Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE INTERNATIONALE

ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE (Monde diplomatique)

LA RÉVOLTE D'UNE GÉNÉRATION SACRIFIÉE, 1988
L'Algérie sous le choc

RAMONET IGNACIOI

Si odieusement réprimées, les émeutes d'octobre en Algérie étaient prévisibles. En raison de la baisse de la rente pétrolière, les autorités - comme dans beaucoup de pays du tiers-monde - ont dû modifier le modèle de développement et favoriser l'expansion du secteur privé. Dans une société bloquée, contrôlée par un parti unique, de nouvelles inégalités sont alors apparues qui, s'ajoutant aux pénuries chroniques et à la montée de la corruption, ont provoqué la révolte d'une génération sacrifiée.

C'est ce qui se produit d'ordinaire lorsqu'une modification des structures économiques n'est pas accompagnée de réformes politiques. Pour avoir ignoré cette loi, les autorités doivent maintenant affronter le réveil de la société civile. Les citoyens multiplient les revendications et réclament désormais, dans l'ensemble du Maghreb, l'instauration d'authentiques démocraties.

"A qui profitent ces émeutes?", a demandé le président Chadli Benjedid lors de son intervention télévisée du 10 octobre dernier. La réponse définitive à cette question ne sera connue qu'après le sixième congrès du Front de libération nationale (FLN, parti unique), au début de décembre prochain.

S'il porte l'entière responsabilité politique et morale de la sanglante répression contre les jeunes contestataires, le gouvernement algérien peut-il être accusé d'avoir provoqué la chute des cours du pétrole et la baisse du dollar, principales causes économiques des émeutes?

Les tensions sociales étaient très vives depuis plusieurs années, et les troubles récents tout à fait prévisibles (1). Un baril de pétrole valait 40 dollars en 1979; il en vaut 12 aujourd'hui. En trois ans, les revenus des hydrocarbures ont diminué de 5 milliards de dollars et les ressources de l'Etat de 40 %. Le pays se retrouve pour ainsi dire ruiné (en juillet dernier les réserves en devises s'élevaient à seulement 1,06 milliard de dollars). Comment répondre aux multiples réclamations de la population? Dans les mêmes conditions, d'autres Etats - comme le Nigéria et, plus récemment, le Mexique - ont aussi connu de violentes secousses sociales. Demain, le Venezuela et l'Indonésie, qui vivent du pétrole, les connaîtront sans doute à leur tour.

Cet appauvrissement soudain contraint l'Algérie à revoir son modèle de développement et la conduira probablement à modifier son mode d'organisation politique.

Après sa longue guerre contre la France, l'Algérie avait voulu proposer au tiers-monde son modèle de développement fondé sur la non-dépendance et sur une économie autocentrée. Grâce à la rente pétrolière, elle entreprit dès 1962 une industrialisation très volontariste et une réforme agraire de grande ampleur; encouragea la croissance démographique afin, certes, de compenser l'excès de mortalité de la période coloniale, mais aussi en raison de rivalités régionales, en particulier avec le Maroc. Le jeune Etat, de vocation laïque, fit preuve du même volontarisme dans la sphère culturelle. Négligeant la réalité kabyle, il entreprit d'arabiser la population à marche forcée, sans islamiser. Pendant vingt ans, ce fut une ruche, partout des chantiers, des grands travaux qui assuraient le plein emploi. La scolarisation fut massive et générale.

Longtemps, ce modèle de "socialisme à l'algérienne" fut envié par les citoyens des deux Etats voisins. Surtout par les plus humbles, victimes d'un régime semi-féodal au Maroc et brimés par le paternalisme bourguibiste en Tunisie. L'Algérie se voulait la "Prune du Maghreb" et aspirait tout naturellement, en raison de sa richesse et de sa puissance, à prendre la tête du futur Maghreb uni.

A l'époque, le pouvoir algérien apparaît comme le seul, dans la région, qui soit une émanation du peuple. Face à la monarchie marocaine, fondée sur la tradition du maghzen, sur l'alliance des grandes familles caïdales et sur l'oppression séculaire du fellah, et face à la Tunisie, où le néo-Destour, parti de la moyenne bourgeoisie citadine, accapare le pouvoir et limite les espoirs de la paysannerie et des ouvriers, l'Algérie affirme que "le peuple est au pouvoir". Ce n'est pas seulement un slogan, et les prolétaires des grandes villes marocaines et tunisiennes en sont persuadés.

Les ambitions régionales de l'Algérie, proclamées ouvertement par le colonel Houari Boumediène, et l'effet d'attraction qu'exerce son régime sur les masses maghrébines vont pousser ses deux voisins à prendre des distances. La monarchie marocaine va chercher à étendre son territoire aux dépens d'abord de la Mauritanie (sans succès), puis du Sahara occidental (annexé en 1975). De son côté, la Tunisie noue des alliances à sa frontière orientale (union tuniso-libyenne en 1974). A l'intérieur, les syndicats et les partis de gauche (cf. affaire Ben Barka), soupçonnés de faire le jeu de l'Algérie ou de la Libye, seront systématiquement persécutés. Aussi bien le Maroc que la Tunisie se rapprocheront, en outre, des Etats-Unis et du camp occidental. L'édification d'un "Etat socialiste" en Algérie renvoie la construction du Maghreb aux calendes grecques (2). A moins que les régimes marocain et tunisien ne soient, ainsi qu'on l'espère à Alger, balayés par les révoltes populaires qui s'y succèdent - en particulier les "émeutes de la faim" en 1981 et 1984 - et qui révèlent, par contraste, la pacification sociale existant en Algérie.

Le libéralisme contre les "acquis de la révolution"

APRÈS la mort de Houari Boumediène, en décembre 1978, le régime algérien va connaître une grave crise du pouvoir, qui, aujourd'hui, dix ans après, n'est pas entièrement dénouée. Deux clans s'affrontent alors pour la succession à la direction de l'Etat; d'une part, autour de M. Bouteflika, les partisans d'une réforme économique laissant plus de place au marché, à l'initiative privée et à la production agricole individuelle; de l'autre, autour de M. Yahiaoui, les partisans du renforcement de l'"option socialiste" et de la défense des "acquis de la révolution". Aucun des deux clans n'étant en mesure de l'emporter, l'armée se trouve en position d'arbitrage, et elle propose - pour une période que l'on pense être de transition - l'officier le plus ancien dans le grade le plus élevé. Le sort porte ainsi aux fonctions de chef de l'Etat le colonel Chadli Bendjedid (3).

Très vite le nouveau président va être confronté à des problèmes majeurs, en premier lieu d'ordre économique. En effet, la période des vaches grasses se termine et l'ère tant redoutée de l'après-pétrole arrive plus tôt que prévu. Le pays n'est pas prêt, qui a planifié sur le long terme son développement économique en fonction d'un pétrole cher. Alger a tout misé sur l'industrie lourde - sidérurgie, installations pétrolières et gazières, cimenteries, constructions mécaniques... Tout a été, bien entendu, acheté à l'étranger, le plus souvent à crédit. Le fonctionnement et la maintenance de ces usines dépendent de l'importation permanente de pièces de rechange et d'équipements.

Le soudain appauvrissement surprend l'Algérie en plein élan de développement. Tous les feux se mettent simultanément à clignoter. La baisse des revenus pétroliers impose de réduire de manière draconienne les importations. Sans pièces de rechange, de nombreuses usines tournent alors au ralenti, d'autres restent inachevées, des centaines de projets sont abandonnés. Les sources d'emploi se tarissent alors même que les nombreuses universités - orgueil du régime - déversent chaque année des dizaines de milliers de cadres, diplômés, compétents, qui vont devoir se contenter - dans le meilleur des cas - d'emplois de fortune. Le malaise social commence. Le pays doit recourir aux importations pour 80 % de ses besoins alimentaires et, contrairement au Maroc et à la Tunisie (4), a négligé de développer son agriculture. "L'Algérie de 1988 ne produit pas plus - et parfois moins - d'aliments que celle de 1962", constate René Dumont (5).

Là aussi, la limitation des importations va entraîner de graves conséquences les pénuries de produits courants (viande, huile, sucre, tomates, semoule, oeufs...) déjà fréquentes deviennent chroniques. Un réseau d'intermédiaires - abhorrés par la population - se développe et entretient parfois artificiellement, la pénurie. Le marché noir, la débrouille, la corruption, le détournement de biens de l'Etat, se généralisent. La société se bloque et le mécontement se répand. Les émigrés algériens en Europe cessent d'envoyer leur épargne par le canal des banques, se livrent à un troc massif qui fait perdre à l'Etat environ 2 milliards de dollars par an (6).

L'heure de l'austérité

A cela s'ajoutent les obligations financières à l'égard des créanciers. (Le président Chadli a encore rappelé, dans son discours du 20 septembre dernier: "Notre objectif est de rembourser les dettes contractées ces dernières années.") Elles s'élèvent à 20,7 milliards de dollars. Et leur remboursement a coûté au pays, ces deux dernières années, 5,2 milliards de dollars. Les autorités ont imposé une politique d'ajustement structurel aussi sévère que celle qu'exige le Fonds monétaire international (FMI).

Les salaires ont été bloqués et les subventions aux produits de première nécessité réduites. Le président Chadli, qui était populaire à son arrivée au pouvoir, en 1979, avec son slogan "Pour une vie meilleure!" devient l'homme de l'austérité. Sa cote baisse à mesure que la mal-vie se répand et que le mécontentement se généralise.

Alors que, dès 1985, la révolte gronde, le pouvoir se contente de piloter à vue et ne parvient pas à prévenir tous les dangers. Il n'évite pas, entre autres, la grave révolte des étudiants et des lycéens de Constantine en novembre 1986 (7).

Dans ce contexte, le président Chadli doit tenir compte de son opposition interne, représentée par l'aile gauche du FLN et par une partie de l'armée, restées fidèles au boumediénisme. Il est contraint d'adopter une voie médiane et d'introduire, à doses homéopathiques, des réformes qui encouragent l'initiative privée, cassent les grandes sociétés nationales, érodent la bureaucratie et restituent la terre aux fermiers. Il crée de nouvelles willayas (préfectures) qu'il confie à de jeunes cadres compétents avec mission de dynamiser la politique régionale, d'attirer les investissements afin de favoriser l'essor de pôles de développement autonomes en laissant une large part au secteur privé.

En politique étrangère, Alger abandonne peu à peu sa "diplomatie de grande puissance", atténue son soutien au Front Polisario et, à petits pas, renoue avec le Maroc.

Officiellement, cette "perestroïka" chadlienne n'ose pas dire son nom. Le conflit interne, dans la sphère gouvernementale, se poursuit. Le président, entouré du noyau dur des réformistes - le général Lardi Belkbeir, le ministre de l'intérieur El Hadi Khediri et le ministre de l'information Bachir Rouis, - critique, dans chacun de ses discours, l'étatisme, la planification bureaucratique, la faible productivité, l'incompétence... Mais ne crève pas l'abcès au sein même du pouvoir. Et son attentisme - dix ans! - devient périlleux. Car le temps joue désormais contre lui: et ses adversaires politiques peuvent utiliser le mécontentement général. C'est dans ce contexte - à la veille du congrès décisif de décembre prochain, qui doit désigner le candidat officiel à l'élection présidentielle de 1989 - que se produisent les événements et les émeutes d'octobre.

Dans un important discours prononcé le 20 septembre le président déclenche l'offensive. Il analyse en détail l'atmosphère du pays, dénonce, une fois encore, les spéculateurs, les nouveaux riches, les incompétents de tout poil et jusqu'à la communauté algérienne à l'étranger. Mais il vise plus concrètement une partie de l'appareil d'Etat. Certains cadres du parti sont clairement visés, "incapables de s'adapter à la nouvelle situation [alors qu'ils] exercent au sommet, au sein d'institutions du parti et du gouvernement". Enfin il lance un net avertissement: "Ceux qui ne peuvent suivre doivent choisir: se démettre ou bien ils seront écartés (8)."

Cette menace s'adresse à l'aile gauche du FLN. Et celle-ci va immédiatement riposter par la voix de l'Union générale des travailleurs algériens (UGTA): "Les travailleurs algériens n'accepteront jamais une quelconque atteinte aux acquis de notre révolution socialiste, ni à l'indépendance politique et économique du pays (9)."

Jugeant l'atmosphère propice, l'UGTA déclenche, fin septembre, une première grève d'envergure à Rouïba, à 30 kilomètres d'Alger; les huit mille ouvriers d'une usine de camions réclament la fin du blocage des salaires. Immédiatement, d'autres usines - à Arzew, Annaba, El-Hadjar - reprennent ce mot d'ordre forcément mobilisateur. Les employés des postes se joignent très vite au mouvement, ainsi que les cheminots, et tout laisse penser que le pays se dirige vers une grève générale pour la première fois depuis l'indépendance. Le syndicat unique du parti au pouvoir soutient le mouvement.

Dans un contexte social explosif, cette mobilisation ouvrière apparaît comme un véritable coup de force contre le président Chadli, qui est également secrétaire général du FLN.

C'est alors que, le 4 octobre, surviennent les émeutes d'Alger; elles vont embraser le pays. Beaucoup d'observateurs ont noté (10) que les forces de police et les compagnies antiémeutes (aux ordres du ministre de l'intérieur, M. Khediri, très proche du président) n'ont pas été opposées aux casseurs; que ceux-ci s'en sont pris tout particulièrement aux représentations du parti; et enfin que l'ordre a été rétabli - de l'atroce manière que l'on sait - par l'armée. C'est celle-ci qui s'est sali les mains et qui - surtout depuis les révélations sur les tortures infligées aux manifestants - a perdu dans cet odieux événement une grande partie du prestige acquis durant la guerre d'indépendance.

Les syndicats et le parti - qui ont joué aux apprentis sorciers - et l'armée sortent de cet épisode très affaiblis politiquement, et avec une image ruinée aux yeux des citoyens.

Fruit des circonstances ou résultat de calculs machiavéliques, cette nouvelle situation favorise en revanche le président Chadli et son équipe.

Mais tout n'est pas joué, il s'en faut de beaucoup. Même si les écueils du prochain congrès - qui aura lieu dans la foulée du succès du référendum du 3 novembre - et de la prochaine élection présidentielle (dont le candidat probable serait M. Khediri) sont surmontés, la prochaine équipe au pouvoir sera confrontée à un colossal problème politique.

"Comment passe-t-on à une économie de marché?"

LE modèle de développement choisi par l'Algérie a échoué. Comme ont également échoué les modèles libéraux adoptés par la Tunisie et par le Maroc, pays soutenus à bout de bras par les organismes financiers internationaux et régulièrement secoués par des émeutes populaires, elles aussi étouffées dans le sang. Le coup d'Etat du général Ben Ali, en novembre 1987, témoigne de cet échec en Tunisie où l'on s'efforce de démocratiser la vie politique sans remettre en cause les choix en faveur du libéralisme économique.

L'Algérie, comme d'autres pays du tiers-monde, avait choisi, pour se développer, de s'équiper en industrie lourde et de créer une importante classe ouvrière sous la direction d'un parti unique, structuré de manière léniniste.

Ce mode d'industrialisation fort coûteux est en crise en raison de la baisse de la rente pétrolière. Mais pas seulement. A cause des grandes mutations technologiques, un tel projet n'est plus aujourd'hui un facteur de modernisation. Ce serait même le contraire.

L'Algérie, lourdement endettée, doit se résoudre à une restructuration industrielle alors même que son industrialisation n'est pas achevée. Et cela sans perdre de temps, car tout retard aggrave la nouvelle dépendance à l'égard des grands pôles modernisateurs et fournisseurs d'équipements informatiques et électroniques.

Mais personne ne sait aujourd'hui démonter un système socialiste d'économie planifiée en peu de temps. Détecter les erreurs ne sert pas à grand-chose. C'est tout le sens du pari de M. Gorbatchev en Union soviétique. Comment éviter l'explosion du corps social tout en enclenchant des réformes, par ailleurs vivement souhaitées? Comme le dit M. Claude Cheysson: "Comment passe-t-on à une économie de marché alors qu'on n'a personne pour le faire, personne qui sache ce que veulent dire les mots que l'on prononce et alors que les structures de l'économie d'Etat sont maintenues? Par où commence-t-on? Comment évite-t-on que tout ne se bloque pendant qu'on commence? (11)."

Tels sont quelques-uns des défis qu'affrontent les autorités algériennes, et le cas de la Pologne est là pour montrer à quel point ces problèmes sont difficiles à résoudre. Voilà, en effet, un régime, celui du général Jaruzelski, confronté au mécontement d'une population qui souhaite, comme en Algérie, des réformes politiques et économiques radicales. Ces réformes sont réclamées, avec une particulière vivacité, par les mineurs de Silésie, les sidérurgistes de Cracovie et les ouvriers des chantiers navals de Gdansk. Mais toute modernisation industrielle aujourd'hui, en Pologne comme ailleurs, condamne, en grande partie, les mines de charbon, la sidérurgie et les chantiers navals; et, en tout cas, remet en cause les méthodes de travail. La modernisation et la réforme économique supposeraient le licenciement de dizaines de milliers de travailleurs de ces secteurs - comme cela s'est produit, au début des années 80, en France, en Belgique, au Royaume-Uni et en Espagne. Les travailleurs qui exigent ces réformes accepteraient-ils les conséquences de celles-ci? Telle est l'équation polonaise; telle est aussi la quadrature du cercle que devront résoudre demain M. Gorbatchev comme le prochain président algérien. Et cela ne se fera sans doute pas - voir la Yougoslavie aujourd'hui - sans convulsions et sans violence.

L'essor des "industries démocratisantes"

D'AUTRE part, cet effort de modernisation condamne aussi, politiquement, le système de parti unique. Aucune modernisation, aucun développement, n'est plus concevable sans le recours massif aux industries de la communication. Elles irriguent tout le circuit de production et de distribution et sont à l'origine de l'explosion des services. Or, de même que la sidérurgie était considérée naguère comme une "industrie industrialisante", le secteur de la communication apparaît aujourd'hui comme une "industrie démocratisante". Elle ne peut s'épanouir dans un contexte de censures ou dans un univers du secret.

C'est pourquoi aussi, en Union soviétique, la modernisation de l'économie, la "perestroïka", s'accompagne de la transparence, de la "glasnost"; l'une peut difficilement aller sans l'autre. C'est aussi pourquoi la modernisation industrielle s'accompagne d'une avancée de la démocratie dans des régimes autoritaires, aussi bien en Corée du Sud qu'au Mexique et même au Chili. L'Algérie est à son tour atteinte par ce phénomène.

Et l'essor de la communication, l'avancée de la démocratie, mettent soudain à jour de très vieux problèmes, enfouis, occultés; surtout ceux liés à la culture et à l'identité nationales, et favorisent de la sorte - comme dans le Caucase, les républiques baltes ou en Yougoslavie - la renaissance des nationalismes et le réveil des minorités ethniques. Le malaise économique et le choc de la crise deviennent un terreau fertile pour toutes les colères et toutes les revendications culturelles. Là encore, les problèmes de l'Algérie - comme ceux du Maghreb - restent à venir, car les questions kabyle et berbère n'ont jamais été résolues; et le nouveau contexte ne peut que favoriser les contestations.

D'autant que les perspectives du marché unique et l'accélération de la modernisation en Europe conduisent le Maghreb à resserrer ses liens avec la CEE en particulier, à multiplier les échanges avec le Sud de la Communauté (Portugal, Espagne, France et Italie) (12).

Les jeunes générations maghrébines, et notamment, les centaines de milliers de cadres, de techniciens, d'ingénieurs, d'artistes et d'intellectuels, souvent de très haut niveau et de compétence internationale, supportent de moins en moins les méthodes archaïques des gouvernements: la langue de bois du parti au pouvoir en Algérie; l'arbitraire du monarque au Maroc (13) et les violations systématiques des droits de l'homme dans toute la région. Ils estiment que le temps du bâton, cette tradition coloniale, doit s'achever. Pour pouvoir affronter enfin, avec intelligence et responsabilité, les problèmes concrets de l'indispensable construction d'un Maghreb uni.

Notes:
(1) Lire: Ignacio Ramonet, "Vents de réforme en Algérie", le Monde diplomatique, octobre 1986.
(2) Cf. Sophie Bessis, "le Grand Maghreb sur le chemin des retrouvailles", le Monde diplomatique, septembre 1988.
(3) Pour une analyse plus détaillée de cette période, lire "Vent de réforme en Algérie", op. cit.
(4) La Tunisie importe 50 % de sa consommation de céréales. Il y a vingt ans, elle couvrait tous ses besoins.
(5) René Dumont, "Demain le tiers monde", Politis, 21 octobre 1988.
(6) A titre de comparaison, la communauté portugaise en France (équivalente en importance à l'algérienne) avait officiellement transféré en 1982 à son pays d'origine 7,326 milliards de francs; tandis que la même année les Algériens n'envoyaient chez eux que 63 millions de francs! (Actualité de l'émigration, Paris, 5 octobre 1988).
(7) Cf. Karim Chergui, "La révolte des jeunes à Constantine", Hérodote, Paris, avril 1987.
(8) "Discours du président Chadli" (texte intégral). Actualité de l'émigration, op. cit.
(9) Révolution, Paris, 14 octobre 1988.
(10) Lire en particulier: le Monde, 15 octobre 1988; l'Evénement du jeudi, 20 octobre 1988; et Politis, 21 octobre 1988.
(11) Le Monde, 19 octobre 1988.
(12) Cf. Fathallah Oualalou, "Le Maghreb et l'Europe", l'Evénement européen, n° 2, Paris, juin 1988.
(13) Cf. Remy Leveau, "Stabilité du pouvoir monarchique et financement de la dette", Maghreb-Machrek, n° 118, la Documentation française, Paris, octobre 1987.
 

LES RISQUES DE LA SOCIÉTÉ A DEUX VITESSES, 1989
Fin du populisme en Algérie

DJEGHLOUL ABDELKADER

LE projet socialiste de la révolution algérienne a viré au populisme, voici que les inégalités éclatent au grand jour. Certes, les émeutes d'octobre 1988 ont conforté la volonté d'ouverture économique; mais la réforme du système politique se heurte à de persistants blocages. Réélu pour cinq ans à la tête du pays, le président Chadli doit faire vite. Car on ne peut sans risques libéraliser l'économie sans faire droit à une exigence de démocratie qui mobilise les secteurs les plus divers de la société.

Les émeutes d'octobre dernier en Algérie peuvent être présentées, en partie, comme la continuation des "bouffées" de colère qui se sont exprimées à intervalles réguliers dans les grandes villes depuis le début de la décennie: à Tizi-Ouzou en 1980, à Oran en 1982, à Constantine en 1986, notamment. Les récents événements ne survenaient pas comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Toutefois, ils se différencient des autres sursauts en ce sens que, d'une part, ils touchent fortement, pour la première fois, le lieu symbolique du pouvoir politique: la capitale, Alger, et, d'autre part, connaissent une extension inédite. Cette fois, de nombreuses villes ont en effet été gagnées par l'effervescence.

Le mercredi 5 octobre, les émeutiers n'étaient guère plus de 2 000 à Alger. A aucun moment ils ne seront plus de 5 000... dans une ville de plus de 2 millions d'habitants. Seules les deux manifestations de masse - pacifiques au demeurant - organisées à l'initiative des mosquées, le vendredi 7 et le lundi 10 octobre, regrouperont de 20 000 à 30 000 personnes. Certes, les émeutes s'étendirent rapidement à une dizaine de villes, mais l'Est algérien (à l'exception d'Annaba et de Skikda) et la Kabylie, qui sont les régions les plus densément peuplées, restèrent calmes.

Dans ces conditions, parler de "soulèvement populaire" ou d'"insurrection générale" relève de la mystification, volontaire ou pas, et masque l'aspect réellement exceptionnel de l'"octobre noir": la disproportion entre la violence de la répression et le caractère somme toute limité des émeutes. Là réside la principale différence avec le passé: à Tizi-Ouzou, à Oran, à Constantine, face à des dizaines de milliers de manifestants très jeunes et souvent violents, la répression s'était exercée de manière mesurée et sélective, évitant dans la plupart des cas de tuer des manifestants.

Paradoxalement, et malgré l'expérience acquise, c'est une attitude radicalement différente qui a prévalu en octobre 1988. De manière étrange, les forces anti-émeutes de la police ne sont pas intervenues avec leurs moyens classiques contre les petits groupes d'émeutiers qui, le mercredi 5, ont mis à sac le centre d'Alger. Le lendemain, à midi, on passait d'un extrême à l'autre. L'état de siège était proclamé. Des unités de l'armée prenaient position dans les rues d'Alger. Au laxisme et au laisser-faire de la police allait succéder un déferlement de violence qui créa un véritable état de choc dans l'opinion publique internationale et, surtout, dans la population algérienne.

Plus de deux mois après la semaine sanglante, la "boîte noire" n'a toujours pas révélé ses secrets. Ni le congrès du parti du FLN qui, certes, a déploré les victimes, ni le rapport de la Ligue des droits de l'homme qui a pourtant le mérite d'avoir fait publiquement le point sur les multiples violations des droits de l'homme (arrestations arbitraires, tortures, enlèvements) n'ont permis de mettre en lumière les déterminations du mortel engrenage pas plus que les responsabilités politiques et militaires dans l'emballement de la violence.

Une société fortement inégalitaire

EN Algérie, on l'a souvent dit depuis lors, plus rien ne sera comme avant. Quelles que soient les troublantes et persistantes incertitudes quant au déroulement des "événements", il est clair que l'ampleur meurtrière de la répression a tué le consensus fondé sur l'identification du parti-Etat avec la société. Devant de tels événements, on ne peut se contenter de parler de dysfonctionnement des institutions, car il s'est produit en fait une dérégulation globale du système social et politique mis en place depuis l'indépendance.

Pendant deux décennies, le pouvoir politique avait pu jouir d'une triple légitimité: légitimité historique, en tant qu'héritier du Front de libération nationale et de l'Armée de libération nationale (FLN-ALN) qui avaient conduit la guerre d'indépendance. Légitimité développementiste: l'"Etat-démiurge", par le biais de l'investissement et de la consommation des rentes pétrolière et gazière, avait pu industrialiser, scolariser, urbaniser la société rapidement et massivement. Légitimité indépendantiste, enfin: par son rôle actif dans la lutte pour un nouvel ordre international, par sa volonté d'autonomiser la société algérienne, le pouvoir politique pouvait capitaliser la fierté nationale fraîchement et durement acquise par tout le peuple.

Les années 80 sont marquées par l'érosion progressive de cette triple légitimité. Pour les deux tiers de la population - nés après 1962 - la guerre de libération continue certes à être l'objet de respect et d'admiration, elle n'est cependant plus source de légitimité. D'autre part, les nouvelles couches sociales bénéficiaires du développement souhaitent avoir les moyens de s'exprimer, sur les plans culturel et politique; tandis que montent, toujours plus nombreuses, les cohortes des exclus.

Pour des raisons opposées, ni les "bahis" ni les "tchi-tchi" ne se reconnaissent dans l'idéologie populiste et dans le paternalisme autoritaire du FLN, qui ont atteint leurs limites historiques. Même la légitimité indépendantiste s'est effondrée au cours des dernières années. Parce que la dépendance alimentaire, financière et technologique s'est accrue, il devient manifeste que la volonté d'autonomiser la société algérienne a largement échoué. La baisse drastique du prix des hydrocarbures, en 1986, a accéléré les difficultés de l'économie; mais elle a surtout joué un rôle de révélateur de la crise du développement algérien.

Les différentes composantes de la société se reconnaissent de moins en moins dans le système d'organisation verticale et monolithique de l'Etat-parti, tandis que ce dernier ne reconnaît plus une société dont il a conduit les mutations mais qui ne correspond plus au modèle égalitariste initial. Au mythe d'une société homogène, égalitaire et intégratrice, s'est substituée la réalité d'une société différenciée, fortement inégalitaire où d'importantes fractions de la jeunesse (1) sont marginalisées. Le contrat social allait en s'effritant, pour lui le glas a sonné en octobre.

Dans un premier temps, ce choc va permettre une franche libération de l'expression qui d'ailleurs s'était amorcée plusieurs années auparavant, du moins dans certains secteurs de la société.

Les étudiants s'étaient déjà organisés en coordination autonome de l'Union nationale de la jeunesse algérienne (UNJA) au cours de la grande grève universitaire de 1987. Les journalistes avaient constitué un embryon de syndicat indépendant dès le début de 1988. Plus ancien, le mouvement culturel berbère, quoique durement réprimé, avait maintenu depuis 1980 une activité plus ou moins informelle, au moins en Kabylie et à Alger, ainsi que dans la communauté algérienne en France. Sur un plan plus directement politique, le Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS, communiste), dont la position de soutien critique a souvent confiné à l'opposition, a conservé une influence non négligeable dans les milieux ouvriers et intellectuels, y compris dans les structures syndicales officielles. De manière plus souterraine encore, la montée en puissance d'un courant islamiste, peu structuré il est vrai, est un phénomène marquant de ces dernières années.

Face à ces frémissements, les autorités ont eu deux attitudes: elles ont renforcé le monopole du pouvoir du FLN, en particulier grâce à l'adoption de l'article 120 réservant aux seuls membres du parti les fonctions de responsabilité dans les organisations de masse; mais elles ont aussi encouragé une certaine ouverture en acceptant la création d'"espaces de liberté" selon le mot de M. El Hadi Khediri, ancien ministre de l'intérieur.

C'est ainsi qu'après le refus de reconnaître deux ligues des droits de l'homme présidées respectivement par Mes Ali-Yahia et Menouar, une troisième ligue, proche de certains responsables politiques, mais indépendante du FLN, présidée par M. Brahimi, a été agréée en avril 1987 (2). En juillet de la même année, une loi fut votée par l'Assemblée populaire nationale (APN) libéralisant en profondeur le régime des associations, à l'initiative du ministre de l'intérieur. Le monopole du FLN sur la vie publique n'était donc pas seulement contesté par les différentes composantes de la société algérienne, il était aussi battu en brèche à l'intérieur même du pouvoir politique dont il était pourtant censé représenter l'unité...

La violence d'octobre dernier ne peut se comprendre que si l'on tient compte de la totalité des contradictions internes et externes au pouvoir politique. L'ouverture et l'explosion de la parole de l'après-octobre, aussi. Le projet de réformes politiques présenté par le président Chadli le 23 octobre dernier (dont certains thèmes étaient présents, en négatif, dans son important discours du 19 septembre) met en cause le monopole du parti en retenant trois principes: séparation de l'Etat et du FLN qui, dans la foulée, perd son appellation de "parti" pour reprendre simplement le nom de "front"; liberté de candidature aux élections municipales et législatives; et indépendance de ce qu'il est convenu d'appeler les "organisations de masse".

Ces trois ruptures introduisent l'Algérie dans un nouvel espace politique. Elles n'ont pas cependant une importance équivalente. Dans l'immédiat, la séparation de l'Etat et du FLN reste une abstraction. Le président de la République demeure le président du FLN et M. Chadli a été désigné comme candidat unique à l'élection présidentielle d'un FLN dont on ne sait pas très bien comment il peut redevenir un véritable "front" après avoir pendant vingt-cinq ans pratiqué l'exclusive contre les autres courants politiques en son sein. Quoi qu'il en soit, tant que le FLN continuera à bénéficier des locaux, des véhicules et des subventions de l'Etat pour payer notamment le salaire de ses dizaines de milliers de permanents, le parti-Etat aura encore de beaux jours devant lui. Même une injection, à dose homéopathique, de multipartisme qui le transformerait en parti dominant ne changerait guère la nature du système politique.

Foisonnement d'associations et de comités

EN revanche, dès avant la publication du projet de réformes, la société algérienne, par pans entiers, avait tranché le noeud gardien qui la liait au parti-Etat en multipliant les initiatives d'expression, de regroupement et d'organisation dans une efflorescence brouillonne qui fait d'octobre 1988 une sorte de printemps en automne. En moins de deux mois il s'est créé plus de comités et d'associations qu'en vingt-cinq ans, avec partout un même mot d'ordre: autonomie.

A Alger principalement, les comités de lutte contre la torture et d'aide aux victimes de la répression foisonnent. Ce ne sont pas seulement des centres de mobilisation réclamant que la lumière soit faite sur les "événements" d'octobre et que la justice soit appliquée aux tortionnaires. Mais aussi, de manière généreuse, souvent désordonnée, des lieux d'apprentissage critique du civisme de base: gestion des espaces verts, remise en cause des attributions de logements, organisation des consommateurs...

Dans cette effervescence générale mais fragile, certains secteurs de l'intelligentsia se distinguent par leur dynamisme et leurs capacités d'organisation. Les étudiants et les enseignants des universités ont joué un rôle moteur dans la dénonciation de la torture et dans la création des structures autonomes plus ou moins informelles: les médecins ont constitué une organisation indépendante de leur union officielle. Il en est de même des ingénieurs, des architectes, des écrivains, des peintres et des journalistes dont l'action a été décisive pour rendre publique la multiplicité des initiatives.

A cet égard, le quotidien oranais de langue arabe El Djumhouria a surpris par sa liberté de ton, mais ce sont surtout dans les deux hebdomadaires de langue française Révolution africaine et Algérie actualité que s'expérimente une sorte de pluralisme à l'algérienne.

Dans une récente livraison d'Algérie actualité, la publication simultanée d'une pétition contre les pratiques du directeur, signée par la majorité des rédacteurs, et de la réponse de ce même directeur, est à coup sûr un bel exemple de transparence. Désormais les grèves, qui se multiplient dans les entreprises mais aussi dans la fonction publique (postes, enseignement), ne sont plus un sujet tabou.

Incontestablement les règles du jeu du fonctionnement des institutions ont été bousculées. Un meeting comme celui qui s'est tenu le 25 novembre à Tizi-Ouzou, avec les ténors de la contestation kabyle, et qui a réuni dix mille personnes la veille de la tenue du congrès du FLN, était rigoureusement impensable avant les événements d'octobre. Les couches moyennes se sont engouffrées dans la brèche ouverte par les émeutes, auxquelles elles n'avaient pas participé.

Si désormais la grande majorité de la société ne s'identifie plus à l'Etat-parti, il serait cependant illusoire de croire que les différents groupes sociaux ont des perspectives identiques. Dans la classe moyenne, la création d'espaces de liberté et l'instauration de la démocratie politique est une exigence essentielle. En revanche, les ouvriers et les couches inférieures souhaitent d'abord sauvegarder leur pouvoir d'achat et, surtout, leur travail. Enfin, la hantise des jeunes citadins marginalisés est de demeurer au chômage, alors que le marché du travail se rétrécit de plus en plus.

Le nouveau premier ministre, M. Kasdi Merbah, a fait état récemment de l'existence de 1,2 million de chômeurs. Seulement 95 000 emplois nouveaux sont prévus pour l'année 1989, alors que plus de 200 000 jeunes se présenteront sur le marché du travail.

La vérité des événements d'octobre ne réside pas seulement dans la brutalité spectaculaire de la répression, elle tient peut-être aussi, et surtout, dans le fait que le pouvoir politique admet qu'il gère désormais une société à deux vitesses. Il sait que le populisme, comme langage et comme pratique, est devenu inadéquat. Mais comment abandonner le populisme? En allant vers la dictature, ou vers la démocratie? Le pouvoir pourrait, en définitive, choisir à la fois la dictature sur les "classes dangereuses" et une tolérance relative à l'égard des classes moyennes.

Notes:
(1) Cf. Ignacio Ramonet, "La révolte d'une génération sacrifiée, l'Algérie sous le choc", le Monde diplomatique, novembre 1988.
(2) Cf. François Della Sudda, "Les droits de l'homme au Maghreb, le Maroc du silence", le Monde diplomatique, décembre 1988.
 

REFORMES POLITIQUES ET CRISE CULTURELLE, 1989
De la démocratie en Algérie

ADDI LAHOUARIL

Mener à bout d 'importantes réformes économiques et politiques, telle est l'urgence ambition du nouveau premier ministre algérien M. Mouloud Hamrouche. Le congrès du front de libération nationale (FLN) qui se tiendra du 28 au 30 novembre devra en débattre dans un contexte nouveau marqué par la naissance du pluripartisme. Mais les problèmes sociaux qui furent à l' origine des émeutes d' octobre 1988 perdurent, et les autorités auront sans doute du mal, dand un tel contexte, à conjuguer démocratie politique, développement économique et justice sociale.

Depuis les événements d'octobre 1988, l'Algérie est engagée dans des réformes institutionnelles de grande ampleur. Le référendum du 3 novembre 1988, modifiant la Constitution pour séparer la direction de l'Etat de celle du parti, a préparé celui du 23 février 1989, qui réaménage la Constitution dans le sens du multipartisme. Depuis, de nombreux projets de lois ont été discutés et adoptés par l'Assemblée populaire nationale (APN), entre autres les lois sur les partis politiques, sur le code électoral et sur l'information.

Les différents projets avaient été l'objet de vifs débats dans la presse nationale - à l'exception de la télévision que le pouvoir a préféré tenir à l'écart. De profondes divergences sont alors apparues sur des questions idéologiques essentielles : liberté de la presse, existence légale des partis politiques, culture, démocratie, rôle de l'Etat, relations entre celui-ci et l'entreprise publique, devenir de la société, etc. Souvent, aujourd'hui encore, des opinions sont émises sans que leurs auteurs se doutent qu'ils se contredisent. Par exemple : certains revendiquent la liberté de la presse tout en suggérant qu'elle demeure sous le contrôle de l'Etat, d'autres se prononcent pour l'existence légale de partis politiques, mais leur posent tant de conditions restrictives qu'il serait impossible d'avoir plusieurs partis; d'autres encore estiment que l'économie doit être soumise aux règles de la rentabilité, mais n'acceptent pas que des entreprises soient fermées pour cause de faillite... Ces incohérences attestent que la société algérienne est traversée par des contradictions idéologiques qui n'ont pas encore trouvé de réponses élaborées dans des projets précis de société, défendus soit par des personnalités, soit par des formations politiques.

De par le nombre de lois soumises à discussion et la nature des transformations institutionnelles opérées, il n'y a pas de doute qu'il existe, au niveau le plus élevé du pouvoir, une volonté de démocratiser la vie politique. Cependant, le procès de démocratisation engagé rencontre des obstacles idéologiques inhérents à l'histoire de la société algérienne. Ces obstacles viennent rappeler que la démocratie requiert des conditions sociales, idéologiques et économiques sans lesquelles elle ne saurait être effective.

Si l'on entend par démocratie le moyen politique par lequel sont momentanément résolues les contradictions sociales, dans le respect des droits reconnus à chaque citoyen, que peut-il en être dans une société qui, refusant de reconnaître ses propres contradictions, ne se perçoit qu'au travers des facteurs de son unité? La démocratie n'a de sens que si la société prend conscience de ses contradictions et accepte, en conséquence, de leur donner une traduction politique, pour rompre avec cette pratique des accusations gratuites désignant comme "agent à la solde de l'étranger" ou comme "ennemi de la nation"... tout citoyen qui en critique un autre. La démocratie, à cet égard, exige une culture politique moderne, elle-même expression d'une mutation psychosociologique prédisposant à accepter la critique.

Les débats contradictoires, dont la presse écrite s'est fait l'écho, ont montré à l'évidence que trois décennies de tyrannie populiste n'avaient réglé aucune des grandes questions idéologiques qui se posaient en 1962. Le régime a interdit la confrontation des idées, espérant peut-être qu'il lui suffirait de transformer l'économie, d'importer des usines clés en main, grâce à la rente fournie par l'exportation des hydrocarbures. Mais cette intention, relevant de l'économisme le plus primaire, n'a ni amélioré la situation économique ni réglé les questions idéologiques.

La stérilité du parti unique

LA société algérienne n'a toujours pas défini les relations entre l'islam et l'Etat et entre l'islam et la liberté de l'individu. Un an après octobre 1988, l'Algérie se demande encore quelle place doit occuper la femme dans la société; elle se demande aussi s'il n'est pas opportun d'interdire les langues étrangères - et principalement le français, - accusées de gêner le cours de l'arabisation, sans se préoccuper des langues populaires (l'arabe dialectal et le berbère), frappées d'interdits dans la cité officielle.

L'acuité des questions idéologiques, une trentaine d'années après l'indépendance, en témoigne : le mouvement national qui a libéré le pays du joug colonial n'a pas donné naissance à une organisation politique révolutionnaire, prenant en charge les aspirations progressistes et modernistes. Après l'indépendance, le Front de libération nationale s'est dissous dans la redondance, se confondant avec sa propre administration, hiérarchisée, pourvoyeuse de slogans creux et de textes grandiloquents clamés sur un ton péremptoire.

Cette situation tient au fait que le FLN, ayant mobilisé l'ensemble de la population pour un objectif précis - l'indépendance, - s'est désintégré une fois son objectif atteint. Le groupe qui s'est emparé du pouvoir en 1962 s'est saisi de son sigle pour bénéficier de la légitimité historique. Il fallait empêcher le FLN de se cristalliser en parti politique, de gauche ou de droite, car ceux des citoyens qui ne se seraient pas reconnus dans son programme, auraient pu alors être incités à créer des partis rivaux. Le FLN se devait d'être un parti unique pour empêcher la formation d'autres mouvements, et, pour ce faire, il lui fallait s'en tenir à des principes généraux et à des valeurs que toute la société accepte; autant dire que, du point de vue idéologique, il n'était pas un parti au sens rigoureux du terme.

La mise en place, dès 1962, d'institutions régulées par une logique néopatrimoniale - l'accaparement des pouvoirs publics par une élite du pouvoir - est étrangère à l'idée de parti. Ce dernier, en effet, se constituant autour d'un programme politique, regroupe ceux des citoyens qui y croient, et exclut ceux qui n'y croient pas. L'idéologie néopatrimoniale, quant à elle, refuse le multipartisme, qui suppose l'alternance. L'idéologie du parti unique est une fiction qui conforte la logique néopatrimoniale, cherchant à faire accepter le pouvoir en place par n'importe quel moyen et à n'importe quel prix. C'est pourquoi le parti unique n'a pour programme qu'un ensemble de principes généraux et de voeux pieux, exprimés dans les envolées verbales populistes, où le lyrisme alterne avec le mysticisme révolutionnaire, sans aucune prise sur la vie quotidienne et les difficultés croissantes de la population.

La société algérienne avait, au vingtième siècle, deux tâches historiques à accomplir : se libérer du système colonial et assumer la modernité politique et économique. La première a été réalisée par le FLN, qui a mobilisé l'ensemble de la population contre la domination étrangère. Mais la seconde n'a pu faire l'unanimité, car elle remettait en cause les valeurs anciennes et les autorités traditionnelles. Les couches sociales qui ont libéré le pays ne sont pas forcément celles qui le moderniseront; bien au contraire, forts de la légitimité que leur confère la participation à la guerre de libération, certains courants s'opposent à la modernité politique, perçue comme une remise en cause de valeurs nationales, même si certaines, héritées de la décadence de la civilisation arabo-islamique, sont sclérosées et historiquement dépassées. C'est dans cette perspective que doit être appréhendée la stérilité de l'administration du FLN après l'indépendance, incapable de capter et de conceptualiser politiquement les aspirations modernistes qui existent, il est vrai, de manière contradictoire, chez des citoyens de différentes couches sociales.

Il est peut-être utile de préciser qu'il n'y a pas de luttes frontales entre conservateurs et modernistes. La même personne peut exprimer simultanément des positions conservatrices et des aspirations modernistes. Dans ces conditions, seul un vrai débat contradictoire peut contribuer à clarifier les idées et à élever le niveau de culture politique.

La modernisation de la société ne semble recueillir l'unanimité que dans ses aspects technologique et économique, parce que chacun apprécie les valeurs d'usage produites par l'industrie; mais elle est refusée dans son aspect idéologique et politique, en ce qu'elle suppose la liberté de l'individu. Les dirigeants eux-mêmes ont cru pouvoir moderniser techniquement et économiquement le pays tout en conservant les structures sociales, les comportements et les attitudes pré-modernes, y compris les relations politiques.

De ce point de vue, le néopatrimonialisme peut être considéré comme le prolongement de la chefferie traditionnelle, transposée dans un cadre national. Le socialisme spécifique, malgré les précautions de style, visait non pas à faire évoluer les relations sociales vers les formes post-marchandes, dépassant le capitalisme et tout ce qu'il suppose sur le plan idéologique et économique, mais plutôt à faire perdurer le communautarisme précolonial comme moyen de contrôler la société. Les individus, dépendant de l'Etat pour leur subsistance, ne devaient avoir aucune capacité de revendiquer ou de contester. L'objectif était d'assurer l'hégémonie du pouvoir sur la société, lui refusant toute autonomie, réactivant la tradition politique pré-moderne. Le socialisme a ainsi servi d'alibi moderniste aux forces politiques les plus archaïques et les plus rétrogrades.

De même s'expliquent l'échec des transformations économiques et la paralysie du système productif, malgré la rente énergétique. Car le type d'autorité engendré par le néopatrimonialisme s'est opposé à la fois à la liberté individuelle, sur laquelle s'élève le salariat industriel, et à l'autonomie de la sphère des échanges régulée par la loi de l'offre et de la demande.

L'explosion sociale d'octobre 1988 est l'expression de la crise du système productif, incapable de satisfaire la demande sociale en valeurs d'usage et en services : produits agroalimentaires, logement, transport, eau courante, soins médicaux, etc. Trois décennies de populisme et de néopatrimonialisme ont mené à une impasse, tant du point de vue idéologique que du point de vue économique : les espaces de liberté ont diminué, l'enseignement, certes généralisé, s'est replié sur la tradition, le nivellement culturel s'est opéré par le bas; et la population a doublé en vingt ans, tandis que les bases sociales du travail productif ont rétréci; la dépendance à l'égard de l'étranger s'est accrue. Des réformes politiques devenaient nécessaires pour stopper la régression sociale perceptible à tous les niveaux et dans tous les secteurs.

L'individu dans la société civile

LES jeunes qui, en octobre 1988, brûlèrent les locaux du parti et autres symboles du pouvoir ne revendiquaient pas formellement la démocratie. Ils se sont soulevés contre les effets de la crise du système productif, mais aussi contre les passe-droits, la corruption, les abus de pouvoir, les fortunes colossales... Cependant, tous ces maux apparaissent inévitablement comme les effets du monopole du pouvoir, qui coupe l'Etat de la population. La démocratie apparaît alors comme le moyen de réarticuler l'un à l'autre, de manière que le pouvoir regagne la confiance des citoyens.>

Il est vrai que, depuis 1962, l'élite politique algérienne est une élite fermée, n'ayant plus de contact avec une population qu'elle ne perçoit qu'à travers les vitres teintées des voitures luxueuses. Le personnel d'exécution ayant été sélectionné par elle selon des critères de docilité et de fidélité, on ne s'étonnera pas que la compétence n'y soit pas la valeur la plus répandue. Ainsi s'expliquent l'inefficacité de l'administration et sa prédisposition à ignorer la réalité environnante, les doléances des citoyens.

Aujourd'hui, les dirigeants espèrent regénérer l'élite politico-administrative et restaurer une vie politique légale grâce aux réformes institutionnelles qu'ils ont engagées. Mais le problème est de savoir si, idéologiquement et politiquement, la démocratie, dans son acception moderne, est viable en Algérie. La démocratie est un concept moderne qui repose fondamentalement sur la liberté politique de l'individu. Les jeunes souffrent particulièrement de son absence, aggravée par la crise du logement et l'exiguïté des appartements suroccupés, dans une société qui leur refuse la transition de l'adolescence, leur imposant le passage brutal de l'enfance à l'âge adulte. En 1987, une chanson "raï", particulièrement subversive pour l'ordre moral, intitulée Ma tsa lounich "ça ne vous regarde pas, ce que je fais", a eu beaucoup de succès. Interprétée par une femme, de surcroît, la chanson exprimait le désir de liberté individuelle, et l'accueil enthousiaste qu'elle a reçu est à la mesure d'un besoin profondément ressenti, refoulé par les dures conditions de la réalité quotidienne.

La pression qu'exerce la société sur l'individu amène à se poser des questions d'ordre général sur l'état de développement social et sur la capacité de la société elle-même à se concevoir comme un ensemble composé d'individus libres et pouvant jouir de leurs libertés dans le respect de celles des autres. Autrement dit, la société algérienne a-t-elle les moyens idéologiques de se penser comme une société civile, autonome de l'ordre naturel et divin, prête à fonctionner sur le mode des droits naturels inaliénables de l'individu - homme ou femme - et non plus sur le mode des devoirs et du culte des ancêtres? Est-elle prête, cette société, à se concevoir comme une collection artificielle d'individus libres, et non plus comme un ensemble organique doté d'une âme collective, à l'intérieur duquel l'existence de l'individu n'a de sens que par rapport au destin du groupe?

De telles considérations ont un prolongement politique. Le régime néopatrimonial, pour se faire accepter, ne cherche pas à heurter la société, y compris ses éléments les plus rétrogrades. C'est ainsi que s'explique la promulgation du Code de la famille, inspiré par des vieillards polygames, qui fait de la femme une mineure que l'on répudie et jette à la rue, séparée de ses enfants, quel que soit le nombre d'années de mariage, sous le coup de la mauvaise humeur du mari, proférant une formule magique. Que l'injustice du Code de la famille déstabilise la famille algérienne, qu'il alimente la prostitution, qu'il mette en danger le développement équilibré des enfants, qu'il soit en contradiction avec la Constitution et avec la morale la plus élémentaire, les vieillards polygames et les assoiffés de pouvoir n'en ont cure : les uns sont les jouets de leur aliénation séculaire, les autres obéissent à leurs intérêts politiques immédiats.

Mais le Code de la famille n'est qu'un exemple, parmi tant d'autres, illustrant le cynisme du néopatrimonialisme cédant à la moindre pression. C'est le même phénomène dans le secteur économique public, à l'Université, etc., où l'absence d'autorité légitime maintient le niveau de productivité à un niveau très bas. Cette absence d'autorité ne signifie pas que la population jouisse de la liberté; bien au contraire, elle favorise l'autoritarisme et l'arbitraire dont les petites gens sont victimes quotidiennement, à titre individuel. Une telle situation ne profite qu'à ceux qui disposent de moyens pour corrompre ou qui ont des appuis dans l'administration.

La philosophie politique a beaucoup disserté sur les relations entre la liberté, l'anarchie et l'autorité. Elle nous apprend que l'homme est plus libre dans une société policée obéissant à une autorité légitime que dans une société où règne la loi du plus fort. D'une manière générale, l'homme est plus libre dans une société, quelle qu'elle soit, que dans une jungle.

Evidemment, la question de l'autorité ne renvoie pas à la puissance du pouvoir, à sa capacité physique à réduire au silence une opposition manifeste. Elle renvoie plutôt à sa légitimité, qui forcément implique le consentement des gouvernés. Plus un pouvoir est légitime et reconnu comme tel, plus il est fort, et plus il dispose d'une autorité, ne souffrant d'aucune exception. Mais la légitimité n'est qu'un effet des valeurs idéologiques à travers lesquelles s'identifie la société. Un pouvoir qui promulgue un Code de la famille inspiré par des vieillards polygames n'est plus légitime aux yeux de la fraction moderniste de la population, mais un pouvoir qui abrogerait ce même Code risque aussi de ne plus l'être aux yeux des conservateurs. Aussi, quel que soit le pouvoir, il subira un déficit de légitimité qui amoindrira l'autorité de l'Etat. C'est pourquoi la crise de l'autorité que connaît l'Algérie depuis 1962 renvoie plus à la disparité des valeurs idéologiques dans la société qu'à la faiblesse physique du pouvoir. La colonisation a, par le passé, figé l'évolution historique au cours de laquelle il aurait pu y avoir une homogénéisation relative de valeurs idéologiques; pis encore, durant la colonisation, les valeurs traditionnelles sont sorties renforcées du fait qu'elles ont joué un rôle de valeurs-refuges. Mais les décennies qui ont suivi l'indépendance, de ce point de vue, n'ont pas essayé de rattrapper le retard; au contraire, elles l'ont aggravé pour des raisons de calcul politique immédiat.

La justification idéologique et historique de l'Etat moderne est, avant toute chose, d'assurer la liberté et la sécurité de l'individu, même s'il a des opinions philosophiques et politiques différentes de celles de la majorité. Et la démocratie n'a de sens que si la minorité est respectée, reconnaissant en elle une majorité potentielle. Le mécanisme d'alternance majorité-minorité, les relations avec le pouvoir et les garde-fous posés pour l'empêcher de dériver vers l'absolutisme reposent essentiellement sur la liberté politique de l'individu, soustrait à la tyrannie du groupe et à la dictature des morts.

L'individu libre obéit à la raison, qui lui suggère de respecter autrui dans son intérêt bien compris. Que la raison s'inscrive dans des dynamiques historiques qui dépassent la volonté individuelle ne signifie pas que l'homme est libre jusqu'à pouvoir transcender, par simple caprice, les conditions historiques qu'il hérite du passé immédiat. Il ne s'agit pas ici de la liberté philosophique ou métaphysique; il ne s'agit que de la liberté politique, celle qui lui permet de circuler, d'exprimer ses idées, de se réunir avec d'autres hommes partageant ses idées, d'aspirer au progrès matériel et moral, de mener la vie privée qui lui convient, de s'épanouir en donnant libre cours à ses virtualités, etc., en reconnaissant toutefois à chaque homme le droit à la liberté qu'il revendique pour lui-même.

Il faut reconnaître, cependant, que cette liberté politique, pour être effective, doit être protégée par une autorité reconnue comme telle par tous. La démocratie ne sera donc possible que si le pouvoir jouit de la légitimité nécessaire pour être apte à assumer sa mission de protecteur des espaces publics et privés de la société et de protecteur de la liberté les citoyens.Sans légitimité reconnue et admise par tous, sans autorité ferme, la démocratie ne pourrait s'instaurer. Dès lors, le problème auquel la société algérienne, comme beaucoup d'autres dans le tiers-monde, est aujourd'hui confrontée se résume ainsi : le déficit chronique de légitimité du pouvoir, amoindrissant l'autorité de l'Etat, n'est-il pas incompatible avec la démocratie, susceptible d'être fourvoyée si elle ne garantit pas la liberté de l'individu?
 

Montée de l'intolérance en Algérie, 1990

AYATA SADIA

CRÉER un journal coûte cher. Les partis politiques algériens (ou "associations à caractère politique", selon la terminologie officielle), fraîchement agréés, en font la douloureuse expérience. Dans le deuxième numéro d'essai du ressuscité Alger républicain, Samia Khorsi constate que "les associations politiques se sont - pour les unes, déjà dans la clandestinité; pour les autres, dès la proclamation de leur naissance - attelées à créer leurs propres organes d'information". Sans imprimerie, sans locaux, sans personnel et avec, de surcroît, des pénuries de papier. Les partis sont contraints d'imprimer leurs journaux sur les rotatives de l'Etat ou du parti du Front de libération nationale (FLN, au pouvoir), qui exigent d'être payés rubis sur ongle. "Le souhait général, écrit la journaliste, est que tous les titres soient mis sur un pied d'égalité, autrement dit, que l'on transforme les moyens de l'Etat en EPE (1) qui assureraient des prestations de service."

En attendant, sans rêver aux subventions, les journaux sont, pour la plupart, "des feuilles ronéotypées" diffusées par "vente militante à la criée, dans les milieux estudiantins ou intellectuels ou encore à proximité des mosquées".

Ces mosquées (et, au-delà, l'islam) sont au coeur du débat qui divise l'Algérie à l'approche des élections municipales organisées pour la première fois en vingt-huit ans sous le signe du multipartisme. Dans un article publié dans le premier numéro d' Alger républicain et intitulé "Les différences légalisées", un journaliste faisait allusion aux lieux de culte et constatait: "Le FIS (2) a autant de discours "musclés" que de dirigeants et plus de centres de recrutement que le plus grand parti du monde." Un de ses confrères, Smaïl Déchir, de l'hebdomadaire Révolution africaine, renchérit et note dans un billet d'humeur: "Le FIS se porte comme un charme. Pendant que les autres partis se démènent pour trouver locaux, adhérents et même gourous charismatiques, lui se paye une représentation à Stockholm, un journal et, selon Abassi Madani, son porte-parole, des millions d'adhérents." Optimiste, le journaliste rappelle qu'il existe "quand même dans ce pays des musulmans pratiquants et démocrates pour croire que les mosquées et leurs haut-parleurs, propriété de l'Etat, ne doivent pas servir à qui vous savez pour propager des décibels incantatoires contre Kateb Yacine, la démocratie, les femmes et la libre-pensée".

Depuis quelques mois, les Algériens constatent une montée de la violence et de l'intolérance dont témoigne l'attaque, le 16 janvier dernier, d'un commando armé contre un tribunal à Blida. A un point tel que "l'air commence à être sérieusement vicié", selon l'expression du quotidien du soir Horizons. De son côté, Saout Ech-Chaâb (la Voix du peuple), l'organe central du Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS, communiste), s'attache à relater minutieusement, dans chacune de ses éditions, les actes de violence perpétrés par les "FM" (Frères musulmans). Le journal du PAGS condamne les faits sans les analyser et publie des communiqués appellant à "une mobilisation large et vigilante des citoyens". Au nom d'une certaine interprétation de l'islam, les Frères musulmans, rapporte Saout Ech-Chaâb, s'opposent à la mixité dans les restaurants de l'université d'Annaba et agressent physiquement des femmes qui refusent de porter le "hidjab" (voile). Ils menacent les organisateurs de spectacles.

Horizons (28 décembre 1989) constate qu'après l'annulation des concerts de la chanteuse portugaise Linda de Suza à Alger c'est l' "effet boule de neige". A M'sila, au sud-est d'Alger, la représentation de la pièce de théâtre El Ayta (le Cri) (Grand Prix du dernier Festival de Carthage) a également été annulée pour "cause de menaces". "C'est grave, très grave, commente le journaliste. (...) Le danger d'une néo-inquisition nous guette tous. Toutes convictions confondues." Les menaces des maîtres chanteurs anonymes avaient pour cible l'acteur principal de la pièce, M. Azzedine Medjoubi, qualifié de "communiste et, suprême crime, [de] militant du RCD (3)". L'accusation n'est pas innocente, puisque le parti de M. Saïd Saadi est aujourd'hui probablement l'un des seuls à s'opposer de front au FIS.

En effet, dans un long éditorial, le mensuel du RCD, l'Avenir (décembre 1989), estime que les actions contre la démocratie proviennent "de groupes qualitativement peu pertinents dans leur analyse mais dont il serait suicidaire de mésestimer l'impact". Selon lui, pour protéger l'islam de toute manipulation, "l'exercice du culte doit se faire sous une tutelle indépendante". Face à la montée de l'intolérance, les militants du RCD, réunis en congrès le 16 décembre 1989, se sont prononcés sans ambiguïté pour la laïcité en Algérie. L'hebdomadaire Algérie-Actualité (janvier 1990) consacre un dossier à "la démocratie version FIS" dans lequel M. Ajassi Madani (leader du FIS) se situe loin, très loin du RCD en déclarant que l'élu du peuple "ne doit pas être en contradiction avec l'islam, la chari'a [loi islamique], sa doctrine et ses valeurs". A la suite de ces déclarations, un lecteur d'Oran s'interroge et tire sa conclusion dans le quotidien Horizons (10 janvier 1990): "Pourquoi la démocratie, si on veut faire vivre notre pays dans un système totalitaire? Personnellement, je préfère et de loin l'hégémonie du FLN." Le silence et l'attentisme des pouvoirs publics face à cette redoutable montée de l'intolérance traduisent-ils la volonté du FLN de se placer au-dessus de la mêlée? Veut-il ainsi préserver son pouvoir? Est-il si difficile, pour le FLN, de se concevoir comme une simple "association à caractère politique"?

Notes:
(1) Entreprise publique économique.
(2) Front islamique de salut.
(3) Rassemblement pour la culture et la démocratie.
 

La "marée verte" de l'islamisme algérien, 1990

RAMONET IGNACIO

LA victoire du Front islamique du salut (FIS) aux élections locales, le 12 juin dernier en Algérie, aurait laissé "la France déboussolée" (le Quotidien de Paris, 15 juin), assommée par un violent "choc" (l'Express, 22 juin) et même par un "électrochoc" (le Point, 18 juin). Pourtant, dès avril, certains hebdomadaires avaient lancé, à pleine "une", de spectaculaires cris d'alarme: "Intégrisme: si l'Algérie bascule, les conséquences pour la France "(le Point, 30 avril); "L'islamisme en Algérie: la guerre sainte à nos portes" (le Point, 30 avril). Mais, apparemment, une aussi "nette et fulgurante victoire" (la Croix, 14 juin) n'avait pas été prévue: "Les évaluations informelles circulant en Algérie - écrivait, par exemple, Libération (12 juin) - donnent des fourchettes de 20 % à 30 % aux intégristes et de 40 % à 50 % au FLN."

Le succès surprend d'autant plus que certains estimaient un coup d'Etat militaire probable. Sous le titre: "L'armée contre les islamistes", le Point (11 juin) n'avait-il pas écrit: "Les militaires haïssent le FIS, 80 % des officiers supérieurs ont été formés en URSS. Le goût de la vodka les a prémunis contre le FIS"?

Comment expliquer la victoire des islamistes? Les causes sont, chacun l'admet, d'abord sociales: "Pour une jeunesse vivant sans perspectives et dans le désespoir, le nom d'Abassi Madani, le leader du FIS, scandé dans les stades, est devenu une sorte de mot magique exprimant tout à la fois le mécontentement, la quête d'identité, le rejet et surtout la sanction contre un pouvoir honni" (Libération, 14 juin). Mais, on évoque aussi d'autres raisons; en particulier, l'aide financière reçue de l'étranger: "L'argent donné par l'Arabie saoudite et, plus récemment, par l'Iran. Les oulémas saoudiens financent en effet le FIS en croyant encourager un islamisme susceptible de participer au pouvoir, contre un intégrisme à l'iranienne" (Libération, 14 juin). Sans exclure la complicité objective du FLN: ce parti "savait, en effet - estime le Figaro Magazine (16 juin) - que les dix mille mosquées d'Algérie, pour la plupart tenues en main par le FIS, se révéleraient des relais de communication plus efficaces que les organes d'information monopolisés par le FLN". Il a cependant laissé faire, tout comme le "camp - sans autre précision - progressiste", que l'Evénement du jeudi (21 juin) décrit ainsi: "Vision pathétique d'une centaine d'intellectuels réunis dans une cinémathèque décatie pour polémiquer sur le renouvellement des mandats. Spectacle indigne d'intellectuels titubant d'alcool et se disant "ravis de voir enfin crever l'abcès."

Il y aurait enfin les conditions contestables du scrutin, qui feraient douter de son caractère démocratique: "De nombreuses irrégularités ont été relevées d'un bout à l'autre du pays. Les barbus ont envahi manu militari les bureaux de vote et éjecté les scrutateurs (le Point, 18 juin); "Intimidations, conseils zélés aux analphabètes, procurations abusives, épuration partisane des listes, "résurrections" provisoires des morts, et bourrages des urnes: tout l'arsenal des fraudes électorales y est passé" (le Nouvel Observateur, 21 juin).

Obtenue dans ces conditions, cette victoire des islamistes inquiète d'autant plus qu'elle se produit dans un pays tout proche: "La révolution islamique à nos portes", titre Valeurs actuelles (18 juin); "Voici donc l'islam politique installé à moins d'une heure d'avion d'Europe", s'exclame l'Express (15 juin). On craint la contagion, le débordement: "Il serait ridicule de nier les dangers que constitue la marée verte de l'islam", affirme l'Express (22 juin) en se demandant: "Qu'arriverait-il si, en cas de succès du FIS aux élections législatives, le ministère algérien des affaires religieuses - qui salarie une centaine d'imams en France - revenait à une personnalité fondamentaliste? Quel serait le sort de la Mosquée de Paris, contrôlée par Alger?".

Ce nouveau succès électoral "ne manquerait pas (scénario catastrophe) de précipiter un nouveau style de boat-people vers les rivages nord de la Méditerranée. Vers la France donc." (le Point, 18 juin). Cela semble d'autant plus inéluctable que, selon le Figaro Magazine (16 juin), "avant les élections déjà, beaucoup envisageaient de faire leur valise: le consulat général de France traitait, dit-on, 2 000 demandes de visas par jour...". En somme, "il y a tout lieu pour la France - comme l'écrit le Nouvel Economiste (22 juin) - d'avoir un peu plus peur qu'hier et un peu moins que demain devant cette situation."

Que faire? Selon M. Raymond Marcellin, ancien ministre de l'intérieur, c'est simple: "Il faudrait tripler les effectifs de la police des frontières, passer de cinq mille à quinze mille hommes et en faire une force réllement opérationnelle" pour s'opposer efficacement à cette "invasion des allogènes dont les objectifs sont politiques et religieux" (le Quotidien de Paris, 15 juin).

Dans un tel contexte, M. Abassi Madani, "ce musulman qui n'a pas honte de circuler en Mercedes" (l'Événement du jeudi, 21 juin) devient: "l'homme qui fait peur à la France", qui inquiète car "sous ses airs de chanoine débonnaire se cache une volonté politique constante et implacable", "il veut faire de l'Algérie le bastion d'un islam pur et dur" (le Point, 18 juin).

Plus redoutable encore apparaît le numéro deux du FIS, M. Ali Belhadj, que plusieurs journaux comparent à "Saint-Just et Savonarole" avec son "visage en lame de couteau", qui "ne s'adresse jamais aux étrangers sinon pour les menacer et les mettre en garde", et dont le prêche attire une foule "galvanisée et comme électrisée par la violence de ses propos". Bref, à l'entendre on mesurerait mieux "le degré de fanatisme dont l'islam prôné par le FIS est chargé" (le Figaro, 18 juin).

Le Front islamique a-t-il un programme? Si, dans le Nouvel Observateur (21 juin), Jean Daniel discerne un "plan des intégristes", en revanche, René Backman, dans le même hebdomadaire, affirme que "les Algériens, comme la plupart des Arabes, aiment les légendes". Fait-il allusion à ce projet de M. Madani de "transformer le Sahara algérien en un Eden plus verdoyant que la Californie américaine" (Libération, 16 juin)? Ou à ce propos d'un militant: "On va montrer au monde entier que l'islam est formidable. On va faire comme les grands pays qui ont retroussé leurs manches après la seconde guerre mondiale. On va changer la mentalité des gens. Fini l'Etat-providence. On va se remettre au travail. On sera le prochain Japon." (Politis, 21 juin)?

Propos qui soulèvent, chez certains, un solide scepticisme: "On ne voit pas quelle inspiration divine, ironise le Nouvel Economiste (22 juin), permettrait au FIS de sortir l'Algérie d'une situation économique catastrophique." Que peut la France? Le Nouvel Economiste affirme carrément que l'heure n'est pas à la "non-ingérence", et que "la France doit tout faire pour que le FIS ne gagne pas les élections législatives". Cet hebdomadaire semble ainsi répondre, non sans légèreté, à ces "barbus" inquiets qui, dans le Figaro (13 juin), se posaient cette question saugrenue: "Si le FIS gagne les élections, l'armée française interviendra-t-elle pour remettre le FLN au pouvoir?"
 

L'échiquier politique, 1991

LEMOINE MAURICE

Front de libération nationale (FLN): parti unique au pouvoir depuis l'indépendance, en 1962. Depuis la déroute de 1988, le FLN se déchire. Une partie de ses troupes est attirée par les "démocrates", une autre envisage un regroupement avec les islamistes modérés.

Front islamique du salut (FIS): le parti de Dieu. Considère comme une mission sacrée d'instaurer un Etat islamique.

Hamas: leader, M. Mahfoud Nahnah. Islamiste modéré. S'est opposé à la création du FIS. Prétend édifier un Etat islamique, sans violences, par étapes et par la voie légale.

Front des forces socialistes (FFS): fondé, en 1963, par M. Hocine Aït Ahmed; principalement implanté en Kabylie, essaie de se développer aujourd'hui dans toute l'Algérie.

Mouvement pour la démocratie en Algérie (MDA): dirigé par M. Ahmed Ben Bella; mobilise essentiellement à l'ouest, en Oranie; entretient des relations ambiguës avec le FIS et lorgne en direction du courant "nationaliste" du FLN.

Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS): parti communiste, noyau dur de l'opposition à la libéralisation mise en place par M. Chadli.

Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD): dirigé par le docteur Saïd Saadi; né d'une scission du FFS, dont il constituerait l'aile "moderne".

Parti des travailleurs (PT): trotskiste, dirigé par Mme Louisa Hanoun.

Mouvement algérien pour la justice et le développement (MAJD): dirigé par M. Kasdi Merbah, ancien premier ministre de M. Chadli, démis de ses fonctions en septembre 1989.

Parti national social-démocrate (PNSD).

Parti pour le renouveau algérien (PRA): dirigé par M. Noureddine Boukrouh. Islamiste modéré.

Autres courants islamistes modérés: Nahda, dans l'est du pays; association Da'wa, de Cheikh Ahmed Sahnoun.
 

COMMENT CONSTRUIRE LA DÉMOCRATIE ? 1991
L'Algérie au risque des impatiences

LEMOINE MAURICE

Engagée dans une délicate transition vers la démocratie, l'Algérie mesure combien cette voie est semée d'embûches alors qu'il faut simultanément abandonner le régime de parti unique et réformer radicalement le cadre de l'économie dans une conjoncture de crise aggravée par la baisse des prix du pétrole et une forte démographie.

Discrédité par trente ans de pouvoir solitaire, le FLN accumule contre lui les rancoeurs et les frustrations. Comme dans le reste du Maghreb, elles ont trouvé depuis deux ans un exutoire dans le mouvement islamique, et singulièrement dans le Front islamique du salut (FIS) qui a stimulé leur épanchement. Début juin, le bras de fer entre le FIS, déjà en partie usé par sa piètre gestion municipale, et le FLN, tenté par une conservation du pouvoir "à la mexicaine", s'est soldé par des émeutes à caractère insurrection, la proclamation de l'état de siège et le retour au premier plan de l'armée. La nomination de M. Ahmed Ghozali à la tête d'un gouvernement à caractère technocratique semble confirmer l'arrêt de la tentative de rénover le FLN et l'espoir de lui conserver son rôle dominant. Face aux ambitions du FIS, n'y aurait-il plus que l'armée?

DEUX ans après l'adoption de la Constitution autorisant le multipartisme en Algérie, un an après les municipales qui avaient donné la majorité au Front islamique du salut (FIS), des troubles de type insurrectionnel se sont produits, on le sait, à Alger et dans d'autres villes à la veille des élections législatives, prévues pour le 27 juin et repoussées à octobre prochain. Sans atteindre la gravité des sanglantes émeutes d'octobre 1988, les événements de juin confirment le caractère instable du régime algérien t montrent à quel point la transition vers la démocratie demeure fragile.

"Lorsque j'ai vu les chars dans les rues de la ville, j'ai pleuré. Pas par peur de l'armée, pas par crainte du FIS, mais parce que je voyais soudain disparaître l'espace de liberté que nous avons eu tant de mal à conquérir depuis trois ans." Le jeune Algérien qui exprime son désarroi n'a pas dépassé de beaucoup l'âge de vingt ans.

Après quinze jours de tension extrême, d'affrontements, de cocktails Molotov, de gaz lacrymogènes, de blessés et de morts dans les deux camps - deux semaines au cours desquelles a parfois flotté le spectre de la guerre civile - domine cependant une sorte de soulagement.

Alger s'agite, croulant sous le poids explosif de sa population. Hommes en costume, jeans ou chemisette, vieux coiffés de la chechia, jeunes femmes vêtues à l'européenne, croisent, frôlent et côtoient les fines silhouettes féminines revêtues du hidjab (1), les islamistes barbus revêtus de leurs longs kamiz blancs - sortes de djellabas à col Mao boutonnées haut sur le cou.

Rien d'anormal dans l'ébullition quotidienne en ce mois de juin, hormis les chars et les soldats, baillonnette au canon de la kalachnikov, toujours présents aux quatre coins d'Alger malgré un dispositif, maintenant, considérablement allégé.

Le soulagement est perceptible notamment (mais pas uniquement) au sein des classes moyennes. "J'ai été très content quand l'armée est intervenue, témoigne Youssef, cadre moyen dans une entreprise pétrolière, j'avais vraiment peur pour le pays." Ce discours s'infléchit notablement dans les quartiers populaires et marginalisés, et s'inverse, majoritairement, chez les militants islamistes, dont l'opinion reflète à l'occasion, et tout à fait involontairement, l'ambiguïté dans laquelle baigne en permanence leur mouvement: "On parle de démocratie et on ne nous laisse pas faire grève! L'islam ne va pas briser les devantures et voler les gens! On demande simplement au président de s'en aller. Ou alors, s'il veut rester, qu'il applique la charia [loi islamique], c'est notre religion..."

Mais la grève a échoué, le président n'est pas parti, l'état de siège a été décrété. Reste à analyser cette brutale suite d'événements. Et, là, Alger se perd en supputations, virant d'un bord à l'autre, totalement déboussolée: "Et si, sur le plan de la lutte politique, le FIS avait finalement gagné?" Malgré un perceptible essoufflement et l'échec manifeste de sa grève, le Front islamique a en effet réussi à faire tomber le gouvernement et a obtenu le report des élections législatives et l'avancement de la présidentielle.

L'Etat et les milliardaires

SI, pendant un temps, la redistribution de la rente pétrolière a permis à l'Etat d'offrir un relatif bien-être matériel à la population, trois décennies d'hégémonie du Front de libération nationale (FLN) ont fini par creuser un profond fossé entre la société et la bourgeoisie nouvelle, les carriéristes, les apparatchiks. Le monopole de la vie politique a engendré arbitraire et corruption, une caste de milliardaires s'est littéralement approprié l'Etat.

En 1986, la chute des prix du pétrole et du gaz (98 % des recettes en devises du pays), s'ajoutant aux remboursements des emprunts contractés et à l'explosion démographique, devait déboucher sur une impasse économique et une profonde crise sociale. Celles-ci provoquent les événements d'octobre 1988, six jours d'émeutes violemment réprimées à Alger et dans tout le pays (159 morts, officiellement; 500 à 600, d'après des sources hospitalières). Réélu pour un troisième mandat le 22 décembre 1988, le président Chadli réagit dans le sens de la libéralisation et réforme la Constitution, faisant disparaître la référence au socialisme, autorisant le multipartisme.

Sur le plan économique, la "recette miracle" du libéralisme se substitue à celle du dirigisme étatique. Sur le plan politique, treize millions d'électeurs sont appelés aux urnes, le 12 juin 1990, pour les premières élections municipales et départementales placées sous le signe du multipartisme. Capitalisant les griefs de la population à l'encontre du FLN, et alors que le parti laïque d'opposition le plus important - le Front des forces socialistes (FFS), fondé en 1963 par M. Hocine Aït Ahmed - s'exclut en boycottant le scrutin, le Front islamique du salut, seule formation d'opposition cohérente et homogène à l'échelon national, s'impose dans plus de la moitié des communes (55,42 %), gagne la plupart des concentrations urbaines, réussit son implantation dans les villes de moyenne importance. Si la pénétration du FIS s'est faite grâce à une action sociale menée à ras de terre et au contrôle des quelque dix mille mosquées du pays, ce parti bénéficie surtout d'un vote sanction contre le FLN: "C'était un peu comme une façon de se venger, explique un habitant d'El Biar, dans la banlieue populaire d'Alger. Les gens en avaient tellement marre qu'ils étaient prêts à suivre n'importe quel mouvement d'opposition. On avait la possibilité de virer ces gens en train de magouiller depuis des années sur notre dos, on a sauté dessus!"

Si les islamistes crient victoire lorsqu'ils investissent les assemblées populaires communales (APC), ils ne possèdent aucune expérience dans les affaires de gestion publique. Ils ont promis des logements, du travail; confrontés aux réalités de la vie quotidienne, ils ne règlent aucun problème, et ne peuvent tenir leurs promesses. "On peut certes ne pas avoir suffisamment de temps en un an pour élaborer un programme, concède M. Mohamed Heraoua, directeur général adjoint du quotidien Horizon, mais ils ont arrêté délibérément des projets de logements, laissé des écoles fermées..." La déception est souvent cruelle: représentant "la vérité divine sur terre", censément "porteur de miracles", le FIS ne fait pas mieux que le FLN. "Les jeunes chômeurs sont toujours dans la rue, s'insurge, à Alger, volubile et pragmatique, M. Amar Khalafi, poissonnier de son état. Pas de projets, pas de colonies de vacances, c'est nul!"

En fait, face à une population qui a besoin de tout, le FIS ne parvient pas à gérer l'ingérable. "Car, reconnaît Mme Dalila Morsly, linguiste réputée, les APC étaient dans un tel état que, franchement, je ne vois pas ce qu'il aurait pu faire..." D'autant qu'"on" n'hésite guère à lui mettre quelques bâtons dans les roues. A la suite d'un "tripatouillage" du code communal et de wilaya, beaucoup des attributions qui étaient celles des APC sont confisquées au profit de l'administration FLN. Ainsi n'est-il plus permis aux mairies de créer leurs réserves foncières et de distribuer des terrains. Ce qui, entre autres désavantages, ôte une possibilité certaine de... clientélisme.

S'ajoutent à ce bilan maussade l'arrogance et le triomphalisme des élus, les mesures contre la culture, l'annulation de spectacles, la fermeture de salles, les interdits illégaux, une sorte de terrorisme quotidien, série d'atteintes aux libertés individuelles et collectives, qui font que les citoyens voient soudain le parti islamiste sous un jour nouveau.

Début juin 1991, à la veille des législatives, on sentait, non chez les militants mais dans l'électorat flottant, celui qui avait choisi le Front islamique pour châtier le FLN, une grande déception, une réelle désaffection.

Les élections du 27 juin 1991 devaient constituer une véritable épreuve de vérité pour le FIS. S'il y allait, il risquait de ne pas s'en relever. S'il ne le faisait pas, il laissait la place vacante à ses rivaux. Relativement piégé en ayant accepté le jeu démocratique, craignant non seulement de perdre ces législatives mais, qui plus est, de dévoiler le faible poids de son parti, M. Abassi Madani devait reprendre l'initiative. Le pouvoir lui en a fourni le prétexte sur un plateau. Ficelée avec minutie par les services du ministre de l'intérieur, votée par les députés du parti unique, une loi électorale défavorisant les agglomérations urbaines - acquises au FIS - au profit des campagnes et des vastes superficies très peu peuplées, a été taillée sur mesure pour assurer la défaite des islamistes. Face à ce qui apparaissait comme une "supercherie", une tentative de regroupement et d'alliance (les "7 + 1") a rapproché les autres partis d'opposition - RCD, MDA, PRA, MAJD, PNSD (voir ci-dessous le tableau des partis). Le Front des forces socialistes de M. Aït Ahmed demeurait, quant à lui, très prudent, au point de susciter une spéculation sur une possible alliance FFS-FLN. Après avoir envisagé une action commune, parlé d'une grève générale, les "7 + 1" finissaient cependant par se disloquer, victimes de leur atomisation, soucieux aussi de "jouer le jeu" pour que la démocratie s'installe, fût-ce au prix de réelles concessions. Seul le FIS poussait la logique d'affrontement jusqu'au bout et engageait le bras de fer avec des moyens que les autres partis n'avaient pas, ou se sont refusés à adopter.

Après en avoir brandi pendant deux mois la menace, M. Abassi Madani avait déclaré, le 23 mai, une "grève illimitée". Deux revendications: abrogation du découpage électoral et élection présidentielle anticipée. Mais même les militants du FIS devaient hésiter "à jouer avec leur bifteck"; et le mouvement se soldait par un fiasco. Mettre purement et simplement un terme à la grève aurait signifié la fin politique de M. Abassi Madani. Alors, au prix d'un véritable "pronunciamiento religieux", le président du FIS a mis entre parenthèses le Majliss Echoura, théorique direction collective du mouvement. Et, en compagnie de M. Ali Benhadj, guide spirituel à l'extraordinaire charisme, M. Madani faisait monter les enchères et, mobilisant ses troupes des wilayas limitrophes de la capitale et même de l'intérieur du pays, jetait ses militants dans la rue sur de nouveaux mots d'ordre: "A bas la démocratie!", "Un Etat islamique sans vote!", "Ni Charte, ni Constitution, parole de Dieu, parole du Prophète!". Le départ du président Chadli était exigé: les militants islamistes appliquaient les principes de désobéissance civile contenus dans un manuel largement distribué par le FIS quelque temps auparavant.

" Ils passaient chaque matin devant mon bureau, témoigne un cadre, chaque jour j'avais un peu plus peur. Ils faisaient fermer les boutiques, je voyais la pression qu'ils exerçaient sur les gens. Sur le visage de mes collègues démocrates, je lisais une angoisse, comme si on nous annonçait la fin du monde, un tremblement de terre qui allait nous ravager. "

Le 3 juin, à 2 heures du matin, alors que la situation s'aggrave et que les quatre principales places d'Alger sont occupées jour et nuit, les forces de l'ordre, surprenant les manifestants dans leur sommeil, donnent l'assaut pour évacuer la place du 1er-Mai. " Tout a basculé à ce moment, raconte un témoin. Les youyous ont commencé, les gens du quartier se souvenant d'octobre 1988 ont pris fait et cause pour les manifestants au nom d'un thème très algérien et mobilisateur, la hogra: on est faible, eux sont forts, et ils nous ont battus et méprisés. "

Pendant que les forces de l'ordre font face à la violence de la rue, les habitants les abreuvent d'injures et les bombardent de leurs balcons avec toutes sortes de projectiles. Reconnaissables aux bandes de tissu multicolore dont ils se ceignent le front, les "enfants d'octobre" redescendent dans la rue. La grève générale se transforme en insurrection, les premiers morts sont comptabilisés.

Emigration impossible, malaise profond

"EST-CE que la Tunisie possède du pétrole? Non. Et si je vais en Tunisie, dans un marché, il y a de tout. Si je veux acheter quelque chose en Algérie, il n'y a rien! Donc, c'est des gens qui ne savent pas gérer." De l'ancien émigré ayant vécu neuf années en France et qui, rentré au pays, a été victime d'un accident de travail, a perdu une jambe et vilipende l'Algérie et les Algériens à l'ingénieur qui survit à peine avec sa paye, tous les citoyens ou presque ressentent un malaise profond. "La vie est devenue très difficile, se plaint M. Mustapha Antri, ingénieur, y compris pour les cadres moyens. Nous, on est huit frères ici, personne n'a jamais eu droit à un logement dans un cadre normal." L'un de ses amis, marié, deux enfants, habite toujours dans un appartement avec ses frères et ses parents: "J'ai fait des demandes, j'ai déposé des dossiers, et je n'ai pas eu droit. Pourtant, j'ai l'argent pour payer. Mais les belles cités qui surgissent aux alentours d'Alger comme des champignons sont occupées par les gens que le wali [préfet] ramène de son patelin."

Désorganisant le système en place sans pour autant relancer la machine, les réformes entreprises en 1989 n'ont pas encore réussi à améliorer la vie quotidienne de la population. L'économie algérienne offre 100 000 emplois nouveaux par an pour une demande de 250 000. La soupape de l'émigration est fermée. "On assiste à une "marocanisation" de l'Algérie, constate un commerçant, catastrophé: des pauvres de plus en plus nombreux, des enfants abandonnés, on sent la misère s'installer."

Dans une seule pièce peuvent habiter un homme, sa soeur, son frère, sa belle-soeur, son père, sa mère, les enfants... Des familles s'installent dans des caves ou des cages d'escalier, d'autres se réfugient dans des bâtisses classées "danger absolu". Une douzaine de verres dans un magasin de l'Etat, marqués "Coca-Cola", sont vendus 350 dinars alors que le SMIC plafonne à 2 000 (2). Quatre à cinq journées de travail sont nécessaires pour se payer un kilo de viande. "Des prix qui grimpent d'une manière astronomique, incroyable!"

Comment réagir? Depuis 1985, le cours des hydrocarbures s'effondre, le dinar se déprécie, l'endettement s'accroît. L'Algérie n'est en rien maîtresse des cours du pétrole et du gaz, pas plus que des volumes écoulés. Effarouchés, les investisseurs étrangers hésitent à s'installer.

Sur un total officiel de 854 000 chômeurs, 507 000, soit près des deux tiers, appartiennent à la tranche des 15-24 ans. Depuis que l'Europe se referme sur elle-même, ils rêvent de partir au Canada, en Australie... En attendant, ils "calent" les murs. Le vendredi, jour de congé en pays musulman, deux endroits attirent la jeunesse: le stade et la mosquée. Entre ces deux pôles: le néant.

Le jour où la ville s'est embrasée, les jeunes étaient de la partie. Plus pour exprimer leur ras-le-bol, "casser du flic", que par adhésion aux mots d'ordre politiques. "J'ai vu des adolescents narguer les brigades anti-émeutes, remonter une mini-barricade toutes les vingt minutes, grisés par ce sentiment incroyable d'être un contre-pouvoir et d'occuper la rue", raconte M. Mustapha Laribi, homme de théâtre qui, comme tout un chacun, a suivi de près les événements.

Le FIS a su récupérer tout ce malaise. Lorsque, le mercredi 5 juin, l'armée fera irruption sur la scène, on ne verra plus beaucoup de militants islamiques, mais sourtout les jeunes désoeuvrés.

Trois jours auparavant, le président Chadli affirmait que les élections auraient lieu aux dates prévues. Pourtant, le 5 juin, alors que l'armée avait pris position aux points stratégiques de la capitale et que l'insurrection du FIS semblait matée, ce dernier entonnait paradoxalement un véritable chant de victoire. C'est que le communiqué du président de la République proclamant l'état de siège annonçait également la démission du gouvernement Hamrouche et l'ajournement des législatives...

"Le FIS a complètement perdu la partie, pourquoi le remettre en selle?", se sont demandé nombre d'Algériens consternés. M. Abassi Madani prétend qu'il y a eu négociations entre le Front islamique et la présidence de la République. Comme les démentis succèdent aux déclarations, le citoyen ne comprend plus très bien. Ce qui semble certain, c'est que l'ancien premier ministre, M. Hamrouche, n'avait pas que des amis. Y compris au sein du FLN. Suffisamment courageux pour prendre en charge le gouvernement à un moment très difficile et ayant fait beaucoup pour l'avancée des réformes, M. Hamrouche a déclenché de violentes tensions entre le camp des réformateurs qu'il entraînait dans son sillage et une vieille garde "boumédiéniste" évincée au lendemain des émeutes d'octobre, mais revenue ultérieurement dans les instances dirigeantes, à la faveur du congrès du parti.

Ambitieux, brisant autour de lui tous les cercles de pouvoir susceptibles de le concurrencer, lançant une véritable OPA sur le FLN, M. Hamrouche, adversaire dangereux pour le FIS qu'il a tenté de laminer par le biais de sa loi électorale, représente aussi désormais un rival potentiel pour le président.

Le 4 juin, alors que le ministre de l'intérieur, M. Mohammedi, prétendait maîtriser la situation, le président Chadli se rangeait à l'avis des militaires et, malgré l'opposition de son premier ministre, décidait de faire intervenir l'armée. Or, depuis l'alerte de 1988, et alors qu'en aucun cas les manifestations de 1991 n'ont eu la même ampleur, les forces anti-émeutes sont, semble-t-il, suffisament entraînées et équipées pour répondre à ce type d'événement.

L'hypothèse d'un accord tacite entre le pouvoir et le FIS pour éliminer M. Hamrouche est-elle totalement absurde? Le meilleur allié du FLN est souvent le FIS, et vice versa. Pour preuve: tandis que les deux "poids lourds" poursuivaient leur épreuve de force, les véritables perdants - au moins à court terme - de cet épisode dramatique étaient les partis dits "démocrates". Victimes de la bipolarisation FIS-FLN, piégés alors même qu'ils avaient été les premiers à dénoncer la loi électorale, ils ont en effet dû observer un silence prolongé trahissant une évidente incapacité à occuper une place entre les deux grands partis.

Récupérant l'ensemble de leurs revendications, le FIS ramasse la mise, non sans avoir d'ailleurs joué sur tous les tableaux. Au moment où il lançait son mouvement de grève générale, il conservait un second fer au feu: ses candidats dans 528 circonscriptions étaient désignés et 500 000 affiches avaient été tirées pour la campagne électorale, au cas où...

"La violence? C'est des gens, au sein du FIS, qui sont très brutaux. C'est nouveau, ça", explique Hadj Amar, pratiquant modéré, tentant de justifier, face à ses voisins et amis qui l'interpellent, les débordements de son parti. "En réalité, il y a trois tendances au sein du FIS. Des extrémistes, qui veulent forcer les gens à mettre le hidjab, à se laisser pousser la barbe. Ces jeunes comprennent très mal l'islam. Je n'arrive pas à m'exprimer avec eux. La plupart, ce sont des gens qui sont analphabètes, des anciens voyous, clochards, ils se sont convertis mais ils ont amené leurs miasmes avec eux. C'est une minorité. D'autres veulent appliquer tout de suite la charia. Ces gens-là, ils n'ont pas fait d'études, ils ont juste lu des bouquins. La troisième tendance, plus souple, ce sont des intellectuels, ils comprennent l'islam, on peut discuter avec eux de n'importe quel thème. Abassi Madani, par exemple, c'est quelqu'un de très modéré."

M. Abassi Madani, après le retour au calme, déclarera au cours d'une conférence de presse, mettant en garde le pouvoir: "S'ils recommencent, nous recommencerons, nous sommes prêts à mourir. Si nous n'avions pas arrêté nos militants, ils auraient dévoré les blindés..."

Sur fond d'état de siège et de couvre-feu, possédant, semble-t-il, ses milices, le FIS s'est comporté comme un véritable Etat dans l'Etat. Groupes de choc, anciens d'Afghanistan, justiciers de la mouvance islamique (Takfir wa Hijra), dépôts d'armes..., tout cela a contribué à entretenir un lourd climat de tension. Certains journalistes trop curieux ou trop critiques ont été bombardés de menaces de mort.

"Pourtant, remarque M. Mustapha Laribi, ce ne sont pas les groupes armés qui me font le plus peur, mais l'intrusion des "barbus" dans le monde scolaire. C'est un drame. La catastrophe se mesurera des décennies durant." Il explique: "Des gosses à qui on demande: tu fais la prière? Qu'on met en quarantaine en cas de réponse négative, au fond de la classe, qu'on casse, et qui, rentrant à la maison, démolissent à leur tour leur père, leur mère, ne veulent plus communiquer avec eux."

Lieux de contre-pouvoir sur lequel l'éducation nationale n'a aucun moyen de contrôle véritable, massivement investies par les islamistes, un grand nombre d'écoles serviraient à une vaste entreprise de "bourrage de crâne", dénoncent les laïques. En ces aires de culture, le FIS est relayé par les partis islamiques plus modérés, tel le mouvement Hamas de M. Mahfoud Nahnah. "Les jeunes acceptent le discours islamique très bien", confirme M. Ali Bencheneb, professeur, tandis que Mme Dalila Morsly, s'inquiète rageusement: "Le plus grave, c'est que tout ça rentre dans la tête des gens. Des choses qui auraient scandalisé il y a dix ans et qui ne choquent plus du tout. La double file d'attente, par exemple, s'est généralisée. Dans les magasins, les administrations, spontanément, les femmes se mettent d'un côté, les hommes de l'autre. C'est intériorisé."

Pourtant, qu'on ne s'y trompe pas, le pire n'est jamais sûr et l'Algérie n'est pas l'Iran. "Même si Madani arrivait à la magistrature suprême, suppute M. Mustapha Laribi, et j'appelle de tous mes voeux à faire l'économie de cette période, je suis totalement convaincu qu'il ne ferait pas long feu. Le seul projet qui soit viable pour ce pays est un projet qui contiendrait les éléments d'une relance économique."

Il s'agit là d'un des défis auxquels devra s'attaquer Sid Ahmed Ghozali, nouveau premier ministre, qui, dès sa nomination, avait exclu l'idée d'un gouvernement partisan et consulté les leaders des partis politiques, les associations, des personnalités indépendantes, en vue de former son équipe. "Il paraît très sincère, juge M. Ali Silem, reçu en consultation par le nouveau premier ministre. On a l'impression qu'il a fait siennes toutes les revendications. Il nous a déclaré qu'il ne s'était pas présenté aux législatives en tant que candidat du FLN, précisément parce qu'il trouvait que la loi était une loi scélérate, et qu'il voulait mettre sur pied toutes les conditions pour des élections sincères et propres."

La tâche sera sans doute ardue. "Quelles que soient les imperfections de ces lois votées par l'APN (3), je ne vois pas qui peut les remettre en cause", déclarait encore, ces jours derniers, M. Abdelhamid Mehri, secrétaire général du FLN, à l'hebdomadaire Algérie Actualité (4).

Or il faudra faire vite. Le FIS reste sur le pied de guerre. Le vent attise les flammes. Et la jeunesse d'Algérie, c'est de la dynamite...

Notes:
(1) Costume islamique féminin.
(2) Au cours officiel, 3 dinars = 1 franc.
(3) Assemblée populaire nationale.
(4) Algérie Actualité, 13-19 juin 1991.
 

POUVOIR USÉ, ÉCONOMIE EN LAMBEAUX, 1991
L'armée au secours de la démocratie en Algérie?

ADDI LAHOUARI

RUDE coup pour la symbolique: le premier ministre algérien, Sid Ahmed Ghozali, propose de vendre au secteur privé étranger 20 % du gisement pétrolier de Hassi Messaoud. C'est dire combien sont graves les difficultés économiques.

La crise politique ne l'est pas moins: le pouvoir est à la dérive et doit s'en remettre à l'armée pour sauver l'Etat et pour garantir, peut-être, la transition vers la démocratie.

L'armée occupe de nouveau les devants de la scène en Algérie (1). L'instauration de l'état de siège a été accueillie plutôt favorablement par les organisations politiques dites démocratiques, et certains se demandent si la démocratie algérienne ne finira pas par ressembler à la "démocratie" turque ou sud-coréenne...

A l'instar des autres secteurs de la société, l'armée a changé. Ses ambitions politiques et ses prétentions à moderniser seule la société ont été réduites après l'échec d'un modèle qu'elle a contribué à mettre en place. En effet, sous le président Boumediène (1965-1979), l'Armée nationale populaire (ANP) se présentait comme le garant des "options irréversibles" du régime. Sa revue mensuelle, El-Djeich, donnait le ton dans ses éditoriaux, écrivant par exemple en 1973: "L'ANP frappera les ennemis de la révolution agraire." Cependant, contrairement aux apparences, Houari Boumediène ne dépendait pas d'elle. Il la tenait en main et ce grâce à son charisme et à ses antécédents historiques: chef d'état-major de l'ANP, et cerveau du coup d'État de 1965 contre M. Ben Bella... La promotion des officiers supérieurs et leur affectation dans les différentes régions du pays relevaient de sa volonté. Boumediène s'était servi de l'armée, mais souhaitait demeurer totalement autonome par rapport à elle. Il fermait les yeux sur de nombreuses affaires de pots-de-vin dans lesquelles des officiers étaient impliqués; en contrepartie, il exigeait un attachement, fût-il formel, au socialisme et aux principes du Front de libération nationale (FLN). Conscient des dangers que supposait l'existence d'une aristocratie militaire ayant un faible pour le luxe et portée à la corruption, Boumediène cherchait à gagner du temps pour faire oublier son manque de légitimité (il était l'homme du coup d'État militaire de 1965) et obtenir une légitimité populaire exprimée par l'adhésion au projet socialiste et ponctuée par les référendums sur la Charte nationale (1976), l'Assemblée nationale (1977) et le plébiscite de sa propre personne dans la fonction de président de la République (1977).

Boumediène avait utilisé toutes les ressources dont il disposait pour se prémunir lui-même contre un coup d'État. C'est ainsi qu'il avait confié la puissante Sécurité militaire (police politique au-dessus des lois, crainte aussi bien par l'armée que par les civils) à des officiers originaires de la Kabylie et de l'extrême ouest du pays, et ce, pour faire contrepoids à la hiérarchie composée essentiellement d'hommes originaires de l'Est algérien. Boumediène avait échafaudé un système de pouvoir dont il était le seul à posséder la clef pour se protéger aussi d'une sédition dans le parti, d'une désobéissance dans l'administration... Tous les réseaux clientélistes remontaient à lui, faisant croire aux uns et aux autres qu'il était leur homme. Ainsi, il était l'homme de l'armée, l'homme du parti, de l'administration, etc. Tous se reconnaissaient en lui et se réclamaient de lui, mais, en son absence, ils s'entre-déchiraient.

A sa mort, l'armée a donc manifesté des velléités d'hégémonie sur les autres forces sociales et a imposé, en février 1979, son candidat, M. Chadli Bendjedid. Le choix de M. Chadli était motivé par le fait que celui-ci ne semblait pas ambitieux et ne paraissait pas avoir la passion du pouvoir. L'armée voulait un président qui n'ait pas d'ascendant sur elle afin d'être à même d'intervenir de manière plus directe dans les affaires du pays. M. Chadli Bendjedid avait également été choisi par ses pairs pour écarter et M. Salah Yahyaoui, considéré comme un homme du colonel Kadhafi, et M. Ahmed Bouteflika, perçu comme un libéral dont les positions faisaient craindre un revirement idéologique brutal. M. Chadli, au départ, n'était pas en compétition pour succéder à Boumediène et il avait exprimé, à plusieurs reprises, son refus d'accéder à la magistrature suprême. Mais l'armée tenait à lui, pensant jouer grâce à lui un plus grand rôle politique.

Les difficultés actuelles de l'Algérie ne s'expliquent pas uniquement par la baisse des prix mondiaux des hydrocarbures. Elles ont aussi pour motif la crise du système de décision, frappé de paralysie depuis la mort de Boumediène en 1979. A cela s'ajoute la crise du modèle socio-politique mis en place dans les années 60: baisse de la productivité dans les entreprises d'État et doublement de la population entre les années 60 et les années 80. Boumediène avait patiemment bâti un équilibre, utilisant les fidélités personnelles, les antagonismes régionaux et la rivalité de subordonnés aussi ambitieux les uns que les autres. Le président Chadli n'a su ni reconduire cet équilibre, ni en créer un autre aussi efficace. D'autant qu'à partir de 1985 le système hérité de son prédécesseur avait de moins en moins de ressources à redistribuer aux différentes clientèles et de plus en plus de difficultés à importer des produits de consommation courante pour désamorcer la contestation.

Le président Chadli n'a pas su maîtriser ces clientèles, plus voraces les unes que les autres, et dont les luttes souterraines affaiblissaient l'autorité de l'État. Il n'est pas non plus parvenu à s'imposer au parti, symbolisant la vieille garde, qui avait refusé, en 1986, de timides modifications à la Charte nationale.

La crise a culminé avec l'explosion d'octobre 1988, obligeant l'armée à sortir dans la rue pour affronter de jeunes manifestants qui brûlaient sur leur passage les édifices publics et les symboles de l'État. Le choc d'octobre a dissipé les illusions qu'entrenait le discours officiel: "l'ANP, partie intégrante du peuple, la digne héritière de l'ALN", etc., a tiré sur de jeunes chômeurs comme dans n'importe quelle dictature militaire. Les officiers eux-mêmes ont été écoeurés d'en être arrivés là. Ils se sont demandé si l'armée n'était pas finalement que le bras séculier d'une classe politique incompétente et corrompue, coupée des préoccupations de la population. Octobre 1988 a constitué une rupture, et, pensait-on, rien ne serait plus comme avant.

M. Chadli a certes profité des émeutes d'octobre pour introduire quelques changements, mais il n'a pas eu l'énergie nécessaire pour renouveler radicalement la classe dirigeante qui, au fond, cherchait à colmater les brèches, et non à transformer un système confortant ses intérêts. Depuis octobre 1988, l'Algérie fait du sur-place. Les hommes du président - d'abord M. Kasdi Merbah, ensuite M. Mouloud Hamrouche - ont cherché à mieux redistribuer pour diminuer le mécontentement, alors que l'unique solution consisterait à créer des valeurs d'usage afin de soulager la rente pétrolière qui ne sert plus qu'à rembourser la dette extérieure et à importer des biens de consommation.

Le nouvel homme du président - Sid Ahmed Ghozali - va jusqu'à remettre en cause la symbolique de la nationalisation des hydrocarbures en se proposant de vendre au secteur privé étranger 20 % du gisement de Hassi Messaoud, alors qu'il conviendrait en priorité d'absorber le gigantesque déficit des entreprises d'Etat. La crise de l'autorité est, de ce point de vue, surtout une crise de l'imagination et du sens des réalités.

Paradoxalement, c'est au sein du FLN, et non dans les rangs de l'armée, que les résistances au changement se sont manifestées de la manière la plus vive. Cela s'explique par le fait que l'appareil de direction du parti était une sorte de "voie de garage" où venaient échouer des personnalités ayant fait, ailleurs, la preuve de leur incompétence. Pour se racheter, ou bien par manque de perspicacité, ils y faisaient preuve d'un dogmatisme politique caricatural et d'une fidélité intransigeante à l'égard de l'économie administrée.

L'impasse du populisme

L'armée était, en revanche, soumise à une autre logique, particulièrement depuis 1975, en raison des tensions avec le Maroc. Elle se devait d'être efficace et ne pouvait se permettre de marginaliser des officiers disposant de compétences ou imprégnés de culture moderne, même s'ils étaient francophones. Tandis que le parti pouvait réunir dans des "commissions permanentes" un personnel de formation médiocre, porté à l'exagération et au folklore, l'armée était contrainte de s'en tenir à la compétence et à la technicité. Par ailleurs, la hiérarchie militaire avait changé entre la fin des années 70 et celle des années 80. M. Chadli avait dû écarter de nombreux officiers "politiques" qui traitaient avec lui d'égal à égal en raison du rôle qu'ils avaient joué dans sa désignation à la succession de Boumediène.

Ces bouleversements de la hiérarchie militaire ont profité à de jeunes officiers, dont certains étaient d'anonymes commandants de bataillons au début des années 80. Ces officiers, aujourd'hui généraux et colonels (les généraux Khaled Nezzar, Guenaïzia, Lamari, Touati, Médiène...), ayant fréquenté de grandes écoles militaires à l'étranger (France, URSS...) sont de plus en plus attirés par le modèle d'une armée républicaine, loyale aux institutions que se donne le pays. En réalité, ils sont moins sensibles que leurs aînés au discours populiste et souhaitent être au service de la République et de ses institutions et non d'un groupe ou d'un courant politique.

Les réformes réalisées après octobre 1988 ont séparé la direction de l'Etat de celle du parti, pour être en cohérence avec le multipartisme légalisé par la Constitution du 23 février 1989; elles devaient à terme modifier la place de l'armée dans l'édifice institutionnel.

C'est ainsi qu'elle s'est retirée du comité central du FLN après l'adoption de la nouvelle Constitution, pour montrer qu'elle est en dehors des partis politiques, y compris de celui dont elle est historiquement issue. La nomination du général Khaled Nezzar au poste de ministre de la défense nationale en juillet 1990 participe de ce mouvement d'institutionnalisation. En effet, l'Algérie n'avait eu jusqu'à présent qu'un seul ministre de la défense et il a fomenté un coup d'Etat deux années seulement après sa nomination; c'était le colonel Houari Boumediène. Depuis, la fonction était exercée par le président.

Mais aujourd'hui, dans les pays du tiers-monde, l'heure n'est plus au coup d'Etat militaire. Dans la foulée de la libération nationale, l'armée se présentait souvent comme le foyer du nationalisme et l'instrument de la modernisation et du développement économique et social. Le coup d'Etat de type nassérien, qu'un grand nombre de pays ont connu, ne reposait pas uniquement sur les chars. Il était surtout fondé sur un projet politique auquel croyaient les putschistes, consistant à moderniser le monde rural, à développer l'industrialisation, à enrayer l'analphabétisme et à affermir l'indépendance.

L'échec de ce projet a marqué les limites du populisme. En servant de fondement idéologique au monopole du pouvoir - ce que la sociologie politique appelle le néo-patrimonialisme - le populisme a vidé l'Etat de ses contre-pouvoirs, ce qui a provoqué certaines dérives dans lesquelles se débattent de nombreuses sociétés du tiers-monde: corruption, gabegie, dégradation de la vie quotidienne, endettement, etc. (2).

Forts de cette expérience qu'ils ne tiennent pas à renouveler, les officiers supérieurs - en Algérie plus qu'ailleurs - ont compris que les chars, sans projet politique, ne peuvent toujours pas, à eux seuls, permettre un coup d'Etat. Les militaires préféreraient ne pas avoir à affronter le mécontentement populaire, dont les bases sont réelles, et mettre l'armée à l'abri afin de se consacrer, si besoin est, à la défense de l'intégrité territoriale.

Dans cette perspective, les forces armées considèrent qu'elles ne sont pas partie prenante dans les violences qui secouent l'Algérie depuis le mois de juin dernier. De nombreux indices montrent qu'elles ont tenté de prendre du recul dans le conflit opposant le Front islamique du salut (FIS) au président Chadli, dont la personne cristallise le mécontentement populaire. Il semble bien que la proclamation de l'état de siège, devant permettre aux militaires de rétablir l'ordre public et de désarmer les milices du FIS, a été négociée, qu'en contrepartie l'armée a obtenu le maintien du principe de l'élection présidentielle anticipée, principale revendication des islamistes. Dès lors, l'armée apparaît plus comme arbitre que comme protagoniste, ce qui lui donne une motivation pour bien mener sa tâche. La proclamation de l'état de siège n'est donc pas un retour de l'armée vers le pouvoir, si tant est qu'elle l'ait quitté depuis 1962. Elle était devenue, pour ainsi dire, inéluctable dès lors que la faiblesse de la présidence et le laxisme du gouvernement avaient permis au FIS de troubler impunément l'ordre public, de défier l'autorité de l'Etat et de fouler aux pieds les symboles de la République. L'armée est donc intervenue pour marquer les limites à ne pas franchir sans pour autant remettre en cause la marche vers la démocratie, puisque l'état de siège ne suspend pas les partis politiques et n'impose pas la censure à la presse.

Pour mener à terme le démantèlement des milices armées du FIS, l'autorité militaire n'a pas souhaité indisposer ce que l'on appelle la "société civile", et surtout ne pas subir passivement la stratégie de la présidence et du gouvernement face au FIS. Stratégie consistant à louvoyer, d'une part, et, d'autre part, à miser uniquement sur les erreurs des militants du FIS pour dresser contre eux l'opinion publique.

Jusqu'à présent, une grande partie de la population a plutôt été favorable aux opérations menées par les forces armées contre la violence prônée par l'aile radicale du FIS. Cette tâche est considérée comme nécessaire pour défendre ce qui reste de l'autorité de l'Etat; autorité sans laquelle il serait inutile de parler de marche vers la démocratie.

Cependant, la contestation violente des islamistes n'est pas la seule à lui avoir porté atteinte. Elle a été ébranlée, depuis plus d'une décennie, par l'incompétence de ceux qui sont censés répondre aux préoccupations élémentaires des citoyens. Pour cette raison, si la hiérarchie militaire tient à être perçue comme étant exclusivement au service de la République, ne cherchera-t-elle pas à se démarquer plus nettement des hommes politiques ayant conduit l'économie à la faillite et la société algérienne à l'anomie?

Notes:
(1) Cf. Maurice Lemoine, "l'Algérie au risque des impatiences", le Monde diplomatique, juillet 1991.
(2) Cf. Lahouari Addi, l'Impasse du populisme, ENAL, Alger, 1991 (distribué en France par L'Harmattan).
 

CITOYENS EXASPÉRÉS, POUVOIR A LA DÉRIVE, 1991
Algérie: dernière chance avant le chaos

RAMONET IGNACIO

LA transition vers la démocratie en Algérie se heurte, à l'occasion des élections législatives du 26 décembre (les premières véritablement libres de son histoire), à un double péril: si, en raison de son attitude, le pouvoir fait obstacle à la pleine participation du Front islamique du salut (FIS), le résultat du scrutin sera contesté; si le FIS participe finalement et les remporte, il pourrait lui-même remettre en cause les libertés publiques. Dans un cas comme dans l'autre, la démocratie serait perdante. Alors que le climat social ne cesse de s'alourdir, le recours, une fois encore, à l'armée serait une troisième façon de trahir la démocratie.

Comment changer d'époque en douceur? A deux reprises déjà, en octobre 1988 et en juin 1991, les citoyens algériens, excédés par la dégradation de leurs conditions de vie, ont exprimé violemment, au cours d'émeutes sanglantes, leur exaspération face à un personnel politique frappé d'immobilisme. C'est ce personnel - en l'occurrence les députés du Front de libération nationale (FLN), élus en 1987 selon les règles d'une société régie par un parti unique - que les élections législatives du 26 décembre devraient permettre de renouveler.

Dans un pays où tout a été chamboulé depuis octobre 1988 (1), l'actuelle composition de l'Assemblée populaire nationale constitue une aberration et bloque le passage vers un nouvel âge politique. D'autant que, pour maintenir leurs privilèges et assurer leur réélection, les députés du FLN ont retardé, à plusieurs reprises, ces élections, tentant de verrouiller le système électoral. Une telle attitude irrite les autres formations politiques ainsi que les citoyens; elle a déjà provoqué, en juin 1991, une brutale réaction de l'aile la plus radicale du Front islamique du salut (FIS) entraînant de très violents désordres à caractère insurrectionnel qui ont causé la chute du gouvernement de M. Mouloud Hamrouche et fait flotter sur le pays le spectre de la guerre civile (2).

L'appareil du FLN, qui contrôle encore une bonne partie de l'armature de l'Etat, s'est opposé, récemment encore, à propos de la loi électorale, au premier ministre lui-même, M. Sid Ahmed Ghozali. Celui-ci n'a pu imposer ses vues que grâce au soutien du Conseil constitutionnel. Le FLN, par ailleurs profondément divisé, fait passer ses intérêts strictement partisans avant toute autre considération, et cela achève de ruiner, aux yeux des citoyens, une formation certes largement discréditée par trente ans de pouvoir solitaire, mais qui restait dépositaire des "idées de novembre 1954" et des généreuses promesses du "socialisme algérien".

Dès l'amorce des changements économiques, en 1986, le parti unique avait freiné l'introduction d'une grande réforme politique imaginant, naïvement, qu'ils n'auraient pas d'effet sur la structuration de la société, et que le démantèlement de l'économie étatisée laisserait indemne son monopole du pouvoir. Grossière erreur que sont venus sanctionner les tragiques événements d'octobre 1988...

Après ce traumatisme majeur, plus rien n'a été comme avant. Presque tout l'édifice politique s'est effondré; en premier lieu, l'autorité du FLN. De la situation antérieure ne subsistent que le président Chadli Bendjedid (réélu, pour la troisième fois, en décembre 1988); les députés de l'Assemblée, vestiges d'une époque révolue; et l'armée qui, devant l'aggravation de l'instabilité du régime, conserve un rôle de premier plan.

L'Algérie nouvelle a modifié sa Constitution en 1989 et autorisé le multipartisme. Dans la foulée, des élections municipales ont été organisées, le 12 juin 1990, remportées par le Front islamique du salut, parti attrape-tout et véritable phénomène sociologique qui colore fortement toute la vie publique algérienne... Qui milite au sein de cette formation, sans doute la plus importante du pays? Selon Georges Marion, il y aurait: "Un fond de vrais dévots, un grand bol d'exclus sociaux, quelques pincées de commerçants qui voient loin et, pour pimenter le tout, une copieuse cuillerée de jeunes qui, la rage au coeur, n'ont plus pour boussole que la haine des éternels vaincus (3)". Le FIS, soutenu financièrement à ses débuts par l'Arabie saoudite, est parvenu à capitaliser toutes les rancoeurs et les frustrations, en particulier celles des déclassés et des exclus des villes. Son poids et son influence dans la société sont considérables malgré quelques faux pas lors de la guerre du Golfe (4). Son aile la plus enragée, tentée par l'action armée, est passée à l'acte à l'occasion des troubles de juin 1991. Fournissant ainsi l'occasion au pouvoir de réprimer vigoureusement ce parti, de fermer ses bureaux, d'interdire sa presse, et d'arrêter huit de ses leaders dont ses grands chefs historiques: MM. Abassi Madani et Ali Belhadj.

Les ambitions des islamistes

FACE aux ambitions du FIS (à l'impétuosité de ses milices armées), et devant l'usure du FLN, le président Chadli, conscient de se trouver à la tête d'un pouvoir à la dérive, s'est tourné vers l'armée qui assure, depuis juin 1991, la réalité du pouvoir et le maintien de l'autorité de l'Etat. Ce recours à l'armée et la proclamation de l'état de siège n'avaient pas, alors, stoppé la transition vers la démocratie. "L'armée - explique le sociologue Lahouari Addi - est intervenue pour marquer les limites à ne pas franchir, sans pour autant remettre en cause la marche vers la démocratie, puisque l'état de siège ne suspendait pas les partis politiques et n'imposait pas la censure de la presse (...). L'autorité militaire n'a pas souhaité indisposer ce que l'on appelle la "société civile"(5)."

Les autres forces politiques ont dénoncé, du bout des lèvres, l'instauration de l'état de siège mais pas l'appel à l'armée (alors que les forces de police anti-émeutes auraient suffi à ramener l'ordre). Comme si, tacitement, elles admettaient que, devant l'intransigeance du FIS (suspecté de ne pas avoir l'intention de respecter les règles démocratiques au cas où il parviendrait au pouvoir), et devant les manigances d'un FLN désespérément cramponné au pouvoir, l'armée, créditée d'avoir la fibre républicaine, représentait un rempart pour la démocratie.

Cette inextricable crise politique se déploie sur un fond d'écroulement économique et alors que la "révolution libérale" (6) - plus drastique que dans la plupart des pays de l'Est - n'a rien arrangé. "Le feu est ouvert sur tous les fronts, reconnaît le premier ministre, M. Sid Ahmed Ghozali. Sur le front politique, car la transition vers l'Etat de droit n'est pas une promenade. L'Algérie est le seul Etat du tiers-monde qui tente une telle expérience. Elle le fait à un moment où elle a un million et demi de chômeurs sur les bras avec toutes les détresses et les angoisses qui en résultent; au moment où, aussi, sa situation financière extérieure est particulièrement désavantageuse; où des pans entiers de la vie économique, sociale et culturelle sont sinistrés (7)."

Malgré la hausse des recettes du pétrole et du gaz après la guerre du Golfe - recettes qui représentent 98 % du montant des exportations, - la situation économique ne cesse, en effet, de se dégrader. La croissance (2,4 %) reste inférieure à l'accroissement démographique (2,7 %); l'inflation augmente (16,5 %, officiellement, en 1990); le marché noir et la contrebande s'étendent; le chômage touche 23 % de la population active (chaque année 100 000 emplois sont créés alors que 250 000 jeunes se présentent sur le marché du travail); le service de la dette extérieure s'élève à 8 milliards de dollars (soit les deux tiers des recettes d'exportation); les usines tournent au ralenti sans pouvoir pour autant réduire leurs sureffectifs; le pays manque de devises et n'est pas en mesure de payer les pièces de rechange indispensables à l'entretien des équipements techniques importés naguère à prix d'or pour bâtir ce que les planificateurs appelaient une "industrie industrialisante".

Dans l'agriculture, les propriétés étatisées en 1974 dans le cadre de la réforme agraire ont été rendues à leurs anciens propriétaires. Un tiers des terres cultivables sont revenues dans le privé. Mais le pays continue d'importer l'essentiel des denrées alimentaires qu'il consomme.

A ce contexte général, s'ajoutent les conditions concrètes de la vie quotidienne qui demeurent exaspérantes. Toutes les tracasseries s'accumulent pour créer un climat d'énervement, d'irritation et d'animosité: coupures d'eau et d'électricité, pénuries de produits d'usage courant, canalisations saturées, transports défaillants, téléphone inutilisable, logements exigus (8 personnes par pièce, en moyenne, dans les villes), bureaucratie tatillonne et de plus en plus corrompue... L'immense majorité de la population - même les classes moyennes (8) - s'est appauvrie, et ne survit que grâce aux quelques produits encore subventionnés: thé, semoule, pain, lait, huile.

Nombreux sont ceux qui songent à émigrer; mais l'Europe se ferme de plus en plus; certains parviennent, malgré les barrages et grâce à leurs diplômes, à partir vers les Etats-Unis, le Canada et l'Australie, mais l'immense majorité reste; et les plus jeunes, déçus par les études (seuls 4 % d'une classe d'âge obtiennent le baccalauréat), trépignent d'impatience devant l'immobilisme du régime.

Aussi, c'est avec une grande colère que les citoyens contemplent comment les spéculateurs de tous ordres s'enrichissent à la faveur du néolibéralisme et du marché noir, comment ils étalent les signes extérieurs du luxe, et comment ils s'installent dans les opulentes villas des beaux quartiers où résident déjà nantis et profiteurs du régime.

Pour prouver qu'il souhaitait faire bouger les choses, le premier ministre a déclaré, en juillet dernier: "Je suis prêt à vendre 25 % du gisement pétrolier de Hassi-Messaoud." Une telle perspective, considérée comme iconoclaste parce que portant atteinte à l'un des grands symboles de la souveraineté économique, a été fort mal ressentie par la majorité des formations politiques, ainsi que par les médias. Ceux-ci, qui connaissent un formidable essor (9), ne se privent pas de jeter de l'huile sur le feu et de traduire, avec une grande liberté de ton, le désarroi, l'amertume et la déception des citoyens. Par ailleurs, un quart des foyers captent, au moyen d'antennes paraboliques, les chaînes de télévision françaises (ainsi que les italiennes et les espagnoles) et se maintiennent au courant de l'évolution des moeurs au nord de la Méditerranée.

La société aspire à une véritable démocratie mais, comme dans certains pays de l'Est après l'effondrement du pouvoir communiste, elle constate que la liberté d'expression sans le progrès économique ne satisfait pas pleinement. Que la démocratie sans la prospérité et la justice sociale est un leurre. Et que, si cette liberté a permis l'épanouissement de nouveaux partis, leur nombre même - il y a cinquante-deux formations politiques officiellement enregistrées - peut donner de la démocratie une vision caricaturale, désordonnée, chaotique. Déjà, de plus en plus de citoyens - comme en Pologne ou en Hongrie - se déclarent "déçus" par cette démocratie, incapable selon eux de faire bouger les choses; beaucoup rêvent d'un pouvoir fort.

Ceux-là pourraient devenir majoritaires si, à l'anarchie du marché et des prix, et aux pesanteurs bureaucratiques, s'ajoutaient demain la déception politique, l'infortume des urnes. Tel est l'enjeu principal des élections du 26 décembre au cours desquelles cinq mille huit cents candidats (13,5 en moyenne par circonscription...) se disputeront les quatre cent trente sièges de l'Assemblée populaire nationale.

Le FLN et le FIS sont les seules organisations politiques à présenter des candidats dans toutes les circonscriptions des quarante-huit willayas (départements). Les cinq autres principaux partis sont: le Front des forces socialistes (FFS), de M. Aït Ahmed; le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), de M. Saïd Sadi; le Mouvement pour la démocratie en Algérie (MDA), de M. Ahmed Ben Bella, ancien président; le Parti du renouveau algérien (PRA), de M. Noureddine Boukrouh; et Hamas, du cheikh Mahfoud Nahnah, islamiste modéré.

Le but recherché par le FLN, qui semble s'être résigné à ne pas dominer la prochaine Assemblée, est d'avoir assez d'élus pour constituer une force politique incontournable et faire ainsi partie de la prochaine coalition gouvernementale. Le FIS, de son côté, aspire à atteindre deux objectifs: d'abord, la libération de ses huit dirigeants incarcérés; et il soumet pour cette raison le pouvoir à un marchandage en retardant l'annonce de sa participation au scrutin car il sait que ces élections perdraient toute crédibilité s'il n'y participait pas. En second lieu, le Front islamique aspire à devenir la principale force parlementaire et à diriger le prochain gouvernement, en attendant de remporter l'élection présidentielle... La popularité de ce parti demeure très grande malgré son échec dans la gestion municipale, l'aventurisme de son aile radicale, et la répression qu'il a subie (l'interdiction qui frapait ses journaux n'a été levée que le 18 novembre). Tous ceux qui pensaient que les rudes coups assénés auraient réduit son influence et troublé son organisation ont été déçus le 1Er novembre dernier lorsque, à l'occasion du trente-septième anniversaire du début de l'insurrection contre la colonisation française, le FIS a fait défiler dans les rues d'Alger plus de deux cent mille manifestants...

Le FLN et le FIS pourraient-ils gouverner ensemble? C'est l'espoir du secrétaire général du FLN, M. Abdelhamid Mehri. Il admet que le parti islamiste sera, pour un certain temps au moins, "une donnée permanente de la vie politique algérienne" avec laquelle il souhaiterait pouvoir constituer un gouvernement d'union nationale afin de garantir au pays "une période de stabilité de deux ou trois ans (10)". Une telle alliance n'enthousiasme guère les autres forces politiques, en particulier celles qui sont bien implantées dans les régions kabyles - le FFS de M. Aït Ahmed et le RCD de M. Saïd Sadi - qui verraient dans cette conjonction "arabo-islamique" une menace pour les acquis culturels des Kabyles.

En cas de nouveaux troubles - que ne manquerait pas de provoquer un nouveau report des élections, - il resterait l'armée. Afin de prévenir d'éventuels mouvements de rue, le président Chadli a d'ailleurs nommé, le 16 octobre dernier, le général Larbi Belkheir à la tête du ministère de l'intérieur. Avec le général Khaled Nezzar, ministre de la défense, ils pourraient être amenés à prendre le contrôle du pays, notamment en cas d'instauration, une nouvelle fois, de l'état de siège. La transition vers la démocratie s'achèverait alors sur une impasse. Et commencerait, comme le souhaitent de plus en plus de responsables au sein du FLN et dans l'entourage du président, la voie autoritaire vers l'économie de marché. A la chilienne ou à la sud-coréenne...

Notes:
(1) Cf. Ignacio Ramonet, "L'Algérie sous le choc", le Monde diplomatique, novembre 1988.
(2) Cf. Maurice Lemoine, "L'Algérie au risque des impatiences", le Monde diplomatique, juillet 1991.
(3) Le Monde, 3 novembre 1991.
(4) Cf. Al. Ahnaf, Bernard Botiveau et Franck Frégosi, l'Algérie par ses islamistes, Karthala, Paris, 1991.
(5) Cf. Lahouari Addi, "L'armée au secours de la démocratie en Algérie?", le Monde diplomatique, août 1991.
(6) Cf. Véronique Maurus, "Le virage libéral", le Monde, 6 août 1991.
(7) Le Monde, 1er novembre 1991.
(8) Cf. Zakya Daoud, "La frustration des classes moyennes au Maghreb", le Monde diplomatique, novembre 1991.
(9) Cf. Claire Arsenault-Leers, "Fin de quelques tabous culturels en Algérie", le Monde diplomatique, juin 1991.
(10) Le Monde, 17 octobre 1991.

Source :
Le Monde Diplomatique, 1987-1997

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