Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001

ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

Le gouvernement Botha dans le piège de l'immobilisme (1987)

La droite et l'extrême droite ont conforté leurs positions aux élections législatives du 6 mai dernier en Afrique du Sud: manifestement , la majorité de l'électorat blanc - seul appelé à se prononcer - refuse de jouer le jeu des "réformes" proposées par le président Botha. Les candidats "indépendants", qui s'étaient dissociés du Parti national afrikaner pour préconiser une solution négociée au problème de l'apartheid, ont essuyé une sévère défaite, qui s'ajoute au recul du petit Parti progressiste libéral. Avec la poussée du Parti conservateur (extrême droite) et le confortable succès du Parti national, les espoirs de règlement semblent compromis. La réaction immédiate du gouvernement Botha a été de durcir son langage et de resserrer les entraves à la liberté de la presse. Persister dans l'immobilisme serait cependant lourd de risques pour le pouvoir blanc, alors qu'à l'étranger les contacts officiels avec l'ANC se multiplient. C'est ce qu'ont compris les personnalités afrikaners qui ont décidé de quitter le parti du président Botha.

Alors que le chômage et la pauvreté ne cessent de s'étendre dans les régions rurales, dans les bantoustans et dans les cités noires (townships), les problèmes économiques de l'Afrique du Sud n'ont guère retenu l'attention durant la campagne électorale. Le gouvernement Botha s'est contenté de promettre de "réformer" les structures de l'apartheid, sans toucher aux principes sur lesquels repose le système. Mais ce que le président Botha n'avait pas prévu en décidant d'organiser les élections, c'est l'ampleur du mécontentement que suscite la lenteur des réformes au sein de son propre parti, le parti national, au pouvoir depuis 1948. Le résultat du scrutin a montré que cette révolte, menée par d'éminents intellectuels et hommes politiques, ne représentait pas vraiment une menace - du moins pas encore - pour la majorité dont dispose le parti au Parlement. Mais, pour la première fois, le principal parti afrikaner était apparu divisé sur la politique à l'égard des Noirs.

Quand trois membres dirigeants du Parti national - le Dr Dennis Worrall, ancien ambassadeur à Londres, M. Wynand Malan, député au Parlement, et le Dr Esther Lategan, une importante femme d'affaires qui avait longtemps soutenu le parti - annoncèrent qu'ils se présenteraient devant les électeurs comme candidats indépendants, publiant un manifeste commun préconisant de nouvelles initiatives en matière de réformes, ce fut la consternation dans les rangs du parti. Le manifeste réclamait des négociations entre tous les Sud-Africains pour promouvoir "une Afrique du Sud unie, avec des droits égaux, la justice et la sécurité pour tous".

Ces trois personnalités formaient l'avant-garde d'une rébellion contre le gouvernement du président Botha qui n'a pas de précédent; une rébellion qui se cristallisa dans la communauté de l'université Stellenbosch, d'où étaient sortis tous les premiers ministres afrikaners à l'exception du président Botha (lui-même ancien premier ministre), qui est néanmoins chancelier de l'université.

De manière révélatrice, le manifeste commun des "indépendants" exclut de ses propositions politiques les "groupes extrémistes de gauche et de droite". Il se prononce pour le maintien de l'état d'urgence afin d'assurer pendant une période de transition au cours de laquelle la politique des Noirs serait "convenablement organisée". Selon quels critères? Par qui? Et avec qui?

Pas avec le Congrès national africain (ANC), engagé dans la lutte armée contre le pouvoir blanc et dont la politique de violence paraît inacceptable aux rebelles; ni avec le Congrès panafricaniste (PAC), pour les mêmes raisons. Les deux organisations ont été déclarées illégales en 1960, après le massacre de Sharpeville, et sont frappées de banissement, tout comme le Parti communiste.

Les rebelles afrikaners n'ont pas clairement défini leur attitude à l'égard du Front démocratique uni (UDF), proche de l'ANC dont il a adopté le document de base, la Charte de la liberté. Ils ne semblent pas désireux non plus de s'aboucher avec le Congrès du peuple azanien (AZAPO), proche du mouvement de la Conscience noire mais dont la position est plus affirmée en faveur du socialisme, ni avec le Forum national, préconisant également le socialisme et le rejet du capitalisme.

Cependant, certaines sources proches du groupe des "indépendants" estiment qu'ils n'excluent pas la possibilité de négocier avec l'UDF. Faute de quoi, il ne resterait comme interlocuteurs que les chefs des bantoustans et les conseillers municipaux noirs, complètement discrédités. On remarque aussi que les rebelles afrikaners n'ont pas manifesté d'hostilité à l'encontre des structures de l'apartheid ménageant deux chambres séparées au Parlement pour les populations métisse et indienne. Telles quelles, cependant, leurs options réformistes ne pouvaient séduire un électorat déjà réservé à l'égard des propres propositions de M. Botha et qui l'a manifesté en choisissant de voter à près de 30 % en faveur de l'extrême droite.

Pendant la campagne électorale, M. Botha n'avait pas raté une occasion d'exploiter les rivalités entre les deux principaux partis d'extrême droite, le Parti conservateur du Dr Andries Treunicht et le Parti national Herstigte (HNP) de M. Jaap Marais. En ouvrant sa campagne, il choisit de s'exprimer dans la ville rurale de Lichtenburg, au Transvaal occidental, fief du parti du Dr Treunicht, pour s'en prendre, à dessein, aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne, les premiers étant accusés d'imposer des sanctions économiques à l'Afrique du Sud, la seconde se voyant critiquée pour avoir pris contact avec l'ANC. Il dénonça énergiquement la "moralité sélective" des Occidentaux, et la "politique de sanctions vengeresse" de l'Amérique. Il établit une comparaison entre la ligne dure de Mme Margaret Thatcher en matière de terrorisme international et la rencontre, l'an dernier, de Sir Geoffrey Howe, secrétaire au Foreign Office, avec M. Oliver Tambo, dirigeant de l'ANC (1). La sécurité et la survie des Blancs étaient au coeur de la campagne électorale.

Le secrétaire d'Etat américain George Shultz a lui aussi rencontré M. Tambo en février dernier à Washington, et le premier ministre japonais, M. Yasuhiro Nakasone, nourrissait le même projet, peut-être dans l'intention d'améliorer l'image de marque de son pays, qui est un actif partenaire commercial de l'Afrique du Sud, hostile aux sanctions. Doit-on voir dans ces nouveaux développements le signe que les pays occidentaux sont en train de préparer le terrain en vue des relations qu'ils devront nouer avec ceux qu'ils reconnaissent comme les futurs dirigeants de l'Afrique du Sud? Un groupe d'études chargé par le gouvernement Reagan d'évaluer la politique américaine à l'égard de l'Afrique du Sud a conclu que la politique d'"engagement constructif" avait échoué. Dans son rapport publié en février, il estime qu'il est "important d'entreprendre immédiatement" un vaste effort pour renforcer les liens des Etats-Unis avec les Noirs sud-africains qui "dirigeront éventuellement" le pays (2).

Cette reconnaissance implicite de l'ANC de la part des gouvernements britannique et américain n'a guère été évoquée durant la campagne électorale, mais elle ne pouvait avoir échappé à l'attention du diplomate avisé qu'est le Dr Denis Worall et des autres candidats "indépendants". Ils choisirent cependant d'attaquer M. Botha sur le terrain des "réformes", voyant dans son manquement à ses promesses un facteur d'aggravation du danger extérieur. S'ils n'ont pas réussi à convaincre les électeurs blancs, s'ils n'ont pas gagné cette bataille, ils n'ont peut-être pas perdu la guerre. Car les "indépendants" semblent bien partager l'analyse du lobby occidental en faveur des sanctions: le vrai danger est la révolte des Noirs, et il faut obliger les Blancs sud-africains à prendre conscience de ce danger, sans compromettre les chances de l'économie sud-africaine où les intérêts de l'Occident doivent être sauvegardés. L'objectif est de parvenir à intégrer plus rapidement les Noirs aux institutions politiques et à la sphère économique, les associer aux prises de décision et aux activités de gestion. Parce que le gouvernement de M. Botha n'a pas tenu ses promesses de "réformes", il s'est attiré les critiques des Noirs dits "modérés", des libéraux blancs (particulièrement dans la communauté des affaires, qui s'inquiète de l'effet des sanctions) et des pays occidentaux, qui pourtant refusent d'imposer des sanctions obligatoires. Selon un article paru le 6 mai 1987 dans le Bulletin d'Afrique du Sud publié par l'ambassade à Paris, "en dépit des contraintes internationales pesant sur son commerce extérieur, la RSA continue d'enregistrer un excédent important de sa balance commerciale, qui, pour le premier trimestre de l'année, atteint 3,466 milliards de rands... La baisse des importations est imputable essentiellement aux échanges avec l'Europe, qui, tout en restant le premier partenaire commercial de la RSA, voit ses exportations vers la RSA passer de 2,44 milliards au premier trimestre 1986 à 2,296 milliards de rands un an plus tard. En revanche, le montant des importations européennes en provenance de la RSA a progressé de 2,663 milliards de rands à 2,852 milliards de rands."

En mars dernier, l'Afrique du Sud a pu conclure un accord avec les banques créditrices étrangères pour rééchelonner sur trois ans sa dette de 3 milliards de dollars à l'égard des banques commerciales. L'arrangement levait une grande incertitude pesant sur l'économie du pays et le Dr Gerhard de Kock, gouverneur de la Banque de réserve, a pu le décrire comme "un très bon accord pour l'Afrique du Sud et ses créditeurs". De fait, on s'attend que cet accord facilite la tâche du Parti national au pouvoir (3).

Pour beaucoup d'observateurs, en acceptant de rééchelonner sur trois ans la dette sud-africaine, les banquiers étrangers ont apporté une preuve évidente que les avis sont en train de changer à l'extérieur, quant à la stabilité politique et à la puissance économique de l'Afrique du Sud. Le gouvernement de Pretoria, quant à lui, semble satisfait de ce vote de confiance, principalement dû au succès apparent des autorités dans leurs efforts pour contenir les émeutes dans les cités noires. Pourtant la répression ne règle en rien les problèmes, elle ne saurait tenir lieu de "réforme".

Depuis les récentes élections, où la tendance des Blancs à voter pour l'extrême droite s'est affirmée, les autorités semblent plus soucieuses que jamais de mettre en oeuvre la ségrégation raciale dans le logement, en dépit des incitations contraires des hommes d'affaires et autres libéraux. Le problème du logement est certes l'un des plus urgents aujourd'hui, mais les plus graves difficultés tiennent encore à la persistance de la législation sur les zones de résidence qui organise, on le sait, le regroupement géographique des individus et des entreprises selon l'appartenance raciale. Les partis d'opposition et des organisations anti-apartheid, comme le Front démocratique uni, l'Organisation du peuple azanien et les syndicats, ont demandé l'abolition de cette loi de 1950 comme l'une des "réformes" les plus urgentes. Dans de nombreuses régions du pays, cette législation est ouvertement violée par des familles indiennes, métisses et africaines privées de logement. Des sociétés américaines sont entrées dans la voie de ce qu'on appelle la "désobéissance civile" en mettant des logements à la disposition de leurs employés de couleur dans des zones blanches, et cela a conduit le gouvernement à crier à l'ingérence extérieure, lui-même refusant, pour ne pas aggraver ses difficultés avec l'électorat le plus à droite, toutes les suggestions visant à faire rapporter la législation en ce domaine. En mars dernier à Ermelo, devant 1 200 électeurs du Parti national, M. Botha a clairement fait savoir que, s'il n'était pas marié avec la législation sur les zones de résidence au point d'en faire un instrument de sa politique, le principe n'en serait pas remis en cause tant qu'il serait au pouvoir (4). A coup sûr, il est pris entre deux contradictions: les nécessités économiques du pays et l'obligation de ménager les travailleurs blancs.

Selon des précisions apportées devant le Parlement au début de cette année par M. Chris Heunis, ministre du développement constitutionnel, il y avait, à la fin de 1986, 455 zones de résidence pour les Blancs (789 885 ha), 361 pour les métis (97 423 ha) et 127 pour les Indiens (50 673 ha). Soit plus de 84 % des terres concernées réservées aux Blancs, qui déjà possèdent plus de 80 % de la superficie du pays.

Un autre problème crucial est celui des déplacements de population. Depuis l'accession des nationalistes au pouvoir en 1948, plus de 3 millions de Noirs ont été "réinstallés" de force dans des bantoustans ou en d'autres lieux, sans qu'on leur demande leur avis. Des millions de gens ont ainsi perdu la nationalité sud-africaine. Selon M. Chris Heunis, 64 180 Noirs ont été "réinstallés" en Afrique du Sud ou dans des bantoustans durant l'année 1986, malgré les promesses du gouvernement d'abolir les déportations. Celles-ci vont se poursuivre: en effet, le ministre a indiqué que 7 villes ou communautés (6 au Transvaal, 1 dans la province du Cap), ayant au total quelque 22 000 habitants, avaient été retenues pour de nouvelles opérations de réinstallation (5)".

Tout futur gouvernement, quel qu'il soit, devra assumer les conséquences de cette politique. En aura-t-il les moyens? Dans quelle mesure les "réformes" de M. Botha aideront-elles à résoudre ces difficultés? Les "indépendants" pour leur part, s'y seraient-ils pris autrement?

Que veulent les libéraux blancs?

LES "indépendants" afrikaners, tel le Dr Worrall, savaient bien qu'ils ne pouvaient sérieusement entamer l'écrasante majorité dont dispose l'actuel gouvernement au Parlement. Le Parti fédéral progressiste (PFP), dont ils partagent certaines options politiques, a subi une sévère défaite électorale. Non seulement l'électorat blanc favorable à des "réformes" est trop minime pour offrir une base à la politique de changement, mais tout accès à la majorité noire lui est fermé, sur le plan institutionnel et légal. Il lui faut donc attendre le moment où des "réformes" viendront lui donner l'accès au vote des Noirs. Car leurs suffrages pourraient être décisifs pour lui, si un jour les organisations illégales comme l'ANC ou le PAC, ou non reconnues comme l'UDF et l'AZAPO, étaient admises dans la vie parlementaire. L'UDF multiracial, en particulier, offre exactement ce genre de pont dont les réformistes blancs ont besoin aujourd'hui pour accéder à la communauté noire et à un éventuel gouvernement multiracial avec la participation de l'ANC ou, à défaut, avec des dirigeants comme M. Gatsha Buthelezi, chef du bantoustan du Kwazulu et du mouvement zoulou Inkatha, qui d'ailleurs reçoit toutes sortes de marques de reconnaissance à l'étranger - les autorités françaises, par exemple, ne lui ont pas ménagé leurs éloges lors de sa récente visite à Paris où il a été reçu par le premier ministre, M. Jacques Chirac, et par le ministre des droits de l'homme, M. Claude Malhuret.

Le PFP et le groupe des nouveaux "indépendants" ont donc courtisé l'opinion noire modérée, notamment la nouvelle classe moyenne des milieux d'affaires et professionnels. Tous deux ont activement soutenu le projet d'aménagement constitutionnel au Natal (6), conçu par M. Gatsha Buthelezi.

Cette proposition, envisageant l'établissement d'un gouvernement multiracial dans la province du Natal, a d'abord été catégoriquement rejetée par le gouvernement de M. Botha, qui craignait que ce projet ne débouche sur une domination des Noirs - mais il semble s'être ravisé. Une telle solution, en fait, correspond davantage aux souhaits des libéraux: un Parlement multiracial, dont l'une des Chambres serait élue selon le principe "un homme, une voix" et l'autre sur une base ethnique pour garantir les droits des minorités (6).

Dans le Star, le quotidien qui a le plus fort tirage, un commentateur noir écrivait récemment: "Les indépendants comme les progressistes (du PFP) ne veulent pas d'un Etat sud-africain unitaire, où le gouvernement serait déterminé par le suffrage universel des adultes; ils préfèrent une Afrique du Sud balkanisée, selon diverses appellations de bon teint (7)."

Voilà un an que l'état d'urgence a été de nouveau proclamé, et la plupart des détenus emprisonnés le 12 juin 1986 sont toujours sous les verrous. Des sources proches du gouvernement estiment que cet état d'exception pourrait durer encore trois ans. Est-ce le délai nécessaire pour que le président Botha parvienne à convaincre les électeurs blancs de la nécessité d'une autre "réforme": une autre Chambre séparée, pour les Noirs cette fois, au Parlement? En fait, les Blancs sont déjà pris de court: l'idée d'une représentation séparée est rejetée par la plupart des organisations anti-apartheid et par le lobby réformiste.

Une fracture est intervenue jusque dans les rangs des conseillers municipaux noirs, si controversés, et cela pourrait compliquer la tâche du gouvernement (ou même celle des rebelles "indépendants") pour trouver des dirigeants noirs qui acceptent de participer à ce new deal. Jusqu'en février de cette année, la plupart des 240 responsables locaux noirs étaient représentés au sein de l'Association des conseils urbains sud-africains (UCASA), reconnue par le gouvernement. Mais l'hégémonie de cette association est maintenant concurrencée par une organisation qui a fait scission, l'Union des municipalités d'Afrique du Sud (United Municipalities of South Africa, UMSA), dont les chefs demandent la levée des mesures restrictives à l'égard des organisations bannies et un dialogue avec l'ANC.

L'UCASA, quant à elle, a accepté de siéger dans les conseils statutaires locaux mis en place par les autorités pour mettre à l'essai une formule prévoyant la participation (séparée) des Noirs au gouvernement (8).

Les groupes anti-apartheid et une large majorité de la population africaine dénoncent les conseillers municipaux comme collaborationnistes et les tiennent responsables, tout autant que le gouvernement, de la condition faite aux millions de victimes de l'apartheid. Leur conviction est que, sans ces collaborateurs noirs, l'apartheid ne pourrait fonctionner.

Seuls les Blancs ont voté lors des élections du 6 mai 1987, auxquelles 479 candidats - nombre record - se sont présentés. Une nouvelle consultation électorale doit avoir lieu dans deux ans, selon la Constitution mise en oeuvre en 1984 et qui donne aux minorités métisse et indienne le droit de siéger dans des Chambres séparées. A l'époque, les Noirs étant exclus de cette "réforme", une explosion de violence avait alors déferlé sur tout le pays, en signe de protestation.

Les troubles n'ont pas cessé depuis, faisant quelque 2 500 morts, principalement parmi les Africains. A deux reprises, l'état d'urgence a été proclamé pour organiser la pire des répressions que l'Afrique du Sud ait connues. Selon le gouvernement, moins de 4 000 personnes étaient emprisonnées dans les derniers mois de 1986 en vertu de l'état d'urgence. M. Adriaan Vlok, ministre de la loi et de l'ordre, a déclaré devant le Parlement au début de cette année que le nombre total des personnes détenues depuis juin 1986 n'atteignait pas le chiffre de 20 000 avancé par les groupes d'opposition. Mais ce genre de contestation ne trompe personne depuis bien longtemps (9).

Parce que la presse a reçu l'interdiction de rendre compte de l'agitation et de la répression, spécialement sous forme de reportages télévisés, le conflit civil se déroule dans l'ombre. Mais de récents procès politiques en diverses régions du pays révèlent qu'une lutte farouche est en train de se livrer, sans que l'on puisse toutefois en apprécier toute l'étendue. Selon le Weekly Mail, journal qui fait autorité, dans la seule année 1986 plus de 11 000 personnes auraient été inculpées pour incidents "liés à l'agitation" dans les cités sud-africaines (10). Certes, de récentes décisions de la Cour suprême avaient levé quelques restrictions pesant sur le travail des journalistes, mais la censure continue d'exister et de nouvelles mesures de contrôle sont venues restreindre la liberté de l'information au lendemain des élections.

Tandis que les troubles se sont notablement atténués dans les cités noires, la lutte des travailleurs prend de l'extension. Ces derniers mois, des milliers de cheminots, d'employés de l'alimentation et de mineurs ont participé à de grandes grèves. Dix personnes au moins ont trouvé la mort dans une grève dans la société publique des South African Transport Services.

Les syndicats noirs, telle Union nationale des mineurs (National Union of Mineworkers, NUM), haussent de plus en plus le ton pour réclamer les droits politiques et dénoncer le système capitaliste, et il est de plus en plus probable que les événements vont aussi se jouer dans la sphère économique. La NUM, qui ne cesse de prendre de l'importance, est affiliée au Congrès des syndicats sud-africains (Congress of South African Trade Unions, COSATU), qui revendique plus de 500 000 adhérents et qui est la cible des pressions gouvernementales depuis les tragiques événements liés à la grève des cheminots. Lors de son congrès annuel à Soweto, en février dernier, la NUM a adopté la Charte de la liberté de l'ANC, qui se prononce, entre autres, pour la nationalisation des mines.

Dans sa déclaration annuelle publiée en mars, la société Highveld Steel and Vanadium Corporation exprime cette opinion: "Il est extrêmement difficile de faire des prévisions dans la situation présente, car il est clair que d'importants changements doivent être apportés dans les domaines politique et social pour que les pressions de l'extérieur prennent fin. Il est donc essentiel que le gouvernement mette en oeuvre le processus de réforme, et il faut souhaiter que l'électorat blanc lui délivre clairement ce message aux prochaines élections." Mais l'électorat blanc ne l'a pas entendu de cette oreille.

(1) Financial Times, 27 mars 1987.
(2) International Herald Tribune, 12 février 1987.
(3) Financial Times, 25 mars 1987.
(4) Star, 28 mars 1987.
(5) Weekly Mail, 27 mars-2 avril 1987.
(6) International Herald Tribune, 27-28 décembre 1986.
(7) Star, édition internationale, 28 mars 1987.
(8) Weekly Mail, 6-12 mars 1987.
(9) International Herald Tribune, 13 mars 1987.
(10) Weekly Mail, 20-26 mars 1987.

L'or au secours de l'apartheid (1988)

"NOUS avons l'or!" De cette certitude, les dirigeants sud-africains ont tiré une certaine arrogance et un sentiment d'invulnérabilité: pour l'année 1988, la Standard Bank of South Africa prévoit une croissance de 5 % du produit intérieur brut et l'excédent commercial atténuera dans une large mesure l'impact des sanctions. Mais cette éclaircie pourrait n'être que de courte durée: perceptible depuis 1983, les difficultés de l'économie risquent d'autant plus de s'accroître que l'évolution des cours de l'or demeure incertaine. D'autre part, la baisse de production des mines pose au patronat de difficiles problèmes d'adaptation.

Sans conteste, le métal jaune est un atout décisif pour Pretoria (1). Bien que sa part diminue dans la production intérieure brute (2), il rapporte au pays, avec d'importantes fluctuations selon les années, entre le tiers et la moitié de ses ressources en devises: près de 50% des recettes d'exportation en 1986 (contre 39% en 1982, 26% en 1977 et 34% en 1973). L'Afrique du Sud, bien qu'exportatrice de produits primaires, est ainsi largement protégée contre la dégradation des termes de l'échange.

La stabilité de la demande d'or et son rôle de valeur en cas de crise (3) atténuent les effets d'éventuelles récessions. La libération du prix, qui était plafonné à 35 dollars l'once jusqu'en 1968, a permis à l'industrie minière de réaliser d'importants bénéfices, de compenser l'augmentation constante des coûts, d'accroître les capacités d'autofinancement et d'exploiter ainsi des gisements moins riches tout en réalisant d'importants gains de productivité.

Les ventes d'or ont avoisiné 8 milliards de dollars en 1986, pour un excédent commercial de 3,5 milliards. Chaque fois que l'once augmente de 50 dollars, les recettes d'exportation du pays s'accroissent de 1 milliard de dollars. Entre 1985 et 1987, le cours est passé de 280 dollars à 450 dollars. Cette arithmétique explique le maintien des bénéfices retirés des ventes malgré la baisse de la production (637 tonnes en 1985, 606 tonnes en 1986).

La moitié des ressources mondiales

TOUS ces avantages sont cependant précaires. L'évolution du cours de l'or est, en général, inverse de celle du cours du dollar. Un raffermissement notable du billet vert - provoqué par une remontée des taux d'intérêt bancaires aux Etats-Unis ou par un redressement de la balance commerciale, - une reprise de la croissance mondiale ou une vente massive d'or par les pays de l'Est entraîneraient une rapide chute des cours, accentuant les difficultés de l'économie et menaçant la rentabilité de certaines mines.

Après la chute de Wall Street d'octobre et de novembre 1987, le prix du métal jaune n'a pas crevé les plafonds. Après une flambée à 502 dollars (4), il est retombé à 470 dollars le 20 janvier. Même si les actions es mines d'or et des Mining Finance Houses (5) ont servi de valeur refuge, la perspective d'une récession mondiale a fini par provoquer une baisse de l'indice des valeurs minières sud-africaines, un phénomène qui confirme la dépendance de Pretoria à l'égard des économies occidentales. A Johannesburg, la capitalisation boursière a baissé de 11,7 % - 43 milliards de rands, - trois jours après le "lundi noir" de Wall Street.

Or les sanctions internationales ont réduit les possibilités d'emprunt à l'étranger. Du coup, tout nouvel investissement nécessitant l'importation de biens d'équipement doit être financé par l'excédent commercial. De telle sorte qu'une baisse des cours de l'or et des recettes d'exportations aurait de graves conséquences pour la balance des paiements et la capacité d'investissement industriel du pays.

Conscients de ces risques, les dirigeants de Pretoria réclament depuis longtemps une remonétisation du métal jaune et le retour à un système monétaire international fondé sur l'étalon-or - supprimé de facto par le président Nixon, qui avait renoncé en 1971 à la convertibilité du dollar. L'Afrique du Sud tirerait de cette réforme un double avantage, économique bien sûr mais aussi politique: une institutionnalisation de son rôle monétaire serait la meilleure parade contre les sanctions.

Estimées à 15 000 tonnes en 1980 - soit environ vingt-cinq années de production au rythme actuel - les réserves sud-africaines représentent 49 % des ressources mondiales et 61 % de celles du monde occidental. Cette même année, l'Afrique du Sud extrayait 52 % de la production mondiale et 68 % de celle des pays occidentaux. Malgré un déclin sensible - 1 000 tonnes en 1970, 703 tonnes en 1979, 606 tonnes en 1986, - la production sud-africaine représente 40 % à 45 % des quantités commercialisées annuellement en Occident (6).

Si l'on ignore les quantités d'or extraites dans ces pays, on connaît en revanche le tonnage de leur vente sur le marché international, qui varie largement en fonction du déficit de la production agricole: 410 tonnes en 1978, 199 tonnes en 1979, 90 tonnes en 1980, 200 tonnes en 1985, 402 tonnes en 1986 (7). Cette "concurrence" de l'Est conforte la thèse de Pretoria quant à la menace que ferait planer le communisme sur le système monétaire occidental et sur le rôle qui lui reviendrait pour le défendre.

Face à l'inéluctable déclin de la production sud-africaine, les Mining Finance Houses diversifient leurs activités vers l'industrie ou se redéploient à l'étranger. Mais il leur faut en même temps faire face à la hausse continuelle des coûts de production dans les mines d'or. La baisse tendantielle de la teneur du minerai exploité constitue la principale contrainte: en 1965 pour chaque tonne extraite de minerai, on obtenait 12,08 grammes d'or: en 1984, ce chiffre tombait à 6,64 grammes. Pour compenser ces pertes, les compagnies ont accru les quantités extraites (83,5 millions de tonnes en 1979, 107,7 millions de tonnes en 1986) mais elles sont obligées d'aller le chercher dans des puits de plus en plus profonds, à 2 000 ou 3 000 mètres sous terre. Ce qui ne va pas sans risques: dans la seule année 1986, six cent quatre-vingt-un ouvriers ont trouvé la mort dans ces mines.

Ces difficultés ne peuvent être compensées que par un effort obstiné pour améliorer la productivité du travail des mineurs de fond et affiner les techniques qui permettront d'atteindre de meilleurs taux de récupération du métal. Pourtant, malgré des investissements considérables - 10 780 millions de rands entre 1980 et 1986 (8) - la productivité mesurée par le tonnage de minerai extrait par ouvrier n'a augmenté, durant cette même période, que de 12%.

Dans ces conditions, il est devenu impératif pour le patronat des mines d'or de modifier sa politique de main-d'oeuvre. L'effectif est évalué à quatre cent quatre-vingt-cinq mille Noirs et à près de quarante-cinq mille Blancs en 1987. Certaines compagnies privilégient une mécanisation poussée - qui suppose une concentration des effectifs et le logement d'une partie des ouvriers (jusqu'à 10 %) sur le site de la mine d'autres mettent l'accent sur la rente de travail et une main-d'oeuvre migrante abondante.

Dans l'ensemble, toutefois, les patrons estiment que les mineurs noirs qualifiés sont trop peu nombreux et que leurs collègues blancs - bien protégés par leurs syndicats notamment le très raciste Mine Workers Union - sont beaucoup trop chers. Pour 1985, la masse salariale dans tout le secteur minier s'est ainsi répartie: 1,39 milliard de rands pour cinquante-sept mille deux cent soixante-deux Blancs; 2,377 milliards pour cinq cent vingt-huit mille quatre cent vingt et un Noirs. Alors qu'on ne comptait aucun apprenti noir dans ce secteur en 1976, les Africains représentaient en 1987 30 % des apprentis dans les mines de charbon de l'Anglo American Corporation (AAC) et 10 % dans ses mines d'or.

La diminution du nombre de travailleurs migrants favorise l'émergence d'une main-d'oeuvre africaine originaire des Bantoustans ou des townships, fidélisée par des plans de carrière (9). Certaines compagnies, décidées à jouer la carte de la mécanisation, recherchent des travailleurs noirs moins nombreux mais mieux éduqués, disciplinés et bien formés.

Anglo American a même parrainé la création du puissant syndicat noir National Union of Mineworkers (NUM), dont 86 % des adhérents travaillent pour elle. Le directeur du personnel souhaite éviter les grèves "sauvages" et promouvoir un syndicalisme "responsable" à l'allemande ou à la japonaise qui permettra l'émergence d'une aristocratie ouvrière africaine. Ainsi, AAC offre à tout employé du groupe travaillant depuis plus de deux ans la possibilité d'acheter cinq actions de la compagnie. Le calcul s'est toutefois retourné contre ses auteurs: durant la grande grève d'août 1987, AAC a été plus touchée que les autres compagnies.

Mais les sociétés minières s'appuient aussi sur les syndicats pour obtenir des réformes qu'elles jugent indispensables dans la législation de l'apartheid. Satisfaites par l'abolition de la loi sur le contrôle des déplacements (Influx Control Act) - qui facilitera la mobilité des travailleurs africains des zones urbaines, - elles souhaitent que l'Etat abroge également les lois sur les emplois réservés et sur la séparation géographique des races (Group Areas Act). Les dirigeants de l'Anglo American ont condamné ces textes qui "empêchent, directement ou indirectement, les personnes de couleur d'accéder au système de la libre entreprise et de participer à ses bénéfices, ce qui est un obstacle à la croissance économique (10)."

Cette nouvelle manière de voir n'est pas partagée par toutes les compagnies; elle correspond pourtant à une nécessité si l'industrie minière veut s'adapter à un environnement économique de plus en plus difficile.

Notes:
(1) En 1985, les principales compagnies d'or étaient l'Anglo American Company (36% de la production), Gold Fields (19 %), Gencor (16 %), Rand Mines (9 %), GCI (7%) et Anglovaal (5%).
(2) 18,7 % en 1911, 16,3 % ce 1939, 10,8% en 1979.
(3) L'Afrique du Sud bénéficie d'une sorte de rente sur les tensions mondiales. Sous la présidence de M. James Carter, l'accroissement du déficit commercial américain et l'affaire des otages en Iran provoquèrent un effondrement du dollar et une folle spéculation sur l'or qui atteignit un niveau record de 843 dollars l'once en 1981. Inversement, avec la politique de taux d'intérêt élevés pratiquées lors du premier mandat de M. Reagan, le cours de l'or a chuté.
(4) Le Monde, 14 décembre 1987.
(5) Groupes financiers qui contrôlent l'exploitation des mines.
(6) En 1980, les 1 426 tonnes d'or mises sur le marché occidental se répartissaient comme suit: 40 % pour les utilisations industrielles (bijouterie: 354 tonnes; électronique: 81 tonnes; dentisterie: 62 tonnes...); 35 % pour la thésaurisation (Krugerrand: 81 tonnes, autres pièces: 81 tonnes; lingots: 327 tonnes); 25 % pour la constitution des réserves monétaires. L'Or, Intergold-Nathan, 1982.
(7) Certains experts estiment à 300 tonnes la production annuelle de l'URSS. Sur les chiffres des ventes, voir International Herald Tribune, 4 novembre 1987 et L'Or, Intergold-Nathan, 1982, p. 12. Deux marchés régentent les ventes d'or. Celui de Londres, où un club rassemble cinq sociétés (NM. de Rothschild, Sharps Pixley Ltd, Johnson Matthey Ltd, Mocatta Goldsmith Ltd, Samuel Montagu C° Ltd) qui, deux fois pas jour, arrêtent les cours. Sur le marché de Zurich, qui s'est épanoui à la faveur de la seconde guerre mondiale, trois grandes banques suisses (Société de banque suisse, Union des banques suisses, Crédit Suisse) commercialisent une grande partie de la production sud-africaine et la totalité de celle de l'URSS vendue en Occident. Le "pool de Zurich" établit aussi des cours journaliers; lieu de contact entre vendeurs sud-africains et vendeurs soviétiques, cet oligopole n'exerce pas une grande influence sur la détermination des cours.
(8) 1 rand = 2,9 francs.
(9) Les travailleurs migrants représentaient 80 % des mineurs en 1973 et 40 % en 1983. En 1984, la proportion des mineurs africains nationaux varie entre 50 % pour Gold Fields, 60 % pour l'Anglo American et Rand Mines et 80 % pour Gencor.
(10) Déclaration du président de l'Anglo American Corporation of South Africa Ltd, 9 juillet 1987.

M. Botha à l'assaut du continent (1988)

"L'AFRIQUE dialogue avec l'Afrique du Sud!" Triomphant, M. Pieter Botha saluait ainsi sa rencontre au Zaïre, le 2 octobre, avec le maréchal Mobutu Sese Seko. Quelques jours plus tard, le chef de l'Etat sud-africain était reçu à Yamoussoukro par le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny. En un mois, le président du pays de l'apartheid, mis au ban de l'Organisation des Nations unies comme de l'Organisation de l'unité africaine, avait rencontré quatre chefs d'Etat africains - au Mozambique, au Malawi, au Zaïre et en Côte-d'Ivoire - et multiplié les autres contacts diplomatiques sur le continent. Il profitait ainsi du changement de climat dans les relations internationales et de la détermination des Etats-Unis et de l'URSS à trouver une issue aux conflits régionaux.

La situation de l'Afrique du Sud, au début de l'année 1968, n'avait pourtant rien d'enviable: durs revers de l'armée en Angola; menaces du Congrès à Washington d'adopter un nouveau train de sanctions; difficultés économiques accrues malgré les efforts pour contourner le boycottage (voir ci-dessous l'article de Steve Askin); éventualité d'une victoire de M. Dukakis à l'élection présidentielle américaine. Cette insupportable pression a conduit les dirigeants sud-africains à infléchir leur stratégie. Les tentatives de déstabilisation à l'encontre des voisins étaient - provisoirement - mises sous le boisseau. Elles avaient d'ailleurs déjà porté leurs fruits dans une Afrique exsangue: la crise économique, sociale et politique des Etats limitrophes les rendait vulnérables et prêts à chercher des accommodements. M. Botha lançait alors son offensive diplomatique, continuation, par d'autres moyens, de la même politique: assurer la reconnaissance de l'Afrique du Sud par ses voisins, ainsi que son hégémonie régionale.

Cette nouvelle tactique nécessitait certaines concessions. Le 2 mai s'ouvrait à Londres la première rencontre quadripartite entre Angolais, Sud-Africains, Cubains et Américains sur l'avenir de la Namibie; depuis, les sessions se sont succédé au Caire, à Genève, à New-York et à Brazzaville. Un cessez-le-feu s'est instauré sur le terrain et les troupes d'Afrique du Sud se sont retirées d'Angola. Le "pouvoir pâle" a annoncé son intention de mettre en oeuvre la résolution 435 du Conseil de sécurité sur l'accession de la Namibie à l'indépendance et M. Perez de Cuellar, secrétaire général des Nations unies, s'est rendu à Pretoria à la fin de septembre, pour étudier les modalités de se mise en oeuvre.

Pourtant, des problèmes importants restent en suspens. M. Botha continue d'exiger un départ rapide des troupes cubaines d'Angola et les négociations achoppent sur le calendrier du retrait comme sur l'avenir de l'UNITA. De plus, l'histoire récente incite à la prudence: déjà, à plusieurs reprises, le gouvernement de Pretoria s'était engagé à respecter la résolution 435, sans suite aucune.

La nouvelle attitude de l'URSS pourrait toutefois accélérer la conclusion d'un accord. Bien que ne participant pas directement aux négociations, les diplomates soviétiques sont très actifs dans les coulisses et ne cachent pas leur "sympathie" pour les efforts des négociateurs américains. Ils souhaitent ardemment un compromis qui prendrait en compte les intérêts de toutes les parties concernées et font pression en ce sens sur leurs alliés cubains réticents. Pour Moscou, la résolution du conflit d'Afrique australe s'inscrit dans une dynamique de paix à l'échelle planétaire inaugurée avec le début du retrait de l'armée rouge d'Afghanistan, et qui doit s'étendre à l'ensemble du tiers-monde, du Cambodge à l'Amérique centrale et au Proche-Orient...

Pérennité des atouts stratégiques de Pretoria (1989)

"LA Namibie, oui; Walvis-Bay, jamais!" Le président Pieter Botha a encore réaffirmé en décembre dernier la souveraineté de son pays sur cette enclave de cent vingt-quatre kilomètres carrés, ajoutant que "la Namibie indépendante n'y aurait accès qu'à condition d'entretenir de bons rapports avec l'Afrique du Sud". Quelques mois plus tôt, le ministre sud-africain de la défense, qui assistait à l'exercice naval le plus important jamais organisé dans la région, en l'honneur du soixante-quinzième anniversaire des forces armées du Sud-Ouest africain, avait rappelé que l'armée de Pretoria "continuerait d'utiliser cette base navale et militaire importante".

Walvis-Bay (la "baie de la Baleine") est le seul port en eau profonde de la côte namibienne. Avec ses huit cent mille tonnes de trafic annuel, il est le seul débouché passible pour les minerais d'uranium et de diamant produits par des sociétés sud-africaines, qui constituent plus d'un tiers du produit intérieur brut du territoire; il est aussi le centre névralgique pour la pêche, une activité sur laquelle les futurs dirigeants de la Namibie indépendante comptent beaucoup pour s'assurer un semblant d'autonomie économique (1).

"Juste un hymne et un drapeau"

TOUT en étant conscient qu'il leur faudra bien, un jour, céder aussi sur Walvis-Bay - pourquoi pas un "condominium", dans un premier temps - puisque la SWAPO de M. Sam Nujoma, appuyée par les Nations unies, est décidée à reposer le problème plus tard, les dirigeants sud-africains ne sont pas fâchés de constater que l'indépendance de la Namibie restera bien formelle: "Juste un hymne et un drapeau", entend-on dire auprès du gouvernement transitoire mis en place à Windhoek par les Sud-Africains eux-mêmes il y a quelques années (2).

A défaut d'être présent directement hors de ses frontières, comme en Namibie ou en Angola, la République sud-africaine s'appliquera de toute façon à garder intacte sa capacité d'intervention extérieure: elle a été illustrée ces dernières années par une audacieuse "politique du raid", et l'élargissement de la notion de "sanctuaire", au nom surtout de la lutte contre l'African National Congress (ANC), principale organisation d'opposition armée au régime d'apartheid.

L'augmentation constante du budget militaire en témoigne: en 1987, il avait subi une hausse de 30 %; en 1988, en dépit d'une réduction de l'ensemble des dépenses publiques, il a tout de même progressé de 22 %, atteignant 8,5 milliards de rands (4,25 milliards de dollars) (3).

L'armée de terre, forte de près de soixante-dix-sept mille hommes, est jugée très équilibrée et puissante par les spécialistes militaires: elle dispose de cinq mille pièces d'artillerie, dont un tiers d'origine britannique ancienne, mais avec un fort coefficient de renouvellement dû au développement de l'industrie nationale d'armement. En outre, elle peut compter - affirmait le président Botha en mars dernier - sur l'apport d'un demi-million de réservistes, ce qui en fait "l'armée la mieux équipée dans cette partie du monde, malgré l'embargo sur les armes".

Un embargo décrété en 1977 par les Nations unies qui, selon le commandant Pieter Marais, le patron de la compagnie nationale des armements (ARMSCOR), a finalement été "une bénédiction": son pays, a-t-il affirmé en décembre dernier, figure désormais parmi les dix principaux exportateurs d'armes du monde, et ce secteur est au premier rang de la vente de produits manufacturés sud-africains.

L'ARMSCOR, qui affiche un chiffre d'affaires de 2,6 milliards de rands (un milliard de dollars), propose plus de cent quarante types de munitions et toute une gamme d'armements, en particulier pour l'armée de terre. Elle affirme vendre ses produits à vingt-deux pays (4). Et propose notamment le char Rooikat (Lynx) de reconnaissance et de combat, qui équipe progressivement les régiments sud-africains, ainsi que l'obusier G-5 de 155 millimètres le missile Kukri, des vedettes côtières, un hélicoptère d'attaque léger ou des systèmes de communication.

L'aviation est le point faible reconnu de l'industrie nationale d'armement. Elle fabrique néanmoins les moteurs des petits jets Impala et a rénové - avec l'aide d'ingénieurs israéliens - les anciens Mirage III français, devenus les Cheetah.

A la suite du bombardement d'une installation hydroélectrique sud-africaine, en juin 1988, par des Mig-23 angolais ou cubains - attaque qui avait fait douze victimes parmi les soldats sud-africains, - les responsables militaires de Pretoria avaient laissé percer leur inquiétude: l'aviation sud-africaine, jusque-là invisible dans la région, n'était-elle pas en train de perdre sa supériorité aérienne? Le général Loggerenberg, chef d'état-major de l'armée de l'air, avait reconnu à cette occasion que le nombre de ses appareils était très insuffisant et que la seule solution en raison de l'embargo international serait de construire un chasseur national moderne (5).

L'armée de l'air sud-africaine compte beaucoup sur les capacités de ravitaillement et de surveillance électronique des trois Boeing 707 en version militaire qu'elle a achetés en 1986, qui lui permettraient (les incursions en profondeur et à haute altitude au-dessus du continent africain.

Avec ses neuf mille hommes et ses quatre-vingt-dix unités de tout tonnage, la marine est la plus importante d'Afrique noire: elle est d'ailleurs la seule à posséder des sous-marins (trois submersibles de type Daphné, cédés par la France en 1970), et cherche à en construire de nouveaux, à partir de plans obtenus auprès d'un des principaux chantiers navals d'Allemagne fédérale (6).

Mais la marine sud-africaine ne possède que trois bâtiments d'un tonnage supérieur à 3 000 tonnes et - faute d'un renouvellement et d'un accroissement significatif de sa flotte - la base navale de Simmonstown reste sous-utilisée. Les dernières escales de bâtiments des grandes flottes occidentales remontent au début des années 70.

Le coup de grâce avait été donné, en 1975, par le gouvernement travailliste de l'époque au Royaume-Uni, qui avait dénoncé l'accord donnant aux bâtiments de la Royal Navy l'accès aux installations de Simmonstown (7).

Le gouvernement sud-africain avait rêvé d'intégrer la base de Simmonstown dans le système de défense occidental, faisant valoir que deux mille trois cents bateaux empruntent chaque mois la route du Cap, dont six cents pétroliers, et que ce trafic était menacé par le développement de la flotte soviétique.

Faute d'y réussir, la marine sud-africaine a dû se contenter de mettre l'accent sur la surveillance de sa propre zone économique, le long de ses quatre mille kilomètres de côtes. Mais elle conserve sa capacité de "veilleur de l'Occident", grâce au centre d'écoutes et de transmission de Silvermine, de loin le plus sophistiqué de l'hémisphère austral, dont les capacités "dépassent l'entendement", a même estimé le général Mery, ancien chef d'état-major de l'armée française (8).

Une inquiétante capacité nucléaire

AUTRES instruments de l'action extérieure de l'Etat sud-africain: les fameux services de renseignement, connus sous le nom de BOSS (Bureau of State Security) et devenus aujourd'hui le National Intelligence Service (NIS). Ils disposent d'antennes un peu partout dans le monde, notamment dans les pays d'exil des militants noirs sud-africains, ou dans les Etats qui acceptent d'entretenir des relations commerciales ouvertes ou indirectes avec Pretoria. Il agit en concertation avec les services secrets militaires, directement impliqués dans le soutien à l'UNITA en Angola, ou à la Renamo au Mozambique, au moins jusqu'à ces dernières années.

Par ailleurs, le régime sud-africain maintient toujours le doute sur son éventuelle capacité à disposer de l'arme atomique. Dès 1970, le président Vorster avait évoqué la découverte d'un procédé "révolutionnaire" d'enrichissement de l'uranium. Un centre de recherche et une usine à Velindaba permettraient de produire un uranium suffisamment enrichi pour produire des bombes atomiques (9).

Mais, à l'heure ou la tension militaire des conflits paraît s'estomper aux frontières de l'Afrique du Sud, c'est le poids économique de ce pays qui peut constituer son atout le plus fort. C'est évident pour la région australe (voir l'encadré: "Le pilier de l'Afrique australe"); c'est déterminant aussi pour ce qui est des relations avec le monde industrialisé, en particulier occidental.

Les mines sud-africaines sont parmi les plus riches du monde (voir la carte). En cas de pénurie de plusieurs de ces minerais stratégiques - or, platine, vanadium notamment - les pays occidentaux n'auraient pas d'autre choix que de se tourner vers l'Union soviétique, ce qui renforcerait leur dépendance politique à l'égard de l'Afrique du Sud. L'approvisionnement du monde en or, par exemple, dépend pour moitié de l'Afrique du Sud, qui en retire 40 % de ses devises: Pretoria produit près de 700 tonnes d'or chaque année, deux fois plus que l'Union soviétique, dix fois plus que le Canada.

Le gouvernement sud-africain, en dépit des sanctions économiques limitées dont il a été l'objet, a pris grand soin de ne jamais suspendre ces exportations de minerais stratégiques, sachant à quel point ceux qu'il considère comme ses alliés potentiels ou naturels peuvent en dépendre. Il avait suffi au président Botha de rappeler, en 1985, qu'un éventuel boycottage complet de son économie par les pays occidentaux serait une "folie": l'interruption des livraisons de chrome (10), par exemple, provoquerait - selon lui - la mise au chômage immédiate d'un million de citoyens américains. Pour exagérée sans doute que soit cette assertion, elle donne la mesure de l'optimisme à long terme d'un régime qui sait pouvoir s'appuyer sur de telles richesses... et qui ne souhaite pas les "lâcher" non plus à la majorité de sa propre population.

Notes:
(1) Faute de l'existence d'une "zone d'exclusivité économique" et d'une surveillance adéquate au large de la Namibie, les côtes très poissonneuses de cette région sont pillées depuis une vingtaine d'années par des flottes industrielles étrangères, notamment soviétique, japonaise, coréenne.
(2) Christian Chaize, AFP, 6 décembre 1988.
(3) Ces données doivent être cependant corrigées de l'inflation: 14,8 % en 1987, par exemple.
(4) Israël en serait le premier client, avec l'Iran et l'Irak.
(5) Un projet secret de nouvel avion existe: il s'agirait d'une nouvelle version du Cheetah, réalisée en collaboration avec une équipe d'ingénieurs israéliens mis en disponibilité par l'abandon, en Israël, du chasseur Lavi, considéré comme trop coûteux.
(6) Selon un rapport des douanes de RFA, publié en octobre dernier, deux firmes ouest-allemandes auraient livré illégalement à Pretoria quelque quatre mille sept cents éléments de plan de sous-marin conventionnel, entre octobre 1984 et juin 1985.
(7) La base a été modernisée et "réinaugurée" en 1980 par le président Botha. Son ancien commandant, Felix Gerhardt, a été condamné à la prison à vie en 1983, pour espionnage au profit de l'Union soviétique, ce qui prouve l'intérêt stratégique de ces installations pour les flottes des grandes puissances, et notamment pour l'Union soviétique.
(8) Les, Souverainetés en armes, par Pierre Viaud et Jacques de Lestapis, Fondation pour les études de défense nationale, Paris, 1987.
(9) Le 22 septembre 1979, une mystérieuse explosion détectée par des appareils sur les îles de l'hémisphère austral, ainsi que par des radars américains, avait été attribuée par les experts à une expérience nucléaire conjointe israélo-sud-africaine.
(10) Voir Jean-Yves Barrère, "La route du chrome sera-t-elle coupée?", le Monde diplomatique, avril 1986.

L'ordre intérieur, priorité du gouvernement sud-africain (1989)

AVEC deux mois d'avance sur le calendrier prévu, trois mille soldats cubains ont quitté l'Angola, en application de l'accord quadripartite signé à New-York le 22 décembre dernier par Pretoria, Luanda, Washington et La Havane. D'ici au début de l'année prochaine, la Namibie, ce territoire occupé par l'Afrique du Sud depuis soixante-quinze ans, accédera à l'indépendance, sous le contrôle d'une force des Nations unies. Il s'agit indiscutablement d'une défaite pour le gouvernement de M. Botha - il a néanmoins obtenu le départ de l'ANC de ses bases angolaises - qui doit procéder à un redéploiement de sa politique. Celle-ci vise désormais à en finir avec l'opposition radicale intérieure et à utiliser au mieux les nombreux atouts stratégiques du pays pour maintenir une hégémonie régionale incontestée.

Tandis que la Namibie s'achemine vers son indépendance, une nouvelle phase se dessine dans l'évolution politique de l'Afrique du Sud. Manifestement, le temps n'est plus où le régime de Pretoria pouvait, se croyant menacé d'un "assaut total" à la fois de l'extérieur et de l'intérieur, en appeler à l'opinion internationale. Au terme de huit années d'"engagement constructif" sous la présidence de M. Reagan, la politique des Etats-Unis en Afrique australe ne semble pas devoir beaucoup changer avec son successeur, et cela encourage le gouvernement sud-africain à affiner sa stratégie de survie.

C'est ainsi que, pour faire face à l'hostilité du Congrès des Etats-Unis, qui prône un alourdissement des sanctions économiques, Pretoria s'est efforcé d'améliorer son image. La répression est renforcée à l'intérieur - ce dont la presse ne peut rendre compte puisqu'elle est soumise à la censure, - mais la politique étrangère se fait avenante à l'égard de l'Afrique noire. L'an dernier, le président Botha s'est pour la première fois rendu au Mozambique, au Malawi, au Zaïre et en Côte-d'Ivoire, inaugurant une campagne diplomatique en faveur de l'ouverture et de la normalisation des relations (1).

Mieux, après dix ans d'intenses efforts militaires et politiques pour continuer à occuper illégalement la Namibie, le gouvernement sud-africain consent maintenant à son indépendance (voir ci-dessous l'article de Philippe Leymarie). C'est là un argument de poids pour vaincre l'ostracisme de la communauté internationale et sortir le pays de son statut de paria.

Sur la scène intérieure aussi, quelques concessions ont été faites à l'opinion publique internationale avec la "libération" du dirigeant nationaliste Nelson Mandela (2) et la commutation de la condamnation à mort des "Six de Sharpeville".

Du même coup, le gouvernement signifiait au monde extérieur sa volonté d'ignorer les exigences de ses extrémistes de droite, qui refusent toute concession, aussi bien à l'égard de l'opinion internationale qu'en faveur de la majorité noire du pays. Pour la première fois, il a usé de la vieille tactique de l'interdiction, jusque là réservée aux organisations noires, à l'encontre d'un groupe blanc, le Front de libération blanche (Blanke Bevrydigingsbeweging, BBB, néonazi). Celui-ci avait fait campagne pour l'expulsion de tous les juifs d'Afrique du Sud et pour la déportation forcée de tous les Noirs vers les homelands (bantoustans). L'ordre d'interdiction fut prononcé à la suite d'un massacre commis dans les rues de Pretoria (six Noirs tués, quinze blessés) par un tireur fou afrikaner, Barend Strydom, qui n'appartenait pas au BBB mais à une organisation d'extrême droite plus vaste et mieux connue, l'Afrikaner Weerstande Beweging (AWB). M. John Schabort, chef du BBB, fut le premier Afrikaner d'extrême droite à être frappé de bannissement, une sanction d'ordinaire réservée, elle aussi, aux activistes noirs.

En frappant d'interdit les organisations et les individus qui s'opposent à l'apartheid ou en restreignant sévèrement leur liberté d'action, le gouvernement se donne les moyens de reprendre le contrôle des townships (cités noires), qui lui avait presque échappé lors des émeutes de 1984-1985, au lendemain de la création du Front démocratique uni (United Democratic Front, UDF) et d'un réseau d'organisations hostiles à la nouvelle Constitution de 1984 et à l'établissement d'un Parlement composé de trois Chambres. Il peut aussi faire d'apparentes concessions pour donner le change à l'opinion internationale. Ainsi a-t-il libéré de prison M. Zwelakhe Sisulu, responsable du New Nation, dont la détention avait suscité une vaste campagne à l'extérieur. Mais alors que l'élargissement du détenu fut accueilli avec satisfaction dans le monde entier, il fut assorti de conditions telles que l'avocat du journaliste jugea sa nouvelle situation "pire que la prison". D'autres prisonniers libérés, tels M. Govan Mbeki, le vieux dirigeant de l'ANC, MM. Christmas Tinto et Trevor Manuel, dirigeants de l'UDF, les avocats Azhar Cachalia et Yunis Mohamed, ou encore le professeur de droit Raymond Suttner, ont désormais le même sort que les quelque cinq cents personnes frappées de divers interdits les empêchant de mener normalement leur vie professionnelle, politique et même privée. M. Raymond Suttner, par exemple, doit se présenter deux fois par jour à la police. Mais qu'importe: une fois qu'ils sont sortis de prison, la communauté internationale les oublie vite et cesse le plus souvent ses pressions sur le gouvernement. D'autant que la censure draconienne sur la presse dresse un mur de silence entre l'opinion publique et ceux qui continuent de lutter.

"Noirs contre Noirs"

A fin de 1988, quatre organisations étudiantes ont encore été frappées d'interdiction ou soumises à de sévères restrictions, ce qui portait à trente le total des groupements ainsi réprimés l'an dernier. Si les étudiants sont particulièrement visés par le gouvernement dans ses efforts pour imposer le retour à la normale dans les townships, c'est qu'ils avaient joué un rôle de premier plan dans la mise en place des mouvements de contestation depuis 1984.

Dans beaucoup de régions, les miliciens (vigilantes) sont devenus de précieux instruments au service du rétablissement de l'ordre. Le gouvernement a trouvé un bon moyen de dispenser les policiers blancs de cette tâche dans les townships, en incitant les Noirs à se dresser les uns contre les autres. "Noirs contre Noirs": telle est la nouvelle forme de violence qui a fait son apparition depuis deux ans, en particulier au Natal. Des centaines de personnes ont été tuées, des milliers d'autres déplacées dans un climat de guerre civile. Des avocats militant pour les droits de l'homme ont accumulé des dépositions sous serment et même des jugements de tribunaux montrant l'existence, au Natal, de liens entre la police et les miliciens de l'Inkatha (le mouvement du chef zoulou Buthelezi) qui avaient commis des tueries; alors que beaucoup d'autres régions ont connu des troubles indentiques. Un autre exemple de cette collusion est l'affaire, très connue celle-là et abondamment documentée, de la destruction d'un camp de trente mille squatters à Crossroad en 1986 par des miliciens agissant de concert avec les forces de sécurité. L'Etat sud-africain a réussi à diviser la communauté noire en cooptant des dirigeants hostiles au mouvement d'opposition à l'apartheid, en les armant et en les aidant à combattre militairement les organisations populaires opposées aux réformes.

Le bras judiciaire est lui aussi mobilisé, notamment pour frapper ceux qui ont des postes de responsabilité dans les organisations de masse. Ainsi, à la fin de 1988, MM. Popo Molefe, secrétaire général de l'UDF, Patrick "Terror" Lekota, secrétaire aux relations publiques, et Moss Chikane, ancien secrétaire au Transvaal, ont été condamnés pour trahison. En l'occurrence, le juge retint l'argument de l'Etat selon lequel l'UDF menait sous leur direction une politique "pratiquement identique" à celle du Congrès national africain (ANC). Ce procès consacrait en fait une politique de criminalisation des opposants qui avait commencé à se manifester dès le début de l'an dernier avec les mesures d'interdiction prises massivement en février contre les organisations anti-apartheid, puis avec la mise hors la loi de toute critique contre les élections municipales d'octobre dernier.

Ces élections, le gouvernement sud-africain les présentait comme un point de non-retour dans la série de réformes censées aboutir à la disparition de l'apartheid. Le scrutin se déroulait le même jour pour tous les groupes raciaux, afin de donner l'illusion d'une certaine égalité. Après quoi, les conseillers locaux noirs devront élire leurs représentants aux conseils régionaux. Ceux-ci, à leur tour, désigneront les neuf d'entre eux qui siégeront au Conseil national, un organisme consultatif à majorité noire auprès de la présidence: un strapontin de plus, en guise de réforme.

Le refus du simulacre électoral

BIEN que le principe d'un tel Conseil ait été rejeté, avant même la consultation, par une large fraction des forces politiques hostiles à l'apartheid - elles n'y voyaient qu'une tentative de séduction à l'adresse de l'opinion publique internationale, - Pretoria espérait que les élections d'octobre seraient un test. Pour s'assurer un succès décisif, le gouvernement n'a hésité devant aucun moyen: active campagne publicitaire, interdiction de toute propagande en faveur du boycottage - passible de dix ans de prison - et organisation d'un "vote anticipé" qui permettait aux autorités, quinze jours avant le scrutin, de "faire voter" les électeurs.

Malgré la fraude et l'arrangement des listes électorales, qui suscitèrent de nombreuses contestations, le résultat du scrutin fut décevant: 23 % de participation chez les Noirs, selon le Bureau d'information gouvernemental (3). Chez les Indiens, d'après le Transvaal Indian Congress, le pourcentage ne dépassa pas 20 %.

Alors que les bilans font mention de taux de participation atteignant 30 % dans certaines localités, ces chiffres ne donnent pas un fidèle reflet de la réalité puisque, selon le Dr Michael Sutcliffe, du groupe de contrôle du scrutin de l'université du Natal, à peine un quart des Noirs en âge de voter sont inscrits sur les listes électorales.

Le Parti national de M. Botha a toutefois réussi dans cette consultation à freiner la poussée du Parti conservateur d'extrême droite. Bien que ce dernier ait progressé, et étendu son influence, à partir de son bastion du Transvaal, vers l'Etat libre d'Orange et les provinces Nord et Est du Cap, ses gains ont été limités. Sa politique de partition du pays et de durcissement de l'apartheid - des lois de discrimination dans la vie quotidienne ont été réintroduites dans quelques lieux publics ne paraît pas en mesure de regrouper suffisamment de Blancs pour lui permettre de l'emporter lors des élections générales qui auront lieu cette année.

Depuis la décision gouvernementale de créer trois Chambres, en 1984, le fait majeur a été la montée en force d'une opposition extra-parlementaire (4) dont les quatre composantes sont regroupées principalement dans le Front démocratique uni: les syndicats, les associations de jeunes et d'étudiants, les associations travaillant dans les townships, et l'Eglise.

Chacune de ces Composantes a adopté comme plate-forme politique la charte des libertés de l'ANC, vieille de vingt-cinq ans. Ce ralliement témoigne que des Sud-Africains sont de plus en nombreux à considérer l'ANC comme un gouvernement de rechange et explique l'échec des élections d'octobre 1988.

Le déploiement des forces de l'ordre dans les cités noires le jour du scrutin a amené M. Titus Mafolo, l'un des dirigeants de l'UDF recherché par la police, à parler d'"élections sous la menace des fusils (5)". Malgré une répression qui s'était intensifiée dans les mois précédents, son organisation a pu maintenir des structures opérationnelles minimales.

Un dirigeant de la province occidentale du Cap en fuite depuis deux ans, M. Johnny Issel, est sorti de la clandestinité le temps de donner l'opinion de son organisation sur le scrutin: "L'état de siège actuel est plus terrible que celui qui prévalait dans les années 60. Dans ces conditions, nos succès sont remarquables." Les organisations de masse, a-t-il ajouté, ne doivent pas passer dans la clandestinité, mais utiliser toutes les possibilités légales encore praticables (6). En accord avec cette stratégie, MM. Mohamed Valli, Murphy Morobe et Vusi Khanile, trois dirigeants de l'UDF qui s'étaient réfugiés au consulat américain après s'être échappés de prison en septembre, ont quitté leur asile et sont retournés ouvertement dans leur township.

Autre signe témoignant du changement de climat, les rencontres de plus en plus nombreuses entre des Sud-Africains et des représentants de l'ANC, en Afrique ou en Europe. En juillet 1987, à Dakar, seize membres de l'ANC et soixante et une personnes, pour la plupart des Blancs afrikaners, tinrent une réunion qualifiée d'"historique" pour discuter de la stratégie et de la tactique de l'ANC - y compris la lutte armée - et des contours d'une société libérée de l'apartheid. En 1988, des rencontres plus approfondies rassemblèrent successivement aux côtés de l'ANC des hommes d'affaires, le Natal Indian Congress, le chancelier de l'université du Natal et la Fédération nationale de football. La réunion d'octobre 1988 à Harare (Zimbabwe), avec M. Danie Craven, de la Fédération de rugby, a mis en lumière l'évolution de certains Afrikaners tenants de la ligne dure et leur quête désespérée d'une solution à la crise qui mine leur pays. La rencontre en RFA, en novembre, d'un autre groupe d'Afrikaners avec l'ANC et une délégation soviétique témoigna du recul de l'anticommunisme.

L'ANC et la lutte armée

Les consultations entre le quartier général de l'ANC à Lusaka (Zambie) et le mouvement démocratique de l'intérieur se sont aussi intensifiées, surtout après les mesures du 24 février 1988 interdisant à dix-sept organisations de se livrer à la moindre activité sans autorisation du ministre de la loi et de l'ordre et sommant le puissant Congrès des syndicats sud-africains (Congress of South African Trade Unions, COSATU) de ne plus se mêler de politique.

"L'Etat est allé si loin dans sa volonté de nous réprimer qu'il a presque effacé la démarcation entre action légale et action illégale, a déclaré l'un des porte-parole de l'UDF. Les gens pensent: "Si nous ne pouvons même pas prôner le boycottage des élections, autant parler directement au nom de l'ANC. S'il est même illégal de peindre des slogans sur des murs, alors nous pouvons prendre les armes. L'Etat lui-même fait de l'ANC une force décisive sur le plan intérieur (7).

Dans le mois précédant les élections municipales, les attentats à la bombe se sont succédé presque journellement. Mais la consolidation de l'Umkhonto we Sizwe (le bras armé de l'ANC) était perceptible depuis un an, ainsi qu'en ont témoigné de nombreux procès. Celui du commandant de l'ANC Ashley Forbes et de quatorze de ses camarades, dans la province occidentale du Cap, a révélé, outre l'emploi systématique de la torture, l'engagement de nouveaux secteurs de la société dans la lutte armée (8). La multiplication des contacts à l'intérieur comme le choix fait par de nombreux intellectuels blancs ou métis de rejoindre le combat du l'ANC consacrent la faillite politique du gouvernement, Dans un plaidoyer passionné contre les sanctions (9), M. Gavin Relly, de la société Anglo American, a dit combien la crise économique pèse sur cette évolution. Il fit remarquer que l'Afrique du Sud a un produit national brut par habitant limité à 2 000 dollars et qu'elle est devenue exportatrice de capitaux depuis le début des années 80. L'économie est dépendante de la vente de matières premières minérales, par définition non renouvelables. En l'an 2 000, le pays comptera 45 millions d'habitants, dont 5,5 millions de Blancs, et le nombre des Noirs vivant dans les zones urbaines passera à 20,7 millions, contre 8,5 millions en 1980.

On recense déjà, selon la COSATU, 6,5 millions de chômeurs (10). Le travail dans les mines, qui fournissent de gros contingents d'emplois, devrait se réduire: les nouveaux capitaux nécessaires pour maintenir et étendre les activités se sont taris. "Des centaines de milliers de personnes meurent de faim dans les bantoustans, des millions ne peuvent supporter les augmentations du prix des loyers, des transports, etc. des millions d'autres sont sans terre (11)", a déclaré récemment M. Thabo Mbeki, secrétaire à la communication de l'ANC. Un tel climat expliquerait que des milliers de jeunes, dont beaucoup appartiennent aux couches privilégiées, ont choisi de suivre les cours d'entraînement militaire de l'ANC.

En août 1988, cent quarante trois jeunes Blancs sud-africains, organisés par le mouvement End Conscription Campaign - qui depuis lors a été interdit, - ont publiquement refusé d'accomplir leur service militaire (12). Deux d'entre eux, MM. David Bruce et Charle Bester ont été condamnés à six ans pour refus de servir. A coup sûr, cette initiative sans précédent, venue des banlieues blanches jusque-là assoupies par les campagnes du Parti national, avait été encouragée par les succès militaires des forces cubaines et angolaises dans la province de Cunene, qui firent de nombreuses victimes parmi les soldats blancs de l'armée sud-africaine. De même, ce nouveau rapport de forces militaires devait contribuer aux négociations sur l'avenir de la Namibie (13).

Que l'ANC ait, au lendemain des élections municipales, renouvelé son exhortation à rendre les townships ingouvernables témoigne de l'âpreté de la lutte pour la conquête de l'autorité politique dans la communauté noire. Une lutte qui oppose les organisations du mouvement populaire démocratique, durement amputées de leurs chefs et de leurs moyens d'action, aux Centres de gestion mixtes (Joint Management Centres) mis en place par le gouvernement et qui, tout en restaurant les townships, casse les grèves des loyers et les boycottages des consommateurs. Pour l'instant, l'indépendance de la Namibie, ainsi que la libération de quelques personnalités politiques sous l'effet des pressions internationales, sont les principales victoires dont puissent faire état le mouvement démocratique, en guise de consolation pour les coups dramatiques que lui a portés la répression de l'an dernier. Un nouveau décor est planté, où l'on voit grossir les rangs de la résistance à l'apartheid et se restreindre ses moyens d'action légaux. Dans ces conditions, on ne peut exclure une intensification de la lutte armée.

Notes:
(1) Voir Alain Gresh, "L'élan retrouvé de la diplomatie sud-africaine", le Monde diplomatique, novembre 1988.
(2) M. Mandela, après avoir séjourné, à sa sortie de prison, dans une clinique de luxe où l'on constata qu'il souffrait de tuberculose, fut emmené dans un bungalow champêtre près de la prison Victor-Verster, où les autorités, lui ont offert la possibilité de recevoir des visites de sa famille sans aucune restriction - une concession personnelle qu'il a refusée.
(3) La population des bantoustans était exclue de la consultation.
(4) John Saul, "Class, Race and the Future of Socialisme", New Left Review, Londres, n° 160, novembre-décembre 1986.
(5) Weekly Mail, 28 octobre 1988.
(6) Southcan, Londres, vol. 3, n° 9, 26 octobre 1988.
(7) Southsan, Londres, op. cit.
(8) Guardian, 2 septembre 1988.
(9) Le 21 septembre 1988, devant le West German Institute of International Affairs.
(10) The Economist, 5 novembre 1988.
(11) Cité par Service of World Broadcast, BBC, Londres, 31 octobre 1988.
(12) Voir Dominique Vidal, "Objection de conscience: contre l'apartheid", le Monde diplomatique, septembre 1988.
(13) Victoria Brittain, "Cuba and Southern Africa", New Left Review, n° 172, novembre-décembre 1988.

L'écriture des retrouvailles

TRENTE années ont passé depuis le massacre de Sharpeville en Afrique du Sud, prélude à la naissance d'un mouvement de résistance de masse qui depuis lors n'a cessé de se renforcer, malgré la répression. Une contre-culture est née dans cette lutte incessante, soudant une communauté que le système d'apartheid n'a eu de cesse de diviser. Les romanciers accompagnent cette marche vers l'unité, où le passé et l'avenir se rejoignent.

Lors d'une réunion publique à Grenoble, en mai 1986, il fut demandé à la romancière sud-africaine Miriam Tlali si les écrivains noirs de son pays étaient condamnés à l'engagement. Et réponse, elle rappela la nature totalitaire du système de discrimination raciale mis en place à partir de 1948: le "national-christianisme" afrikaner vise à régir la vie du Noir dans tous ses aspects: sociaux, politiques, culturels, sexuels... Aussi, depuis quarante ans, l'apartheid et le combat dont il est la cible fournissent-ils aux romanciers noirs leur thème dominant.

En intitulant Third Generation son troisième roman (1987), Sipho Sepamla résume en deux mots la vision qu'on peut avoir de la production romanesque noire depuis 1948. De celle-ci se dégage en effet une histoire, qui s'articule sur trois générations.

Rolfes Reginald Raymond Dhlomo, Peter Abrahams et Es'kia Mphahlele appartiennent à la plus ancienne. Cueillis à froid par l'arrivée au pouvoir des Boers, ils voulurent sauver la mémoire d'une époque révolue et l'expérience d'un âge antérieur à l'apartheid, moins invivable, parfois glorieux; Peter Abrahams rédigea ses mémoires à trente-quatre ans, avec Je ne suis pas un homme libre, et Es'kia Mphahle à quarante ans, avec Au bas de la Deuxième Avenue. Rolfes Reginald Raymond Dhlomo écrivait en zoulou sur les grands rois zoulous: Ucetshwayo, son chef-d'oeuvre, parut en 1950 (1).

Suivit une traversée du désert qui correspond à la consolidation de l'apartheid, d'un massacre à l'autre : celui du 21 mars 1960 à Sharpeville inspira à Richard Rive son premier roman, Emergency; celui des écoliers de Soweto, en juin 1976, servit de thème à trois autres : Amandla, de Miriam Tlali, Retour à Soweto, de Sipho Sepamla (2), The Children of Soweto, de Mbulelo Mzamane. Le tournant de Sharpeville fut suivi d'une répression sans précédent. De 1960 à 1976, on peut parler de génération romanesque impossible. Les deux seuls auteurs à bâtir alors une oeuvre, Bessie Head et Alex La Guma, le firent en exil; la première partit au Botswana en 1964, le second à Londres en 1966. La jeunesse, condamnée à une école au rabais par la loi d'enseignement bantou de 1953, n'avait plus ni la formation intellectuelle ni les conditions matérielles requises pour l'écriture romanesque. Le temps pressait (3): aux jeunes qui glorifiaient leur couleur et revendiquaient le "pouvoir noir", la poésie et la nouvelle, armes plus légères que le roman, servirent alors de "cachette" et de "mégaphone", selon l'expression de Nadine Gordimer. Mais la révolte de 1976-1977 fournit une contre-culture de masse, dont se nourrirent aussitôt les futurs textes d'une renaissance romanesque.

A partir de 1979, deux des plus grands poètes des années 70, Sipho Sepamla et Wally Mongane Serote, se tournent vers le roman. D'autres rebelles de la "deuxième génération" font paraître, sur le tard, leur premier roman: Sipho Sepamla, Richard Rive, Don Mattera, Miriam Tlali, Lewis Nkosi, Ahmed Essop, Mewa Ramgobin, sont tous nés entre 1931 et 1936. Mais plus on avance dans la décennie, plus leurs cadets s'imposent: Mbulela Mzamane, Achmat Dangor, Boyd Makhoba, Njabulo Ndebele, Mtutuzeli Matshoba, sont nés entre 1948 et 1952: c'est la "troisième génération".

Comparé au théâtre, à la nouvelle et à la poésie, le roman gagne en durée ce qu'il perd en véhémence. Aussi est-il, depuis sa renaissance spectaculaire il y a dix ans, le mode d'expression d'une phase historique spécifique, marquée par la synthèse des campagnes de masse des années 50 reprises par le Front démocratique uni (United Democratic Front, UDF) (4) et la lutte clandestine des vingt années suivantes, que les états d'urgence réitérés depuis 1985 ont à nouveau imposée. Cette synthèse va à l'encontre de la logique raciste, car l'apartheid s'exerce à la fois dans l'espace et le temps: il sépare les hommes en zones "raciales" étanches et s'applique à isoler les générations noires les unes des autres, par la censure, l'exil, le meurtre, la prison. Or les romans des auteurs noirs d'aujourd'hui accompagnent au plus près la convergence des forces anti-apartheid - Congrès national africain (African National Congress, ANC), UDF, jeunesse, femmes, syndicats, confessions - qui, sur le plan politique et social, défient le régime depuis 1983. Les romanciers s'efforcent de rassembler en un seul passé continu la mémoire noire sectionnée.

Retour à Soweto, de Sipho Sepamla, réunit les vieux compagnons de Mandela des années 50 et les jeunes révoltés des ghettos d'aujourd'hui, les combattants de l'intérieur et ceux de l'exil, bourgeois et prolétaires, marxistes et nationalistes, hommes et femmes. Autre exemple: Muriel, la narratrice faussement ingénue de Entre deux mondes (5), de Miriam Tlali, entreprend un pèlerinage dans le temps, dans un chapitre central intitulé "Sophiatown"; elle revoit les manifestants de 1955, menacés de déportation: "Les gens s'étaient tous levés et chantaient, toutes races confondues, jeunes et vieux..." (lire page 23).

Cet épisode mérite qu'on s'y arrête. Avant que le régime afrikaner n'asseye son pouvoir, le pays comptait deux foyers de création culturelle foisonnante: Sophiatown, banlieue de Johannesburg, et le Sixième district, au centre du Cap. Leur réussite, fondée sur la vie non raçiale, était intolérable pour la dictature blanche. A partir de 1955, les deux cent mille habitants de Sophiatown furent expulsés vers ce qui allait devenir Soweto; fondée en 1905, rasée en 1962, Sophiatown fit place aux villas d'un faubourg blanc rebaptisé... Triomf.Quant au Sixième district, déclaré "zone blanche" en 1965, il fut rasé en 1970.

A la recherche du temps volé

TRENTE ans après Peter Abrahams et Es'Kia Mphahlele, Richard Rive (décédé en juin dernier) et Don Mattera, respectivement de douze et seize ans leurs cadets, renouent avec la tradition des mémoires pour se réapproprier et faire revivre, l'un le Sixième district dans Buckingham Palace (1986), l'autre Sophiatown, dans Gone with the Twilight (1987).Du vieux quartier métis du Cap, Richard Rive - lui-même métis écrit : "Ce n'était pas seulement un lieu; c'était une communauté." A la recherche d'un temps et d'un espace perdus, volés à leur communauté, ces romanciers de la "deuxième génération" puisent dans le rappel de leur adolescence, avant l'apartheid, les matériaux pour bâtir l'avenir sans apartheid. Contre l'étouffoir afrikaner, la mémoire est une arme et le romancier joue alors un rôle majeur.

Par son rythme et sa longueur, le genre romanesque, mieux que la poésie ou la nouvelle, permet au souvenir de ressusciter une réalité que l'apartheid s'est acharné à détruire. En dix ans, le roman des Noirs est devenu la voix d'un peuple qui retrouve son unité, qui veut se retrouver uni. Quand Durban sera libre de Mewa Ramgobin (6) s'achève sur la réconciliation d'un père avec son fils, éborgné par la balle d'un policier en 1976 à Soweto: deux générations font cause commune, sous les couleurs de l'ANC. Traitant le même thème en sens inverse, le premier roman de Sipho Sepamla, The Root is One ("Racine commune"),explore le conflit entre un jeune Noir et son père indicateur.

Nul n'a poussé ce travail de réappropriation de l'unité du peuple et de son histoire plus loin qu'Alex La Guma dans l'Oiseau meurtrier, son dernier roman (7). Grâce aux réminiscences d'un très viel Afrikaner, qui viennent ponctuer le récit, l'auteur rend au peuple noir sa mémoire occultée: en un court roman fourmillant de personnages et de péripéties, il réussit le tour de force de retracer toute l'histoire sud-africaine, depuis celle des premiers habitants du pays, presque tous exterminés dès l'arrivée des Boers, jusqu'à la résistance des villages noirs condamnés à la déportation par l'apartheid, en passant pas les guerres "cafres" et anglo-boers.

Le thème de l'unité d'un peuple africain soudé par son histoire millénaire est repris, sur le mode incantatoire, dans Alexandra, mon amour, ma colère, de Wally Mongane Serote : "Le Mouvement est... aussi vieux que la tombe du premier San ou du premier Khoikhoi abattu par une balle tirée d'un navire venu mouiller en rade du Cap pour établir un port d'escale. Le Mouvement est aussi jeune que les pierres ou sa vie qu'on jette contre les hommes armés qui croient en Dieu et fusillent"; ancien chantre d'une idéologie hostile à toute forme de collaboration avec les "libéraux" blancs, Wally Mongane Serote a rejoint, en exil, l'ANC dont la philosophie non raciale prône l'union de tous les combattants; le poète de la Conscience noire est devenu le romancier de l'unité. A l'image de son oeuvre, son itinéraire politique incarne l'unité des forces, des mémoires et des luttes dont le roman des Noirs, depuis dix ans, se veut l'un des outils.

A l'évidence, l'impact de l'apartheid sur le roman ne s'est pas limité à lui imposer un thème exclusif; il en a déterminé l'existence même, en tant que genre. Mieux: il a commandé le choix des formes et des figures.

On l'a vu pour l'Oiseau meurtrier au niveau du mode narratif, où les retours en arrière ponctuant le récit ont pour effet de rabouter les périodes d'une histoire autochtone jusqu'alors sciemment morcelée par les idéologues de l'apartheid. En Afrique, il. est vital de garder le contact avec les ancêtres, dépositaires du passé, et tout autant de l'avenir. Dans les Résistants du Cap, d'Alex La Guma, au moment de mourir sous la torture, l'un des combattants renoue avec eux : "Uya kuhlasela-pi na? Où donc dorénavant livreras-tu bataille?... Wahlula amakosi! Tu as conquis les Rois. Loin, très loin, ses ancêtres se rassemblaient à l'horizon brumeux; leurs lances étincelaient. Une forme se dégagea de la brume scintillante et vint le toucher. Son esprit appela "Mère!". Alors, de l'horizon, monta l'écho précipité de pas frappant la terre." Il y a là plus que la traditionnelle vision rétrospective d'un homme à l'agonie; de la jonction avec le passé dépend l'issue de la bataille de l'avenir: le retour à la terre-mère - l'espace des ancêtres signale la reconquête d'une unité historique.

Le même souci pousse les romanciers à tirer parti de la diversité des langues d'Afrique du Sud, tantôt pour représenter le cloisonnement paralysant imposé par l'apartheid, tantôt pour souligner, à travers le mélange linguistique, la solidarité qui transcende la "barrière de couleur".

Le lecteur assiste à une guerre des signes entre les figures de l'apartheid et les contre-figures de la résistance. Le thème n'est pas le seul outil littéraire dont l'auteur se serve pour mener son combat: il se bat à tous les niveaux de la pratique romanesque. La simple division du récit en chapitres, dans l'Oiseau meurtrier, donne une puissante image du principe d'apartheid: de même que celui-ci veut enfermer chacun dans la prison d'un monde clos coupé des autres, de même les chapitres passent sans transition d'un village noir à un bourg afrikaner ou à un pavillon de banlieue anglophone, jusqu'à l'heure de la libération, en fin de récit, où le jeune héros réunit dans le cadre d'un seul et même chapitre ces trois mondes séparés. L'utilisation contrastée du dialogue et du monologue intérieur relève du même combat contre l'isolement systématique des communautés: le voyageur de commerce anglophone tient deux discours, l'un, tout en amabilités, à usage externe dans le cadre de son pseudo-dialogue avec les notables afrikaners; l'autre, vulgaire et assassin, monologue à usage purement interne. Comment mieux peindre et dénoncer l'inhumanité et l'hypocrisie de cette société compartimentée?

Le romancier noir fait voler les murs en éclats. Il rétablit la communication : avec les ancêtres, entre les combattants de l'ombre, d'une génération à l'autre, entre le passé et l'avenir. Le texte tisse des réseaux, établit des contacts, rassemble, unit. Telle est l'ambition de la plupart des oeuvres : transformer le puzzle de l'apartheid en un véritable tissu social.

L'engagement loin d'être un obstacle à la création littéraire, en est ici le principal moteur. "La seule chose qu'un écrivain ait à comprendre, précise l'écrivain et critique littéraire Njabulo Ndebele à propos de l'Afrique du Sud, c'est que son véritable engagement politique dépend de l'engagement qu'il prend de répondre aux exigences de son art (8)." Parce qu'ils sont pleinement engagés, Alex La Guma, Miriam Tlali, Sipho Sepamla, pour ne citer qu'eux, pensent à exploiter toutes les composantes de l'art romanesque.

Notes:
(1) Voir Nadine Gordimer, "Vivre dans l'interrègne", dans le Geste essentiel, Plon, Paris, à paraître en octobre 1989, pp. 200-201.
(2) Voir le Monde diplomatique, mai 1986, p. 34.
(3) Cf. Jacques Alvarez-Péreyre. "Le temps presse, homme noir", le Monde diplomatique, février 1983.
(4) Le Front démocratique uni, créé en août 1983, est pratiquement frappé d'interdiction depuis le 27 février 1988. Les organisations de résistance se sont regroupées en une autre alliance informelle, à l'approche des échéances législatives: le Mouvement démocratique de masse.
(5) Muriel at Metropolitan, Ravan Press, Johannesburg, 1979. A sa parution, le livre fut interdit pendant quelques mois.
(6) Lire les extraits de ce roman dans le Monde diplomatique, octobre 1987.
(7) Lire les extraits dans le Monde diplomatique, septembre 1986.
(8) "Turkish Tales and some Thoughts in South African Fiction", in Staffrider, vol. 6, n° 1, Johannesburg, 1984.

"Pretoriastroïka" en Afrique du Sud (1989)

L'AFRIQUE du Sud est-elle sur la voie du changement? M. Frederik Willem De Klerk, "FW", le nouvel homme fort du pays, va-t-il respecter le mot d'ordre de sa campagne électorale : "réforme"? Déjà on compare "FW" à "Gorby" : "La glasnost de Frédérik De Klerk (...) mais le nouveau président sud-africain aura-t-il la fermeté de Gorbatchev?" (The Weekly Mail, hebdomadaire d'opposition, 15 septembre); la presse afrikaner proche du Parti national au pouvoir a lancé le slogan de la "Pretoriastroïka" (Beeld, 17 septembre). Le nouveau président s'est donné cinq ans pour changer le pays, mais il devra sans doute aller plus vite s'il ne veut pas que les pressions étrangères se renforcent. "Frederik De Klerk espère que les sanctions s'allégeront s'il nomme un ministre noir au gouvernement, mais la véritable réforme consistera par exemple à autoriser les organisations interdites et de leur rendre leurs leaders" (The Weekly Mail, 15 septembre). Une attitude générale, non de confiance mais de "wait and see", s'est installée alors que, dans les milieux hostiles à l'apartheid, certains restent persuadés que le changement n'est pas pour demain et qu'il ne passera pas par "FW" : "Il se vend comme un libéral mais il n'est pas mieux que ses prédécesseurs" (Sowetan, 19 septembre).

A l'issue de l'élection du 6 septembre, l'ANC, l'organisation nationaliste en exil, a réagi de manière similaire à M. Frederik De Klerk en déclarant que "les résultats montraient qu'une large majorité de Blancs sud-africains voulaient le changement. 25 % des électeurs se sont quand même prononcés pour l'extrême droite (le Parti conservateur)". "Le pourcentage est faible, le Parti conservateur a atteint son plafond de popularité, le parti de Frederik De Klerk n'a plus peur de l'extrême droite" (Vrye Week Blad, hebdomadaire d'opposition, 8 septembre). Une extrême droite qui accuse le président sud-africain d'avoir capitulé sous la pression des radicaux. 70 % des Blancs qui votaient le 6 septembre se sont en effet prononcés pour les deux partis favorables, durant leur campagne, au changement : le Parti national, au pouvoir depuis 1948, qui rompait ainsi avec sa précédente politique fondée sur la "sécurité" (des Blancs), et le Parti démocrate (la "gauche" parlementaire) qui souhaite donner le droit de vote aux Noirs : "Les Blancs ont compris que la protestation des Noirs était une raison pour plus de changement, pas pour plus de sécurité" (The Weekly Mail, 15 septembre).

La peur d'un éventuel pouvoir noir est toujours vive. Les Sud-Africains savent qu'aujourd'hui ils doivent ouvrir une ère de négociation avec les dirigeants noirs s'ils veulent éviter le chaos. "Frederik De Klerk a créé une nouvelle équipe de choc pour la négociation", titrait le quotidien progouvernemental The Citizen (18 septembre) à l'annonce de la constitution du nouveau gouvernement. Négociation? Mais avec qui? Qui sont les véritables dirigeants de la communauté noire, métisse ou indienne? L'ANC en exil? Les organisations interdites comme l'UDF? Les syndicats comme le COSATU? "Une des priorités du nouveau gouvernement va être d'identifier et de choisir les leaders noirs avec qui s'asseoir à la table des négociations" (Citizen, 19 septembre).

La libération de M. Nelson Mandela est une étape essentielle vers des réformes. Pour le grand quotidien indépendant The Star (18 septembre) "c'est une question de semaines, la libération de Mandela est en tête de l'ordre du jour, et le gouvernement pourrait tâter le terrain en libérant auparavant d'autres responsables de l'ANC". Le message de l'opposition est clair : libération de M. Nelson Mandela et de tous les prisonniers politiques mais surtout fin de l'état d'urgence en vigueur depuis juin 1986. M. Frederik De Klerk semble l'avoir compris en autorisant les grandes marches pacifiques du Cap le 13 septembre dernier et de Johannesburg deux jours plus tard. Des milliers de Sud-Africains dans la rue chantant, brandissant des drapeaux de l'ANC et des organisations politiques interdites, cela ne s'était pas vu depuis les années 50. "La marche de ces Sud-Africains de toutes les couleurs doit rester pour l'histoire comme l'amorce du changement" (Vrye Week Blad, 15 septembre). "Ce sont les combats quotidiens du peuple qui ont amené notre pays à entrer dans une phase de transition" (New Nation, proche de l'opposition noire, 15 septembre). Si les analyses divergent un peu, le sentiment est partout le même : "Frederik De Klerk, le monde, l'Afrique du Sud vous regardent, vous devez remplir vos promesses."

Acculé au changement, le pouvoir blanc joue ses atouts (1990)

Les signes de détente se multiplient en Afrique du Sud. L'ANC a pu tenir un grand meeting à Soweto. Le président De Klerk vient de rencontrer M. Nelson Mandela. La pression du mouvement de résistance au pouvoir blanc, toujours plus combatif, a contraint à de nombreuses concessions le gouvernement de Pretoria qui espère ainsi desserer l'étau de la révolte intérieur et des sanctions internationales. Pourtant, entre les aspirations de la majorité noire et les réformes envisagées, les divergences restent fondamentales, laissant planer bien des incertitudes.

En quelques mois, une cascade d'événements a bouleversé les données du problème sud-africain. Les relations entre le régime blanc et la majorité noire sortent d'une longue impasse. Mais le rapport de forces reste instable, chacune des deux parties a ses atouts et ses points faibles, et nul n'oserait risquer un pronostic sur la rapidité et l'ampleur des changements. L'une des grandes inconnues est l'issue de la lutte qui se livre au sein du Parti national au pouvoir et entre ce parti et le tout-puissant appareil militaire. Le Congrès national africain (African National Congress, ANC) et le Parti national de M. Frederik De Klerk se sont engagés à élaborer un règlement négocié. Ainsi, comme d'autres luttes de libération, celle des Noirs de l'Afrique du Sud se terminerait autour d'une table de négociations. Cette évolution marque un net infléchissement du pouvoir blanc, qui posait comme préalable à tout dialogue que l'ANC renonce publiquement à la violence.

En 1988, alors que des pourparlers indirects s'esquissaient, Pretoria manifestait encore sa réticence à s'engager dans cette voie en bombardant trois capitales de l'Afrique australe durant la visite d'une mission de bons offices du Commonwealth. Un tel sabotage par les militaires est aujourd'hui improbable, malgré l'opposition résolue de l'extrême droite à tout abandon de l'apartheid. L'acte raciste de Baren Strydom, cet ancien policier qui tua le 15 novembre 1988 avec le sourire sept passants dans les rues de Pretoria, ou le matraquage des passants par les forces de l'ordre lors d'une manifestation pacifique de femmes au mois d'août dernier, illustrent le désespoir d'une société blanche qui se sent piégée.

Car le grand dessein du maintien de la domination blanche mis en place par le Parti national à son accession au pouvoir en 1948 a finalement échoué (1). Il y a vingt-cinq ans, le ministre des affaires indigènes Hendrik Verwoerd, qui allait devenir premier ministre, parlait de la loi sur l'éducation bantou comme d'un moyen d'"enseigner aux indigènes dès leur enfance qu'ils ne peuvent espérer l'égalité avec les Européens". Aujourd'hui, le Parti national lui-même admet qu'il faut en finir avec l'apartheid, et les ministres multiplient les contacts avec M. Nelson Mandela, le dirigeant emprisonné de l'ANC, ancien "terroriste" soudainement promu homme d'Etat.

Les changements auxquels on assiste ont une triple explication. Alors que la répression des années 60 avait réussi à démanteler l'opposition, celle qui fut menée au milieu des années 80 n'a pas atteint son but, malgré l'arrestation de dizaines de milliers de personnes. Le mouvement de résistance à l'apartheid a puisé une nouvelle force dans la lutte contre la mise en place, en 1984, des trois Chambres au Parlement, où les Blancs, les métis et les Indiens avaient une représentation séparée. En outre, la presque totalité de l'opposition à l'apartheid s'est plus ou moins unie derrière l'ANC - à l'exception du mouvement Inkatha du chef Buthelezi et de petits groupes adeptes du pouvoir noir. Des fractions très conservatrices de la société noire et de la classe des entrepreneurs qui a prospéré sous l'apartheid se sont aussi ralliées.

Ainsi le congrès des chefs traditionnels tout comme la Fédération nationale africaine des chambres de commerce sont allés à Lusaka rencontrer l'ANC (2). Même certains dirigeants de bantoustans, comme ceux du Kaugwana, du Lebowa et du Transkei, ont cessé de collaborer à la politique de démantèlement de l'Afrique du Sud et se sont rapprochés de l'ANC (3). De son côté, la direction du Parti national est passée, après bien des soubresauts, des mains de M. Botha à celles d'un politicien bien plus habile, M. De Klerk.

Un élément déterminant dans cette marche en direction du réalisme semble avoir été le document sur d'éventuelles négociations, rédigé en avril 1989 par M. Nelson Mandela. Ce texte, qui n'a pas été rendu public, a été discuté entre le dirigeant noir et M. Botha quelques semaines avant que celui-ci n'abandonne le pouvoir. Selon des sources proches de l'ANC, il correspond dans les grandes lignes à la déclaration de Harare adoptée par l'organisation en juillet 1989 et entérinée par l'Organisation de l'unité africaine, le mouvement des non-alignés et la plupart des pays du Commonwealth, avant d'ête débattue aux Nations unies à la mi-décembre. Ce texte visait à court-circuiter les plans mis en avant par divers médiateurs depuis 1988, en particulier par le gouvernement britannique et par certains groupes religieux (4).

Les conditions posées à l'ouverture de négociations sont les mêmes que celles mises en avant par le Front démocratique uni (United Democratic Front, UDF) quatre ans plus tôt, au sommet du Commonwealth à Nassau, en 1985: libération de tous les prisonniers; fin de l'état d'urgence; légalisation des organisations politiques; fin des procès et des exécutions.

"Quatre pas vers la démocratie"

DURANT les quatre années de confrontation qui ont suivi, le gouvernement de Pretoria n'a satisfait aucune de ces dispositions. Le démantèlement des structures des forces de sécurité en novembre 1989 montre cependant la volonté du président De Klerk de se dégager de l'emprise des militaires, et seul le temps dira s'il est réellement déterminé à continuer dans cette voie. Par contre, la réforme tant saluée du "petit apartheid" - ouverture des plages et de quelques zones résidentielles aux Noirs - entérine des faits accomplis: les lois étaient déjà systématiquement violées, et leur abolition n'entraîne pas d'innovation; le Mouvement démocratique de masse (MDM), qui s'est substitué à l'UDF, soumis à de drastiques restrictions, avait déjà engagé avec succès, dès le mois d'août, une campagne de remise en cause de l'apartheid dans les hôpitaux, sur les plages et dans d'autres lieux publics. Le document d'Harare a permis de faire avaliser par la communauté internationale deux principes-clefs: l'Afrique du Sud sera un Etat unifié et démocratique; les négociations porteront sur la création d'un nouvel Etat et non sur une simple réforme de l'apartheid. Pour M. Joe Slovo, secrétaire général du Parti communiste, "la question n'est pas de savoir s'il faut engager des discussions, mais de déterminer leur objet". "Une fois acquis le principe de la majorité, précise-t-il, nous pourrons débattre de nombreux points, en particulier des mécanismes constitutionnels nécessaires pour sauvegarder les droits des citoyens à leur langue, à leur culture, à leur religion, des libertés politiques et d'expression, etc. "

M. De Klerk n'accepte pas de tels prémisses, qui entraîneraient la fin du pouvoir blanc, et il propose l'élaboration d'une Constitution qui maintiendrait les "droits des groupes", en fait les privilèges d'une minorité. Une position assez similaire est défendue par les puissants hommes d'affaires blancs qui ont rencontré l'ANC à Lusaka. Elle se trouve résumée dans les fameux "quatre pas vers la démocratie" popularisés par M. Harry Oppenheimer, l'ancien président des deux plus importantes sociétés sud-africaines, Anglo-American et De Beers (5): égalité devant la loi mettant fin à tout le système juridique du "petit apartheid", meilleure éducation pour les Noirs; extension de la propriété; développement des petites entreprises et de l'économie informelle noires. Ces suggestions, comme celles de M. De Klerk, visent à diminuer la pression politique à l'intérieur du pays et à éloigner la menace des sanctions internationales.

Le Royaume-Uni et les autres puissances occidentales impliquées dans les discussions préliminaires tentent de promouvoir ces principes pour minimiser le rôle de l'ANC et du Mouvement démocratique de masse, dont ils trouvent les dirigeants trop radicaux. Face à cette société sud-africaine minée par de fortes divisions entre riches et pauvres (6) et où le Parti communiste est en plein essor, la priorité pour l'Occident reste d'obtenir la fin de la lutte armée menée par l'ANC et l'exclusion du PC. Pour cela, il faut promouvoir d'autres groupes politiques n'appartenant pas au Mouvement démocratique de masse, ou issus des bantoustans, pour encourager l'idée de négociations multilatérales. Lors d'un congrès du Parti national dans le Transvaal, le ministre du développement constitutionnel, le Dò Gerrit Viljoen, dénonçait "un malentendu fondamental suivant lequel il n'y aurait que deux parties face à face, le gouvernement et les organisations les plus radicales (7)".

La volonté du gouvernement de M. De Klerk de se plier aux pressions internationales a été démontrée au mois d'octobre 1989 par la libération - impensable il y a seulement quelques mois - de sept dirigeants de l'ANC, y compris M. Walter Sisulu, ancien secrétaire général de l'organisation. M. Mandela a été associé à la décision, il a rencontré plusieurs ministres ainsi que ses compagnons avant leur élargissement. Il a même reçu, pour rassurer Pretoria, M. Japhet Masemola, le dirigeant du Pan African Congress, une organisation à la rhétorique radicale. M. Mandela lui-même devrait bientôt devenir un homme libre.

La libération sans conditions des hommes les plus violemment dénoncés par la propagande officielle s'inscrit dans une tentative désespérée, mais réussie, du président De Klerk pour rassurer la communauté internationale et éviter ainsi des sanctions supplémentaires. Le fait qu'il ait réservé la primeur de l'information à Mme Thatcher, à quelques jours de l'ouverture du sommet du Commonwealth de Kuala-Lumpur, éclaire bien sa stratégie. Ces mesures de grâce, ainsi que le retrait des troupes sud-africaines de Namibie, ont aussi joué un rôle important dans le rééchelonnement, à des conditions très favorables, de plus d'un tiers de la dette sud-africaine, évaluée à 21 milliards de dollars.

Fractures à l'intérieur du régime

LES négociations sur la dette ont été tenues secrètes, au point que certains responsables canadiens et australiens, qui comptaient utiliser l'argument du rééchelonnement pour obtenir des réformes de Pretoria, ont été pris de court par la décision. Privée d'investissements de capitaux à long terme depuis 1985, alors que ses déboursements nets sont évalués pour cette période à 9 milliards de dollars, l'Afrique du Sud avait désespérément besoin d'un accord avec la communauté financière internationale, et elle a décidé d'en payer le prix. L'absence de restrictions imposées aux dirigeants libérés, le fait qu'ils aient pu s'adresser à 80 000 personnes à Soweto durant la première manifestation légale de l'ANC depuis 1960, contrastent avec la tactique suivie jusque-là. Ainsi, M. Govan Mbeki, un autre dirigeant de l'ANC libéré en 1988, s'était vu interdire toute activité politique. Pourtant, M. De Klerk n'a pas obtenu de concessions en échange de sa "mansuétude". Dans tous leurs discours et dans leurs entretiens avec les médias, M. Sisulu et ses compagnons ont insisté sur la nécessité de poursuivre la lutte armée jusqu'à la fin de l'apartheid et sur leur fidélité au principe "un homme, une voix".

Le libéralisme du pouvoir connaît de sérieuses limites. Sept cents personnes sont interdites d'activités politiques, parmi lesquelles le fils de M. Sisulu, M. Zwelakhe Sisulu, directeur du journal The New Nation, soumis à de sévères restrictions: pointage deux fois par jour au commissariat, assignation à résidence dès la tombée de la nuit et vexations diverses de la police en novembre 1989. Le gouvernement a même tenté de fermer son journal. Ce contrôle total sur les faits et gestes des individus, parfois plus difficile à supporter que la prison, peut aussi avoir de plus dramatiques conséquences: plusieurs personnes "sous contrôle" ont été victimes de tentatives d'assassinat, deux ont été tuées en 1988.

Tous ces crimes sont restés impunis, comme ceux commis par des escadrons de la mort, régulièrement dénoncés par les défenseurs des droits de l'homme en Afrique du Sud. En novembre 1989, les deux anciens policiers Almond Nofomela et Dirk Coetze ont révélé à l'hebdomadaire afrikaaner Vrye Weekblad leur participation à ces commandos et à des opérations contre des membres de l'ANC et des opposants à l'apartheid, aussi bien en Afrique du Sud qu'à l'étranger: c'était la première reconnaissance officielle de ce terrorisme d'Etat (8).

Ces déclarations ont aussi mis en lumière les fractures qui minent les institutions les plus sûres du régime, préfigurées il y a trois ans, sur le plan politique, par la défection du Parti national de personnalités telles que l'ancien ambassadeur à Londres, le Dr Denis Woral, qui a formé le Parti démocratique. Le lancement de l'hebdomadaire d'opposition Vry Weekblad fut un autre signe, d'autant plus inquiétant pour le pouvoir que le journal paraissait en afrikaans, ce qui ne l'a pas sauvé de multiples tracasseries exercées sous le couvert de l'état d'urgence.

Cette fragmentation de l'establishment se manifeste maintenant au grand jour. Ainsi le lieutenant de police Gregory Kockman a dénoncé ses collègues comme des "chiens fous" à la suite du matraquage de passants lors d'une manifestation pacifique en août 1989 et a tenté de former un syndicat professionnel. La campagne de refus de la conscription (End Conscription Campaign), contre l'engagement sud-africain en Angola et en Namibie, entamée en 1986, a eu des résultats importants dans la communauté blanche, puisque 500 jeunes ont refusé de partir.

C'est aussi un officier des forces armées qui a fait la "une" d'un journal de Johannesburg en déclarant que les forces de l'UNITA de M. Jonas Savimbi se livraient au trafic illégal de l'ivoire sur une grande échelle. Le colonel Jan Breytenbach, du prestigieux bataillon de parachutistes qui a combattu aux côtés de l'UNITA, a révélé cette affaire après que ses supérieurs eurent refusé d'ouvrir une enquête.

La vigueur de ces secousses est à la mesure de la ténacité des organisations d'opposition. Le Mouvement démocratique de masse a tenu sa conférence nationale sur le thème de la démocratie à la fin de l'année 1989. Cette réunion, interdite par les autorités en 1988, a marqué un nouveau tournant, à la fois par l'ampleur des forces qu'elle a regroupées autour du document d'Harare et par l'incapacité du régime à répondre à l'attente d'une telle mobilisation pour exiger l'établissement d'un Etat démocratique.

Notes:
(1) Lire Harold Wolpe, Race, Class and the Apartheid State. James Currey, UNESCO, Londres, 1988.
(2) Cf. Victoria Brittain, "L'ordre intérieur, priorité du gouvernement sud-africain", le Monde diplomatique, février 1989.
(3) Cf. The Times,Londres, 27 octobre 1989.
(4) Southcan, Londres, vol. IV, N° 48, 17 novembre 1989.
(5) Déclaration au Forum de l'économie mondiale, Davos, janvier 1989.
(6) Francis Wilson et Mamphela Ramphele, Uprooting Poverty, Norton, New-York, 1989.
(7) Sowetan, Johannesburg, 24 octobre 1989.
(8) Weekly Mail, Johannesburg, 20 octobre 1989; Guardian, Londres, 22 et 24 octobre 1989.

Les réformes en Afrique du Sud à l'aune du capitalisme (1990)

DÉFINIR les contours d'une Afrique du Sud débarrassée de l'apartheid, telle sera l'objet des négociations entre l'ANC et le gouvernement de Pretoria, dans les prochains mois. De durs affrontements sont à prévoir, car la réduction des énormes inégalités sociales dont les Noirs sont les principales victimes va se heurter à la volonté de la minorité blanche de sauvegarder ses privilèges et son emprise sur l'économie.

La légalisation du Congrès national africain (ANC), du Congrès panafricaniste (PAC) et du Parti communiste sud-africain comme la libération de M. Nelson Mandela ont fait basculer la situation politique.

Le président De Klerk a pris un sérieux virage le 2 février dans la conduite du Parti national au pouvoir. Ne citant pas une seule fois son fameux "plan de cinq ans", présenté en août dernier à la veille des élections et dans lequel il proposait un dispositif institutionnel destiné à "sauver la nation afrikaner", il a ainsi résumé le nouvel objectif: "Une Constitution nouvelle et démocratique, l'instauration du suffrage universel, l'absence de toute domination, l'égalité devant une justice indépendante, la protection des droits des minorités et des personnes, la liberté religieuse, une économie saine fondée sur la libre entreprise..."

Le gouvernement a accepté que les Sud-Africains de toutes races forment une nation dans un pays indivis, et qu'ils jouissent d'une citoyenneté égale et entière, précisait peu après M. Guerrit Viljoen ministre du développement constitutionnel. Le numéro deux du régime, celui qui fut président du Broederbond - la société secrète afrikaner, laboratoire de la politique du Parti national - affirma que, dans dix ans, aucun parti ne serait plus seul au pouvoir mais que l'Afrique du Sud serait gouvernée par une coalition où le Parti national jouerait un rôle, sans la contrôler.

Selon le plan de cinq ans déjà enterré, la protection des "droits des groupes" n'était pas négociable, car la communauté blanche devait être en mesure de conserver un veto dans les "affaires générales" et, pour cela, le système constitutionnel ne devait donner à aucun "groupe" plus de poids qu'à un autre. Le passage, le 2 février, au principe de la "protection des droits des minorités", présenté, lui comme négociable, marque un tournant capital favorisant le rapprochement des points de vue. Il est allé de pair avec la double affirmation que seule une charte des droits offrira les garanties voulues, et que la protection des minorités ne saurait contredire d'aucune manière celle des "droits individuels". M. Viljoen précisera que le sort des lois de classification raciale et de ségrégation résidentielle est ainsi en question.

Les dirigeants de Pretoria semblent avoir tiré les leçons des événements de Rhodésie et de Namibie: mieux vaut se lancer dans la négociation en position de force que de s'y trouver acculé après des années de guerre; mieux vaut reconnaître qu'au bout du compte des négociations sont inévitables, tout comme l'avènement du règne de la majorité, et choisir dès à présent une stratégie d'alliance multiraciale, du type de l'Alliance démocratique de la Turnhalle (DTA) en Namibie, pour se donner les chances de conserver le maximum de pouvoir. Ayant ainsi admis l'inévitable, les autorités blanches peuvent s'atteler à accumuler les garanties qui réduiront la marge de manoeuvre de leurs héritiers à la tête du pays: "Nous essayons maintenant d'assurer qu'aucun gouvernement futur n'ait le pouvoir que nous avons eu", avouait un responsable de la sécurité (1).

Cette "option DTA" (2) représente pour le Parti national le moyen de se doter d'une base qu'il n'a pas dans la communauté noire. Une fois que l'état d'urgence sera levé et la situation politique "normalisée", les négociations seront proches, et alors la voie sera ouverte au ralliement de secteurs qui jusque-là refusaient de s'aboucher avec le pouvoir blanc. M. De Klerk a d'ailleurs assuré M. Gatsha Buthelezi, chef du Kwazulu, tout comme les autres chefs de bantoustans, les conseillers municipaux et tous les partis représentés au Parlement tricaméral (où les députés métis et indiens siègent en deux chambres séparées), que tous auraient "leur place dans le processus de négociation".

Le ciment de l'alliance avec la bourgeoisie noire sera le libéralisme économique et une stratégie de "black empowerment", visant à renforcer le pouvoir économique des Noirs. Ce sera le maintien des intérêts déjà acquis au travers de toutes les structures d'apartheid, pour près de 500 000 fonctionnaires noirs et leurs clientèles, pour la chefferie en place dans les zones rurales. Et un programme de relance économique sur des bases assainies, se fondant sur l'initiative privée. Mais cette politique se heurte à bien des obstacles: M. Mandela n'a-t-il pas passé sa première nuit d'homme libre à Johannesburg chez le milliardaire noir Richard Maponya? Le responsable de la division de l'or à l'Anglo American M. Clem Sunter, a déclaré au terme dé trois heures de conversation avec M. Mandela qu'il n'était pas du tout pessimiste quant à l'avenir d'une Afrique du Sud où ce dernier jouerait un rôle (3). La NAFCOC (chambre de commerce noire) entretient de bonnes relations avec l'ANC, et la privatisation n'a pas encore convaincu un grand nombre qu'elle serait la voie royale pour réduire les inégalités.

Face à ce tournant du Parti national beaucoup s'inquiètent de savoir si "M. De Klerk est capable d'entraîner le Parti national et les Afrikaners à ses côtés (4)". Comment va réagir le "ventre mou" du Parti national, soumis aux coups de boutoir de l'extrême droite, pour le coup réunifiée? Nul ne sait encore. Ce que sait par contre l'ANC. c'est que. pris à contre-pied par les initiatives rapides de M. De Klerk, il doit revoir complètement sa stratégie pour affronter sans délai tous les problèmes à la fois: sa réorganisation, la construction d'une base solide, comme la définition du contenu qu'il convient de donner à la vision d'une nouvelle Afrique du Sud "démocratique, unitaire et non raciale".

L'ANC est aidé dans sa tâche par les nombreux contacts qu'il a eus depuis des années avec tous les secteurs de la société sud-africaine. En outre, le Parti communiste sud-africain, connu pour son stalinisme, et qui a fourni à l'ANC son ossature organisationnelle et ses critères idéologiques, vient de se rallier spectaculairement à la perestroïka en se prononçant vigoureusement contre le parti unique, "raccourci vers la tyrannie politique", pour "une démocratie multipartite, une démocratie d'organisation, de parole, de pensée, de presse, de mouvement, de résidence, de conscience et de religion". Cela ne signifie pas qu'à l'intérieur de l'ANC l'ajustement idéologique ira sans problème, ni que, entre les bastions communistes du mouvement ouvrier, fortement attachés à une perspective socialiste, et un ANC soucieux de garantir à la fois les droits des travailleurs, la croissance et la productivité, l'entente sera aisée.

Au-delà de ses propres rangs et de ceux du Mouvement démocratique de masse (MDM), l'ANC doit en passer par l'établissement d'un modus vivendi avec M. Gatsha Buthelezi, allié des milieux d'affaires dans le combat contre les sanctions, farouche partisan du libéralisme économique et leader tribal... à la tête du mouvement zoulou Inkatha. La paix au Natal, où des affrontements meurtriers déchirent la communauté noire, est, en effet, une condition nécessaire à l'instauration d'un "climat" de négociation Mais l'unité suppose aussi une entente avec la tradition "africaniste", qui se, place sans nuances dans une optique essentiellement anticolonialiste, et donne toute priorité à la "restitution de la terre" (les Blancs, qui représentent 13,5 % de la population, possèdent 87 % des terres, y compris les bantoustans). Le pivot du front uni devrait être à cet égard l'abrogation complète du Land Act, qui régit le système des bantoustans, et du Group Area Act, qui interdit aux Noirs de résider dans les zones blanches. L'ANC, qui exige le démantèlement complet du système des bantoustans, a rallié à son point de vue une fraction importante des chefs noirs traditionnels - et même des chefs de bantoustans comme le général Holomisa au Transkei ou M. Enos Mabuza au KaNgwane. Mais il sera sans doute plus difficile de convaincre l'immense majorité des jeunes, largement déscolarisés, désocialisés, traumatisés par la violence inouïe du système, nourris de slogans radicaux et proclamant leur attachement au mouvement populaire pour qui la seule teneur des éventuelles négociations qui soit concevable porte sur le "transfert", pur et simple du pouvoir.

Comment financer l'éducation et la santé?

LE danger est bien réel, pour l'ANC, de mécontenter une partie de sa base, en particulier la jeunesse, ou tout au moins de la déconcerter par sa modération. D'autant que des groupes rivaux peuvent être tentés d'exploiter à leur profit la situation. L'attitude des jeunes, des sous-prolétaires, des millions de squatters qui forment le vivier des milices de Vigilantes, des bandes ennemies qui se massacrent et pillent au Natal, montre clairement que toute solution politique dépendra de la manière dont sera abordée la question des énormes inégalités de l'apartheid. L'éducation noire est en complet délabrement, les taux d'échec en fin d'études secondaires à Soweto ont atteint un niveau record, de 71 % à 86 %. La progression, pourtant rapide, du budget de l'éducation noire n'a eu qu'un impact limité. L'université du Witvatersrand évalue à 21 milliards de rands (51 milliards de francs) le coût de l'établissement d'une parité entre Noirs et Blancs dans le domaine de l'enseignement, soit un tiers du budget de l'Etat pour l'année 1989-1990. La Fondation urbaine, qui a élaboré récemment un plan pour inciter les sociétés de construction à investir dans le marché des plus démunis (down-market), reconnaît elle-même que les besoins en matière de logement de près de 60 % de la population noire ne peuvent être satisfaits par le secteur privé dans des conditions rentables...

C'est sur la nécessité de s'attaquer en toute priorité à ces inégalités léguées par l'apartheid que M. Mandela a voulu recentrer le débat suscité par son intervention sur les nationalisations. Comme il l'a lui-même expliqué, il a tenu à réaffirmer la politique de l'ANC en la matière (nationalisation des mines, banques et autres secteurs industriels majeurs), après que M. Richard Maponya lui eut fait dire, à la suite d'un entretien quelque temps avant sa libération, qu'il "ne croyait pas aux nationalisations". En fait, M. Mandela entendait ainsi lancer le débat sur les voies et moyens de "financer la réforme dans la santé, l'éducation et le logement". "L'ANC est aussi préoccupé de la croissance économique et de la productivité que les employeurs actuels prétendent l'être. Et nous sommes soucieux d'obtenir qu'un gouvernement démocratique ait des ressources suffisantes pour s'attaquer aux inégalités causées par l'apartheid. Notre peuple a besoin d'un habitat correct, pas de ghettos comme Soweto. Les travailleurs ont besoin d 'un salaire vital (...). Seule une démocratie de participation impliquant notre peuple dans les structures de décision à tous les niveaux de la société peut assurer que cela soit corrigé." (Discours de Soweto, 13 février 1990.)

Le secrétaire général du Parti communiste, M. Joe Slovo, est lui-même intervenu pour préciser que la politique économique de l'ANC était en cours de révision, et que les nationalisations n'étaient par forcément la meilleure voie pour réduire les inégalités. "Le problème de savoir comment trouver des ressources qui permettront de redresser les injustices du passé est à explorer. La manière de traiter cette question peut être discutée." D'autant que la nationalisation de secteurs-clefs de l'économie a été un instrument privilégié de la politique du Parti national. "Maintenant les Blancs nous disent: "La nationalisation ce n'est pas bien. Vous devez privatiser, déclare M. Mandela. Parce qu'ils disposent des ressources économiques et financières, ils ont les moyens d'acheter les industries qu'on privatise. Ce que nous n'avons pas (5)." Et M. Joe Slovo soupçonne quant à lui le principe des "droits des minorités" de n'être qu'un euphémisme dissimulant une volonté de maintenir toutes les richesses dans les mains des Blancs...

La violence structurelle et les énormes inégalités qui sont le legs de l'apartheid demeurent les principaux obstacles sur la voie de la négociation et du règlement politique qui s'ensuivra. Dès lors, serait-il opportun que la communauté internationale s'empresse de lever les sanctions économiques et financières qui ont déjà contribué à acculer le régime à négocier - là était leur objectif essentiel, selon le gouvernement sud-africain? Il est certain que si un accord intervenait sur l'abolition de l'état d'urgence, l'amnistie, la libération des prisonniers politiques, le retour des exilés et la normalisation de l'activité politique, et si l'ANC cessait en retour les hostilités plus rien ne pourrait retenir les milieux d'affaires étrangers d'investir dans le pays hormis la situation économique elle-même et les incertitudes de l'avenir. Les "sanctions" financières privées, ajoutées aux sanctions proprement dites des Etats, en particulier celles des Etats-Unis qui furent imposées par la volonté du Congrès, ont certes tari l'apport de capitaux étrangers. Mais, comme le souligne le directeur de la Banque centrale de réserve sud-africaine, leur levée ne sera pas une panacée: une "restructuration" de l'économie est indispensable pour faire face à l'immensité des tâches qui attendent les dirigeants de demain.

Notes:
(1) Southcan, vol. 5, no 5, 9 février 1990, Londres.
(2) Cf. L'Afrique du Sud en direct, vol. 4, no 4, 21 février 1990, Paris.
(3) South Africa Report, vol. 8, n° 7, 16 février 1990, Johannesburg.
(4) Nelson Mandela, déclaration au Weekly Mail, vol. 6, no 5, 16 février 1990, Johannesburg.
(5) Id.

Les masques du racisme (1990)

RUDE sera la tâche des négociateurs chargés d'abolir les lois monstrueuses qui organisent l'apartheid, et plus difficile encore - impossible peut-être - l'élimination de l'état d'esprit qui les inspira. Le racisme ne disparaît pas sur ordre. Mais enfin, après tant de luttes, de sacrifices, de morts, un pas décisif a été franchi. L'Histoire n'est jamais figée. Comme toujours, elle avance à force de volonté, d'intelligence, de raison et de passion confondues, d'efforts parfois surhumains. Espoirs et déceptions jalonnent sa marche cahotique souvent imprévisible, portée à la fois par des personnages exceptionnels, capables de se hisser au-dessus d'eux-mêmes, et par la force irrésistible de ces "mouvements de masse" dont de beaux esprits avaient joyeusement, mais prématurément, célébré les obsèques... Les Noirs d'Afrique du Sud ne sont certes pas au bout de leur peine, mais ils ont déjà triomphé.

Déjà? Mot dérisoire pour un peuple qui se bat depuis si longtemps, pour les militants qui, à travers plusieurs générations, n'ont jamais baissé les bras. Certains avaient accueilli avec scepticisme les propos de M. Frederik De Klerk lorsque l'an dernier, avant même d'accéder à la présidence, il annonçait (1) son intention de construire "un ordre constitutionnel, économique et social juste". "La sécurité des Blancs, ajoutait-il, ne pourra jamais être bâtie sur l'injustice envers les autres." Combien de milliers de morts pour conduire à ce gros bon sens des esprits attardés qui veulent ignorer la marche du monde?

Les jeunes Noirs qui, ces dernières années, déferlaient dans les rues au péril de leur liberté et de leur vie n'ont connu ni le massacre de Sharpeville (1960) ni celui de Soweto (1976). Sans doute peuvent-ils difficilement imaginer que, à l'époque d'Albert Luthuli, le Congrès national africain (ANC) ait été strictement non violent. Seule l'obstination aveugle du pouvoir blanc le contraignit à passer de la résistance passive à la lutte armée. Tout ce sang versé pour aboutir enfin à la table des négociations... La lucidité habite rarement ceux qui tiennent dans leurs mains à la fois le pouvoir politique et la puissance économique.

Si forte est l'aspiration à la liberté, si grand le prestige dont jouit la démocratie, qu'à ses débuts l'ANC, avec quelque naïveté, surestima la disposition des pays libres à peser de tout leur poids contre le régime raciste (2). Il faut attendre octobre 1986 pour que le Congrès des Etats-Unis, indigné par la sauvagerie de la répression, passe outre au veto du président Reagan et inflige à l'Afrique du Sud des sanctions économiques (lire page 7 l'article d'Antoine Bouillon). La France et les autres démocraties européennes ont elles aussi longtemps tergiversé devant l'inacceptable. Le boycottage a finalement coûté à Pretoria entre 32 et 40 milliards de dollars. Beaucoup de Noirs en ont souffert. Les milieux d'affaires ont été touchés au seul point qui leur soit sensible. Des hommes politiques en ont tiré la leçon.

"Je ne croyais pas aux sanctions", écrit fort honnêtement un journaliste américain (3). Il ajoute: "J'avais tort." Combien d'autres commentateurs avaient eux aussi affirmé que les sanctions seraient inefficaces? Ils ne se sentent aujourd'hui nullement portés a faire amende honorable.

Ces sanctions, M. Nelson Mandela les réclamait depuis trente ans... Les pressions des opinions publiques et des gouvernements se seraient exercées beaucoup plus tôt si l'on avait bien voulu prendre au sérieux la déclaration que le "terroriste" Mandela faisait en 1964 devant ses juges: "Je déteste la violence (...) J'ai passé vingt ans de ma vie à frapper avec modération et modestie à une porte toujours close. Or pendant ces vingt ans, nos libertés élémentaires se sont réduites au point de disparaître complètement. Mon idéal est une société de liberté et de démocratie. J'espère vivre pour le réaliser. Mais je suis prêt à mourir pour lui (4)." Miracle qu'il soit encore vivant au moment où cet idéal trouve enfin une chance de prendre corps.

Tout ce temps perdu... Pour l'expliquer, on invoquera les fantasmes du racisme, l'âpreté au gain, l'arrogance et la peur, en oubliant l'essentiel: une épaisse sottise. Entre-temps, assassinats, tueries et pendaisons ont exacerbé les haines et les passions. Combien d'années faudra-t-il maintenant pour surmonter les obstacles ainsi accumulés?

Voilà exactement trente ans, en février 1960, à Greensboro (Caroline du Nord), quatre étudiants noirs se présentaient au comptoir d'une cafétéria Woolsworth, à deux heures de l'après-midi. Le personnel refusait de les servir. Banalité quotidienne, bien enracinée dans les moeurs. Le lendemain, ils étaient 23; le surlendemain, 85; en fin de semaine, 400; quelques jours plus tard, la même scène se reproduisait dans 300 villes du sud des Etats-Unis. La vague de fond était lancée. Pour le trentième anniversaire de leur coup d'éclat, les "quatre de Greensboro" sont revenus au même comptoir. Ils ont été servis. Par un vice-président de Woolsworth. Il s'appelle Aubrey Lewis. Il est noir (5).

Bien long paraît le chemin qui mène a ce but si simple, si naturel... A ceux qui, rêvant d'une société de droit, imaginent qu'elle serait mieux assurée par on ne sait quel "gouvernement de juges" échappant aux passions politiques, il faut rappeler que c'est la Cour suprême des Etats-Unis qui, voilà près d'un siècle, posa elle-même les fondements juridiques de la ségrégation raciale (6): Noirs et Blancs seraient "séparés mais égaux". si sages soient-ils, des magistrats n'ont pas vocation de prophètes: ils reflètent dans toute leur médiocrité les préjugés de leur temps. Il faudra six décennies de patients efforts, d'action militante, de combats, pour que le 17 mai 1954 la Cour constate que "des facilités d 'éducation séparées sont par elles-mêmes, inégales"; les budgets scolaires sont beaucoup plus généreux pour un élève blanc que pour un élève noir.

La partie n'était pas pour autant gagnée, et elle ne le sera, là encore, que par l'action militante. Trois ans après la décision historique de la Cour suprême, le président Eisenhower devra envoyer à Little-Rock (Arkansas) mille parachutistes pour faire entrer six élèves noirs dans une école blanche... En 1958, un artifice juridique retardera l'intégration raciale. Cueillant les fruits de sa résistance au droit, le gouverneur raciste Orval Faubus sera réélu avec 70 % des suffrages. Vain combat d'arrière-garde. Car à travers tout le territoire de l'Union la campagne se poursuivra pendant des années. En aucun cas, une victoire - judiciaire, politique, législative - ne sonne la démobilisation des militants.

Avec un pouvoir minoritaire blanc, c'est dans un contexte radicalement différent que l'Afrique du Sud va connaître des épreuves bien plus considérables pour d'abord abolir les lois de l'apartheid, ensuite pour faire respecter de nouvelles normes de droit, si délicates à mettre au point.

Sous la direction de M. Eugène Terreblanche, le Mouvement de résistance afrikaner (AWB) dispose d'une milice et invite les Boers à s'armer "au nom de Dieu". De même, aux Etats-Unis, dans les années 50, des manifestants reprenaient en choeur le slogan: "God, the original segregationist", ("Dieu fut le premier ségrégationniste"). Quarante ans plus tard, toutes les lois racistes ont été abolies, des progrès parfois spectaculaires ont été accomplis, mais, inachevé, le chantier reste largement ouvert. Les Noirs constituent 12 % de la population américaine, mais 6,3 % seulement des élèves des "collèges" et en revanche 47 % des détenus dans les prisons. Le revenu annuel d'un Noir n'atteint encore que 59 % de celui d'un Blanc. Avancée autrefois inimaginable, le nombre de Noirs élus est passé de 1 469 en 1970 à 7 226 en 1989, mais ils sont loin d'avoir atteint un niveau de représentation "normal" en démocratie. Le pire est sans doute l'inexorable destruction du tissu social et familial: en 1960, 22 % des enfants noirs vivaient dans une "famille sans père"; ils sont aujourd'hui 52 % (7). L'histoire n'est jamais finie, jamais l'action militante ne peut être rangée au placard des accessoires inutiles.

A chaque étape, la conquête d'un droit requiert toutes les énergies des mouvements de masse, associations populaires, groupes de pression, syndicats, soutenus par des hommes d'Eglise, écrivains, journalistes, avocats, toujours soumis aux pires vexations, à la répression la plus systématique. Qui donc, en Afrique du Sud, paiera de sa vie cette interminable campagne, comme aux Etats-Unis le pasteur Martin Luther King, assassiné quatorze ans après la condamnation de la ségrégation par la Cour suprême?

CONTRAIREMENT aux lois, de plus en plus anachroniques, qui humilient, proscrivent ou parquent des êtres humains en raison de leur appartenance ethnique, les pulsions racistes sont, elles, éternelles et universelles. Avec ou sans prétexte, elles percent sous toutes les formes de chauvinisme national.

Auteur d'un pamphlet intitulé Russophobie, Igor Chafarevitch soutient que, en favorisant la liberté d'expression, M. Gorbatchev a déchaîné contre la culture russe de violentes critiques où s'illustrent, dit-il, des intellectuels juifs... A Leningrad et à Moscou, le cri "Tuez les juifs" a retenti dans des manifestations de l'organisation ultranationaliste Pamiat (8). Lors d'une récente réunion de l'Union des écrivains, à Moscou, divers intervenants ont brodé sur le même vieux thème "Pourquoi les juifs sont-ils partout?". L'un d'eux s'est taillé un certain succès en les accusant d'avoir imposé le communisme en Russie (9). Les témoignages de juifs récemment arrivés en Israël confirment que la vague d'antisémitisme prend de l'ampleur.

Le même courant n'épargne évidemment pas la Roumanie, où des slogans antisémites sont apparus dans les meetings du Parti paysan. Même rengaine: "Ce sont les juifs qui ont apporté ici le communisme", répète-t-on (10). Les juifs ne sont pas seuls en cause. Au pseudo-procès de Nicolae et Elena Ceausescu, la voix anonyme du procureur invisible demande avec insistance à l'ancien dictateur: "Qui sont les mercenaires étrangers qui tirent sur la foule (11)?" Pendant plusieurs jours, la rumeur s'enfle, venimeuse, parcourt les rues, atteint les télévisions occidentales: les agents de la Securitate sont secondés par des "Arabes"... Contre toute vraisemblance, la radio de Bucarest affirme que des "troupes arabes" sont arrivées "par hélicoptères au cours de la nuit", puis elle précise qu'il s'agit de "groupes de Palestiniens". Bienheureux miracle, l'un d'eux est capturé. Ligoté, déculotté, le visage tuméfié, il est, affirment ceux qui se sont saisis de lui, "iranien". s'agit en fait d'un adolescent roumain, simple d'esprit (12). Les juifs, les Arabes et, depuis Khomeiny, les Iraniens possèdent en commun une exceptionnelle aptitude à servir de boucs émissaires...

Dans la propagande antisémite de Pamiat, le marteau qui, sur l'emblème communiste, croise la faucille cède la place à l'étoile de David. En Afrique du Sud, la milice raciste de M. Eugène Terreblanche arbore un insigne qui évoque une croix gammée à trois branches au lieu de quatre. A Leipzig, au cri de "Sieg Heil!", quelques centaines de skinheads marchant au pas de l'oie perturbent une manifestation en faveur de l'unification allemande, molestent les passants et brisent les vitrines en hurlant: "Au diable les juifs (13)!"

"Jusqu'à ce jour, je n'aurais jamais cru des soldats de l'armée israélienne capables de telles choses", écrit Yoram Binur, journaliste israélien, en relatant les violences sexuelles commises par ses camarades sur deux adolescentes palestiniennes à l'époque de son service militaire. Pour tenter de comprendre, il va pendant quelques mois vivre la vie d'un Palestinien, se mettre, autant que faire se peut, à la place de l'Autre. Il ne cherche pas à élaborer une théorie. Simplement, il prend des notes. Et puis il raconte. Annonçant les drames futurs que seule une reconversion des esprits pourrait éviter, des scènes révoltantes. Et, surtout, le racisme banal. "Cet Arabe-là, je vous le jure, avec un rien de plus, il pourrait être juif", dit en parlant de Yoram Binur l'Israélienne qui, contre un modeste salaire, confie au faux Palestinien quelque besogne (14). Le juif déguisé en Arabe sait bien, lui qu'il y a dans cette phrase odieuse et stupide toute la quintessence du racisme ordinaire: le mépris, avec, au bout du compte, le pogrom et le sang.

Il faut atteindre ce degré de criminelle sottise pour devenir capable d'accomplir les horreurs que rapporte un écrivain israélien après une enquête dans les territoires occupés. Ce coup de fusil sur une fillette dont on vient d'assassiner le père... Ou ce dingue qui se croit héros: "Chaque Arabe qu'il attrape, il le mord; d'un coup de dents, il lui enlève un morceau d'oreille... pour le reconnaître la prochaine fois (15)." La volonté d'humilier dégrade d'abord celui qui veut avilir, le dépouille d'une part essentielle de son humanité, la plus lumineuse, pour ne lui en laisser que la plus abjecte, celle qui lui permet d'offenser ses semblables.

LES comportements racistes des individus s'inscrivent naturellement dans une certaine conception du monde, à laquelle ils demandent une fallacieuse justification. "Le combat contre le communisme servit d excuse à la répression raciste [en Afrique du Sud] pendant deux générations", écrit Flora Lewis (16); au vu des bouleversements en URSS et en Europe de l'Est, elle constate que cet anticommunisme-là a désormais "perdu son utilité"... Mais que valait-il auparavant? L'auteur invite quand même M. Nelson Mandela à abandonner son intention proclamée de nationaliser certains secteurs de l'économie sud-africaine... Là se trouve en effet la seule, l'obsédante préoccupation: la bonne santé du capitalisme l'emporte sur la dignité et la liberté du peuple noir. De quel pouvoir économique disposera-t-il demain?

Priorité aux affaires. Ensuite, bien plus tard, quand sa révolte aura ébranlé l'édifice, on feindra de se pencher paternellement sur le sort de l'homme. Voilà pourquoi les sanctions économiques contre l'Afrique du Sud furent décrétées avec un impardonnable retard, lui-même impitoyable reflet d'une hiérarchie des valeurs, d'une "philosophie de la vie", que Thomas Merton (17), méditant sur le racisme "en Alabama et en Afrique du Sud" commentait en ces termes voilà plus d'un quart de siècle: "Lorsque nous parlons de nous comme du "monde libre" nous voulons dire avant tout le monde dans lequel les affaires sont libres. La liberté de la personne ne vient qu'ensuite, parce que pour nous elle dépend de l'argent (...). Si vous n'avez rien à vendre ou à acheter, la liberté, dans votre cas, est hors de propos (...). Notre société est ordonnée avant tout pour les affaires, et à chaque fois que nous avons à choisir entre les droits de la personne humaine et l'avantage d'une organisation qui fait des bénéfices, les droits de la personne ont du mal à se faire entendre. Les bénéfices d'abord, les personnes ensuite."

En un temps où l'économisme a gagné en toxicité, ce précepte vaut, dans tout l'Occident, contre des Occidentaux, blancs, de surcroît pourvus de la dignité et des pouvoirs reconnus aux citoyens. D'où quelques millions d'exclus en France (18), quarante millions de "pauvres" en Europe de l'Ouest, où les entreprises annoncent pourtant des bénéfices record. A fortiori le même précepte vaut-il, au coeur de l'Occident comme dans les tiers-mondes, contre ceux qui ont le tort de ne pas être des Occidentaux, de surcroît dépourvus de la dignité et des pouvoirs reconnus aux citoyens.

Ce n'est pas par l'effet d'une stratégie délibérément raciste que les immigrés sont, en France (19) comme ailleurs, concentrés dans des ghettos. Ici, pas d'apartheid. Type d'emploi, modeste niveau de revenus, coût des loyers: c'est la loi fondamentale du marché - "les bénéfices d'abord, les personnes ensuite", selon la formule de Thomas Merton - qui, impavide, sans haine, organise spontanément la discrimination et es regroupements ethniques en des quartiers peu enviables qui cumulent tous les handicaps sociaux. Sans recourir à d'odieuses lois racistes, l'économisme, religion de l'argent, profane l'égalité républicaine et, par la vertu des lois du marché, instaure une authentique ségrégation raciale, un apartheid sans loi.

La République ne survivra pas à cette gangrène; elle dépérit dès lors qu'elle relâche sa lutte contre toutes les inégalités, quelle que soit l'appartenance ethnique des victimes. Ces inégalités sont au contraire le nerf d'une économie que l'on prétend moderne: compétition, affrontements, rivalités entre individus et groupes industriels ou commerciaux, il lui faut des forts et des faibles, des vainqueurs et des vaincus. Les "gagneurs" sont adulés, les perdants oubliés, ou secourus avec condescendance...

Sur tous les terrains, toutes les forces conservatrices se coalisent pour dénoncer les méfaits de l'égalité républicaine, de l' "égalitarisme", disent-elles pour mieux la discréditer. Classiques ou extrêmes, civilisées ou populistes, bienséantes ou démagogiques, toutes les droites sans aucune exception portent en elles la même aversion pour l'égalité, vénèrent les hiérarchisations sociales, cultivent les disparités économiques et culturelles qui frappent durement les faibles. Parmi ces dernier, des "Français de souche", comme on dit; mais aussi, nul ne l'ignore, les immigrés. Nul besoin d'afficher des tendances racistes. Aux Etats-Unis, au même titre que quelques Noirs riches, les "pauvres Blancs" sont l'alibi de la misère noire. Ils constituent aussi le formidable réservoir d'un racisme violent et grossier dont la fonction serait de rendre acceptable le racisme élégant, raffiné parce que non formulé, de tous ceux qui, par des mécanismes économiques indifférents à la personne humaine, maintiennent les Noirs dans l'exclusion.

La France et toute l'Europe sont contaminées par le même virus. Ainsi s'exprime un expert: "Notre monde égalitariste n'aime pas beaucoup la philosophie même du sport, car la philosophie du sport, c'est l'émulation, c'est le classement, c'est la hiérarchie du résultat, c'est la volonté de vaincre." La même "philosophie" anti-égalitaire imprègne certaines conceptions de l'enseignement, de l'industrie, du commerce, d'une culture marchandisée, de systèmes audiovisuels soumis non pas à la loi de la qualité mais à celle de l'Audimat. L'expert cité se nomme Jean-Marie Le Pen (20). Bien d'autres, qui ne le suivent pas, exècrent comme lui l'"égalitarisme". Sûr de lui, le leader du Front national ajoute: "Le sport est de droite."

Ce qui est de droite, c'est la représentation qu'il se fait du sport, de tous les autres domaines - inséparables - de la vie en société. Député du Front national au Parlement européen et président d'honneur du Club de l'Horloge, M. Yvan Blot (21) part en guerre contre l' "égalitarisme niveleur" qui, selon lui, prendrait désormais la forme d'une double action en faveur des "exclus" et des "immigrés". Il revendique donc un "droit d'exclusion" que, dans la plus stricte tradition raciste, il justifie par le "besoin de survie biologique"... Il affirme aussi que les Français ne peuvent "accepter des flux migratoires illimités sur un territoire limité". Cette phrase rappelle une fâcheuse formule du premier ministre déclarant que la France ne peut accueillir "les miséreux" du monde entier.

A la même veine appartient une glose au ton prétentieux selon laquelle la "vassalisation nationale" serait déjà bien engagée par ceux qui veulent imposer à la France une "colonisation de peuplement". Le gouvernement procéderait à un intolérable "gaspillage de cartes d 'identité françaises", généreusement octroyées aux immigrés, qui, ainsi "encartés, dégonflent les statistiques de la criminologie non européenne". Sans doute l'auteur veut-il parler de "criminalité"... Bien entendu, il s'appuie sur les révisionnistes pour douter de l'existence des "chambres à gaz homicides". Il ricane à propos des "platitudes ahanées par le Nobel's band en villégiature à Paris à l'initiative de l'entourage juif du président" de la République. Il se gausse du "jaspinage humanitaro-carnavalesque", tout comme de la "promotion du bazar multiracial". L'auteur (22) ne réclame pas des lois d'apartheid. Il en propage l'esprit.

Il n'est pas seul. A quelles foudres ne s'expose-t-on pas en critiquant telle association de jeunes immigrés qui a lancé "trente propositions" dont la plupart n'aboutiraient qu'à institutionnaliser les ghettos culturels!... Vont dans le même sens tous les plaidoyers en faveur du "droit à la différence", les appels au "respect de la différence". A force de mettre l'accent sur ce qui distingue, on finira par séparer. N'ignorant pas les profondes "différences" qui caractérisaient la société française, les révolutionnaires de 1789 ont proclamé que les analphabètes et les lettrés, les tâcherons et les petits marquis, les pauvres et les riches, les athées et les prélats, les esclaves et les planteurs, les juifs (23), tous étaient égaux, car à travers ce qui les distingue, ils possèdent en commun une "identité" définie non pas par les particularismes ethniques culturels, religieux, mais par leur commune appartenance à l'espèce humaine.

AINSI va la République. Ses adversaires le savent bien: imprégnés d'économisme ou de racisme, ils insistent sur la "différence" entre l'"élite" qui sait et la masse qui suit, entre le cadre diplômé et l'ouvrier au SMIC, entre le "Français de souche" et l'immigré. Sociales ou raciales, ces différences-là t'endraient à justifier toute une panoplie d'inégalités qui sont le cancer de la République. Sournoise complicité entre toutes les théories économiques ou racistes, qui exaltent les inégalités. Nul besoin de la codifier en des lois qui structurent l'apartheid. Ensemble, elles aboutissent à une ségrégation non pas légale mais de fait, terreau fertile pour tous les délires ouvertement ou insidieusement racistes.

Notes:
(1) Le Monde, 14-l5 mai 1989.
(2) Cf. Anthony Sampson, "Remembering Nelson Mandela", Newsweek, 12 février 1990. A. Sampson est l'auteur de l'excellent livre Bluck and Gold: Tycoons, Revolutionnaries and Apartheid, Hedder and Stoughton, Sevenoaks, Grande-Bretagne, 1987.
(3) William Claiborne, "South Africa: Changes Do Come, and Sanctions Help", International Herald Tribune, 24 janvier 1990.
(4) Voir le Monde diplomatique, juillet 1983, page 19, qui rapporte cette déclaration à l'occasion de la première attribution du prix Simon Bolivar, simultanément décerné par un jury international au roi Juan Carlos, pour son rôle dans le retour de l'Espagne à la démocratie, et à Nelson Mandela, pour sa lutte contre l'apartheid. Cette distinction aurait du attirer l'attention sur celui que l'on a très récemment présenté comme "le plus célèbre prisonnier du monde". Elle fut pratiquement ignorée par les médias occidentaux...
(5) U. S. News and World Report, 12 février 1990
(6) Dans l'affaire "Plessy contre Ferguson", la Cour décrétait le 18 mai 1896 que la ségrégation dans les trains de Louisiane ne violait pas la Constitution; elle posait ainsi le principe selon lequel Noirs et Blancs doivent vivre "séparés mais égaux".
(7) U.S. News and World Report, 22 janvier 1990.
(8) Newsweek, 12 février 1990. Le parquet de Moscou a engagé en février des poursuites contre Pamiat en raison de ses appels à la haine raciale.
(9) U.S. News and World Report, 5 février 1990.
(10) Le Monde, 29 janvier 1990.
(11) Le Monde, 28 décembre 1989.
(12) Le Monde, 26 décembre 1989.
(13) International Herald Tribune 6 février 1990.
(14) Yoram Binur, Brebis galeuses, Presses de la Cité, Paris, 1990, 226 pages, 100 F.
(15) David Grossman, le Vent jaune, Le Seuil, Paris, 1988.
(16) International Herald Tribune 5 février 1990.
(17) Thomas Merton, la Révolution noire, Casterman, Paris, 1964. L'auteur, décédé, était moine trappiste.
(18) Voir René Lenoir, les Exclus, un Français sur dix, Le Seuil, Paris, 1989, ainsi que Philippe Lagouanelle et Daniel Druesne, "De la pauvreté en France", le Monde diplomatique, février 1990.
(19) Voir Paul Moreira, "Quelle politique d'intégration? Frayeurs françaises et ghettos immigrés", le Monde diplomatique, décembre 1989. Aux Etats-Unis, les ghettos noirs résultent aussi en grande partie de causes économiques et de spéculations immobilières.
(20) Ces citations sont extraites du livre de Michel Caillat, l'Idéologie du sport en France (race, guerre, religion), Editions de la Passion (285 bis, rue de Paris, 93100 Montreuil). 1989, 216 pages, 135 F. Cet excellent ouvrage mérite être lu car, appuyé sur de nombreuses références et sur des exemples troublants, il débusque les conceptions extrémistes dans un domaine où des esprits sereins ne s'attendraient pas à les trouver. Il analyse brillamment l'utilisation idéologique du sport par le régime de Vichy et rappelle - mais ce n'est là qu'un "détail", dirait M. Le Pen - que l'actuel président d'une grande fédération sportive fut soldat dans la Waffen SS.
(21) Le Monde, l 6 février 1990.
(22) Maître de conférences à Lyon. l'auteur, M. Bernard Notin, a bénéficié des complaisances - de la complicité - du personnage auquel était confiée la réalisation technique de l'excellente revue Economies et Sociétés (no 8, 1989) pour insérer frauduleusement cet article ouvertement raciste qui bien entendu, n'avait pas été soumis aux responsables de la publication. Pour les réactions et commentaires, voir le Monde, 28-29 janvier 1990 et 18-19 février 1990.
(23) Robert Badinter, Libres et égaux, l'émancipation des juifs sous la Révolution française, Fayard, Paris, l 989.

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Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997

Afrique : histoire, economie, politique

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