tergiversations, N. Mandela et M. Buthelezi se sont rencontrés pour la première fois, et ont appelé en commun à un arrêt de la violence. Ce geste à forte charge symbolique n'a rien réglé, et plus de mille personnes ont trouvé la mort dans les quatre mois suivants. L'ANC a accusé la police de laisser faire, voire de mettre de l'huile sur le feu, dans le but d'affaiblir l'ANC avant les négociations. N. Mandela, dénonçant le laxisme de la police, a exigé l'interdiction des armes traditionnelles des guerriers zoulous, des lances et des sagaies. Et il a menacé de rompre le dialogue avec le gouvernement, ce qu'il a effectivement fait fin mai 1991.

Remises en cause dans les deux camps

Cet engrenage de la violence et les difficultés du dialogue entre les principaux partis ont assombri les perspectives politiques. En fait, chaque camp s'est trouvé confronté à de sérieuses remises en question stratégiques, prélude aux négociations sur la future constitution.

L'ANC, en premier lieu, a dû affronter le passage difficile de la lutte clandestine à l'action politique légale. L'organisation subit en effet les influences contradictoires de sa vieille garde modérée, de sa jeunesse radicale, des membres de sa branche militaire, et de son alliance avec le Parti communiste sud-africain (SACP). Sans compter les réactions contradictoires du procès de Winnie Mandela; l'épouse du chef de l'ANC a en effet été condamnée à six ans de prison ferme pour complicité dans des violences commises par ses jeunes partisans et ayant entraîné la mort.

Le Parti national de Frederik De Klerk a été, lui aussi, ébranlé. La stratégie du chef de l'État n'a pas été comprise par tous ses membres, et une extrême droite virulente attend son heure pour récolter les fruits d'un éventuel désenchantement des Blancs. Depuis 1990, le Parti national a été ouvert aux "non-Blancs", une petite révolution en-soi. Un tournant qui lui a laissé entrevoir la possibilité de former une coalition "conservatrice" avec des groupes comme l'Inkatha, dans la perspective d'élections au suffrage universel.

Après des années de confrontation, la confiance a eu bien du mal à s'instaurer au moment où le pays s'ouvre au monde - il devrait réintégrer la famille olympique - et espère le redémarrage de son économie dans la foulée de la levée des sanctions et d'un possible retour des investissements étrangers.

Sur fond de violence incessante, l'Afrique du Sud a tenté de poursuivre, avec difficulté, en 1991-1992, son processus de rupture avec l'apartheid, et la difficile recherche d'un nouvel équilibre politique non racial. Deux ans après le changement de cap opéré, en février 1989, par le président sud-africain Frederik De Klerk, la minorité blanche a donné un "feu vert" déterminant à la poursuite de cette politique. Pourtant, en juin 1992, les discussions constitutionnelles ont été rompues et une partie de bras de fer aux conséquences incertaines s'est engagée entre le pouvoir blanc et l'opposition noire.

"Aujourd'hui, nous avons refermé le livre de l'apartheid", a déclaré le chef de l'État en saluant les résultats du référendum organisé le 17 mars 1992 pour la minorité blanche. Le chef de l'État sud-africain avait lui-même sollicité cette consultation afin de pouvoir disposer d'un mandat clair de la population blanche avant de s'engager plus avant sur les modalités du partage du pouvoir avec la majorité noire.

A l'issue d'une campagne acharnée contre un "front du refus" d'extrême droite appelant à voter "non", 68,7% des électeurs ont répondu positivement à la question posée: "Êtes-vous pour la poursuite du processus de réformes engagé le 2 février 1990 par le chef de l'État qui, par les négociations, débouchera sur une nouvelle Constitution?" Résultat plus massif que prévu par l'entourage du président, qui s'attendait à une courte victoire, et défaite cuisante pour les conservateurs d'Andries Treurnicht et leurs alliés néo-nazis du Mouvement de résistance afrikaner (AWB), dirigé par Eugène Terre Blanche, dont certains semblaient pouvoir se lancer dans la violence terroriste.

Le retour à l'apartheid "pur et dur" n'étant guère considéré comme une alternative réaliste, sauf à vouloir retrouver la répression et l'isolement international, les Blancs ont voté "oui" avec plus de résignation que d'enthousiasme. Les principaux alliés de F. De Klerk dans cette campagne, prompts à présenter une éventuelle victoire du "non" comme "tragique", ont été les milieux d'affaires - soucieux d'éviter un retour à l'isolement international dont émergeait à peine le pays -, les libéraux blancs anglophones, mais aussi le Congrès national africain de Nelson Mandela (ANC). Cette alliance entre une partie des Afrikaners, des Anglais et des Noirs a rompu avec trois siècles de vie politique "ethnique".

Comment juguler la spirale de la violence?

L'ANC avait initialement critiqué la décision du chef de l'État d'organiser un référendum pour les seuls Blancs, avant d'appeler ceux-ci à voter "oui". Aussitôt après le référendum, l'ANC a d'ailleurs repris ses négociations avec le gouvernement, à la recherche d'une formule de partage du pouvoir pendant la transition vers une Afrique du Sud aux contours encore incertains.

Ces négociations promettaient d'ailleurs d'être particulièrement difficiles. Ouverte solennellement le 20 décembre 1991, la Conférence pour une Afrique du Sud démocratique (CODESA), réunissant dix-neuf partis politiques dont le Parti national (au pouvoir), l'ANC et le mouvement zoulou Inkatha du chef Mogosuthu Gatsha Buthelezi, s'est rapidement heurtée à ses désaccords. Ceux-ci ont porté à la fois sur les structures de la transition, et sur la majorité qualifiée nécessaire à l'adoption de la future Constitution. En filigrane se sont exprimées deux conceptions de l'avenir, avec l'insistance du Parti national sur la nécessité de préserver les "droits des minorités", alors que l'ANC défendait une conception plus unitaire du pays. Cela représentait un résumé des inquiétudes et des enjeux de pouvoir à venir, même si chacun s'accordait à penser que les deux "camps" n'avaient pas d'autre choix que de trouver un compromis final.

Les difficultés de la négociation auraient moins retenu l'attention si elles n'avaient risqué, à chaque étape, d'alimenter un climat de violence que rien n'est parvenu à calmer. Deux ans après la libération de Nelson Mandela (emprisonné pendant vingt-sept ans), en effet, l'insécurité a continué de régner, à la fois du fait de la violence politique qui s'est poursuivie, et de la montée vertigineuse de la criminalité, dans un contexte de récession économique. Pour la troisième année consécutive, en 1991, le produit intérieur brut a été en régression: -0,6%. Le chômage a touché environ 40% de la population active, un chiffre que le regain d'intérêt des investisseurs étrangers pour le pays n'a pas semblé devoir rapidement modifier.

Le signes d'espoir, pourtant, n'ont pas manqué. Face à la violence, qui a fait 2582 morts en 1991, selon la Commission indépendante des droits de l'homme, et 300 de plus pendant la seule période du référendum, les tentatives de conciliation se sont multipliées. En septembre 1991, un premier accord national de paix a été conclu entre les principales forces politiques et religieuses du pays, à commencer par F. De Klerk, N. Mandela et le chef Buthelezi. De nouveau, en avril 1992, les trois hommes sont apparus côte à côte pour appeler à la paix lors d'un pèlerinage religieux d'un million de Noirs.

Ces appels à la paix en commun n'étaient toutefois pas dénués d'ambiguïtés. Pour de nombreux Sud-Africains, certaines racines de la violence sont à trouver dans la collusion entre l'Inkatha et des éléments de l'appareil sécuritaire, illustrée en 1991 par l'"Inkathagate", scandale qui a révélé que le parti zoulou avait reçu des fonds publics pour contrer l'ANC. N. Mandela et ses amis ont exigé de F. De Klerk qu'il clarifie cette situation. Certains incidents parmi les plus sanglants, notamment des fusillades aveugles contre des trains de banlieues noires, ont été attribués à des "escadrons de la mort" qui pourraient avoir été créés par des "ultras" au sein des forces de sécurité. C'est d'ailleurs sur cette question, à la suite du massacre de 46 personnes dans le ghetto de Boipatong, le 17 juin 1992, que l'ANC a rompu le dialogue avec F. De Klerk. Chaque retard à la conclusion d'un accord alimente ce cycle infernal de violence.

Fin de l'isolement international

En revanche, anticipant sur un tel accord, le reste du monde a sorti l'Afrique du Sud de son isolement. Les sanctions économiques ont été abandonnées les unes après les autres, la France levant son embargo sur le charbon à la veille du référendum, la CEE son embargo sur les importations d'acier et de pièces d'or et sur les livraisons de produits pétroliers, et les États-Unis toute la série de sanctions imposées par le Congrès au président Ronald Reagan en 1986. Les investisseurs privés ont également repris le chemin de l'Afrique du Sud. La Russie a, elle aussi, établi des relations diplomatiques avec Prétoria en février 1992, tandis que les athlètes sud-africains effectuaient pour leur part leur retour dans les compétitions internationales dont ils avaient été exclus depuis les années soixante, à commencer par les jeux Olympiques.

Plus spectaculaire encore, l'ancien pays de l'apartheid a effectué un retour en force en Afrique noire. La Côte d'Ivoire a noué, la première, en avril 1992, des relations diplomatiques avec Prétoria, tandis que F. De Klerk, reçu quelques jours plus tard au Nigeria, exprimait le souhait d'être admis au sein de l'Organisation de l'unité africaine (OU), son ennemi juré d'hier. De nombreux responsables africains espèrent voir l'Afrique du Sud jouer, dans l'avenir, un rôle de locomotive économique pour un continent marginalisé.

Avant d'en arriver là, il restait à lever une fois pour toutes l'hypothèque politique. F. De Clerc et N. Mandala sont restés, de ce point de vue, les personnages clés. En avril 1992, N. Mandela a annoncé qu'il se séparait de sa femme Winnie, au nom de "différences de vues personnelles sur un certain nombre de points". Outre sa condamnation à six ans de prison pour enlèvement et complicité dans le meurtre d'un adolescent noir, pour laquelle elle a fait appel, Winnie Mandela appartient à l'aile la plus radicale de l'ANC, qui critique la politique modérée du mouvement. Peu après cette séparation, Winnie Mandela a dû abandonner ses responsabilités au sein de l'ANC. Pour Nelson Mandela, sorti de prison aux bras de sa remuante épouse, la quête d'un accord politique a trouvé là un prix fort élevé.

Progrès certains vers la démocratie

L'Afrique du Sud devrait connaître ses premières élections multiraciales le 27 avril 1994: les principales forces politiques du pays sont parvenues, en juin 1993, à un accord sur cette date-butoir, après une nouvelle vague de violence et de confrontations menaçant le fragile processus de négociation. La fixation de la date du scrutin pour élire une Assemblée constituante, le premier Parlement de l'ère post-apartheid, était devenue l'une des revendications essentielles du Congrès national africain (ANC) de Nelson Mandela. "Le pays est irréversiblement engagé sur la voie de la démocratie", a commenté Cyril Ramaphosa, le principal négociateur de l'ANC.

La course contre la montre entre partisans et adversaires des négociations constitutionnelles a bien failli être perdue pour les adeptes d'une solution politique, lorsque l'un des principaux dirigeants noirs, Chris Hani, secrétaire général du Parti communiste sud-africain (SACP) et membre de la direction de l'ANC, a été assassiné, le 10 avril 1993, par un extrémiste blanc. Ce meurtre d'un leader de premier plan, qui avait la confiance des jeunes radicaux des ghettos noirs tout en soutenant la négociation, a provoqué un sentiment de colère au sein de la majorité noire, frustrée par la lenteur des changements dans le pays. Le meurtrier, arrêté peu après, était un Blanc d'origine polonaise, Janusz Walus, quarante ans, proche des milieux d'extrême droite. Plutôt qu'un geste isolé, l'enquête policière a révélé des ramifications inattendues, conduisant à l'arrestation puis l'inculpation d'un député du Parti conservateur (extrême droite parlementaire), Clive Derby-Lewis, et de sa femme.

Le meurtre de Chris Hani, aiguillon pour la négociation

Alors qu'une explosion de violence menaçait de se produire dans la foulée de ce meurtre, les principaux dirigeants du pays ont appelé au calme, à commencer par Nelson Mandela qui déclarait le soir même à la télévision sud-africaine: "La mort de Chris Hani nous impose de ne pas nous laisser entraîner dans des actes de violence, même par désir de le venger". Près de 100000 personnes se sont rassemblées lors de ses funérailles et le bain de sang redouté ne s'est pas produit.

La menace de l'extrême droite s'est à nouveau manifestée, sur le plan politique cette fois, lorsque quatre généraux à la retraite ont pris, début mai 1993, la tête d'une tentative pour regrouper les fractions divisées des nostalgiques de l'apartheid. Le décès - par crise cardiaque - du fondateur du Parti conservateur, Andries Treurnicht, qui avait amené son parti à la table des négociations, a facilité cette radicalisation. Le Parti conservateur a finalement refusé de signer l'accord sur l'organisation des élections.

Pour autant, le meurtre de Chris Hani et la violence politique incessante qu'a connue le pays, faisant plus de 7000 morts depuis 1990, n'ont pas empêché les pourparlers politiques de faire de grands pas en avant. Après un début encourageant à la fin 1991, puis une année 1992 frustrante, de nouveaux progrès ont été accomplis dans la première moitié de 1993. Les deux principaux protagonistes, le Parti national de Frederik De Klerk, le président de la République, et l'ANC de N. Mandela, se sont en particulier entendus sur le principe d'un partage du pouvoir entre les principales forces politiques pour une période de transition consécutive aux élections de 1994, même si ses modalités restaient à définir. La véritable percée, nécessaire pour assurer la crédibilité du processus, a été la fixation de la date du scrutin par la conférence multipartite réunissant 26 délégations dont l'ANC, l'Inkatha du chef zoulou Gatsha Buthelezi, et le Parti national au pouvoir. Six de ces vingt-six délégations se sont opposées à cette date de scrutin, et certains commentateurs sud-africains ont exprimé des doutes sur la possibilité de tenir ce calendrier relativement serré. Les sondages effectués à la mi-1993 donnaient l'ANC vainqueur de ces futures élections avec 54% des intentions de vote, suivi du Parti national avec 26% puis, de très loin, l'Inkatha avec 8%, les conservateurs blancs avec 5% et les libéraux du Parti démocrate avec 3%. Avant cette échéance, il restait à élaborer une constitution provisoire en attendant que l'Assemblée constituante ait achevé ses travaux, et à mettre en place des conseils exécutifs de transition chargés de surveiller la préparation des élections et le travail des principaux organes de l'État pendant cette période.

Les obstacles à la coexistence

Les négociateurs avaient aussi à charge d'imposer leur autorité aux forces de sécurité après les révélations de la Commission du juge Gladstone, en 1992 et 1993, selon laquelle des éléments de l'armée et des services secrets ont mené des actions clandestines contre l'ANC, même après sa légalisation en février 1990. Plusieurs généraux ont été mis d'office à la retraite, mais ces nouvelles ont semé le doute sur la capacité du président De Klerk à maîtriser l'influence de l'extrême droite au sein des forces de l'ordre.

A plusieurs reprises, de sanglants affrontements ont opposé partisans de l'ANC et de l'Inkatha dans les townships noirs autour de Johannesburg ou dans le Natal. La direction de l'ANC a eu de plus enplus de mal à "tenir" les militants les plus radicaux, acceptant mal la ligne modérée suivie par N. Mandela. Ce dernier a dû faire la tournée du pays pour expliquer pourquoi, après les élections multiraciales qui devraient donner une majorité à l'ANC, il serait nécessaire de partager le pouvoir avec le Parti national, l'ennemi d'hier. Pour tenter de "récupérer" la jeunesse militante, il a proposé d'abaisser le droit de vote à quatorze ans, suscitant l'opposition générale, y compris celle de l'ANC.

Le mouvement de Nelson Mandela s'est également trouvé menacé par la surenchère d'extrême gauche dans laquelle s'est engagé le Congrès panafricain (PAC), son rival depuis la fin des années cinquante. Alors que le PAC s'est engagé dans le processus de négociation, sa branche militaire, l'Armée de libération du peuple d'Azanie (APLA) a déclenché une vague d'attentats contre des civils blancs. En mai 1993, le gouvernement a décidé de réagir, et a arrêté plusieurs dizaines de membres et dirigeants du PAC et de l'APLA. Ce coup de filet policier a rendu un peu plus fragile le processus de changement sans toutefois empêcher son progrès. Depuis le début, l'entreprise de règlement politique de l'après-apartheid a donc souffert des incessants coups de boutoir de tous ceux qui, parmi les Blancs comme parmi les Noirs, à droite comme à gauche, n'y trouvaient pas leur compte.

Les incertitudes politiques, outre la poursuite des violences, ont eu, par ailleurs, un coût économique certain, effrayant les investisseurs potentiels et accentuant la récession. Le meurtre de Chris Hani aurait pu, dans un tel contexte, précipiter l'échec: il semble, au contraire, avoir servi d'aiguillon aux négociateurs, conscients des dangers de descente accélérée vers le chaos.

L'année 1994 a vu naître ce que l'on a pris l'habitude d'appeler la "nouvelle Afrique du Sud". L'apartheid et la discrimination raciale constitutionnelle ont cédé la place, pour la première fois de l'histoire sud-africaine, à un régime politique fondé sur les principes démocratiques accordant à chaque homme un droit d'expression politique et affirmant l'égalité et la non-discrimination raciale. Cette transformation radicale rompant avec quarante-six ans de régimes d'apartheid, a été le fruit d'un long processus de négociation engagé en 1987 à l'initiative du chef de l'ANC (Congrès national africain), Nelson Mandela, et officialisé à partir de 1990 par le président de la République et chef du NP (Parti national), Frederik De Klerk.

La libéralisation du régime et le processus de négociation n'ont pas paru relever d'une tendance historique irrésistible mais plutôt de la convergence des stratégies conçues par les deux ennemis d'antan, l'ANC et le NP, pour assurer dans un même temps la survie de leurs intérêts et de ceux de leur électorat ainsi que la consolidation d'une Afrique du Sud durement affectée par la crise économique et sa marginalisation internationale, liées aux embargos économiques partiels décidés à partir de 1985. Alliés objectifs, les deux partis n'ont eu de cesse en 1993-1994 de ramener toutes les forces significatives du pays à un processus de négociation dont ils contrôlaient conjointement le cours. La multiplication, après l'échec de CODESA II (deuxième Conférence multipartite sur la démocratisation en Afrique du Sud), des séances de négociations bilatérales entre l'ANC et le NP, la fixation dès le 3 juillet 1993 des dates pour les premières élections libres multiethniques du pays, enfin la rédaction puis la signature, le 18 novembre, d'une Constitution intérimaire assurant l'accès au pouvoir, dans l'attente des élections d'un Comité exécutif de transition (9 septembre et première session prévue le 8 décembre) ont permis aux deux formations, sur la base de concessions réciproques, de fixer le rythme du processus et le cadre des négociations, mais aussi de les imposer aux autres partenaires.

Cette "codirection" objective ne pouvait, en effet, être crédible et légitime sans la participation des acteurs politiques "secondaires". Les négociations ont ainsi été ouvertes à toutes les formations et notamment aux plus importantes dont certaines, en particulier l'Inkatha, zoulou, de Gatsha Buthelezi, refusaient le compromis négocié.

Ralliement ou marginalisation

L'ANC et le NP se sont trouvés confrontés à deux difficultés majeures. Ayant à traiter avec des interlocuteurs sans pouvoir politique constitué comme les chefs de bantoustans ou les groupuscules blancs d'extrême droite, les deux partis, après avoir longuement négocié, n'ont finalement laissé d'autre alternative que le ralliement ou la marginalisation irrémédiable. Le refus de certains dirigeants de bantoustans, conseillés par des "alliés" conservateurs blancs, favorables à une solution fédérale, voire confédérale, de participer au processus électoral s'est soldé par une montée irrésistible de la contestation politique au sein de ces entités et la volonté de Prétoria de ne pas intervenir pour maintenir au pouvoir des dictateurs dépourvus de toute légitimité. Les renversements de Lucas Mangope au Bophuthatswana et de Oupa Gqozo au Ciskei, et leur remplacement par des administrateurs, en mars 1994, ont confirmé que les bantoustans indépendants (Bophuthatswana, Ciskei, Transkei, Venda) n'avaient d'autre avenir que leur réintégration à la nouvelle Afrique du Sud. La dernière quinzaine de mars 1994 a ainsi été marquée par la disparition définitive des institutions du Ciskei et du Transkei, remplacées par des administrations provisoires rattachées directement à Prétoria.

Les tentatives d'alliance objective de tous les opposants au processus négocié, notamment au sein du Concerned South Africans Group et de l'Alliance de la liberté (Inkatha, Bophuthatswana, Ciskei, KwaZulu, Parti conservateur et Front populaire), ont échoué aussi lamentablement que la piteuse tentative d'intervention militaire des extrémistes blancs de l'AWB (Afrikaner WerstandBeweging - Association de résistance afrikaner)venus "protéger" le président Mangope.

Face à l'Inkatha et dans une moindre mesure au Volksfront (extrême droite), aux revendications politiques beaucoup plus raisonnées, l'ANC et le NP ont multiplié les ouvertures pour obtenir la participation aux élections des 26-29 avril 1994. Après maintes négociations et menaces, le Premier ministre du KwaZulu, G. Buthelezi, a finalement décidé le 18 mars que l'Inkatha acceptait les élections, en s'inscrivant au-delà de la date limite d'enregistrement. Il a certes perdu son pari de faire échec à la "cogestion ANC-NP", mais a obtenu des avantages supplémentaires en termes de pouvoir régional et de statut de la royauté zoulou.

L'extrême droite, toujours plus fragmentée entre partisans d'un État boer, supporteurs d'un État blanc et nostalgiques de l'apartheid n'a pas réussi à adopter une position unique sur la question du scrutin. En effet, si le boycottage a été général dans l'extrême droite, une partie du Volksfront, dirigée par l'ex-général Constand Viljoen et composée de pragmatiques sans illusions sur un État boer, a décidé, le 28 mars, de participer au vote sous le nom de Freedom Front.

Les incertitudes de la négociation et de la participation aux élections n'ont fait qu'amplifier la montée de la violence politique et criminelle urbaine, déjà alimentée par la marginalisation sociale d'une partie importante de la population. Les attentats meurtriers de Saint James Church, le 26 juillet 1993, et de Beaufort West le 28 août (respectivement cinq et huit victimes), tout comme la poursuite des règlements de comptes politiques dans les townships ou autour des bureaux des partis politiques, les attentats à la voiture piégée menés par l'extrême droite et la déclaration de guerre aux Blancs de l'APLA (Armée de libération du peuple d'Azanie) du 6 décembre 1993 n'ont fait qu'entretenir le climat d'insécurité régnant déjà de longue date.

Victoire de N. Mandela et de l'ANC

Dans ce contexte, les élections des 26-29 avril 1994 se sont déroulées dans des conditions globalement satisfaisantes. En dépit des difficultés d'organisation liées à l'absence de pièces d'identité d'une grande partie de la population, et de listes électorales préalables, des violences sporadiques, de tentatives de fraudes (notamment sur le programme de traitement des résultats électoraux) et d'aménagement convenus de certains résultats, ces élections ont été déclarées "honnêtes et libres".

Elles ont donné à l'ANC, avec 62,65% des voix, une victoire indiscutable l'assurant d'une confortable majorité tant à l'Assemblée nationale (252 sièges sur 400) qu'au Sénat et au gouvernement. Les scores du NP et de l'Inkatha ont été respectivement de 26,4% et de 10,5%, aucun autre parti n'ayant dépassé la barre des 5% nécessaires à la participation automatique au gouvernement.

Fort de ce résultat, N. Mandela a été élu président de la République. Il s'est entouré de deux vice-présidents, Thabo Mbéki (président national de l'ANC depuis le 30 août 1993) et Frederik De Klerk. Le nouveau gouvernement, largement dominé par l'ANC, a fait une place réelle au NP et à l'Inkatha, en nommant certains de leurs membres à des postes clés. Cette composition laissait incontestablement présager de la poursuite de la politique de compromis négocié même si désormais la direction du pays se trouvait reposer dans les mains de l'ANC.

Aux nombreux contrepoids constitutionnels prévus par la loi intérimaire s'est rajoutée la prise de contrôle par le NP de la province du Western Cape et, par l'Inkatha, de celle du Natal, son fief. Tout a donc semblé favorable à un développement de la "nouvelle Afrique du Sud". Deux ombres persistaient toutefois: l'instabilité politique, notamment au Natal et dans le PWV (Prétoria-Witwatersrand-Vereeniging), entretenue par la rivalité Inkatha-ANC, et la précarité d'un tissu social travaillé par dix ans de crise économique et aux exigences très difficiles à gérer (notamment en matière de dépenses sociales et de création d'emplois ou d'opportunité d'obtention de revenus).

Un régime consociatif

L'Afrique du Sud a pris en 1994-1995 un nouveau visage en adoptant un nouveau type de gouvernement et de nouvelles institutions et en se dotant d'une équipe gouvernementale non raciale. Engagée depuis la fin des années quatre-vingt dans un processus actif et irrémédiable de démantèlement de l'apartheid, le pays a entrepris une véritable refondation, cherchant de nouveaux repères et de nouvelles pratiques en matière sociale, politique et économique.

La période 1994-1995 restera dans l'histoire comme celle de l'établissement d'un nouveau régime, désormais fondé sur une légitimité démocratique sur la base du principe "un homme, une voix" et sur une pratique politique inédite.

Un an après les élections historiques des 27-29 avril 1994 et la victoire de l'ANC (Congrès national africain), le nouveau régime s'est progressivement institutionnalisé selon des principes et des procédures assez éloignés de ceux prévalant dans les régimes majoritaires. La nouvelle organisation du pouvoir telle que négociée depuis la fin des années quatre-vingt a permis de constituer un régime consociatif, associant à la fois le principe numérique de la règle démocratique "un homme, une voix" et la participation des minorités, généralement privées de l'exercice du pouvoir. Dans le contexte très spécifique de ce pays, a ainsi vu le jour un système politique permettant à l'ANC de gouverner pleinement, tout en faisant participer les autres formations au processus de décision politique.

De nouvelles pratiques politiques

L'ANC dirige incontestablement le pays comme le montrent son contrôle de l'essentiel des postes clés du pays (présidence de la République, charge de premier vice-président, présidence de l'Assemblée) et sa majorité au Parlement, mais dans le cadre d'une règle du jeu imposant, pour la survie même du régime, la coopération des autres forces politiques et des secteurs sociaux qu'elles contrôlent ou influencent. Le gouvernement formé en mai 1994 a ainsi fait une large place aux représentants des partis adverses, issus notamment du NP (Parti national) de l'Inkatha. L'accord de domination et de coopération apparaît très nettement dans les relations établies entre les leaders du NP et de l'ANC. Le rôle dirigeant de l'ANC et notamment du président Nelson Mandela est reconnu par tous; dans le même temps, toutes les décisions font l'objet d'âpres négociations au Parlement, mais aussi à tous les niveaux de l'administration et des organisations partisanes. Les forces militaires et la sécurité sont ainsi de fait cogérées par les deux partis ANC et NP, N. Mandela ayant personnellement nommé son deuxième vice-président, Frederik De Klerk (NP), à la tête du très influent comité à la défense et aux services secrets. Cette nomination, comme celle de hauts gradés de l'armée sud-africaine aux fonctions les plus importantes de l'armée, et de ministres du NP aux postes économiques clés, ont illustré les pratiques politiques du nouveau régime. La présentation par le gouvernement, après plusieurs consultations publiques, du livre blanc sur le Plan de reconstruction et de développement (RDP) relevait d'une initiative de l'ANC, mais dans le cadre d'un long processus de négociation sociale. De même, la loi sur la restitution des terres ouvrant le droit à d'éventuelles réparations pour les dépossessions réalisées au détriment des Noirs pendant la période d'apartheid, domaine éminemment sensible, a été votée conjointement par l'ANC et le NP le 11 novembre 1994. Enfin, et de manière encore plus significative, la future Constitution devait être rédigée sur la base de principes longuement négociés par tous les mouvements politiques jusqu'aux derniers jours d'avril 1995.

Par ailleurs, tout l'échiquier politique s'est lentement réorganisé. Les partis non dominants n'ont cessé de se restructurer comme l'ont montré aussi bien le rajeunissement du DP (Parti démocratique), avec la nomination de Tony Leon à sa présidence, que la fusion de l'AZAPO (Organisation du peuple d'Azanie) et du BCM (Mouvement de la conscience noire), deux organisations radicales. Restait l'épineuse question de l'Inkatha de plus en plus enfermé dans une politique de marginalisation tant vis-à-vis de tous ses partenaires politiques que de la royauté zoulou elle-même. A l'automne 1994, la nomination du prince Mewayizeni Zulu, membre de l'ANC, comme conseiller du roi Goodwill Zwelithini en remplacement de Mangusuthu Buthelezi et la prise de contrôle par celui-ci d'un conseil des anciens créé de toutes pièces n'ont fait que confirmer cette tendance à la marginalisation active du chef de l'IFP. Le résultat des élections locales d'octobre 1995 semblait devoir être décisif quant au rapport effectif des forces au KwaZulu-Natal et à l'audience d'un leader ayant fait de cette province son bastion.

Le souhait d'une légitimation par le peuple

L'année 1994 aura été marquée pour le régime, et plus précisément pour la cogestion démocratique NP-ANC, par la recherche d'une légitimité nouvelle. Dans le quotidien, le pays n'a cessé de se persuader qu'il avait définitivement rompu avec l'apartheid. Le changement de drapeau en 1994, l'identification de nouveaux jours fériés ou le changement de nom des anciens jours fériés, le nouveau baptême des bâtiments publics et des infrastructures les plus importantes, les discours et les gestes d'hommes politiques en faveur de la réconciliation, les débats publics sur la nouvelle Constitution et les hymnes nationaux contribuent à façonner le nouveau régime et la citoyenneté sud-africaine en proposant de nouveaux mythes politiques.

Ce besoin de légitimation par la population explique en grande partie l'influence des structures associatives et religieuses sur le fonctionnement du pouvoir. Les dérapages "affairistes" des premiers mois du nouveau régime, sévèrement condamnés notamment par l'archevêque Desmond Tutu et la presse, le 21 août 1994, ont rapidement été redressés.

La normalisation des relations avec les pays voisins, consacrée par la rétrocession du port de Walvis Bay à la Namibie, le rôle de Prétoria dans la gestion de la crise du Lésotho, la (ré-)insertion du pays au sein du Commonwealth, le 1er juin 1994, de l'OUA (Organisation de l'unité africaine), le 23 mai 1994, de l'UNESCO (Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture), le 25 décembre 1994, du Groupe des non-alignés, le 31 mai 1994, ont confirmé le mouvement de refondation du pays.

Dans l'attente de la Coupe du monde de rugby de mai-juin 1995 (qu'elle devait remporter, symbole fort de la nouvelle unité du pays) et des élections locales d'octobre 1995, l'Afrique du Sud est apparue connaître une période d'espoirs. Les attentes sociales, toujours aussi fortes, et la criminalité, toujours aussi élevée, laissant planer un doute quant à la capacité à plus long terme du régime à éviter non seulement la marginalisation croissante d'une forte minorité de la population, mais aussi sa radicalisation au profit d'organisations politiques plus révolutionnaires. Le redémarrage de l'économie et l'optimisme des hommes d'affaires, qui ont paru commencer à sentir les bienfaits de la normalisation politique, laissaient entrevoir des possibilités de réussite politique et, pour le pouvoir, la perspective de disposer de plus de ressources, utilisables notamment dans le cadre du RDP (plan de reconstruction et de développement). En tentant d'organiser le rééquilibrage social des structures du pays, ce plan porte à son tour la lourde responsabilité d'inscrire au niveau du territoire et de la vie quotidienne la création de la nation sud-africaine.

La "nouvelle Afrique du Sud" en termine progressivement avec la période de transition consécutive à la fin de l'apartheid dans la première moitié des années quatre-vingt-dix. Elle s'est lancée à partir de 1995 dans un nouvel exercice tout aussi périlleux que les phases précédentes de négociation et de transfert du pouvoir: celui de la normalisation et de l'institutionnalisation. Il faut désormais poser les bases juridiques et matérielles d'un régime fonctionnant non plus sur la base d'accords conclus entre leaders politiques et économiques mais à partir de structures et de règles stables fixant clairement les nouvelles règles du jeu. Il s'agit de créer une nation et un État fondés sur la règle du droit et de s'assurer que cette nouvelle organisation politique survivra à terme aux hommes qui ont permis les changements considérables intervenus à partir de 1990. L'Afrique du Sud a ainsi connu en 1995-1996 des transformations radicales, les élites de la cogestion démocratique contrôlée par le Parti national (NP) de Frederik De Klerk et le Congrès national africain (ANC) du président Nelson Mandela optant clairement pour la normalisation du régime.

Cette évolution a été rendue possible tout d'abord par la neutralisation progressive des partis et mouvements politiques les plus opposés au nouveau régime. Les mouvements blancs sécessionnistes qui avaient obtenu notamment le droit d'organiser un référendum d'autodétermination (Constitution intérimaire de 1994) ont progressivement perdu l'essentiel de leur capacité d'action politique, tandis que les mouvements africanistes ne parviennent toujours pas à émerger et à récupérer le mécontentement social. L'Inkatha (IFP, zoulou) de Mangusuthu Buthelezi a continué à représenter le principal problème auquel est confronté le pays. La situation d'instabilité a perduré dans la province du KwaZulu-Natal contrôlée par l'IFP depuis les très controversées élections générales de 1994. Le conflit politique - et non pas ethnique - qui oppose l'ANC et l'IFP a entretenu un niveau de violence politique très élevé qui a contraint les responsables à reporter à nouveau et pour la seconde fois (en mai 1996) les élections locales prévues initialement pour 1995, mais qui ne semblait plus pouvoir déstabiliser le régime.

Un régime solidement ancré

Progressivement, la nouvelle Afrique du Sud s'impose à tous les citoyens comme une réalité matérielle constituée pour durer. Le rôle du gouvernement d'unité nationale imposé par la Constitution transitoire a été déterminant, puisqu'il a forcé les principaux protagonistes politiques - l'ANC, le NP et l'IFP - non seulement à s'associer et donc à faire des compromis mais aussi à endosser la responsabilité des politiques gouvernementa-les. Le régime est apparu solidement ancré sur une quasi-officialisation des relations unissant les différents partenaires politiques, sociaux et économiques. Syndicats, patronat et pouvoirs publics ont été de plus en plus systématiquement associés dans la gestion des politiques économiques et sociales, tant au niveau national qu'au niveau local, témoignant de la constitution d'une gestion de type corporatiste de nombreux secteurs du pays. Celle-ci a conduit le gouvernement à opter pour une politique économique très classique fondée sur les lois du marché; et pour une politique financière et budgétaire très stricte, qui a permis au pays d'enregistrer un taux de croissance de 3,3 % en 1995.

Ce consensus sur les grandes options politiques a permis au pays de se consacrer à la production de nouveaux mythes nationaux permettant de transcender les anciens symboles. La confirmation de l'hymne national, associant l'hymne blanc (Die Stem) et celui de l'ANC (Nkosi Sikelel'iAfrica), le maintien de l'emblème du springbok (insigne traditionnel des équipes blanches de l'apartheid) sur le maillot des joueurs de rugby sont venus symboliser cette volonté d'association des différentes communautés constitutives de la nouvelle Afrique du Sud. Les victoires du pays, en 1995-1996, en football (coupe d'Afrique des clubs, coupe d'Afrique), en rugby (coupe du monde), en cricket ont créé les bases d'une fierté nationale commune à laquelle N. Mandela appelle inlassablement tous les Sud-Africains. Les travaux de la commission Vérité et réconciliation, chargée de traiter les crimes commis pendant l'apartheid par les différents protagonistes et qui ne cesse de tenter de purger le passé et de "forger" de nouveaux citoyens, ont aussi commencé à alimenter la nouvelle histoire sud-africaine. Le nouveau régime s'est imposé autour de la forte personnalité d'un Nelson Mandela qui est apparu toujours plus comme le "père de la nation" pour tous les citoyens de toutes les communautés du pays.

La normalisation du régime, enfin, s'est manifestée par le processus d'institutionnalisation qui aura marqué fortement 1995-1996. Sur le plan local, il s'est traduit par la constitution de nouvelles autorités municipales issues - sauf dans la province du KwaZulu-Natal - des élections de novembre 1995 et de mai 1996 (Le Cap occidental). Toutes les structures municipales ont été redécoupées pour intégrer les différentes entités locales, jusqu'alors objets de ségrégation, dans des structures de gestion communes, et pour permettre ainsi à la fois une meilleure répartition des ressources fiscales et une représentativité effective des populations. Ce redécoupage général du territoire au niveau local devait imposer une participation de tous les citoyens aux affaires communes par l'intermédiaire de représentants élus par tous.

Sur le plan national, l'institutionnalisation a d'abord pris la forme d'une Cour suprême créée par la Constitution intérimaire, puis confirmée par la nouvelle Constitution. Ce tribunal a commencé à rendre des décisions importantes confirmant le règne effectif de la loi dans le régime sud-africain, même au détriment de décisions prises par le président. Cette cour a semblé appelée à jouer un rôle fondamental dans l'interprétation des conditions de fonctionnement du régime.

La fin du gouvernement d'unité nationale

Enfin, toujours sur le plan national, la promulgation de la nouvelle Constitution est venue mettre un terme à la période "transitoire" et poser les bases d'une démocratie stabilisée et normalisée. Le gouvernement d'unité nationale, qui imposait au parti majoritaire de faire participer aux décisions les partis minoritaires ayant une audience significative et maintenait l'Afrique du Sud dans un état d'exception, ne constitue plus une obli-gation constitutionnelle. Désormais, l'Afrique du Sud est une démocratie parlementaire fondée sur la coopération des trois niveaux de gouvernement (national, provincial et local) et dirigée par le parti ou la coalition majoritaire. La promulgation de la nouvelle Constitution, la fin annoncée du gouvernement d'unité nationale et le passage dans l'opposition du Parti national annoncée mi-mai et fixée au 30 juin 1996, loin de constituer la fin de l'expérience sud-africaine, a, au contraire, exprimé son institutionnalisation. Le régime est apparu en voie de stabilisation, fondé qu'il est désormais sur une majorité et une opposition effective. Cela n'exclut pas que le gouvernement ANC offre à terme des postes de responsabilité à des membres d'autres partis; cela n'empêche pas, surtout, que les négociations se poursuivent à tous les niveaux pour orienter les choix du pays.

La normalisation du régime a ainsi semblé en bonne voie, même si le pays est resté confronté à deux problèmes importants. Il lui fallait d'abord régler le conflit du KwaZulu-Natal susceptible de s'envenimer encore davantage si l'IFP quittait aussi le gouvernement d'unité nationale; il lui fallait aussi tenter de gérer la marginalisation économique très importante affectant une forte proportion de sa population (35 % à 40 %). Le plan de reconstruction et de développement élaboré pour traiter les énormes besoins sociaux a commencé de se mettre en place, mais il ne paraissait pas pouvoir répondre à court terme à une pression sociale croissante génératrice de criminalité.

L'institutionnalisation de l'État

Jusqu'au début 1996, la nouvelle Afrique du Sud vivait sur l'idée d'un miracle permanent et sur le prestige et l'autorité morale dont jouit son président, Nelson R. Mandela. Les années 1996-1997 ont consacré la normalisation du régime. L'Afrique du Sud s'est dotée d'un cadre constitutionnel définitif permettant aux mouvements politiques et aux organisations sociales et économiques d'entreprendre activement leur rénovation et au gouvernement de poser les fondements d'une politique économique à long terme.

L'Assemblée constituante, issue des élections de 1994 et liée par les trente-quatre principes constitutionnels formant le pacte de paix accepté de facto par toutes les grandes organisations politiques et sociales du pays en 1993, a accouché d'une Constitution en mai 1996, sous l'impulsion des deux responsables de la négociation Cyril Ramaphosa (Congrès national africain - ANC) et Rolf Meyer (Parti national - NP). Ce texte a fait l'objet d'un long travail de négociation impliquant la population, qui a soumis plus de 2 millions de propositions à la Commission constitutionnelle. Un compromis a finalement été trouvé entre les mouvements politiques et sociaux, qui s'opposaient sur des thèmes aussi fondamentaux que la forme de l'État (unitaire, fédéral, consociatif), la nature des institutions (présidentielles, parlementaires), l'étendue des droits de l'homme (libertés "classiques", droits sociaux, droits culturels) et la place de l'individu dans la société (droit de l'individu ou droit des groupes ou des communautés). L'invalidation partielle de la Constitution par la toute nouvelle Cour constitutionnelle, en septembre 1996, a constitué une première mondiale à double titre: un projet constitutionnel a été, pour la première fois, vérifié par une cour et pour la première fois invalidé. Considérant notamment que les dispositions relatives aux autorités locales, à l'autonomie provinciale et à la gestion de la fonction publique n'étaient pas conformes aux trente-quatre principes constitutionnels, elle a obligé les négociateurs à recommencer leurs travaux. Le texte définitif a été officialisé en février 1997.

"Gouvernement coopératif" et rénovation politique

L'organisation constitutionnelle présente des caractéristiques très marquées. Il s'agit d'abord d'un compromis politique qui a fait l'objet d'un marchandage constant de la part de tous les acteurs politiques et sociaux, convaincus de son importance dans le règlement du conflit sud-africain. S'appuyant sur une tradition juridique, un appareil judiciaire efficace et l'engagement des mouvements politiques et sociaux, la Constitution sud-africaine fonde un véritable État de droit. Par ailleurs, le texte crée un régime de "gouvernement coopératif" qui postule que le gouvernement de la majorité ne doit jamais conduire à l'exclusion de la minorité politique et multiplie les clauses organisant la participation des minorités politiques à la prise de décision. Ce système d'association, en partie copié sur le modèle allemand, est encore étendu par la participation directe des provinces au processus de décision au niveau central, via un Conseil national des provinces.

Le gouvernement coopératif, présent aux niveaux central, provincial et local, permet ainsi aux minorités politiques et, derrière ce terme, aux communautés culturelles d'éviter la marginalisation politique, proposant une solution à la gestion des sociétés multiculturelles; il assure, par ailleurs, la prise en compte de la diversité géographique et provinciale du pays, attribuant aux provinces - dont certaines (notamment le KwaZulu-Natal, Le Cap occidental et le Gauteng) ont de très fortes spécificités économiques, sociales et culturelles - des pouvoirs importants garantissant à la fois leur autonomie et leur association au pouvoir central.

La Constitution n'est cependant pas claire. Elle laisse subsister de nombreuses zones d'incertitude qui ont permis d'obtenir l'accord, tout en laissant ouvertes des possibilités de négociation autour desquelles se restructure la vie politique.

La perspective des élections de 1999 a commencé de jouer sur la rénovation de la vie politique. Les partis autres que l'ANC et le NP n'ont pas réussi à se renforcer, qu'il s'agisse de l'Inkatha (IFP, zoulou), du Front de la liberté (FF) en voie d'affaiblissement, ou du Parti démocratique (DP) et du Congrès panafricaniste (PAC) susceptible de s'associer au gouvernement. Le Parti national de Frederik De Klerk a décidé en juin 1996 de quitter le gouvernement d'unité nationale pour tenter de se constituer en une véritable opposition au parti de N. Mandela, susceptible de lui rallier les "déçus" de la gestion de l'ANC, sans grand succès jusqu'ici. L'ANC a renforcé son emprise sur le pouvoir en favorisant l'émergence d'une élite politique et économique noire et en intervenant activement dans le monde économique, ce en multipliant les contacts avec les entreprises ou encore en favorisant les placements financiers réalisés par les grandes organisations sociales et syndicales qui lui sont proches dans les entreprises.

Le règlement de la succession de N. Mandela au profit de Thabo Mbeki ne semblait pas pouvoir suffire à stabiliser le mouvement. Les rivalités entre les dirigeants du parti, entretenues par certaines affaires de corruption ou de mauvaise administration, par les révélations de la commission "Vérité et réconciliation" (laissant penser que des dirigeants de l'ANC étaient des agents du pouvoir blanc) et par les ressources importantes que représentent désormais les provinces pour les hommes politiques, se sont exacerbées au point de conduire le parti à prendre des mesures disciplinaires. Enfin, les militants et les membres des organisations proches comme la COSATU (Confédération des syndicats sud-africains) ont continué de reprocher à l'ANC de favoriser l'enrichissement des élites, de ne pas être démocratique et de ne pas mener la politique de redistribution sociale promise notamment dans le cadre d'un RDP (Plan de reconstruction et de développement) vacillant.

La normalisation économique

Le pays a connu une situation économique relativement satisfaisante. La dépréciation importante du rand au cours de l'année 1996 et le maintien d'un taux de chômage élevé (30 % de la population active) sont restés les deux principales sources de préoccupation du régime. Pour le reste, le déficit budgétaire est demeuré sous contrôle avec un taux de 4,5 % en 1996-1997, l'inflation était stabilisée à 8 % et le niveau des investissements globalement maintenu. Le programme GEAR (Growth, employment and redistribution), lancé par le gouvernement en juin 1996, s'est traduit par un budget 1997 consacré à hauteur de 55 % aux services sociaux (éducation et santé notamment). Il vise à aider au développement des zones défavorisées et à encourager la petite entreprise, ainsi qu'à lutter contre l'évasion fiscale et la faiblesse de l'investissement local en assouplissant le contrôle des changes, en accroissant les moyens pour lutter contre la criminalité et en consacrant la politique de privatisation des firmes d'État.

Parallèlement, la diplomatie, moins erratique mais toujours défaillante, est devenue plus pragmatique, se mettant au service de l'économie.

Ces options n'ont toutefois pas semblé de taille à satisfaire les énormes demandes sociales des populations démunies du pays. Les frustrations naissantes ont commencé à jouer dans les luttes que se livrent des hommes politiques en voie de professionnalisation, attirés par les revenus importants que procure l'exercice du pouvoir. Il était encore trop tôt pour savoir si ces stratégies d'enrichissement tendaient à la redistribution globale des ressources au profit des plus démunis via la constitution et le contrôle d'organismes mutualistes ou à satisfaire des ambitions purement personnelles. Années de la normalisation, 1996-1997 auront révélé que les préparatifs de l'après-Mandela vont bon train.

Source :
L'etat du Monde 1981-1998

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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier