Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Articles presse africaine
SELECTION D'ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE AFRICAINE

Juin 98

LA COMMISSION vérité et réconciliation (TRC), chargée de faire la lumière sur les crimes politiques perpétrés sous l'ancien régime d'apartheid, continue de dévoiler les terribles pratiques en vigueur sous le système légal de discrimination raciale. A la mi-juin 1999, de nouvelles révélations ont été faites sur les recherches entreprises par l'armée sud-africaine dans le but d'éradiquer toute opposition au gouvernement de l'époque.
La réalité dépasse la fiction. Daan Goosen, qui était directeur du laboratoire de recherche scientifique de l'armée dans la localité de Roodeplat, située près de Pretoria, a ainsi déclaré à la TRC que des recherches étaient menées sur le développement d'une bactérie mortelle uniquement pour les Noirs, ainsi que sur les moyens de stériliser les femmes noires pour diminuer le taux de natalité de la population d'origine africaine.
D'autres études ont été effectuées dans l'intention de fabriquer des produits cancérigènes, des grenades hallucinogènes et d'autres poisons toxiques mortels destinés à éliminer l'opposition anti-apartheid. Un ancien chef des laboratoires légaux de la police, le général Lothar Neethling, a expliqué que ses services avaient eu ordre de fournir d'importantes quantités de marijuana, de Mandrax, de LSD et d'ecstasy pour tenter de neutraliser les ennemis du régime. Les agents secrets du sysitème d'apartheid disposaient de toute une panoplie de substances mortelles fabriquées par les laboratoires des services de sécurité  cigarettes provoquant l'anthrax, bouteilles de bières au thallium et au cyanure, chocolats empoisonnes, seringues remplies de venin de serpent, parapluies à bout empoisomiés et fioles de microbes du choléra, entre autres.
Jusqu'à présent, la TRC n'a pas recueilli beaucoup d'informations sur les victimes des programmes de laboratoire. Certaines d'entre elles ont été identifiées, comme le militant antiapartheid Frank Chikane, dont les -vêtements furent imprégnés à son insu d'une substance chimique fatale, le paraoxone. Il eut la vie sauve grâce à des médecins américains qui parvinrent à établir la nature de l'intoxication.
En outre, les services secrets sud-africains envisageaient de provoquer la détérioration progressive de la santé de Nelson Mandela, qui était alors incarcéré, en introduisant du thallium dans ses médicaments. On ne sait pas Si ce projet, qui était supervisé par le docteur Wouter Basson, responsable des recherches biologiques et chimiques de l'armée, fut mis à exécution. Wouter Basson a été arrêté en janvier 1997 pour complicité de meurtre, possession et fabrication de stupéfiants, ainsi que pour des fraudes portant sur plus de 50 millions dc rands. Il sera jugé le 3 août 1998, mais pourrait être sommé de comparaître avant cette date devant la TRC pour apporter des précisions sur les programmes qu'il dirigeait.
Grâce aux préoccupations nées des révélations devant la TRC, le gouvernement sud-africain a affirmé que tous les programmes relatifs aux armes chimiques et biologiques avaient été arrêtés et que tous les produits issus de ces recherches avaient été détruits, conformément aux engagements pris par l'Afrique du Sud dans le cadre des conventions internationaies sur l'élimination de ces armes. Par ailleurs, le Parlement sud-africain a voté une prolongation du mandat de la TRC jusqu'au 31juillet 1998, au lieu du 30juin. Son rapport final devra être terminé avant le 31 octobre 1998.

Août 98

Depuis trois mois, la monnaie sud-africaine connaît une série d'attaques spéculatives sans précédent. Au total, le rand a perdu près de 30 % de sa valeur par rapport au dollar. Il a soudain chuté au plus bas de son histoire le 6 juillet dernier, avec la nomination à la tête de la Banque centrale de Tito Mboweni, membre de l'ANC (African National Congress) et ministre du Travail du gouvernement Mandela. Certes, il ne prendra ses fonctions qu'en août 1999, mais le choix de ce Noir de 39 ans, ancien militant communiste, fait déjà l'objet de controverses entre les autorités et les conservateurs du NP (National Party).
Pour l'ANC, l'opposition entendrait, encore une fois, démontrer que les Noirs ne sont pas capables de gérer le pays. L'ex-parti au pouvoir rétorque que le gouvernement cherche délibéré-ment a politiser les institutions indépendantes « Les investisseurs n'ont guère apprécié que le choix du nouveau gouverneur se porte sur un homme politique qui ne connaît pas grand-chose aux marchés financiers », a déclaré Daryl Swanapoel, le porte-parole du NP. Il est vrai que Tito Mboweni n'a aucune expérience des affaires monétaire. Son cursus universitaire est éloquent :Bachelors of arts (licence) de l'université de Lesotho et Masters en économie de l'université d'East Anglia (Angleterre). Son action au ministère du Travail est jugée positivement. Il est, notamment, parvenu à entretenir de bonnes relations avec les syndicats malgré l'ampleur du chômage (30 %, voire 50 % à Soweto, la banlieue noire défavorisée de Johannesburg). Mboweni a fait ses débuts sur la scène internationale, puisqu'il préside la commission du travail de l'OUA depuis 1997.
En attendant, Pretoria cherche à calmer le jeu. Mboweni, tout comme d'autres responsables du gouvernement, a déclaré à maintes reprises que l'indépendance de la Banque centrale ne sera pas compromise. Le futur gouverneur a démissionné de toutes ses fonctions exécutives au sein de l'ANC et s'est installé dans l'imposant édifice de trente-deux étages de la Banque centrale, pour assister l'actuel gouverneur Chris Stals, jusqu'en août 1999.Il compte aussi se rendre régulièrement en Europe, en Asie et aux Etats-Unis pour se familiariser avec les représentants des communautés financières. Ces mesures suffiront-elles à le crédibiliser aux yeux des investisseurs? En dehors du fait qu'il n'est pas un familier des marchés financiers, son passé de syndicaliste inquiète les milieux d'affaires. Et Si l'ancien communiste adaptait sa politique monétaire à une politique économique générale favorable à l'emploi ? Ce « laxisme » ne serait certainement pas du goût des investisseurs. Jusque-là, ces derniers ont été confortés par la politique monétaire conservatrice menée par Chris Stals depuis neuf ans. Cet Afrikaner, qui a fait ses classes sous l'apartheid, impose la rigueur monétaire pour soutenir le rand. Aussi, l'inflation a-t-elle été ramenée à 5 % - son niveau le plus bas depuis vingt ans - mais au prix d'une politique de taux d'intérêt très élevés. Cette orthodoxie, qui a fait ses preuves auprès des investisseurs étrangers, n'a pas réussi pour autant à éviter la crise monétaire.
« La crise a commencé bien avant la nomination de Mboweni », ont rappelé des représentants de l'ANC. Il est vrai que le rand a entamé sa chute vertigineuse dès le début du mois de mai (voir encadré). Les plus optimistes estiment qu'il s'agit là d'une crise passagère. Des réactions similaires avaient eu lieu en 1996, lors de la nomination de Manuel Trevor, le premier ministre dé l'Economie et des Finances qui ne soit pas issu de l'establishment blanc (Trevor est métis). La chute du rand qui a suivi sa désignation n'avait été que provisoire. Cinq mois après, la monnaie sud-africaine avait atteint son cours historiquement le plus élevé de 500 rands pour 1 dollar.
Pour l'heure, la situation est plutôt critique : le rand poursuit sa dégringolade, le chômage s'accentue et les perspectives de croissance sont plutôt pessimistes. Que faire pour relancer l'activité ? Compte tenu de la faiblesse du taux d'épargne (seulement 16 % du PIB), une condition s'impose : le retour des capitaux étrangers. « Seule une politique monétaire régulière et le maintien des taux d'intérêt élevés permettraient de restaurer la confiance des investisseurs », a laissé entendre Evangelos Calamitsis, directeur du département Afrique au Fonds monétaire international. Ce qui, dans un premier temps, accentuerait le chômage.
A s'en référer au dernier discours du ministre de l'Economie et des Finances devant le Parlement, il semblerait que le gouvernement n'ait d'autre choix que se conformer aux douloureuses recettes du FMI. Et quand Mboweni sortira de l'ombre de Chris Stals, il est très probable qu'il s'en tienne à cette ligne de conduite. En dépit de ses convictions personnelles...

Le pays émergent le plus risqué

Plusieurs facteurs expliquent la défiance des opérateurs financiers vis-à-vis du marché sud-africain: chute des cours des matières premières, notamment de l'or l'une des principales ressources de revenus du Pays; rumeurs autour de la démission de Chris Stals ; et, surtout, réserves en devises beaucoup trop faibles pour que la Banque centrale puisse intervenir pour Soutenir la monnait En fait, la nomination de Mboweni n'a fait qu'accentuer le processus.
A la mi-juillet, le rand a franchi une nouvelle barre historique de 700 rands pour 1 dollar. La Réserve fédérale américaine et la Banque d'Angleterre sont intervenues pour soutenir la monnaie sud-africaine. Un coup de fouet momentané, puisque les attaques ont repris de plus belle.
La croissance, qui s'était déjà ralentie ces dernières années, est sérieusement menacée par l'instabilité des marchés financiers. Et le chômage n'est pas près de se résorber. L'an dernier, plus de 120000 Sud-Africains ont été licenciés dans le secteur minier, mais aussi dans les industries manufacturières et le bâtiment. Au total, ce sont plus de 400000 emplois qui ont été supprimés en sept ans, avec, pour conséquences, un regain des tensions raciales et une recrudescence de la criminalité.
Cette situation a conduit certaines grandes agences de notation internationales à rétrograder l'Afrique du Sud dans leurs classement:  Standard & Poor's estime qu'il s'agit là du pays émergent le plus risqué. Selon une enquéte de l'organisme indépendant Bureau for Economic Research, l'indice de confiance des milieux d'affaires, mesuré sur une échelle de 1 à 1oo, est tombé de 36 au premier trimestre à 17audeuxième.
Tout cela confère à l'Afrique du Sud les apparences d'un marché que les investisseurs étrangers devraient éviter. Plus inquéiétant, oette crise aura certainement des répercussions sur les pays voisins - Mozambique, Zimbabwe,
Lesotho et Swaziland - dont les monnaies sont liées au rand. Ces économies, pour lesquelles l'Afrique du Sud sert traditionnellement de locomotive, ne seront certainement pas épargnées.

Novembre 98

Mises en garde de Desmond Tutu à l'égard des "opprimés d'hier tentés de devenir les oppresseurs de demain», attaques du Congrès national africain (ANC) contre une "tentative de criminaliser le mouvement de libération, en caractérisant d'ataques aux droits de l'homme les luttes héroïques de ceux qui ont emmené la paix, la démocratie et la justice"... Marqué par les recours en justice de l'ANC pour empêcher sa publication, le rapport final de la Commission vérité et réconciliation (TRC), remis au président Nelson Mandela le 30 octobre dernier, n'a pas fini de faire des vagues. Le débat, aujourd'hui, s'est recentré sur les suites judiciaires que devrait avoir ce volumineux document, résultat de deux ans et demi d'audition et d'investigation. Les conclusions de ce rapport sont censés tourner la page d'un douloureux passé. En réalité, il n'a pas fini de produire de nouveaux effets.

Commission indépendante nommée par le gouvernement fin 1995 la TRC n'avait pas pour vocation de rendre justice. Elle n'en était pas pour autant réduite à l'impuissance sur ce plan. Face au refus de comparaître de l'ancien chef d'Etat, Pieter W Botha, elle a finalement porté plainte contre lui, en janvier dernier. De même, ses recommandations n'ont aucun poids juridique tant que les pouvoirs exécutif et législatif ne les ont pas entérinées pour en faire de réelles décisions. L'on voit mal, cependant, comment les dirigeants de la nouvelle Afrique du Sud pourraient se dérober à certaines "suggestions" de la Commission, notamment sur le programme de réparation en faveur des victimes, ou l'abandon de certains types de sanctions à l'encontre des coupables. Un moment évoquée, la "lustration", qui consiste à disqualifier de toutes fonctions dans le service public les personnes impliquées dans les crimes commis durant l'apartheid, a en effet été rejetée par la TRC.
Quant à la possibilité, pour tous les responsables de violation des droits de l'homme commis pendant cette période (1960-1994), de solliciter une amnistie en échange de la reconnaissance de leurs responsabilités et de leurs témoignages, elle n'a pas, non plus, garanti un climat général d'impunité. Sur les 7000 demandes d'amnistie déposées et traitées, seulement 150 ont reçu une réponse favorable, arappelé Desmond Tutu le président de la TRC, dans sa longue introduction en rapport final. "L'amnistie n'est pas fait pour les gens bien a-t-il insisté, elle s'adresse aux criminels. Des critères stricts devaient être respectés, et le Comité des amnisties les a utilisés pour déterminer Si l'amnistie devait être ou non accordée. L'amnistie est un prix très cher à payer C'est, toutefois, le prix que les négociateurs ont cru que notre pays devait payer; pour éviter une « alternative trop horrible à contempler»" En toute logique, tous ceux qui n'ont pas jugé nécessaire de demander l'amnistie, et dont la responsabilité a été  établie,  doivent  aujourd'hui s'attendre à s'expliquer devant la justice. Parmi eux, les ténors de la vie politique sud-africaine.  Mangosuthu Buthelezi, leader des nationalistes zoulou de Linkatha Freedom Parti, et actuel ministre de l'Intérieur; deux de ses lieutenants de Linkatha, Thenba Khoza et Humprey Ndlovu; Winnie Madikizela Mandela, ex-égérie de l'ANC, toujours membre du Comite exécutif  national (NEC) du parti au pouvoir; les deux anciens chefs chefs d'Etat, Pieter W Botha, et Fréderik de Klerk qui restent des représentants au moins symboliques de la communauté afrikaner. A la veille des élections générales prévues pour mai 1999, et qui devraient clore la période de transition ouverte en 1994 cette nouvelle étape judiciaire risque de susciter bien des tensions. Les commentateurs dans la presse spéculent déjà sur la possibilité d'une amnistie générale...
Les voix s'élèvent pour défendre ou critiquer cette option, fermement rejetée par le rapport de la TRC. "De manière à éviter une culture de l'impunité et à renforcer le règne de la loi, l'octroi d'une amnistie générale, sous quelque forme que ce soit, devrait être empêchée", peut-on lire à la page 309 du volume du rapport. Bantu Holonusa, dissident de 1'ANC et co-leader avec l'ex-nationaliste Roelf Meyer du Mouvement uni démocratique (UDM), un parti multiracial, a signé dans les colonnes du Sunday Independant, le 5 novembre un vibrant plaidoyer en faveur de l'amnistie générale. Son argument "Faciliter la réconciliation nationale et la construction de la nation. Des poursuites judiciaires et l'incarcération des leaders politiques et de leur subordonnés causeraient du ressentiment, prévient Bantu Holonusa, comparant ce ressentiment à l'amertume allemande d'après la Première Guerre mondiale, ensuite exploitée par Adolf Hitler. Nommé quelques jours après la publication du rapport de la TRC, Bulelani Ngcuka, nouveau procureur général compétent au niveau national, s'est montré prudent dans ses premières déclarations, affirmant qu'il fallait d'abord lire le rapport puis se fonder sur les éléments de preuve qu'il apportait, avant d'engager ou non des poursuites. "Dans l'intérêt de la réconciliation, certains cas ne devraient pas donner lieu à des poursuites", a-t-il néanmoins précisé - une petite phrase qui a ouvert la voie à toutes les supplications. Dans son rapport, la TRC plaide sans équivoque pour la fermeté. L'archevêque Desmond Tutu a cependant recommandé, pour les actions en justice qui devraient en découler, un délai de prescription relativement court : deux ans.
Deux années après lesquelles personne ne pourra plus porter plainte, afin d'éviter un "climat de retour permanent sur le passé" - et l'utilisation dc griefs d'autrefois dans les querelles à venir. Amnistie générale ou pas, une porte reste entrouverte puisque le Comité de l'amnistie de la TRC, composé de trois magistrats, n'a pas encore bouclé ses travaux. Il lui reste quelques 2 000 demandes à examiner. Lorsque ce sera chose faite, la TRC se réunira à nouveau pour examiner les implications des nouvelles audiences qui auront eu lieu, et ajouter un "codicille" à son rapport, qui n'est donc pas tout à fait final.

Aprés maintes réflexions, la TRC a finalement recommandé au gouvernement la distribution de réparations financières, dues aux victimes de violation du droit de l'homme commis durant l'apartheid. Près de 22 000 personnes qui en ont fait la demande devraient bénéficier de ce programme après approbation du Parlement. La presse sud-africaine évoque un montant de 3 milliards de rands (300 milliards de F CFA), qui seraient distribués sur six ans. Chacun aurait préféré des réparations plus symboliques, qui seraient passées par l'édification de monuments, de stèles, de centres, de cliniques ou d'écoles. Plutôt qu'une compensation, la TRC a voulu que ces réparations soient une forme de reconnaissance "concrète" des souffrances éprouvées. La TRC a suggéré la création d'un secrétariat spécial, rattaché à la présidence, ainsi que l'institution d'un fond présidentiel pour les réparations aux victimes et la réhabilitation des criminels. Quelle que soit la forme que prendront les réparations, la TRC a insisté à plusieurs reprises sur le fait que la paix et la réconciliation n'iront pas sans que "le fossé entre riches et pauvres" soit comblé et les biens "restitués". Pour ce faire, la TRC a préconisé plusieurs mesures: la création d'un impôt sur la fortune, un don de toutes les compagnies cotées àla Bourse de Johannesburg correspondant à 1% de leur capital, une taxe rétrospective sur les bénéfices des sociétés jusqu'à une date qui reste à établir, la suspension de toutes les taxes foncières pour les communautés autrefois désavantagées, et la création d'un "Business Reconciliation Found", un fond spécial dans la gestion incomberait au secteur privé et qui pourrait accorder des crédits gratuits, donner des garantis et financer des petites entreprises noires.

Juin 99

LE PEUPLE, a, par millions, sans équivoque et sans hésitation, renouvelé le mandat de l'ANC pour gouverner notre pays. Au centre électoral du Congrès national africain (ANC), à Midrand, au nord de Johannesburg, le président élu, Thabo Mbeki, pouvait pavoiser. Lors des secondes élections démocratiques organisées par l'Afrique du Sud, le 2 juin 1999, le parti au pouvoir a amélioré son score de 1994, obtenant plus de 66 % des suffrages contre 62,6 % il y a cinq ans. L'ANC confirme son énorme popularité, et empoche au passage la majorité absolue des sièges au Parlement, ce qui pourra lui permettre, s'il le décide, de modifier la Constitution.
Les Sud-Africains se sont déplacés en masse pour exercer leur droit de vote sans considération de race, un droit arraché de haute lutte contre le régime d'apartheid. Plus de 80 % des 18,3 millions des électeurs inscrits ont patienté parfois pendant des heures pour déposer leur bulletin dans l'urne.
Sur le plan national, la surprise est venue du Parti démocratique (DP), qui devient la première formation de l'opposition en recueillant à peine moins de 10 % des suffrages. Un formidable bond en avant pour ce parti qui n'avait obtenu que 1,7 % des voix en 1994. Le Nouveau Parti national (NNP), issu du Parti national (NP), le parti au pouvoir sous l'apartheid, s'effondre complètement. Un peu plus de 7 % des électeurs lui ont accordé leur confiance, contre 20,4 % lors des premières élections multiraciales.
Le Parti de la liberté Inkatha (IFP), à majorité zoulou, arrive en troisième position avec 8,4 % des voix, enregistrant une baisse par rapport à 1994, où il avait réalisé un score de 10,5 %. Parmi les autres formations en lice, le Mouvement démocratique uni (UDM), nouveau venu sur la scène politique qui ambitionnait de concurrencer l' ANC, a dû déchanter. Il ne recueille que 3,5 % des voix. Seule consolation, l'UDM fait une percée remarquée dans la province du Cap-Oriental, dont son leader, Bantu Holomisa, un ancien dirigeant de l' ANC, est originaire.
Quant aux partis qui s'étaient déjà présentés aux élections de 1994, comme le Front de la liberté (FF, autonomistes afrikaners ),le Congrès panafricain (PAC, marxiste radical) et le Parti chrétien démocrate africain (ACDP), leur
score respectif oscille autour de 1 %.
Pour les élections provinciales, l' ANC demeure en position dominante en conservant la majorité absolue dans sept provinces sur neuf. Il faudra par ailleurs compter sur une nouvelle donne dans les deux régions que ne contrôlait pas le parti de Nelson Mandela. Dans les provinces du Cap-Occidental et du KwaZulu-Natal, l' ANC est arrivé au coude à coude avec, respectivement, le NNP et l'IFP, le DP arrivant en troisième position dans les deux provinces.
L'on se dirige donc vers la formation de gouvernements provinciaux de coalition. Une situation qui pourrait s'avérer particulièrement délicate dans le K waZuluNatal, région où les tensions restent vives, en dépit des accords de non-agression passés entre les deux principaux partis.

Juin 99 : MANDELA

Le propos du journaliste et écrivain français Dominique Jamet est juste. L'image est saisissante, qui fige dans l' Histoire la silhouette d'un homme controversé, François Mitterrand, arpentant un jour de mai 1981 la colline du Panthéon, à Paris, investi de la magistrature suprême, après moult années de vicissitudes politiques. Il venait de loin le défunt président français ! Mutatis mutandi, Nelson Mandela d'encore plus loin, avant de devenir un repère, une boussole.
Du Capitole à la Roche tarpéienne, il n'y a pas bien loin. Il n'y a pas bien loin, non plus, de la résidence surveillée de , Victor Verster, dans les vignes de Paarl, au Parade Square, au centre-ville du Cap.
Mais l'histoire romaine n'offre aucun exemple d'un condamné qui, précipité du haut de la roche légendaire, ait été assez heureux pour ne pas se rompre les os dans sa chute, à fortiori pour gravir quelques années plus tard, drapé dans la pourpre et couronné de lauriers, les marches triomphales du palais présidentiel de Tuynhuys. Au grand bonheur des siens.
Le tout après vingt-sept ans de pénitence, dont dix-huit à s'acharner sur les cailloux dans le sinistrement réputé pénitencier de Robben Island, au large du Cap et un titre -peu couru -de « plus célèbre prisonnier politique » du monde. Après avoir vaincu l'apartheid, rendu à son peuple sa dignité, obtenu le prix Nobel de la paix, réconcilié bourreaux et victimes qu'un demi-siècle de haine avait fini par dresser les uns contre les autres, et quitté volontairement le pouvoir pour un plus jeune que lui, démocratiquement élu. Avant de s'en aller courir après les petites joies de la vie de tout le monde et de tous les jours. A 80 ans. A l'aube du 3e millénaire.
Exit les oiseaux de mauvais augure avec leurs prédictions de funeste déclin d'une Afrique du Sud à genoux sous le poids des peurs et des inquiétudes, des vengeances et des règlements de comptes de toutes sortes. Aux orties les analystes de tout poil qui voyaient déjà le pays comme un radeau à la dérive, avec un Nelson Mandela cramponné à une godille pour éviter le naufrage.
Chapeau bas, Madiba ! Pour avoir été (déjà) homme d'Etat et parangon de vertu en prison, pour être resté d'égale humeur à l'ombre comme sous les projecteurs. Pour avoir su rassurer les uns, consoler et faire patienter les autres, voire leur donner confiance. Pour avoir accompli une performance à peu près unique en son genre. Pour avoir rendu à l'Afrique sa fierté. Lui avoir offert un modèle, une vie propre, trente ans de combat politique promis à être ficelé dans des mémoires, pour l'éternité.
Depuis son Transkei natal, ses premières nuits en détention dès avril 1960, jusqu'à ses premiers pas d'homme libre, un jour de février 1990, en passant par Robben Island et le pénitencier de haute sécurité de Pollsmoor, dans la banlieue
du Cap, Madiba ne s'estjamais résigné à la banalisation de l'injustice, a toujours refusé de rester un témoin blasé de l'absurdité du destin.
Et Madiba n'y peut mais. C'est sa vie tout entière qui le fait entrer, vivant, dans la légende. Il aurait pu rester grand chef du clan des Thembu, par héritage, il est devenu démocrate et républicain de coeur et s'est retrouvé au meilleur de la mêlée, dans la lutte pour la liberté et les droits de I 'homme. Au soir de sa vie, mieux que d'autres, Madiba incarne les mille et une contradictions, les doutes et les tâtonnements d'un peuple, d'une nation qui voudrait bien, enfin, écrire une nouvelle histoire, la sienne. Sans lignes de fracture entre Blancs, Noirs et Colored. Il en a écrit quelques chapitres à la lecture desquels, demain, nul ne pourra oublier la longue silhouette de ce vieil homme aux pommettes de boxeur depuis longtemps descendu du ring et débarrassé de ses gants. .

Juin 99 : MBECKI

Difficile de succéder à Nelson Mandela. Interrogé, avant les élections, sur sa capacité à se glisser dans les chaussures du premier président noir d' Afrique du Sud, Thabo Mbeki avait répondu avec flegme: « De toute façon, il a de très
grands pieds. » Et d'ajouter: « Je ne pense pas que je pourrai encore grandir ou commencer à porter ces étranges chemises » -faisant allusion aux amples chemises bariolées qu'affectionne Nelson Mandela.
En dépit des boutades, la question reste posée : Thabo Mbeki sera-t-il à la hauteur du père fondateur de l' Afrique du Sud postapartheid, le charismatique Nelson Mandela ? Une partie de la réponse est déjà dans les faits. Depuis plus de deux ans déjà, c'est Thabo Mbeki qui est aux commandes de la première puissance économique du continent, Nelson Mandela, de son propre aveu, s'étant cantonné à des activités de représentation à l' étranger ou à l' avancement du processus de réconciliation nationale. Une affirmation réitérée, lors de la 50e Conférence nationale du Congrès national africain (ANC), en décembre 1997, où l'ancien chef de l'Etat avait officiellement désigné Thabo Mbeki comme son successeur en le faisant élire président de l' ANC.
En Afrique du Sud, peu de gens connaissaient le nom de Thabo Mbeki jusqu'à ce qu'il soit nommé vice-président du pays, en mai 1994. Les militants antiapartheid étaient plutôt familiers avec le nom et l'image de Govan Mbeki, son père, qui devint secrétaire général de l'ANC en 1956, avant de rejoindre leParti communiste sud-africain (SACP) et la branche militaire de l'ANC, Umkhonto we Sizwe, au début des années soixante. Govan Mbeki fut l'un des huit accusés du célèbre procès de Rivonia, où comparaissaient aussi Nelson Mandela et Walter Sisulu. Les huit hommes furent condamnés à la prison à vie en juin 1964 pour haute trahison. Govan Mbeki ne fut libéré, sous restrictions, qu' en novembre 1987, après vingt-trois années de détention sur l'île de Robben Island.Qui est donc Thabo Mvuyelma Mbeki ? Agé de 57 ans, le nouveau chef de l'Etat est né dans le Transkei, un bantoustan qui avait acquis une indépendance non-reconnue par la communauté internationale sous le régime d'apartheid. Elevé dans un milieu très politisé, il rejoint la Ligue des jeunes de l' ANC (ANCYL) dès l'âge de 14 ans. En 1960, l'ANC est déclaré illégal par les autorités sud-africaines. Le jeune Thabo se trouve alors à Johannesburg, où il effectue, parallèlement à ses études secondaires, un travail d'organisation clandestin pour le parti, sous la supervision de Walter Sisulu, futur vice-président de l' organisation, et de Duma Nokwe, secrétaire général de l' ANC avant son interdiction.

Sur instruction de la direction du mouvement, Thabo Mbeki fuit l'Afrique du Sud, en 1962, à destination de la Rhodésie du Sud, aujourd'hui le Zimbabwe, pour tenter de rejoindre la Grande-Bretagne. il sera emprisonné durant six semaines par la police rhodésienne avant de trouver asile en Tanzanie, puis à Londres. Au Royaume U ni, il obtient un master en économie à l'université du Sussex tout en se consacrant à la mobilisation des étudiants contre l'apartheid. De 1967 à 1970, il travaille au bureau londonien de l'ANC, où il assiste le président de l'organisation en exil, Oliver Tambo. Dans la capitale britannique, Thabo Mbeki noue de solides contacts politiques et diplomatiques et s'initie à la stratégie de sensibilisation internationale de l' ANC.
Culture révolutionnaire du mouvement oblige, Thabo Mbeki effectue une formation militaire en Union soviétique, en 1970. Plus diplomate que politicomilitaire, le futur président sud-africain est envoyé à Lusaka, en Zambie, comme secrétaire adjoint du Conseil révolutionnaire de l'ANC, en 1971, puis au Botswana, où il tente de réorganiser les structures de l'ANC en exil en coordination avec celles, clandestines, existant en Afrique du Sud. Thabo Mbeki sera ensuite nommé représentant de l'ANC au Swaziland, puis au Nigeria.
C'est en 1984 que sa carrière prend un tournant. Déjà membre du club très fermé du Comité exécutif national, l'organe de formulation stratégique de la politique de l'ANC, il se voit confier le poste de chef du département de l'Information du mouvement, avant de prendre également la responsabilité du secrétariat pour les Affaires présidentielles.
Une confiance confirmée par la direction de  l'ANC qui le propulse à la direction des Affaires internationales en 1989. Il  devient en quelque sorte le ministre des Affaires étrangères du mouvement, route vers un pouvoir qu'il sent à portée
de main.
Gros travailleur, excellent négociateur, cultivé et un brin mondain, Thabo Mbeki a un profil diplomatique apprécié par les hommes d'affaires sud-africains et les représentants des autorités. Tempéré, discret et recherchant le consensus, il ne suscite pas les habituels cris d'orfraie d'une minorité blanche acculée au changement, paniquée par les discours marxisants des partenaires de l' ANC, le SACP et le Congrès des syndicats sudafricains (COSATU), Ainsi, Thabo Mbeki va gagner ses lettres de noblesse dans les négociations avec le régime d'apartheid, qui s'intensifient à partir de février 1990, date de libération de Nelson Mandela. L'histoire s'accélère. En 1993, une Constitution intérimaire est élaborée par l'alliance ANC-SACP-COSATU et le gouvernement. L'année suivante, les premières élections démocratiques donnent la victoire à l' ANC, Thabo Mbeki devient premier vice-président du pays. Le deuxième vice-président est Frederik De Klerk, mais ce dernier et son parti, le Parti national, se retireront du gouvernement d'unité nationale en juin 1996. En décembre 1997, à l'occasion de la Conférence nationale de l' ANC, Thabo Mbeki est officiellement placé sur orbite présidentielle par Nelson Mandela.
De fait, il est difficile de cerner Thabo Mbeki. Ceux qui l'ont connu disent que, malgré son affabilité, l'homme n'aime pas livrer ses états d'âme et semble cultiver son caractère énigmatique peut être pour mieux se protéger. Réflexe d'un être qui a passé la moitié de sa vie en exil et a évolué dans les cercles feutrés de la diplomatie et de pourparlers cruciaux pour l' avenir de son pays ? Une chose est sûre cependant: homme de dossiers plutôt que de terrain, Thabo Mbeki a fait ses preuves de gestionnaire avisé de l'économie sud-africaine, ces dernières années.
C'est dans ce domaine que ses conci toyens, qui attendent une amélioration de leurs conditions de vie, le jugeront, en
dépit de son manque de charisme. .

Juin 99

Dernier sondage en date, celui .qu'ont publié, le 29 avril dernier, les organismes privés de recherche Idasa (Institut pour
les alternatives démocratiques en Afrique du Sud) et d'enquête d'opinion Markinor. Il donne Nelson Mandela et son successeur Thabo Mbeki comme les leaders les plus populaires du pays. Basé sur un échantillon de 3 288 électeurs interrogés le 24 mars dernier, l'enquête distribue les bons points sur une échelle allant de O à 10. "Madiba" (nom de clan de Nelson Mandela) affiche une cote imbattable, allant de 6,5 à 8,9 selon les provinces. Alors qu'il passe souvent, dans la presse, pour un homme impopulaire, Thabo Mbeki obtient des notes très honorables: entre 5,9 et 8,2. Ses efforts déployés avant la campagne pour redresser son image d'homme énigmatique, sophistiqué, coupé des réalités et du peuple, ont sans doute payé: la cote du futur président va désormais en augmentant. Troisième au rang des hommes politiques les plus populaires, dans les provinces du Kwazulu Natal (Pietermaritzburg), mais aussi du Mpumalanga (Nelspruit) et du Cap septentrional (Kimberley) : Mangosuthu Buthelezi, ministre de l'Intérieur et chef des nationalistes zoulous de l'Inkhata Freedom Party (IFP). Une troisième place que partage Bantu Holomisa, co-leader du Mouvement démocratique unifié (UDM)J apprécié dans sa province natale du Cap oriental (Port Elizabeth) ainsi que dans le Nord-Ouest (Mafikeng) et l'Etat Libre (Bloemfontein). A Gauteng (Johannesburg), cet ancien de l'ANC, ex-commandant militaire du bantoustan du TranskeiJ est devancé de peu par Tony Leon, le chef du Parti démocratique (DP). Nouveau signe du déclin du Parti national (NP) , même sous sa nouvelle appellation de "Nouveau" parti national (NNP) : Tony Leon supplante Marthinus van SchalkwykJ le leader des "Nats", dans leur propre fief du Cap occidental.
Un sondage n'est qu'un sondage, sans doute. Mais l'émergence de Stanley Mogoba, du Congrès Pan-Africain (PAC) comme principal opposant de l'ANC dans la région du Nord (Pieters burg)  laisse présager de la particularité des joutes qui se joueront le 2 juin prochain, dans chacune des neuf provinces du pays. Dans le Cap oriental, l'UDM (7 % des intentions de vote) cherchera en vain à ravir le gouvernement provincial à l'ANC (75 %), alors que des violences entre les sympathisants des deux partis sont redoutées. Dans le Kwazulu Natal, l'IFP (20% ) fera tout pour se maintenir au gouvernement local mais devrait avoir du mal à endiguer l'ANC (38 %), avec lequel il pourrait être contraint de former un gouvernement local de coalition après les élections. Dans le Cap occidentalJ c'est le NNP qui tâchera de résister à l'ANC tandis que dans le Nord-Ouest, Lucas Mangope, l'ancien leader de l'ex-bantoustan du Bophutatswana, pourrait réaliser une percée (3%) à la tête de son Parti chrétien et démocratique unifié (UCDP). Prédictions de l'enquête Idasa/Markinor: l'ANC l'emportera sans problème à GautengJ dans le Cap septentrionnal (59 %), le Nord (77 %) l'Etat libre (69%) le Cap Oriental (75 %) et le Nord-Ouest (70 %), mais pourrait perdre le Mpumalanga (où le soutien à l'ANC a chuté de 71% à 58% en quatre ans)J tandis que le jeu sera très serré avec le NNP au Cap (30% pour l'ANC, 31 % pour le NNP et 11 % pour le DP).

Le parti au pouvoir n'en est pas moins sûr de l'emporter, et largement, sur le plan national. S'il faut en croire le même sondage Idasa/Markinor, il draine 59 % des intentions de vote. Soit cinq points de plus que le score recensé en octobre 1998, mais six points de moins que le chiffre de 65 % donné par une autre enquête, publiée le 17 avril dernier par l'institut Markdata. Le parti de Thabo Mbeki entend bien remporter une majorité des deux tiers, avec 66 % des suffrages, afin de modifier à sa guise la Constitution. L'opposition, effrayée par cette perspective, crie déjà à l'instauration d'un Parti-Etat après les élections. Les objectifs avoués de l'ANC consistent pour le moment à redéfinir l' équilibre des pouvoirs entre l'Etat et les provinces, et à modifier la loi électorale après les élections, en supprimant la représentation proportionnelle.
La vraie bataille se livrera, le 2 juin, entre des partis d'opposition qui rivalisent pour s'imposer comme principal contrepoids à 1'hégémonie du parti au pouvoir. l'IFP ne devrait plus représenter de menace sérieuse pour l'ANC du
moins sur le plan des résultats. Il ne récolte plus que 4% des intentions de vote (un point de moins qu'en octobre 1998). Quant au NNP qui avait obtenu 20,4 % des voix lors des élections du 27 avril 1994, il n'est plus crédité que de 8 % des intentions de vote. Il est sérieusement concurrencé par les libéraux du DP (6% à l'échelle nationale, 12 % à Gauteng) et les populistes de l'UDM (2 % ) , seul parti à vraiment empiéter sur l'électorat traditionnel de l'ANC (notamment au sein des syndicats, puissants relais) .Le score de l 'UDM dans les sondages pourrait être largement sous estimé, en raison des réticences des personnes interrogées à s'afficher clairement comme les sympathisants de ce parti, de peur de représailles. Des violences l'ont opposé à l'ANC dans le Kwazulu Natal, en février dernier,et dans la ville du Cap au mois de mars.
La principale inconnue porte sur les niveaux de participation le jour J et le nombre d'indécis. L'abstention serait élevée dans les communautés d'origines anglaise et indienne. Alors que 82 % des Métis, 77 % des Noirs et 68 % des Afrikaners affirment vouloir voter, 61% des Blancs anglophones et 46 % des Indiens sont prêts à se mobiliser. Principaux thèmes de la campagne: le crime, l'emploi et la corruption. Alors que l'opinion semble suivre une ligne de fracture très nette, entre les pessimistes et les optimistes sur ce que sera l'après-Mandela, deux sondages un peu décalés viennent apporter leurs touches respectives d'ombre et de lumière au tableau. Le premier, "Opinion 99", publié le 12 mars par la South African Broadcasting Corporation (SABC, télévision nationale), l'Idasa et Markinor revèle des niveaux  encore très élevés d'intolérance politique. Un phénomène hérité des luttes nouées du temps de l 'apartheid, marquées par une violence toujours présente. Le quart des personnes interrogées se sont déclarées prêtes à empêcher leurs rivaux politiques de faire des discours, de tenir des meetings ou même de vivre dans leurs quartiers... Les plus hauts degrés d'intolérance ont été déceIés chez les ultra-conservateurs afrikaners du Frel'dom Front (FF) et les sympathisants de l'IFP ainsi que dans une autre catégorie très précise ; les partisans masculins de l 'ANC dans la province de Gauteng.

La deuxième enquête porte quant à elle sur la transformation de la société et ses principales aspirations. Baptisée « "Reality Check" (vérification de la réalité) et menée par le groupe de presse Independent Newspapers (The Star, The Cape Times, Pretoria News, The sunday Independent ) , cette étude d'opinion, publiée le 28 avril, a été menée auprès de 3 000 personnes en âge de voter. Elle montre l'émergence progressive d'un "nouveau Sud-Africain" (29%), grossièrement défini comme opposé aux attitudes racistes et partisan de la lutte contre la pauvreté. Persiste néanmoins une majorité écrasante (65 % ) de "pas si nouveaux SudAfricains" et une poignée de "vieux Sud-Africains" (7"), cramponnés à l'ancien régime. Si l'émergence d'une nouvelle classe moyenne noire, raisonnablement optimiste, devrait contribuer à combler les écarts, il apparaît que l 'opinion sud-africaine est toujours racialement divisée. Il n'y a pas de SudAfricain moyen, mais un "Métis moyen", qui passe son temps à regarder la télévision et a tendance à penser comme le "Blanc moyen" -pour la peine de mort, persuadé que l' économie dégringole et que l' éducation est pire qu'elle n'a jamais été. "L'Indien moyen" se définit, plus que les autres, par l 'appartenance raciale, et se soucie surtout de l'état de ses finances. " L'Africain moyen" , quant à lui, est plus politisé et convaincu que les lendemains seront meilleurs.

Juillet 99

Image surprenante: Thabo Mbeki et Zanele, son épouse, ont dansé sur un rythme endiablé, en public, avant de s'éclipser. Pour la première fois, ce couple, légendaire pour sa réserve et sa discrétion, s'est laissé aller lors de la fête de la victoire de l'ANC aux deuxièmes élections démocratiques d'Afrique du Sud. Jamais on n'avait vu Thabo Mbeki (57 ans), l'homme de l'ombre, aussi heureux... Heureux d'accéder enfin à la fonction suprême au bout d'une vie consacrée à la libération de son pays. A l'issue d'un discours parfait d'équilibre, où il a rappelé que l'Afrique du Sud était le pays de tous au-delà des barrières de races et de couleurs, où il a souligné que le peuple s'était prononcé pour un mode de gouvernement juste et en faveur de la démocratie, Mbeki a conclu: " L ' heure est venue de se remettre au travail".
Le travail! Une valeur sacro-sainte pour Thabo Mbeki qui ne supporte pas les paresseux et les imbéciles. Enfant, il dévorait la bibliothèque marxiste-Iéniniste de son père, Govan Mbeki, et les ouvrages philosophiques de Kant, "sans rien y comprendre", se souvient-il. Dans les années soixante, à Brighton, non loin de Londres, il obtient avec brio sa licence d'économie à l'université du Sussex, mais regrette de ne pas avoir décroché une bourse pour Oxford. De sa prison de Robben Island, son père lui fait savoir qu'il souhaiterait qu'il poursuive ses études jusqu'au doctorat. Mais le jeune Mbeki est impatient de se mettre au service de l'ANC. En 1969, lors de la conférence consultative de Morogoro, en Tanzanie, l'ANC réaffirme sa stratégie de lutte armée. Thabo Mbeki a 27 ans. II a déjà l'oreille d'Oliver Tambo, le président du mouvement, mais il a conscience que pour gagner une authentique légitimité il doit passer par une formation à la guérilla, de préférence en URSS.
LA MÊME ANNÉE, AFIN DE PARFAIRE SES RÉFÉRENCES DE MILITANT, il s'inscrit à l'Institut des sciences sociales de Moscou. En 1970, il expérimente le climat sévère de la taïga soviétique et s'avère aussi piètre comme combattant que comme officier au cours d'entraînements destinés à former des cadres militaires d'Umkontho We Sizwe. Car Thabo Mbeki est un intellectuel. Un intellectuel formé à l'école occidentale, même s'il a appartenu jusqu'en 1990 au bureau politique du Parti communiste sud-africain. Et cette réputation lui vaudra bien des déboires avec les dirigeants de l'aile armée de l'ANC, en particulier avec Chris Hani assassiné en 1993 par un illuminé d'extrême droite. Durant ses trois décennies d'exil, Thabo Mbeki a dû constamment se battre pour convaincre et s'imposer auprès des nombreuses tendances réunies sous la bannière de l' ANC, se battre avec les seules armes qu'il sait manier: la dialectique et la rhétorique.
Seize ans après la conférence consultative de Morogoro, l' ANC se réunit en juin 1985 à Kabwe, en Zambie. Avec deux alliés fidèles, Joël Netshitenzhe, aujourd'hui responsable du service de communication du gouvernement (GCIS -Government Communication Information Services), et Joe Nhlanhla, ministre chargé des Services de renseignements sous le gouvernement Mandela, Thabo Mbeki prépare un document de travail qui, pour la première fois, envisage des négociations avec le régime de l'apartheid.

II y suggère de rallier l' élite afrikaner libérale aux idéaux de l' ANC afin de mettre l'apartheid face à ses contradictions. Coïncidence: la même année, Nelson Mandela écrit à P. W. Botha, alors président de la République sud-africaine, pour demander l'ouverture de négociations. L' ANC en exil ignore tout de la démarche de Mandela, mais dix ans plus tard, l'ex-vieux prisonnier se souviendra que son vice-président était arrivé à la même conclusion que lui au même moment: il fallait caresser les Afrikaners dans le sens du poil afin de les rallier à l'idée d'une Afrique du Sud démocratique. Cette stratégie subtile ne fait pas l'unanimité. L'aile armée de l'ANC lance une série d'attentats contre des cibles civiles blanches. Mbeki désavoue en public : "Ces attaques contre les Blancs m'inquiètent. Notre objectif est d'éloigner les Blancs de l'apartheid, sans forcément vouloir les rallier à nous. Dans ce contexte, ces attaques sont néfastes." Heureusement, sa position au sein du mouvement est renforcée. Il remplace Johnny Makatini, décédé quelques mois auparavant, à la tête du département des affaires internationales, et devient ainsi numéro trois dans la hiérarchie de l'ANC. Dès lors, il a les coudées franches pour entreprendre les premiers contacts avec l'élite blanche. La première rencontre a lieu dans le plus grand secret dans la réserve de Mfuwe, en Zambie. La délégation d'hommes d'affaires blancs est conduite par Gavin Relly, alors président de la puissante firme Anglo-American. Des dizaines d'autres contacts ont eu lieu depuis cette rencontre de 1985, jusqu'aux accords de Groote Schuur (alors résidence officielle des Premiers ministres sudafricains et rebaptisée Genadendal) du 2 mai 1990 où Thabo Mbeki, dirigeant la délégation de l'ANC en exil, Nelson Mandela à la tête des anciens de Robben Island, Archie Gumede, représentant l'aile intérieure du Front démocratique uni (UDM) et du Mouvement démocratique de masse (MDM) et Frederik De Klerk décident d'entreprendre des négociations pour l'avènement d'une Afrique du Sud démocratique. Le chef de la délégation de Lusaka s'y présente en ces termes: "Je suis Thabo Mbeki. Je porte les valises de me.\' leaders." Durant ces quatre années de négociations, Thabo Mbeki vérifiera, à ses dépens, la véracité du vieil adage: "Nul n ' est prophète en son pays." Initiateur des toutes premières discussions entre l' ANC et le pouvoir blanc, rédacteur de la déclaration d'Harare de 1989, appliquée à la lettre par Frederik De Klerk un an plus tard, avec l'annonce, le 2 février 1990, de la libération des prisonniers politiques, de la légalisation de l' ANC, du Parti communiste et du Congrès panafricaniste, Thabo Mbeki n' est plus aux premières lignes des pour parlers. Les résistants de l'intérieur prennent le pas sur les exil~s. Cyril Ramaphosa dirige la délégation de l'ANC aux négociations, sous la direction de Nelson Mandela.

MBEKI VIT MAL CETTE MISE À L'ÉCART. Victime également du déphasage que tout exilé ressent de retour au pays, il s'enferme dans sa chambre d'hÔtel. Seuls ses amis intimes l' entourent: les frères Pahad, Essop et Aziz, Pallo Jordan -à l'époque responsable de la presse d'un parti qui doit prendre ses marques sur la terre natale et intégrer un mouvement de résistance intérieure hétérogène -et Joël Netshitenzhe. Connu pour sa capacité à tenir l'alcool, Thabo Mbeki essaye d'oublier la course au leadership en s'abreuvant de son whisky préféré. Il ne relève la tête qu'en 1993, lorsqu'il est élu National Chairman de l' ANC, à l'unanimité, par la base, et retrouve sa place de numéro trois du parti. L'Afrique du Sud est alors en proie à une terrible violence. Le Parti conservateur claque la porte des négociations. L'extrême droite incarnée par le mouvement paramilitaire d'Eugène Terreblanche tente un coup de force dans le homeland du Bophutatswana et, à Johannesburg, fonce avec un bulldozer sur le centre de conférences de Kempton Park où se tiennent les négociations multipartites. Le général à la retraite Constand Viljoën, qui veut défendre dans un cadre légal la création d'un Volkstaat, un Etat blanc, estime qu'à l'époque " la minorité afrikaner aurait pu soulever une armée de soixante mille hommes pour obtenir son autodétermination ". Depuis la libération de Nelson Mandela, le Kwazulu Natal est à feu et à sang. Mangusuthu Buthelezi, le chef de l'lnkatha-Parti de la liberté, a lancé ses impies, entraînés par des éléments d' extrême droite, sur les militants de l'ANC désormais à visage découvert. Buthelezi songe même à une alliance entre Zoulous et Afrikaners pour lutter contre le parti de Mandela et refuse de participer aux premières élections démocratiques. Le massacre du 23 mars 1994, où, pour arrêter une marche de plusieurs milliers de militants de l'Inkatha sur Shell House -le siège de l'ANC à Johannesburg -, les vigiles de l' ANC, sur ordre de Nelson Mandela, tirent sur la foule et font cinquante-trois morts, réduit à néant les perspectives d' élections pacifiques et démocratiques.
Thabo Mbeki fait le pompier pour étouffer les extrémismes nationalistes blancs et noirs. Constand Viljoen raconte comment, un soir, il a reçu, chez lui, au Cap, les leaders d'extrême droite pour tenter de les convaincre d'abandonner l'idée de l'autodétermination : "Thabo Mbeki nous a parlé de la Charte de la liberté", il a insisté sur l'article qui affirme que tous les groupes nationaux auront les mêmes droits et nous a demandé de remplacer « groupes nationaux » par « groupe ethniques ».
Mbeki admettait le concept d'ethnicité et nous sommes tombés d'accord pour inclure le droit des minorités dans la Constitution." Parallèlement, Mbeki négociait secrètement avec Buthelezi, au grand dam de Cyril Ramaphosa, qui estimait que l'ANC faisait trop de concessions à l'Inkatha. La diplomatie persuasive de Mbeki portait néanmoins ses fruits, et à moins de deux semaines du scrutin, Buthelezi acceptait d'aller aux élections.
Le 10 mai 1994, Thabo Mbeki prête serment comme vice-président de la République d'Afrique du Sud. Sa place sur le podium -dressé spécialement dans l'amphithéâtre d'Union Buildings, le palais présidentiel de Pretoria, pour l'investiture de Nelson Mandela -, il la doit à la vieille garde de l'ANC, aux compagnons de l'exil. Mandela nous confiait récemment: "J'avais proposé Cyril Ramaphosa  car jê ne voulais pas qu'un autre Xhosa soit le deuxième personnage de l'Etat. Comme un seul homme, les dirigeants de l'ANC et la direction du Parti communiste se sont levés contre moi et ont imposé Thabo Mbeki." Cyril Ramaphosa refusait alors le portefeuille des Affaires étrangères, préférant se consacrer à la rédaction de la Constitution et se lancer dans les affaires après la promulgation de celle-ci en 1996.

DEPUIS TROIS ANS DÉJÀ, THABO Mbeki dirige l' Afrique du Sud. En 1996, Nelson Mandela lui délègue le pouvoir et l'une de ses premières décisions est d'annuler l'irréaliste Programme de reconstruction et de développement (RDP), qui fut la plate-forme électorale de l' ANC en 1994. Pour Thabo Mbeki, la reconstruction et le développement du pays est l'affaire de chaque membre du gouvernement et non d'un super-ministre, en l'occurrence l'ancien syndicaliste Jay Naïdoo, qui vient d'annoncer qu'il ne reprendra pas du service dans le deuxième gouvernement ANC. Mbeki élabore une nouvelle politique économique, le Gear (croissance, emploi et redistribution), fondée sur la loi du marché, saluée par les patrons mais très critiquée par les syndicats. Hélas, à partir de 1997, l'Afrique du Sud subit le contrecoup de la crise des marchés asiatiques et le rand est malmené, comme toutes les monnaies des pays émergents. La baisse continue du cours de l'or -qui représente encore plus de 20 % des exportations -érode encore plus les perspectives de croissance.
Durant trois mois d'une éprouvante campagne électorale, Thabo Mbeki s'est employé à transformer son image d'intellectuel. Une campagne à l'écoute du peuple, affirmant, aussi bien aux damnés des townships qu'aux nantis du business, que la transformation de l'Afrique du Sud est l'affaire de chacun et de tous. Son engagement contre la corruption et les criminels, ses qualités de gestionnaire rompu à la diplomatie ont été récompensés par un mandat franc et massif (66,.1 % des voix), à la lisière de la majorité des deux tiers qu'il vient d'obtenir par le ralliement du Front de la minorité, un petit parti indien basé à Durban, qui porte la représentation de l'ANC à 267 sièges (sur 400).
LE NOUVEAU CHEF de l'Etat sud-africain est très conscient des impératifs de la réconciliation, mais il ajoute que celle-ci ne peut s'accommoder de "la coexistence de deux nations, l'une blanche et prospère, l'autre noire et misérable ".
Quand il affirme: "Je suis un Africain", il ajoute: "Je dois mon existence aux Khoi et aux San qui, les premiers, ont donné leur vie pour défendre notre liberté (...). Je suis le produit des migrants qui ont quitté l'Europe et trouvé un foyer sur notre terre natale. Dans mes veines coule le sang des esclaves malais venus de l'Est.
Je suis le petit-fils qui dépose des fleurs sur la tombe des Boers. Etant le produit de tous ces peuples, j'affirme que je suis un Africain (...) qui refuse que notre africanité soit définie par la race, la couleul; le sexe ou les origines historiques. L'Afrique du Sud appartient à tous ceux qui y vivent, Blancs ou Noirs."  Quand Thabo Mbeki appelle à la "renaissance de l'Afrique ", il rappelle qu'en Europe, il aura fallu deux siècles de conflits avant que ne triomphe la démocratie. C'est un homme réaliste et exigeant, y compris avec lui-même. De ces longues années d'exil, il garde une tendance trop prononcée à la méfiance, voire à la paranoïa, qui le conduit à tout vouloir contrôler. Mais l'Afrique du Sud, en voie de normalisation, a besoin d'une bonne dose de contrôle et de fermeté.

Mauvaise conjoncture :

Le patronat, grisé par l'ouverture aux marchés extérieurs, restructure son parc industriel et l'automatise. En cinq ans, le pays perd cinq cent mille emplois. Le chômage touche 40 % des Noirs et seulement 4 % des Blancs. Les Industriels sud-africains ne réinvestissent pas et profitent du relichement du contrôle des changes pour boursicoter sur les places financières de I'hémlsphère nord ou s'engager dans des opérations (notamment minières) sur d'autres continents, en AmérIque latine et en Australie. Les investisseurs étrangers, effrayés par le niveau de la criminalité, se figent dans une expectative renforcée par les interrogations sur l'après-Mandela. A cette conjoncture néfaste, il faut ajouter le fléau du sida: mille cinq cents Sud-Africains par jour sont contaminés et, d'ici trois ans, deux cent cInquante mille vont mourir de la maladie chaque année. L'ampleur de l'épidémie poun'alt, à terme, faire chuter le taux de croissance annuel de 2%.

Septembre 99

Les bruits de botte ne seront plus tolérés dans les couloirs de la SADC (Communauté de développement de l' Afrique australe). Ainsi pourrait-on résumer la bataille à fleurets mouchetés qui s ' est déroulée lors du dernier sommet de l'organisation, au mois d'août à Maputo. L'enjeu était de reprendre en main la politique étrangère commune dont Robert Mugabe, l'inamovible président du Zimbabwe, avait quasiment fait son domaine réservé avec, pour instrument, l' «Organe pour la politique, la défense et lasécurité ». Cette institution, chargée de promouvoir la coopéraJion militaire entre les Etats membres, avait été créée lors d'un sommet en 1996. Mais ses statuts, proposés l'année suivante, n'ont jamais été adoptés.
Son président pressenti, Robert Mugabe, a pourtant confondu la réalité virtuelle de l'Organe avec ses rêves de grandeur.
Agissant en son nom, il a tenté avec constance d' entraîner ses partenaires dans de couteuses aventuresn  militalres en Republique démocratique du Congo (RDC) et, plus récemment, en Angola.
Il aura fallu l'intervention ferme de l'Afrique du Sud pour que cette dérive prenne fin. Aux termes d'un accord secret conclu à Maputo entre chefs d'État, Robert Mugabe a, certes, été officiellement reconduit comme président d'un Organe dont le principe est maintenu. Mais pour six mois seulement, le temps pour le Conseil des ministres de la Communauté de pratiquer un audit des actions déjà menées. D'ici là, toute nouvelle initiative de l'Organe devra recevoir l'aval d'une troïka composée des présidents sud-africain, mozambicain et namibien, respectivement ancien, actuel et futur présidents de la SADC. L'avenir de l'Organe reste suspendu à l'adoption de nouveaux statuts qui devraient limiter la marge de manreuvre de son président, placé sous le contrôle des commissions des ministres des Affaires étrangères et de la Défense, et flanqué d'un tribunal d'arbitrage.
En laissant à Mugabe son hochet -l'Organe de sécurité -, le nouvel homme fort de la SADC, Thabo Mbeki, a fait preuve d'une habileté diplomatique dont les Sud-Africains n'étaient guère coutumiers. Ce qui, paradoxalement, pourrait augurer une amélioration des relations avec Harare. Car, depuis un an, avec la reprise des hostilités en ROC, l' attitude de Mugabe avait profondément divisé la SADC en deux camps. Au mois d'août 1998, lors d'un sommet à Harare, le ton était monté entre Nelson Mandela et son hôte. Les deux hommes se vouent une inimitié personnelle, et le refus du premier de s'engager militairement pour soutenir Kinshasa a mis le feu aux poudres. Dans les jours suivants, l'intervention de corps expéditionnaires zimbabwéen, angolais et namibien sauvait le régime de Laurent-Désiré Kabila. Rapidement, Mugabe proclamait ces troupes « forces alliées de la SADC ». Cependant, une seule opération militaire avait reçu l'aval de la Communauté: celle -d'ailleurs chaotique des troupes sud-africaines et botswanaises chargées de rétablir l'ordre au Lesotho. Aux mois de décembre et janvier suivants, Mugabe s'efforçait de doubler les négociations pour la paix en RDC engagées à Lusaka -processus dans lequel l' Afrique du Sud jouait, au côté de la Zambie, un rôle prééminent. Cette diplomatie parallèle culminait lors d'une conférence surprise organisée à Windhoek, la capitale namibienne. Les chefs d'État alliés de Kabila (Zimbabwe, Angola et Namibie) y retrouvaient leurs ennemis rwandais et ougandais pour évoquer un cessez-le-feu, au lendemain même d'une laborieuse rencontre entre ministres à Lusaka.
Après s' être posé en sauveur de la ROC, Mugabe s' attaquait au dossier angolais. En avril dernier, il rejoignait Nujoma et Kabila chez Eduardo Dos Santos pour conclure un pacte de défense, sans en tenir formellement informés les dix autres membres de la SADC. Les alliés s'engageaient à prendre « toutes les mesures en leur pouvoir » pour soutenir les autorités de Luanda contre l'Unita (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola). .,

Dans le même temps, les menaces d'intervention angolaise en Zambie, pour « punir » Lusaka du soutien apporté aux rebelles de Savimbi, laissaient planer le spectre d'un embrasement régional. Dans les semaines précédant le sommet de Maputo, une série de déclarations de responsables zimbabwéens, namibiens et angolais faisaient monter la pression pour obtenir le feu vert de la SADC à une intervention en Angola. À la veille de la réunion, le secrétaire exécutif de la Communauté, le Namibien Kaire Mbuende, évoquait encore l'option militaire comme une « possibilité à ne pas écarter ».
Ce scénario a donc été mis en échec par l'Afrique du Sud, avec le soutien du nouveau président de la SADC, le Mozambicain Chissano, ainsi que des Zambiens et des Botswanais. Finalement, les Etats membres se sont contentés de promettre à Luanda une aide non militaire (vivres, médicaments, uniformes) accrue, tout en appelant à une solution diplomatique du conflit. Et si la Communauté doit envoyer des troupes de maintien de la paix en RDC pour faire respecter le cessez-le-feu, il s'agira sans doute de faibles contingents d'observateurs. Au grand dam des Zimbabwéens, qui espéraient que les soldats sud-africains remplaceraient nombre pour nombre les troupes engagées sur le terrain (quelque onze mille Zimbabwéens, mille cinq cents Angolais et autant de Namibiens).
C' est que, échaudés par l'expérience du Lesotho, les stratèges de Pretoria n'entendent pas se glisser dans l'uniforme du gendarme régional sans avoir mûrement réfléchi au concept de maintien de la paix, et aux moyens que celui-ci nécessite.La « bataille » de Maputo aura tout de même fait une victime: Kaire Mbuende, le secrétaire exécutif de la SADC, contraint à la démission après avoir essuyé un feu croisé de critiques -formulées notamment, en des termes fort peu diplomatiques, par les ministres sud-africains des Affaires étrangères et du Commerce extérieur. Il faut dire que Mbuende, relais bienveillant des ambitions de Mugabe, s'était taillé auprès de la majorité des États membres une réputation d'inefficacité et de « corruptibilité », deux défauts rédhibitoires aux yeux du nouveau maître de Pretoria. Thabo Mbeki a obtenu la tête d'un homme symbolisant un passé qu'il veut reléguer aux oubliettes, celui où la SADC n'était
qu'un « machin », pour reprendre le surnom quelque peu méprisant que le général de Gaulle avait donné à l'ONU. Toutes les institutions de la SADC devraient être auditées et, au besoin, redéfinies dans les six mois.
En affirmant dorénavant sans complexe son leadership régional, Mbeki montre qu'il entend faire de la Commu
nauté, au-delà des questions de défense, un véritable outil d'intégration régionale. C'est dans cet esprit, par exemple,
que le leader sud-africain a entamé, lors de sa visite à New York à la fin septembre, des négociations avec le président de la Banque mondiale visant à confier à la SADC le pilotage des investissements liés aux projets
régionaux de développement transfrontalier, comme le couloir de Maputo, au Mozambique. .

Sources :
Afrique-Asie
Jeune Afrique
Jeune Afrique Economie
Africa International
Continental

Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier