
SELECTION D'ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE AFRICAINE
Juin 98
LA COMMISSION vérité
et réconciliation (TRC), chargée de faire la lumière
sur les crimes politiques perpétrés sous l'ancien régime
d'apartheid, continue de dévoiler les terribles pratiques en vigueur
sous le système légal de discrimination raciale. A la mi-juin
1999, de nouvelles révélations ont été faites
sur les recherches entreprises par l'armée sud-africaine dans le
but d'éradiquer toute opposition au gouvernement de l'époque.
La réalité dépasse
la fiction. Daan Goosen, qui était directeur du laboratoire de recherche
scientifique de l'armée dans la localité de Roodeplat, située
près de Pretoria, a ainsi déclaré à la TRC
que des recherches étaient menées sur le développement
d'une bactérie mortelle uniquement pour les Noirs, ainsi que sur
les moyens de stériliser les femmes noires pour diminuer le taux
de natalité de la population d'origine africaine.
D'autres études ont été
effectuées dans l'intention de fabriquer des produits cancérigènes,
des grenades hallucinogènes et d'autres poisons toxiques mortels
destinés à éliminer l'opposition anti-apartheid. Un
ancien chef des laboratoires légaux de la police, le général
Lothar Neethling, a expliqué que ses services avaient eu ordre de
fournir d'importantes quantités de marijuana, de Mandrax, de LSD
et d'ecstasy pour tenter de neutraliser les ennemis du régime. Les
agents secrets du sysitème d'apartheid disposaient de toute une
panoplie de substances mortelles fabriquées par les laboratoires
des services de sécurité cigarettes provoquant l'anthrax,
bouteilles de bières au thallium et au cyanure, chocolats empoisonnes,
seringues remplies de venin de serpent, parapluies à bout empoisomiés
et fioles de microbes du choléra, entre autres.
Jusqu'à présent, la
TRC n'a pas recueilli beaucoup d'informations sur les victimes des programmes
de laboratoire. Certaines d'entre elles ont été identifiées,
comme le militant antiapartheid Frank Chikane, dont les -vêtements
furent imprégnés à son insu d'une substance chimique
fatale, le paraoxone. Il eut la vie sauve grâce à des médecins
américains qui parvinrent à établir la nature de l'intoxication.
En outre, les services secrets sud-africains
envisageaient de provoquer la détérioration progressive de
la santé de Nelson Mandela, qui était alors incarcéré,
en introduisant du thallium dans ses médicaments. On ne sait pas
Si ce projet, qui était supervisé par le docteur Wouter Basson,
responsable des recherches biologiques et chimiques de l'armée,
fut mis à exécution. Wouter Basson a été arrêté
en janvier 1997 pour complicité de meurtre, possession et fabrication
de stupéfiants, ainsi que pour des fraudes portant sur plus de 50
millions dc rands. Il sera jugé le 3 août 1998, mais pourrait
être sommé de comparaître avant cette date devant la
TRC pour apporter des précisions sur les programmes qu'il dirigeait.
Grâce aux préoccupations
nées des révélations devant la TRC, le gouvernement
sud-africain a affirmé que tous les programmes relatifs aux armes
chimiques et biologiques avaient été arrêtés
et que tous les produits issus de ces recherches avaient été
détruits, conformément aux engagements pris par l'Afrique
du Sud dans le cadre des conventions internationaies sur l'élimination
de ces armes. Par ailleurs, le Parlement sud-africain a voté une
prolongation du mandat de la TRC jusqu'au 31juillet 1998, au lieu du 30juin.
Son rapport final devra être terminé avant le 31 octobre 1998.
Août 98
Depuis trois mois, la monnaie sud-africaine
connaît une série d'attaques spéculatives sans précédent.
Au total, le rand a perdu près de 30 % de sa valeur par rapport
au dollar. Il a soudain chuté au plus bas de son histoire le 6 juillet
dernier, avec la nomination à la tête de la Banque centrale
de Tito Mboweni, membre de l'ANC (African National Congress) et ministre
du Travail du gouvernement Mandela. Certes, il ne prendra ses fonctions
qu'en août 1999, mais le choix de ce Noir de 39 ans, ancien militant
communiste, fait déjà l'objet de controverses entre les autorités
et les conservateurs du NP (National Party).
Pour l'ANC, l'opposition entendrait,
encore une fois, démontrer que les Noirs ne sont pas capables de
gérer le pays. L'ex-parti au pouvoir rétorque que le gouvernement
cherche délibéré-ment a politiser les institutions
indépendantes « Les investisseurs n'ont guère apprécié
que le choix du nouveau gouverneur se porte sur un homme politique qui
ne connaît pas grand-chose aux marchés financiers »,
a déclaré Daryl Swanapoel, le porte-parole du NP. Il est
vrai que Tito Mboweni n'a aucune expérience des affaires monétaire.
Son cursus universitaire est éloquent :Bachelors of arts (licence)
de l'université de Lesotho et Masters en économie de l'université
d'East Anglia (Angleterre). Son action au ministère du Travail est
jugée positivement. Il est, notamment, parvenu à entretenir
de bonnes relations avec les syndicats malgré l'ampleur du chômage
(30 %, voire 50 % à Soweto, la banlieue noire défavorisée
de Johannesburg). Mboweni a fait ses débuts sur la scène
internationale, puisqu'il préside la commission du travail de l'OUA
depuis 1997.
En attendant, Pretoria cherche à
calmer le jeu. Mboweni, tout comme d'autres responsables du gouvernement,
a déclaré à maintes reprises que l'indépendance
de la Banque centrale ne sera pas compromise. Le futur gouverneur a démissionné
de toutes ses fonctions exécutives au sein de l'ANC et s'est installé
dans l'imposant édifice de trente-deux étages de la Banque
centrale, pour assister l'actuel gouverneur Chris Stals, jusqu'en août
1999.Il compte aussi se rendre régulièrement en Europe, en
Asie et aux Etats-Unis pour se familiariser avec les représentants
des communautés financières. Ces mesures suffiront-elles
à le crédibiliser aux yeux des investisseurs? En dehors du
fait qu'il n'est pas un familier des marchés financiers, son passé
de syndicaliste inquiète les milieux d'affaires. Et Si l'ancien
communiste adaptait sa politique monétaire à une politique
économique générale favorable à l'emploi ?
Ce « laxisme » ne serait certainement pas du goût des
investisseurs. Jusque-là, ces derniers ont été confortés
par la politique monétaire conservatrice menée par Chris
Stals depuis neuf ans. Cet Afrikaner, qui a fait ses classes sous l'apartheid,
impose la rigueur monétaire pour soutenir le rand. Aussi, l'inflation
a-t-elle été ramenée à 5 % - son niveau le
plus bas depuis vingt ans - mais au prix d'une politique de taux d'intérêt
très élevés. Cette orthodoxie, qui a fait ses preuves
auprès des investisseurs étrangers, n'a pas réussi
pour autant à éviter la crise monétaire.
« La crise a commencé
bien avant la nomination de Mboweni », ont rappelé des représentants
de l'ANC. Il est vrai que le rand a entamé sa chute vertigineuse
dès le début du mois de mai (voir encadré). Les plus
optimistes estiment qu'il s'agit là d'une crise passagère.
Des réactions similaires avaient eu lieu en 1996, lors de la nomination
de Manuel Trevor, le premier ministre dé l'Economie et des Finances
qui ne soit pas issu de l'establishment blanc (Trevor est métis).
La chute du rand qui a suivi sa désignation n'avait été
que provisoire. Cinq mois après, la monnaie sud-africaine avait
atteint son cours historiquement le plus élevé de 500 rands
pour 1 dollar.
Pour l'heure, la situation est plutôt
critique : le rand poursuit sa dégringolade, le chômage s'accentue
et les perspectives de croissance sont plutôt pessimistes. Que faire
pour relancer l'activité ? Compte tenu de la faiblesse du taux d'épargne
(seulement 16 % du PIB), une condition s'impose : le retour des capitaux
étrangers. « Seule une politique monétaire régulière
et le maintien des taux d'intérêt élevés permettraient
de restaurer la confiance des investisseurs », a laissé entendre
Evangelos Calamitsis, directeur du département Afrique au Fonds
monétaire international. Ce qui, dans un premier temps, accentuerait
le chômage.
A s'en référer au
dernier discours du ministre de l'Economie et des Finances devant le Parlement,
il semblerait que le gouvernement n'ait d'autre choix que se conformer
aux douloureuses recettes du FMI. Et quand Mboweni sortira de l'ombre de
Chris Stals, il est très probable qu'il s'en tienne à cette
ligne de conduite. En dépit de ses convictions personnelles...
Le pays émergent le plus risqué
Plusieurs facteurs expliquent la
défiance des opérateurs financiers vis-à-vis du marché
sud-africain: chute des cours des matières premières, notamment
de l'or l'une des principales ressources de revenus du Pays; rumeurs autour
de la démission de Chris Stals ; et, surtout, réserves en
devises beaucoup trop faibles pour que la Banque centrale puisse intervenir
pour Soutenir la monnait En fait, la nomination de Mboweni n'a fait qu'accentuer
le processus.
A la mi-juillet, le rand a franchi
une nouvelle barre historique de 700 rands pour 1 dollar. La Réserve
fédérale américaine et la Banque d'Angleterre sont
intervenues pour soutenir la monnaie sud-africaine. Un coup de fouet momentané,
puisque les attaques ont repris de plus belle.
La croissance, qui s'était
déjà ralentie ces dernières années, est sérieusement
menacée par l'instabilité des marchés financiers.
Et le chômage n'est pas près de se résorber. L'an dernier,
plus de 120000 Sud-Africains ont été licenciés dans
le secteur minier, mais aussi dans les industries manufacturières
et le bâtiment. Au total, ce sont plus de 400000 emplois qui ont
été supprimés en sept ans, avec, pour conséquences,
un regain des tensions raciales et une recrudescence de la criminalité.
Cette situation a conduit certaines
grandes agences de notation internationales à rétrograder
l'Afrique du Sud dans leurs classement: Standard & Poor's estime
qu'il s'agit là du pays émergent le plus risqué. Selon
une enquéte de l'organisme indépendant Bureau for Economic
Research, l'indice de confiance des milieux d'affaires, mesuré sur
une échelle de 1 à 1oo, est tombé de 36 au premier
trimestre à 17audeuxième.
Tout cela confère à
l'Afrique du Sud les apparences d'un marché que les investisseurs
étrangers devraient éviter. Plus inquéiétant,
oette crise aura certainement des répercussions sur les pays voisins
- Mozambique, Zimbabwe,
Lesotho et Swaziland - dont les
monnaies sont liées au rand. Ces économies, pour lesquelles
l'Afrique du Sud sert traditionnellement de locomotive, ne seront certainement
pas épargnées.
Novembre 98
Mises en garde de Desmond Tutu à l'égard des "opprimés d'hier tentés de devenir les oppresseurs de demain», attaques du Congrès national africain (ANC) contre une "tentative de criminaliser le mouvement de libération, en caractérisant d'ataques aux droits de l'homme les luttes héroïques de ceux qui ont emmené la paix, la démocratie et la justice"... Marqué par les recours en justice de l'ANC pour empêcher sa publication, le rapport final de la Commission vérité et réconciliation (TRC), remis au président Nelson Mandela le 30 octobre dernier, n'a pas fini de faire des vagues. Le débat, aujourd'hui, s'est recentré sur les suites judiciaires que devrait avoir ce volumineux document, résultat de deux ans et demi d'audition et d'investigation. Les conclusions de ce rapport sont censés tourner la page d'un douloureux passé. En réalité, il n'a pas fini de produire de nouveaux effets.
Commission indépendante nommée
par le gouvernement fin 1995 la TRC n'avait pas pour vocation de rendre
justice. Elle n'en était pas pour autant réduite à
l'impuissance sur ce plan. Face au refus de comparaître de l'ancien
chef d'Etat, Pieter W Botha, elle a finalement porté plainte contre
lui, en janvier dernier. De même, ses recommandations n'ont aucun
poids juridique tant que les pouvoirs exécutif et législatif
ne les ont pas entérinées pour en faire de réelles
décisions. L'on voit mal, cependant, comment les dirigeants de la
nouvelle Afrique du Sud pourraient se dérober à certaines
"suggestions" de la Commission, notamment sur le programme de réparation
en faveur des victimes, ou l'abandon de certains types de sanctions à
l'encontre des coupables. Un moment évoquée, la "lustration",
qui consiste à disqualifier de toutes fonctions dans le service
public les personnes impliquées dans les crimes commis durant l'apartheid,
a en effet été rejetée par la TRC.
Quant à la possibilité,
pour tous les responsables de violation des droits de l'homme commis pendant
cette période (1960-1994), de solliciter une amnistie en échange
de la reconnaissance de leurs responsabilités et de leurs témoignages,
elle n'a pas, non plus, garanti un climat général d'impunité.
Sur les 7000 demandes d'amnistie déposées et traitées,
seulement 150 ont reçu une réponse favorable, arappelé
Desmond Tutu le président de la TRC, dans sa longue introduction
en rapport final. "L'amnistie n'est pas fait pour les gens bien a-t-il
insisté, elle s'adresse aux criminels. Des critères stricts
devaient être
respectés, et le Comité des amnisties
les a utilisés pour déterminer Si l'amnistie devait être
ou non accordée. L'amnistie est un prix très cher à
payer C'est, toutefois, le prix que les négociateurs ont cru que
notre pays devait payer; pour éviter une « alternative trop
horrible à contempler»" En toute logique, tous ceux qui n'ont
pas jugé nécessaire de demander l'amnistie, et dont la responsabilité
a été établie, doivent aujourd'hui
s'attendre à s'expliquer devant la justice. Parmi eux, les ténors
de la vie politique sud-africaine. Mangosuthu Buthelezi, leader des
nationalistes zoulou de Linkatha Freedom Parti, et actuel ministre de l'Intérieur;
deux de ses lieutenants de Linkatha, Thenba Khoza et Humprey Ndlovu; Winnie
Madikizela Mandela, ex-égérie de l'ANC, toujours membre du
Comite exécutif national (NEC) du parti au pouvoir; les deux
anciens chefs chefs d'Etat, Pieter W Botha, et Fréderik de Klerk
qui restent des représentants au moins symboliques de la communauté
afrikaner. A la veille des élections générales prévues
pour mai 1999, et qui devraient clore la période de transition ouverte
en 1994 cette nouvelle étape judiciaire risque de susciter bien
des tensions. Les commentateurs dans la presse spéculent déjà
sur la possibilité d'une amnistie générale...
Les voix s'élèvent
pour défendre ou critiquer cette option, fermement rejetée
par le rapport de la TRC. "De manière à éviter une
culture de l'impunité et à renforcer le règne de la
loi, l'octroi d'une amnistie générale, sous quelque forme
que ce soit, devrait être empêchée", peut-on lire à
la page 309 du volume du rapport. Bantu Holonusa, dissident de 1'ANC et
co-leader avec l'ex-nationaliste Roelf Meyer du Mouvement uni démocratique
(UDM), un parti multiracial, a signé dans les colonnes du Sunday
Independant, le 5 novembre un vibrant plaidoyer en faveur de l'amnistie
générale. Son argument "Faciliter la réconciliation
nationale et la construction de la nation. Des poursuites judiciaires et
l'incarcération des leaders politiques et de leur subordonnés
causeraient du ressentiment, prévient Bantu Holonusa, comparant
ce ressentiment à l'amertume allemande d'après la Première
Guerre mondiale, ensuite exploitée par Adolf Hitler. Nommé
quelques jours après la publication du rapport de la TRC, Bulelani
Ngcuka, nouveau procureur général compétent au niveau
national, s'est montré prudent dans ses premières déclarations,
affirmant qu'il fallait d'abord lire le rapport puis se fonder sur les
éléments de preuve qu'il apportait, avant d'engager ou non
des poursuites. "Dans l'intérêt de la réconciliation,
certains cas ne devraient pas donner lieu à des poursuites", a-t-il
néanmoins précisé - une petite phrase qui a ouvert
la voie à toutes les supplications. Dans son rapport, la TRC plaide
sans équivoque pour la fermeté. L'archevêque Desmond
Tutu a cependant recommandé, pour les actions en justice qui devraient
en découler, un délai de prescription relativement court
: deux ans.
Deux années après
lesquelles personne ne pourra plus porter plainte, afin d'éviter
un "climat de retour permanent sur le passé" - et l'utilisation
dc griefs d'autrefois dans les querelles à venir. Amnistie générale
ou pas, une porte reste entrouverte puisque le Comité de l'amnistie
de la TRC, composé de trois magistrats, n'a pas encore bouclé
ses travaux. Il lui reste quelques 2 000 demandes à examiner. Lorsque
ce sera chose faite, la TRC se réunira à nouveau pour examiner
les implications des nouvelles audiences qui auront eu lieu, et ajouter
un "codicille" à son rapport, qui n'est donc pas tout à fait
final.
Aprés maintes réflexions, la TRC a finalement recommandé au gouvernement la distribution de réparations financières, dues aux victimes de violation du droit de l'homme commis durant l'apartheid. Près de 22 000 personnes qui en ont fait la demande devraient bénéficier de ce programme après approbation du Parlement. La presse sud-africaine évoque un montant de 3 milliards de rands (300 milliards de F CFA), qui seraient distribués sur six ans. Chacun aurait préféré des réparations plus symboliques, qui seraient passées par l'édification de monuments, de stèles, de centres, de cliniques ou d'écoles. Plutôt qu'une compensation, la TRC a voulu que ces réparations soient une forme de reconnaissance "concrète" des souffrances éprouvées. La TRC a suggéré la création d'un secrétariat spécial, rattaché à la présidence, ainsi que l'institution d'un fond présidentiel pour les réparations aux victimes et la réhabilitation des criminels. Quelle que soit la forme que prendront les réparations, la TRC a insisté à plusieurs reprises sur le fait que la paix et la réconciliation n'iront pas sans que "le fossé entre riches et pauvres" soit comblé et les biens "restitués". Pour ce faire, la TRC a préconisé plusieurs mesures: la création d'un impôt sur la fortune, un don de toutes les compagnies cotées àla Bourse de Johannesburg correspondant à 1% de leur capital, une taxe rétrospective sur les bénéfices des sociétés jusqu'à une date qui reste à établir, la suspension de toutes les taxes foncières pour les communautés autrefois désavantagées, et la création d'un "Business Reconciliation Found", un fond spécial dans la gestion incomberait au secteur privé et qui pourrait accorder des crédits gratuits, donner des garantis et financer des petites entreprises noires.
Juin 99
LE PEUPLE, a, par millions, sans
équivoque et sans hésitation, renouvelé le mandat
de l'ANC pour gouverner notre pays. Au centre électoral du Congrès
national africain (ANC), à Midrand, au nord de Johannesburg, le
président élu, Thabo Mbeki, pouvait pavoiser. Lors des secondes
élections démocratiques organisées par l'Afrique du
Sud, le 2 juin 1999, le parti au pouvoir a amélioré son score
de 1994, obtenant plus de 66 % des suffrages contre 62,6 % il y a cinq
ans. L'ANC confirme son énorme popularité, et empoche au
passage la majorité absolue des sièges au Parlement, ce qui
pourra lui permettre, s'il le décide, de modifier la Constitution.
Les Sud-Africains se sont déplacés
en masse pour exercer leur droit de vote sans considération de race,
un droit arraché de haute lutte contre le régime d'apartheid.
Plus de 80 % des 18,3 millions des électeurs inscrits ont patienté
parfois pendant des heures pour déposer leur bulletin dans l'urne.
Sur le plan national, la surprise
est venue du Parti démocratique (DP), qui devient la première
formation de l'opposition en recueillant à peine moins de 10 % des
suffrages. Un formidable bond en avant pour ce parti qui n'avait obtenu
que 1,7 % des voix en 1994. Le Nouveau Parti national (NNP), issu du Parti
national (NP), le parti au pouvoir sous l'apartheid, s'effondre complètement.
Un peu plus de 7 % des électeurs lui ont accordé leur confiance,
contre 20,4 % lors des premières élections multiraciales.
Le Parti de la liberté Inkatha
(IFP), à majorité zoulou, arrive en troisième position
avec 8,4 % des voix, enregistrant une baisse par rapport à 1994,
où il avait réalisé un score de 10,5 %. Parmi les
autres formations en lice, le Mouvement démocratique uni (UDM),
nouveau venu sur la scène politique qui ambitionnait de concurrencer
l' ANC, a dû déchanter. Il ne recueille que 3,5 % des voix.
Seule consolation, l'UDM fait une percée remarquée dans la
province du Cap-Oriental, dont son leader, Bantu Holomisa, un ancien dirigeant
de l' ANC, est originaire.
Quant aux partis qui s'étaient
déjà présentés aux élections de 1994,
comme le Front de la liberté (FF, autonomistes afrikaners ),le Congrès
panafricain (PAC, marxiste radical) et le Parti chrétien démocrate
africain (ACDP), leur
score respectif oscille autour de
1 %.
Pour les élections provinciales,
l' ANC demeure en position dominante en conservant la majorité absolue
dans sept provinces sur neuf. Il faudra par ailleurs compter sur une nouvelle
donne dans les deux régions que ne contrôlait pas le parti
de Nelson Mandela. Dans les provinces du Cap-Occidental et du KwaZulu-Natal,
l' ANC est arrivé au coude à coude avec, respectivement,
le NNP et l'IFP, le DP arrivant en troisième position dans les deux
provinces.
L'on se dirige donc vers la formation
de gouvernements provinciaux de coalition. Une situation qui pourrait s'avérer
particulièrement délicate dans le K waZuluNatal, région
où les tensions restent vives, en dépit des accords de non-agression
passés entre les deux principaux partis.
Juin 99 : MANDELA
Le propos du journaliste et écrivain
français Dominique Jamet est juste. L'image est saisissante, qui
fige dans l' Histoire la silhouette d'un homme controversé, François
Mitterrand, arpentant un jour de mai 1981 la colline du Panthéon,
à Paris, investi de la magistrature suprême, après
moult années de vicissitudes politiques. Il venait de loin le défunt
président français ! Mutatis mutandi, Nelson Mandela d'encore
plus loin, avant de devenir un repère, une boussole.
Du Capitole à la Roche tarpéienne,
il n'y a pas bien loin. Il n'y a pas bien loin, non plus, de la résidence
surveillée de , Victor Verster, dans les vignes de Paarl, au Parade
Square, au centre-ville du Cap.
Mais l'histoire romaine n'offre
aucun exemple d'un condamné qui, précipité du haut
de la roche légendaire, ait été assez heureux pour
ne pas se rompre les os dans sa chute, à fortiori pour gravir quelques
années plus tard, drapé dans la pourpre et couronné
de lauriers, les marches triomphales du palais présidentiel de Tuynhuys.
Au grand bonheur des siens.
Le tout après vingt-sept
ans de pénitence, dont dix-huit à s'acharner sur les cailloux
dans le sinistrement réputé pénitencier de Robben
Island, au large du Cap et un titre -peu couru -de « plus célèbre
prisonnier politique » du monde. Après avoir vaincu l'apartheid,
rendu à son peuple sa dignité, obtenu le prix Nobel de la
paix, réconcilié bourreaux et victimes qu'un demi-siècle
de haine avait fini par dresser les uns contre les autres, et quitté
volontairement le pouvoir pour un plus jeune que lui, démocratiquement
élu. Avant de s'en aller courir après les petites joies de
la vie de tout le monde et de tous les jours. A 80 ans. A l'aube du 3e
millénaire.
Exit les oiseaux de mauvais augure
avec leurs prédictions de funeste déclin d'une Afrique du
Sud à genoux sous le poids des peurs et des inquiétudes,
des vengeances et des règlements de comptes de toutes sortes. Aux
orties les analystes de tout poil qui voyaient déjà le pays
comme un radeau à la dérive, avec un Nelson Mandela cramponné
à une godille pour éviter le naufrage.
Chapeau bas, Madiba ! Pour avoir
été (déjà) homme d'Etat et parangon de vertu
en prison, pour être resté d'égale humeur à
l'ombre comme sous les projecteurs. Pour avoir su rassurer les uns, consoler
et faire patienter les autres, voire leur donner confiance. Pour avoir
accompli une performance à peu près unique en son genre.
Pour avoir rendu à l'Afrique sa fierté. Lui avoir offert
un modèle, une vie propre, trente ans de combat politique promis
à être ficelé dans des mémoires, pour l'éternité.
Depuis son Transkei natal, ses premières
nuits en détention dès avril 1960, jusqu'à ses premiers
pas d'homme libre, un jour de février 1990, en passant par Robben
Island et le pénitencier de haute sécurité de Pollsmoor,
dans la banlieue
du Cap, Madiba ne s'estjamais résigné
à la banalisation de l'injustice, a toujours refusé de rester
un témoin blasé de l'absurdité du destin.
Et Madiba n'y peut mais. C'est sa
vie tout entière qui le fait entrer, vivant, dans la légende.
Il aurait pu rester grand chef du clan des Thembu, par héritage,
il est devenu démocrate et républicain de coeur et s'est
retrouvé au meilleur de la mêlée, dans la lutte pour
la liberté et les droits de I 'homme. Au soir de sa vie, mieux que
d'autres, Madiba incarne les mille et une contradictions, les doutes et
les tâtonnements d'un peuple, d'une nation qui voudrait bien, enfin,
écrire une nouvelle histoire, la sienne. Sans lignes de fracture
entre Blancs, Noirs et Colored. Il en a écrit quelques chapitres
à la lecture desquels, demain, nul ne pourra oublier la longue silhouette
de ce vieil homme aux pommettes de boxeur depuis longtemps descendu du
ring et débarrassé de ses gants. .
Juin 99 : MBECKI
Difficile de succéder à
Nelson Mandela. Interrogé, avant les élections, sur sa capacité
à se glisser dans les chaussures du premier président noir
d' Afrique du Sud, Thabo Mbeki avait répondu avec flegme: «
De toute façon, il a de très
grands pieds. » Et d'ajouter:
« Je ne pense pas que je pourrai encore grandir ou commencer à
porter ces étranges chemises » -faisant allusion aux amples
chemises bariolées qu'affectionne Nelson Mandela.
En dépit des boutades, la
question reste posée : Thabo Mbeki sera-t-il à la hauteur
du père fondateur de l' Afrique du Sud postapartheid, le charismatique
Nelson Mandela ? Une partie de la réponse est déjà
dans les faits. Depuis plus de deux ans déjà, c'est Thabo
Mbeki qui est aux commandes de la première puissance économique
du continent, Nelson Mandela, de son propre aveu, s'étant cantonné
à des activités de représentation à l' étranger
ou à l' avancement du processus de réconciliation nationale.
Une affirmation réitérée, lors de la 50e Conférence
nationale du Congrès national africain (ANC), en décembre
1997, où l'ancien chef de l'Etat avait officiellement désigné
Thabo Mbeki comme son successeur en le faisant élire président
de l' ANC.
En Afrique du Sud, peu de gens connaissaient
le nom de Thabo Mbeki jusqu'à ce qu'il soit nommé vice-président
du pays, en mai 1994. Les militants antiapartheid étaient plutôt
familiers avec le nom et l'image de Govan Mbeki, son père, qui devint
secrétaire général de l'ANC en 1956, avant de rejoindre
leParti communiste sud-africain (SACP) et la branche militaire de l'ANC,
Umkhonto we Sizwe, au début des années soixante. Govan Mbeki
fut l'un des huit accusés du célèbre procès
de Rivonia, où comparaissaient aussi Nelson Mandela et Walter Sisulu.
Les huit hommes furent condamnés à la prison à vie
en juin 1964 pour haute trahison. Govan Mbeki ne fut libéré,
sous restrictions, qu' en novembre 1987, après vingt-trois années
de détention sur l'île de Robben Island.Qui est donc Thabo
Mvuyelma Mbeki ? Agé de 57 ans, le nouveau chef de l'Etat est né
dans le Transkei, un bantoustan qui avait acquis une indépendance
non-reconnue par la communauté internationale sous le régime
d'apartheid. Elevé dans un milieu très politisé, il
rejoint la Ligue des jeunes de l' ANC (ANCYL) dès l'âge de
14 ans. En 1960, l'ANC est déclaré illégal par les
autorités sud-africaines. Le jeune Thabo se trouve alors à
Johannesburg, où il effectue, parallèlement à ses
études secondaires, un travail d'organisation clandestin pour le
parti, sous la supervision de Walter Sisulu, futur vice-président
de l' organisation, et de Duma Nokwe, secrétaire général
de l' ANC avant son interdiction.
Sur instruction de la direction du
mouvement, Thabo Mbeki fuit l'Afrique du Sud, en 1962, à destination
de la Rhodésie du Sud, aujourd'hui le Zimbabwe, pour tenter de rejoindre
la Grande-Bretagne. il sera emprisonné durant six semaines par la
police rhodésienne avant de trouver asile en Tanzanie, puis à
Londres. Au Royaume U ni, il obtient un master en économie à
l'université du Sussex tout en se consacrant à la mobilisation
des étudiants contre l'apartheid. De 1967 à 1970, il travaille
au bureau londonien de l'ANC, où il assiste le président
de l'organisation en exil, Oliver Tambo. Dans la capitale britannique,
Thabo Mbeki noue de solides contacts politiques et diplomatiques et s'initie
à la stratégie de sensibilisation internationale de l' ANC.
Culture révolutionnaire du
mouvement oblige, Thabo Mbeki effectue une formation militaire en Union
soviétique, en 1970. Plus diplomate que politicomilitaire, le futur
président sud-africain est envoyé à Lusaka, en Zambie,
comme secrétaire adjoint du Conseil révolutionnaire de l'ANC,
en 1971, puis au Botswana, où il tente de réorganiser les
structures de l'ANC en exil en coordination avec celles, clandestines,
existant en Afrique du Sud. Thabo Mbeki sera ensuite nommé représentant
de l'ANC au Swaziland, puis au Nigeria.
C'est en 1984 que sa carrière
prend un tournant. Déjà membre du club très fermé
du Comité exécutif national, l'organe de formulation stratégique
de la politique de l'ANC, il se voit confier le poste de chef du département
de l'Information du mouvement, avant de prendre également la responsabilité
du secrétariat pour les Affaires présidentielles.
Une confiance confirmée par
la direction de l'ANC qui le propulse à la direction des Affaires
internationales en 1989. Il devient en quelque sorte le ministre
des Affaires étrangères du mouvement, route vers un pouvoir
qu'il sent à portée
de main.
Gros travailleur, excellent négociateur,
cultivé et un brin mondain, Thabo Mbeki a un profil diplomatique
apprécié par les hommes d'affaires sud-africains et les représentants
des autorités. Tempéré, discret et recherchant le
consensus, il ne suscite pas les habituels cris d'orfraie d'une minorité
blanche acculée au changement, paniquée par les discours
marxisants des partenaires de l' ANC, le SACP et le Congrès des
syndicats sudafricains (COSATU), Ainsi, Thabo Mbeki va gagner ses lettres
de noblesse dans les négociations avec le régime d'apartheid,
qui s'intensifient à partir de février 1990, date de libération
de Nelson Mandela. L'histoire s'accélère. En 1993, une Constitution
intérimaire est élaborée par l'alliance ANC-SACP-COSATU
et le gouvernement. L'année suivante, les premières élections
démocratiques donnent la victoire à l' ANC, Thabo Mbeki devient
premier vice-président du pays. Le deuxième vice-président
est Frederik De Klerk, mais ce dernier et son parti, le Parti national,
se retireront du gouvernement d'unité nationale en juin 1996. En
décembre 1997, à l'occasion de la Conférence nationale
de l' ANC, Thabo Mbeki est officiellement placé sur orbite présidentielle
par Nelson Mandela.
De fait, il est difficile de cerner
Thabo Mbeki. Ceux qui l'ont connu disent que, malgré son affabilité,
l'homme n'aime pas livrer ses états d'âme et semble cultiver
son caractère énigmatique peut être pour mieux se protéger.
Réflexe d'un être qui a passé la moitié de sa
vie en exil et a évolué dans les cercles feutrés de
la diplomatie et de pourparlers cruciaux pour l' avenir de son pays ? Une
chose est sûre cependant: homme de dossiers plutôt que de terrain,
Thabo Mbeki a fait ses preuves de gestionnaire avisé de l'économie
sud-africaine, ces dernières années.
C'est dans ce domaine que ses conci
toyens, qui attendent une amélioration de leurs conditions de vie,
le jugeront, en
dépit de son manque de charisme.
.
Juin 99
Dernier sondage en date, celui .qu'ont
publié, le 29 avril dernier, les organismes privés de recherche
Idasa (Institut pour
les alternatives démocratiques
en Afrique du Sud) et d'enquête d'opinion Markinor. Il donne Nelson
Mandela et son successeur Thabo Mbeki comme les leaders les plus populaires
du pays. Basé sur un échantillon de 3 288 électeurs
interrogés le 24 mars dernier, l'enquête distribue les bons
points sur une échelle allant de O à 10. "Madiba" (nom de
clan de Nelson Mandela) affiche une cote imbattable, allant de 6,5 à
8,9 selon les provinces. Alors qu'il passe souvent, dans la presse, pour
un homme impopulaire, Thabo Mbeki obtient des notes très honorables:
entre 5,9 et 8,2. Ses efforts déployés avant la campagne
pour redresser son image d'homme énigmatique, sophistiqué,
coupé des réalités et du peuple, ont sans doute payé:
la cote du futur président va désormais en augmentant. Troisième
au rang des hommes politiques les plus populaires, dans les provinces du
Kwazulu Natal (Pietermaritzburg), mais aussi du Mpumalanga (Nelspruit)
et du Cap septentrional (Kimberley) : Mangosuthu Buthelezi, ministre de
l'Intérieur et chef des nationalistes zoulous de l'Inkhata Freedom
Party (IFP). Une troisième place que partage Bantu Holomisa, co-leader
du Mouvement démocratique unifié (UDM)J apprécié
dans sa province natale du Cap oriental (Port Elizabeth) ainsi que dans
le Nord-Ouest (Mafikeng) et l'Etat Libre (Bloemfontein). A Gauteng (Johannesburg),
cet ancien de l'ANC, ex-commandant militaire du bantoustan du TranskeiJ
est devancé de peu par Tony Leon, le chef du Parti démocratique
(DP). Nouveau signe du déclin du Parti national (NP) , même
sous sa nouvelle appellation de "Nouveau" parti national (NNP) : Tony Leon
supplante Marthinus van SchalkwykJ le leader des "Nats", dans leur propre
fief du Cap occidental.
Un sondage n'est qu'un sondage,
sans doute. Mais l'émergence de Stanley Mogoba, du Congrès
Pan-Africain (PAC) comme principal opposant de l'ANC dans la région
du Nord (Pieters burg) laisse présager de la particularité
des joutes qui se joueront le 2 juin prochain, dans chacune des neuf provinces
du pays. Dans le Cap oriental, l'UDM (7 % des intentions de vote) cherchera
en vain à ravir le gouvernement provincial à l'ANC (75 %),
alors que des violences entre les sympathisants des deux partis sont redoutées.
Dans le Kwazulu Natal, l'IFP (20% ) fera tout pour se maintenir au gouvernement
local mais devrait avoir du mal à endiguer l'ANC (38 %), avec lequel
il pourrait être contraint de former un gouvernement local de coalition
après les élections. Dans le Cap occidentalJ c'est le NNP
qui tâchera de résister à l'ANC tandis que dans le
Nord-Ouest, Lucas Mangope, l'ancien leader de l'ex-bantoustan du Bophutatswana,
pourrait réaliser une percée (3%) à la tête
de son Parti chrétien et démocratique unifié (UCDP).
Prédictions de l'enquête Idasa/Markinor: l'ANC l'emportera
sans problème à GautengJ dans le Cap septentrionnal (59 %),
le Nord (77 %) l'Etat libre (69%) le Cap Oriental (75 %) et le Nord-Ouest
(70 %), mais pourrait perdre le Mpumalanga (où le soutien à
l'ANC a chuté de 71% à 58% en quatre ans)J tandis que le
jeu sera très serré avec le NNP au Cap (30% pour l'ANC, 31
% pour le NNP et 11 % pour le DP).
Le parti au pouvoir n'en est pas
moins sûr de l'emporter, et largement, sur le plan national. S'il
faut en croire le même sondage Idasa/Markinor, il draine 59 % des
intentions de vote. Soit cinq points de plus que le score recensé
en octobre 1998, mais six points de moins que le chiffre de 65 % donné
par une autre enquête, publiée le 17 avril dernier par l'institut
Markdata. Le parti de Thabo Mbeki entend bien remporter une majorité
des deux tiers, avec 66 % des suffrages, afin de modifier à sa guise
la Constitution. L'opposition, effrayée par cette perspective, crie
déjà à l'instauration d'un Parti-Etat après
les élections. Les objectifs avoués de l'ANC consistent pour
le moment à redéfinir l' équilibre des pouvoirs entre
l'Etat et les provinces, et à modifier la loi électorale
après les élections, en supprimant la représentation
proportionnelle.
La vraie bataille se livrera, le
2 juin, entre des partis d'opposition qui rivalisent pour s'imposer comme
principal contrepoids à 1'hégémonie du parti au pouvoir.
l'IFP ne devrait plus représenter de menace sérieuse pour
l'ANC du
moins sur le plan des résultats.
Il ne récolte plus que 4% des intentions de vote (un point de moins
qu'en octobre 1998). Quant au NNP qui avait obtenu 20,4 % des voix lors
des élections du 27 avril 1994, il n'est plus crédité
que de 8 % des intentions de vote. Il est sérieusement concurrencé
par les libéraux du DP (6% à l'échelle nationale,
12 % à Gauteng) et les populistes de l'UDM (2 % ) , seul parti à
vraiment empiéter sur l'électorat traditionnel de l'ANC (notamment
au sein des syndicats, puissants relais) .Le score de l 'UDM dans les sondages
pourrait être largement sous estimé, en raison des réticences
des personnes interrogées à s'afficher clairement comme les
sympathisants de ce parti, de peur de représailles. Des violences
l'ont opposé à l'ANC dans le Kwazulu Natal, en février
dernier,et dans la ville du Cap au mois de mars.
La principale inconnue porte sur
les niveaux de participation le jour J et le nombre d'indécis. L'abstention
serait élevée dans les communautés d'origines anglaise
et indienne. Alors que 82 % des Métis, 77 % des Noirs et 68 % des
Afrikaners affirment vouloir voter, 61% des Blancs anglophones et 46 %
des Indiens sont prêts à se mobiliser. Principaux thèmes
de la campagne: le crime, l'emploi et la corruption. Alors que l'opinion
semble suivre une ligne de fracture très nette, entre les pessimistes
et les optimistes sur ce que sera l'après-Mandela, deux sondages
un peu décalés viennent apporter leurs touches respectives
d'ombre et de lumière au tableau. Le premier, "Opinion 99", publié
le 12 mars par la South African Broadcasting Corporation (SABC, télévision
nationale), l'Idasa et Markinor revèle des niveaux encore
très élevés d'intolérance politique. Un phénomène
hérité des luttes nouées du temps de l 'apartheid,
marquées par une violence toujours présente. Le quart des
personnes interrogées se sont déclarées prêtes
à empêcher leurs rivaux politiques de faire des discours,
de tenir des meetings ou même de vivre dans leurs quartiers... Les
plus hauts degrés d'intolérance ont été déceIés
chez les ultra-conservateurs afrikaners du Frel'dom Front (FF) et les sympathisants
de l'IFP ainsi que dans une autre catégorie très précise
; les partisans masculins de l 'ANC dans la province de Gauteng.
La deuxième enquête porte quant à elle sur la transformation de la société et ses principales aspirations. Baptisée « "Reality Check" (vérification de la réalité) et menée par le groupe de presse Independent Newspapers (The Star, The Cape Times, Pretoria News, The sunday Independent ) , cette étude d'opinion, publiée le 28 avril, a été menée auprès de 3 000 personnes en âge de voter. Elle montre l'émergence progressive d'un "nouveau Sud-Africain" (29%), grossièrement défini comme opposé aux attitudes racistes et partisan de la lutte contre la pauvreté. Persiste néanmoins une majorité écrasante (65 % ) de "pas si nouveaux SudAfricains" et une poignée de "vieux Sud-Africains" (7"), cramponnés à l'ancien régime. Si l'émergence d'une nouvelle classe moyenne noire, raisonnablement optimiste, devrait contribuer à combler les écarts, il apparaît que l 'opinion sud-africaine est toujours racialement divisée. Il n'y a pas de SudAfricain moyen, mais un "Métis moyen", qui passe son temps à regarder la télévision et a tendance à penser comme le "Blanc moyen" -pour la peine de mort, persuadé que l' économie dégringole et que l' éducation est pire qu'elle n'a jamais été. "L'Indien moyen" se définit, plus que les autres, par l 'appartenance raciale, et se soucie surtout de l'état de ses finances. " L'Africain moyen" , quant à lui, est plus politisé et convaincu que les lendemains seront meilleurs.
Juillet 99
Image surprenante: Thabo Mbeki et
Zanele, son épouse, ont dansé sur un rythme endiablé,
en public, avant de s'éclipser. Pour la première fois, ce
couple, légendaire pour sa réserve et sa discrétion,
s'est laissé aller lors de la fête de la victoire de l'ANC
aux deuxièmes élections démocratiques d'Afrique du
Sud. Jamais on n'avait vu Thabo Mbeki (57 ans), l'homme de l'ombre, aussi
heureux... Heureux d'accéder enfin à la fonction suprême
au bout d'une vie consacrée à la libération de son
pays. A l'issue d'un discours parfait d'équilibre, où il
a rappelé que l'Afrique du Sud était le pays de tous au-delà
des barrières de races et de couleurs, où il a souligné
que le peuple s'était prononcé pour un mode de gouvernement
juste et en faveur de la démocratie, Mbeki a conclu: " L ' heure
est venue de se remettre au travail".
Le travail! Une valeur sacro-sainte
pour Thabo Mbeki qui ne supporte pas les paresseux et les imbéciles.
Enfant, il dévorait la bibliothèque marxiste-Iéniniste
de son père, Govan Mbeki, et les ouvrages philosophiques de Kant,
"sans rien y comprendre", se souvient-il. Dans les années soixante,
à Brighton, non loin de Londres, il obtient avec brio sa licence
d'économie à l'université du Sussex, mais regrette
de ne pas avoir décroché une bourse pour Oxford. De sa prison
de Robben Island, son père lui fait savoir qu'il souhaiterait qu'il
poursuive ses études jusqu'au doctorat. Mais le jeune Mbeki est
impatient de se mettre au service de l'ANC. En 1969, lors de la conférence
consultative de Morogoro, en Tanzanie, l'ANC réaffirme sa stratégie
de lutte armée. Thabo Mbeki a 27 ans. II a déjà l'oreille
d'Oliver Tambo, le président du mouvement, mais il a conscience
que pour gagner une authentique légitimité il doit passer
par une formation à la guérilla, de préférence
en URSS.
LA MÊME ANNÉE, AFIN
DE PARFAIRE SES RÉFÉRENCES DE MILITANT, il s'inscrit à
l'Institut des sciences sociales de Moscou. En 1970, il expérimente
le climat sévère de la taïga soviétique et s'avère
aussi piètre comme combattant que comme officier au cours d'entraînements
destinés à former des cadres militaires d'Umkontho We Sizwe.
Car Thabo Mbeki est un intellectuel. Un intellectuel formé à
l'école occidentale, même s'il a appartenu jusqu'en 1990 au
bureau politique du Parti communiste sud-africain. Et cette réputation
lui vaudra bien des déboires avec les dirigeants de l'aile armée
de l'ANC, en particulier avec Chris Hani assassiné en 1993 par un
illuminé d'extrême droite. Durant ses trois décennies
d'exil, Thabo Mbeki a dû constamment se battre pour convaincre et
s'imposer auprès des nombreuses tendances réunies sous la
bannière de l' ANC, se battre avec les seules armes qu'il sait manier:
la dialectique et la rhétorique.
Seize ans après la conférence
consultative de Morogoro, l' ANC se réunit en juin 1985 à
Kabwe, en Zambie. Avec deux alliés fidèles, Joël Netshitenzhe,
aujourd'hui responsable du service de communication du gouvernement (GCIS
-Government Communication Information Services), et Joe Nhlanhla, ministre
chargé des Services de renseignements sous le gouvernement Mandela,
Thabo Mbeki prépare un document de travail qui, pour la première
fois, envisage des négociations avec le régime de l'apartheid.
II y suggère de rallier l' élite afrikaner libérale aux idéaux de l' ANC afin de mettre l'apartheid face à ses contradictions. Coïncidence: la même année, Nelson Mandela écrit à P. W. Botha, alors président de la République sud-africaine, pour demander l'ouverture de négociations. L' ANC en exil ignore tout de la démarche de Mandela, mais dix ans plus tard, l'ex-vieux prisonnier se souviendra que son vice-président était arrivé à la même conclusion que lui au même moment: il fallait caresser les Afrikaners dans le sens du poil afin de les rallier à l'idée d'une Afrique du Sud démocratique. Cette stratégie subtile ne fait pas l'unanimité. L'aile armée de l'ANC lance une série d'attentats contre des cibles civiles blanches. Mbeki désavoue en public : "Ces attaques contre les Blancs m'inquiètent. Notre objectif est d'éloigner les Blancs de l'apartheid, sans forcément vouloir les rallier à nous. Dans ce contexte, ces attaques sont néfastes." Heureusement, sa position au sein du mouvement est renforcée. Il remplace Johnny Makatini, décédé quelques mois auparavant, à la tête du département des affaires internationales, et devient ainsi numéro trois dans la hiérarchie de l'ANC. Dès lors, il a les coudées franches pour entreprendre les premiers contacts avec l'élite blanche. La première rencontre a lieu dans le plus grand secret dans la réserve de Mfuwe, en Zambie. La délégation d'hommes d'affaires blancs est conduite par Gavin Relly, alors président de la puissante firme Anglo-American. Des dizaines d'autres contacts ont eu lieu depuis cette rencontre de 1985, jusqu'aux accords de Groote Schuur (alors résidence officielle des Premiers ministres sudafricains et rebaptisée Genadendal) du 2 mai 1990 où Thabo Mbeki, dirigeant la délégation de l'ANC en exil, Nelson Mandela à la tête des anciens de Robben Island, Archie Gumede, représentant l'aile intérieure du Front démocratique uni (UDM) et du Mouvement démocratique de masse (MDM) et Frederik De Klerk décident d'entreprendre des négociations pour l'avènement d'une Afrique du Sud démocratique. Le chef de la délégation de Lusaka s'y présente en ces termes: "Je suis Thabo Mbeki. Je porte les valises de me.\' leaders." Durant ces quatre années de négociations, Thabo Mbeki vérifiera, à ses dépens, la véracité du vieil adage: "Nul n ' est prophète en son pays." Initiateur des toutes premières discussions entre l' ANC et le pouvoir blanc, rédacteur de la déclaration d'Harare de 1989, appliquée à la lettre par Frederik De Klerk un an plus tard, avec l'annonce, le 2 février 1990, de la libération des prisonniers politiques, de la légalisation de l' ANC, du Parti communiste et du Congrès panafricaniste, Thabo Mbeki n' est plus aux premières lignes des pour parlers. Les résistants de l'intérieur prennent le pas sur les exil~s. Cyril Ramaphosa dirige la délégation de l'ANC aux négociations, sous la direction de Nelson Mandela.
MBEKI VIT MAL CETTE MISE À
L'ÉCART. Victime également du déphasage que tout exilé
ressent de retour au pays, il s'enferme dans sa chambre d'hÔtel.
Seuls ses amis intimes l' entourent: les frères Pahad, Essop et
Aziz, Pallo Jordan -à l'époque responsable de la presse d'un
parti qui doit prendre ses marques sur la terre natale et intégrer
un mouvement de résistance intérieure hétérogène
-et Joël Netshitenzhe. Connu pour sa capacité à tenir
l'alcool, Thabo Mbeki essaye d'oublier la course au leadership en s'abreuvant
de son whisky préféré. Il ne relève la tête
qu'en 1993, lorsqu'il est élu National Chairman de l' ANC, à
l'unanimité, par la base, et retrouve sa place de numéro
trois du parti. L'Afrique du Sud est alors en proie à une terrible
violence. Le Parti conservateur claque la porte des négociations.
L'extrême droite incarnée par le mouvement paramilitaire d'Eugène
Terreblanche tente un coup de force dans le homeland du Bophutatswana et,
à Johannesburg, fonce avec un bulldozer sur le centre de conférences
de Kempton Park où se tiennent les négociations multipartites.
Le général à la retraite Constand Viljoën, qui
veut défendre dans un cadre légal la création d'un
Volkstaat, un Etat blanc, estime qu'à l'époque " la minorité
afrikaner aurait pu soulever une armée de soixante mille hommes
pour obtenir son autodétermination ". Depuis la libération
de Nelson Mandela, le Kwazulu Natal est à feu et à sang.
Mangusuthu Buthelezi, le chef de l'lnkatha-Parti de la liberté,
a lancé ses impies, entraînés par des éléments
d' extrême droite, sur les militants de l'ANC désormais à
visage découvert. Buthelezi songe même à une alliance
entre Zoulous et Afrikaners pour lutter contre le parti de Mandela et refuse
de participer aux premières élections démocratiques.
Le massacre du 23 mars 1994, où, pour arrêter une marche de
plusieurs milliers de militants de l'Inkatha sur Shell House -le siège
de l'ANC à Johannesburg -, les vigiles de l' ANC, sur ordre de Nelson
Mandela, tirent sur la foule et font cinquante-trois morts, réduit
à néant les perspectives d' élections pacifiques et
démocratiques.
Thabo Mbeki fait le pompier pour
étouffer les extrémismes nationalistes blancs et noirs. Constand
Viljoen raconte comment, un soir, il a reçu, chez lui, au Cap, les
leaders d'extrême droite pour tenter de les convaincre d'abandonner
l'idée de l'autodétermination : "Thabo Mbeki nous a parlé
de la Charte de la liberté", il a insisté sur l'article qui
affirme que tous les groupes nationaux auront les mêmes droits et
nous a demandé de remplacer « groupes nationaux » par
« groupe ethniques ».
Mbeki admettait le concept d'ethnicité
et nous sommes tombés d'accord pour inclure le droit des minorités
dans la Constitution." Parallèlement, Mbeki négociait secrètement
avec Buthelezi, au grand dam de Cyril Ramaphosa, qui estimait que l'ANC
faisait trop de concessions à l'Inkatha. La diplomatie persuasive
de Mbeki portait néanmoins ses fruits, et à moins de deux
semaines du scrutin, Buthelezi acceptait d'aller aux élections.
Le 10 mai 1994, Thabo Mbeki prête
serment comme vice-président de la République d'Afrique du
Sud. Sa place sur le podium -dressé spécialement dans l'amphithéâtre
d'Union Buildings, le palais présidentiel de Pretoria, pour l'investiture
de Nelson Mandela -, il la doit à la vieille garde de l'ANC, aux
compagnons de l'exil. Mandela nous confiait récemment: "J'avais
proposé Cyril Ramaphosa car jê ne voulais pas qu'un
autre Xhosa soit le deuxième personnage de l'Etat. Comme un seul
homme, les dirigeants de l'ANC et la direction du Parti communiste se sont
levés contre moi et ont imposé Thabo Mbeki." Cyril Ramaphosa
refusait alors le portefeuille des Affaires étrangères, préférant
se consacrer à la rédaction de la Constitution et se lancer
dans les affaires après la promulgation de celle-ci en 1996.
DEPUIS TROIS ANS DÉJÀ,
THABO Mbeki dirige l' Afrique du Sud. En 1996, Nelson Mandela lui délègue
le pouvoir et l'une de ses premières décisions est d'annuler
l'irréaliste Programme de reconstruction et de développement
(RDP), qui fut la plate-forme électorale de l' ANC en 1994. Pour
Thabo Mbeki, la reconstruction et le développement du pays est l'affaire
de chaque membre du gouvernement et non d'un super-ministre, en l'occurrence
l'ancien syndicaliste Jay Naïdoo, qui vient d'annoncer qu'il ne reprendra
pas du service dans le deuxième gouvernement ANC. Mbeki élabore
une nouvelle politique économique, le Gear (croissance, emploi et
redistribution), fondée sur la loi du marché, saluée
par les patrons mais très critiquée par les syndicats. Hélas,
à partir de 1997, l'Afrique du Sud subit le contrecoup de la crise
des marchés asiatiques et le rand est malmené, comme toutes
les monnaies des pays émergents. La baisse continue du cours de
l'or -qui représente encore plus de 20 % des exportations -érode
encore plus les perspectives de croissance.
Durant trois mois d'une éprouvante
campagne électorale, Thabo Mbeki s'est employé à transformer
son image d'intellectuel. Une campagne à l'écoute du peuple,
affirmant, aussi bien aux damnés des townships qu'aux nantis du
business, que la transformation de l'Afrique du Sud est l'affaire de chacun
et de tous. Son engagement contre la corruption et les criminels, ses qualités
de gestionnaire rompu à la diplomatie ont été récompensés
par un mandat franc et massif (66,.1 % des voix), à la lisière
de la majorité des deux tiers qu'il vient d'obtenir par le ralliement
du Front de la minorité, un petit parti indien basé à
Durban, qui porte la représentation de l'ANC à 267 sièges
(sur 400).
LE NOUVEAU CHEF de l'Etat sud-africain
est très conscient des impératifs de la réconciliation,
mais il ajoute que celle-ci ne peut s'accommoder de "la coexistence de
deux nations, l'une blanche et prospère, l'autre noire et misérable
".
Quand il affirme: "Je suis un Africain",
il ajoute: "Je dois mon existence aux Khoi et aux San qui, les premiers,
ont donné leur vie pour défendre notre liberté (...).
Je suis le produit des migrants qui ont quitté l'Europe et trouvé
un foyer sur notre terre natale. Dans mes veines coule le sang des esclaves
malais venus de l'Est.
Je suis le petit-fils qui dépose
des fleurs sur la tombe des Boers. Etant le produit de tous ces peuples,
j'affirme que je suis un Africain (...) qui refuse que notre africanité
soit définie par la race, la couleul; le sexe ou les origines historiques.
L'Afrique du Sud appartient à tous ceux qui y vivent, Blancs ou
Noirs." Quand Thabo Mbeki appelle à la "renaissance de l'Afrique
", il rappelle qu'en Europe, il aura fallu deux siècles de conflits
avant que ne triomphe la démocratie. C'est un homme réaliste
et exigeant, y compris avec lui-même. De ces longues années
d'exil, il garde une tendance trop prononcée à la méfiance,
voire à la paranoïa, qui le conduit à tout vouloir contrôler.
Mais l'Afrique du Sud, en voie de normalisation, a besoin d'une bonne dose
de contrôle et de fermeté.
Mauvaise conjoncture :
Le patronat, grisé par l'ouverture aux marchés extérieurs, restructure son parc industriel et l'automatise. En cinq ans, le pays perd cinq cent mille emplois. Le chômage touche 40 % des Noirs et seulement 4 % des Blancs. Les Industriels sud-africains ne réinvestissent pas et profitent du relichement du contrôle des changes pour boursicoter sur les places financières de I'hémlsphère nord ou s'engager dans des opérations (notamment minières) sur d'autres continents, en AmérIque latine et en Australie. Les investisseurs étrangers, effrayés par le niveau de la criminalité, se figent dans une expectative renforcée par les interrogations sur l'après-Mandela. A cette conjoncture néfaste, il faut ajouter le fléau du sida: mille cinq cents Sud-Africains par jour sont contaminés et, d'ici trois ans, deux cent cInquante mille vont mourir de la maladie chaque année. L'ampleur de l'épidémie poun'alt, à terme, faire chuter le taux de croissance annuel de 2%.
Septembre 99
Les bruits de botte ne seront plus
tolérés dans les couloirs de la SADC (Communauté de
développement de l' Afrique australe). Ainsi pourrait-on résumer
la bataille à fleurets mouchetés qui s ' est déroulée
lors du dernier sommet de l'organisation, au mois d'août à
Maputo. L'enjeu était de reprendre en main la politique étrangère
commune dont Robert Mugabe, l'inamovible président du Zimbabwe,
avait quasiment fait son domaine réservé avec, pour instrument,
l' «Organe pour la politique, la défense et lasécurité
». Cette institution, chargée de promouvoir la coopéraJion
militaire entre les Etats membres, avait été créée
lors d'un sommet en 1996. Mais ses statuts, proposés l'année
suivante, n'ont jamais été adoptés.
Son président pressenti,
Robert Mugabe, a pourtant confondu la réalité virtuelle de
l'Organe avec ses rêves de grandeur.
Agissant en son nom, il a tenté
avec constance d' entraîner ses partenaires dans de couteuses aventuresn
militalres en Republique démocratique du Congo (RDC) et, plus récemment,
en Angola.
Il aura fallu l'intervention ferme
de l'Afrique du Sud pour que cette dérive prenne fin. Aux termes
d'un accord secret conclu à Maputo entre chefs d'État, Robert
Mugabe a, certes, été officiellement reconduit comme président
d'un Organe dont le principe est maintenu. Mais pour six mois seulement,
le temps pour le Conseil des ministres de la Communauté de pratiquer
un audit des actions déjà menées. D'ici là,
toute nouvelle initiative de l'Organe devra recevoir l'aval d'une troïka
composée des présidents sud-africain, mozambicain et namibien,
respectivement ancien, actuel et futur présidents de la SADC. L'avenir
de l'Organe reste suspendu à l'adoption de nouveaux statuts qui
devraient limiter la marge de manreuvre de son président, placé
sous le contrôle des commissions des ministres des Affaires étrangères
et de la Défense, et flanqué d'un tribunal d'arbitrage.
En laissant à Mugabe son
hochet -l'Organe de sécurité -, le nouvel homme fort de la
SADC, Thabo Mbeki, a fait preuve d'une habileté diplomatique dont
les Sud-Africains n'étaient guère coutumiers. Ce qui, paradoxalement,
pourrait augurer une amélioration des relations avec Harare. Car,
depuis un an, avec la reprise des hostilités en ROC, l' attitude
de Mugabe avait profondément divisé la SADC en deux camps.
Au mois d'août 1998, lors d'un sommet à Harare, le ton était
monté entre Nelson Mandela et son hôte. Les deux hommes se
vouent une inimitié personnelle, et le refus du premier de s'engager
militairement pour soutenir Kinshasa a mis le feu aux poudres. Dans les
jours suivants, l'intervention de corps expéditionnaires zimbabwéen,
angolais et namibien sauvait le régime de Laurent-Désiré
Kabila. Rapidement, Mugabe proclamait ces troupes « forces alliées
de la SADC ». Cependant, une seule opération militaire avait
reçu l'aval de la Communauté: celle -d'ailleurs chaotique
des troupes sud-africaines et botswanaises chargées de rétablir
l'ordre au Lesotho. Aux mois de décembre et janvier suivants, Mugabe
s'efforçait de doubler les négociations pour la paix en RDC
engagées à Lusaka -processus dans lequel l' Afrique du Sud
jouait, au côté de la Zambie, un rôle prééminent.
Cette diplomatie parallèle culminait lors d'une conférence
surprise organisée à Windhoek, la capitale namibienne. Les
chefs d'État alliés de Kabila (Zimbabwe, Angola et Namibie)
y retrouvaient leurs ennemis rwandais et ougandais pour évoquer
un cessez-le-feu, au lendemain même d'une laborieuse rencontre entre
ministres à Lusaka.
Après s' être posé
en sauveur de la ROC, Mugabe s' attaquait au dossier angolais. En avril
dernier, il rejoignait Nujoma et Kabila chez Eduardo Dos Santos pour conclure
un pacte de défense, sans en tenir formellement informés
les dix autres membres de la SADC. Les alliés s'engageaient à
prendre « toutes les mesures en leur pouvoir » pour soutenir
les autorités de Luanda contre l'Unita (Union nationale pour l'indépendance
totale de l'Angola). .,
Dans le même temps, les menaces
d'intervention angolaise en Zambie, pour « punir » Lusaka du
soutien apporté aux rebelles de Savimbi, laissaient planer le spectre
d'un embrasement régional. Dans les semaines précédant
le sommet de Maputo, une série de déclarations de responsables
zimbabwéens, namibiens et angolais faisaient monter la pression
pour obtenir le feu vert de la SADC à une intervention en Angola.
À la veille de la réunion, le secrétaire exécutif
de la Communauté, le Namibien Kaire Mbuende, évoquait encore
l'option militaire comme une « possibilité à ne pas
écarter ».
Ce scénario a donc été
mis en échec par l'Afrique du Sud, avec le soutien du nouveau président
de la SADC, le Mozambicain Chissano, ainsi que des Zambiens et des Botswanais.
Finalement, les Etats membres se sont contentés de promettre à
Luanda une aide non militaire (vivres, médicaments, uniformes) accrue,
tout en appelant à une solution diplomatique du conflit. Et si la
Communauté doit envoyer des troupes de maintien de la paix en RDC
pour faire respecter le cessez-le-feu, il s'agira sans doute de faibles
contingents d'observateurs. Au grand dam des Zimbabwéens, qui espéraient
que les soldats sud-africains remplaceraient nombre pour nombre les troupes
engagées sur le terrain (quelque onze mille Zimbabwéens,
mille cinq cents Angolais et autant de Namibiens).
C' est que, échaudés
par l'expérience du Lesotho, les stratèges de Pretoria n'entendent
pas se glisser dans l'uniforme du gendarme régional sans avoir mûrement
réfléchi au concept de maintien de la paix, et aux moyens
que celui-ci nécessite.La « bataille » de Maputo aura
tout de même fait une victime: Kaire Mbuende, le secrétaire
exécutif de la SADC, contraint à la démission après
avoir essuyé un feu croisé de critiques -formulées
notamment, en des termes fort peu diplomatiques, par les ministres sud-africains
des Affaires étrangères et du Commerce extérieur.
Il faut dire que Mbuende, relais bienveillant des ambitions de Mugabe,
s'était taillé auprès de la majorité des États
membres une réputation d'inefficacité et de « corruptibilité
», deux défauts rédhibitoires aux yeux du nouveau maître
de Pretoria. Thabo Mbeki a obtenu la tête d'un homme symbolisant
un passé qu'il veut reléguer aux oubliettes, celui où
la SADC n'était
qu'un « machin », pour
reprendre le surnom quelque peu méprisant que le général
de Gaulle avait donné à l'ONU. Toutes les institutions de
la SADC devraient être auditées et, au besoin, redéfinies
dans les six mois.
En affirmant dorénavant sans
complexe son leadership régional, Mbeki montre qu'il entend faire
de la Commu
nauté, au-delà des
questions de défense, un véritable outil d'intégration
régionale. C'est dans cet esprit, par exemple,
que le leader sud-africain a entamé,
lors de sa visite à New York à la fin septembre, des négociations
avec le président de la Banque mondiale visant à confier
à la SADC le pilotage des investissements liés aux projets
régionaux de développement
transfrontalier, comme le couloir de Maputo, au Mozambique. .
Sources :
Afrique-Asie
Jeune Afrique
Jeune Afrique Economie
Africa International
Continental

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier