Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
BILAN ECONOMIQUE ET SOCIALE

1996

L'Afrique du Sud est entrée, en 1996, dans une nouvelle ère politique avec le retrait, le 10 juin, du Parti national (NP) de Frederik De Klerk du gouvernement d'unité nationale présidé par Nelson Mandela.
Le départ de la formation représentant la minorité blanche laisse le pouvoir noir seul à la tête du pays. Il met fin, sur le plan politique, à la période de transition ouverte par les premières élections multiraciales d'avril 1994. Le Congrès national africain (ANC) de M. Mandela avait remporté ces élections. Mais, dans le cadre des négociations avec le pouvoir blanc qui avaient précédé le scrutin, il avait accepté d'associer les autres partis à la gestion des affaires à travers la création d'un gouvernement d'unité nationale.
L'ANC a refusé d'inscrire dans la nouvelle Constitution, adoptée en mai, la prolongation de ce gouvernement au-delà de 1999, comme le demandait le NP. Ajoutée à l'intransigeance du parti de M. Mandela sur certaines dispositions constitutionnelles menaçant les intérêts de la minorité blanche, Cette attitude a convaincu la formation de M. Dc Klerk de basculer dans l'opposition Seul l'lnkatha, le parti à dominante zouloue de Matigosuthu Buthelezi reste désormais associé au gouvemement dominé par l'ANC.
La rupture du consensus politique entre la minirité blanche et le pouvoir noir a avivé les craintes d'un changement dans la ligne de conduite économique de l'ANC. Les milieux d'affaires et les investisseurs étrangers redoutaient une dérive «populiste » visant à satisfaire le besoin de la population noire au détriment de la politique de rigueur menée jusqu'à présent. Beaucoup considéraient en effet la présence du PN au gouvernement comme un gage de la «bonne conduite »économique de l'ANC.
Le remplacement du ministre des finances, en mars, avait déjà éveillé ces inquiétudes. Pour la première fois, un militant de l'ANC, Trevor Manuel, prenait en charge ce portefeuille clé, détenu jusqu'alors par des représentants de la nomenclature d'affaires blanche. De plus, depuis le début de l'année, l'aile gauche du parti de M. Mandela a multiplié les pressions en faveur d'une politique davantage tournée vers le rattrapage des inégalités héritées de l'apartheid.
Loin de céder à ces presssions, le pouvoir noir a confirmé sa maturité dans le domaine économique en réaffirmant sa ligne de conduite à la fois prudente et libérale. Le gouvernement est bien décidé à accélérer les changements pour répondre aux besoins essentiels de la population noire qui demeurent encore largement insatisfaits (environ 4 millions de personnes sont toujours en attente d'un logement décent). Mais l'ANC ne semble pas prêt pour autant à abandonner le pragmatisme dont il a fait preuve depuis 1994 en renonçant à sa doctrine d'inspiration communiste forgée au temps de la lutte contre l'apartheid. Au contraire, il a exprimé cette conversion de manière officielle pour la première fois en juin, à travers la présentation d'une stratégie économique pour les prochaines années ayant valeur de politique gouvemementale.

Il s'agit d'un programme d'inspiration clairement libérale dans un cadre de strict respect des grands équilibres. La réduction du déficit budgétaire y figure en tête des priorités. De 5,1 % du PIB en 1996 (contre 5,5 % l'année précédente), le gouvernement souhaite le faire passer à 3 % d'ici à l'an 2000. Il a également confirmé l'ouverture de l'économie sud-africaine aux capitaux et aux produits étrangers. Le plan annoncé prévoit la levée progressive du contrôle des changes et des protections douanières hérités des années d'autarcie de l'apartheid.
Sont aussi prévues des incitations fiscales pour attirer les investissements de pays tiers en Afrique du Sud. Le président Mandela ne ménage pas sa peine en ce sens. Il y a consacré, en 1996, deux visites en Europe appelant à un « plan Marshall »en faveur de son pays. Les investissements étrangers ont retrouvé le chemin de l'Afrique du Sud depuis 1994 mais de façon encore très prudente. Ce sont essentiellement, pour l'instant, des placements à court terme, peu créateurs d'emplois.
L'ouverture de l'économie sudafricaine se traduit également par l'orientation d'une partie de son industrie vers les marchés extérieurs.
Les grands groupes miniers, piliers de la richesse du pays investissent dans des secteurs à haute valeur ajoutée, comme l'aluminium, tournés vers l'exportation. Le gouvernement encourage ces investissements, sources de devises pour la balance commerciale déséquilibrée en faveur des importations.
Ces exportations de produits élaborés sont destinées aux pays Occidentaux et à l'Europe en particulier.
Le Vieux Continent demeure, de loin, le premier partenaire commercial de l'Afrique du Sud, qui réalise près de  la moitié de ses échanges avec lui.
L'ouverture, ces derniers mois, de discussions avec l'union européenne en vue d'un accord de libre-échange sur certains produits constitue donc un enjeu essentiel pour l'économie sud-africaine. Parallèlement, cette dernière fait de plus en plus sentir son poids dans le reste du continent africain. Les exportations dans cette direction augmentent à un rythme annuel d'environ 50 % et, progressivement, les grandes entreprises sud-africaines s'implantent un peu partout en Afrique.
Le gouvernement de M. Mandela compte sur les marchés et les capitaux extérieurs pour relancer une croissance économique qui commence à s'essouffler. Après avoir atteint 3,5 % en 1995, elle s'est stabilisée à hauteur de 3 % en 1996. La demande intérieure est freinée par le ralentissement des investissements domestiques et par le niveau des taux d'intérêt (près de 20 %). La forte dépréciation de la monnaie nationale, le rand a perdu plus de 20 % en 1996, par rapport au dollar) stimule les exportations mais contribue aussi à limiter le pouvoir d'achat des Sud-Africains.
Le ralentissement de la croissance ne permet pas d'envisager à court terme une réduction du chômage. Au rythme actuel, l'économie sud-africaine ne crée quasiment pas d'emplois. Plus de 40 % de la population active noire demeure sans travail, le chômage touche près de 5 millions de personnes en tout. La marge de manoeuvre du gouvernement pour faire face à ce problème est limitée par un fort endettement. La dette publique représente 55 % du PIB. Le paiement de ses intérêts, d'un montant annuel de 50 milliards de francs, constitue le deuxième poste du budget.
Le gouvernement mise sur la privatisation partielle de grandes entreprises publiques pour alléger cette dette et stimuler l'économie. Le mouvement devrait commencer en mars 1997 avec Telkom, la société nationale de télécommunications. Le président Mandela a dû user, tout au long de l'année 1996, de son influence pour surmonter l'opposition, dans ce domaine, de la Cosatu, la très puissante confédération syndicale hostile à la politique libérale de s  l'ANC.
A long terme, l'émergence d'un tissu économique dans la population noire constitue une autre perspective d'emplois. Un pas significatif dans ce sens a été franchi en 1996 avec la prise de contrôle par des intérêts noirs d'une importante filiale de l'Anglo American, le premier groupe sud-africain. Mais, pour l'instant, l'avancée d'un black business ne profite qu'à quelques individus, et l'économie demeure encore largement contrôlée par les milieux d'affaires blancs. Là aussi très prudent, le gouvernement ne cherche pas à imposer de force un partage du pouvoir économique. Il a, par exemple, encore repoussé la loi sur le démantèlement des grands cartels blancs. La persistance d'un chômage endémique conjuguée à la lenteur des changements dans la vie quotidienne de la population noire va rendre le maintien de cette ligne de conduite, prudente et modérée, de plus en plus difficile dans les prochaines années.

1997

L'Afrique du Sud prépare déjà 1'après-Mandela. Lors de sa conférence en décembre, le Congrès national africain  de l'ANC a officiellement intronisé le vice-président Thabo Mbeki comme le successeur de Nelson Mandela à la tête du parti dirigeant, et par conséquent du pays. Faute d'alternative crédible sur la scène politique sud-africaine, le candidat de l'ANC est, en effet, quasiment assuré de l'emporter aux élections de 1999. Dès l'année dernière, le président Mandela avait annoncé qu'il ne se représenterait pas, et n'avait officieusement désigné M. Mbeki comme son daupldn. Depuis longtemps déjà, il lui a délégué la gestion des affaires courantes du pays afin de renforcer sa stature d'homme d'Etat. Les milieux d'affaires sud-africains ont pris acte de cette transmission du pouvoir en douceur. D'après une enquête réalisée auprès des chefs d'entreprise, l'après-Mandela n'est plus, pour eux, une préoccupation majeure. La succession du chef de l'Etat, pilier du « miracle » sud-africain, demeure néanmoins une source d'inquiétude à l'étranger le rejet, en septembre, de la candidature du Cap à l'organisation des Jeux olympiques de 2004 en a apporté l'illustration. Il a été motivé parles faiblesses d'ordre technique du dossier, mais aussi par les interrogations que soulève encore la succession de M. Mandela chez les partenaires de l'Afrique du Sud.
Beaucoup se demandent en effet Si le pouvoir noir, privé de la figure charismatique de Nelson Mandela, saura résister à la pression sociale qui s'exerce de plus en plus sur lui. L'année 1997 a été marquée, de ce point de vue, par la montée du désenchantement de la population des townships, relayé, sur le plan politique, par l'aile gauche de l'ANC. Les habitants des cités noires commencent à s'impatienter de la lenteur des changements dans leurs conditions de vie, qui s'ajoute à la persistance d'un chômage endémique. Plus de 40 % d'entre eux demeurent sans emploi et environ 4 millions de personnes sont toujours en attente d'un logement décent. Une classe moyenne commence à émerger au sein de la communauté noire, mais la très grande majorité demeure dans une situation précaire. Une étude réalisée par l'université de Johannesburg a révélé que près de 40 % des habitants de Soweto, principale cité noire du pays, vivent avec moins de  300 francs par mois.
le mécontentement naissant se traduit par une baisse de la cote de l'ANC dans les sondages. Affaiblie et désorganisée, l'opposition n'est, toutefois, pas en mesure pour l'instant de récupérer ce phénomène et de menacer la large majorité dont dispose encore le parti dirigeant. La contestation vient plutôt des rangs mêmes de l'ANC ou de ses partenaires comme la Cosatu, la très puissante confédération syndicale. Forte de ses 1,8 million d'adhérents, la Cosatu s'est faite le porte-voix du désenchantement. A coups de campagnes de protestation et de déclarations publiques incendiaires, la centrale syndicale n'a cessé de reprocher au gouvernement de ne pas s'attaquer avec assez de vigueur au rattrapage des inégalités héritées de l'apartheid.
Sans revenir pour l'instant sur son alliance avec la formation de M. Mandela, la Cosatu dénonce comme une dérive droitière la ligue de conduite prudente et libérale de l'ANC en matière économique. Au sein même du parti, des éléments populistes comme Winnie Madikizela-Mandela, ex-épouse de M. Mandela, réclament un infléchissement vers la gauche. Ils accusent le parti dirigeant de chercher à rassurer les investisseurs étrangers plutôt que de donner la priorité aux besoins de la population noire.

Sensible à ces critiques et conscient de l'impatience croissante de la population noire, le président Mandela a annoncé une accélération des réformes au cours de la deuxième moitié de son mandat. Dans le même esprit, le vice-président Mbeki, de son côté, a durci son discours à l'égard de la minorité blanche. Mais pas plus que M. Mandela, son successeur ne semble prêt, pour autant, à revenir sur une politique de compromis et de rigueur dont il est le principal instigateur.
La confirmation en a été donnée avec la présentation du budget, en mars. Malgré les pressions contraires, le gouvernement de MM. Mbeki et Mandela a démontré, à cette occasion, qu'il entendait bien poursuivre la cure d'austérité et de restructuration nécessaire pour redresser une économie asphyxiée par la période d'apartheid. Comme les années précédentes, l'accent a été mis sur la volonté de contenir les dépenses publiques et de réduire le déficit. L'objectif est de le ramener à hauteur de 4 % du PIB, contre 5,1 % en 1996. La relative stabilité du rand, la monnaie nationale, après la forte dépréciation de 1996 et une inflation toujours contenue autour des 8 % complètent le tableau d'une économie respectueuse des grands équilibres.
Parallèlement à ses efforts de rigueur, le gouvernement poursuit sa politique de libéralisation. Malgré l'opposition de la Cosatu, il a mis en oeuvre le premier volet du programme de privatisations en cédant, en mars, 30% du capital de Telkom, la société nationale de télécommunications. Attribuée à un consortium d'intérêts américains et malais, la vente a rapporté 7 milliards de francs à l'Etat. Fidèles aussi à la politique d'ouverture de l'économie sud-africaine sur l'extérieur, les autorités ont procédé à un assouplissement substantiel du contrôle des changes hérité de l'isolationnisme des années d'apartheid.
Dans la même logique, les exportations de produits sud-africains continuent d'augmenter à un rythme de 12 % à 13 % par an. Elles contribuent à réduire le déficit de la balance des paiements, qui représente aujourd'hui moins de 1 % du PIB. Dans le même temps, les capitaux extérieurs retrouvent le chemin de l'Afrique du Sud. Toujours prudents et pas entièrement rassurés sur l'après-Mandela, les investisseurs étrangers se sont montrés néanmoins plus entreprenants en 1997 que l'année précédente. Rien que pour le premier semestre, la balance des capitaux à long terme a été excédentaire de 25 milliards de francs, contre 8 milliards pour la même période en 1996. Jouant au « VRP de luxe », le président Mandela est revenu d'une tournée en Malaisie et dans d'autres pays d'Asie avec des promesses d'investissement d'un montant supérieur à 40 milliards de francs.

L'Afrique du Sud compte sur les Capitaux étrangers pour stimuler une croissance économique en voie de ralentissement. Une consommation freinée par des taux d'intérêt réels toujours très élevés (11 % environ) et l'insuffisance des investissements domestiques expliquent en grande partie ce phénomène. En 1997, la croissance s'est élevée à 2 % du PIB environ, contre 3 % en 1996. L'objectif des 6 % que s'est fixé le gouvernement d'ici à l'an 2000 parait bien lointain.
Au rythme actuel, la croissance est insuffisante pour résorber le chômage. Ses effets sont certes limités par la solidarité familiale à l'africaine et par l'importance du secteur informel. Mais l'existence de 3 à 5 millions de chômeurs constitue un problème social qui s'ajoute à celui du mécontentement lié à la lenteur des changements. Le gouvernement demeure confronté à la nécessité de répondre aux besoins de la population noire tout en restructurant, par la rigueur, une économie en pleine mutation. Avec ou sans Nelson Mandela, l'Afrique du Sud dispose, pour les prochaines années, d'une marge de manoeuvre étroite en matière économique.

1998

L'Afrique du sud s'apprête à tourner une page de son histoire en se rendant aux urnes en 1999, pour désigner le successeur de Mandela. Le dauphin de Mandela, Mbeki, est quasiment sûr d'être élu.
Les sondages indiquent, certes, une montée de l'abstention  et de l'indécision chez les électeurs, ainsi qu'un effritement du parti dirigeant. Mais ce phénomène ne profite pas à l'opposition, affaiblie et divisée. Les différents partis qui la composent recueillent 20 % seulement des intentions de vote. L'enjeu des élections ne porte pas sur la victoire de l'ANC, mais plutôt sur son ampleur. Pour le parti dirigeant, l'objectif consiste à atteindre la majorité des deux tiers afin de légiférer sans contrainte et de modifier éventuellement la Constitution. Ne pouvant profiter du lien affectif qui lie la population et le président Mandela, Thabo Mbeki veut accélérer les réformes pour apaiser l'impatience de la majorité noire devant la lenteur des changements.
Malgré les progrès réalisés par le gouvernement en matière d'approvisionnement en eau et en électricité dans les campagnes, la majorité des habitants des townships demeure confrontée à des conditions de vie précaires. 17 % de la population sud-africaine vivent dans les logements dits «informels » des cités noires. En matière de revenus également, les disparités raciales ne s'atténuent que très lentement. 27 % des foyers noirs vivent encore avec moins de 500 F par mois contre 1,3 % des familles blanches. La population noire demeure, de très loin, la plus touchée par le chômage. La très grande majorité des 3 à 5 millions de personnes sans emploi sont issues des townships.
La persistance des inégalités héritées de l'apartheid contribue à la montée des tensions sociales. L'année 1998 a été marquée par une recrudescence et un durcissement des grèves, dans l'industrie chimique et automobile en particulier. L'aile gauche de l'ANC, représentée notamment par la confédération syndicale Cosatu, a continué à relayer le mécontentement social sur le plan politique. L'approche des élections aidant, la pression venue de son propre camp a conduit le pouvoir à multiplier les déclarations et les mesures en faveur de la population noire.
Le gouvernement a procédé à une série de nominations destinées à atténuer la domination de la minorité blanche dans des secteurs clés comme la justice ou les finances. La plus spectaculaire et la plus contestée a été la désignation à la tête de la Banque centrale de Tito Mboweni, le ministre du travail. Ce dernier s'était déjà fait remarquer en étant -à l'origine d'une des mesures les plus mal vécues par la minorité blanche, la loi sur l'« affirmative action » qui favorise l'emploi des Noirs dans les entreprises. Pour -paiser les milieux d'affaires, la nomination de Tîto Mbowenî ne doit prendre effet qu'en août 1999. Elle a été accompagnée de déclarations rassurantes sur l'indépendance de la Banque centrale vis-à-vis du pouvoir politique.

Dans la lutte contre le chômage, le gouvernement s'est efforcé de répondre aux inquiétudes de son électorat, tout en affirmant sa fidélité à la politique de rigueur menée jusu'à présent: Au lieu de créer des emplois comme le  plan gouvernemental le prévoyait,  l'économie sud-africaine continue a en perdre. Au cours des quatre dernières années, 500 000 postes ont été supprimés. A l'occasion d'un « sommet pour l'emploi », les autorités ont annoncé une série d'aide ou de grands travaux pour inverser la tendance. Le ministre des finances, Trevor Manuel, a exclu tout dérapage des dépenses sociales. S'il a dû réviser le déficit public à la hausse, il l'a fait dans des proportions raisonnables (3,9 % du PIB  contre 3,5 % prévus) et sous la pression d'une conjoncture défavorable.
Après la croissance générée par l'ouverture du pays et la fin de l'apartheid, l'économie sud-africaine a subi le contrecoup de la crise internationale qui a touché les pays émergents. En 1998, la croissance semblait devoir ne pas dépasser 0,2 %, faisant planer le spectre de la récession. Au milieu de l'année, le rand a fait l'objet d'attaques spéculatives. Il a perdu plus de 20 % de sa valeur par rapport au dollar. Les prévisions font état d'une reprise de l'activité à hauteur de 2% du PIB en 1999. Mais l'espoir d'une croissance de 6 % d'ici à l'an 2000 paraît hors d'atteinte. Le gouvernement l'a d'ailleurs reconnu en renonçant officiellement aux objectifs initialement fixés dans le plan «Gear».
Handicapé par le poids de la dette publique héritée de l'apartheid, le gouvernement voit sa marge de manoeuvre encore réduite par le ralentissement de la croissance. Il mise sur l'ouverture et l'internationalisation tion de l'économie sud-africaine à  pour stimuler l'activité. Dans ce contexte, la négociation d'un accord commercial avec l'union européenne revêt une importance particulière. Le Vieux Continent constitue déjà le premier partenaire économique de l'Afrique du Sud. Mais Pretoria souhaiterait pouvoir   exporter ses produits agricoles à des  conditions plus avantageuses. A la
fin de l'année, la question continuait à retarder la conclusion de l'accord.
Crise internationale oblige, les investisseurs étrangers se sont montrés prudents en 1998. Alors que les investissements directs avaient doublé en 1997 pour atteindre 1,7 milliard de dollars (10 milliards de francs), les estimations pour les trois premiers trimestres de l'année indiquent un ralentissement important. Les grands groupes sud-africains ne se sont guère montrés entreprenants. Le premier d'entre eux, l'Anglo American, a annoncé sa délocalisation vers la Bourse de Londres. Le géant minier assure que le mouvement ne concerne que l'aspect financier de son implantation et qu'il ne remet pas en cause ses activités industrielles en Afrique du Sud. La mesure n'en constitue pas moins un geste de défiance. Le tableau n'est pas complètement sombre puisque, en contrepartie de l'achat d'armement à plusieurs pays européens, l'Afrique du Sud a obtenu des compensations industrielles qui pourraient donner un coup de pouce à son économie. Etalées sur plusieurs années, ces compensations représenteraient un investissement de 110 milliards de francs et elles pourraient créer 65 000 emplois.
 

   Thabo Mbeki a-t-il la carrure pour faire face à l'après Mandela ?
 

A l'approche des élections qui devraient lui permettre de succéder au chef de l,Etat, la personnalité du dauphin désigné de Nelson Mandela suscite des interrogations en Afrique du Sud.Profitant de l'effacement progressif du président Thabo Mbeki a pourtant fait la preuve de ses capacités d'homme d'Etat A cinquante six ans, en tant que vice-président, il dirige déjà les affaires courantes du pays. Même s'il est parfois accusé de maladresse et de dirigisrne, un récent sondage le crédite d'un indice de satisfaction de 67%. De plus, la faiblesse de l'opposition et la fidélité à l'ANC l'assure quasiment d'être élu en 1999.

Mais Thabo Mbeki demeure avant tout un homme d'appareil et de dossiers qui manque de charisme pour répondre à long terme à l'impatience grandissante des townships. Costume trois-pièces de rigueur; barbiche poivre et sel toujours impecablement taillée le futur président a fait sa carrière de militant anti-apartheid dans les bureaux feutrés de l'ANC en exil. Il est confronté à un problème d'image qu'il cherche à résoudre en se montrant à l'écoute de la population noire. En lançant ridée de «forums d'écoute du peuple» Thabo Mbeki a entamé une longue série de rencontres avec les habitants des townships. Le successeur de Nelson Mandela sait qu'il ne bénéficiera jamais de l'aura du chef de l'état actuel.
Il est conscient que son avenir politique et la stabilité du pays passent avant tout par une accélération du Processus de transformation en faveur des plus démunis. Non sans arrières pensées électorales il s'est publiquement inquiété de la situation explosive que crée la persistance des inégalités héritées de l'apartheid. Après la période de réconciliation et de compromis  incarnée par le président Mandela, le pouvoir noir devrait entrer, avec Thabo Mbeki, dans une phase de changement plus radical. Reste à savoir jusqu'où le nouveau dirigeant du pays pourra aller sans mettre en cause les grands équilibres d'une économie convalescente et sans menacer une  habitation raciale encore fragile.

1999

La passation de pouvoirs entre le héros de la lutte contre l'apartheid et son héritier, Thabo Mbeki, a été réussie en 1999. L'ANC a obtenu, en mai, une victoire sans appel, recueillant les dividendes de la stabilité politique inaugurée avec l'élection de Nelson Mandela en 1994, lors d'une consultation qui avait cristallisé les divisions raciales de la société sud-africaine. Avec 66,3 % des voix, l'ANC a amélioré son score de 1994 (62,7 %) et frôlé la majorité des deux tiers requise pour les modifications constitutionnelles. Pour ce faire, il devra s'appuyer sur son allié, l'Inkhata, qui a obtenu 8,6% des voix.
L'élection a aussi précipité l'effondrement de l'héritier de l'ancien parti au pouvoir, le New National Party, qui, avec 6,8 %, n'a recueilli que le tiers des suffrages obtenus par le Parti
national en 1994. En revanche, le vote a consacré l'émergence d'un parti à majorité blanche, lié aux milieux d'affaires mais ayant toujours dénoncé l'apartheid, le Democratic Party de Tony Leon, qui a obtenu 9,5% des voix. Le reste des suffrages s'est partagé entre la coalition multiraciale de l'UDM (3,4 %), l'African Christian Democratic Party (2 %) et diverses formations de la conscience noire (1 %) qui, de même que l'extrême droite blanche divisée (moins de 2% des suffrages), ont subi un échec. Sa victoire a conforté l'ANC dans son intention de résorber le chômage et de lutter contre la pauvreté, tout en gardant le cap du programme GEAR (croissance, emploi et redistribution) et sans se départir d'une politique libérale sur le plan économique. L'ère militante de l' ANC est terminée et cède la place à celle de la flexibilité. L'arbitrage n'est pas toujours facile pour Mbeki entre l'aile sociale (le congrès des syndicats sud-africains, la Cosatu et le Parti communiste) et l'aile libérale de l'ANC incarnée par le ministre des finances, Trevor Manuel, selon lequel le chômage important, 40% de la population active, est dû aux « rigidités sur le  marché de /'emploi ».
La balance semble pencher en faveur de la seconde tendance après le refus du gouvernement d'imposer des autorisations préalables de licenciements. C'est dans les milieux d'affaires qu'est venu le soutien au gouvernement lors de la grève générale d'un jour, le 24 août, pour obtenir une hausse de 7,3% des salaires des fonctionnaires. La mobilisation syndicale trahit l'inquiétude face aux difficultés des secteurs des mines, des postes, des télécommunjcations, de la construction et de l'industrie manufacturière. Malgré la remontée des cours de l'or, 20 000 licenciements sont prévus dans l'industrie minière. L'industrie de l'armement et le tourisme sont les seuls secteurs assurés de créations d'emplois.
Pour la première fois dans l' Afrique du Sud post-apartheid, 100000 personnes ont manifesté, en août, devant le siège du gouvernement. En septembre, le gouvernement semblait avoir remporté cette partie de bras de fer: fort de son offre initiale d'une augmentation de 6,3 %, il a refusé de poursuivre les négociations. Toutefois, il tente de se concilier sa base en envisageant d'allouer 1 milliard de dollars (6 milliards de francs) par an au versement d'un revenu minimum aux sans-emploi.
La fermeté de Mbeki n'est qu'une des manifestations de l'évolution vers un pouvoir présidentiel renforcé. Cette volonté d'asseoir un pouvoir sans partage s'est aussi manifestée par la marginalisation du premier parti d'opposition, le Democratic Party, lors de la composition des commissions parlementaires en août. Le chef du Dpt, Tony Leon, a dénoncé la « présidence impériale » de Mbeki, reprenant une critique formulée contre l'autocrate de l'apartheid, Pieter Botha.
Après sa défaite, l'opposition envisage de former une alliance regroupant 20% des députés. Elle redoute qu'avec l'effondrement du Parti national, la réforme agraire ne soit la première d'une série de mesures populistes comme au Zimbabwe. Ces craintes sont peut-être exagérées: les redistributions de terres qui devaient porter sur 30 % de la superficie totale, selon le Programme de reconstruction et de développement de 1994, ont été
moindres. Le gouvernement, qui tient à la viabilité économique de ses réformes, semble privilégier le développement d'un entrepreneuriat noir au saupoudrage de l'aide en fonction de critères strictement sociaux.

Car l'autre grand pari de l'ANC est la promotion économique des Noirs, le Black Economic Empowerment. Certes, la capitalisation boursière aux mains des Noirs est passée de 0 % à 5,5% du total entre 1994 et 1999. Mais cette démarche a connu des échecs retentissants illustrés, notamment, par la propension des dirigeants du fonds d'investissement NAIL à s'octroyer des émoluments si généreux qu'ils ont fait scandale.
Le pragmatisme qui caractérise la gestion Mbeki s'est aussi manifesté, en 1999, par la poursuite du programme de privatisations: 20% du capital de South African Airways ont été cédés à swissair et Aeroporti di Roma a pris des participations dans la compagnie gestionnaire des aéroports du pays. En outre, la compagnie d'électricité Eskom, le fabricant d'armes Denel, la poste, la compagnie forestière safcol et spoornet (chemins de fer) figurent sur la liste des entreprises privatisables. Le ministre chargé du dossier, le communiste Jeff Radebée, a une approche prudente qu'il justifie par le fait que les privatisations effectuées à ce jour n'ont pas toujours tenu leurs promesses en matière d'emploi.
La chute de l'investissement extérieur en 1998 pourrait accélérer le rythme des privatisations censées attirer les capitaux extérieurs. En 1998, les investissements étrangers n'ont totalisé que 371 millions de dollars (2,2 milliards de francs) contre 1,7 milliard (10,2 milliards de francs) en 1997. La plupart de ces investissements sont allés aux secteurs des mines et de l'énergie à faible intensité de main d'oeuvre. Le gouvernement se trouve coincé par la diminution simultanée de l'investissement national, provoquée par la baisse de l'épargne domestique qui ne représente plus que 14,2% du PIB contre 17% il y a trois ans.
Les performances macro-économiques sont restées en deçà du potentiel du pays. Certes, la balance commerciale a enregistré un solde positif de 11,9 milliards de rands (12,5 milliards de francs) au cours des sept premiers mois de 1999, mais cela est dû en partie à la baisse des importations d'équipements provoquée par le recul des investissements. Une croissance modeste du PIB, de l'ordre de 1,7 %, est attendue pour 1999. Le pari de Mbeki est que la signature en 1999 de l'accord de libre-échange avec l'Union européenne stimulera la compétitivité de son pays, mais sa mise en oeuvre risque de connaitre des retards, comme le prouvent les difficultés rencontrées en matière de vins et de spiritueux.
Reste à régler le grave problème d'une criminalité qui hypothèque à la fois l'investissement étranger et le tourisme. En 1998, on a enregistré une légère baisse du nombre de meurtres par rapport à l'année précédente, tombé de 53 à 52 pour 100000 habitants. Mais le nombre des victimes d'attaques à main armée s'est accru, dans le même temps, de 151 à 188 sur 100000. L'islamisme radical est une autre préoccupation pour le gouvernement, dans un pays où ne sévissent pas moins de 400 organisations criminelles ayant tissé des liens avec les cartels de la cocaïne du Nigeria, les réseaux de prostitution thaï ou les mafias d'Europe de l'Est.

2000

Un an après son investiture, le président Thabo Mbeki connaît des difficultés. Alors qu'en mai, 71 % des Sud-Africains interrogés se déclaraient satisfaits de leur président, ils n'étaient plus que 66% en juin-juillet et 50,2 % en octobre. On lui reproche d'être trop à l'étranger alors que les problèmes intérieurs pressent. On critique ses comportements contradictoires, notamment sa priorité affirmée à la lutte contre la pauvreté et son engagement dans une politique néolibérale avancée, son encouragement au port symbolisant la solidarité avec les malades du sida et la confiance accordée aux dissidents de la recherche médicale. Son action en politique étrangère n'a pas convaincu. l'absence totale de critique vis-à-vis du mouvement d'occupation des terres au Zimbabwe a divisé l'Afrique du Sud. Dès le début du mouvement, les députés noirs et les milieux noirs en général ont jugé légitime la saisie des terres au Zimbabwe.

Thabo Mbeki a épousé cette position tout au long de l'année, ne semblant pas mesurer la gravité du traumatisme qu'il provoquait ainsi dans les milieux blancs. Il a fallu attendre le 24 octobre pour que Thabo Mbeki s'engage devant les dirigeants de la Sacob (South African Chamber of Business) à ne jamais laisser un tel scénario se reproduire en Afrique du Sud. Toutefois, pour la plus grande partie des milieux d'affaires, y compris pour certains leaders noirs comme Tito Mboweni, gouverneur de la Reserve Bank, l'attitude du président a eu des effets négatifs sur l'économie.

Thabo Mbeki répond que le Zimbabwe est le premier partenaire économique sur le continent et qu'un effondrement de ce pays aurait des conséquences graves pour les entreprises sud-africaines. II redoute que l'exemple zimbabwéen se propage en Afrique du Sud, où la réforme agraire ne progresse pas. Sur les 63 455 demandes de ré attribution de terres répertoriées par la commission gouvernementale qui gère les dossiers, seules 6 350 étaient satisfaites au début du mois de novembre. Les pressions sont de plus en plus fortes, de la part des fermiers blancs et noirs, pour accélérer une réforme essentielle.

Autre sujet de contestations, les choix économiques de Thabo Mbeki, mis en oeuvre depuis 1996, alors qu'il était vice-président. C'est au cours de l'année 2000 que les attaques contre le GEAR (Growth Employment and Redistribution) ont été les plus virulentes. L'échec du GEAR est dénoncé par la Cosatu (Congress Of South African Unions), par le South African Communist Party (SACP), deux partenaires de l'ANC au gouvernement, mais également par les milieux blancs des affaires, qui jugent cette politique à trop courte vue. Pour le syndicat Cosatu, le GEAR a nui à l'emploi. En avril 1994, lors de la première campagne électorale démocratique, l'ANC avait promis la création d'un million d'emplois au cours des cinq années de la transition. Fin 2000, le seuil des 500 000 emplois perdus a été franchi; à la fin du mois de juin, le chômage avait augmenté de 3,1 % en un an, atteignant 36,2 %.

La restructuration des entreprises publiques y contribue: 12735 emplois ont été supprimés dans les entreprises de télécommunications Telkom et de transport Transnet, en cours de privatisation; dans l'entreprise de chemins de fer Spoornet, qui perdait 115 millions de rands (même montant en francs) en 1999, les dirigeants ont annoncé, en novembre, 15000 suppressions d'emplois.

Autre terrain où la politique gouvernementale s'est montrée inefficace, la construction du Black Empowerment. Malgré le vote au Parlement, en janvier, d'une loi favorisant l'attribution des marchés d'Etat aux entreprises noires, le Black Empowerment est un échec. Cyril Ramaphosa, un des leaders de l'ANC les plus reconnus et qui s'est retiré de la vie politique pour se lancer dans les affaires, attribue cet échec au gouvernement. Tito Mboweni, gouverneur de la Reserve Bank, impute cette situation au manque de motivation du patronat noir.

Un rapport du ministre du développement social, Zola Skweyiya, publié en mai, révèle une progression de la pauvreté. La moitié des 42 millions de Sud-Africains vivent au-dessous du seuil de pauvreté, malgré les améliorations des conditions de vie décidées par les gouvernements de l'ANC, depuis 1994. Dans ces conditions, il semble difficilement admissible que plusieurs ministères n'aient pas dépensé leur budget, pour un montant de 2 milliards de rands, au cours de l'année fiscale 1999-2000.

La morosité politique et économique a provoqué un nombre significatif de départs; l'année 2000 pourrait voir le nombre d'émigrants dépasser les 10000, alors que la moyenne, annuelle, de 1994 à 1999 était de 9049. L'appauvrissement qu'engendre cette émigration n'est pas compensé par l'arrivée d'immigrants, dont la majorité provient des pays de la SADC (Zimbabwe, Mozambique). Le ministère de l'intérieur a décidé de mettre en oeuvre une politique sélective des visas pour favoriser l'entrée d'étrangers formés et diplômés.

Ce sont les positions de Thabo Mbeki sur le sida qui ont été jugées avec le plus de sévérité. Le développement de l'épidémie (de 1 500 à 1 700 personnes contaminées chaque jour) a donné au débat un tour passionnel. Le refus d'administrer l'AZT aux femmes enceintes pour stopper la transmission du virus de la mère à l'enfant a été jugé sévèrement à l'étranger comme à l'intérieur. Le débat sur le sida a été omniprésent dans les milieux urbains, mais il a eu peu d'écho dans les zones rurales. C'est ce qui explique que dans le dernier sondage de popularité de Thabo Mbeki, 38% de Sud-Africains se déclarent d'accord avec lui pour affirmer que le virus VIH n'est pas à l'origine de la maladie. La croyance, dans les milieux ruraux, que les médecines traditionnelles peuvent soigner le sida demeure forte; selon cette croyance, la pauvreté, la malnutrition et le chômage en seraient les principales causes. Selon un document gouvernemental, le taux d'infection est de 13 % et, d'ici 2010, 6 millions de Sud Africains seront séropositifs. Le rapport en conclut que cette aggravation aura des conséquences sur les budgets des gouvernements provinciaux, mais il ne donne aucune estimation chiffrée. Les débats qui ont marqué les premiers dix-huit mois de l'administration de Thabo Mbeki ont mis fin au « miracle sud-africain ». L'absence de Nelson Mandela et de son aura a rendu difficile la tâche de Thabo Mbeki, qui s'est trouvé face à une opposition qui n'aurait jamais fait preuve de la même virulence à l'égard de son prédécesseur. Le président a adopté une attitude crispée -particulièrement vis-à-vis de la presse , qu'un rapport fleuve de la commission des droits de l'homme a qualifiée de « raciste ». Le président a aussi tourné la page de la réconciliation, pierre angulaire de la politique de Nelson Mandela. La conséquence en a été la fin peu glorieuse de la commission Vérité et Réconciliation, qui devait remettre, avant la fin de l'année, un rapport sur les amnisties dans une indifférence quasi totale.

Source :
Bilan du Monde 96-2001


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