Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
GEOPOLITIQUE

ASPECT GEOPOLITIQUE

Depuis juin 1992 et l'assassinat de Mohammed Boudiaf, qui était président du Haut Comité d'État, l'Algérie connaît des troubles de plus en plus graves qui font craindre que les affrontements entre les groupes armés islamistes  et les forces gouvernementales ne se transforment en une véritable guerre civile. Déjà des centaines d'intellectuels, de journalistes ont été assassinés et des milliers d'autres cherchent refuge en France. Bien d'autres pays arabes connaissent de puissants mouvements islamistes, mais l'Algérie est le seul où les troubles ont atteint un tel degré de gravité. C'est l'un des États qui suscitent actuellement le plus de préoccupations géopolitiques, non seulement en France ou en Europe occidentale, mais aussi dans l'ensemble du monde arabe et même dans une grande partie du monde musulman.

Une nation symbole, gagnée par le doute et menacée par la guerre civile ?

Cette attention particulière n'est pas due au fait que l'Algérie est l'un des plus vastes États d'Afrique  (le deuxième pour sa superficie, laquelle est désertique pour plus des trois quarts), ni à l'effectif de sa population (28 millions d'hab.), ni à l'importance relativement modeste de sa production pétrolière (quinzième rang mondial). Certes, l'Algérie, depuis son indépendance en 1962, indépendance arrachée au prix d'une guerre qui dura près de sept ans, a occupé au sein du tiers-monde et dans les relations internationales une place très particulière, à cause du prestige que lui donnait sa victoire au terme de l'une des plus longues guerres de libération mais aussi à cause des relations nouvelles de coopération qu'elle avait établies avec l'ex-puissance coloniale, où vivent d'ailleurs aujourd'hui des centaines de milliers d'Algériens.

Pendant plus de vingt ans, le  modèle  de développement de la République algérienne démocratique et populaire fut cité en exemple en raison tant de la prudence de ses  orientations socialistes  que des progrès d'une industrialisation lourde qui devait être  industrialisante  (elle devait entraîner les industries légères) et qui était financée par l'exportation du gaz naturel, celui-ci étant liquéfié grâce à la mise en oeuvre (dans le complexe d'Arziw) de méthodes industrielles à la pointe de la technologie occidentale.

Les inquiétudes que suscitent l'Algérie résultent non seulement de la soudaine faillite de ce  modèle  de développement (ce n'est pas le seul cas), mais aussi et surtout de l'instabilité politique que ce pays connaît depuis les graves émeutes qui éclatèrent soudainement à Alger en octobre 1988. Jusqu'alors, l'Algérie semblait être l'un des États les plus stables du tiers-monde : n'était-il pas toujours dirigé par le Front de libération nationale (FLN), le parti unique qui regroupait ceux (en fait, une partie de ceux) qui avaient mené la lutte pour l'indépendance ? Le plus étonnant dans l'évolution de l'Algérie depuis 1990-1991 est le rejet par une importante partie de la population des représentations ¨ géopolitiques sur lesquelles paraissait fondée l'idée même d'une nation ¨ algérienne. Celle-ci semble aujourd'hui récusée, notamment par un grand nombre de jeunes, au profit d'une représentation beaucoup plus vaste et plus abstraite : non pas la nation arabe chère à Gamal Abdel Nasser, mais l'umma, la communauté politique du monde musulman que prônent les islamistes.

Il y a encore quelques années, l'Algérie pouvait sans conteste apparaître, au sein du monde arabe, comme l'exemple même de l'État-nation, à cause de l'ancienneté de ses frontières et de l'unité culturelle et notamment religieuse de sa population, mais surtout parce que la majorité de ses citoyens avait participé, quelques décennies auparavant, à l'une des plus longues et des plus dures guerres d'indépendance. Pour les deux États voisins, la Tunisie  et le Maroc , la  décolonisation (1956-1958) fut beaucoup moins difficile, et elle fut encore plus précoce et plus facile pour les États du Machrek. La poussée des islamistes se fait sentir dans l'ensemble des pays arabes, mais elle est beaucoup plus spectaculaire en Algérie. Leur thèse, qui nie l'existence de diverses nations au sein du monde musulman, s'est propagée dans le pays dont la spécificité nationale semblait être la mieux établie. Mais c'est aussi en Algérie, comme en Égypte, que les islamistes se heurtent à l'opposition d'une notable partie de la population et de l'appareil d'État.

Le rejet de l'Occident et cependant l'étroitesse des relations avec la France

De surcroît, les islamistes ne mènent pas campagne seulement pour l'unité du monde musulman, mais aussi pour le rejet des influences occidentales. Ils considèrent en effet ce qu'ils appellent l'Occident ¨ comme une puissance hégémonique dont le projet est de détruire les valeurs propres du monde musulman, après qu'elle sera parvenue à attenter à sa cohésion. Or l'Algérie est l'un des pays musulmans dont les relations sont les plus étroites avec l'Occident, en l'occurrence avec la France, et ce nonobstant les souvenirs de la guerre d'indépendance. Près de 800 000 Algériens vivent en France et, plus nombreux encore, leurs enfants, bien qu'ils aient pour la plupart la nationalité française, sont très conscients de leurs origines algériennes. Ces quelque 2 millions de personnes, soit la majorité des musulmans qui vivent en France, gardent d'étroites relations avec les membres de leurs familles qui sont restés en Algérie. Aussi l'audience croissante des campagnes antioccidentales et antifrançaises menées par les islamistes depuis quelques années n'en est-elle que plus surprenante. Mais il faut tenir compte du fait qu'en Algérie la plupart des jeunes depuis une quinzaine d'années ne peuvent plus émigrer vers la France en raison des mesures qui y sont prises pour limiter le nombre des chômeurs.

Quoi qu'il en soit, les rapports entre la France et l'Algérie sont restés très étroits, et l'arrivée au pouvoir des mouvements islamistes à Alger ne manquerait pas d'avoir des répercussions en France, où vivent donc, surtout dans les grandes agglomérations et leurs banlieues, près de 2 millions d'Algériens et descendants d'Algériens. Un certain nombre d'entre eux y compris ceux qui ont la nationalité française ¾ participent déjà aux activités des réseaux islamistes. Ceux-ci ne manqueraient pas de soutenir le gouvernement d'une Algérie islamique, et de s'en prendre aux Algériens anti-islamistes, notamment des intellectuels, venus se réfugier en France.

Les difficultés internes de l'Algérie entraînent une phase nouvelle dans les relations franco-algériennes, et les conséquences peuvent de nouveau être très grandes pour la politique intérieure française. En France, l'opinion publique est très sensibilisée aux problèmes de l'Algérie ; quant à l'opinion algérienne, elle conserve avec l'ancienne  métropole  des rapports de rancune mais surtout d'attirance, en vérité étonnants compte tenu de la tragédie que fut la lutte pour l'indépendance. Pour comprendre les problèmes actuels de l'Algérie et leurs possibles répercussions en France, il faut se reporter à différentes périodes du passé.

Les répercussions de la guerre d'Algérie (1954-1962)

Alors que pour la plupart des pays d'Afrique et d'Asie, à l'exception du Vietnam et des colonies portugaises, la décolonisation s'est opérée, sinon plus ou moins à l'amiable, du moins sans conflit majeur, l'indépendance de l'Algérie ne fut obtenue qu'après plus de sept années de combats confus et d'atrocités réciproques, notamment entre Algériens. Cela s'explique dans une grande mesure par le fait que l'Algérie était considérée officiellement, et par la plupart des Français, comme une partie intégrante du territoire national, comme   trois départements français , nonobstant son peuplement musulman à 90 %, car ce territoire avait subi depuis le milieu du XIXe  siècle (la conquête commença en 1830) tout à la fois une colonisation de peuplement (1 million de Français d'Algérie) et une colonisation d'exploitation.

Ce que l'on a appelé la  guerre d'Algérie  eut d'importantes répercussions internationales, et pas seulement dans le monde arabe. Cette guerre apparaît encore aujourd'hui comme une étape décisive de la vie politique française, ne serait-ce que pour avoir provoqué, en 1958, la chute de la IVe  République, le retour au pouvoir du général de Gaulle et la mise en place du régime présidentiel de la Ve  République. De guerre lasse et compte tenu de l'isolement international de la France, de Gaulle, malgré l'opposition des cadres de l'armée, conclut, avec l'accord de la grande majorité des Français, que l'indépendance de l'Algérie était irrémédiable. En juin 1962, en dépit des accords qui prévoyaient leurs droits, 1 million de Français d'Algérie (et quelques centaines de milliers de musulmans ralliés à la France) quittèrent en catastrophe le pays où ils étaient nés.

Au terme de cette longue lutte, le peuple algérien fut considéré dans le monde comme l'un des grands héros de la lutte anti-impérialiste, à l'instar du peuple vietnamien. Mais l'Algérie, tout en ayant la sympathie de ce que l'on appelait le  monde socialiste  et du groupe afro-asiatique, comme celui du  monde arabe ¨  et musulman, disposait aussi, à la différence du Vietnam, du soutien des pays occidentaux, y compris les États-Unis, et surtout de la France qui, à partir de 1962, voulut faire oublier cette guerre colonialiste par une politique exemplaire de coopération. Ainsi les dirigeants algériens eurent-ils, dans les réunions internationales, une audience considérable et une assurance que d'aucuns, notamment les représentants des autres États maghrébins, purent considérer comme de la morgue. Cet orgueil n'allait toutefois pas sans une susceptibilité qui fut souvent interprétée comme l'expression de nombreux  complexes .

La montée en force du mouvement islamiste

En dépit de ses atouts et d'un  modèle algérien de développement  qu'elle ne se privait pas de donner en exemple, l'Algérie, après avoir connu une période de rapide croissance économique dans la période de forte augmentation des prix du pétrole (1974-1980), a dû faire face, notamment depuis la baisse des cours, à l'aggravation de diverses difficultés. La principale est l'augmentation du nombre des chômeurs, qui résulte tout à la fois d'une très forte croissance démographique, de l'arrêt de l'émigration et du fait que les grandes entreprises industrielles d'État, qui auraient dû être  industrialisantes  et entraîner les petites, n'ont pas joué ce rôle, en raison notamment des pesanteurs d'une bureaucratie de type socialiste. Bien qu'elle ait atteint un montant de produit national brut par tête très supérieur à celui des États voisins (quatre fois supérieur à celui du Maroc), l'Algérie, avec les sanglantes émeutes d'Alger d'octobre 1988, est subitement entrée dans une crise politique grave, dont les rebondissements conduisent depuis juin 1992 à une situation qui paraît bloquée et semble n'avoir pour issue que la guerre civile.

Avant d'être confrontée à de tels périls, l'Algérie, autrefois souvent  donneuse de leçons , entra dans la phase des désillusions. Les Algériens ne sont pas les seuls, dans le monde, à dénoncer aujourd'hui les effets pervers du mode de production socialiste ni les abus du régime de parti unique. De surcroît, le FLN, parti unique jusqu'en 1989, fut miné après l'indépendance par des luttes de tendances et de clientèles. Fort du soutien des chefs de l'armée et de celui de nombre de héros de la lutte pour l'indépendance, il comptait aussi un nombre croissant de nantis et de prévaricateurs. En face, les forces susceptibles de prendre le relais du parti unique étaient très divisées ; de nombreux démocrates opposants du FLN qui avaient des liens plus ou moins étroits avec la France furent accusés par les islamistes d'être contaminés par les idées occidentales. La guerre du Golfe (1991), qui vit se dresser une coalition occidentale contre un seul État arabe, l'Irak, eut de considérables conséquences au Maghreb et notamment en Algérie. Elle dressa les opinions publiques contre l'Occident et sa  prétendue démocratie à sens unique , et ce conflit plaça les démocrates algériens dans une situation très difficile, les obligeant à manifester contre l'Occident aux côtés des islamistes (oublieux du financement saoudien). Ces derniers, profitant du rejet du socialisme comme de celui de l'Occident, devinrent la principale force politique en Algérie, sans être véritablement majoritaire.

Les islamistes, comme bien d'autres, ont beau jeu de dresser un bilan prétendument catastrophique des trois décennies de  socialisme algérien , mais il faut tenir compte du fait que depuis 1962, la population algérienne a presque triplé (elle doublera peut-être encore d'ici vingt-cinq ans) et que, si le niveau de vie a sensiblement augmenté, les besoins, en raison de la modernisation, se sont accrus encore plus vite.

En dénonçant le socialisme, la corruption, la laïcité et l'émancipation féminine, et en prônant l'instauration d'une société fondée sur les lois coraniques, les mouvements islamistes sont donc devenus la principale force politique. Dans leur montée vers le pouvoir, l'obstacle majeur auquel ils se heurtent est l'armée : les cadres supérieurs de celle-ci font partie du FLN, nombre d'entre eux ont joué un rôle héroïque durant la guerre d'indépendance et ils sont très attachés à l'idée de la spécificité nationale de leur patrie, comme à son rôle de leader au sein du monde arabe. Depuis 1975, depuis que l'Algérie soutient le mouvement d'indépendance des  Sahraouis (¨Sahraoui), l'armée algérienne est engagée dans une épreuve de force avec le Maroc et elle n'est pas prête à accepter la dissolution de la nation algérienne dans un ensemble islamique.

Une  grande puissance  régionale

Pour les chefs de l'armée et pour les dirigeants de l'appareil d'État, la spécificité de l'Algérie, outre sa guerre d'indépendance, se marque sur la carte du continent africain. C'est, par sa superficie, le deuxième État africain et le plus grand des États arabes (le Soudan est un peu plus vaste au total, mais le tiers méridional n'est peuplé ni d'Arabes, ni de musulmans). Dans ses relations avec les États qui sont ses voisins, l'Algérie s'est longtemps comportée comme une grande puissance, en raison du prestige anti-impérialiste qu'elle avait acquis, mais surtout en raison de l'étendue considérable de son territoire. Avec près du tiers de la surface du Sahara, les Algériens entendent y jouer un rôle prépondérant, et ils sont tout à fait opposés aux projets de Communauté saharienne (les  États-Unis du Sahara ) lancés par la Libye ¨ du colonel Mu`ammar al-Kadhafi, sous prétexte d'unité arabe. Certes, l'extension du territoire algérien vers le sud (jusqu'à environ 300 km de la limite méridionale du désert) est une conséquence de la colonisation française, mais les Algériens estiment que cet avantage est la juste contrepartie d'une domination impérialiste dont les conséquences pour l'Algérie furent beaucoup plus dures que pour les pays voisins, non seulement lors de la guerre d'indépendance mais déjà lors de la conquête. En comparaison de toutes les autres conquêtes coloniales que subirent les pays du tiers-monde, celle de l'Algérie fut en effet la plus longue (soixante-dix ans entre la prise d'Alger sur les Turcs en 1830 jusqu'à la  pacification  du Hoggar vers 1900) et sans doute l'une des plus sanglantes, tant la résistance des Algériens fut grande. Pour les Français, les conquêtes de la Tunisie et du Maroc, plus tardives, furent beaucoup plus faciles.

La plus grande partie des frontières de l'Algérie, celles du Sahara, sont donc relativement récentes, et, sauf dans le cas de la Libye où elles résultent de rivalités avec d'autres puissances coloniales (l'Italie notamment), elles furent tracées dans le cadre de ce que l'on appelait l'Empire (colonial) français : la poussée vers le sud des officiers de l'armée de terre qui opéraient en Afrique du Nord rencontra celle d'autres officiers français, ceux de la marine, qui montaient vers le nord, depuis le golfe de Guinée, après avoir fait la conquête de ce qui allait être, pour un temps, l'Afrique-Occidentale française (AOF). Vers l'est ou vers l'ouest, les frontières de l'Algérie furent précisées plus ou moins à l'amiable, à l'époque où la Tunisie et le Maroc étaient protectorats français.

Cette absence de rivalité explique l'imprécision du tracé de la frontière entre le Maroc et l'Algérie, sur plus de 1 000 km de frontière (de Figuig à Tindouf), car les milieux d'affaires français hésitèrent longtemps au sujet du statut qu'il était préférable d'appliquer aux gisements miniers de cette région : les faire relever du Maroc présentait d'importants avantages fiscaux, mais les mettre en Algérie paraissait alors beaucoup plus sûr pour l'avenir. Toujours est-il que dans ce secteur la frontière n'était toujours pas tracée avant l'indépendance du Maroc, que cette zone fut le théâtre de durs combats entre troupes algériennes et marocaines en 1963 au lendemain de l'indépendance de l'Algérie, et qu'elle fait toujours aujourd'hui l'objet de litiges. Cette question fut un facteur important dans le problème sahraoui qui, à plusieurs reprises depuis 1975, faillit provoquer la guerre entre l'Algérie et le Maroc. En soutenant le Front Polisario qui harcèle l'armée marocaine, les Algériens cherchent à obtenir la création d'une République sahraouie (¨Sahraoui) et à empêcher l'extension du Maroc au Sahara. Cette rivalité des deux grands États maghrébins (le Maroc est aussi peuplé que l'Algérie) aurait pu conduire à la guerre sans le profond attachement des populations à l'idée de leur communauté culturelle et historique. Cette idée se traduisit en 1989 par la création d'une Union du Maghreb arabe (UMA) qui devait en principe associer Algérie, Maroc, Tunisie, Libye et Mauritanie.

Dans le cadre du Maghreb, l'originalité de l'Algérie tient surtout aux traumatismes de la colonisation

Si, au Sahara, les frontières de l'Algérie datent de la fin du XIXe  siècle, elles sont fort anciennes dans sa partie septentrionale. Celle-ci ne représente que le cinquième de la superficie totale, mais c'est là que se trouve depuis toujours l'essentiel de la population. La grande ancienneté des frontières des États du Maghreb dans la zone du Tell (la partie septentrionale humide et la plus peuplée) est d'autant plus remarquable qu'elles ne correspondent ni à des accidents naturels majeurs ni à des oppositions ethniques ou religieuses. En dépit de son unité culturelle, le Maghreb est divisé depuis le Moyen Age selon des limites relativement stables en trois ensembles, le Maroc et la Tunisie étant les plus nettement individualisés. L'actuelle frontière algéro-tunisienne correspond à une subdivision de l'Empire ottoman qui reprit au XVIe  siècle la frontière traditionnelle comme limite entre la régence d'Alger, qui fut gouvernée jusqu'en 1830 par les Turcs, et celle de Tunis. La frontière ouest de l'Algérie dans sa partie septentrionale est la limite la plus occidentale de l'Empire ottoman qui, au XVIe  siècle ne parvint pas à établir son autorité sur le Maroc.

Si l'Algérie coloniale a conservé dans le Tell de très anciennes frontières tout en s'ouvrant largement sur le Sahara, la colonisation, en revanche, bouleversa les structures de la société algérienne beaucoup plus gravement qu'au Maroc et en Tunisie. En effet, l'Algérie ne fut pas seulement soumise à une colonisation ¨ d'encadrement (comme ce fut le cas du Maroc et de la plupart des pays du tiers-monde), mais elle fut aussi phénomène exceptionnel dans l'empire colonial français le domaine d'une importante colonisation de peuplement. La France, au début du XIXe siècle, connaissait en effet encore une forte croissance démographique, et elle avait de nombreux paysans sans terre. Du fait de cette colonisation de peuplement, les populations autochtones furent chassées des meilleures terres afin qu'y fussent installés des petits colons que l'on faisait venir de France (puis d'Espagne ou d'Italie). D'où la résistance acharnée de la plupart des tribus algériennes, qui échouèrent, faute de vouloir coordonner leurs luttes, malgré le rôle de l'émir Abd el-Kader. De plus, certains notables trouvèrent avantage à s'allier aux envahisseurs pour s'approprier les terres collectives de leur tribu ¨. Aussi les colonisateurs disloquèrent-ils systématiquement les structures tribales pour détruire leurs capacités de résistance et pour s'emparer de leurs terres.

Une guerre d'indépendance qui fut aussi une guerre civile

Si l'Algérie devint officiellement, sous la IIIe République,  trois départements français  (les  territoires du Sud  restant sous administration militaire), la très grande majorité de sa population n'était pas formée de citoyens français. En effet, les musulmans n'étaient que  sujets français  : ils n'avaient pas le droit de vote et n'étaient pas astreints à l'instruction primaire obligatoire ni au service militaire. Durant des décennies, des intellectuels algériens revendiquèrent l' assimilation , c'est-à-dire l'obtention des droits comme des devoirs des citoyens français, à l'instar des Français d'origine et des juifs d'Algérie naturalisés français en 1871. Les musulmans d'Algérie ne devinrent citoyens français qu'en 1946, mais dès lors, les élections en Algérie firent l'objet de fraudes massives, et une Assemblée algérienne créée en 1946 eut en fait pour rôle essentiel d'empêcher l'application des lois sociales de la  métropole  aux trois départements français d'Algérie. Tout cela eut pour effet de convaincre un certain nombre d'Algériens que l'assimilation n'était qu'un leurre et que l'Algérie devait devenir indépendante comme le Maroc et la Tunisie voisins.

Cependant, la multiplication des liens entre l'Algérie et la France (le développement de l'émigration) faisait que d'autres Algériens espéraient encore en des réformes progressives pour devenir  Français à part entière . Ces divergences se prolongèrent et s'aggravèrent dans les années qui suivirent le déclenchement de l'insurrection, le 1er novembre 1954, par un petit groupe de révolutionnaires (qui, pour certains, avaient servi dans l'armée française durant la Seconde Guerre mondiale et durant la guerre d'Indochine).

Cela explique la violence des luttes qui, entre 1954 et 1962, mirent aux prises l'armée française et les Algériens qui combattaient pour l'indépendance, mais aussi les Algériens entre eux : luttes entre nationalistes et ceux qui de gré ou de force avaient été enrôlés comme supplétifs (les harkis) par l'armée française ; luttes, aussi, au sein même du mouvement national entre le FLN et le Mouvement nationaliste algérien (MNA) qui, ayant été le premier mouvement nationaliste (surtout formé parmi les émigrés en France), ne voulait pas passer sous la coupe de son rival. Cette guerre d'indépendance fut donc aussi une guerre civile entre Algériens, et, dans le bilan des pertes humaines (on a parlé de 1 million de morts), il est difficile de faire la part de celles qui furent provoquées par l'armée française et de celles qui résultent des luttes fratricides.

Des luttes de pouvoir au lendemain de l'indépendance et aux malaises politiques actuels

Dans les difficultés de l'Algérie indépendante, il faut tenir compte, encore aujourd'hui, d'autres rivalités : celles qui apparurent dès la fin de la guerre, entre différentes tendances du FLN.

Sur le terrain, en Algérie, la lutte avait été le fait des maquis dits  de l'intérieur , mais durant cette longue guerre, des Algériens étaient passés en Tunisie et au Maroc où ils avaient constitué une armée de type classique, l'Armée de libération nationale (ALN). Cette armée dite  de l'extérieur  ne put guère combattre, en raison du  barrage  fortifié et électrifié établi sur les frontières par l'armée française (en raison, aussi, des conseils de prudence des gouvernements marocain et tunisien qui ne voulaient pas se trouver entraînés dans une guerre avec la France). Dès la fin de la guerre (juin 1962), cette armée, à peine arrivée à Alger, s'empara du pouvoir par la force sous prétexte de mettre fin à l'anarchie. Elle combattit les résistants algérois et les forces des maquis qui prétendaient s'opposer à ce coup de force. Les plus importants de ces résistants étaient ceux de Kabylie ; non seulement ils étaient les plus proches d'Alger, mais ils avaient joué un rôle considérable contre l'armée française. En 1963, ils reprirent la lutte contre l'ALN dans les montagnes de Kabylie. Conséquence paradoxale : alors que s'étaient exilés, quelque temps auparavant, les Français d'Algérie (les pieds-noirs) et les harkis, du moins ceux qui avaient pu fuir, cette rivalité de pouvoir provoqua l'émigration vers divers pays européens puis vers la France (où ils bénéficièrent eux aussi de l'amnistie) de nombreux Algériens qui avaient combattu pour l'indépendance.

Par la suite, de nouvelles rivalités de pouvoir provoquèrent l'exode vers la France de nouveaux opposants, du moins de ceux qui n'étaient pas emprisonnés. En 1965, Ahmed Ben Bella, le premier président de la République algérienne, fut renversé par le colonel Muhammad Bakharruba, dit Houari Boumediene, le chef de l'armée, qui dirigea l'Algérie jusqu'à sa mort en 1979. A cette date, les rivalités au sein de l'état-major firent élire comme président de transition un militaire de moindre envergure, le colonel Chadli Ben Djedid, qui resta  aux affaires  jusqu'en 1991.

L'accroissement des difficultés économiques, l'incurie des dirigeants du parti unique, le développement de la corruption facilité par des mesures de  libéralisation  économique associant les initiatives privées aux activités relevant du secteur d'État, le fiasco des thèses socialistes enfin aboutirent aux grandes émeutes d'Alger d'octobre 1988 et à leur écrasement par l'armée.

En 1989, le système du parti unique fut aboli. A côté d'un FLN en perte de vitesse mais toujours au pouvoir se développèrent dans une atmosphère d'euphorie démocratique un nombre considérable de partis politiques. Grâce aux financements saoudiens et au zèle religieux de leurs militants, les mouvements islamistes obtinrent, surtout après la guerre du Golfe, une audience croissante non seulement auprès des jeunes et dans les milieux populaires, mais aussi dans les classes moyennes et dans les milieux intellectuels arabisés. Ayant obtenu des succès considérables aux élections municipales, les islamistes voulurent derechef prendre le pouvoir en juin 1991, mais durent y renoncer devant l'opposition violente de l'armée.

La spécificité du mouvement kabyle

En revanche, c'est dans les milieux intellectuels francophones, constitués pour une grande part de Kabyles, ainsi qu'en Kabylie et parmi les Kabyles qui ont émigré vers Alger que se trouvent aujourd'hui les principaux foyers d'opposition aux islamistes.

En effet, la Kabylie est la plus ancienne et la plus importante région d'émigration vers la France : parce qu'il s'agit de montagnes surpeuplées proches d'Alger, mais aussi parce que cette région est berbérophone et que dès les premiers temps de la conquête, les Français avaient cherché à tirer parti des différences entre les Arabes et les Berbères ¨. Ainsi avaient été créées en Kabylie nombre d'écoles où les petits Kabyles avaient appris le français, ce qui facilita ensuite leur départ en France (dès le début du XXe siècle) ou leur engagement dans l'armée française. Plus que d'autres Algériens, les Kabyles furent influencés par les idées de gauche française, car en France beaucoup furent d'abord ouvriers. Mais après qu'ils eussent pris conscience de ce que l' assimilation  était un leurre, c'est dans cette partie la plus francisée de la population algérienne que la lutte pour l'indépendance recruta le plus grand nombre de combattants et de cadres des maquis. En 1962, nombre d'entre eux furent évincés ou combattus par des dirigeants et notamment les chefs de l'ALN qui pour la plupart n'étaient pas kabyles mais plutôt originaires de vieux foyers de culture arabe, la région de Tlemcen et le Constantinois.

Depuis cette époque, après l'échec de diverses tentatives (l'insurrection kabyle de 1963), le mouvement kabyle place ses revendications majeures sur le plan culturel : sauvegarde de la culture berbère, mouvement pour la reconnaissance de l'identité arabo-berbère de l'Algérie. Les projets de regrouper en un front commun les autres populations berbères d'Algérie (celles du massif de l'Aurès et les Touareg) n'eurent guère d'effet car ces populations comptent bien moins d'intellectuels que les Kabyles. Ceux-ci ont aujourd'hui un tel rôle dans toutes les villes d'Algérie qu'il s'agisse de commerce ou d'administration, qu'un mouvement séparatiste kabyle est semble-t-il sans raison d'être. Mais la Kabylie apparaît de plus en plus comme un foyer de résistance à la poussée islamiste : les Kabyles ne veulent ni renoncer à leur berbérité au profit de l'arabe, ni rejeter la culture occidentale en raison des liens nombreux qu'ils ont en France.

Depuis 1992, l'Algérie est dans une sanglante impasse

Depuis le début de l'année 1992, l'Algérie se trouve engagée dans une suite d'événements à la gravité croissante. En janvier 1992, les mouvements islamistes, regroupés pour la plupart dans le Front islamique du salut (FIS) ayant obtenu des résultats considérables au premier tour des élections législatives (en raison de l'ampleur des abstentions qui atteignirent le taux de 50 %, de la division des partis de gauche et des maladresses du découpage électoral réalisé par le gouvernement), et leur succès total au second tour ne faisant plus de doute, l'armée décida la suspension sine die du processus électoral et l'annulation des élections. Le président Ben Djedid, suspecté d'envisager une cohabitation avec les islamistes, fut obligé de démissionner, et un Haut Conseil de Sécurité dominé par les militaires confia les pouvoirs présidentiels à un Haut Comité d'État présidé par Mohammed Boudiaf. Celui-ci, l'un des chefs historiques du FLN, avait refusé de s'associer au coup de force de l'ALN au moment de l'indépendance, et, depuis cette époque, il avait vécu en exil, au Maroc principalement. Il n'était donc en rien compromis par les agissements du FLN au cours des trente premières années d'indépendance, et son retour à Alger marquait la possibilité du rétablissement d'une véritable légitimité de ceux qui avaient fait l'indépendance de l'Algérie. Son arrivée au pouvoir fut accueillie avec soulagement, mais la campagne d'attentats lancée par le FIS conduisit l'armée à des mesures de répresssion de plus en plus considérables. Des milliers de militants islamistes furent emprisonnés, à commencer par les dirigeants du FIS, Abassi Madani et Ahmed Belhadj.

Mohammed Boudiaf promettait des mesures radicales, principalement contre la corruption des dirigeants de l'État et de l'armée, quand il fut assassiné le 29 juin 1992 par un membre des services de sécurité. Pour une grande partie des Algériens, ce fut un choc considérable, et le désarroi ne s'est pas atténué car le mystère continue d'entourer l'identité des commanditaires de cet assassinat. Le FIS ne l'a pas revendiqué, mais c'est peut-être une manoeuvre pour semer la discorde chez ses adversaires. On suspecte certains cadres de l'armée qui auraient agi pour étouffer des affaires de corruption ou, disent certains, pour éviter une entente décisive avec le Maroc sur l'affaire du Sahara occidental, car Boudiaf continuait d'entretenir d'étroites relations avec les dirigeants marocains.

Toujours est-il que l'Algérie se trouve dans une situation de plus en plus difficile. Le Haut Comité d'État présidé, après la mort de Boudiaf, par le général Khaled Nezzar, puis par le général Lamine Zéroual (depuis janvier 1994), semble se trouver dans une impasse, car il doit affronter les islamistes sans pour autant avoir le soutien des partis démocratiques. Les propositions de  dialogue  avec les islamistes modérés n'ont pas eu d'effets. Les attentats et les assassinats perpétrés par les extrémistes islamistes se multiplient et les opérations de répression deviennent de plus en plus sanglantes, cependant que des maquis islamistes se forment dans certaines régions proches d'Alger. Depuis le mois de mai 1993, les groupes islamistes visent tout particulièrement les intellectuels démocrates francophones : plusieurs d'entre eux ont été assassinés sous prétexte qu'il s'agissait de  laïco-progressistes , de  franco-assimilationnistes , d'ennemis de l'Islam, de renégats à la solde de l'ex-puissance coloniale et de l'Occident. Mais les terroristes islamistes s'en prennent aussi aux étrangers principalement aux Français, dont ils exigent qu'ils quittent l'Algérie, lesquels sont partis après l'assassinat de nombre d'entre eux. En revanche, le gouvernement français a considérablement réduit le nombre des visas accordés à des Algériens qui cherchent à se réfugier en France. Les islamistes accusent le gouvernement français d'être le soutien du pouvoir militaire algérien. Les problèmes de l'Algérie apparaissent là encore étroitement liés à ses données géopolitiques, les contradictions de ses relations étroites et anciennes avec la France. Celle-ci n'en a sans doute pas fini avec l'Algérie, car une prise de pouvoir des islamistes à Alger entraînerait sans doute l'exode de nombreux Algériens vers la France mais aussi un développement de l'agitation islamiste et de violentes tensions parmi les musulmans qui vivent au nord de la Méditerranée.

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier