
VIOLENCE POLITIQUE, DÉSASTRE
ÉCONOMIQUE, 1992
L'Algérie à la dérive
RAMONET IGNACIO
L'assassinat de Mohamed Boudiaf, président du Haut Comité d'État, le 29 juin, ne modifie pas les termes fondamentaux de l'équation politique algérienne. Face à face demeurent les deux acteurs principaux du drame - les forces armées et le Front islamique du salut (FIS) - qui s'affrontent sur un arrière-fond de déroute économique, de désarroi social et de démoralisation culturelle, auquel sont venues s'ajouter la violence politique et la multiplication des attentats qui font, tous les jours, des victimes.
Ces acteurs se heurtaient déjà en janvier 1992, lorsque l'armée contraignit le président Chadli à démissionner, et interrompit les élections législatives pour ne pas reconnaître l'indiscutable victoire électorale du FIS (1). Ce parti, malgré l'incarcération de ses chefs historiques en juin 1991 et en dépit de sa dissolution décrétée en mars dernier, reste la première force politique et le principal bénéficiaire du bouleversement le plus radical qu'ait connu l'Algérie indépendante lors des sanglantes émeutes d'octobre 1988.
A cette occasion, le régime de parti unique (FLN) s'effondra. Et, comme ils devaient le faire un an plus tard en Europe de l'Est, les citoyens découvrirent alors, stupéfaits, l'immensité de l'incurie, l'abyssale profondeur de la corruption et l'indescriptible délabrement de l'économie.
Confrontés par ailleurs, dans les grandes villes, aux mille tourments d'une vie quotidienne infernale et aux multiples carences des services de l'Etat, beaucoup de citoyens ont trouvé dans l'attitude intransigeante du FIS et dans la véhémence de son discours un écho à leur propre exaspération.
Le FIS n'est pas le résultat d'une quelconque fièvre mystique qui aurait soudainement saisi la population. Comme dans le reste du Maghreb, où menace l'explosion sociale, les islamistes proposent à des citoyens mécontents, qui se sentent abandonnés, trompés et trahis par l'Etat, une revanche sur les profiteurs du régime, et un projet de société plus fraternelle, débarrassée de la corruption.
Un tel discours, démagogique, plaît; surtout aux jeunes, confrontés au chômage (25 % de la population active) et au désoeuvrement. En revanche, le pari engagé par l'armée, depuis son coup d'Etat de janvier dernier, de barrer la route du pouvoir au FIS, en confinant nombre de ses sympathisants dans des "camps de sûreté", hérisse. Et enferme peu à peu le pays dans une situation inextricable.
La pacification politique passe par la création de 200 000 emplois par an et par la construction annuelle de 300 000 logements. Or le seul service de la dette extérieure (25 milliards de dollars) représente 80 % des recettes d'exportation. Alger ne dispose même pas de quoi acheter ce qui lui est indispensable pour vivre (l'essentiel des denrées alimentaires est importé) et pour produire. L'instabilité entretenue par la violence politique ne favorise pas, il s'en faut, la venue d'investisseurs étrangers malgré les lois de libéralisation de l'économie. Et l'on ne peut pas dire que l'Europe se soit mobilisée pour lui venir en aide.
Le pays paraît avoir pris conscience de sa décrépitude et de l'impasse dans laquelle il se trouve. Durant les cinq mois de la présidence de Mohamed Boudiaf, le pouvoir a donné l'impression d'être paralysé; alors qu'on attendait de lui des changements drastiques, il a plutôt semblé abattu, découragé, morose, comme écrasé par l'immensité des tâches à accomplir. Rien, pour ainsi dire, n'a été fait. Or le temps joue en faveur du FIS et de tous les mécontents.
L'oligarchie politico-militaire qui détient la réalité du pouvoir depuis 1965 reste avant tout soucieuse de préserver ses privilèges et n'est que fort superficiellement attachée à la démocratie. Se décidera-t-elle, enfin, à rompre avec l'ordre ancien? Dépourvue de projet autre que répressif pour assurer sa propre survie, elle risque d'entraîner irrésistiblement l'Algérie dans la mortelle spirale de la guerre civile.
Notes:
(1) Lire les articles de Lahouari
Addi, Jacques Berque et Zakya Daoud dans le Monde diplomatique de février
1992; lire aussi "Algérie, dernière chance avant le chaos",
le Monde diplomatique, décembre 1991.
LE POUVOIR JOUE SON VA-TOUT EN
ALGÉRIE, 1992
Pactiser avec les islamistes?
DEHEUVELS LUC-WILLY
Face au désarroi d'un pouvoir en quête d'un nouveau projet, aucun des nombreux partis politiques d'Algérie, légalisés en 1989, n'a su à ce jour capter de façon conséquente l'attention d'une société désemparée et à la dérive (1). Seuls les islamistes du Front islamique du salut (FIS) paraissent en mesure de canaliser le mécontentement. Leurs mots d'ordre et slogans sont simples et mobilisateurs, et peuvent faire croire à certains qu'ils constituent l'alternative décisive tant attendue: la promesse d'édifier un Etat islamique en une terre devenue à leurs yeux aussi éloignée des préceptes de la religion musulmane que l'était le monde de l'anté-islam (jâhiliyya). Le retour de l'islam annoncerait ainsi une véritable renaissance, promesse de lendemains enchantés et de puissance recouvrée, au même titre que la foi aurait jadis permis à elle seule l'expansion et la grandeur de l'islam des origines. L'"Etat islamique", une fois le FIS au pouvoir, serait garant, défenseur et protecteur d'une communauté revenue à une saine observance des préceptes et règles de la religion...
Curieusement, ce schéma de pensée est très facilement repris en Europe, où il trouve un écho inversé, projection hallucinée de certaines préoccupations intérieures. On voit en Algérie une société civile menacée par un islam conquérant et un pouvoir chancelant essayant par tous les moyens de la préserver. Un simple regard sur l'histoire de l'Etat algérien et sur celle du mouvement islamiste permet pourtant de corriger une telle représentation, car l'Etat-FLN a eu pendant presque trois décennies des relations plus que privilégiées avec l'islamisme algérien. Mais qu'est, au juste, un "Etat islamique", et peut-on refuser le qualificatif d'"islamique" à l'Etat algérien né de l'indépendance? Dès 1962, l'islam était proclamé, à Alger, "religion d'Etat". La question soulevée par la Fédération de France du FLN (lire ci-dessous le témoignage de Jean-Louis Hurst), qui souhaitait un Etat laïc, fut alors définitivement tranchée (2). Un tel engagement a été réitéré dans toutes les Constitutions adoptées par la suite. A ce titre, le pouvoir s'est assuré la gestion des affaires religieuses: biens de mainmorte (habous) et fondations pieuses, établissements d'enseignement originel (3), lieux de culte, et personnels. Les imams ont été peu à peu incorporés dans le corps des fonctionnaires de l'Etat; et les mosquées, outre leur mission de diffuser un enseignement religieux, se sont vu confier un rôle pilote dans la campagne d'alphabétisation lancée en 1971, dans le cadre de la révolution culturelle.
D'autre part, un Conseil supérieur islamique a été mis en place en 1966. Il avait, sur le sol algérien, le monopole d'émission des fatwa (réponses données à toute question concernant le droit musulman). Les ulémas et spécialistes du droit musulman composant ce Conseil devaient aussi aider le gouvernement en matière religieuse. Enfin, l'Etat a fondé des centres culturels et des revues religieuses pour diffuser la culture islamique, cependant que les Séminaires de la pensée islamique devenaient de vastes lieux d'échanges entre ulémas et intellectuels venus de l'ensemble du monde islamique et bien au-delà. Ces rencontres ont acquis un tel rayonnement en Algérie et dans le monde islamique qu'elles sont devenues un moment dans la vie du pays; les recommandations qui y sont émises sont largement diffusées par la presse.
Fondamentalistes contre marxistes
Dans le vaste éventail de sensibilités constituant le Front de libération nationale, les affaires religieuses avaient été confiées à de vieux réformistes du courant fondé par Ibn Badis en 1931 (4) ainsi qu'à des fondamentalistes, de sensibilité très proche des Frères musulmans, socialisants. Ceux-ci ont légitimé la voie socialiste algérienne, en se fondant sur l'autorité de penseurs Frères musulmans qui, à la fin des années 50, avaient développé au Proche-Orient arabe une réflexion sur la justice sociale et le socialisme de l'islam. L'un d'eux, l'Egyptien Muhammad Al Ghazali, familier de l'Algérie et des Séminaires de la pensée islamique, fut même nommé en 1984 à la tête de l'Université islamique de Constantine nouvellement inaugurée, et se vit confier la tâche très influente des sermons hebdomadaires à la télévision.
Ces fondamentalistes ont eu un poids variable selon les rééquilibrages internes opérés au sein du pouvoir: le soutien qu'ils apportèrent au président Boumediène après le coup d'Etat de 1965 se trouva récompensé, à une période où le nouveau pouvoir luttait contre l'influence des marxistes. La radicalisation à gauche du régime au début des années 70 a diminué leur influence, qu'ils retrouvèrent pleinement après la mort de Boumediène, en 1979, au lendemain de la révolution iranienne, alors que la société commençait à être travaillée en profondeur par les courants islamistes plus radicaux. Leur discours glorifiant l'islam comme ciment unificateur national, allait dans le sens de "l'orthodoxie de l'unanimisme" instituée par le FLN (5). Il s'est insinué dans les plages de silence de l'histoire officielle pour magnifier, au-delà de toute proportion, le rôle joué par les ulémas réformistes musulmans dans la guerre de libération (1954-1962).
Ces fondamentalistes, spécialistes des sciences islamiques, avaient établi et proclamé la conformité du régime algérien et de ses options avec l'islam. Ils avaient reconnu que l'islam n'imposait aucune forme particulière de pouvoir politique, mais posait des principes dont se rapproche le plus le régime républicain, où le président est élu prériodiquement au suffrage direct ou indirect. La Charte nationale était assimilée à l'acte d'allégeance (Bay'a) qui, dans la conception islamique classique, lie le calife et les membres de la communauté. A côté de ce courant fondamentaliste modéré, une aile plus radicale manifestait sa présence, notamment lors des Séminaires de la pensée islamique, et a gagné en puissance après la mort du président Boumediène. En son sein s'est développée une réflexion sur la définition d'un Etat islamique aux contours distincts de ceux de l'Etat algérien; celle-ci, puisant largement aux sources du penseur pakistanais Mawdudi et du frère musulman Sayyid Qutb, s'est révélée plus poussée et plus précise que toutes celles amorcées jusque-là au sein de l'islamisme algérien - ainsi du modèle de "califat à base consultative" imaginé en 1980 par un député de l'Assemblée populaire algérienne (6).
Les fondamentalistes au sein du pouvoir ont influencé la pratique de l'Etat progressiste et révolutionnaire algérien, et imprimé leur marque sur la manière dont ont été abordées plusieurs questions brûlantes situées au coeur des programmes du FIS. La crise sociale ayant à leurs yeux des causes morales, ils lancèrent de périodiques "campagnes d'assainissement moral", et affichèrent dans le domaine de la condition féminine une intransigeance qui n'est pas étrangère à l'adoption, dès 1984, d'un code de la famille très conservateur; dans le domaine juridique, leurs pressions ont été très fortes pour amener les législateurs à se fonder essentiellement sur le droit musulman; enfin, et surtout, ils ont été les plus farouches défenseurs d'une "arabisation intégrale" du pays. Cependant, la ligne directrice de l'Etat algérien, faite de subtils compromis derrière une unité de façade, le conduisit à ne trancher aucune de ces questions de façon catégorique.
Dès la fin des années 70, ces atermoiements donnaient libre champ à un fondamentalisme de contestation beaucoup plus radical, qui se faisait le champion de ces questions et les retournait contre l'Etat. Les premiers ténors de l'islamisme algérien, comme le cheikh Sahnoun et même, dans une certaine mesure, le cheikh Sultani, étaient extrêmement proches des fondamentalistes opérant au sein de l'Etat depuis l'indépendance. Les uns et les autres se côtoyaient, notamment aux Séminaires de la pensée islamique. La rupture fut toutefois consommée fin 1982, lors du premier affrontement avec le pouvoir (7), au terme duquel un millier d'arrestations furent opérées dans les rangs islamistes, parmi lesquelles celles de MM. Sahnoun, Sultani et d'un certain Abassi Madani, dont le nom allait être associé à l'islamisme algérien et à son fer de lance, le Front islamique du salut.
Les islamistes du FIS ont su polariser autour d'eux une bonne part du mécontentement suscité par l'échec du modèle économique algérien. Leurs troupes sont toutefois très disparates et, si la mouvance islamiste comporte dans ses rangs des adeptes de la lutte armée, formés à la guérilla (comme l'organisation Al-Takfir Wal Hijra), elle est sans aucun doute travaillée par des tendances multiples. Ainsi, ceux qui s'affichent actuellement à la tête de l'islamisme algérien expriment des différences de sensibilité qu'on ne peut manquer de rapprocher de celles qui séparent les ailes modérée et radicale du fondamentalisme opérant au sein de l'Etat. "Les propos d'Ali Benhadj n'engagent que lui", disait, par exemple M. Abassi Madani de son radical alter ego, tout en ajoutant: "Le FIS est un front, non un parti traditionnel (8)."
L'avenir de l'Algérie est lourd d'incertitudes, et toutes les aventures, même les plus tragiques, sont désormais envisageables. Toutefois, dans la mesure où aucune formation ne peut légitimement revendiquer le monopole d'interprétation de l'islam, des recompositions inattendues du paysage politique ne seraient pas à exclure, si l'on parvenait à sortir de la spirale de la violence et de la répression. Des rapprochements impliquant certaines composantes du Front islamique du salut s'inscriraient assez dans la logique du compromis "frontiste" qui a animé la pratique du pouvoir algérien jusqu'à il y a peu de temps. Mais, n'est-il pas trop tard?
Notes:
(1) Lire Ignacio Ramonet, "L'Algérie
à la dérive", le Monde diplomatique, juillet 1992, et "Algérie,
dernière chance avant le chaos", le Monde diplomatique, décembre
1991.
(2) Henri Sanson, Laïcité
islamique en Algérie, Paris, CRESM-CNRS, 1983, et Allan Christellow,
"Ritual, Culture and Politics of Islamic Reformism in Algeria", Middle
Eastern Studies, vol. 23, juillet 1987, n° 3.
(3) Ces instituts islamiques, totalement
arabisés, proposaient un enseignement islamique poussé. Ils
ont été victimes de la politique d'unification de l'enseignement
et supprimés en 1976, au grand dam des fondamentalistes.
(4) Ali Merad, le Réformisme
musulman en Algérie de 1925 à 1940, Mouton et Cie, Paris-La
Haye, 1967; et Benjamin Stora, Histoire de l'Algérie coloniale 1830-1954,
La Découverte, Paris, 1991.
(5) Mohammed Harbi: 1954: la guerre
commence en Algérie, Ed. Complexe, Bruxelles, 1984.
(6) Luc-Willy Deheuvels, Islam et
pensée contemporaine en Algérie: la revue al-Asâla
(1971-1981), CNRS, Paris, 1991, pp. 256-262; lire aussi, Jacques Berque,
"Que veulent les islamistes au Maghreb?", le Monde diplomatique, février
1992.
(7) François Burgat, l'Islamisme
au Maghreb, Karthala, Paris, 1988.
(8) Le Figaro, 24 octobre 1989.
LE POUVOIR JOUE SON VA-TOUT EN
ALGÉRIE, 1992
Économie de guerre en Algérie
TALHA LARBILARBI
L'élection, à Alger, de M. Ali Kafi à la présidence du Haut Comité d'État et la nomination de M. Belaïd Abdesslam à la tête du gouvernement permettront-elles à l'oligarchie politico-militaire, qui contrôle le pays depuis trente ans, de se maintenir au pouvoir? Éviteront-elles au régime de sombrer dans le chaos? Avec le général Khaled Nezzar, ministre de la défense et homme fort du pays, ces dirigeants constituent désormais un triumvirat de choc qui n'a pas droit à l'erreur et devra, très vite, réussir un triple pari: moraliser la vie publique, relancer l'économie, et en finir avec le terrorisme des islamistes radicaux. Ceux-ci, après la condamnation à douze ans de réclusion de MM. Abassi Madani et Ali Belhadj, chefs du Front islamique du salut (FIS), multiplient les attentats et intensifient les sabotages contre les objectifs économiques de première importance, ce qui désorganise une économie déjà sinistrés et attise le mécontentement de la population.
La nomination, par le Haut Comité d'Etat, de M. Belaïd Abdesslam comme chef du gouvernement algérien n'a pas manqué de susciter des interrogations sur le type de politique économique qu'il serait susceptible de mettre en oeuvre. "Homme du passé" pour les uns, puisqu'il fut, sous le régime de Houari Boumediène, un partisan du "socialisme" et le maître d'oeuvre d'une industrialisation jugée outrancière; "homme de la situation" pour les autres, parce qu'il serait l'une des rares personnalités alliant à la fois l'autorité, la compétence en matière économique, et l'intégrité morale. Celui qui succède à M. Sid Ahmed Ghozali aura, en tous les cas, à faire face aux mêmes difficultés et aux mêmes contraintes (1).
Une dette extérieure de 26 milliards de dollars dont le service absorbe annuellement les trois quarts des recettes extérieures (estimées à 12 milliards de dollars); une inflation qui atteint 30 % l'an; des entreprises fonctionnant parfois au tiers de leur capacité de production, et dont le déficit s'est encore aggravé; un chômage estimé officiellement à 25 % de la population active et touchant surtout la jeunesse; une grave pénurie, difficilement supportée par la population, de logements et de biens de consommation; et, enfin, un climat social et politique au bord de l'explosion, comme en témoignent l'assassinat du président Mohamed Boudiaf et la multiplication des attentats, des actes de guérilla et de sabotage visant désormais des équipements collectifs et des objectifs économiques de première importance, comme les centraux téléphoniques, les installations pétrolières, des ouvrages électriques, etc.
Face à une telle situation chaotique, M. Belaïd Abdesslam devra inévitablement faire des choix et fixer des priorités. A cet égard, des déclarations récentes (2), dans lesquelles il mettait en avant la nécessité d'une "économie de guerre" pour sortir l'Algérie de la crise, ainsi que son intervention télévisée du 22 juillet, où il a tracé les grandes lignes de son action future, laissent penser qu'il s'attaquera en priorité au problème de la dette extérieure.
La dette extérieure commande, en effet, les modalités d'insertion extérieure du pays et, par conséquent, obstrue toute issue à la crise économique. Hostile au principe du rééchelonnement (comme l'était Mohamed Boudiaf), M. Abdesslam estime que, pour sortir le pays du cercle infernal de l'endettement, il faudra moins compter sur les capitaux extérieurs - qui, de toute façon, ne se sont pas montrés très empressés jusqu'ici et qui continueront sans doute à être réticents à l'égard de l'Algérie (3) - que sur ses propres ressources humaines et matérielles. "L'effort que la situation actuelle impose à chaque citoyen et à chaque citoyenne sera douloureux", a-t-il averti.
Partisan, par simple réalisme, du principe du "compter d'abord sur soi", M. Belaïd Abdesslam estime que l'Algérie doit s'organiser de telle façon qu'elle puisse dégager annuellement les moyens de paiements extérieurs nécessaires au remboursement de sa dette. Il propose que les Algériens "se serrent la ceinture" et que le pays s'impose une cure d'austérité sévère, étalée sur une période d'au moins trois ans. En un mot: apprendre à vivre durant cette période avec les 3 à 4 milliards de dollars qui restent, une fois le service de la dette payé. Une politique draconienne de restriction de la consommation, pouvant aller jusqu'au "rationnement comme en temps de guerre", devrait, selon lui, être alors appliquée, ce qui impliquerait une limitation des importations au strict nécessaire (par exemple, il faudrait supprimer, dit-il, l'importation de produits comme le café, mais maintenir celle de produits pharmaceutiques et des équipements nécessaires à la santé).
Réexaminer la répartition des fortunes
Une telle politique exigera, on le devine, non seulement des choix difficiles et une forte dose de coercition étatique, mais surtout l'adhésion populaire, celle en premier lieu des couches les plus défavorisées, qui subissent déjà très lourdement le fardeau de la crise et qui prêtent une oreille attentive aux sirènes du Front islamique du salut (FIS). Cela exigera aussi la participation active des forces vives du pays, dont les représentants (syndicats ouvriers et patronaux, associations de jeunes, etc.) ont été déjà reçus par le chef du gouvernement.
Les modalités d'application pratiques du système de restrictions qui sera mis en place compteront pour beaucoup dans l'adhésion et la participation des citoyens, et par conséquent dans la réussite de cette politique drastique d'austérité: le partage de la "facture" entre les différentes couches de la société sera certainement le problème-clé auquel se heurtera le nouveau gouvernement (qui, par ailleurs, doit commencer par donner l'exemple en luttant implacablement contre la corruption et le gaspillage des deniers publics). Il sera sans doute amené à réexaminer l'état actuel de répartition des fortunes - à commencer par celles constituées de manière illégitime sous la présidence de M. Chadli Bendjedid - et à revoir de fond en comble tout le système d'imposition des revenus.
M. Belaïd Abdesslam se dit partisan d'une solution radicale, "révolutionnaire", pour sortir l'Algérie de la crise majeure qu'elle traverse, la plus grave depuis l'indépendance en 1962. Mais lourde sera la tâche consistant à organiser une économie de guerre en temps de paix (tout en faisant face aux sabotages économiques qui se multiplient) et à mettre en oeuvre une politique économique basée simultanément sur deux principes, deux logiques peu conciliables: celle de la rigueur et de l'efficacité économiques, et celle de la justice sociale. Tâche d'autant plus difficile que l'économie algérienne se trouve, du point de vue de sa position dans la division internationale du travail et de son insertion dans l'économie mondiale, dans une situation encore plus défavorable qu'au lendemain de l'indépendance.
L'assèchement dramatique des moyens de financement depuis 1986 entraîne l'Algérie dans une course de plus en plus effrénée pour attirer des capitaux étrangers. Cela est d'autant plus difficile à obtenir que la structure économique du pays reste fortement marquée par les pesanteurs de l'histoire. L'Algérie a, en effet, hérité de l'ancien pacte colonial une spécialisation économique fondée sur l'exportation de produits primaires en échange de biens manufacturés. En 1964, par exemple (deux années après l'indépendance), matières premières et produits agricoles représentaient 98,5 % des exportations totales. Les seules matières premières représentaient, à cette même date, 59,4 % des exportations, et la part des hydrocarbures, dans les matières premières, atteignait 90,6 %... Du côté des importations, la part des produits manufacturés (équipement et consommation) s'élevait, toujours en 1964, à 76 % des importations; et, parmi ces produits manufacturés, les biens de consommation représentaient, à eux seuls, 60,5 % du total (4).
Trente années après, l'économie continue de reposer sur l'exportation des seules matières premières, réduites pratiquement aux hydrocarbures, et à l'importation massive... de produits alimentaires. En 1989, la part des hydrocarbures dans le total des exportations atteignait 96 % (contre 12 % en 1961) tandis que la part des produits alimentaires (et manufacturés) dans le total des importations s'élevait, la même année, à 91 % (contre 94 % en 1961).
Cette division du travail, héritée de la colonisation, n'a pas été, on le voit, remise en cause. Une situation dramatique qui transforme l'Algérie en un pays quasiment mono-exportateur, avec toutes les conséquences que cela comporte.
Cette situation résulte, en premier lieu, de la stratégie d'industrialisation à marche forcée adoptée par Alger durant les années Boumediène (1965-1979), et mise en oeuvre, à l'époque, précisément par M. Belaïd Abdesslam. Mais le coup d'arrêt brutal, sous la présidence de M. Chadli Bendjedid, à cette politique et l'introduction de réformes hâtives, trop souvent improvisées, mal conçues et mal adaptées, ont également contribué à aggraver la confusion. Enfin, le comportement économique des pays européens, avec lesquels l'Algérie réalise 70 à 75 % de ses échanges, n'a rien arrangé.
Alger demeure liée à la CEE par l'accord conclu en avril 1976, auquel sont venus s'ajouter des "protocoles additionnels" en 1988. Cet accord, dans son application et dans ses résultats, consacre un type de relations économiques qui maintient les liens entre l'Algérie et l'Europe dans un cadre strictement commercial.
Loin de chercher à corriger l'asymétrie des échanges, ces accords tendent à la perpétuer en confortant le pays dans sa fonction traditionnelle de fournisseur de produits énergétiques, si possible à flux réguliers et à prix stables. Pour les produits autres qu'énergétiques, les accords fonctionnent comme un dispositif protectionniste jouant au profit de la CEE, et singulièrement de la France (grâce aux prix de référence, aux clauses de sauvegarde, etc.), Paris souhaitant défendre, notamment, l'emploi des salariés français, et les revenus de ses agriculteurs.
Une telle asymétrie maintient également l'Algérie dans sa position de débouché pour les produits industriels et agro-alimentaires des pays d'Europe. Deux armes principales sont utilisées à cet effet: d'une part, le dumping, permettant de solder les excédents céréaliers européens à des prix défiant toute concurrence. Au moyen de primes à l'exportation, de subventions de toutes sortes, Paris cherche, en particulier, à empêcher d'éventuels concurrents, comme les Etats-Unis, de mettre pied sur le marché maghrébin, considéré comme une chasse gardée de l'Europe. La dramatique dépendance alimentaire de l'Algérie trouve ses sources certes dans l'échec de la réforme agraire lancée dès 1973, mais surtout dans cette pratique de dumping qui, par la concurrence déloyale qu'elle introduit (5), finit par décourager la paysannerie algérienne et par faire reculer la production locale.
D'autre part, il est frappant de constater que, trente ans après la décolonisation, les flux de capitaux européens en direction de l'Algérie sont restés pour l'essentiel des crédits destinés à soutenir les exportations. Qu'ils soient d'origine publique ou d'origine privée, les apports financiers en provenance des pays de la CEE sont rarement destinés à soutenir des opérations d'investissements directs ou de délocalisations productives.
Ce phénomène témoigne de la persistance d'une forme strictement mercantile de l'aide, en particulier de la part de la France (6). Manifestement héritée des traditions coloniales, une telle stratégie, qui continue à privilégier la défense des parts de marché, tranche avec celle adoptée, par exemple, par le Japon à l'égard de sa zone de codéveloppement dans le Pacifique. Tokyo conduit une stratégie visant à intégrer sa périphérie asiatique, et notamment les pays de l'ASEAN (Malaisie, Singapour, Indonésie, Brunéi, Thaïlande et Philippines) dans une dynamique de développement cohérente. Le Japon est le premier partenaire, le plus grand acheteur de leur gaz naturel, leur premier fournisseur, leur premier investisseur et le plus grand donneur d'aide (7).En revanche, l'Europe des Douze considère sa périphérie maghrébine comme un simple marché de consommateurs, qu'elle tend d'ailleurs à marginaliser au fur et à mesure que progressent sa construction et son élargissement, sans comprendre que, en termes politiques, il serait bon de maintenir un certain équilibre dans la zone. S'il y a effectivement des pays qui réussissent leur décollage industriel, et d'autres qui n'y arrivent pas, ne serait-ce pas aussi parce qu'il y a des pays "développeurs" et d'autres qui le sont moins?
L'Algérie se trouve dans l'impérative nécessité de redéfinir les modalités de son insertion internationale. Les réformes économiques et financières, commencées à la fin des années 80, peuvent être considérées comme une première tentative dans cette voie. Mais dans quelles conditions seront-elles appliquées par M. Belaïd Abdesslam?
Certes, les temps ont changé: la méfiance ombrageuse affichée à l'égard du capitalisme international au lendemain de l'indépendance a laissé place à une stratégie d'ouverture sur l'extérieur, comme en témoignent les diverses lois et codes d'investissements promulgués à Alger durant les années 80.
Les mesures de libéralisation n'ont été réellement entamées qu'avec la loi de 1988 autorisant les entreprises publiques (anciennes sociétés d'Etat) à constituer avec des partenaires étrangers des joint-ventures (sociétés à capitaux mixtes). Toute limite à la participation étrangère dans ces sociétés a été supprimée dès la fin de l'année 1989.
En avril 1990, l'importante loi sur la monnaie et le crédit, assortie d'un code d'investissements, a parachevé le dispositif d'ouverture totale aux capitaux étrangers, en autorisant les non-résidents à importer des capitaux, soit pour des investissements directs, soit pour des investissements de portefeuille, et à rapatrier le principal et les bénéfices de ces investissements, en supprimant l'obligation de la participation de 51 % du secteur public algérien; et en autorisant les banques étrangères à s'implanter dans le pays. L'auteur de cette loi sur la monnaie et le crédit était M. Abderahmane Hadj Nacer, un jeune économiste libéral proche de l'ancien chef de gouvernement, M. Mouloud Hamrouche. Limogé le 20 juillet dernier de son poste de gouverneur de la Banque d'Algérie - dont les pouvoirs, calqués sur ceux du gouverneur de la Bundesbank allemande, vont sans doute être limités, - M. Hadj Nacer a été remplacé par M. Abdelwahab Keramane.
Une autre loi, votée en 1990, a ouvert également les activités de commerce aux capitaux étrangers. Elle autorise grossistes et concessionnaires à s'installer sur le territoire algérien pour y vendre directement des produits importés, remettant ainsi en cause le monopole d'État sur le commerce extérieur. En même temps, pour accompagner ces décisions et encourager l'investissement étranger, des mesures de dévaluation ont modifié la parité du dinar préparant, à terme, sa convertibilité.
Enfin, un additif à la loi sur les hydrocarbures, voté le 30 novembre 1991, autorise les sociétés étrangères à participer, jusqu'à hauteur de 49 %, à l'exploitation des gisements déjà en production ou à en explorer d'autres, notamment sur le champ d'Hassi-Messaoud. Une quinzaine d'entreprises pétrolières seraient désormais autorisées à investir dans les champs déjà en exploitation en échange du paiement d'un "ticket d'entrée" dont Alger attendait en tout quelques milliards de dollars. La compagnie Total, associée à deux sociétés japonaises, serait ainsi disposée à avancer 600 millions de dollars (8).
Des mutations qui vont tout bouleverser
Cette stratégie d'ouverture, associée à la libéralisation économique sur le plan intérieur, conduite d'abord par M. Mouloud Hamrouche, puis par M. Ahmed Ghozali, s'apparente à un ajustement structurel, auquel, du reste, le Fonds monétaire international a apporté son appui. Le nouveau chef du gouvernement, qui est aussi ministre de l'économie, devra déployer toute son habileté pour poursuivre les négociations avec le FMI, dont il attend, à court terme, quelque 400 millions de dollars de crédits nouveaux.
En fait, aujourd'hui, tout reste déterminé par cette contrainte majeure qu'est la dette extérieure. Elle définit, pour une grande part, les mutations économiques qui vont bouleverser le pays. Les exigences de la gestion de la dette canalisent l'ensemble des recompositions en cours. Cela confirme que, ramenés à l'essentiel, les mécanismes d'ajustement structurel obéissent à une seule logique: permettre aux pays endettés d'assurer coûte que coûte la poursuite du paiement du service de la dette.
L'objectif de l'ajustement est de corriger les déséquilibres économiques et financiers, externes et internes, afin de parer au péril menaçant les pays endettés (et les pays créanciers): la cessation de paiement. Pour atteindre cet objectif, les politiques d'ajustement structurel, qu'elles soient dictées par le FMI (cas du Maroc et de la Tunisie) ou simplement inspirées par cet organisme (cas de l'Algérie), visent, d'un côté, à comprimer la demande et en priorité la demande d'importations (9) et, de l'autre, à stimuler l'offre d'exportations, sources de devises.
L'Algérie se trouve exactement dans la situation d'un pays où le secteur pétrolier et gazier est ouvert sur l'extérieur par les exportations seulement, et les principales autres branches (mécanique, électrique, chimie, agroalimentaire) sont ouvertes sur l'extérieur par les importations seules. Dans ces conditions, les principales mesures prévues dans la loi sur le crédit et la monnaie et celles surtout contenues dans la loi sur les hydrocarbures, de novembre 1991, risquent de renforcer la logique dominante, celle de la spécialisation asymétrique en ancrant davantage le pays dans la monoexportation.
Il ne sera pas aisé de sortir de cette logique, et ce, avant longtemps: la marge d'autonomie dont dispose Alger pour définir les nouvelles modalités de son insertion internationale est terriblement faible.
M. Belaïd Abdesslam ne l'ignore pas. Mais, optimiste, il estime qu'avec un programme de restrictions appliqué avec une rigueur digne d'une économie de guerre, "au bout de trois ans... on se débarrasserait de la dette extérieure, on reprendrait à ce moment-là la maîtrise de nos moyens et on ferait une politique conforme à nos choix et non pas une politique dictée par le FMI et par l'extérieur (10)".
Pour l'heure, la loi sur la monnaie et le crédit va être probablement remaniée, comme le laisse supposer le limogeage du puissant gouverneur de la Banque centrale, mais celle sur les hydrocarbures sera maintenue et même appliquée avec plus d'audace, comme le nouveau chef du gouvernement l'a laissé entendre. On assistera sans doute aussi à la remise à jour du plan Walhyd, projet de valorisation du gaz naturel, dont l'abandon par le président Chadli aura "coûté" un manque à gagner de plus de 40 milliards de dollars.
Reste un immense point d'interrogation: quel sort sera réservé aux réformes et aux mesures de libéralisation visant à l'instauration d'une économie de marché? La "restructuration" et "l'assainissement" du secteur public seront-ils poursuivis et selon quelles modalités? M. Belaïd Abdesslam se dit peu favorable à la privatisation et au passage brutal à l'économie de marché, non pas par dogmatisme, mais parce qu'il estime qu'en Algérie "les indispensables conditions économiques et politiques sont loin d'être encore réalisées".
Notes:
(1) Cf. Les articles de Zakya Daoud
et Ignacio Ramonet dans le Monde diplomatique de février 1992 et
de juillet 1992 respectivement.
(2) Cf. Hebdo libéré,
n° 31, Alger, 30 octobre 1991, et Parcours maghrébins, n°
105, Alger, 17 février 1992.
(3) En 1989, les chiffres de la
Banque mondiale indiquent même que l'Algérie est le seul pays,
parmi ceux à revenu intermédiaire du monde arabe, à
avoir enregistré un solde négatif en ce domaine avec une
sortie nette de capitaux d'un montant de 133 millions de dollars.
(4) Il n'est pas surprenant que
les négociations actuelles de l'Uruguay Round du GATT achoppent
sur cette question.
(5) Cf. Larbi Talha, "L'Economie
maghrébine depuis l'indépendance" in Introduction à
l'Afrique du Nord contemporaine, éditions du CNRS, Paris, 1975,
p. 155-213.
(6) La France a prêté
à l'Algérie environ 33 milliards de francs, garantis par
la COFACE. Plus 5 milliards de francs pour l'achat de produits de consommation.
Cf. l'Express, 2 juillet 1992.
(7) Le Nouvel Economiste, 24 juillet
1992.
(8) Le Monde, 21 juillet 1992.
(9) Depuis le 20 juin 1992, l'État
ne subventionne plus les produits de première nécessité
(souvent importés); seuls la semoule, le lait et la farine bénéficient
d'une aide partielle.
(10) Parcours maghrébins,
op. cit. in note 2.
Le labyrinthe algérien, 1993
RAMONET IGNACIO
Depuis un an, l'Algérie vit sous des lois d'exception. Après la brutale interruption par l'armée des élections législatives, remportées au premier tour par le Front islamique du salut (FIS), et après la démission-déposition du président Chadli, la nouvelle autorité suprême, le Haut Comité d'Etat (HCE), a proclamé, le 9 février 1992, l'état d'urgence. Pourtant, le pays continue de se décomposer sous l'action conjuguée de la crise économique, du désarroi social, de la commotion morale et de la formidable explosion de violence politique dont témoigne l'assassinat, le 29 juin 1992, à Annaba, du président Mohamed Boudiaf.
Face à l'ampleur des problèmes, le nouveau président, M. Ali Kafi, et le nouveau premier ministre, M. Belaïd Abdesslam, paraissent frappés, comme leurs prédécesseurs, d'apathie et d'impuissance. Au bord du gouffre, l'Algérie semble avancer sans boussole, à la dérive et à la merci de tous les emportements. Quelque quatre cents membres des forces de l'ordre ont été assassinés depuis un an par des commandos du Mouvement islamique armé (MIA), l'organisation - que dirige, dans la clandestinité, M. Abdelkader Chebouti - liée au FIS (dissous en 1992 et dont les chefs sont en prison). Il ne se passe plus de jour sans qu'un gendarme, un policier ou un militaire soit victime d'un attentat.
Les autorités, et notamment l'armée qui détient la réalité du pouvoir, ont riposté par une drastique escalade de la répression: promulgation d'un décret antiterroriste; création de trois cours spéciales pour juger les auteurs d'"actes subversifs"; abaissement à seize ans de l'âge de la responsabilité pénale; allongement à douze jours du délai de garde à vue; création d'"unités spéciales" de lutte antiterroriste; instauration du couvre-feu à Alger et dans six départements limitrophes; arrestations massives de "suspects"; généralisation de la torture; multiplication des condamnations à mort; et enfin, le 10 janvier 1993, premières exécutions capitales, pour raison politique, depuis trente ans...
Les "bavures" foisonnent, les abus s'amplifient. Que devient, dans de telles circonstances, la souveraineté du droit? "Il serait erroné, admet le président Ali Kafi, de parler de la souveraineté du droit dans un Etat qui fait face à la destruction et dont la stabilité est en danger (1)."
Si elle récuse la violence, la population, dans sa majorité, demeure favorable au FIS. Moins en raison de choix religieux qu'à cause de l'intégrité morale dont elle crédite ce mouvement qui s'est imposé sur la scène politique algérienne en dénonçant implacablement l'incurie, les excès et la grande corruption des dirigeants du Front de libération nationale (FLN), ancien parti unique. En prônant aussi la solidarité à l'égard des humbles, et en se faisant le porte-parole des déshérités des villes, qui cumulent toutes les frustrations socio-économiques, ainsi que d'une partie des élites (scientifiques, notamment) en mal d'identité et hostiles à l'Occident. Aux yeux de cette majorité, le coup d'Etat du 11 janvier 1992, qui interrompit, par crainte d'une victoire du FIS, le cours de la démocratie, constitue une lourde erreur politique.
Comment s'étonner que le FIS se sente conforté dans l'idée que le pouvoir se prend par la violence et se conserve par la dictature? Le pourrissement actuel ainsi que la guerre civile rampante servent ses objectifs. D'autant que les autorités d'Alger n'ont nullement l'intention de revenir de sitôt à la légalité institutionnelle. M. Ali Kafi n'a-t-il pas annoncé, le 14 janvier dernier, un projet de référendum pour modifier la Constitution de 1989 (qui permit la légalisation du FIS) et, surtout, pour prolonger le mandat du Haut Comité d'Etat, qui expire le 22 décembre 1993? Cela répondrait aussi à l'exigence de M. Belaïd Abdesslam, qui réclame "un délai minimum raisonnable de trois à cinq ans pour résoudre les principaux problèmes économiques et sociaux (2)".
Ces problèmes sont d'une envergure colossale; le pays a une dette extérieure de 26 milliards de dollars et ses dépenses incompressibles (service de la dette plus importations indispensables) excèdent de plusieurs milliards de dollars les recettes d'exportation. Près du quart de la population active est au chômage; les besoins en matière de logement, de santé et d'éducation sont énormes; le parc industriel est vétuste, délabré; l'inflation atteint 40 %, et le déficit des finances publiques représente 10 % du PNB. Comment, devant de tels chiffres et alors que la situation explose de partout, M. Michel Camdessus, directeur général du FMI, a-t-il pu récemment déclarer: "L'Algérie est proche d'un départ vers une croissance soutenue (3)"?
Ces propos incantatoires satisferont sans doute M. Belaïd Abdesslam, qui semble avoir érigé l'immobilisme en doctrine de gouvernement et qui, alors que le navire sombre, répète à l'envi: "L'Algérie n'est pas pressée." L'Algérie peut-être, mais les Algériens?
Notes:
(1) Le Monde, 9 janvier 1993.
(2) El Pais, 15 janvier 1993.
(3) La Tribune Desfossés,
4 janvier 1993.
DU "SOCIALISME SPÉCIFIQUE"
AU "LIBÉRALISME SPÉCIFIQUE", 1993
Introuvable modèle pour l'économie
algérienne
BELKAID AKRAMAKRAM
A l'origine du chaos politique en Algérie: la dégradation de l'économie. La dette extérieure s'élève à 26 milliards de dollars, et la baisse des recettes d'exportation des hydrocarbures, principale source de devises du pays, laisse planer la menace d'une cessation de paiement. A moins d'obtenir un rééchelonnement de la dette, aucun investissement ne sera possible en 1994. Entre-temps, les attentats, les sabotages et la répression se poursuivent, aggravant un malaise général qui pourrait déboucher sur une explosion sociale de grande ampleur.
"Notre économie est au bord du gouffre: nous sommes au seuil d'une dérive inflationniste incontrôlable. L'Algérie a perdu beaucoup trop de temps et chaque jour qui passe rend précaire toute tentative de sauvetage de l'économie." Lucides, ces propos d'un analyste algérien traduisent l'impatience et l'inquiétude ressenties par de nombreux cadres locaux devant l'immobilisme velléitaire des gouvernements qui se sont succédé depuis les émeutes d'octobre 1988. "Face à des choix urgents mais délicats, continue-t-il, nos dirigeants ont préféré tergiverser et pratiquer une fuite en avant uniquement justifiée par la volonté de durer." Une attitude avec laquelle le nouveau premier ministre M. Redha Malek promet de rompre, puisque "la relance économique" est jugée aussi prioritaire que "la lutte contre le terrorisme".
Véritable secret d'Etat durant des années, la dette extérieure - estimée à 26 milliards de dollars - est devenue au fil des discours officiels le problème fondamental dont la solution conditionne toute tentative de redressement. La baisse des recettes issues de la vente des hydrocarbures - 97 % des entrées en devises du pays, - avec un baril de pétrole à environ 16 dollars, rend insolubles les problèmes de financement: l'Algérie doit à la fois rembourser ses créances, importer des produits alimentaires et pharmaceutiques et acheter des pièces détachées et des équipements pour l'industrie.
Pour 1994, le pays devra rembourser une somme estimée à 8 milliards de dollars et dépenser 2 à 3 milliards de dollars pour des besoins incompressibles, alors que les prévisions les plus optimistes annoncent des recettes qui ne sauraient dépasser 10,5 milliards de dollars: aucun investissement ne serait alors possible. La situation est d'une telle gravité que, après avoir déjà versé plus de 32 milliards de dollars à ses créanciers en quatre ans, l'Algérie voit se profiler le spectre de la cessation de paiement pour le premier trimestre 1994. Près de 1,5 milliard de dollars devront être trouvés, une perspective qui rend envisageable un report des échéances de remboursement (1).
Longtemps tabou, le rééchelonnement de la dette est désormais à l'ordre du jour. Le débat sur ce dossier, passionné et largement politisé, ne cesse de prendre de l'ampleur. "Le rééchelonnement est la seule solution logique et cohérente pour sortir de sept années de non-croissance", déclare M. Ali Benouari, l'ancien ministre délégué au Trésor (2). "C'est l'étau de fer qui contraindra les Algériens à se prendre en charge et à en finir avec l'économie de rente", surenchérissent d'autres spécialistes. En revanche, ceux qui s'opposent à cette mesure y voient une atteinte injustifiable à l'indépendance nationale.
"Si Alger rééchelonne, remarque un diplomate occidental, le passage par le Club de Paris est inévitable et beaucoup d'officiels soupçonnent le Trésor français, qui est le principal créancier public de l'Algérie (3), d'attendre cette occasion pour s'immiscer dans les affaires intérieures du pays." En aparté, des dirigeants algériens ne se privent pas de reprocher à la France de tout faire pour obliger leur pays à rééchelonner, et regrettent que les gouvernements de Pierre Bérégovoy et surtout de M. Edouard Balladur n'aient pas accepté un accord bilatéral sur la dette qui aurait permis d'éviter le passage devant le Club de Paris et d'ardues négociations avec le Fonds monétaire international (FMI).
M. Belaïd Abdesslam, le précédent chef du gouvernement, avait fait du "non au rééchelonnement" son cheval de bataille, avec le soutien de l'Union générale des travailleurs algériens (UGTA), la puissante centrale syndicale. Les intentions de la nouvelle équipe et notamment celles de M. Mourad Benachenou, ministre de l'économie, n'ont pas encore été officiellement annoncées. Dans le passé, M. Benachenou avait vigoureusement défendu dans ses écrits la négociation avec le Club de Paris, et il semble que le gouvernement cherchera à obtenir des prêts de la communauté internationale de manière à équilibrer ses comptes tout en continuant à honorer normalement ses créances. Cette stratégie signifie que plus aucun geste n'est attendu de Paris mais que, en revanche, un accord financier avec le FMI devient indispensable.
Hier diabolisée, l'institution financière apparaît donc désormais comme un interlocuteur obligé. De nombreux crédits, dont certains de l'Union européenne, restent bloqués dans l'attente d'un accord avec le FMI, mais les négociations, reprises récemment, butent sur les exigences de l'organisation concernant le plan de réformes (ou d'ajustement structurel) à mettre en oeuvre. Principal point d'achoppement, la valeur du dinar: le FMI souhaite une dévaluation brutale de 50 % qui rapprocherait la monnaie de son cours au marché noir (4), alors qu'Alger préconise une démarche progressive. L'ouverture des frontières, la libéralisation du commerce extérieur et la privatisation de certaines entreprises publiques sont les autres mesures exigées par le FMI en dépit des risques réels d'explosion sociale.
Le problème de la dette n'est qu'un des signes du désarroi d'un pays qui n'a plus de modèle de développement. "Un baril de pétrole à 40 dollars ou même une dette épongée ne serviront à rien, note un financier. Il faut restructurer notre appareil de production." Conscients de la nécessité de mener à bien les réformes, la plupart des opérateurs et la classe politique - islamistes compris - font de l'économie de marché l'idéal à atteindre. Mais cette apparente unanimité ne résiste pas aux différentes interprétations de ce nouveau dogme destiné à remplacer "le socialisme spécifique". Syndicats et organisations patronales publiques ou privées ne cessent de polémiquer, tandis que les gouvernements successifs ont toujours hésité à franchir le pas du libéralisme radical.
Balayer les contraintes dirigistes
Le sort des quelque 400 entreprises publiques est au centre du débat. Si le patronat privé, dont l'influence est en nette augmentation depuis l'ouverture des négociations avec le FMI, réclame une large privatisation, les partisans du secteur public exigent un redressement financier et matériel de ces entreprises avant toute décision. "Les entreprises publiques d'Etat ont été démembrées par l'ancien président Chadli et sa clique, confie un manager membre de l'Union nationale des entrepreneurs publics. Elles ont toujours été sous influence politique et si, comme le soulignent les partisans des privatisations, elles ont été en permanence maintenues sous perfusion pour répartir la rente et sans contrepartie productive, la faute en incombe à l'Etat. Qu'on nous donne les moyens de les gérer convenablement et elles seront capables d'affronter le marché."
Le parc industriel algérien, utilisé à 50 % de ses capacités, nécessitant un renouvellement et une modernisation de ses structures (5), est l'objet de toutes les convoitises de "la mafia politico-financière". Cette appellation désigne les divers groupes d'intérêts au sein du pouvoir - ou issus de lui - et que la disparition des monopoles d'Etat privera de revenus importants. Cette donnée n'échappe pas aux éditorialistes qui voient dans les sabotages et les attentats visant les sites économiques un moyen de retarder les réformes.
Pour l'heure, la nouvelle équipe algérienne se contente de considérer les privatisations comme étant l'une des solutions potentielles au même titre que la création de holdings publics ou de filiales industrielles. Le nouveau code du commerce prévoit ainsi la cession de parts ou de patrimoine d'entreprises publiques à des sociétés privées, nationales ou étrangères, tout en introduisant la notion de faillite judiciaire et de dépôt de bilan. Les libéraux jugent insuffisantes ces mesures et notent que M. Redha Malek n'a pas jugé bon de créer un ministère des privatisations.
Ces privatisations, M. Abdelhak Benhamouda, secrétaire général de l'UGTA, les rejette. Il met en garde contre toute décision qui "lèserait les intérêts des travailleurs". Bien que favorable lui aussi au passage graduel à l'économie de marché, il est réservé sur la capacité des responsables actuels de sortir de la crise: "Comment peuvent-ils gérer une crise alors qu'ils ont été incapables de gérer une rente?"
Le gouvernement est décidé à balayer les contraintes dirigistes que M. Belaïd Abdesslam avait instaurées dans le commerce extérieur. Un nouveau code des investissements vient d'être élaboré, aussi attrayant que ceux promulgués dans les autres pays du Maghreb. Alger acceptera l'arbitrage international et le transfert automatique des bénéfices à l'étranger. Innovation de taille qui a déjà suscité des polémiques, la déclaration d'origine des fonds n'est plus obligatoire. "Nous ne sommes pas en mesure de faire de la morale", répondait M. Redha Hamiani, ministre des petites et moyennes entreprises, à ceux qui évoquaient la possibilité d'un blanchiment de l'argent mafieux (6).
Face à une crise économique dévastatrice, le pouvoir algérien prend son temps. Trois mois après sa nomination, M. Redha Malek n'a toujours pas fait connaître son programme économique. Si plusieurs déclarations de ses ministres parcimonieusement distillées dans la presse locale confirment la volonté algérienne d'opter pour le libéralisme, aucune décision majeure n'a encore été prise. Cette prudence, justifiée par le désir de recueillir un large consensus national, mécontente à la fois les partisans d'une ouverture totale et ceux d'un "libéralisme spécifique" qui prendrait en compte les problèmes sociaux.
Notes:
(1) La Banque d'Algérie annonce
toutefois des réserve de changes de l'ordre de 2 milliards de dollars,
un chiffre jamais atteint depuis 1986.
(2) Le Matin, Alger, 18 septembre
1993.
(3) La dette à l'égard
de la France est évaluée à près de 30 milliards
de francs.
(4) 1 franc français s'échange
au marché officiel contre 4,15 dinars et au marché noir contre
12 dinars.
(5) Ainsi, au complexe sidérurgique
d'El-Hadjar, on est passé de 13 coulées quotidiennes à
5 coulées.
(6) Algérie-Actualité,
Alger, 5-11 octobre 1993.
De la mort de Boumediène à la guerre civile, 1994
27 décembre 1978 : Mort du président Houari Boumediène. Il sera remplacé à la tête de l'État par le colonel Chadli Bendjedid.
6 octobre 1988 : Proclamation de l'état de siège, à la suite de sanglantes émeutes, qui font plusieurs centaines de victimes.
23 février 1989 : Adoption par référendum d'une nouvelle Constitution qui ouvre la voie au multipartisme.
14 septembre 1989 : Légalisation du Front islamique du salut (FIS).
12 juin 1990 : Large victoire du FIS aux élections municipales.
Mai-juin 1991 : Tentative de grève illimitée du FIS; agitation dans tout le pays; arrestation de MM. Abbas Madani et Ali Belhadj, les deux principaux dirigeants du FIS. Sir Amhed Ghozali est nommé premier ministre.
26 décembre 1991 : Premier tour des élections législatives. Le FIS obtient 188 sièges, le FLN 15, le Front des forces socialistes (FFS) 25 et les indépendants 3.
11-14 janvier 1992 : Le président Bendjedid est contraint à la démission et remplacé par un Haut Comité d'État (HCE) dirigé par Mohamed Boudiaf. Le second tour des élections est annulé.
9 février 1992 : Instauration de l'état d'urgence.
4 mars 1992 : Dissolution du FIS.
29 juin 1992 : Le président Boudiaf est assassiné. Il est remplacé par M. Ali Kafi à la tête du HCE. M. Belaïd Abdesslam est nommé premier ministre.
26 mai 1993 : Assassinat de l'écrivain Tahar Djaout.
10 juillet 1993 : Le général Lamine Zéroual devient ministre de la défense.
21 août 1993 : M. Redha Malek est nommé premier ministre.
30 janvier 1994 : Le général Zéroual devient chef de l'État.
22 mars 1994 : Marche de plusieurs dizaines de milliers de personnes contre le terrorisme. Deux français sont assassinés, portant à trente-six le nombre d'étrangers tués en six mois.
10 avril 1994 : Le dinar est dévalué de 40%. On annonce la signature prochaine d'un accord entre Alger et le FMI, qui ouvrira la voie à un rééchelonnement de la dette.
11 avril 1994 : M. Mokdad Sifi est nommé premier ministre en remplacement de M. Malek.
ENLISEMENT DANS UNE "SALE GUERRE",
1994
L'Algérie prise au piège
de son histoire
HARBI MOHAMMED
TRAGIQUE, l'actuelle situation de violence en Algérie prend racine dans les multiples erreurs du parti-Etat FLN au pouvoir durant plus de trente ans. L'extrémisme religieux n'est point la conséquence d'une sorte de crise mystique qui se serait emparée d'une partie de la population, mais le résultat de politiques myopes, ayant sacrifié les enjeux culturels et symboliques au nom d'un dirigisme économique noyé dans la corruption et les intérêts des clans.
L'Algérie est entrée progressivement, depuis 1991, dans la voie suicidaire de la guerre civile. A la violence institutionnelle et à la crispation du pouvoir en place répondent la violence islamiste et la volonté de conquérir l'Etat par la force. Le chemin qui mène le mouvement islamiste, avec ses divers courants, à occuper la scène politique et sociale puise dans une longue histoire et exige, pour être compris, qu'on l'étudie dans les avatars d'une modernisation dont les formes ont mené aux impasses d'aujourd'hui.
Lorsque certains des porte-parole du Front islamique du salut (FIS) refusent la "modernité", au nom du passé et d'une authenticité qu'ils idéalisent, ce refus n'est jamais le fruit d'une réelle volonté d'exégèse mais toujours une construction qui s'enracine dans le présent et ses exigences. Bref, l'islamisme est une idéologisation de l'islam, et c'est ainsi qu'il doit être entendu, avec, évidemment, cette interrogation sur le fait que c'est dans le langage du religieux que se donne une idéologie prise par tous ses liens dans le contemporain.
Il nous faut partir de ce constat: l'islam est inscrit dans les profondeurs de la réalité algérienne. Il n'est pas une structure religieuse autonome et circonscrite dans une société aux pratiques sécularisées. Il a façonné l'espace symbolique où s'est inscrit le politique. Et l'action de l'Etat en place depuis 1962 n'a en rien modifié cela parce que jamais n'a été entreprise l'institution d'un nouvel espace national qui aurait opposé sa ferveur civique au poids du religieux. Dès lors, le désir d'entrer dans la modernité, allié au besoin de riposter à l'anomie et à l'effilochage du tissu social consécutif à une modernisation non maîtrisée et privée de son complément imaginaire et symbolique, fera de la religion le seul lieu d'expression possible et de mise en forme des conflits sociaux. L'islamisme, de ce fait, et nonobstant ses archaïsmes, devient une réaction culturelle, puis politique, "naturelle" à une modernisation réduite à ses aspects technicistes et "privée d'âme".
Les racines historiques de l'islamisme comme expression politique, on les trouve dans ces courants forgés dans les années 30, en réaction aux bouleversements sociaux d'alors, à l'érosion des valeurs traditionnelles qui s'ensuivit et à l'émergence d'une Algérie porteuse d'une exigence nationale contemporaine. Deux mouvements y contribuèrent. Le premier, avec les oulémas (1), tirait sa cohérence de la primauté qu'il accordait à la religion et à la société d'ordre qui lui paraissait y correspondre. Le second, avec les populistes, amalgamait des systèmes symboliques et des langages idéologiques hétéroclites sans se soucier de leurs contradictions (ce qu'a bien montré Charles André Julien).
Ces deux courants naquirent dans le contexte d'un pays où prévalait une sociabilité communautaire à laquelle les élites nouvelles (francophones) tentaient, sans toujours y arriver, de se soustraire. Il devait revenir au Front de libération nationale (FLN), dans les années 50 et sur la toile de fond de la crise du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), de réaliser en son sein et d'une manière autoritaire la juxtaposition de ces divers courants, ainsi que d'autres courants "occidentalisés". Le populisme, hégémonique au sein du FLN, lorsque celui-ci accéda au pouvoir en 1962, fut marqué d'une faiblesse congénitale résultant de la combinaison, en son sein, d'un projet volontariste d'administration autoritaire du pays et, sous le mythe d'une "authenticité" à retrouver, d'un projet de restauration culturelle.
Les raisons d'un échec
LES jalons de cette restauration sont connus: code de la nationalité, distinguant nationalité d'origine définie par l'appartenance musulmane et nationalité par acquisition; délaïcisation de l'école par l'introduction de l'enseignement religieux et par la volonté de faire de l'arabisation un instrument démagogique de contrôle social; consécration de l'exclusion des femmes; extension du réseau des mosquées; répression des organisations à vocation démocratique... toutes mesures qui étaient le prix de l'étatisation de la religion en même temps que d'une vision de l'histoire algérienne qui occultait son passé berbère et son passé colonial.
Ces mesures fermaient la voie à la création d'une nouvelle sorte de citoyenneté et, loin de réaliser une fusion des élites, renforcèrent leur segmentarisation en "francophones" et "arabophones"; les premiers gérant l'armée et l'économie, les seconds occupant l'enseignement, la culture et la justice, secteurs naïvement considérés comme de seconde importance. Pendant trois décennies, l'Etat FLN se présenta comme l'acteur d'une "grande révolution" et étatisa la société. Bientôt apparurent blocages, tensions, luttes de factions.
Après la mort du président Boumediène en 1978, l'Algérie commence à découvrir les limites de l'étatisation de la société. La différenciation sociale accélérée, la corruption, les luttes intestines contribuent à éroder le mythe nationaliste aux yeux des générations nouvelles que le développement démographique a transformées en majorité. Face à un pouvoir qui revendique son statut au nom du passé, et non des résultats, la demande de participation à la direction du pays se fait plus pressante. Dans les années 80, la pression des culturalistes berbères, d'un côté, et des arabophones, de l'autre, s'accentue. L'absence de médiation étouffe leur expression. Dans les cercles dirigeants naît le sentiment qu'une idéologie de rechange s'impose pour redonner vie au système. On découvre que ne répond plus à la réalité des rapports sociaux et au vécu des hommes cette "idéologie socialiste" nourrie de grandes abstractions accompagnées de l'exaltation lyrique et répétitive du "modèle algérien" présenté comme exemplaire pour toutes les nations du monde mais ne proposant qu'une identité purement réactive, nourrie de l'exclusion des "ennemis du peuple", bourgeois et autres agents de l'impérialisme.
Il devient évident que le discours de l'Etat est comme plaqué sur le corps social et que, derrière sa surface lisse, la société réelle vit un autre monde. Clivage pathologique entre un langage bureaucratique codé, qui donne une image de rationalité et de modernité aux projets du pouvoir, et cette autre langue, non énoncée ou non entendue, et qui s'enracine dans les profondeurs de la personnalité algérienne.
Constat d'échec que n'accompagne aucune analyse des raisons de l'échec: cette vision techniciste du développement sans souci de l'accompagnement éducatif et symbolique qui engendrerait le nouveau citoyen, et cette contradiction criante entre les prêches socialistes et l'ostentation d'une nomenklatura sans racines, à la mentalité d'arriviste, issue de l'affairisme d'Etat et des pratiques maffieuses qu'il autorise. Ce qui explique que le pouvoir se tourne vers l'islam comme nouveau credo qu'il voudra mettre au service de sa propre perpétuation. Il le fait après avoir tenté de réprimer entre 1980 et 1982 un mouvement islamiste devenu important et après s'être heurté à la naissance de noyaux armés et, surtout, au poids de l'islamisme dans l'Université. Dès lors, on essaiera d'instrumentaliser l'islam et de l'opposer aux culturalistes berbères et aux groupes laïcs exclus du pouvoir.
Pour comprendre cette évolution, il faut rappeler comment, dès 1962, une opposition islamiste s'était constituée autour du refus officiel de laisser les oulémas s'organiser d'une façon indépendante de l'Etat. Cette opposition grossira, ensuite, de tous les individus et groupes hostiles aux transformations économiques dirigées contre la propriété privée. Ainsi voit-on apparaître et se développer un islam parallèle. La transformation du système éducatif lui fournira des troupes combatives venues des classes populaires et de ces élites, majoritairement arabophones, désireuses de monter dans l'échelle sociale et de se substituer aux élites en place, essentiellement francophones.
A l'ennemi d'hier, l'entourage du président Chadli Bendjedid substitue un nouvel adversaire les étatistes nationalistes ou marxistes et prépare l'armée au tournant politique. Contre le "socialisme boumediéniste", le nouveau réarmement moral est assuré par les généraux Elhachemi Hadjeres, Mohammed Alleg et Larbi Lahcène, qui, en 1986, avaient préconisé la proclamation d'un Etat islamique. Et, parmi les conseillers de cette orientation, on trouvera M. Ali Djeddi, aujourd'hui l'un des premiers rôles du FIS. En octobre 1988, quand la rue s'identifie au mouvement islamiste, le pouvoir recueille les fruits amers de ses manipulations et de ses contorsions. Il voudra, alors, apparaître comme le rempart des classes moyennes urbaines qui se sentent menacées par ce type de mouvement populaire. Cependant, il faudra l'émergence du FIS, sa victoire aux élections municipales en juin 1990, puis législatives en décembre 1991, pour que ces classes moyennes, bénéficiaires de leur proximité avec l'Etat, se rallient inconditionnellement à lui.
Avec l'interruption des élections, la guerre civile semble devenir inéluctable et chacun, l'intériorisant, s'y prépare, la seule question devenant de ne pas apparaître, aux yeux de l'opinion publique, comme l'initiateur, mais comme la victime du drame qui s'ouvrait... Désormais, sur la scène algérienne, le langage politique laisse progressivement la place au langage militaire.
La société se simplifie, deux forces s'opposant dans un combat qui la déchire tout entière: l'islamisme et l'armée. Une opposition qui voyait dans la force son principal recours s'était déjà manifestée dans la Mitidja, en 1976, au moment où le colonel Boumediène, alors au plus haut de sa puissance, soumettait au plébiscite une "charte nationale". Cette opposition armée reprend forme dans les années 80, avec la formation du groupe Mustapha Bouyali, Mansouri Meliani (récemment exécuté), Abdelkader Chebouti, etc., groupe qui, à l'exemple de l'ancien Parti du peuple algérien (PPA) en 1947, mit en place une organisation paramilitaire. Ce recours à la force, qui se manifestera ici et là par des actions ponctuelles contre les forces de l'ordre, mais aussi contre des citoyens et des citoyennes qualifiés d'impies, a donc précédé l'interruption des élections. Mais le choc provoqué par le coup d'Etat militaire du 11 janvier 1992 renforcera considérablement le désir d'en découdre avec le pouvoir.
Le désencadrement des troupes du FIS consécutif aux arrestations, à l'ouverture de camps d'internement et à la répression livrera celles-ci aux activistes du mouvement. De nouvelles hiérarchies tentent de s'imposer. Le Mouvement islamique armé (MIA) de M. Abdelkader Chebouti, les groupes de M. Saïd Mekhloufi et le Groupement islamique armé (GIA) implanté dans la Mitidja, à Tiaret et à Sidi-Bel-Abbès, puisent leurs forces parmi les militants du FIS sans que leurs chefs aient, cependant, la capacité de substituer leur autorité à celle des leaders emprisonnés (MM. Abbasi Madani, Ali Belhadj, Abdelkader Hachani), lesquels auraient donné mandat de les représenter à MM. Ali Djeddi et Abdelkader Boukhamkham.
Clans contre factions
LA force du FIS réside d'abord dans la haine que la majorité des populations voue au système en place; une haine telle que la cruauté et l'intolérance dont font preuve les éléments armés islamistes ne suffisent pas à l'effacer, comme le montre la multiplication des maquis. L'armée a, quant à elle, attiré dans son orbite la partie des classes moyennes acquise à la sécularisation mais également bénéficiaire, à des degrés divers, des avantages d'un Etat rentier et d'une économie administrée. Cependant, les divergences au sein de ces classes quant à la place que doit avoir la propriété d'Etat, quant aux modalités de la transition vers l'économie de marché, au statut des langues (arabe, berbère, français) et à l'égalité des sexes ne donnent pas au pouvoir militaire une assise stable. Par ailleurs, l'encadrement de l'armée additionne des groupes séparés par leur expérience: ex-officiers de l'armée française comme Larbi Belkheir, Khaled Nezzar, Abbas Gheziel, Mohammed Lamari, Mohammed Touati; officiers de l'ALN éliminés sous le président Chadli et rappelés pour remédier aux fractures qui commençaient à se faire jour comme Liamine Zeroual, Mohamed Betchine; cadres entrés dans la carrière en 1962, etc.
Les solidarités d'itinéraires, les liens régionaux, sans jamais être exclusifs comme on a tendance à l'accréditer, se reflètent dans l'existence de factions, de clans qui ne respectent pas toujours les rapports hiérarchiques impersonnels. Les rapports de forces entre les diverses factions sont d'une grande fluidité et interdisent l'adoption d'une ligne de conduite claire au profit de l'immobilisme et de l'improvisation. Une chose semble sûre, la faction Belkheir, Nezzar, Gheziel, Mediene (plus connu sous le nom de Tewsik) a subi un échec sérieux lorsque la candidature de M. Ahmed Bouteflika à la direction de l'Etat a été contestée, puis écartée.
Aux facteurs de vulnérabilité s'ajoute la difficulté de tenir, dans un contexte de crise sociale aiguë et avec des effectifs réuits, un territoire immense. Ici et là, les "feux mal éteints" de la guerre d'indépendance se rallument dans les communautés rurales qui soulèvent des contentieux anciens, invoquent la "dette de sang" et apportent, dans les campagnes, leur soutien aux islamistes. Parler, à ce sujet, de retour des harkis, c'est caricaturer au-delà de toute mesure la réalité sociale.
L'affrontement entre l'armée et les islamistes contient tous les ingrédients qui enferment un Etat dans une guerre sale: raids meurtriers et ponctuels de la marine et de l'aviation, utilisation du napalm, raids punitifs, tortures, action psychologique, engrenage sans fin du sang et des larmes. L'information, dans la presse dite "indépendante", est tronquée. L'espace de la liberté de la presse se restreint, sous l'effet des mises en garde du pouvoir. Les hebdomadaires la Nation et El Hadeth ont cessé de paraître. Partout, on se résigne à la guerre civile, chacun semblant se dire: "Quitte à risquer sa vie, mieux vaut la risquer en étant armé." La peur et la haine font basculer lentement des zones entières dans la dissidence à l'égard de l'Etat et dans le chaos.
L'Algérie est face à un destin auquel elle ne s'attendait pas, même si, après coup, on peut voir les raisons d'un malheur qui a ses racines dans une longue histoire. Quel avenir est ouvert? Celui de la guerre civile? Celui du démembrement entre féodalités?
La situation est celle d'une tragédie, un dilemme apparemment sans dépassement. C'est que l'espace politique s'est refermé sur une alternative biaisée qui oppose deux adversaires particuliers dont aucun n'a de légitimité réelle ni n'est porteur d'une quelconque universalité. Du côté du pouvoir dont la responsabilité, puisqu'il est le pouvoir depuis des décennies, est dominante , il n'y a eu que simulacre de démocratisation, puis simulacre de dialogue et, aujourd'hui, simulacre de la recherche d'un consensus entendu, au mieux, comme un partage à deux du butin. Or il n'est pas de solution qui puisse faire l'épargne d'une remise en cause radicale de la société politique. Faute de quoi, un groupe chassant l'autre, le déchirement et les causes de la décomposition se perpétueront.
Quels qu'en soient les avatars, il ne reste qu'un moyen de recoudre et d'empêcher que le frère assassine le frère: c'est de donner la parole aux citoyens. Mais donner la parole implique que ce recours soit entouré des garanties qui éliminent méfiance et manoeuvres. Il faut que soit affirmé et assuré le contrat qui garantisse qu'une minorité ne verrait pas, au lendemain d'un scrutin, disparaître ses droits à exister ni ses espoirs à devenir un jour majorité. Il faut aussi qu'un tel retour aux urnes soit l'occasion de l'expression de toutes les sensibilités et elles sont bien plus nombreuses que ne le laisse croire le duel islamistes-armée , un retour aux urnes et un vote à la proportionnelle qui redonnent départ à une nation.
L'espace de la négociation diminue chaque jour. Le temps est compté pour interrompre une marche suicidaire.
Notes:
(1) Mouvement réformiste
qui préconise le retour aux sources et l'épuration de l'islam
des scories contractées au contact du monde rural.
Algérie panique, 1994
RAMONET IGNACIO
TROP tard? La recherche de dialogue avec les islamistes qu'amorce la junte au pouvoir à Alger arrive-t-elle trop tard? Le général Liamine Zéroual, chef de l'Etat, vient d'encourager les dirigeants de tous les partis à se rendre à Blida et à rencontrer, dans leur cellule de la prison militaire, les chefs historiques du Front islamique du salut (FIS), MM. Abassi Madani et Ali Benhadj, et admet avoir fait lui-même ce déplacement en janvier dernier... (1). Ainsi, dès son accession au pouvoir, le général Zéroual savait qui étaient ses principaux interlocuteurs et où se trouvait l'une des clefs de la pacification du pays. Il a pourtant refusé de faire les gestes élémentaires en premier lieu, la libération de ces dirigeants pour nouer l'indispensable dialogue. Huit mois ont été perdus. Or il devient de plus en plus évident que la dissolution du FIS après sa victoire au premier tour des élections législatives du 26 décembre 1991 et l'incarcération de ses chefs ont été de très lourdes erreurs politiques.
Le pouvoir à Alger gouverne sans cap; avec, pour seul programme, l'obsession de durer. Et espère réduire l'islamisme par la fuite en avant dans la contre-terreur. Multipliant les atrocités sur lesquelles les grands médias, en France et en Europe, jettent, embarrassés, un linceul de silence: torture systématique, exécutions sommaires, arrestations massives de jeunes, mitraillage de foules, usage de napalm, etc. Comment, dès lors, empêcher l'escalade hallucinante de la violence et la radicalisation jusqu'aux extrêmes les plus haïssables de la lutte armée? Au rythme actuel de trois cents morts par semaine, l'ensemble de l'appareil politico-administratif se paralyse et menace de s'effondrer, plongeant le pays dans le chaos.
Bientôt, entre l'armée, qui reste le coeur du régime et demeure pour l'essentiel solide et solidaire, et le Groupe islamique armé (GIA), partisan de la lutte armée, il n'y aura rien. Hormis une majorité de citoyens écoeurés jusqu'à la nausée par l'explosion de la violence. Devant l'éventualité de ce dramatique scénario, le président Zéroual s'est-il souvenu que le FIS, avant sa dissolution et l'incarcération de ses dirigeants, avait condamné le recours à la violence? Et que, en son sein, les partisans de la voie insurrectionnelle avaient été mis en minorité par les tenants de la ligne légaliste celle des urnes dont le chef de file était précisément M. Abassi Madani?
Combien de temps faudra-t-il attendre pour que la hiérarchie des forces armées admette que la guerre totale contre les islamistes du FIS et du GIA confondus risque d'entraîner la destruction du pays? Même libérés, il n'est pas certain que les dirigeants du FIS parviendraient à rendre, à l'heure actuelle, l'Algérie gouvernable. Chaque semaine qui passe voit nombre de ses cadres rejoindre les rangs du GIA dont le discours ultra-radical et l'action meurtrière répondent mieux aux frustrations et aux humiliations avivées par la répression.
CETTE furieuse envie de revanche a conduit des jeunes, dans des quartiers populaires d'Alger, après l'annonce de l'odieux assassinat de cinq Français début août, à manifester leur joie... C'est dire avec quelle sympathie a pu être vu dans certains faubourgs algérois l'intempestif débarquement de deux ministres français (dont le ministre de la défense!) après ce tragique événement. Et que penser des mesures adoptées par le ministre français de l'intérieur, M. Charles Pasqua, contre des personnes accusées de "menées islamistes" et, à ce titre, détenues administrativement dans un camp-caserne? D'autant que ces arrestations manquent, semble-t-il, de bases légales; et que les conditions de détention s'apparenteraient à celles prévues par un décret de 1938 abrogé après la guerre ayant permis l'incarcération de républicains espagnols (2).
A tous égards, l'adoption de ce genre de mesures quand le racisme anti-arabe reste vif dans des secteurs de la société française apparaît contestable. Elle tend à accréditer l'idée que l'islamisme (beaucoup diront l'islam...) serait un "ennemi irréductible de l'Occident et de la civilisation moderne", comme on le prétendit, en d'autres temps, de l'anarchisme ou du communisme. Affirmation politiquement extravagante, contredite par le fait que, au même moment, Paris négociait avec le Soudan Etat islamiste classé, selon Washington, parmi les "Etats terroristes" auquel il a vraisemblablement fait des concessions pour obtenir l'extradition de "Carlos".
Enraciné dans le débat politique, l'islamisme algérien a des causes historiques, culturelles, sociales, économiques. Espérer sa soudaine éradication est un rêve absurde de "purificateur". Sans doute pour longtemps, il faudra compter avec lui. A bien des égards, il s'apparente à un prophétisme, un millénarisme, comme l'Occident en a connu souvent, de la fin du XVe siècle jusqu'au début du XXe siècle (3). Pour jeter les bases d'un Etat démocratique, les citoyens adoptent parfois la moralité comme loi, en appellent à la crainte de Dieu, et entreprennent d'harmoniser foi et raison. Des meneurs de foules défient les pouvoirs établis, et font serment de défendre les pauvres contre les gouvernants corrompus. La révolution de Dieu est alors en marche. Seule la puissance conjuguée du droit et de la justice sociale peut l'arrêter.
Notes:
(1) El Watan, Alger, 23 août
1994.
(2) Le Canard enchaîné,
17 août 1994.
(3) Lire, par exemple, Ivan Cloulas,
Savonarole ou la Révolution de Dieu, Fayard, Paris, 1994.
DES ÉTATS CONTRE LEUR SOCIÉTÉ,
1994
L'Algérie des cousins
MICHALON THIERRY
Dans une indifférence croissante, les assassinats se multiplient en Algérie malgré le début de dialogue entre les militaires et le Front islamique du salut (FIS). La violence menace le reste du Maghreb mais aussi le Proche-Orient, notamment l'Egypte, où l'affrontement se poursuit entre l'Etat et les islamistes. La profonde crise économique et sociale du monde arabe nourrit toutes les contestations, mais aussi l'autoritarisme des régimes en place. La volonté des Etats-Unis d'imposer, à marche forcée, un ordre régional qui nie les droits des Palestiniens et affame les populations irakiennes (lire pages 10 à 13) aggrave les déséquilibres. Car, pour s'instaurer durablement, le développement, la démocratie et la paix ont besoin de s'enraciner dans les réalités profondes de chaque société. Pour l'avoir méconnu, les efforts de modernisation entrepris au lendemain des indépendances ont trop souvent conduit à l'échec; le drame qui se joue en Algérie n'en est qu'un exemple extrême.
LE drame que traverse l'Algérie ne se résume ni à la montée d'une "dictature intégriste", inéluctable pendant d'un "régime totalitaire corrompu", ni à la division de cette société en deux blocs antagonistes dont l'un serait attaché aux valeurs occidentales et l'autre adepte d'un ordre moral médiéval. L'Algérie demeure plus une qu'elle ne le paraît, s'efforçant collectivement de réunir les trois pôles de son identité: ses racines berbères, sa culture arabo-musulmane, son imprégnation européenne. Mais chacun, selon ses origines, sa formation, sa position familiale ou sociale, la nature de ses frustrations, selon les influences de rencontre aussi, met en avant l'un ou l'autre de ces trois éléments.
La grille de lecture opposant les classes privilégiées aux classes déshéritées caricature les réalités d'une société où solidarités et oppositions fondées sur la parenté n'ont pas encore, il s'en faut, cédé la place à une stratification néanmoins amorcée en classes sociales conscientes de leurs intérêts antagonistes. Trente ans d'urbanisation et d'industrialisation n'ont pu avoir raison d'une structure sociale d'essence clanique, plusieurs fois séculaire, renforcée par l'histoire de ce peuple, mais occultée aussi bien par le discours nationaliste que par les analyses critiques (marxistes, "démocrates", berbérisantes, islamistes).
Or la crise algérienne s'explique en partie par la persistance silencieuse, sous la trame de l'appareil administratif et des entreprises publiques, d'un réseau de solidarités et d'inimitiés ne devant rien ni à des clivages politiques traduisant des divergences d'intérêts (fondement de la démocratie représentative), ni à la répartition officielle des fonctions au sein des institutions.
De 1962 aux années 80, l'Algérie des cousins, héritière de longs siècles d'une opiniâtre résistance aux dominations étrangères successives, a constitué le soubassement réel mais invisible de la République algérienne démocratique et populaire, fière de son ambitieux projet industrialiste et modernisateur. Et les liens de parenté, refuge d'une société longtemps assiégée, ont, dès l'indépendance, sapé quotidiennement les politiques des dirigeants.
La poussée islamiste est le contrecoup de l'échec algérien de l'Etat, dû largement au triomphe du cousin sur le citoyen, sur le fonctionnaire, sur l'agent du secteur économique public. Têtue, la culture a opposé à la formidable utopie modernisante de l'ère Boumediene une résistance sous-estimée.
Mis à part le Maroc, le monde berbère n'a jamais pu, au fil des siècles, se constituer en Etats organisés et stables. D'une part, les constantes oppositions d'intérêts entre tribus sédentaires et tribus nomades y ont de tout temps exacerbé des comportements et des structures d'autoprotection centrés sur les disciplines claniques, et se traduisant par un morcellement politique sans cesse renaissant. D'autre part, la région se trouvait être une zone de passage et d'échanges périodiquement soumise à de longues phases de domination étrangère, et le groupe familial s'affirma au fil des siècles comme le seul lieu possible de la confiance.
Islamisé à partir de 680, plus ou moins arabisé à partir du onzième siècle par l'arrivée de la remuante tribu des Beni Hillal, le Maghreb central sera, à partir de 1515, un protectorat de la Sublime Porte reposant sur une impitoyable exploitation fiscale des populations: la domination turque accentua le repli des Berbères sur leurs structures tribales traditionnelles encore renforcées par l'apport des Beni Hillal , et leur défiance envers toute institution politico-administrative commune.
Aussi les troupes françaises pénétrant le pays après le débarquement du 14 juin 1830 découvrirent-elles que l'autorité du dey et des trois beys ne s'étendait pas au-delà des villes principales, et que le pays était dans un état "quasi inorganique", fondé sur le clan sédentaire ou la tribu nomade, et dépourvu d'unité nationale et de pouvoir structuré. La conquête puis l'occupation françaises allaient entretenir ce repli sur les solidarités familiales.
L'administration civile, progressivement généralisée, livra les tribus à l'implacable poussée de colons avides de terres et de main-d'oeuvre à bon marché, dont le lobby parisien ne cessa de se renforcer, obtenant des gouvernements successifs des mesures qui, sous couleur d'"assimiler" les populations musulmanes au droit commun français, auront pour but de les spolier et de les désagréger.
C'est ainsi notamment qu'un sénatus-consulte de 1863 plaça autoritairement les terres des tribus, jusqu'alors indivises, sous un régime de propriété individuelle: les chefs de famille se laissèrent ensuite séduire par les propositions des colons et vendirent peu à peu leur seul bien, entrant ainsi dans la prolétarisation. Ce sera la base juridique d'une politique délibérée de "resserrement des tribus", les privant de leurs meilleures terres pour les cantonner dans les zones steppiques et montagneuses.
La société musulmane sera agressée de toutes parts: mise en place d'un code de l'indigénat établissant une série d'infractions propres aux musulmans, introduction de l'état civil avec octroi de noms patronymiques arbitraires, guerre constante menée par les gardes forestiers contre les pasteurs indigènes, qu'une pluie d'amendes viendra ruiner, mise sous séquestre des terres des tribus coupables de rébellion ("Il faut frapper de terreur les indigènes", proclama en 1890 le gouverneur général Tirman), interdiction de tout déplacement sans permis de circulation, surveillance étroite des écoles coraniques et restrictions croissantes au fonctionnement de l'enseignement traditionnel algérien ("Nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus ignorante et barbare qu'elle n'était avant de nous connaître", s'exclama Tocqueville en 1851), enfin alourdissement constant de la pression fiscale, pour faire supporter aux douars la charge des infrastructures modernes des villages de colonisation.
Tout cela entraîna la "clochardisation" de l'Algérie musulmane, qui ne retrouvera qu'en 1890 sa population de 1830 (soit 3,3 millions d'habitants) et connaîtra de graves famines, faisant des centaines de milliers de victimes, jusqu'au lendemain de la première guerre mondiale.
Les structures sociales de l'Afrique du Nord préislamique se fondaient sur trois notions essentielles: la parenté, la communauté, l'autorité. Ciment même de la tribu, un commun lien de filiation (réel ou imaginaire) avec un même personnage historique (guerrier, saint) unissait dans la possession des biens, dans l'activité économique ou guerrière, comme dans les rites du culte, des gens "de même sang, de même esprit et de même vertu". Assisté d'un conseil de notables, de chefs de famille, le chef de village ou de tribu exerçait l'autorité, réglait les différends, représentait le groupe auprès des villages et tribus voisins, attribuait les terres, répartissait les ressources.
Cette organisation sociale de type vertical, lignager, a immédiatement fourni le cadre de la résistance à la présence française, résistance qui sera collective, certes, mais aussi profondément intériorisée. "Garde le mîm, et le mîm te gardera!", murmurèrent, durant des générations, les parents à leurs enfants: équivalent arabe du "m" et première lettre de la négation ma, le mîm devait garder les âmes contre tout acquiescement à la domination de l'étranger. En d'autres termes: "Refuse et tu seras sauvé!" Présent par la force des armes mais contre la volonté de Dieu, l'étranger devrait bien, tôt ou tard, rembarquer.
L'islam et la famille seront les deux pôles de la résistance. "L'islam possède des qualités de résistance infinies qui lui permettent d'attendre éternellement, sans se défendre et sans mourir", proclamera, au début du vingtième siècle, Si M'Hammed Ben Rahal, l'un des premiers Algériens de double culture. Et "vivre entre soi" (Germaine Tillion) s'affirmera comme la valeur centrale de cette "république des cousins" où la parenté demeurait le seul critère sûr de la confiance. Observée à la veille de l'indépendance par Pierre Bourdieu, la société algérienne lui apparaîtra comme ignorant tout autre système de relations que les liens familiaux, et interdisant toute forme d'expression individuelle autonome au profit de disciplines claniques et tribales de chaque instant, cimentées par des valeurs comme l'honneur et la crainte de la réprobation collective. Mais cette tendance à s'identifier aux siens allait de pair avec une vive propension à s'opposer aux autres groupes, aux autres clans, la défiance constante de groupe à groupe semblant entretenir à la fois la solidarité interne et l'équilibre de l'ensemble.
L'Algérie de l'indépendance allait adopter un programme anticapitaliste et antilibéral, étroitement inspiré des analyses marxistes, dans le droit-fil du courant de pensée alors en pleine expansion dans le tiers-monde naissant. Mais pour qu'existe l'indispensable support aux ambitieuses initiatives des pouvoirs publics, il fallait que le jeune Etat jouisse d'une légitimité l'habilitant à remplir un tel rôle: il la chercha dans l'affirmation du sentiment national.
Un développement bâti sur du sable
MARTELÉS à l'envi dans les discours des dirigeants du pays, repris à chaque colonne de la presse officielle, la référence à la nation (el Watan) et l'adjectif national (watani) constituèrent le pivot, le substrat de l'action des dirigeants. Le peuple algérien était censé avoir résisté à chaque instant, et comme un seul homme, à la présence coloniale, puis avoir massivement pris les armes pour s'en libérer. Sur cette nation postulée, invoquée jusqu'à l'incantation, une audacieuse stratégie de développement allait prendre appui, inspirée notamment du précédent soviétique.
Après la nationalisation des intérêts étrangers s'engagera, de manière spontanée d'abord, puis organisée par les décrets de mars 1963, l'"autogestion" des domaines abandonnés par leurs propriétaires européens, ou nationalisés. Ce fut ensuite la nationalisation systématique des principales entreprises de l'industrie et des services, culminant, le 24 février 1971, avec celle des oléoducs, du gaz naturel, et de 51 % des avoirs des sociétés pétrolières françaises. Virent ainsi le jour plusieurs dizaines de puissantes sociétés nationales jouissant de monopoles, confiées à des directeurs nommés par décret et piliers d'une très ambitieuse stratégie d'industrialisation. Enfin sera mise en oeuvre, à partir de 1971, une "révolution agraire" consistant en la nationalisation des terres non directement exploitées par leur propriétaire, comme des superficies dépassant la capacité de travail d'une famille, puis en leur attribution, en jouissance perpétuelle, à des paysans sans terre adhérant obligatoirement à des coopératives.
Volontarisme économique et dogme national étaient intimement liés. C'est parce que l'Algérie voulait se considérer comme une nation sûre de son identité qu'elle crut pouvoir s'assigner des buts aussi ambitieux, supposant à la fois l'adhésion des hommes, leur volonté de "dépouiller le vieil homme pour revêtir l'homme nouveau", et leur aptitude à le faire. Mais ce basculement collectif d'une culture à une autre, clé du projet, sera beaucoup plus lent qu'escompté: les pesanteurs socioculturelles saperont à chaque instant une politique de développement présumant une rapide mutation des esprits.
L'utopie unanimiste et développementaliste de l'ère Boumediene (1965-1978) se révéla, après la disparition de son porte-flambeau, avoir été bâtie sur du sable. La capacité des Algériens à rompre avec leur culture relationnelle millénaire (droits et devoirs mutuels n'existant qu'à la mesure des liens de parenté) au profit de l'exercice anonyme de fonctions neutres et objectives, avait été surestimée. Postulat politique plutôt que réalité culturelle, le sentiment national, assez fort pour arracher la libération du pays, s'effilocha rapidement, dès l'indépendance, derrière les vieilles solidarités entre "cousins" de même tribu. C'est la légitimité même de l'Etat organisé selon le système jacobin de l'Etat-nation, poussé jusqu'à la caricature par le règne du parti unique et de la "démocratie unanimitaire" qui demeurera embryonnaire... alors même qu'il croyait pouvoir être le moteur de la modernisation.
Le bilan de la politique de mise en valeur des terres fut désastreux, le degré d'autosuffisance alimentaire du pays ne cessa de se dégrader. Au-delà des obstacles techniques parfois invoqués, les vrais motifs doivent en être recherchés dans la sous-estimation des obstacles culturels à la gestion moderne d'entreprises collectives dans des sociétés à la fois étrangères à l'"impératif productiviste", et ne connaissant d'autorité légitime que celle des "anciens" du clan, et de devoirs mutuels que ceux qu'implique la parenté.
Echec sur le plan industriel, ensuite. Les énormes investissements dans des industries lourdes de pointe, notamment dans les secteurs de la sidérurgie et de la pétrochimie, n'ont pas permis l'"accumulation de capital" escomptée. Minées d'emblée, et à tous les niveaux, par des comportements plus proches de la jouissance individuelle de privilèges acquis par le réseau des cousins que de la déontologie professionnelle, protégées de toute concurrence par leur situation de monopole, les puissantes sociétés nationales devinrent rapidement des machines à distribuer des salaires plutôt que des entreprises chargées de fournir des prestations de qualité tout en dégageant un profit. Interdépendantes, elles aggravaient de leur propre inefficacité celle des entreprises publiques clientes. En situation de monopole, elles constituaient en outre d'insurmontables goulets d'étranglement entravant le développement de l'industrie et du commerce privés.
Les grandes et coûteuses entreprises publiques furent donc en réalité le cadre de la redistribution de la rente pétrolière et gazière, répondant ainsi aux voeux immédiats des Algériens, et conférant aux institutions publiques, malgré leur caractère autoritaire, une certaine légitimité qui ne devait pas survivre à l'adoption de mesures de rigueur.
Echec, enfin, dans la construction de l'Etat lui-même. Censée accélérer la construction du sentiment national qui devait en former le soubassement et, par ricochet, hâter le développement la "démocratie unanimitaire" se révéla contre-productive. Ecartant d'emblée, et par principe, tout antagonisme d'intérêts collectifs au sein de la formation sociale algérienne, toute confrontation publique d'opinions politiques différentes, de programmes distincts, elle privait l'Etat de ce qui, aujourd'hui en Occident, apparaît avoir été sa principale source de légitimité consistant à fournir le cadre de l'élaboration pacifique d'un compromis entre de tels intérêts collectifs. Du même coup, c'est la règle de droit qui se trouvait dépourvue de légitimité: au lieu d'être le produit transparent de ce compromis, elle était issue de la volonté d'une élite qui pensait pour les autres et n'avait d'autre ressource politique que d'en appeler inlassablement au respect de la morale et de la déontologie... alors même que les rumeurs courant sur son compte ôtaient toute crédibilité à ses appels.
Deux sources de légitimité
L'IMAGE de l'administration, des pouvoirs publics, demeura dès lors, grosso modo, celle en vigueur dans l'Algérie traditionnelle. Un quart de siècle après l'indépendance, le terme "beylik" était toujours couramment utilisé pour désigner l'Etat, l'administration, ressentis comme une entité étrangère au groupe social, oppressive par nature, et dont il importait par principe, comme dans les siècles précédents, de se défier. Nulle neutralité, nulle objectivité n'étaient escomptées du fonctionnement du "beylik" (et de ses extensions, les collectivités locales et les entreprises publiques), à l'intérieur duquel tous cherchaient spontanément à reconstituer, au-delà de hiérarchies officielles sans légitimité, les réseaux de connivence issus des liens de parenté. "'Endek el Ktef, oula ma'endekch?", "As-tu une épaule, (du piston, un cousin), ou bien non?", était la question rituelle posée à quiconque annonçait son intention d'aller accomplir une formalité dans un service administratif. Sans "cousin", la démarche paraissait vouée à l'échec.
On le voit, les dirigeants de l'Algérie indépendante furent impuissants à mettre en place des institutions politiques, administratives, économiques jouissant de la légitimité nécessaire pour fonder un principe hiérarchique et le respect de l'autorité. A tous les niveaux, ces institutions et les règles qu'elles édictaient furent incapables de s'imposer aux réseaux de solidarité, plusieurs fois séculaires, fondés sur la parenté. Profondément inscrits dans les esprits, ceux-ci se reconstituèrent au contraire très vite derrière le paravent des organigrammes. Ils demeurèrent les véritables canaux d'accession des administrés à l'élite de ceux qui signent, qui détiennent le pouvoir administratif, unique aspect du pouvoir d'Etat lorsque le politique en a été délibérément exclu. Ainsi, les structures officielles tant de l'administration que de l'économie publique demeurèrent-elles dans une large mesure une façade dissimulant des réseaux de "dons et contre-dons" entre "cousins", héritage ancestral d'une Algérie rurale trop longtemps assiégée sur son propre sol.
La persistance des solidarités communautaires fondées sur les liens de parenté semble bien avoir été un obstacle décisif à la construction d'un consensus national véritable, d'un Etat moderne, et d'une économie efficace. S'opposant à l'émergence de conflits de classes que l'élite dirigeante s'efforçait d'ailleurs, en maniant une idéologie unanimitaire, de repousser aux calendes, ces solidarités, seuls canaux d'accès au pouvoir administratif et à ses prestations, faisaient barrage à l'apparition crainte par l'élite d'une véritable vie démocratique et d'authentiques institutions politiques. Elles doublaient les organigrammes des administrations et des entreprises publiques de réseaux occultes et mouvants, où solidarités de maquis et copinages divers trouvaient aussi, et largement, leur place. Assurant la redistribution de la rente pétrolière et gazière, elles transformèrent l'investissement en consommation, sapant les bases mêmes du développement.
Une vingtaine d'années après l'accession à l'indépendance, l'échec de la stratégie de développement conçue et conduite par les pouvoirs publics était reconnu, et l'Etat se retirait d'un certain nombre de domaines, morcelait les grandes sociétés nationales, libéralisait l'initiative privée. Soulagée par l'assouplissement du régime, mais consternée par l'effondrement du mythe égalitaire, l'opinion vivra douloureusement l'ascension d'une couche d'entrepreneurs, d'importateurs ou de trafiquants désormais libres d'afficher leur prospérité: les événements d'octobre 1988 furent largement une protestation contre l'ouverture brutale de l'éventail des revenus, en même temps qu'une demande de démocratisation d'un régime dont la légitimité pourvoyeuse et égalitariste venait de s'effondrer.
Le Front islamique du salut (FIS) se détachera très vite comme la force jouissant, de loin, du plus solide ancrage populaire. Prenant appui sur un travail de fond effectué, depuis le milieu des années 80, par les militants islamistes auprès des couches sociales urbaines subissant de plein fouet l'impact de la récession et de la transition vers l'économie de marché, efficacement structuré en un réseau associatif et culturel dense et actif organisé autour des mosquées, le FIS va remporter sans coup férir le pouvoir dans la majorité des collectivités locales lors de la consultation de juin 1990, puis le premier tour des élections législatives, le 26 décembre 1991, avant l'interruption du processus électoral.
L'oscillation du peuple algérien entre les deux sources de légitimité que constituent les rêves symétriques de l'occidentalisation, d'une part, de la Cité de Dieu, d'autre part, n'est que l'exaspération d'un écartèlement culturel présent, dès les origines, dans le projet lui-même. A partir de 1965, en effet, l'Algérie s'assignera des buts difficilement compatibles. Sur les plans administratif et économique, en premier lieu, les pouvoirs publics en appelleront quotidiennement à une rationalité de type occidental, insistant sur l'indispensable rupture avec le registre du relationnel, de l'affectif, au profit de l'accomplissement scrupuleux et objectif, par chacun, de ses fonctions dans l'appareil administratif et productif. Dans cette perspective, l'apport des techniciens et enseignants français était considéré comme exemplaire et vivement apprécié.
Sur le plan culturel, en revanche, plus précisément s'agissant de la langue et du domaine religieux, tout fut mis en oeuvre pour amener le peuple à rompre avec sa forte tendance au mimétisme francophile, tendance à laquelle l'indépendance chèrement conquise le laissait libre de céder. Les exhortations constantes à renouer avec l'islam s'efforçaient de contrecarrer une propension évidente, dans les années 60, à suivre la voie européenne de la liberté personnelle et de l'indifférence religieuse. Ouverture de mosquées, diffusion des prêches, incitations à l'observance des obligations musulmanes, valorisation du ramadan et du pèlerinage, notamment, convergèrent sur une population assez encline, au début des années 70 du moins dans les villes , à considérer la pratique religieuse comme une affaire de vieillards, sans toutefois renoncer à s'affirmer musulmane.
De même, l'arabisation progressive de l'enseignement, de l'administration et de la justice, de la presse écrite et de la radio-télévision sera ressentie, à la même époque, comme une manifestation d'autoritarisme tendant à rattacher contre son gré l'Algérie aux pays du Levant.
Déchirement collectif et individuel
LES Algériens furent ainsi appelés à s'affirmer, volens nolens, sur deux registres antithétiques: celui d'une rationalité administrative et économique exempte de toute sentimentalité, à l'instar de l'Occident, et celui d'un ressourcement identitaire dans un arabe littéral ressenti comme poétique et romantique, comme dans une observance religieuse de chaque instant.
Le projet était clair: emprunter à l'Occident les éléments de son efficacité tout en s'ancrant à un univers culturel (arabo-musulman) suffisamment fort pour protéger les Algériens du rouleau compresseur occidental. Mais, des deux barques entre lesquelles ils étaient ainsi contraints de rechercher leur équilibre, l'une fit eau et céda sous leurs pas. L'échec de la greffe de la rationalité fonctionnelle conduisit le grand nombre à reporter ses espoirs sur le mythe fascinant de la pureté arabo-musulmane, de la Cité de Dieu, hors de portée enfin! des critères de réussite ou d'échec de l'Occident.
La perspective d'un régime à l'iranienne a déclenché le sursaut de couches sociales fort hétérogènes: les officiers, peu soucieux de démocratie, mais peu désireux de passer de la domination à l'assujettissement; les intellectuels formés à l'occidentale et, au premier chef, les femmes, terrifiés par la régression qui s'annonçait; les démocrates, dont les efforts allaient être anéantis; les berbéristes, rebelles au laminage linguistique et culturel; les affairistes de tout poil, enfin, ayant tout à perdre au rétablissement de l'ordre.
Derrière l'apparent clivage qui semble diviser la société algérienne en deux camps dressés l'un contre l'autre, il n'existe pourtant qu'une Algérie. Le déchirement est collectif et individuel à la fois, car chacun est partagé entre une identité arabo-musulmane maintenant revendiquée et le désir d'émarger enfin à l'efficacité et à la liberté individuelle de l'Occident.
Sommés de prendre parti, les Algériens, pour la plupart, s'y refusent... et font preuve d'indulgence envers ceux qui, au sein même des familles, prennent des engagements opposés. Sur ce registre aussi, la densité et l'étendue des liens familiaux disqualifient les analyses dichotomiques des observateurs étrangers, sans pour autant faire obstacle aux intimidations et au terrorisme des deux camps.
Paralysée par les séductions qu'exercent sur elle deux univers incompatibles et atterrée par l'effondrement brutal de l'utopie qui tenta de les concilier, trop pétrie de connivences familiales pour se diviser vraiment en deux blocs antagonistes, l'Algérie profonde se révèle, en l'absence de tout processus électoral, incapable d'arbitrer entre les deux mondes qui la sollicitent. Elle assiste, impuissante, à son propre effondrement.
Notes:
A lire
Lahouari Addi, "Forme néopatrimoniale
de l'Etat et secteur public en Algérie", Annuaire de l'Afrique du
Nord, IREMAM/CNRS, 1987.
Charles-Robert Ageron, les
Algériens musulmans et la France, 1871-1919, PUF, Paris, 1968.
Kader Ammour, Christian Leucate,
Jean-Jacques Moulin, la Voie algérienne, Maspero, Paris, 1974.
Pierre Bourdieu, Sociologie
de l'Algérie, PUF, coll. "Que sais-je?", Paris, 1985.
Bernard Cubertafond, l'Algérie
contemporaine, PUF, coll. "Que sais-je?", Paris, 1977.
Charles-André Julien,
Histoire de l'Afrique du Nord, Payot, Paris, 1966.
Germaine Tillion, le Harem
et les Cousins, Le Seuil, Paris, 1966.
Pacte pour l'Algérie, 1995
RAMONET IGNACIO
MILLE morts par semaine. Près de 30 000 tués depuis le coup d'Etat militaire du 11 janvier 1992. Un ouragan de violences, de crimes, de destructions. Et soudain, quand rien ne semblait pouvoir mettre fin au cauchemar que connaît l'Algérie, une lueur d'espoir.
La rencontre à Rome, sous les auspices de la communauté Sant'Egidio, de huit organisations politiques, et en particulier des "trois fronts" - Front de libération nationale (FLN), Front des forces socialistes (FFS) et Front islamique du salut (FIS) - dont la représentativité est indiscutable puisque, ensemble, ils avaient recueilli environ 80 % des suffrages exprimés lors des élections législatives de décembre 1991 (les seules libres et pluralistes qu'ait jamais connues l'Algérie), permettra-t-elle d'entrevoir une sortie de crise pacifique et négociée? Ou sera-t-elle simplement un éphémère signe sur le sable?
La "plate-forme pour un contrat national" (1) élaborée, après de difficiles négociations, par ces partis constitue indéniablement une sorte de compromis historique susceptible de mettre un terme "au climat de terreur jamais égalé". Le pacte préconise de "gérer collectivement avec le pouvoir une période de transition devant aboutir à des élections libres et pluralistes". Comme préalable, les signataires réclament "la libération effective des responsables du FIS et de tous les détenus politiques"; "l'annulation de la décision de dissolution du FIS"; "la cessation de la pratique de la torture"; "la condamnation et l'appel à la cessation des exactions et des attentats contre les civils et les étrangers"; "le rejet de la violence pour accéder ou se maintenir au pouvoir".
Ils fondent leur démarche sur une conception de la vie politique basée sur la démocratie et le respect "des droits de la personne humaine", de l'alternance, du multipartisme, et de la liberté de confession. Ils reconnaissent que "les éléments constitutifs de la personnalité algérienne sont l'islam, l'arabité et l'amazighité [culture berbère]" et que les langues nationales sont l'arabe et le berbère. Enfin, ils demandent "la non-implication de l'armée dans les affaires politiques".
Ce document confirme la récente évolution du FIS qui se démarque de plus en plus nettement des islamistes radicaux. Dès le 5 janvier, après le tragique détournement de l'Airbus d'Air France et l'odieux assassinat de trois Pères blancs à Tizi-Ouzou, l'instance exécutive du FIS à l'étranger avait, pour la première fois, condamné officiellement "tout acte qui vise les innocents, quelle que soit leur tendance ou leur religion et quels que soient les auteurs de ces actes". Le pacte de Rome a été également défendu par M. Ali Benhadj, chef historique, avec M. Abassi Madani, du FIS, actuellement en résidence surveillée, qui l'a qualifié de "solution juste et légale" et a ajouté: "Nous croyons au débat d'idées et à la confrontation des arguments, comme nous croyons au combat contre l'injustice lorsque les voies de recours pacifiques sont épuisées."
CETTE attitude (qui ne va pas sans poser à la direction du FIS des problèmes avec son aile militaire, l'Armée islamique du salut) tranche avec celle du Groupe islamique armé (GIA), l'autre grande force islamiste, qui a nettement condamné la plate-forme de Rome et réaffirmé son "attachement à l'établissement d'un califat par le moyen de la lutte armée".
Le GIA est stratégiquement partisan d'une guerre prolongée, estimant que la répression conduite souvent aveuglément par le pouvoir alimente l'hostilité d'une frange de la population et l'encourage à venir grossir les rangs de ses commandos de tueurs et des guérillas. Celles-ci demeurent très puissantes; elles comptent pas moins de dix mille combattants organisés en quatorze groupes armés répartis en six cent vingt-cinq colonnes d'une quinzaine d'hommes (2).
Mais c'est la junte au pouvoir à Alger qui a fait preuve de la plus grande hostilité à l'égard du pacte de Rome. Les militaires, après avoir surmonté les divisions au sein de l'armée et préservé la cohésion de celle-ci, parient désormais sur la répression et la victoire des armes. En trois ans de combats, ils semblent avoir tiré un certain nombre de leçons, se sont aguerris et ont considérablement renforcé les moyens de lutte anti-guérilla (avec l'aide, en particulier, de la France). Loin des regards de témoins étrangers et de la présence des médias, les généraux d'Alger conduisent, sans états d'âme, une "sale guerre": torture, rafles, "disparitions", exécutions sommaires (3)... Leurs stratèges estiment qu'elle peut être gagnée et que le temps où les guérillas pouvaient militairement l'emporter est révolu, comme le prouveraient les échecs récents de Sentier lumineux au Pérou, des Khmers rouges au Cambodge et d'autres insurgés ailleurs.
Ainsi, en plein naufrage économique et dans un immobilisme politique que désapprouvent de plus en plus de pays (à commencer par les Etats-Unis et l'Allemagne, et que la France elle-même, après le pacte de Rome, critique), la junte d'Alger fait la sourde oreille aux appels au dialogue. Elle s'en tient obstinément à une seule logique, celle du contre-terrorisme d'Etat, faisant également sien ce vieux principe abominable: "En tuer un, pour en terroriser dix mille." A-t-elle seulement songé à l'immense majorité des citoyens qui aspirent à la paix et renvoient dos à dos les deux violences?
Notes:
(1) Lire le texte intégral
dans El Watan, Alger, 13 janvier 1995.
(2) Cf. Bruno Callies de Salies,
"Le drame algérien", Défense nationale, Paris, décembre
1994.
(3) Cf. les rapports d'Amnesty International
du 2 mars 1993 et du 25 octobre 1994.
A LA RECHERCHE D'UNE SOLUTION
POLITIQUE, 1995
Persistante impasse militaire en
Algérie
CALLIES DE SALIES BRUNO
MERCREDI 22 FÉVRIER, les forces de l'ordre ont réprimé une mutinerie dans une prison d'Alger, faisant une centaine de morts, pour la plupart islamistes. Cette nouvelle escalade de la terreur illustre l'impasse actuelle. Depuis trois ans, le Front islamique du salut (FIS) et l'armée ont mobilisé toutes leurs forces pour abattre l'adversaire et ont utilisé toutes leurs capacités offensives pour remporter une victoire décisive. Sans y parvenir.
Malgré l'effet de surprise, les militaires algériens n'ont pas réussi à démanteler totalement le FIS en procédant à l'arrestation de ses cadres, à la fermeture de ses locaux et à la saisie de ses archives. Des militants libres et isolés, les plus radicaux notamment, passent dans la clandestinité et commencent, dès janvier 1992, la lutte armée. Les militaires doivent alors déployer un dispositif sécuritaire de plus en plus important dans l'Algérois et l'étendre à l'ensemble du pays. A la fin du mois de mai 1993, 15 000 hommes en armes sont stationnés dans Alger et ses environs.
Actuellement, la majorité des effectifs des trois armées et de la gendarmerie (1), soit 120 000 hommes, tentent d'anéantir les groupes armés islamiques. Il faut cependant réduire ce nombre d'un tiers, car les unités doivent régulièrement recompléter les stocks de munitions, faire le plein des réservoirs en carburant, effectuer l'entretien des armes et des véhicules, et tout simplement se reposer. L'armée intervient dans les zones rurales et les massifs montagneux; les forces de police agissent dans les zones urbaines; les unités de la gendarmerie opèrent aussi bien dans les campagnes que dans les agglomérations. Quant aux Forces spéciales, elles sont chargées d'intervenir sur des objectifs spécifiques. Le reste des effectifs accomplit les tâches traditionnelles de surveillance des infrastructures militaires, et des frontières (Maroc, Mauritanie, Mali, Niger, Libye et Tunisie).
Afin d'accroître les effectifs sous les armes, la durée du service militaire de plusieurs contingents a été allongée. Les appelés participent avec les soldats de carrière aux opérations contre les islamistes. Les liens traditionnels - de famille, de clan, de tribu - se resserrent, entre les membres d'une même unité, face au danger. Considérés par les islamistes comme des cibles au même titre que les militaires d'active, les appelés font corps avec les professionnels. Les unités font preuve d'une grande cohésion, et les désertions (nombreuses en 1992) sont devenues rares.
Les forces de sécurité sont essentiellement équipées de matériels soviétiques acquis pendant les années 70. Les dotations des unités - munitions, pièces de rechange - rapidement consommées, vu l'ampleur prise par la répression, ont obligé les autorités gouvernementales à augmenter les dépenses militaires dans un contexte économique et social particulièrement difficile. Le rééchelonnement de la dette extérieure, obtenu en avril 1994, a permis à Alger de disposer d'une marge financière. Il a été alors possible d'acheter des stocks de munitions et des matériels plus adaptés à la guérilla (hélicoptères - notamment des Ecureuil français - et des systèmes de vision nocturne), d'augmenter les soldes et les primes versées aux troupes engagées dans les opérations de guerre. Ce volant financier a également permis l'achat de produits alimentaires indispensables à la population et de matières premières, de produits industriels semi-finis, et de matériels nécessaires à l'extraction d'hydrocarbures.
Le rythme et l'ampleur des opérations ont évolué sensiblement dans le temps. Ce fut d'abord la mobilisation d'effectifs et de moyens de plus en plus importants pour lutter contre la violence armée. Les opérations militaires ont été moins nombreuses à l'automne 1993 et au début 1994. Ces périodes correspondent à des tentatives de négociations avec les islamistes, avec l'instauration d'une Commission du dialogue national (CDN), et aux lendemains de l'accession au pouvoir du général Liamine Zéroual. L'autre partie de l'année 1994 se caractérise, en revanche, par une reprise vigoureuse des opérations. Sous la pression de la population et d'une partie de l'armée, choquées par de nombreux attentats, le nouveau chef de l'Etat relance les opérations militaires au printemps. Les actions spectaculaires du Groupe islamique armé (GIA) contre des étrangers pendant l'été provoquent l'intensification de la répression. Des effectifs de 2 000 à 3 000 soldats d'élite peuvent être engagés pour réduire des maquis de quelques centaines d'hommes. Des tirs d'artillerie, des bombardements aériens préparent ou accompagnent les engagements terrestres. Si ces opérations aboutissent à la destruction des maquis, repérés par leurs actions armées, des effectifs militaires trop limités ne permettent pas le maintien des unités pour assurer un contrôle durable du terrain.
Malgré cet important dispositif sécuritaire, les membres de l'Armée islamique du salut (AIS), proche du FIS, et du GIA tiennent en échec le régime depuis plus de trois ans. Si la première correspond à l'organisation militaire clandestine du FIS dissous, le second est né au lendemain de l'arrêt du projet électoral. Mouvement non structuré, regroupant de très jeunes combattants, le GIA ne reconnaît pas d'autorité aux chefs islamistes historiques. Il se pose en rival et préconise la lutte armée jusqu'à la destruction du régime. Les zones d'action occupées par ces deux organisations dépendent de leur capacité respective à s'implanter localement. Le dispositif général ressemble à la peau tachetée d'un léopard, à dominante GIA au centre, et AIS dans le reste du pays. Le volume des forces, difficile à apprécier, était estimé, à la fin de l'année 1994, entre 10 000 et 15 000 personnes par les diplomates occidentaux en poste à Alger.
Si les forces de l'ordre infligent à ces groupes armés des pertes sévères, le recrutement se fait facilement parmi les jeunes dans les villes et les banlieues. Chômeurs, sans perspective d'avenir, sensibles à une idéologie hostile à un Etat jugé responsable de tous les maux du pays, ils rejoignent les maquis. Ils s'insèrent alors dans un groupe d'une quinzaine d'hommes, dirigé par un combattant expérimenté. Plusieurs groupes constituent des bandes, rassemblant 150 à 200 hommes, sous l'autorité d'un chef ou émir reconnu pour ses exploits de guerre. Ces chefs ne restent, en moyenne, que quelques mois à la tête des maquis car ils sont tués au combat. Les bandes quittent les maquis pour se réfugier dans la jungle des villes lorsque les forces de l'ordre lancent des actions de grande envergure ou lorsque les conditions climatiques (notamment en hiver) sont difficilement supportables.
Les combattants des maquis islamistes disposent de matériels permettant de mener une guérilla urbaine. Ils sont surtout équipés d'armes d'auto-défense, de fusils de chasse, et d'un armement ou d'explosifs de fabrication artisanale. Ils ont peu d'armes automatiques légères, de lance-roquettes, de moyens radio et de véhicules. Ces matériels sont pris aux forces de l'ordre pendant les combats. Une faible quantité d'armes provenant des pays de l'ancien pacte de Varsovie traverse l'Union européenne et la Méditerranée pour parvenir aux combattants. Il existe aussi un circuit sud situé aux confins du Tchad, du Niger et de la Libye. Ces armes sont achetées grâce à une contribution forcée - un impôt de guerre - versée par des commerçants des communautés maghrébines installées dans différents pays d'Europe occidentale.
Les commandos islamistes ont réalisé des opérations de plus en plus audacieuses et meurtrières dans tout le pays. Les violences ont débuté dans l'Algérois au lendemain de la suspension des élections en janvier 1992, puis se sont étendues, pendant l'année 1993, à la Kabylie (mars), pourtant hostile à l'intégrisme, et même à la zone saharienne (décembre). Les groupes islamistes réalisent des opérations d'envergure contre les infrastructures, les convois et les membres des forces de sécurité. Les éléments les plus hardis s'attaquent aux plus hautes autorités de l'Etat. Le 13 février 1993, le général Khaled Nezzar échappe de peu à la mort (2). Les intellectuels, journalistes et artistes, souvent engagés dans la lutte contre le radicalisme religieux et partisans de la démocratie, sont des cibles privilégiées. Des cadres de l'Etat, des fonctionnaires locaux, des employés de préfecture sont tués chaque jour. Les femmes et les jeunes filles ne se conformant pas à une stricte application des règles définies par les extrémistes religieux en matière de vêtements et de moeurs font l'objet de menaces et d'attentats. Après des mois d'un conflit meurtrier, un nouveau pas est franchi le 21 septembre 1993 avec les enlèvements et les assassinats, revendiqués par le GIA, de ressortissants étrangers.
Les belligérants sont engagés dans un combat mobilisant toutes les énergies. Depuis le début de l'automne 1994, les forces de l'ordre ont lancé des opérations de ratissage de très grande ampleur. Toutefois, ces effectifs militaires sont insuffisants pour contrôler durablement les zones nettoyées, élément déterminant pour empêcher l'adversaire de s'y reconstituer ultérieurement.
Un succès dans la renégociation en cours de la dette extérieure devrait permettre à Alger d'ouvrir de nouveau des lignes de crédits pour accroître son équipement antiguérilla et ses capacités militaires. Quant aux islamistes, ils disposent toujours d'un potentiel humain facilement renouvelable, fondu dans la population, mobile, et capable de frapper l'adversaire par surprise. Dans ces conditions, à moins d'une issue politique, ce conflit très meurtrier peut durer plusieurs années.
Notes:
(1) Les effectifs de l'armée
algérienne étaient légèrement inférieurs
à 150 000 hommes en 1992: 107 000 dans l'armée de terre,
6 500 dans la marine, 12 000 dans l'armée de l'air et 23 000 dans
la gendarmerie.
(2) Ce dernier est alors ministre
de la défense et membre du Haut Comité d'Etat (HCE). C'est
un organisme collégial, comprenant cinq membres. Créé
au lendemain de la démission-déposition de M. Chadli Bendjedid,
il a exercé les attributions présidentielles jusqu'au 31
décembre 1993, terme du mandat.
UNE ÉLECTION SOUS HAUTE
SURVEILLANCE, 1995
Dynamique infernale en Algérie
ADDI LAHOUARI
M. Liamine Zéroual, actuel chef de l'État algérien, a annoncé sa candidature à l'élection présidentielle du 16 novembre prochain. En l'absence de tout concurrent crédible, il se succédera vraisemblablement à lui-même, ce qui confirmera la mainmise de l'armée. Alors que la violence s'intensifie, il y a peu de chances que ce scrutin marque une étape dans le retour à la paix. La poursuite du conflit inquiète tous les pays du pourtour méditerranéen, notamment la France, qui a été récemment secouée par une vague d'odieux attentats dont les auteurs n'ont toujours pas été identifiés.
Seule la réconciliation nationale pourra mettre fin à la tragédie algérienne. Si les tentatives de dialogue engagées entre le pouvoir d'une part et les islamistes de l'autre ont jusqu'à présent échoué, les contacts ne sont pas rompus, quand bien même les politiques des deux camps se heurtent au jusqu'au-boutisme de leurs militaires.
LES militaires qui, en janvier 1992, ont décidé d'annuler le second tour des élections législatives (1) remportées par le Front islamique du salut (FIS) n'avaient anticipé ni l'ampleur de la violence qui en résulterait ni la résistance déterminée des islamistes. Ils prévoyaient une agitation de rue de quelques mois, partant des mosquées, qui finirait par s'épuiser face à la répression et à la neutralisation des cadres les plus dangereux. Dans cette perspective, des "camps de sûreté" avaient été ouverts dans le sud du pays.
Pourtant, sur le terrain, la situation se détériora rapidement, échappant au contrôle des forces de sécurité. Les maquis s'étendaient tandis que se renforçait le terrorisme urbain particulièrement meurtrier pour les forces de l'ordre. Dans de nombreuses villes moyennes et villages, les policiers et les gendarmes se barricadaient de jour comme de nuit, tant étaient spectaculaires les coups de main des islamistes (2).
Néanmoins, en 1992 et 1993, les militaires restaient encore convaincus qu'ils pourraient éradiquer le terrorisme. Ils sous-estimaient trois facteurs: l'impopularité du régime et le soutien d'une partie de la population au FIS; l'impact de l'annulation des élections, qui a servi de détonateur à une volonté longtemps refoulée chez les islamistes de recourir aux armes; la solidarité familiale ou clanique ainsi que la révolte provoquées par l'ampleur d'une répression menée en dehors du cadre de la loi.
L'incapacité à rétablir la paix civile a incité les militaires à engager, durant l'hiver 1993-1994, un dialogue avec les partis. L'objectif était de proposer la formation d'un bloc de gouvernement dans lequel pourrait être présente toute formation politique - y compris le FIS -, à condition que le terrorisme soit condamné et combattu et que le chef de l'État soit désigné par l'armée. Celle-ci était prête à accepter que les islamistes contrôlent certains ministères, à l'exception de ceux considérés comme vitaux: la défense, l'intérieur et les affaires étrangères.
Le FIS a refusé cette offre car il voulait la réalité du pouvoir et a boycotté la Conférence nationale de consensus tenue à Alger les 25 et 26 janvier 1994. A l'issue de cette réunion, le général Liamine Zeroual a été nommé président, et son discours d'investiture promettait l'éradication du terrorisme, tout en laissant la porte ouverte au dialogue (3).
Après des mois de répression massive et de terrorisme implacable, une deuxième tentative de conciliation s'amorçait, à la fin de l'été 1994. Les dirigeants du FIS, MM. Abassi Madani et Ali Benhadj, étaient élargis et mis en résidence surveillée. Disposant du téléphone et d'un télécopieur, ils pouvaient prendre des contacts avec l'extérieur et recevoir des personnalités de leur parti, dont certaines venaient d'être libérées. Mais à la fin du mois d'octobre, les négociations étaient rompues et MM. Abassi Madani et Ali Benhadj étaient ramenés en prison. Dans un discours télévisé, le président Liamine Zeroual expliquait que les islamistes n'étaient pas favorables au retour de la paix civile, et que l'État était désormais décidé à les exterminer (4).
En juin 1995 la presse fit à nouveau état d'un accord imminent entre la présidence et la direction du FIS, à la suite de négociations secrètes menées dans la perspective de faire participer les islamistes à l'élection présidentielle prévue pour la fin de l'année. Mais comme les deux fois précédentes, un communiqué diffusé en juillet par la présidence annonça l'échec de ces négociations, l'imputant à l'intransigeance des islamistes.
Après deux années de répression (1992 et 1993) qui n'ont donné aucun résultat tangible, les militaires ont abandonné l'idée de neutraliser les islamistes, de les faire disparaître du champ politique; leur nouvel objectif a été de les domestiquer pour les associer au pouvoir. Ils savent que les islamistes rencontrent un écho certain dans une partie importante de la population et, compte tenu du déficit de légitimité de leur régime, ils ont besoin d'eux. D'où cet acharnement, apparemment contradictoire, à vouloir, d'une part, les intimider par une répression massive et, d'autre part, dialoguer avec eux pour trouver un compromis où la réalité du pouvoir demeurerait entre les mains des militaires. La stratégie est donc de les affaiblir militairement pour négocier en position de force.
A première vue, les discussions semblent définitivement rompues. Pourtant, rien n'est moins sûr. Quand des adversaires reconnaissent que ni l'un ni l'autre ne peut remporter une victoire militaire, ils doivent négocier une issue à la crise, quelle qu'ait été la durée de celle-ci. Déjà l'idée de dialogue représente un changement de l'état d'esprit des militaires qui, en 1992, proscrivaient le mot de leur vocabulaire et maintenaient qu'il n'y avait pas d'islamistes modérés. La majorité des journaux, s'alignant sur cette position, qualifiaient de traître toute personnalité appelant à reconnaître le FIS comme un courant politique avec lequel il convenait de chercher une solution. Face aux limites de la politique sécuritaire, qui a contribué à élargir le terrorisme au lieu de l'étouffer, de nombreux militaires se sont résignés à dialoguer avec l'aile politique du FIS qui accepterait d'exercer des fonctions gouvernementales avec la bienveillance de l'armée, qui resterait dépositaire de la souveraineté.
Malgré les échecs successifs, la dynamique du dialogue n'est pas enrayée, mais les deux camps qui s'affrontent ont des directions politiques fragiles et dépendantes de leurs troupes. D'un côté, en effet, la lutte antiterroriste sur le terrain échappe au président Liamine Zeroual, et ne s'inscrit pas dans une politique globale de retour à la paix civile. L'Algérie en est encore à la primauté du militaire sur le politique, principe hérité de la guerre de libération que reprennent les islamistes et dont elle n'arrive pas à se débarrasser.
Se soustrayant au contrôle des politiques, les militaires des deux camps définissent leur stratégie avec comme seule perspective la victoire. Le président Liamine Zeroual est mandaté par l'armée dans ses tentatives de négociation, mais elle lui trace une ligne rouge à ne pas dépasser. MM. Abassi Madani et Ali Benhadj, quant à eux, ne peuvent rien décider sans consulter les chefs des maquis. Les deux parties évitent de s'engager sur le véritable enjeu du conflit: le pouvoir. Les militaires se considèrent comme la seule source de celui-ci, et les islamistes cherchent à se substituer à eux comme dépositaires de la légitimité.
Pour les uns comme pour les autres, le pouvoir est un butin de guerre et non pas une institution publique. Pour les premiers, c'est un moyen de protection contre la vindicte populaire qui condamne leur incompétence et leur corruption; pour les seconds, c'est un instrument de purification idéologique et de moralisation des moeurs afin de promouvoir une identité culturelle et religieuse imaginaire et une société fraternelle et égalitaire mythique. En aucun cas, le pouvoir n'est conçu comme la propriété des citoyens; il n'est que cette faculté mystique obtenue par la force brute pour contraindre le peuple à se plier aux intérêts matériels des uns ou aux visions messianiques des autres. Étant un bien privé, il n'est pas question d'en négocier le fondement, encore moins son transfert.
Les conditions politiques d'une véritable négociation ne sont donc pas encore réunies. Le conflit algérien est mû par une dynamique qui pousse les adversaires à n'envisager que la victoire totale. Dans la logique de leurs intérêts, les militaires ont néanmoins fait des concessions: offrir des postes ministériels aux islamistes. Ces derniers refusent cependant cette collaboration sous prétexte que la répression a été d'une telle ampleur qu'il leur est impossible de participer à un gouvernement avec ceux qui les ont emprisonnés et torturés. Dès lors que le conflit a pour enjeu la survie des acteurs - et non une politique économique et sociale -, il prend une tournure sanguinaire et favorise une logique d'autodestruction qui ne peut s'arrêter qu'avec l'éradication de l'adversaire.
La force et la ruse régulent le champ politique et ne laissent aucune place au droit ni à la raison. Parler de droit et de raison, c'est faire le jeu de l'adversaire et c'est suffisant pour être identifié à lui. Règnent alors la force au service de la terreur ainsi que la ruse et le faux-semblant: les forces de l'ordre opèrent en se couvrant le visage, les islamistes, habillés en tenue réglementaire des forces de l'ordre, dressent de faux barrages... Et les rumeurs les plus folles courent sur les commanditaires des attentats les plus spectaculaires.
Pourtant, le retour à la paix civile, voire la relance de la démocratisation, ne serait pas impossible si toutes les forces politiques acceptaient d'adhérer à un pacte civique dans lequel seraient consignés des engagements à l'égard de l'alternance et de la liberté d'expression. Malgré l'extrémisme des islamistes, une telle entente est possible si son élaboration est transparente et si la population y est associée à travers la presse. Son élaboration se ferait en deux étapes. D'abord les partis politiques - y compris les islamistes - se mettraient d'accord sur son contenu et ses modalités pratiques d'application; ensuite, ces mêmes partis le proposeraient et le discuteraient avec les militaires qui se porteraient garants de son respect.
La vigueur de la réaction des militaires face à la plate-forme de Rome signée par toute l'opposition en janvier 1995 (5) atteste surtout leur hostilité à toute négociation qui ne se déroule pas à leurs conditions. L'armée ne cherche à être engagée ni par un pacte civique ni par des négociations. Elle souhaite un arrangement avec les islamistes à qui elle proposerait des compensations.
Cette transaction, si elle venait à se concrétiser, serait la pire solution pour l'Algérie, car elle reconduirait le même régime légitimé par les islamistes (6). L'opposition entre les deux camps n'est pas idéologique. L'armée ne défend pas la démocratie ou la laïcité; elle s'est constituée, du point de vue historique, comme source du pouvoir et entend le demeurer quoi qu'il en coûte. Les islamistes luttent pour se débarrasser des officiers supérieurs et les remplacer par leurs hommes, en reproduisant le même type de régime. Le régime peut encore tenir des années si la cohésion de l'armée se maintient et si l'aide occidentale se poursuit (d'où l'importance de la France dans le conflit); quant aux islamistes, ils trouveront toujours des volontaires pour les maquis et le terrorisme urbain.
Pourtant, aucun des deux protagonistes ne peut l'emporter militairement. Or plus le conflit dure, plus il y aura de morts et plus le désir de vengeance sera grand. La haine risque de marquer irrémédiablement le lien social et la culture politique. C'est ce qu'ont compris certains éléments des deux camps. La direction politique du FIS, en participant à la réunion de l'opposition et en signant la plate-forme de Rome, a perçu les risques de dérive. Les militaires, en avançant l'idée d'une élection présidentielle, prévue pour le 16 novembre 1995, pensent qu'un chef d'État légitimé serait susceptible d'impulser une dynamique acceptée par une majorité d'acteurs politiques. Trois scénarios sont envisageables. D'abord l'anéantissement des rebelles, ce qui renforcerait les militaires crédités d'avoir écarté le danger intégriste; mais c'est fort improbable compte tenu de l'implantation des islamistes. Deuxième cas de figure, l'effondrement de l'armée après de fortes dissensions au sein du groupe des officiers supérieurs; cette hypothèse n'est pas souhaitable car elle ouvrirait la voie à un autre régime de parti unique tirant sa légitimité de la défaite de son impopulaire adversaire. Enfin, scénario le moins mauvais, la relance de la démocratisation à laquelle prendraient part les islamistes et qu'ils ne peuvent refuser, comme l'a confirmé leur adhésion à la plate-forme de Rome.
Pour la première fois, le FIS a signé à Rome un document où il s'engageait à respecter l'alternance, où il déclarait qu'il y avait une issue politique à la crise et où il reconnaissait l'existence d'autres partis. C'est un engagement que les formations non religieuses avaient essayé d'obtenir de lui, sans succès, avant les élections législatives de décembre 1991.
Résistance de la société
LES islamistes tiendront-ils ces engagements? Cela dépendra de la capacité des autres partis à leur faire face idéologiquement et politiquement, et aussi de leur crédibilité auprès de l'électorat. Il est important pour l'avenir de l'Algérie que les islamistes ne conquièrent pas le pouvoir par la force des armes, ce qui leur donnerait une légitimité de vingt ans alors que s'ils y accèdent par une élection cette période serait réduite à cinq ans (7). Malgré les apparences, la société algérienne recèle de nombreuses ressources pour résister à un projet politique religieux, mais elle semble refuser de les mettre au service des militaires.
La plate-forme de Rome est susceptible de fournir la solution à la crise violente et de constituer une base de relance de la démocratisation, si l'armée l'accepte en tant que document liant les partis politiques et définissant les règles d'accession au pouvoir. La réaction hostile des autorités s'explique d'abord par le fait qu'elles ont toujours tenu le FIS pour responsable de l'échec du dialogue. En participant à des négociations, ce dernier contredit cette image devant l'opinion nationale et internationale. Par ailleurs, le haut commandement voudrait trouver un compromis avec les islamistes sans y associer les autres forces politiques, considérant le FIS comme sa "chose privée", comme un fils rebelle qui finira par se soumettre à l'autorité.
Cela dit, la plate-forme de Rome manque de réalisme en demandant la création d'une commission d'enquête sur les assassinats. C'est un point délicat susceptible de bloquer le retour à la paix civile parce qu'il suppose que les auteurs des assassinats des deux côtés soient identifiés et jugés. Cela n'est pas possible. Sur le désir légitime de justice doit prévaloir le désir de paix. Il ne s'agit pas de venger ceux qui sont morts mais de sauver la vie de ceux qui sont encore vivants.
D'un autre côté, la volonté du pouvoir d'organiser une élection présidentielle le 16 novembre 1995 est un signe qu'il cherche une solution à la crise. Grâce à ce scrutin, les militaires veulent obtenir une légitimité électorale devant l'opinion nationale et internationale, et se donner une garantie constitutionnelle en cas de négociations avec les islamistes. Un président élu, cautionné par l'armée, préserverait les dirigeants en cas de transition lente vers un nouveau régime. Cette sortie de crise n'est cependant crédible que si les principaux partis politiques acceptent ce scénario, ce qui n'est pas le cas.
En outre, les militaires ne semblent pas avoir réuni les conditions minimales de sécurité: dans un climat de violence, les candidats ne pourront pas organiser leurs campagnes et discuter leurs programmes, la presse ne sera pas en mesure de débattre, les partis politiques ne pourront pas réunir leurs adhérents dans des meetings, les scrutateurs ne contrôleront pas les urnes, etc. De plus, des menaces pèseront sur ceux qui seraient tentés d'aller voter (8). Dans ces conditions, le taux d'abstention risque d'être trop élevé pour que l'élection ait une crédibilité quelconque. Le candidat déclaré élu serait celui de l'administration et, de ce fait, le même régime se reproduirait sans aucun changement.
La démocratisation inaugurée par la Constitution du 23 février 1989 a dérapé parce que, d'une part, le pouvoir souverain n'a été à aucun moment conçu comme une institution publique appartenant à l'électorat, et d'autre part, parce que les élections législatives de décembre 1991 n'avaient pas été précédées par un contrat civique dans lequel les forces politiques aspirant au pouvoir se seraient engagées publiquement à respecter l'alternance et à ne pas menacer l'intégrité physique des anciens dirigeants et des officiers de l'armée. Toutes les transitions démocratiques, notamment en Amérique latine, ont connu un tel pacte qui garantit la vie et l'honneur du personnel dirigeant (9).
La démocratie, c'est la circulation - réglée par le peuple - des élites à la tête de l'État, ce qui suppose que pour tous les compétiteurs le pouvoir n'est pas un bien privé. Si l'élite en place se sent menacée physiquement par une alternance, elle bloquera la transition. Il faut espérer que les protagonistes finiront par faire preuve de maturité, s'apercevant qu'en politique tout est négociable, quand il s'agit d'épargner aux citoyens les affres d'un terrorisme sanguinaire et d'une répression relevant plus de la loi du talion que de la loi tout court.
Notes:
(1) Cf. Lahouari Addi, "Algérie:
le dérapage", Le Monde diplomatique, février 1992.
(2) Lire les articles de Florence
Beaugé et de Lyes Si Zoubir dans Le Monde diplomatique, respectivement
de mars 1993 et de mai 1994.
(3) Cf. El Watan, 2 mars 1994.
(4) Discours de M. Liamine Zeroual
à l'occasion de la fête du 1er novembre 1994 reproduit dans
El Watan, 2 novembre 1994.
(5) Cf. le texte du document dit
de Rome in Le Monde diplomatique, mars 1995. Lire également, Ignacio
Ramonet, "Pacte pour l'Algérie", Le Monde diplomatique, février
1995.
(6) Cette hypothèse est avancée
par Rémy Leveau, Le Sabre et le turban, Boulin, Paris, 1993.
(7) A ce sujet, lire Lahouari Addi,
L'Algérie et la démocratie. Pouvoir et crise du politique
dans l'Algérie contemporaine, La Découverte, Paris, 1994.
(8) Des rumeurs circulent dans les
quartiers populaires selon lesquelles les islamistes menacent de représailles
toute personne qui se rendra aux urnes. Cf. José Garçon,
"Les Algériens appelés aux urnes dans la terreur", Libération,
11 septembre 1995.
(9) Cf. Guillermo O'Donnel et Philippe
C. Schmitter, Transitions from Authoritarian Rule: Tentative Conclusions
about Uncertain Democracies, John Hopkins University Press, Baltimore,
1986.
Source :
Le Monde Diplomatique, 1987-1997

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier