Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
LA SUITE DE 1982 A 1998

DE 1982 A 1998 (suite)

Succès électoral des islamistes

Le succès électoral des intégristes du Front islamique du salut (FIS) et l'effondrement du Front de libération nationale (FLN) sont les deux événements politiques qui, l'un découlant de l'autre, ont marqué l'année 1990. La révolte de la jeunesse en octobre 1988 avait dynamité près de trente ans de dictature du parti unique, contraignant le chef de l'État Chadli Bendjedid à promettre des "réformes" qui allaient changer le paysage politique algérien. En février 1989, une nouvelle Constitution entérinait ainsi le multipartisme.

Seize mois plus tard, le 12 juin 1990, les premières élections libres de l'Algérie indépendante faisaient l'effet d'un coup de tonnerre. Sauf dans les grandes villes, la bipolarisation aura été la règle compte tenu de l'appel au boycottage lancé par le FFS (Front des forces socialistes) de Hocine Aït-Ahmed et par le MDA (Mouvement pour la démocratie en Algérie) d'Ahmed Ben Bella. Le FIS s'est emparé de toutes les grosses concentrations urbaines, parvenant aussi à s'implanter dans les villes moyennes et dans les campagnes. Les islamistes ont ainsi obtenu 54,25% des voix des votants pour les municipales et 57,44% pour les assemblées de willayas contre 28,13% et 27,53% au FLN. Le nombre important des abstentions - officiellement 35,86% - a notamment souligné que cette bipolarisation a été vécue comme un choix impossible entre la peste et le choléra. Les "indépendants" ont remporté pour leur part 11,66% des voix, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) 2,08% et le Parti national de la solidarité et du développement (PNSD), 1,64%. La participation a été très faible en Kabylie (20%).

Le rejet plus fort que la peur

L'Algérie n'a pas pour autant sombré dans l'intégrisme. En raison de son caractère local ce scrutin ne remettait pas immédiatement en cause l'équilibre institutionnel du pays. On a assisté avant tout à un vote-sanction contre le FLN, symbole d'un pouvoir et d'un régime usés jusqu'à la corde. Le vote FIS a exprimé le comportement oppositionnel de toute la rue algérienne. Celle-ci n'a pas tant opté pour un projet religieux, que contre un système jugé "illégitime", "corrompu" et indifférent aux préoccupations quotidiennes de la population. Bénéficiant d'un vide politique de trois décennies qui les a fait apparaître comme les "repreneurs" d'un pouvoir déliquescent, les islamistes étaient devenus en effet les seuls dépositaires d'un discours politique et social contestataire et radical, voire d'une certaine utopie solidariste et du populisme véhiculé hier par l'ex-parti unique.

Le FLN, en fermant les yeux sur les actes d'intolérance et les exactions des islamistes, voire en les manipulant, croyait tirer profit de la peur qu'ils inspiraient. C'est le contraire qui s'est produit, le rejet de la politique menée depuis l'indépendance se révélant plus fort encore que cette peur.

Les dissenssions internes qui ont continué à miner l'ex-parti unique ne l'ont par ailleurs pas aidé à affronter le FIS. En septembre 1989, le chef de l'État, Chadli Bendjedid limogeait le Premier ministre Kasdi Merbah qui fut pendant quatorze ans le chef de la redoutable Sécurité militaire, et était accusé de ralentir l'application des réformes. Mais la nomination pour lui succéder de Mouloud Hamrouche, un technocrate compétent, fidèle de Chadli, ayant joué un rôle de premier plan dans l'élaboration des réformes mais ne possédant pas l'autorité nécessaire pour les faire appliquer, n'a pas suffi à rompre avec la logique d'un FLN parti hégémonique, sinon unique.

Les grandes marches du printemps

Cette nomination n'a pas empêché davantage la poursuite des sempiternelles luttes de pouvoir. De retour au Comité central du parti, à l'occasion de son VIe congrès en novembre 1989, les "barons" de l'ère boumediéniste ont mené la vie dure à Chadli et à son gouvernement, contestant un Bureau politique dont ils étaient exclus, et réclamant pour certains le retour de l'ancien président Ahmed Ben Bella. Un débat souvent dérisoire car se déroulant entre des hommes totalement coupés de la masse de ceux qui peuvent voter, se mobiliser ou provoquer une explosion dans le pays.

Le succès d'une marche du FLN, le 17 mai, qui réunit quelque 200 000 personnes ramenées de tout le pays par trains, bus, avions et même bateaux, a pu abuser ses responsables. Cette marche était l'avant-dernière d'une série qui a marqué le premier semestre de 1990 ; la rue devenant en quelque sorte un institut de sondage grandeur nature. En effet, le 8 mars, 5 à 6 000 femmes manifestaient dans les rues d'Alger pour réclamer l'abrogation du code de la famille et l'égalité des droits avec les hommes. Le 20 avril, le FIS organisait une démonstration de force devant la présidence de la République, exigeant la dissolution de l'Assemblée nationale populaire et des élections législatives dans les trois mois. Ce rassemblement impressionna plus par sa discipline paramilitaire et son silence mortuaire que par son nombre (de 60 000 à 70 000 personnes). Le FLN y perdait encore de son crédit en annulant, par crainte de ne pas tenir la comparaison, la manifestation qu'il avait convoquée le même jour. Le 10 mai, 80 000 personnes - dont plus d'un tiers de femmes - marchaient à Alger contre la violence, l'intolérance et pour la démocratie, à l'appel de quatre partis dont le RCD et le PAGS (Parti de l'avant-garde socialiste). Aidée par un soutien médiatique considérable, cette marche a en tout état de cause marqué l'éveil de la société civile algérienne et sa volonté de ne pas laisser les intégristes décider à sa place. Le 31 mai enfin, Hocine Aït-Ahmed, un des neuf "chefs historiques" de la révolution algérienne, rentré en Algérie après 23 ans d'exil le 15 décembre 1989, organisait la plus grande de ces démonstrations. Plus de 400 000 personnes défilaient dans la capitale réclamant l'élection d'une Assemblée nationale constituante, l'abrogation du code de la famille et la dissolution de la police politique.

Vide du pouvoir

Au début de l'été 1990, la situation demeurait encore très incertaine. Le vide du pouvoir semblait total: il avait fallu attendre six jours la première réaction officielle - celle du Bureau politique du FLN - au succès électoral du FIS, dans des termes montrant le désarroi du pouvoir et l'atmosphère de règlements de compte régnant au sommet de l'État. Jusqu'à quand Chadli pourrait-il repousser les élections législatives anticipées exigées par le FIS? Jusqu'à quand le leader de ce mouvement, Abassi Madani, tiendrait-il ses troupes chauffées à blanc par le discours enflammé du "numéro deux" du parti, le jeune et très radical Ali Bel Hadj?

Le sort du FLN apparaissait problématique. Devenu une lourde machine bureaucratique sans militants dont les dirigeants ont été éclaboussés par de multiples scandales financiers, il a montré son incapacité à se rénover (selon l'ancien Premier ministre Abdelhamid Brahimi, les pots-de-vin liés aux opérations économiques ont atteint 26 milliards de dollars au cours des années quatre-vingt).

Quelle allait être enfin l'attitude de l'armée qui, en mars 1989, s'était "retirée de la scène politique"? Le 4 février 1990, elle est sortie une première fois de son mutisme pour dire sa détermination à "intervenir pour défendre la démocratie naissante" si besoin en était. Prise à partie par les islamistes en mai 1990, elle a mis en garde les autorités contre toute tentation de partager le pouvoir avec le FIS et s'est posée comme l'ultime recours de la démocratie "face aux menaces des intégristes". Mais quelle est l'influence de ces derniers chez les sous-officiers et dans le contingent?

Deux autres paris d'importance ont par ailleurs été lancés: la mobilisation de la majorité silencieuse et la création d'un pôle susceptible de reprendre au FIS ses électeurs occasionnels et de contester à ce dernier le monopole de l'opposition qui lui permettait de rallier tous les mécontents.

Engagement dans le libéralisme économique

La victoire électorale des islamistes aura presque fait oublier que, dans le domaine économique, l'année 1989 et le premier trimestre 1990 ont été la période où l'Algérie s'est engagée dans la voie du libéralisme, après trois décennies de socialisme étatique. Le 26 mars 1990, l'Assemblée nationale populaire adoptait la fameuse "loi sur la monnaie et le crédit" qui ouvrait l'Algérie aux capitaux étrangers. Pièce maîtresse d'une réforme économique à long terme, cette loi complétait tout un dispositif légal prévoyant l'autonomie des entreprises publiques, la levée des monopoles d'importation, la libération partielle des prix, la privatisation de l'agriculture et la "loi sur les relations de travail" qui autorise les licenciements.

Constituant un bouleversement radical, ces lois, peu en prise sur la réalité, n'ont cependant pas apporté d'amélioration tangible pour la population, en même temps qu'elles ont désorganisé le système en place. Leur application technocratique trop rigide, le fait que l'équipe de la réforme se compose plus de technocrates croyant avant tout à la vertu du texte que de managers ou de politiques ont même provoqué de sérieux dysfonctionnements. La lutte contre le trabendo - marché parallèle - déclenchée en mai 1989 pour "assainir le marché" en a constitué probablement l'exemple le plus caricatural: son application sans nuances a fait des ravages - sans doute aussi électoraux - dans un pays où les pénuries contraignent tous les Algériens à recourir à ce trafic qui pallie les faiblesses et les carences de l'économie. Le pays est en effet plongé dans une crise économique sans précédent: le taux de chômage a dépassé les 22% en 1989, le service de la dette extérieure, évaluée à 23 milliards de dollars, a absorbé les trois quarts de la valeur des recettes d'exportation. Par ailleurs, le système éducatif génère 200 000 à 300 000 exclus par an et l'instabilité politique risque de décourager les investisseurs étrangers et de fournir un argument supplémentaire aux banques étrangères pour ne pas concéder les prêts supplémentaires nécessaires au remboursement de la dette.

Face à des islamistes qui prospèrent sur la crise économique et sociale et recrutent en palliant matériellement les carences de l'État et des services publics, le vide du pouvoir, son incapacité à redonner confiance à la population et les incessantes luttes d'appareil demeuraient, après le coup de semonce électoral, le danger le plus grave qui menaçait l'Algérie.

État de siège

L'année 1991 devait être celle de la consolidation du processus démocratique avec la tenue des premières élections législatives pluralistes de l'Algérie indépendante. Quelle que soit l'issue de ce scrutin qui a été reporté, cette année aura été marquée par le fait que, pour la seconde fois en deux ans et demi, l'armée est intervenue pour rétablir l'ordre.

1990 avait vu le succès, lors des élections municipales du 12 juin, du FIS (Front islamique du salut), qui avait exigé la tenue d'élections législatives anticipées. Mais cette victoire, pour l'essentiel, fut surtout une défaite du FLN (Front de libération nationale), le parti au pouvoir depuis l'indépendance en 1962, symbole d'un système usé jusqu'à la corde.

La tolérance du gouvernement à l'égard des islamistes jusqu'au début de 1991 aura permis au FIS d'occuper le terrain et de multiplier les actes d'intimidation, face à un pouvoir n'en finissant pas de se déchirer. On a ainsi assisté, au cours du second semestre 1990, à la marginalisation - ou au départ - de plusieurs responsables de l'ancien parti unique et de l'ancien appareil de sécurité. Le 22 septembre, le chef de l'État Chadli Bendjedid annonça la dissolution de la Sécurité militaire (SM). La redoutable police politique devenait, du moins officiellement, un organisme chargé du seul contre-espionnage. L'assassinat, en octobre, de Saïd Mécili, un cousin d'Ali Mécili - l'opposant algérien abattu à Paris en 1987 sur ordre de la SM -, a cependant montré les limites de cette dissolution.

Élections ajournées

Auparavant, le remaniement gouvernemental du 25 juillet 1990 avait introduit une nouveauté de taille, significative du rôle de l'armée, en recréant le poste de ministre de la Défense, confié au général Khaled Nezzar; cette fonction était assurée depuis 1965 par le président de la République.

L'année s'est achevée sur une démonstration de force, le 27 décembre, du Front des forces socialistes (FFS) dirigé par Hocine Aït-Ahmed, qui a réuni à Alger plus de 500 000 personnes "contre l'intolérance politique et religieuse" et contre la loi sur l'arabisation adoptée précipitamment la veille par l'Assemblée nationale.

La gestion du phénomène islamiste - sur lequel se sont greffées les luttes internes du régime - allait bouleverser les échéances du pays.

Les principaux partis avaient vu dans les dispositions de la loi électorale devant s'appliquer pour les législatives du 27 juin 1991 une volonté de "truquage". Mais c'est le nouveau découpage électoral, qui défavorisait avant tout le FIS, qui a mis le feu aux poudres.

Le 25 mai, ce dernier proclama une grève générale "illimitée" jusqu'à obtention du changement de la carte électorale et d'une élection présidentielle anticipée. La perte de popularité du FIS - liée à la déception causée par sa mauvaise gestion des communes, la découverte de stocks d'armes chez certains de ses militants et la concurrence de deux partis islamiques, An-Nahda Islamiya de Abdallah Djaballah dans le Constantinois et surtout Al Irshad wa Islah de cheikh Nahnah - pouvait sans doute expliquer son refus d'accepter un futur verdict des urnes moins favorable qu'espéré. De plus, la guerre du Golfe avait terni son image. Après avoir renvoyé tout le monde dos à dos, le mouvement, pourtant financé par l'Arabie saoudite, s'était spectaculairement rallié à l'Irak dans l'espoir de capitaliser les sentiments pro-irakiens de la population.

L'échec relatif de sa grève générale allait conduire les islamistes à une dangereuse escalade. Ils multiplièrent marches de protestation et occupations des places de la capitale jusqu'à la première intervention, le 2 juin, des brigades anti-émeutes. A l'aube du 5 juin, après trois jours d'affrontements violents et plusieurs morts à Alger, Chadli Bendjedid annonça l'état de siège, la démission du gouvernement et le report des élections législatives. Mais à peine désigné le nouveau Premier ministre - Sid Ahmed Ghozali -, le pouvoir allait permettre au FIS de présenter sa défaite sur le terrain comme une victoire politique. Les autorités annoncèrent en effet, outre la tenue d'un scrutin législatif, une élection présidentielle anticipée.

Le 25 juin, la décision des militaires d'enlever la formule "commune islamique" du fronton des mairies gagnées un an plus tôt par le FIS, pour y remettre la devise officielle de l'État, allait entraîner une nouvelle série d'affrontements d'autant plus violents que les forces de l'ordre ont eu souvent tendance à tirer sur la foule (55 morts au total selon le gouvernement, 3 000 selon la Ligue des droits de l'homme présidée par Me Ali Yahia Abdnenour). Après trois jours d'affrontements sanglants, le désaveu télévisé d'Abassi Madani - le leader du FIS - par trois responsables de ce mouvement, dont cheikh Sahnouni, et la menace lancée, le 28 juin, par le même Madani d'appeler au djihad - guerre sainte - si l'état de siège n'était pas levé, les militaires lançaient une opération coup de poing, à Alger et en province, contre l'organisation intégriste. Les militaires arrêtaient ses deux leaders Abassi Madani et Ali Belhadj - qui étaient déférés, le 4 juillet, devant le tribunal militaire de Blida pour "conspiration armée contre la sûreté de l'État" - ainsi que plusieurs centaines de cadres intermédiaires du mouvement. Il y aurait eu 2 976 interpellations selon le gouvernement, 8 000 selon Me Ali Yahia.

Si la volonté de l'aide radicale du FIS d'entraîner le pouvoir dans le cycle de la violence n'a fait guère de doute, les luttes de tendance au sein du régime semblent avoir aussi contribué à l'affrontement. Certains dirigeants du FLN exclus du pouvoir ont incité le FIS à ne pas céder, tandis que, tous clans confondus, la nomenklatura de l'ex-parti unique voyait là l'occasion de se débarrasser du Premier ministre Mouloud Hamrouche. Accusé de "laxisme" à l'égard du FIS, ce dernier était coupable avant tout d'avoir totalement épuré les caciques des listes électorales après s'être assuré le contrôle du FLN.

A la mi-juillet 1991, de nombreuses questions restaient en suspens. Le pouvoir algérien saurait-il "gérer" le phénomène islamiste autrement que par la seule répression? Le pari des autorités d'intégrer le FIS dans le jeu politique en favorisant l'émergence d'une direction "modérée" ne risquait-il pas de pousser d'autres secteurs du mouvement à se radicaliser? Le phénomène islamiste traduit à sa manière une crise sociale, politique et économique profonde. Le niveau de vie des Algériens a en effet chuté de 8% en 1990; à la mi-1991, le taux d'inflation réel était proche de 43%, on comptait 1 200 000 chômeurs et la dette extérieure atteignait les 25 milliards de dollars. Les réformes économiques - trop conçues sous leur seul aspect juridique - se sont révélées insuffisantes pour déclencher des dynamiques économiques productives. Aussi l'Algérie devait-elle compter sur d'importants crédits extérieurs.

Si elle devait se perpétuer, l'incapacité du pouvoir à ouvrir une issue à cette crise économique et à offrir une alternative culturelle et politique à l'islamisme pourrait hypothéquer toute tentative de normalisation.

L'armée saurait-elle par ailleurs faire que l'état de siège décrété pour quatre mois soit seulement un intermède destiné à "assurer la paix civile"? Au début de l'été 1991, les militaires assumaient, plus que jamais, la réalité du pouvoir et le gouvernement paraissait difficilement en mesure de combler le vide politique. Seules une amélioration de l'économie et la reprise du processus de démocratisation - c'est-à-dire la tenue rapide d'élections législatives - apparaissaient susceptibles de rendre un peu d'espoir à la population.

Madani emprisonné, Boudiaf assassiné

Année du trentième anniversaire de l'indépendance, 1992 devait aussi être celle du passage de l'Algérie au pluralisme politique et, après plusieurs reports, de ses premières élections libres. Cette année aura finalement été marquée par le blocage du processus démocratique et par l'assassinat, pour la première fois au Maghreb, d'un président de la République. L'intervention de l'armée, pour la troisième fois en trois ans et demi, et l'instauration le 9 février 1992 de onze mois d'état d'urgence après les quatre mois d'état de siège déjà proclamés en juin 1991, ont sonné le glas des espoirs apparus après l'"ouverture" qui suivit les émeutes d'octobre 1988.

C'est le Front islamique du salut (FIS) qui fut le catalyseur - et le principal acteur, avec l'armée - de deux crises successives. En juin 1991, l'armée avait porté un coup d'arrêt aux manifestations violentes organisées par le FIS et annulé les élections législatives. Après des années de laxisme, ce changement dans la gestion du phénomène islamiste, illustré notamment par l'arrestation de ses principaux dirigeants, n'allait cependant pas sans un "volet" politique. Il marqua l'intronisation par l'armée d'un nouveau Premier ministre, Sid Ahmed Ghozali qui remplaça Mouloud Hamrouche. Le bilan de ces événements fut très lourd: 150 morts officiellement et plusieurs centaines de blessés de part et d'autre.

En décembre 1991, le parti islamiste fut à nouveau à l'origine d'une crise et de l'annulation du scrutin législatif. Mais l'incertitude qui a régné pendant plusieurs semaines avant la date prévue pour le premier tour de ce scrutin, le 26 décembre, a montré combien les résistances au processus électoral pouvaient être grandes parmi les dirigeants du pays. La présentation et l'adoption, en décembre, par une Assemblée en fin de course et décrédibilisée, de plusieurs lois très importantes avaient-elles anticipé une éventuelle et future absence d'Assemblée? Quoi qu'il en soit, l'énorme médiatisation de l'attaque, le 29 novembre, par un groupe d'islamistes, d'un poste frontalier à Guemmar (trois soldats tués) avait renforcé le climat d'insécurité. Le malaise était accentué par la majorité de la presse qui annonçait que la tenue des élections conduirait au "chaos" et répétait qu'on ne vote pas sur fond de crise économique".

Coup d'État "constitutionnel"

Le résultat du premier tour allait déjouer toutes les prévisions des autorités, à commencer par celles du chef du gouvernement qui, en décriant violemment l'ancien parti unique FLN (Front de libération nationale), avait fait campagne pour des candidats "indépendants". Le rejet du système par la population, mais aussi les effets pervers de la loi et du découpage électoraux jouant à plein, le FIS remporta 188 des 430 sièges à pourvoir, avec 3 400 000 voix et 47,54% des suffrages exprimés.

Ce scrutin au cours duquel près d'un Algérien sur deux s'est abstenu (5 000 000 sur 13 000 000 d'électeurs) a néanmoins fourni une carte politique du pays. Outre le FIS, seuls le Front des forces socialistes (FFS) de Hocine Aït-Ahmed - qui a réalisé l'essentiel de son score en Kabylie et s'est imposé comme la troisième force du pays - et le FLN sont "sortis" des urnes (avec respectivement 26 et 15 sièges), les autres partis étant tous balayés, y compris les deux mouvements islamiques Hamas et Ennadha, le MDA (Mouvement pour la démocratie en Algérie) de Ahmed Ben Bella et le RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie), son leader, Saïd Sadi étant même battu à Tizi Ouzou.

Le résultat spectaculaire de ces élections fit oublier que le FIS avait perdu 1 200 000 voix par rapport à son score aux municipales de 1990. Les militaires estimèrent néanmoins que la majorité absolue des voix que le FIS risquait d'obtenir au second tour - prévu pour le 16 janvier 1992 - contenait les germes de la guerre civile... et d'une fracture au sein de l'armée. Bien réelle, la peur d'une grande partie de la population fut largement exploitée par plusieurs membres du gouvernement et par certains partis politiques qui, après leur échec au premier tour, redoutaient de voir le second consacrer leur disparition.

Le 2 janvier 1992, cependant, une véritable marée humaine déferla pendant plusieurs heures dans les rues d'Alger à l'appel du FFS qui réclamait la poursuite du processus électoral et voyait dans cette mobilisation le "sursaut" pouvant amener une majorité des abstentionnistes à voter au second tour. L'armée préféra y voir un "feu vert" pour un coup d'État "constitutionnel".

Le 11 janvier, les blindés se déployaient dans les principales villes du pays; Chadli Bendjedid - accusé d'envisager une "cohabitation" avec les intégristes - était contraint par les militaires à démissionner, après avoir été obligé de signer le décret de dissolution de l'Assemblée nationale. Le 12, les élections étaient annulées. L'Algérie entrait dans une crise constitutionnelle grave: un Haut Conseil de sécurité - dominé par les militaires - confia, le 16 janvier, les pouvoirs présidentiels à un Haut Comité d'État (HCE), composé de cinq personnes et présidé par Mohamed Boudiaf, soixante-douze ans, volontairement exilé au Maroc depuis 1963. En faisant appel à l'un des neuf "chefs historiques" de la révolution algérienne de 1954, dans un pays où, depuis l'indépendance en 1962, la guerre de libération servait de référence, le nouveau pouvoir cherchait une fois de plus une "légitimation" dans l'Histoire, les militaires refusant d'assurer directement la gestion des affaires publiques.

Internements en masse des islamistes

L'arrestation, le 23 janvier, du leader provisoire du FIS, Abdelkader Hachani, et l'interdiction des prêches politiques et des rassemblements autour des mosquées marquaient le début de l'offensive contre les islamistes. A partir du 31 janvier et jusqu'à la mi-février, celle-ci entraîna des affrontements avec les islamistes dans de nombreuses villes du pays. Mais c'est après les heurts particulièrement sanglants qui marquèrent la semaine du 7 au 14 février, que les autorités proclamèrent l'état d'urgence, avant d'annoncer, le 4 mars, la dissolution du FIS. Les arrestations se multiplièrent - 8 000 selon les autorités, trois fois plus selon le FIS -, contraignant le pouvoir à ouvrir sept "camps de sûreté" au sud du Sahara dont le maintien - ajouté à une répression souvent brutale - a provoqué un profond malaise dans le pays. Début juin, trois mille détenus furent libérés. Prévu le 27 juin, le procès des principaux dirigeants de l'ex-FIS, notamment Abassi Madani et Ali Belhadj, accusés d'"atteinte à la sûreté de l'État" et détenus depuis juin 1991, a été reporté après le retrait de la défense et repoussé au 12 juillet. A. Madani et A. Belhadj ont été condamnés, chacun, à douze ans de prison par le tribunal militaire de Blida, les peines des cinq autres responsables du mouvement variant entre quatre et six ans de détention.

Seul acquis revendiqué par le HCE, la "restauration de l'autorité de l'État" est apparue bien précaire, en dépit du coup réel porté à l'organisation du mouvement intégriste. Imputés à des "extrémistes islamistes", les attentats contre policiers et militaires se sont multipliés - près de quatre-vingts d'entre eux ont été assassinés entre janvier et juillet 1992. Si ces attentats n'ont pas réussi à créer une instabilité significative, ils n'en ont pas moins abouti à une dangereuse banalisation de la violence.

Le 29 juin 1992, alors que le "changement radical" promis par Mohamed Boudiaf se faisait toujours attendre, le chef de l'État était assassiné à Annaba par l'un de ses gardes du corps, un officier de vingt-six ans appartenant à un corps d'élite. Fallait-il rechercher, notamment, dans une volonté de lutter contre la corruption l'une des raisons de cet attentat? Rares en tout cas étaient ceux qui y voyaient "la main des islamistes", en attendant les résultats de la commission d'enquête qui devait fournir ses premières conclusions avant la fin juillet.

Moins d'une semaine après la nomination, le 2 juillet, de son successeur Ali Kafi, un nationaliste de la première heure - qui dispose des réseaux de la toute-puissante organisation des anciens moudjahidin (combattants de la guerre de libération) -, Belaïd Abdesselam, l'un des "barons" du régime de Boumediène (1965-1978) et le "père" de l'industrie lourde algérienne, remplaçait Sid Ahmed Ghozali à la tête du gouvernement. En dépit de son échec à organiser des élections "libres et honnêtes", à obtenir de l'extérieur l'aide économique nécessaire et à ramener la sécurité, ce dernier semblait vouloir se mettre en réserve de la République en se présentant comme le "dépositaire" de la mémoire et de l'oeuvre de Boudiaf - toutes deux magnifiées par le pouvoir après sa mort.

Le général Khaled Nezzar - ministre de la Défense et homme fort du pays -, Ali Kafi et Belaïd Abdesselam parviendront-ils à juguler une crise économique, politique et sociale sans précédent? Devant faire face à une lourde dette extérieure (25 milliards de dollars à la mi-1992), le pouvoir algérien allait-il s'accrocher à la thèse sécuritaire qui a fait la preuve de son insuffisance? Ou allait-il tenter d'ouvrir un "dialogue" avec les forces politiques représentatives - islamiques compris - pour barrer la route au "terrorisme et à la violence"? De ce choix dépendait sans doute la suite des événements.

L'engrenage de la violence armée

Succédant à l'année qui vit coïncider l'arrêt du processus démocratique et le trentième anniversaire de l'indépendance, 1993 restera incontestablement pour l'Algérie l'année de l'impasse et d'un terrible engrenage de la violence entre activistes islamistes et forces de l'ordre. Par deux fois, le 14 janvier et le 8 mai, Ali Kafi, le président du Haut Comité d'État (HCE, direction collégiale du pays) a réaffirmé les grandes options du pouvoir: lutte anti-terroriste et restauration de l'autorité de l'État, redressement économique et "dialogue" avec l'opposition légale. Mais rien n'indiquait, au début de l'été, de réels progrès en ce sens.

L'état d'urgence instauré en février 1992 pour un an et renforcé en décembre par un couvre-feu sévère (de 22 heures 30 à 5 heures du matin) à Alger et dans les sept willaya (départements) limitrophes, n'a pu en effet endiguer la vague d'attentats qui a suivi l'interruption du processus électoral législatif de décembre 1991. Pas plus que la promulgation, en octobre 1992, d'une loi anti-terroriste très dure prévoyant notamment le rétablissement de juridictions d'exception à Alger, Oran et Constantine pour juger des affaires de "terrorisme et de subversion". Cinq mois après leur entrée en fonction en février 1993, ces "cours spéciales" avaient prononcé plus de cent condamnations à mort, dont plusieurs par contumace. Cela n'a pas empêché les islamistes d'élargir l'éventail de leurs cibles, même si tous les attentats ne pouvaient leur être imputés - des zones d'ombre sont demeurées par exemple après le procès de l'attentat à la bombe dans l'aéroport d'Alger qui a fait 9 morts et 123 blessés en août 1992.

L'escalade terroriste des islamistes

Les membres des forces de l'ordre, ceux des "délégations exécutives", qui ont remplacé les mairies islamistes dissoutes, les "collaborateurs" convaincus d'avoir fourni des informations aux autorités, les magistrats, les personnalités proches du pouvoir, ont été pris pour cible puis, à partir du printemps, cela a été le tour des journalistes et des intellectuels (Djillali Liabès, Tahar Djaout, Mahfoud Boucebci...). Auparavant, le 13 février 1993 - une dizaine de jours après la reconduction de l'état d'urgence pour une durée "indéterminée" - le général Khaled Nezzar, membre du HCE, remplacé le 10 juillet 1993 à la tête du tout-puissant ministère de la Défense par le général Lamine Zéroual, avait échappé de peu à un attentat à la voiture piégée. De nombreux sabotages économiques ont, par ailleurs, eu lieu. Attaques d'agences postales et de succursales bancaires, de casernes et de commissariats ont servi à procurer argent et armement aux islamistes, tandis que le banditisme a pris des proportions inquiétantes dans certaines grandes villes.

L'escalade dans la répression a été à l'avenant: l'usage de la torture s'est généralisé, les policiers en civil armés et les commandos en cagoule sont devenus omniprésents. Placées sous le commandement du général Mohamed Lamari, "patron" de la lutte anti-terroriste jusqu'au 10 juillet, date à laquelle il est devenu chef d'état-major de l'armée, les forces de l'ordre ont mené de véritables opérations de guerre, à l'arme lourde, pour démanteler un maquis, ou pour détruire une maison ou un immeuble servant de refuge à des activistes. Après l'attaque le 22 mars de la caserne de Boughzoul (18 morts), les officiers les plus "durs" de l'armée ont obtenu des moyens accrus pour "lutter contre le terrorisme": 15 000 soldats envoyés en renfort dans l'Algérois ont commencé début mai à "ratisser" les fiefs islamistes dans dix départements du centre du pays.

Les forces de l'ordre ont certes infligé de sérieux coups aux groupes armés, dont plusieurs chefs ont été arrêtés ou tués et de nombreux réseaux démantelés, mais la situation sur le terrain a semblé infirmer l'optimisme des autorités. Si selon les chiffres officiels, les groupes clandestins comptaient 1 100 hommes armés à la mi-1993, le plus préoccupant pour le pouvoir est demeuré les petits noyaux informels, surgissant ici après avoir été démantelés là. Formés autour de petits chefs locaux, de "héros" de quartier, ils ont créé une dynamique de base très difficile à maîtriser et rappelant le phénomène de "réaction en chaîne" qui a caractérisé les grandes périodes de la résistance algérienne à la colonisation.

La politique du "tout sécuritaire" a semblé, en fait, montrer ses limites et l'extension du couvre-feu à partir du 5 juin 1993 à trois autres départements - Chlef, M'sila et Djelfa - a consacré l'échec du pouvoir à empêcher la propagation de l'action des groupes armés à d'autres zones que le Centre. L'impasse a paru d'autant plus grande que la peur présente partout pourrait paralyser plusieurs rouages de l'État: des fonctionnaires, des juges ont refusé certains postes. Les désertions ont touché non seulement l'armée - les deux premières des six exécutions capitales ont frappé des militaires afin de montrer l'exemple à ne pas suivre à ceux d'entre eux qui seraient tentés par l'aventure islamiste -, mais aussi la police.

Blocage politique

En dépit de la peur et d'une lassitude face à la violence, la majorité de la population a semblé regarder l'affrontement entre les groupes armés et les forces de l'ordre sans se sentir réellement concernée. Le rejet du pouvoir et son incapacité à offrir une réelle perspective de changement ne l'a pas incitée jusqu'ici à "faire bloc contre le terrorisme". Ainsi, la "marche contre le terrorisme" du 22 mars 1993, organisée au lendemain de plusieurs assassinats de personnalités qui ont traumatisé les intellectuels et la société civile, n'a-t-elle pas provoqué le sursaut escompté. Si le pouvoir a resserré autour de lui les rangs de ceux qui avaient appelé à l'interruption du processus électoral, la jeunesse des quartiers populaires en était totalement absente.

Cette impasse dans le domaine de la sécurité s'est doublée d'un blocage politique. En poste depuis le 19 juillet 1992, le Premier ministre Belaïd Abdesselam n'a pu amorcer le redressement économique annoncé. A la mi-1993, les indicateurs n'incitaient guère à l'optimisme, le risque d'explosion sociale était grand et les soutiens financiers extérieurs se faisaient attendre. Ayant seulement réussi à faire l'unanimité contre lui, B. Abdesselam n'a semblé devoir son salut - provisoire - avant tout l'effet désastreux que produiraient, selon certains militaires, des changements trop fréquents à la tête du gouvernement.

Au début de l'été, le "dialogue" engagé avec l'opposition - entamé en septembre 1992 et achevé en juin 1993 - ne paraissait pas susceptible d'aboutir au consensus voulu par le pouvoir pour deux raisons: l'existence de divergences entre les participants sur la nécessité d'y associer ou non des éléments "modérés" de l'ex-FIS (Front islamique du salut, interdit le 4 mars 1992) et le boycottage du FFS (Front des forces socialistes de Hocine Aït Ahmed), l'un des "poids lourds" de la scène politique algérienne, qui a reproché au pouvoir de définir "unilatéralement ordre du jour et objectifs d'un dialogue excluant toute association réelle de l'opposition à la gestion de la transition".

Comment sera désignée l'instance qui succédera au HCE dont le mandat expire en décembre 1993, à la fin de celui de Chadli Bendjedid, le président "démissionné" le 11 janvier 1992? Prévue initialement pour le 5 juillet, la conférence nationale entre le pouvoir et l'opposition a été reportée à une date ultérieure. Elle devait décider de l'édifice institutionnel qui sera mis en place pour gérer la période de transition que le pouvoir a fixée à "deux à trois ans" avant tout retour aux urnes. L'ensemble des changements sera-t-il dès lors directement soumis à référendum, la relève du général Nezzar au ministère de la Défense pouvant s'inscrire dans la perspective de sa participation à la direction collégiale de trois personnes qui devrait assurer la transition?

On ignorait encore, au début de l'été 1993 si, tout en poursuivant la lutte contre les groupes armés, le pouvoir algérien entrouvrirait la porte à un "dialogue" permettant de trouver une solution politique pour sortir de l'impasse créée par l'interruption du processus électoral et d'"isoler les terroristes".

Violence au quotidien

Impasse politique et extension territoriale de l'action des groupes armés islamistes: l'année 1993-1994 ressemblerait à s'y méprendre à la précédente si ce n'était deux évolutions notables. La désignation à la présidence de la République, le 31 janvier 1994, du général Liamine Zéroual a consacré pour la première fois la gestion directe du pouvoir par une armée qui jusque-là avait préféré utiliser des "paravents" civils. Le Haut Comité d'État (HCE), présidence collégiale, a ainsi cédé la place aux militaires. Il avait été créé après l'interruption en janvier 1992 du processus électoral qui semblait devoir amener au pouvoir le Front islamique du salut (FIS, interdit le 4 mars 1992).

Par ailleurs, la signature en avril d'un accord avec le FMI a fait disparaître un tabou tenace concernant le rééchelonnement - pudiquement appelé "reprofilage" - de la dette extérieure algérienne. Alger n'avait en effet guère le choix: en 1994, le service de sa dette - évaluée à 26 milliards de dollars en 1993 - aurait absorbé la totalité des recettes d'exportation de ses hydrocarbures. L'économie algérienne à bout de souffle - les usines tournant à moitié, souvent même au tiers de leur capacité et un actif sur cinq au moins étant au chômage - a trouvé dans cet accord un précieux ballon d'oxygène, ouvrant la voie à de nouveaux financements de la Banque mondiale, de l'Union européenne et de la France. Il restait à savoir si la dévaluation de 40,17% du dinar algérien, advenue en avril 1994, suffirait pour combattre efficacement le marché noir.

L'échec de la conférence nationale de consensus

Hormis ces deux faits majeurs, l'année aura été particulièrement marquée par l'immobilisme du pouvoir et par une aggravation des violences. Le remplacement, le 11 avril 1994, du chef du gouvernement Rédha Malek par Mokdad Sifi - quatrième Premier ministre nommé depuis janvier 1992 - a laissé à penser que le nouveau chef de l'État entendait garder la porte ouverte à un éventuel dialogue avec les islamistes. R. Malek, arrivé au pouvoir le 21 août 1993, et son ministre de l'Intérieur, Selim Saadi, étaient en effet apparus comme des "éradicateurs" en s'opposant à plusieurs reprises à toute "réconciliation nationale". Rien n'a cependant été fait pour entamer rapidement un véritable dialogue. Le gouvernement de technocrates et de hauts fonctionnaires de M. Sifi, composé pour l'essentiel de fidèles des militaires, devait s'occuper avant tout de mener à bien les engagements pris auprès du FMI et de procéder à de profondes réformes économiques. Les déclarations répétées de L. Zéroual pour engager un "dialogue sérieux" et sans exclusive (c'est-à-dire incluant les islamistes) ont semblé avant tout destinées à satisfaire certains partenaires étrangers de l'Algérie, notamment les États-Unis, soucieux de voir le pouvoir "élargir sa base".

Un certain espoir était pourtant apparu à la veille de la "conférence nationale de consensus" des 25 et 26 janvier 1994 à l'occasion de laquelle le pouvoir entendait faire cautionner par l'opposition la création de nouvelles institutions. Le général-major Mohamed Touati, conseiller du ministre de la Défense, avait alors évoqué à la télévision la possibilité que "des personnalités du FIS respectueuses de la loi et de l'État" y assistent. Six jours avant la conférence était annoncée la libération d'une partie du millier de détenus islamistes dans les "camps de sûreté" du Sahara. En vain: aucun des partis légaux importants, y compris parmi ceux considérés comme proches du pouvoir, n'a participé à cette rencontre.

Dès lors, la lutte anti-terroriste a prévalu. Fallait-il y voir l'expression d'un rapport de forces favorable aux "éradicateurs"? La délégation de signature accordée par le président au général Mohamed Lamari, le chef de l'état-major, considéré comme un partisan de la politique dite du "tout sécuritaire", a en tout cas relancé les interrogations sur la réalité de la marge de manoeuvre à la disposition du président de la République. Aux yeux de certains, cependant, ces contradictions seraient seulement apparentes, le général Zéroual et le général Lamari se partageant les rôles.

A la mi-1994, la répression n'avait pas réussi à enrayer la vague de violence ni à empêcher son extension sur l'ensemble du territoire, à l'exception du Grand Sud, même si les forces de sécurité avaient, pour leur part, tué plusieurs chefs de groupes armés et démantelé certains réseaux islamistes. Déjà, l'intronisation de R. Malek s'était faite dans la violence: un attentat à Alger-Plage avait coûté la vie à Kasdi Merbah, l'ancien Premier ministre et ex-patron de la Sécurité militaire (police politique) de 1962 à 1979.

Extension des champs d'"opération"

La fin de l'année 1993 et l'année 1994 auront, à la vérité, vu se dessiner quatre évolutions notables dans le domaine de la sécurité:

- la multiplication par les groupes armés islamistes d'opérations de grande envergure contre les forces de l'ordre (grosses embuscades, notamment contre le convoi du préfet de Tissemlit le 11 janvier 1994; évasion spectaculaire, le 10 mars, d'un millier de détenus islamistes de la prison de Tazult; attaques de casernes, comme à Telagh près de Sidi Bel Abbès, etc.);

- l'ouverture, le 21 septembre 1993, d'un front contre les étrangers, avec l'assassinat de deux géomètres français près de Sidi Bel Abbès et la détention, une semaine durant, en novembre, de trois agents consulaires français. Au total, plus de cinquante étrangers ont été tués parmi lesquels douze Croates d'origine chrétienne le 14 décembre à Tamezguida, deux religieux français le 8 mai à la Casbah d'Alger, sept Italiens dans le port de Jijel en juillet, entraînant le départ de la plupart des ressortissants étrangers et l'"interruption" en avril des activités des six centres culturels français. C'est seulement après les meurtres du 8 mai que le FIS a condamné ces attentats, que le GIA (Groupe islamiste armé) revendiquait, par la voix de ses représentants à l'étranger, Rabah Kébir et Anwar Haddam;

- la fuite en avant dans la violence de la part des groupes armés les plus radicaux, notamment le GIA, qui ont pris pour cible les fonctionnaires dans le but de paralyser le fonctionnement de l'État, tout en continuant à s'attaquer aux journalistes, aux universitaires. Par ailleurs, ils n'ont plus épargné les femmes et ont imposé un début de contrôle social (port du hijab, interdiction des journaux et des cigarettes) dans certains de leurs fiefs (Lakhadaria, Blida, Dellys, Jijel...). Après avoir semblé abandonner le terrain face aux islamistes, l'armée y a repris l'offensive au début du printemps en procédant à des "ratissages" de très grande envergure (opérations héliportées, bombardements aériens, exécutions sommaires...);

- le durcissement de la répression: les représailles contre des personnalités censées soutenir les islamistes - notamment plusieurs de leurs avocats -, menées par des "escadrons de la mort" clandestins à la fin de l'année 1993, se sont considérablement élargies. Dès le début de 1994, les forces de sécurité ont organisé des opérations de représailles contre des civils dans des quartiers ou des villages considérés comme des fiefs islamistes.

Un peuple en otage

Prise en otage dans un engrenage violence-représailles semblant sans fin, la population refusait toujours de basculer dans un camp ou l'autre en dépit de toutes les tentatives pour l'enrôler dans la lutte anti-islamiste, et notamment malgré l'appel à "prendre les armes" pour "affronter la guerre civile", lancé en mars 1994 par Saïd Saadi, le leader du RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie). La revendication de la reconnaissance du tamazight (langue berbère), parfois accolée au mot d'ordre "lutte contre le terrorisme", a suscité plusieurs marches importantes à Tizi-Ouzou et à Alger. L'échec, le 8 mai, d'une manifestation en faveur de la "réconciliation nationale" a, quant à lui, paru davantage lié au boycottage des islamistes et surtout au discrédit du FLN (Front de libération nationale), l'ancien parti unique, qui en était l'organisateur, qu'à un refus populaire du dialogue.

Le 29 juin, le déroulement d'une marche regroupant 5 000 à 6 000 personnes (organisée à l'occasion de l'anniversaire de la mort de Mohamed Boudiaf, le président du HCE assassiné à l'été 1992) était interrompu par l'explosion d'une bombe (un mort et plusieurs blessés graves).

A l'été 1994, rien ne paraissait susceptible de mettre fin à une crise déjà à l'origine de 8 000 à 10 000 morts. La communauté internationale, elle, était partagée sur l'attitude à adopter à l'égard de l'Algérie: alors que la France plaidait pour un soutien économique massif et inconditionnel, les États-Unis insistaient pour que le pouvoir élargisse sa base et entame un dialogue avec les islamistes modérés et n'excluant pas les forces démocratiques de la société.

Une "guerre sans chiffre"

L'année 1994-1995 n'a laissé aucun répit à l'Algérie dont la population s'est trouvée confrontée à la montée en puissance du "terrorisme islamiste" et à la répression accrue et "sans états d'âme" des forces militaires et paramilitaires. A la mi-1995, le nombre des victimes de cette double violence dépassait, sans que l'on puisse toutefois en donner un bilan précis, le chiffre de 30 000 morts, avancé fin 1994 par le département d'État américain. La "guerre sans image" dans laquelle s'est trouvé plongé le pays après l'arrêt du processus électoral et l'instauration de l'état d'urgence en janvier 1992 est aussi apparue comme une "guerre sans chiffre", puisque le gouvernement contrôlait totalement l'information en s'assurant de la docilité des médias.

Les deux parties en lutte, pouvoir et islamistes, ont cherché, au travers d'attentats spectaculaires et d'opérations "coup de poing", à faire basculer le rapport de forces, chacune en sa faveur, ne réussissant toutefois à obtenir qu'un relatif équilibre, remis quotidiennement en cause par les actions des uns et des autres. Selon certaines sources, à cette date, un tiers du "pays utile" (nord de l'Algérie) échappait totalement ou en partie au contrôle des militaires. Ces derniers, en revanche, avaient encore bien en main la majorité des villes et en particulier la capitale, Alger, mais les quartiers populaires restaient le vivier où venaient puiser les groupes islamistes armés circulant en toute impunité dans de larges zones suburbaines.

Sur le terrain, les bilans disponibles, officiels mais partiels, ont confirmé la recrudescence des accrochages et l'âpreté des combats entre les troupes d'élite de l'armée et les groupes armés islamistes, les plus radicaux se rangeant sous la bannière du Groupe islamique armé (GIA). Ce dernier, aux structures et aux effectifs peu connus - 2 000 à 3 000 militants selon les sources les plus fiables -, "éclatés" en petites cellules ayant chacune un "émir" à sa tête, et qui se serait surtout implanté à l'Est et dans le Centre, a revendiqué la plupart des attentats qui ont ensanglanté le pays et les assassinats d'étrangers.

L'extension des violences

Le 30 janvier 1995, un attentat à la voiture piégée, contre le commissariat central de la capitale, a fait 42 morts et 286 blessés, pour la plupart des civils. Cette spectaculaire attaque suicide à la voiture piégée, revendiquée par le GIA, a donné le coup d'envoi à une série d'attentats à l'explosif visant des édifices publics, des immeubles abritant des familles de policiers, des infrastructures routières, etc. Au total et selon le ministre de l'Intérieur d'alors, Abderrahmane Meziane-Cherif ("homme fort" du cabinet Sifi, limogé le 2 juillet), 2 725 actes de sabotage ont été commis en 1994 contre "des secteurs touchant à la vie quotidienne des citoyens". Les groupes armés ont ainsi incendié plus de 600 écoles, 224 mairies ou sous-préfectures, 1 218 camions, 356 autocars et minibus, 7 locomotives...

Par ailleurs, la violence a gagné des régions jusque-là épargnées. Ainsi en est-il allé de la Kabylie, aux portes d'Alger, qui s'enorgueillissait d'être une "petite Suisse" algérienne, et des régions sahariennes du Sud, où se trouvent concentrés les champs pétrolifères et gaziers, principales sources de recettes en devises du pays. Le relief montagneux de la Kabylie favorise l'implantation de maquis ou, du moins, de zones de repli provisoire. Assassinats, coups de main contre les villages pour récupérer des fusils de chasse, affrontements entre islamistes armés et forces de sécurité ont attesté que la situation dans cette région s'est dégradée d'une manière inquiétante. Au sud, le 5 mai 1995, un commando armé a mené une attaque contre les locaux d'une filiale algérienne de la compagnie américaine Bechtel à Ghardaïa, à 600 km d'Alger. Cinq étrangers y ont été tués. Dès lors, les milieux pétroliers internationaux n'ont plus caché leurs inquiétudes de voir les islamistes s'attaquer à un secteur jusque-là épargné par les attentats.

L'armée, qui a eu à gérer deux périodes d'état de siège, en octobre 1988 - après la sanglante répression d'émeutes populaires - et en juin 1991, ainsi que l'état d'urgence en vigueur à compter de février 1992, s'est trouvée en première ligne pour tenter de circonscrire les maquis islamistes, contre lesquels elle a lancé, au cours du printemps 1995, notamment à Aïn Defla (Centre-Ouest) et Jijel (Est), des opérations militaires d'envergure aux résultats apparemment peu probants. Elle a aussi prêté main-forte, grâce à son soutien logistique, aux nombreuses opérations de "ratissage" menées par la police en milieu urbain. Ses corps d'élite et notamment ses fameux "ninjas" en cagoule ont continué d'assurer dans les faits le plus gros de la besogne sécuritaire, étant plus redoutés par la population que les groupes armés islamistes. Leurs multiples exactions et leur grande brutalité ont elles aussi alimenté la spirale d'une violence qu'ils avaient pourtant mission de combattre.

Une situation politique bloquée

Sur le plan politique, à la mi-juillet 1995, la situation apparaissait toujours bloquée. D'autant que la deuxième phase des pourparlers secrets entre la Présidence et les chefs emprisonnés du FIS s'était soldée, trois semaines auparavant, par un retentissant constat d'échec. Le pouvoir militaire, arc-bouté sur la certitude que le temps jouerait en sa faveur et que son option du "tout sécuritaire" assurerait sa survie, est resté imperméable aux multiples demandes de l'opposition d'une réelle réouverture du champ démocratique. Devant l'échec patent du "dialogue national" que les autorités avaient tenté de mettre sur pied, selon leurs conditions, l'opposition et les islamistes ont frappé un grand coup et repris, pour la première fois, l'initiative politique. Par l'entremise de la communauté catholique de Sant' Egidio, à Rome, les principaux partis de l'opposition légale, dont le Front de libération nationale (FLN - ex-parti unique), le Front des forces socialistes (FFS, dirigé par Hocine Aït Ahmed) et l'ex-Front islamique du salut (FIS, interdit), se sont réunis à Rome, à la mi-janvier 1995, pour signer "la plate-forme pour une solution politique et pacifique de la crise algérienne". Ce "contrat national" a été sèchement rejeté "en bloc et en détail" par le pouvoir qui a qualifié la réunion romaine de "tentative d'ingérence dans les affaires intérieures de l'Algérie". Le document a proposé une issue politique à la crise, et a demandé notamment au président de l'État, le général Liamine Zéroual, d'ouvrir des négociations sans conditions avec l'opposition, y compris les islamistes; il s'est opposé, par ailleurs, à la tenue de l'élection présidentielle que ce dernier entendait organiser avant la fin 1995.

Si elle a reçu le soutien officieux d'une bonne partie de la population, l'initiative des principales forces de l'opposition a été vilipendée par ceux qui se sont autobaptisés "républicains" en Algérie (RCD - Rassemblement pour la culture et la démocratie, Ettahadi) et prônent une solution militaire. Ils y ont vu une tentative pour remettre en selle les islamistes. La réunion de Rome n'a par ailleurs reçu qu'un soutien très timide des principales capitales occidentales, en particulier de la France - ancienne puissance tutélaire - qui a, à maintes reprises, appelé "tous les acteurs de la vie politique algérienne au dialogue", et qui s'est contentée de marquer son "intérêt" pour la plate-forme de Sant' Egidio. Principaux partenaires commerciaux des Algériens avec qui ils entretiennent des rapports "passionnels", les dirigeants français ont été accusés par les islamistes de soutenir la "junte" au pouvoir en lui accordant une aide "militaire, politique et économique". Washington, Londres, Rome et Madrid ont adopté des positions plus nuancées par rapport à la situation en Algérie, renvoyant dos à dos militaires et islamistes.

La France, en fait, a montré qu'elle craignait d'être davantage impliquée dans le conflit algérien. Cependant, le dénouement sanglant, le 24 décembre 1994, sur l'aéroport de Marignane, du détournement d'un Airbus d'Air France (les preneurs d'otages ont été abattus par le groupe d'intervention de la gendarmerie nationale) et l'assassinat, le 11 juillet, à Paris, d'un imam fondateur du FIS, cheikh Abdelbaki Sahraoui, ont attesté la dérive de la violence sur le sol français. Même si Paris n'a plus voulu apparaître comme un allié inconditionnel du régime en place à Alger, et si son enveloppe devait passer de six milliards à cinq milliards de francs, son soutien est demeuré réel. Preuve en a été son appui sans faille au gouvernement algérien dans ses difficiles négociations avec le FMI. L'institution internationale a accordé à l'Algérie, en mai 1995, un crédit total de 1,16 milliard de droits de tirage spéciaux (DTS), soit environ 1,79 milliard de dollars, pour tenir le programme de réformes économiques à moyen terme mis en oeuvre par le gouvernement. Cela a représenté une véritable bouffée d'oxygène pour une économie exsangue, mais servira aussi à l'effort du "tout sécuritaire", privilégié par les militaires algériens.

Aucune issue n'apparaissait à terme dans la guerre civile algérienne, née de l'arrêt du processus électoral en janvier 1992 et de la dissolution du Front islamique du salut (FIS) qui avait suivi. Mais si, sur le plan sécuritaire, la situation ne semble guère avoir évolué en 1995-1996, militaires et groupes armés islamistes se livrant toujours une implacable et sanglante guerre d'usure, l'élection présidentielle du 16 novembre 1995, remportée par le président sortant Liamine Zéroual a quelque peu changé la donne politique. Elle a octroyé aux militaires une "légitimité" que l'opposition légale, de même que l'ex-FIS, n'a pas cherché à contester au lendemain du scrutin.

Pour la première fois de l'histoire d'après l'indépendance les militaires ont ainsi officiellement pris la direction du pays (auparavant ils avaient habilement ménagé les apparences). Parallèlement à la gestion musclée du dossier sécuritaire dont l'épine dorsale est demeurée la poursuite de l'"éradication complète" du terrorisme et de l'idéologie islamistes, ils se sont attachés, dès l'été 1995, à remodeler le paysage politique dans le cadre d'une transition autoritaire, avec façade pluraliste entièrement gérée par leurs soins.

Ainsi, contre l'avis de la majorité des partis de l'opposition légale et notamment du Front de libération nationale (FLN, ex-parti unique) et du Front des forces socialistes (FFS), qui estimaient que le retour à la paix devait précéder toute démarche électorale et que, quel que fût le vote, seul passerait le "poulain" des militaires, le pouvoir a décidé d'organiser, en novembre 1995, le "premier scrutin présidentiel pluraliste" de l'histoire de cet État. Ce rendez-vous a cristallisé les clivages et les craintes des quatorze millions d'électeurs.

L'armée a dû déployer d'importants moyens pour assurer le bon déroulement de la très courte campagne électorale et surtout du scrutin lui-même, fixé au 16 novembre. Mais les craintes des uns et le pessimisme des autres - les groupes islamistes armés, notamment le plus radical d'entre eux, le GIA, avaient promis que "l'urne se transformera[it] en cercueil" - se sont révélés vains.

Outre Liamine Zéroual, choisi par ses pairs, trois candidats ont été autorisés par la nouvelle loi électorale, très contraignante, à postuler à la magistrature suprême: Mahfoud Nahnah du Mouvement de la société islamique (MSI-Hamas, présenté comme islamiste modéré), Saïd Sadi du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD, présenté comme moderniste) et Nourredine Boukrouh du Parti du renouveau algérien (PRA, islamisant). Malgré le boycottage des grandes formations de l'opposition et l'exclusion de l'ex-Front islamique du salut (FIS) de la course à la Présidence, les militaires ont réussi à construire, contre vents et marées, la première étape de leur "échafaudage" constitutionnel.

Du pareil au même...

Si l'élection au premier tour de Liamine Zéroual (61,01 % des voix) ne faisait de doute pour personne, le taux élevé de participation (75,69 %) a constitué une surprise. La presse locale a parlé de "vote pour la paix", un vote que le pouvoir entendait bien faire fructifier à son seul avantage.

Dans son programme électoral, L. Zéroual a prôné un "ordre national nouveau" devant notamment promouvoir le "dialogue national" et "mettre un terme à la violence criminelle". Ainsi, six semaines après son élection, le 31 décembre 1995, a-t-il confié à Ahmed Ouyahia, son directeur de cabinet, le soin de former un nouveau gouvernement avec pour mission de préparer des élections législatives, de continuer les réformes économiques et, surtout, d'incarner la "rupture" avec l'ancien système. En dépit de la discrète entrée dans le gouvernement d'"islamistes modérés" à des postes subalternes (deux membres du MSI-Hamas et un dissident de l'ex-FIS), et d'une personnalité du PRA, le cabinet de A. Ouyahia se composait surtout des principaux membres du précédent gouvernement de Mokdad Sifi. Le président a conservé le ministère de la Défense lui assurant la haute main sur l'appareil sécuritaire et lui évitant de trancher dans les inévitables inimitiés entre les différents clans du sérail. Mais, même avec sa touche pluraliste, le nouveau gouvernement n'avait aucunement en charge de définir la politique à suivre. Il lui appartenait seulement d'appliquer celle déterminée par les plus hautes sphères du pouvoir. Et l'"embellie" dont parlaient certains au lendemain de l'élection présidentielle n'aura été que de courte durée.

Occupé à asseoir son autorité vis-à-vis de ses pairs, le chef de l'État a tardé à appliquer le changement promis. Son opération visant à récupérer l'ancien parti unique, qui s'est rapproché du pouvoir après un temps d'opposition, a ravivé les craintes des Algériens de voir pérenniser, sous une forme pseudo-démocratique, les méthodes de l'ancien système. Faute d'ouverture politique crédible, la violence ne devait pas cesser. Malgré leurs dissensions internes, les groupes islamiques armés ont poursuivi leur campagne d'attentats sanglants. L'armée, épaulée par les milices d'autodéfense, chargées d'assurer la protection des villageois, a continué, avec une grande violence et des succès mitigés, sa politique d'"éradication" des groupes terroristes et de répression contre la population. Selon des estimations concordantes, le conflit aurait fait quelque 50 000 morts entre le début 1992 (quand il a commencé) et la mi-1995.

Premier partenaire économique et financier de l'Algérie, accusée par les groupes islamistes armés de soutenir la "junte" d'Alger, la France, frappée sur son sol durant l'été 1995 par une vague d'attentats du GIA, s'est à nouveau trouvée prise au piège d'un conflit dont, officiellement, elle affirmait "ne pas vouloir se mêler". Le 27 mars, sept moines trappistes français étaient enlevés dans leur monastère de Notre-Dame de l'Atlas, à Tibéhirine, près de Médéa, par la fraction la plus dure du GIA, le groupe de Djamel Zitouni; leurs dépouilles ont été retrouvées le 30 mai suivant. Une polémique sur des "tractations" entre les ravisseurs et les autorités françaises, niées par Paris, a, dès lors, envenimé les rapports entre Paris et Alger. Le 16 juillet, la liquidation de D. Zitouni allait être annoncée par le GIA, tandis que le 1er août, à l'issue de la visite du ministre français des Affaires étrangères à Alger, l'archevêque franco-algérien d'Oran, Mgr Pierre Claverie allait être tué dans un attentat.

Le président L. Zéroual a relancé, en avril 1996, le "dialogue national" et "ratissé large" en proposant à une cinquantaine de personnalités politiques, à l'exclusion des représentants de l'ex-FIS, des discussions sur l'avenir politique du pays. Ces rencontres "bilatérales" n'étaient, en fait, qu'un moyen pour faire avaliser le programme "constitutionnel" élaboré par les décideurs militaires. Six mois après son élection, le chef de l'État abattait ses cartes. Il annonçait des élections législatives avant la fin du premier semestre 1997, après une conférence nationale et un référendum constitutionnel promis avant la fin de l'année, ainsi qu'un réaménagement de la loi sur les partis, destiné à exclure toute utilisation de la religion. Des élections communales suivraient le scrutin législatif.

Un dirigisme peu engageant

Mais, pour des raisons diverses, les principales composantes de l'opposition légale renâclaient à s'insérer dans le jeu présidentiel, contestant le "dirigisme" des militaires et dénonçant le danger de les voir mener seuls, pour longtemps encore, les affaires du pays.

Sur le plan économique, malgré une très fragile embellie due à de bons résultats dans l'agriculture et à un rééquilibrage de la balance commerciale, le pays apparaissait loin d'être tiré d'affaire. Fruit à la fois d'une augmentation des exportations des hydrocarbures et d'un effritement des importations, ce "léger mieux" ne semblait devoir être qu'un feu de paille.

Un costume institutionnel sur mesure

Sur la lancée de l'élection présidentielle de novembre 1995, remportée "haut la main" au premier tour par Liamine Zéroual devant trois autres candidats, les militaires algériens - désormais seuls maîtres du jeu politique - ont poursuivi la mise en place des nouvelles structures "pluralistes" de l'État, se taillant ainsi "un costume institutionnel sur mesure".

Parallèlement, l'année 1997 a été caractérisée par une multiplication des massacres collectifs de villageois, principalement dans la plaine de Mitidja qui enserre Alger et dans les faubourgs mêmes de la capitale. Ces massacres, officiellement imputés aux groupes islamistes armés, ont fait des centaines de morts, donnant la lugubre mesure d'une guerre civile armée semblant échapper de plus en plus aux deux forces en lutte depuis janvier 1992: les tenants de la "République" et les défenseurs de la "loi islamique". L'émergence, suscitée par le pouvoir, des gardes communales armées et des groupes d'autodéfense, les "patriotes" (environ 200 000 éléments émargeant au budget de l'État), a élargi le champ des personnes impliquées dans le conflit algéro-algérien et quelque peu soulagé la pression supportée depuis cinq ans par l'armée et la gendarmerie, mais elle a accentué d'une manière spectaculaire une violence qui frappe en premier lieu la population civile. Le conflit, à bien des égards, a semblé continuer à obéir davantage au schéma répression-représailles-répression qu'à un quelconque engagement politique ou idéologique.

Massacres collectifs de civils

Le bilan des victimes de la violence, plus aveugle qu'organisée, n'a cessé de s'alourdir. Selon les estimations approximatives des chancelleries occidentales à Alger, le conflit aurait fait en cinq ans entre 60 000 et 100 000 morts, avec des pics dépassant le millier de personnes par semaine. Désormais, des familles entières (enfants, femmes et vieillards compris) ont été sauvagement massacrées et mutilées sans que l'on sache exactement ou que l'on ne veuille dire leurs allégeances. A ces tueries de civils - annoncées par une presse locale entièrement contrôlée et sévèrement muselée par les autorités - se sont ajoutées, à intervalle quasi régulier, des campagnes d'attentats à la voiture piégée sur les artères des villes ou dans des lieux publics très fréquentés, comme les marchés.

Le pouvoir répétant que "le terrorisme est désormais résiduel" et "ne représente plus qu'une fuite en avant sanguinaire et démente de groupes de bandits acculés" s'est montré persuadé qu'il était en mesure de gérer la situation sur le plan sécuritaire et s'est efforcé - en vain - de faire basculer l'ensemble de la population en sa faveur. Cependant, le principal souci de cette dernière - certes lassée à l'extrême et s'accommodant douloureusement de la violence et de l'insécurité -, est resté d'assurer un quotidien économique et social à la limite du supportable.

Officiellement annoncé comme le "parachèvement du redressement national", le scrutin à la proportionnelle du 5 juin 1997 visant à la désignation de la première assemblée législative pluraliste algérienne a été clairement perçu comme l'étape la plus importante de la "relégitimation" du régime. La campagne électorale, au cours de laquelle aucune ligne de force ne s'est dégagée, n'a guère passionné les Algériens, notamment les jeunes et les couches populaires, frappés de plein fouet par les effets d'une politique d'ajustement structurel pilotée par le FMI (Fonds monétaire international).

Au total 7 749 candidats, représentant notamment 39 partis et 68 listes déclarées indépendantes, étaient en lice pour les 380 sièges d'une Assemblée élue pour cinq ans, aux pouvoirs réduits par la Constitution de 1996. Cette dernière, en effet, a fait la part belle au chef de l'État en lui accordant le droit de désigner un tiers des membres d'une seconde chambre, le Conseil de la nation, en mesure de "censurer" aisément le travail des députés. L'élection au suffrage indirect des deux tiers restant de ce véritable Sénat devait se dérouler avant la fin de l'année 1997, les élections communales devant quant à elles avoir lieu courant octobre.

L'élection, supervisée par quelque 200 observateurs internationaux, s'est déroulée sans violence majeure, sous la haute protection de plus de 300 000 hommes en armes - militaires, policiers, gardes communaux, groupes d'autodéfense. Elle a été remportée, sans surprise, par le Rassemblement national démocratique (RND), un nouveau parti créé pour soutenir l'action présidentielle seulement quatre mois auparavant. Selon le Conseil constitutionnel algérien, le RND est arrivé largement en tête avec 155 sièges, suivi par le Mouvement de la société pour la paix (MSP, ex-Hamas, islamiste) 69 sièges, par le Front de libération nationale (FLN, ex-parti unique) 64 sièges, le Mouvement Ennahda (islamiste) 34 sièges, le Front des forces socialistes (FFS) 20 sièges, et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) 18 sièges. Le Parti des travailleurs (PT, extrême gauche) a obtenu 4 sièges, les indépendants 11 et trois petits partis se sont partagé les 5 sièges restants. Le taux de participation officiel s'est élevé à 65,49 pour 17 millions d'électeurs potentiels.

Une Assemblée dominée par le courant islamo-conservateur

L'Assemblée allait donc être presque entièrement dominée par ce que l'on appelle en Algérie le "courant islamo-conservateur", représenté par le RND, le FLN, le MSP et Ennahda (au total 322 des 380 sièges). Noyés au sein d'une chambre hostile, affaiblis par leurs divisions, les autres partis, qu'ils se baptisent démocrates ou républicains, allaient en être réduit à exercer une "fonction tribunicienne".

Reconduit dans ses fonctions le 14 juin 1997, le Premier ministre Ahmed Ouyahia devait former, le 25 du même mois, un nouveau gouvernement où les principaux ministres ont gardé leur poste, notamment Mohamed Attaf aux Affaires étrangères et Mostefa Benmansour à l'Intérieur. Le RND a emporté, comme il fallait s'y attendre, les ministères de souveraineté, le FLN et le parti islamiste MSP participant également, avec quatre ministères et trois secrétariats chacun. L'octroi au MSP de l'important et délicat portefeuille de l'Industrie et des Restructurations - véritable cadeau empoisonné - allait l'exposer en première ligne. D'autant que la production industrielle - en chute libre - et la politique d'assainissement des entreprises publiques devaient encore entraîner, en 1997, des dizaines de milliers de licenciements supplémentaires. FFS et RCD ont décliné pour leur part l'invitation à participer à l'exécutif.

S'il est parvenu à parachever, contre vents et marées, l'édifice institutionnel (dont la première pierre a été la présidentielle en novembre 1995 et la dernière les élections aux assemblées populaires communales - APC, conseils municipaux - fin octobre 1997), le régime qui a rassemblé à son avantage exclusif toutes les cartes politiques (la libération à la mi-juillet 1997 d'Abbasi Madani, président de l'ex-FIS - Front islamique du salut -, emprisonné depuis 6 ans, s'est inserrée dans ce contrôle du jeu politique) ne parvenait toujours pas à maîtriser une économie en plein marasme. Pourtant de l'argent frais avait été avantageusement avancé par les différents organismes bancaires internationaux.

Il ne parvenait pas plus à freiner la dynamique d'une violence dont il restait l'un des acteurs. La persistance des attentats, les massacres de villageois, l'ampleur des ratissages menés dans plusieurs régions par l'armée et ses supplétifs ont témoigné de l'enracinement des groupes armés islamistes. Aux atrocités de ces derniers à continué de répondre une répression sans merci. Les organisations internationales de défense des droits de l'homme ont dénoncé, régulièrement, l'utilisation de la torture, les "disparitions" et les exécutions sommaires menées par les forces de sécurité. La violence apparaissait à de nombreux observateurs pouvoir durer encore longtemps, malgré l'appel unilatéral à un cessez-le-feu lancé, le 21 septembre 1997, par l'AIS (Armée islamique du salut), bras armé du FIS. La poursuite des tueries collectives de civils dans les environs d'Alger a fait redoubler, chez les commentateurs, les interrogations quant au jeu mené par certaines factions de l'armée.

Source :
L'Etat du Monde, 1982-1998


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