
HISTOIRE ANCIENNE
a) Les ateliers de Lagreich, il y a 3500 ans, au Mali
C’est en 1960 que Michel Gaussen
trouva à Lagreich une importante civilisation acheuléenne
marquée par de véritables champs de bifaces de couleur orange.
Un peu plus loin, les éclats de silex qui jonchaient le sol étaient
de couleur gris-bleu et manifestement beaucoup plus récents. Le
véritable intérêt de cette station néolithique
de Lagreich, sur le rive nord de l’oued fossile Ichawan, affluent oriental
du Tilemsi, était la présence de plusieurs monticules juxtaposés,
constitués d’un amoncellement de déchets de fabrication d’outils
en silex. La spécificité du site de Lagreich réside
dans le fait que chacun des tas de pièces cassées ou inachevées
est spécialisé pour un type particulier d’outil.
Les tas de déchets de fabrication
sont répartis sur un espace de 300m sur 200m. Le plus important
est large de 80m à la base et haut de 7 à 8m; on y a retrouvé
des grosses haches à tranchant rectiligne et des pics. Une petite
butte renferme des débris de pièces foliacées à
extrémités pointues dont la technique est aussi parfaite
que celle des couteaux solutréens ou égyptiens. Une autre
contient des dizaines de millers de burins dont on pense qu’ils représentent
une étape intermédiaire dans l’obtention de perçoirs
utilisés pour le forage des perles en cornaline fabriquées
dans un atelier voisin.
M.Gaussen pense qu’il s’agit du
plus vaste complexe industriel connu à ce jour dans le Néolithique
saharien.
M.Gaussen a découvert dans
le secteur de Lagreich dix-sept haches en parfait état répartis
en deux tas contigus; d’un coté les grosses (longueur de 21cm) et
de l’autre, les petites (longueur de 14cm). Il écrit en 1990 : «
Elles sont toutes du même modèle jusque dans les plus petits
détails et sont sorties sans doute le même jour de la même
main. Etaient-elles à l’étal du fabriquant ou contenues dans
deux paquets destinés à quelque envoi ? »
Faisant suite à une production
spécialisée, ce véritable complexe industriel desservant
la région du Bas Tilemsi dénote une société
hiérarchisée, bien loin du mode de vie simpliste et égalitaire
attribué habituellement aux populations néolithiques de l’Afrique
de l’Ouest.
Malheureusement, aucune date n’a
été précisé sur place. C’est par assimilation
avec les sites voisins de Karkarichinkat que Gaussen leur a attribué
des dates entre -1900 et -1300. On ignore le lieu d’origine de ces ouvriers
spécialisés parvenus dans la première moitié
du IIème millénaire dans la région du Bas Tilemsi.
b) Les constructions en pierre de la falaise Tichitt-Walata, il y a 3000 ans, en Mauritanie.
Situé dans le sud-est de la
Mauritanie entre les immensités ultra-désertiques de la Majabat
al-Koubra au nord et la plaine de l’Aouker au sud, le Dhar (falaise) Tichitt
reçoit moins de 100mm de pluie par an et n’est fréquenté
que par des nomades.
Les ruines de constructions en pierre
nombreuses et serrées témoignent d’un habitat sédentaire
ancien et dense. Plusieurs publications indiquent les caractères
généraux de cet ensemble unique au Sahara et « unique
au monde pour l’époque néolithique » (Mauny, 1970).
La structure des villages de Tichitt
ressemble à celle de beaucoup de villages africains actuels : des
concessions familiales séparées de leurs voisins par une
pallissade et regroupés à l’intérieur d’une enceinte.
Ces concessions familiales apparaissent sur les photograpies aériennes
comme des ensembles structurés en alvéoles accolées
les unes aux autres, séparées par des ruelles et des petites
places. Quelle que soit leur taille, comprise entre 200 et 1000m2, les
enclos contiennent trois sortes d’éléments : des habitations
familiales au nombre de deux à sept; un ou deux enclos secondaires
qui devaient servir au stockage communautaire de la famille étendue;
un foyer central.
Les habitations familiales sont
construites suivant un plan quadrangulaire très particulier. Trois
rangées de trois piliers espacés les uns des autres de 1m
environ sont réunis par une murette en blocs de grés formant
le grand coté d’un E majuscule. Les piliers sont d’immenses bifaces
de 1m de hauteur, environ 30cm de largeur et 25cm d’épaisseur.
Si les spécialistes s’accordent
sur la notion de gestion collective du bétail, ils discutent de
la destination des murs d’enceinte des villages, toujours en forme de fer
à cheval et toujours ouverts au sud. Certains pensent à une
fonction de défense, d’autres à une délimitation de
l’espace communautaire. A cette querelle sur la signification des murs
d’enceinte s’en ajoute une autre, relative aux sources alimentaires principales
des populations du Dhar Tichitt et à leurs variation avec l’assèchement
progressif de la région.
Selon P.J Munson, à la faveur
d’un micro-climat favorable, une population noire, probablement ancêtre
des actuels Soninké, se serait installée, aux environs de
-2000, dans la plaine de l’Aouker aux bords de lacs résiduels où
elle aurait vécu de chasse et de pêche, puis entre -1500 et
-110 environ, de pêche, élevage et cueillette de céréales
sauvages. Entre -1100 et -1000, seraient apparues deux nouveautés
capitales : les tout premiers villages construits en pierre sèche,
à la base de la falaise; les tout premiers débuts de la culture
du petit mil, céréale qui peut se contenter de 275mm d’eau
par an. Vers -1000, l’archéologie enregistre deux changements fondamentaux
dans le mode de vie. Les villages sont maintenant construits en haut de
la falaise et la culure du mil s’accroît considérablement.
L’extension des terrains de culture semble avoir entrainé une rapide
poussée démographique. Entre - 850 et -600, les villages
sont moins étendues mais beaucoup plus nombreux. L’alimentation
est basée sur l’élevage du boeuf et du mouton et sur la culture
du petit mil. Dans la huitième et dernière phase datée
de -600 à -300, on ne peut plus vraiment parler de villages. Les
habitations sont cachées dans les rochers du haut de la falaise;
la détérioration climatique rapide interdit désormais
la culture du mil et l’élvage du gros bétail. C’est l’époque
où sont arrivés les Libyco-Berbères venant du Nord.
On trouve sur les rochers de nombreuses représentations de leurs
attaques avec des inscriptions en tifinar. L’abandon sera définitif
vers -300.
Certains autres scientifiques pensent
plutôt à une population unique d’agro-pasteurs qui aurait
vécu suivant un modèle de transhumance annuelle répandu
aujourd’hui dans la bande sahélienne.
A la question : où sont allés
les constructeurs des villages de pierre chassés de la falaise par
les désertifications vers -400, Munson et d’autres répondent
que les descendants des gens de Tichitt furent sans doute à l’origine
du royaume de Ghana dont la limite nord-est était justement constitué
par la falaise Tichitt-Walata-Nema. Aucune preuve archéologique
n’est venu étayer cette hypothèse qui reste cependant fort
plausible.
D’autres questions sans réponses
se posent : d’où venaient les gens qui s’établirent dans
la plaine de l’Aouker dans le courant du IIème millénaire
? Comment expliquer l’absence de puits et de citernes dans des sites témoignant
d’une organisation villageoise sophistiquée avec une gestion communautaire
du troupeau ?
Je n’aborderai pas l’histoire de l’Egypte ancienne car celle-ci peut être étudiée de façon approfondie dans toutes les bibliothèques. Je m’attarderai cependant quelque peu sur d’éventuelles relations ayant pu se développer entre l’Egypte ancienne et le reste du continent africain.
c) Relations de l’Egypte avec le reste de l’Afrique
Bien que l’on ait découvert,
il y a quelques années, des objets égyptiens fort loin au
coeur du continent, on ne peut apporter aucune preuve décisive de
contacts entre l’Egypte et l’Afrique au sud de Méroé. On
a découvert un osiris au Zaïre, une statue portant le cartouche
de Thoutmosis III (-1490/-1468) au sud du Zambèze.
Certains croient, hormis ces découvertes,
retrouver des influences de la civilisation égyptienne sur d’autres
civilisations africaines. Eva Meyerowitz voit dans le fait que les Akan
ont pris le vautour pour symbole de l’autocréation une influence
évidente de l’Egypte; elle souligne les rapports entre les dieux
Ptah et Odomankoma (akan), qui ont crée le monde de leurs propres
mains après s’être crée eux-mêmes, et qui sont
tous deux bisexuels. On a également considéré que
le culte du serpent, existant dans beaucoup de civilisations africaines,
pouvait avoir une origine égyptienne. On pourrait encore citer une
quantité impressionnante de traits culturels rapprochant l’Egypte
ancienne de l’Afrique traditionnelle, (voir à ce sujet les travaux
de Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga ...) mais le but de ce travail
n’est pas là.
Faut-il considérer ces traits
culturels communs comme le fruit d’une relation entre l’Egypte ancienne
et le reste de l’Afrique ou comme une réalisation propre, indépendante,
des civilisations africaines ?
- Voisins de l’Ouest : Sahariens
et Libyens
On admet généralement
qu’à l’époque prédynastique, les échanges humains
fréquents avec le Sahara ont diminué. Ces échanges
sont d’ailleurs très mal connu. Pour l’époque dynastique,
l’influence de l’Egypte sur la Sahara est certaine, mais encore très
mal connue.
Dans l’état actuel des recherches,
pour les Egyptiens de l’époque dynastique, les Sahariens sont essentiellement
les Libyens, progressivement concentrés au Nord d’un des déserts
les plus grands et les plus inhospitaliers du monde.
Il n’en était pas ainsi à
l’époque néolithique : la désertification rapide qui
s’est aggravée à l’époque dynastique a rejeté
les Libyens, pasteurs et chasseurs, à la périphérie
de leur ancien habitat, lorsqu’elle ne les a pas conduits, affamés,
à frapper à la porte du paradis néolithique qu’il
a fallu défendre contre eux. Leur pression s’est exercée
de façon incessante et rarement couronnée de succès,
sauf peut-être dans l’ouest du delta.
Les grandes oasis qui ceinturent
le désert (Kharga, Farafara, Siouah ..) voient se développer
les activités de chasse de l’aristocratie égyptienne. Il
faut passer par ces oasis lorsqu’on veut se diriger, par le sud,
vers le Tchad ou, par le nord, vers le Fezzan, puis le Niger. L’archéologie
prouvera peut-être un jour si ces grands axes de circulation africaine
ont été utilisés par les Egyptiens pour parvenir au
Tibesti, au Darfour, au Tchad, au Fezzan ...
Ce que l’on sait, c’est qu’à
partir de la XIXème dynastie, les Libyens constituent pour les Egyptiens
une réserve de main d’oeuvre et de soldats. Les captifs libyens,
reconnaissables à la plume qu’ils portent sur la tête, ont
une excellente réputation militaire, en particulier comme conducteurs
de char. Ils sont enrolés dans l’armée, où leur place
s’accroît au fil des siècles. En tant qu’éleveurs,
ils fournissent aussi du bétail pour la consommation égyptienne.
Ils remplissent ainsi un rôle économique semblable à
celui des Nubiens.
Aux XIII ème et XIIème
siècle av.J-C, les Libyens essayent de pénétrer en
Egypte. Séthi Ier et Ramsès II érigent un réseau
de fortifications et capturent certains d’entre eux. Après deux
vaines tentatives d’invasion du delta occidental, ils obtiennent de Ramsès
II, au XIIème siècle, l’autorisation de s’installer dans
cette zone. En échange, ils prennent une place accrue dans la défense
de l’Egypte. Au Xème siècle, et pendant près de deux
cent ans, les libyens gouvernent l’Egypte, sous les XXIIème et XXIIIème
dynasties.
- Voisins du Sud
Les Egyptiens peuvent avoir été
tenté par une pénétration en profondeur du continent
le long du Nil, du moins jusqu’à la Ivème cataracte. Ils
peuvent aussi avoir été attirés vers le Tchad par
les vallées anciennes qui débouchent sur la rive gauche du
Nil, vers l’Ethiopie, riche en ivoire. Vers le sud, ils ont dû rencontrer
un obstacle majeur dans l’immense zone marécageuse du Sud. Nous
ne connaissons malheureusement que peu de choses à propos de ces
relations terrestres
La Basse-Nubie intéressait
les Egyptiens à cause de l’or qu’elle produisait. Les régions
nilotiques plus méridionales les attiraient pour les routes de pénétration
vers l’Afrique intérieure, menant vers le Nil Blanc, les vallées
sahariennes ou le Darfour.
Dès le début de l’Ancien
Empire, le Soudan, comme la Libye, a fourni aux Egyptiens des hommes et
des ressources animales et végétales. Les Nubiens ont également
joué un grand rôle dans l’armée égyptienne.
Les Egyptiens commencèrent à organiser leurs relations avec
le Soudan à la fin de la Vème dynastie. Pendant cette période,
un nouveau poste politique et économique apparut : celui de gouverneur
du Sud. Le titulaire était chargé de garder le poste méridional
de l’Egypte, d’organiser les échanges commerciaux, et de faciliter
la circulation des expéditions marchandes.
Au début du Moyen Empire,
les rois d’Egypte, menacés par des Bédouins asiatiques, semblent
avoir demandé l’aide des Soudanais, ce qui fournirait la preuve
de la reprise des relations entre l’Egypte et le Soudan (interrompues à
la fin de l’Ancien Empire). Il est très probable que des Egyptiens
se sont rendus au Soudan.
Quand les Hyksos s’emparèrent
des parties septentrionales et moyennes de l’Egypte, Koush accrut son indépendance
et sa puissance. Le royaume de Koush présentait un danger latent
pour les pharaons égyptiens. Avec la XVIIIème dynastie, la
pression sur le Soudan redevint très forte, et l’expansion plus
vaste que jamais auparavant. Sous le règne de Thoutmosis III, les
tombeaux de la région située entre les IIème et IVème
cataracte changèrent de forme; on construisit des tombes de forme
égyptienne et de petites pyramides comme celles qui ont été
trouvées à Deir el-Medineh. De là vient la ressemblance
entre les cités de Bouhen et d’Aniba et les cités égyptiennes.
On trouve aussi dans les tombeaux du Soudan des scarabées et les
noms des princes sont inscrits d’une façon typiquement égyptienne.
Le tombeau de Heka-Nefer, le prince d’Aniba sous le règne de Toutankhamon,
ressemble aux tombeaux rupestres égyptiens. L’union égypto-nubienne
n’a jamais été aussi grande. Les Soudanais jouent également
un rôle militaire et administratif plus marqué qu’auparavant..
En -1400, on édifie le temple de Soleb. Cette union atteint son
point culminant lorsque la XXVème dynastie éthiopienne domine
l’Egypte. Cependant, même « égyptianisés »,
les habitants des hautes vallées gardent leur culture propre.
- Le pays de Pount
On pense que ce pays était
situé dans la Corne de l’Afrique mais on hésite encore beaucoup
à propos de l’endroit exact où en fixer le territoire. Une
hypothèse séduisante l’attache à la partie de la côte
africaine qui va de la rivière Poitialeh, au nord de la Somalie,
au cap Gardafui.
Les navires égyptiens allaient
chercher à Pount l’encens précieux et bien d’autres produits
encore. Il semble que le cap Gardafui constituait la limite méridionale
de la navigation vers Pount, et que les frontières sud du royaume
de Pount se situaient près de ce cap.
C’est sous le règne d’Hatshepsout
que le pays de Pount fut mieux connu. Elle envoya une flotte de cinq navires
afin de ramener des arbres à encens. Les représentations
de cette expédition nous ont permis de connaître la vie du
pays de Pount, ses plantes, ses animaux et ses habitants. Les huttes coniques
dressées sur pilotis parmi les palmiers, les ébéniers
et les baumiers sont nettement représentées.
Après Hatshepsout, à
en croire les représentations de Pount figurant dans les temples,
aucune nouveauté n’apparait. Puis les textes parlent de l’arrivée
des habitants de Pount en Egypte. Les chefs de ce pays sont concidérés
comme devant apporter des cadeaux aux pharaons.
Parmi les traces laissées
par ces anciennes relations, signalons que l’appui-tête porte, en
langue somalienne actuelle, un nom proche de celui qu’il avait en égyptien
ancien. De même, les Somaliens appellent leur nouvel an la fête
de pharaon.
d) La Nubie avant Napata (-3000 à -750)
- La période du groupe A :
Les outils de cuivre et les poteries
d’origine égyptienne exhumées des tombes du groupe A montrent
que l’épanouissement de cette culture a été contemporain
de la Ière dynastie en Egypte (-3100). Cette culture est désugnée
par une simple lettre car elle ignorait l’écriture et qu’on ne peut
l’associer à aucun lieu précis de découverte ni à
aucun centre important. Il s’est néanmoins agi d’une période
de prospérité marquée par un considérable accroissement
de la population.
Des découvertes archéologiques
appartenant sans doute possible au groupe A ont été faites
jusqu’à présent en Nubie, entre la Ière cataracte
au nord et le Batn-el-Haggar. Mais on a également trouvé
des poteries semblables à celles du groupe A à la surface
de divers sites plus au sud, dans le Soudan septentrional. Du point de
vue ethnique, le groupe A était physiquement très semblable
aux Egyptiens prédynastiques. C’était un peuple semi nomade
qui élevait probablement des chèvres, des moutons et quelques
bovins. Il vivait généralement dans de petits campements,
se déplaçant toutes les fois qu’un pâturage était
épuisé.
Du point de vue culturel, ce groupe
appartient au Chalcolithique, c’est à dire qu’il est essentiellement
néolithique, tout en faisant un usage limité d’outils de
cuivre importés d’Egypte. L’une des caractéristiques de la
culture du groupe A est la poterie, que nous trouvons dans les tombes des
peuplades appartenant à ce groupe. Un des exemples typiques de la
poterie du groupe A est une belle poterie mince avec un intérieur
poli noir et, à l’extérieur, des décorations peintes
en rouge imitant la vannerie. En même temps que ce type de poterie,
on trouve de grandes jarres en forme de bulbe avec une base pointue et
des pots avec des poignées, ainsi que des jarres coniques de faïence
rose foncé d’origine égyptienne.
En ce qui concerne les coutumes
funéraires du groupe A, nous connaissons deux genres de tombes :
le premier type est une simple fosse ovale de 0,80m de profondeur, et le
second une fosse ovale de 1,30m de profondeur avec une chambre plus profonde
d’un coté. Le corps, dans un suaire de cuir, était placé
en position repliée sur le coté droit, avec la tête
vers l’ouest.
- La fin du groupe A :
Au groupe A, qui a probablement
vécu en Nubie jusqu’à la fin de la IIème dynastie
(-2780), suucéda une période de pauvreté et de déclin
culturel, qui dura depuis le commencement de la IIIème dynastie
(-2780) jusqu’à la IVème dynastie (-2258). Cette période
a été appelé par certains archéologues période
du groupe B.
- L’Egypte en Nubie :
Dès le début de leur
histoire, les Egyptiens ont été éblouis par les richesses
que renfermaient la Nubie : or, encens, ivoire, ébène, huiles,
pierres semi-précieuses ... Ils ont donc constamment essayé
de faire passer sous leur domination le commerce et les ressources économiques
de ce pays. L’histoire de la Nubie est presque inséparable de celle
de l’Egypte. Les objets façonnés égyptiens découverts
à Faras, dans les tombes du groupe A datant des règnes de
Djer et Ouadji (3ème et 4ème roi de la Ière dynastie)
témoignent également des contacts qui existaient entre les
deux pays dans ces temps reculés. La preuve la plus ancienne de
la conquète égyptienne en Nubie est fournie par un document
exposé au Musée national du Soudan à Khartoum. Il
s’agit d’une scène gravée sur une plaque de grès;
elle date du roi Djer, troisième roi de la Ière dynastie.
La scène décrit une bataille livrée sur le Nil aux
Nubiens par le roi Djer. D’autres preuves existent: Pierre de Palerme montrant
Snéfrou détruisant le pays des Nubiens, fragment de pierre
montrant Khasékhem (roi de la IIème dynastie) agenouillé
sur un prisonnier nubien ...
Des découvertes archéologiques
ont montré l’existence à Bouhen (IIème cataracte)
d’une colonie purement égyptienne à l’époque des IV
et Vème dynastie. L’une des industries de cette colonie égyptienne
était le travail du cuivre.
- La Période du groupe C
:
Vers la fin de l’Ancien Empire égyptien,
ou pendant la période appelée Première période
intermédiaire (-2240/-2150), apparut en Nubie une nouvelle culture
indépendante, appelée par les archéologues période
du groupe C. Cette culture était chalcolithique et dura jusqu’au
moment où la Nubie fut complétement égyptianisée
au XVIème siècle avant l’ère chrétienne.
Deux théories s’opposent
concernant le groupe C : l’une affirme qu’elle est une continuation du
groupe A et l’autre qu’elle a subit une influence étrangère.
Les partisans de cette dernière théorie sont en désaccord
quant à l’origine et à la provenance de cette influence étrangère.
Il semble évident que les hommes du groupe C étaient essentiellement
des pasteurs, et habitaient de petits campements. Parfois, ils s’installaient
dans des villages. Les maisons découvertes dans la région
d’Ouadi Halfa appartiennent à deux types : l’un avec des pièces
rondes, aux murs faits de pierre enduite de boue, l’autre constituée
par des pièces carrées aux murs en briques de boue.
Les plus anciennes sépultures
de la culture du groupe C sont caractérisées par de petites
superstructures de pierre au dessus de fosses rondes ou ovales. Le corps,
à demi replié, était couché sur le coté
droit, la tête orientée vers l’est et souvent placée
sur un oreiller de paille (le corps était enveloppé dans
un vêtement de cuir). On rencontre d’autres types de sépultures
appartenant au groupe C : les archéologues ont trouvé des
chapelles de briques, souvent adossées au nord et à l’est
des superstructures de pierre. Les objets contenus dans les tombes comprenaient
différents types de poteries, des bracelets de pierre, d’os et d’ivoire,
des boucles d’oreilles en coquillage, des sandales de cuir, des scarabées
égyptiens ....
- Le Moyen Empire :
Les souverains du Moyen Empire tournèrent
leur attention vers le pays situé au sud. Cette entreprise commença
sous les rois de la XIème dynastie de Thèbes. Sur un fragment
provenant du temple de Gebelein en Haute-Egypte, Mentouhotep II est représenté
en train de frapper ses ennemis, parmi lesquels on aperçoit des
Nubiens. Certaines références montrent que les Egyptiens
de la Xième dynastie avaient probablement occupé la Nubie
jusqu’à Ouadi Halfa vers le sud.
Plusieurs documents indiquent que
c’est Amenemhat Ier, le fondateur de la XIIème dynastie, qui a entrepris
l’occupation permanente d’une partie de la Nubie. On pense d’ailleurs qu’il
était lui-même d’origine nubienne. L’occupation de la Nubie
fut achevée par le fils et successeur d’Amenemhat Ier, Sésostris
Ier.
Koush, nom que les Egyptiens utilisèrent
très tôt pour désigner un grand territoire au sud,
était à l’origine un territoire nubien limité, évoqué
pour la première fois sous le Moyen Empire.
Les raisons qui poussaient les Egyptiens
à occuper une partie de la Nubie était à la fois économiques
et défensives. Il fallait s’assurer, d’une part, l’importation des
produits du sud, comme l’ivoire et l’ébène; d’autre part,
il s’agissait de l’exploitation des richesses minières de la Nubie.
La sécurité de leur royaume exigeait par ailleurs la défense
de sa frontière méridionale contre les Nubiens et les habitants
du désert à l’est de la Nubie.
La nature défensive de l’occupation
égyptienne en Nubie pendant la période du Moyen Empire est
clairement démontrée par le nombre et la puissance des forteresses
que les rois de la XIIème dynastie durent bâtir dans le territoire
occupé (exemple de la forteresse de Bouhen : série complexe
de fortifications construite suivant un plan rectangulaire de 172m sur
160).
Après la chute du Moyen Empire
et l’invasion des Hyksos, les Egyptiens perdirent le pouvoir en Nubie.
Les forts furent pillés et brûlés par les indigènes.
e) KERMA :
De 1913 à 1916, l’égyptologue
Reisner fit des fouilles sur le site de Kerma. Les deux volumes publiées
par Reisner en 1923 allaient être pendant cinquante ans l’unique
source de renseignements sur le mystérieux royaume de Koush évoqué,
à partir du début du Moyen Empire dans des textes pharaoniques
où il est représenté comme une menace dangeureuse
pour l’Egypte.
Deux grands monuments de briques
crues, surprenants par leurs dimensions marquent le site archéologique.
La deffufâ occidentale, située à l’est de la ville
moderne, à 1,5 Km du Nil, est haute de 19m, longue de 52 et large
de 26m. La deffufâ orientale, moins massive, est dans le désert
à 4Km de là dans le secteur sud-ouest d’un immense cimetière
avec de nombreux tumulus.
Se fondant sur la découverte,
dans la deffufâ occidentale, de fragments de vases d’albâtre
avec des cartouches de pharaons de la VIème dynastie et du début
de la XIIème dynastie, Reisner avait conclu que le monument avait
été un comptoir égyptien existant dès l’Ancien
Empire, protégé par un fort et une garnison au Moyen Empire.
La deffufâ orientale et le grand cimetière qui l’entoure lui
semblait représenter les demeures des gouverneurs égyptiens.
Soulignant les influences égyptiennes sur la culture de Kerma, Reisner
faisait ressortir au contraire, le caractère indigène des
rites funéraires, marqué principalement par les nombreux
individus enterrés vivants dans la tombe des grands personnages.
Le mode de sépulture dans les grandes tombes de Kerma étaient
entièrement nubien; les corps n’étaient pas momifiés
et l’on sait que les Egyptiens redoutaient d’être enterrés
à l’étranger car les rites n’y étaient pas respectés.
Les fouilles de l’université
de Genève se sont déroulées à Kerma de 1973
à 1993. C’est ainsi qu’ont pu être observés des tombes
et des édifices datés des époques napatéenne
et méroïtique (VIIIème siècle av.J-C - IIIème
siècle ap.J-C). L’acquis essentiel des fouilles suisses est la reconstitution
de l’histoire de Kerma aux IIIème et IIème millénaire,
vu sous l’angle indigène alors qu’elle avait été interprétée
auparavant sous l’angle égyptien.
On a pu établir quatre grandes
périodes dans l’histoire de Kerma :
- un établissement pré-Kerma
de 3000 à 2500 environ
- le Kerma ancien de 2500 à
2050 correspond aux V et VIème dynastie de l’Ancien Empire et à
la Première période Intermédiaire
- le Kerma moyen de 2050 à
1750 correspond approximativement au Moyen Empire (2060-1780)
- Le Kerma classique marque l’apogée
politique et culturelle du royaume de Koush à l’époque même
où l’Egypte se débat dans le désordre de la Deuxième
période Intermédiaire (1780-1580). Vers 1530-1520, Thoutmosis
I, en conquérant la vallée soudanaise du Nil jusqu’aux abords
de la IVème cataracte mettra fin à l’indépendance
de Koush qui sera placé sous administration égyptienne jusqu’à
la fin du Nouvel Empire (1080).
- Etablissement pré-Kerma
et Groupe A
C’est seulement en 1986 qu’ont été
mis à jour les vestiges d’un établissement antérieur
à la ville antique de Kerma, dont les débuts semblent remonter
aux environs de 2500. Au nord de l’immense nécropole orientale située
à 4km de la ville, les chercheurs suisses ont dégagé
sur une surface d’environ un hectare des fonds de huttes circulaires dont
le diamètre varie de 4 à 8m et des séries de fosses
utilisées comme greniers. Il est certain, écrit Charles Bonnet
(Genava, 1988) « que les vestiges des huttes et des greniers s’étendent
bien au delà. Le plan de cet ensemble est très spectaculaire
et n’est pas sans évoquer celui de certaines villes africaines plus
récentes ».
Le fait le plus intéréssant
est la très grande ressemblance de la céramique trouvée
sur le site avec celle du mystérieux Groupe A de Reisner qui a occupé
la Basse Nubie (entre la Ière et la IIème cataracte) depuis
les débuts de l’histoire égyptienne, vers 3100 jusqu’à
la IIIème dynastie, vers 2700. La Haute Nubie soudanaise (entre
la IIème et la IVème cataracte) aurait donc eu des rapports
avec la Basse Nubie mais pas avec l’Egypte proprement dite comme le montre
l’absence d’importations égyptiennes dans l’agglomération
pré-Kerma.
- Kerma Ancien (-2500 à -2050)
Contrairement à ce que Reisner
avait affirmé, Charles Bonnet a brillament démontré
que la deffufa occidentale et les bâtiments qui l’entourent occupant
un emplacement privilégié au centre de la ville antique devait
être considéré comme un quartier religieux continuellememt
remanié au cours des siècles. La ville antique se serait
développée sur un plan rayonnant autour du temple primitif
construit aux environs de 2500.
En ce qui concerne la nécropole
orientale, Reisner aurait commis également une erreur d’interprétation.
D’après lui, les sépultures les plus anciennes étaient
situées dans la partie sud seule fouillée. L’équipe
suisse a montré que, au contraire, la partie nord du cimetière
est la plus ancienne. Les tombes y sont de dimensions plus réduites
et le rituel funéraire y est moins complexe.
Les tombes du Kerma ancien ont un
diamètre extérieur de moins d’un mètre mais la fosse
est assez profonde. Le défunt est en position fléchie sur
le côté droit, la tête à l’est. Il tient à
la main un ou même deux arcs, ce qui rapelle le nom de Ta-Seti (pays
de l’arc) donné à la Nubie dans les textes pharaoniques.
Située à environ 5Km
des bords du Nil, l’immense nécropole de Kerma est toujours restée
protégée des crues du fleuve ce qui a permis une conservation
exceptionnelle du matériel funéraire.
- Kerma moyen (-2050 à -1750)
Correspondant sensiblement au Moyen
Empire, le Kerma moyen a été individualisé principalement
dans la nécropole orientale. Le diamètre des tumulus qui
surmontent les sépultures s’agrandit progressivement et peut atteindre
8 à 10m. On voit par ailleurs apparaitre des inhumations multiples.
L’interprétation de Reisner suggérant la pratique de sacrifices
humains en relations avec une société très hiérarchisée
a été confirmée par les chercheurs suisses.
L’enrichissement du matériel
animal contenu dans les tombes est certainement l’élément
le plus frappant dans les tombes du Kerma moyen. Des animaux entiers sont
alors inhumés avec le défunt. On y trouve des chiens, des
chèvres et des moutons qui constituent l’immense majorité
des restes animaux. Certains sont porteurs d’une sorte de bonnet surmonté
d’un disque en plumes d’autruche rappelant les béliers à
sphéroïdes des rupestres de l’Atlas saharien.
- Kerma Classique (-1750 à
-1500)
C’est l’apogée du royaume
soudanais . Dans la ville antique autour de la deffufâ occidentale,
les maisons sont plus vastes; les bâtiments de culte plus importants;
les murailles des fortifications plus épaisses.
On a trouvé une « boulangerie
industrielle » qui est constituée par une batterie de dix
fours rectangulaires et de longs moules côniques disposés
sur un carré de 16m de côté. Charles Bonnet suppose
que le produit de ces boulangeries était destiné aux offrandes
des différents lieux de culte, ou peut-être au roi.
« L’atelier de bronzerie »
nous renseigne sur le mode de fabrication des très nombreuses tiges
de bronze trouvées dans les fouilles. Le cuivre utilisé venait
sans doute, sous forme de lingots, de la région toute proche de
Tumbus où l’on trouve des filons de cuivre natif. Charles Bonnet
ne dit pas d’où venait l’étain, mais il détaille le
très ingénieux système de chauffage alimenté
par du bois de palmier brûlé dans des foyers orientés
selon les vents dominants, dirigé vers huit descenderies où
ont été trouvés de nombreux fragments de creusets.
Dans la nécropole orientale,
certaines sépultures atteignent 100m de diamètre. La mission
suisse a retrouvé les traces de banquets funéraires; à
en juger par la quantité de bols renversés jonchant la surface
du sol, ces cérémonies devaient réunir un public très
nombreux. Les restes animaux tiennent une place encore plus considérable.
A l’intérieur de la fosse qui peut atteindre de très grandes
dimensions, on trouve encore des moutons entiers mais on voit apparaitre
des agneaux découpés en quartiers de boucherie suivant une
technique ritualisée. A l’extérieur de la fosse, les bucrânes
(frontaux de bovidés) se multiplient jusqu’à atteindre plusieurs
cemtaines pour la même sépulture.
Qu’il s’agisse de la ville antique
ou de la nécropole orientale, l’archéologie démontre
abondamment le rôle prépondérant de l’élevage
à Kerma et la valeur religieuse attribuée au bélier.
A ce point de vue, Kerma apparaît comme une étape entre les
« béliers ornés » de l’Atlas saharien et le dieu
Amon à tête de bélier honoré au Gebel Barkal
par les gens de Napata.
- Le Nouvel Empire (-1580/-1050)
Quand les Egyptiens eurent complétement
libéré leur pays des Hysos, ils tournèrent à
nouveau leur attention vers leur frontière sud, et ce fut le commencement
de la conquète la plus complète de la Nubie depuis le début
de l’histoire ancienne de l’Egypte.
L’occupation de la Nubie fut entreprise
par Amosis, fondateur de la XVIIIème dynastie égyptienne.
Amosis réussit à rebâtir et à agrandir la forteresse
de Bouhen et à y édifier un temple.
Ce fut Thoutmosis Ier (-1530/-1520)
qui mena à bien la conquète du Soudan du nord, mettant ainsi
fin à l’indépendance de Koush. En arrivant à Toumbous,
à l’extrémité sud de la IIIème cataracte, il
y grava une grande inscription. Puis il poursuivit sa marche vers le sud,
occupant toute le longueur du fleuve entre Kerma et Kourgous, à
80Km au sud d’Abou Hamed, où il laissa une inscrption et bâtit
peut-être un temple. La Nubie fut ainsi entièrement conquise
par l’Egypte, et ce fut le début d’une ère nouvelle et brillante
de son histoire, qui laissa sur sa vie culturelle des traces qui persistèrent
au cours des époques suivantes. C’est ainsi que les rois des XVIIIème
et XIXème dynasties bâtirent beaucoup de temples en Nubie.
L’ensemble de la Nubie fut réorganisé suivant une ligne purement
égyptienne, et un mode d’administration entièrement égyptien
fut appliqué, ce qui entraina la présence en ces centres
de prêtres, de scribes, de soldats ...Cette situation aboutit à
l’égyptianisation totale de la Nubie. Les indigènes adoptèrent
la religion égyptienne et se mirent à adorer les divinités
égyptiennes.
Une stèle de Kamose, dernier
roi de la XVIIIème dynastie, affirme que le royaume indépendant
de Koush s’étend au nord jusqu’à Elephantine (Assouan). Autrement
dit, l’autorité des princes de Koush allait de la Ière à
la IVème dynastie au XVIIIème siècle av.J-C. Elle
aurait même pu aller plus loin si l’on en croit un texte découvert
à Karnak selon lequel le roi Hyksos, Apophis, aurait demandé
et peut-être obtenu l’alliance du prince de Koush contre le pharaon.
Nous retiendrons que le royaume
de Koush exportait principalement du bétail et de l’or; mais aussi
tous les produits qui apparaîtront, à l’époque du Nouvel
Empire, sur les nombreuses représentations picturales du tribut
fourni par la Nubie conquise : ébène, ivoire, peaux de panthère,
oeufs d’autruche ....
- Gens de Kerma et Nubiens d’aujourd’hui
:
Un des résultats les plus
attendus des fouilles de la Mission suisse fut l’analyse des nombreux squelettes
découverts dans un état de conservation exceptionnel dans
la nécropole orientale. Les chercheurs suisses soulignent la relative
homogénéité de la popoulation Kerma ancien et la ressemblance
de la majorité des gens de Kerma avec les Nubiens actuels, ressemblance
confirmée par le fait que les Nubiens d’aujourd’hui ne se mélangent
ni aux Egyptiens appelés « étrangers » ni aux
Noirs du Sud-Soudan.
Les sépultures des Nubiens
actuels sont toujours surmontées d’un tumulus; la poterie rouge
à bords noirs se retrouve à Kerma; l’élevage et tout
ce qui se rapporte aux animaux domestiques tient une place essentielle
dans la vie quotidienne et dans les rites funéraires.
L’opposition entre la civilisation
agraire de l’Egypte et les civilisations pastorales du Soudan a été
confirmé par les fouilles de l’équipe suisse en Nubie.
f) L’empire de Koush : Napata et Méroé
Dans la première moitié
du IIème millénaire, la culture dite de Kerma correspond
à un royaume fort et prospère, le Koush des textes égyptiens.
La prospection archéologique lacunaire de cette zone ne permet guère
de préciser son histoire, après la phase brillante, mais
relativement brève, de la domination par l’Egypte du Nouvel Empire
(-1580/-1085).
Après trois siècles
de silence, on reparle de la Nubie à partir du IXème siècle
av.J-C.
- Napata, berçeau soudanais
de la XXVème dynastie :
Hormis les égyptologues et
les historiens de l’Afrique, peu de gens savent que les quatre pharaons
de la XXVème dynastie datée approximativement de 715 à
655 av.J-C étaient originaires du bassin de Dongola entre la IIIème
et la IVème cataracte dans le nord de l’actuel Soudan. Ceux que
l’on appelle aujourd’hui les pharaons noirs de la dynastie koushite ont
conservé jusqu’aux années 70 dans les textes en langue française
le nom de rois éthiopiens qui leur avait été donné
dans l’Antiquité du mot grec aethiops qui signifie façe brulée.
La XXVème dynastie est donc indigène : c’est peut-être
les successeurs des anciens souverains de Kerma qui l’ont crée.
Vers -713, Shabaka monte sur le trône.
Il soumet à l’empire de Koush la vallée entière du
Nil jusqu’au Delta. Les compilateurs des listes royales d’Egypte le considèrent
comme le fondateur de la XXVème dynastie. La grande politique du
Proche-Orient amène les Koushites vers l’Asie où la poussée
des Assyriens commence à se faire sentir.
L’année même où
Taharqua (689/663) monte sur le trône, le roi assyrien Sennacherib
détruisit Babylone. Taharqua annonça aussitôt son intention
de s’attaquer à la redoutable puissance assyrienne; il est en conséquence
le seul pharaon à être cité par son nom dans la Bible.
Dans les Livres d’Esaie, on peut lire : « Alors le roi d’Assyrie
reçut une nouvelle au sujet de Tirhka, roi d’Ethiopie; on lui dit
: voici, il s’est mis en marche pour te faire la guerre ». L’effroi
inspiré par les guerriers soudanais se confirma en -669 losque Taharka
réussit à réoccuper Memphis conquise par les Assyriens
deux ans auparavant. Bien que son successeur ait dû fuir, en -663,
devant les armées d’Assourbanipal qui s’emparèrent de Thèbes
et mirent ainsi fin à la dynastie koushite, Taharka demeure un grand
nom dans l’histoire de l’Egypte ancienne.
Retrouvés sur de nombreux
monuments depuis le Delta jusqu’à la IVème cataracte, les
cartouches de Taharka prouvent qu’il controlait bien un immense empire
égypto-soudanais étendu sur plus de 2500Km de vallée.
Le royaume koushite apparait comme
une monarchie double : son symbole en est le double uraeus (serpent). Les
souverains de la XXVème dynastie copient les pharaons d’Egypte qui
les ont précédés; le style de leurs monuments est
typiquement pharaonique. Ils portent aussi des ornements propres au Soudan.
L’un de leurs couvre-chefs populaires est une sorte de calotte qui enserre
étroitement la nuque et dont une patte protège la tempe;
un épais bandeau noué la maintient et laisse flotter deux
pans à l’arrière des épaules. Des têtes de bélier,
animal sacré d’Amon, parent leurs boucles d’oreilles ou les retombées
de leurs colliers. Amon est en effet le grand dieu dynastique, adoré
dans quatre sanctuaires : Napata, Tore, Kawa et Pnubs.
- Amon de Napata et Amon-Ré
de Thèbes :
« Amon de Napata m’a fait
souverain de tout peuple. Amon de Thèbes m’a fait souverain de l’Egypte
.... ». Ainsi s’exprime sur une stèle du musée de Khartoum
le roi koushite Piye-nommé Piankhi jusqu’aux années 70-considéré
par certains auteurs comme le véritable fondateur de la XXVème
dynastie. Il est célèbre surtout par la stèle dite
de la Victoire exposée au musée du Caire .
Sur cent cinquante neuf lignes de
hiéroglyphes superbement gravés sur un grand bloc de basalte,
sont relatées les étapes de la campagne qui mena le roi soudanais,
vers -730, de Napata jusqu’au Delta. En s’arrêtant longuement à
Thèbes, Piye avait rencontré la fille de Kashta son prédécesseur,
installée par son père dans la fonction de Divine Adoratrice
d’Amon. Ces relations de parenté avec le dieu omnipotent de Thèbes
l’encouragèrent certainement dans la conquète de la vallée
égyptienne. Conquète sans lendemain puisque, sitôt
arrivé, Piye engagea ses bateaux sur le chemin du retour.
En cette année de la conquète
éphémère de Piye, le culte d’Amon était établi
à Napata depuis plus de six cent ans. En sa quarante-septième
année de règne, vers 1457 av.J-C, Thoutmosis III avait sacrifié
à Amon-Ré, « le maître de la montagne sainte
», le Gebel Barkal, au pied duquel serait élevé 150
ans plus tard, le grand temple d’Amon.
Installé par le colonisateur
égyptien, le culte d’Amon-Ré rencontra un accueil extraordinairement
favorable de la part des gens de Koush aussi bien à la période
coloniale, entre 1560 et 1100 environ, que pendant les trois siècles
suivants où les documents égyptiens sur la région
au sud de Thèbes sont pratiquement inexistants. A ce succès
du culte d’Amon dans le bassin de Dongola, on peut reconnaître deux
raisons essentielles. D’une part, les gens de Koush retrouvaient dans le
dieu égyptien de Thèbes leur dieu-bélier adoré
par les gens de Kerma, leurs ancêtres directs. D’autre part, le culte
de la triade thébaine, le dieu-créateur Amon, la déesse
vautour Mout protectrice des reines et le dieu enfant Khonsou, s’adaptait
parfaitement aux lieux magiques de leur montagne, le Gebel Barkal.
C’est en 1986 que l’archéologue
T.Kendall fut frappé par la silhouette curieuse de l’aiguille rocheuse
du Gebel Barkal évoquant la statue immense d’un roi qui s’éloignerait
de la montagne dominant de 98m la vallée du Nil. L’examen de près
(escalade du pic rocheux) n’apporta pas grand chose; on put cependant déchiffrer
deux cartouches de Taharka et un de Nastasen, le dernier prince koushite
à avoir été enterré, vers -320, à Napata.
T.Kendall découvrit cependant
deux choses étonnantes :
- une rangée de petits trous
régulièrement espacés indiqua que la surface de la
pierre avait été recouverte d’une feuille d’or qui devait,
en fonction de son orientation sud-est, refléter le soleil depuis
l’aurore jusqu’au milieu de l’après-midi et être visible à
une vingtaine de kilomètres.
- un échafaudage en bois
entourait le sommet de l’aiguille. Les larges trous destinés à
fixer de grosses poutres et les marques de maçon sont visibles sur
toutes les façes à 6m environ du sommet. Cet échafaudage
à l’intéreur duquel trois ou quatre hommes pouvaient se tenir
était alimenté par un pont volant entre la Table et l’Aiguille
et par un shadouf destiné à monter le matériel dont
on reconnaît également les points d’ancrage sur la Table.
- Symbolique égyptienne, symbolique
koushite du Gebel Barkal :
Au XIXème siècle,
Wilkinson et Lepsius avaient dessiné certains reliefs du Grand Temple
d’Amon. Cent cinquante ans plus tard, une expédition américaine
a trouvé des murs très dégradés depuis le passage
de Lepsius (1843) et n’a pu rétablir que certaines scènes.
Leur intérêt est cependant considérable car elles illustrent
fidèlement la célèbre stèle de la Victoire
du roi Piye.
Devant la triade thébaine,
Amon, Mout et Khonsou, le roi prépare son départ de Napata
(ou de Thèbes). Après plusieurs séquences détruites,
on voit le siège et la prise d’Hermopolis. Des scènes de
bataille déssinées par Lepsius représentant l’attaque
de Memphis, il ne reste que des débris de reliefs avec des cheveaux
au galop. La scène suivante bien conservée représente
les princes vaincus de Basse Egypte prosternés devant le roi koushite
et lui apportant des présents.
Construit par Taharka, le temple
de la déesse Mout est situé à la base de l’Aiguille.
Comme les temples d’Abou Simbel, il était composé d’une partie
extérieure aujourd’hui disparue et de chambres intérieures
creusées dans le roc. Quand l’archéologue Lynn Holden y pénétra
en 1987, une image peinte attira spécialement son attention...Elle
représente le dieu Amon des Koushites (il a une tête de bélier)
assis à l’intérieur d’un cadre rectangulaire figurant
certainement le Gebel Barkal avec son sommet plat (la Table) si caractéristique.
Se détachant de la Table exactement comme l’Aiguille apparaît
un grand cobra dressé couronné d’un disque solaire. L’idée
vint alors à Holden que la si étrange silhouette de l’Aiguille
aurait pu être interprétée par les Anciens non pas
comme une statue royale en pied mais comme un gigantesque uraeus (cobra).
L’assimilation de l’Aiguille à la déesse-uraeus la mettrait
en relation directe avec la fonction royale et éclairerait les origines
mystérieuses de la dynastie koushite qui portait sur sa couronne
non pas un mais deux uraeus symbolisant un double pouvoir sur l’Egypte
et sur Koush et une double protection reçue de la déesse-uraeus
aux pouvoirs magiques inégalés.
L’année suivante, Holden
retrouva dans le temple d’Abou Simbel la même image que dans le temple
de Mout : le dieu Amon, inversé comme si il était regardé
dans un miroir; mais c’est le dieu Amon de Thèbes dont il s’agit
(il a une tête d’homme et non de bélier). Là aussi,
un gigantesque cobra se dresse sortant de la montagne, mais il porte la
haute couronne cônique de la Haute Egypte au lieu du disque solaire
et il regarde vers la gauche.
C’est en 1989 que T.Kendall, à
la suite d’une campagne au Gebel Barkal, publie un rapport dans lequel
il est persuadé de la justesse de l’hypothèse de L.Holden
: les deux images inversées, celle du temple de Ramsès II
à Abou Simbel et celle du temple de Mout construit cinq cent ans
plus tard par Taharka permettent de décoder une symbolique égyptienne
et une symbolique koushite de la Montagne Sainte.
Durant les trois cent ans où
le pays de Koush, entre la IIème et la IVème cataracte, fut
une colonie égyptienne, le Gebel Barkal marqua la frontière
méridionale de l’Empire. La puissance magique de son Aiguille représentant
la déesse-uraeus permettait une défense efficace de l’ordre
égyptien contre le désordre et la barbarie de l’Afrique profonde.
Il parut donc tout naturel de loger à l’intérieur de la montagne
Amon, le dieu caché.
La symbolique koushite apparaît
plus complexe. Après avoir transformé dans leur montagne
la triade thébaine, les princes koushites se considèrèrent
comme les fils du dieu Amon destinés par le dieu lui-même
à devenir les souverains de l’Egypte.
Le Gebel Barkal apparaît donc
comme le fondement religieux de la dynastie koushite.
En même temps que les divinités
pharaoniques (Isis, Horus, Thot ...) avec leurs symboles originaux, les
habitants de Méroé pratiquaient le culte de dieux purement
méroïtiques comme le dieu-lion Apédémak ou le
dieu Sebewyemeker (Sbomeker). Le culte de ces dieux n’est devenu officiel
qu’au IIIème siècle av.J-C. Il semble qu’ils aient été
auparavant des dieux locaux des parties méridionales de l’empire
et qu’ils n’aient accédé à la première place
qu’à l’époque où l’influence égyptienne avait
commencé à décliner, pour être remplacée
par des traits culturels plus authentiquement méroïtique.
Le dieu guerrier Apédémak
était une divinité d’une grande importance pour les méroïtes.
On le dépeint avec une tête de lion, et les lions jouèrent
un certain rôle dans les cérémonies, surtout à
Mussawarat es-Sufra. Au même endroit, nous trouvons un autre dieu
méroïtique n’ayant pas de correspondant égyptien : Sebewyemeker,
peut-être le principal dieu local à être considéré
comme un créateur. Quelques déesses sont aussi dépeintes
à Naga, mais leur nom et la place qu’elles occupaient dans le panthéon
méroïtique nous sont encore inconnus.
Indépendamment des 32 temples
aux Lions connus, il existe 14 sites où la présence d’un
temple aux Lions est presque certaine. Il semble qu’ils aient été
répartis sur l’ensemble du royaume de Méroé. Leur
distribution présente deux caractéristiques très nettes.
La première est qu’il existe quatre sites où plusieurs temples
ont été découverts : Naga (huit temples), Mussawarat
(six), Méroé (six) et Barkal (trois).
Tous les temples aux Lions peuvent
être divisés en deux types principaux. Le premier est un temple
à deux chambres; les plus anciens de ce type sont en brique sèchée
et ne possèdent pas de pylônes. Le deuxième avait une
seule chambre; la plupart avait un pylône sur la façade, mais
les plus anciens n’en possédaient pas.
Ces deux types de temples, les temples
d’Amon et les temples aux Lions, suggèrent au premier abord l’existence
de deux types de religions; mais un examen attentif montre qu’il s’agit
en fait d’une religion unique. La dualité religieuse supposerait,
soit une grande tolérance, hautement impropable à cette époque,
soit une lutte farouche et des guerres religieuses continuelles, dont il
n’y a, à notre connaissance, pas trace. Au contraire, le panthéon
des temples d’Amon semble avoir été le même que celui
des temples aux Lions, avec cette différence que certains dieux
avaient la prédominance dans tel ou tel temple. Ces dieux sont d’ailleurs
un mélande de dieux égyptiens comme Amon-Rê, la triade
osiriaque .... et de dieux indigènes locaux comme Apédémak,
Mandulis ....
La différence de plan indique
une différence de rite plutôt que de religion.
- Napata, première capitale
de l’empire koushite :
Après que les koushites se
furent retirés d’Egypte sous les coups des Assyriens, leur histoire
est plus difficile à établir. Pendant un millénaire,
c’est le destin d’un état de plus en plus africain : le royaume
de Koush. La capitale reste d’abord à Napata, au pied de la montagne
sacrée du Djebel Barkal. Puis, sans doute au VIème de l’ére
chrétienne, elle est transférée bien plus au sud,
à Méroé. L’extension du royaume koushite n’est guère
précisée, la diversité de ses régions encore
mal dégagée. A l’extrême nord, la Basse-Nubie, sorte
de marche frontière, demeura en litige entre les Méroïtes
et les maîtres de l’Egypte : Saïtes, Perses, Ptolémées
et Romains. Sa renaissance fut alors due probablement à l’introduction
de la roue à eau.
A Napata, les tombes du cimetière
de Nuri sont parmi les éléments essentiels pour établir
l’histoire des rois de la dynastie napatéenne (le grand Taharka
fut enterré à Nuri). Les premiers souverains sont très
égyptianisés. Comme pour les rois de la XXVème dynastie,
leurs sépultures sont dominées par des pyramides à
l’égyptienne.
Pendant les trois cent cinquante
ans qui suivirent la mort de Tanoutamon, dernier pharaon de la XXVème
dynastie, 27 rois koushites et plusieurs reines, dont quelques uns seulement
résidèrent à Napata, commandèrent des chambres
mortuaires surmontées de pyramides d’une vingtaine de mètres
chacun. Les caveaux sont décorés conformément aux
canons égyptiens et les inscriptions en hiéroglyphes sont
finement gravées et suivent les formules égyptiennes classiques.
A partir de la fin du IXème
siècle, les princes locaux se firent enterrés à Kurru,
d’abord sous des tumulus rappelant ceux des débuts de Kerma, ensuite
dans des sortes de mastabas maçonnés. Les tombes de Kurru
recèlent des éléments propres à la culture
koushite dont on retrouvera des équivalents dans la culture méroïtique.
Ainsi, ces 24 chevaux richement parés de perles en bronze et en
faïence enterrés debout à coté de la tombe de
Piye font immédiatement penser au passage de la « stèle
de la Victoire » où le roi fustige la négligence des
princes d’Hermopolis qui avaient laissé mourir des chevaux dans
des écuries. On trouve aussi un lion à tête de bélier
juché sur un socle de 15cm qui réunit les deux dieux dynastiques
de Méroé; ou encore cette amulette de 5cm de hauteur appartenant
à une épouse de Piye, représentant la déesse
Hathor en train d’allaiter non pas un roi comme dans les amulettes égyptiennes
mais une reine, ce qui annonce la place éminente tenue par les reines
dans la société méroïtique.
Quels sont les nom des rois de la
dynastie napatéenne ?
Les deux premiers rois ne sont guère
pour nous que des noms : Atlanarsa (-653/-643), fils de Taharka, et son
fils Senkamanisken (-643/-623), dont de beaux fragments statuaires ont
été retrouvés au Djebel Barkal. Les deux fils et successeurs
de ce dernier, Anlamani (-623/-593) et Aspelta (-593/-568), sont mieux
connus. A Kawa, une stèle d’Anlamani relate la tournée du
roi à travers les provinces dont il pourvoit les temples; il mène
une campagne contre un peuple qui pourrait bien être les Blemmyes;
puis sont évoquées la venue de la reine mère Nasalsa
et la consécration des soeurs du roi comme joueuses de sistre devant
le dieu Amon et chacun de ses quatre grands sanctuaires.
Son frère et successeur Aspelta
a laissé deux grands textes retrouvés depuis longtemps. Celui
de l’intronisation ou du couronnement date de l’an I de son règne.
L’armée est assemblée près du Djebel Barkal et les
chefs décident de consulter Amon de Napata, qui désigne Aspelta,
dont la descendance par les soeurs royales est glorieuse. La stèle
de l’apanage des princesses, qui date de l’an III, est conservée
au Musée du Louvre : c’est le procès verbal de l’investiture
d’une princesse comme prêtresse.
- L’expédition de Psammétique
II, la chute de Napata :
Aspelta est un contemporain de Psammétique
II. En -591, soit en l’an II du roi, le pays de Koush est envahi par une
expédition égyptienne renforcée par des mercenaires
grecs et cariens, conduite par les généraux Amasis et Potasimto.
Napata est prise.
Contrairement à ce que l’on
a cru, Napata ne connut pas un déclin définitif après
le déplacement des familles princières à Méroé.
- Transfert de la capitale à
Méroé :
Les Koushites souhaitent dès
lors mettre une distance plus grande entre eux et leurs puissants voisins
du Nord : c’est sans doute au raid égyptien qu’il faut attribuer
le transfert de la capitale à Meroé, c’est à dire
beaucoup plus au sud, non loin de la VIème cataracte. Le site de
l’ancienne ville de Méroé a été occupé
de façon continue depuis de milieu du VIIIème siècle
av.J-C. Située approximativement au niveau du 17ème parallèle
nord, Méroé se trouve exactement à la limite entre
le désert où il ne pleut jamais ou presque et la zone de
pluies d’été rares mais violentes à la suite desquelles
le désert reverdit en un jour et les petits oueds se mettent à
couler.
Aspelta est le premier souverain
dont le nom soit attesté à Meroé.
En -525 se dessine la menace perse.
On connaît la réponse du souverain nubien aux envoyés
de Cambyse : « Quand les Perses banderont aussi aisément que
moi des arcs aussi grands que celui-ci, qu’ils marchent alors avec des
forces supérieures contre les Ethiopiens ». L’armée
de Cambyse ne put franchir le Batn el-Haggar et dut battre en retraite
avec de lourdes pertes. Les Perses ont cependant compté les habitants
de Koush parmi leurs sujets et des contingents koushites se trouvaient
dans les armées de Darius.
Le transfert de la capitale s’expliquerait
aussi par des raisons climatiques et économiques. Les steppes offraient
à Méroé une extension beaucoup plus vaste que les
bassins voisins de Napata, resserés au coeur du désert. Aux
ressources de l’élevage (plus des 2/3 des os de bêtes de boucherie
sont ceux de bovins, 1/5 de moutons et de chèvres) s’ajoutaient
celles de l’agriculture (le sorgho ou dourra était la principale
culture mais on a trouvé également des traces de blé)
et de vastes bassins d’irrigation furent creusés près des
grands sites. Le commerce devait être très actif : Méroé
constituait un carrefour idéal pour les voies caravanières
entre la Mer Rouge, le Haut-Nil et le Tchad.
Pour de longs siècles qui
restent obscurs, l’historien de dispose que des sépultures royales.
Le dernier souverain enterré à Nuri est Nastasen (un peu
avant -300). Ensuite, les cimetières de Méroé reçoivent
des rois et des princes. On possède plusieurs inscriptions du roi
Amannoteyeriké (un peu avant -400). La meilleure relate l’élection
du roi puis des expéditions militaires entremélées
de festivités religieuses, une retraite aux flambeaux, la visite
de la reine mère, des donations aux sanctuaires ... Puis vient Harsiotef,
dont la célèbre inscription relate des cérémonies
et des campagnes contre de nombreux ennemis.
Avec la reine Shanakdakhete (-170/-160)
semble s’affirmer pleinement la puissance d’un matriarcat purement local.
C’est sur une construction à son nom, à Naga, qui se trouvent
gravées des inscriptions en hiéroglyphes méroïtiques
qui sont parmi les plus anciens connues.
- L’écriture méroïtique
:
Les hiéroglyphes méroïtiques
sont empruntés à l’égyptien, mais leurs valeurs sont
différentes. A ces hiéroglyphes correspond une écriture
cursive, d’une graphie souvent sommaire. Les signes semblent dériver,
pour une part, de l’écriture démotique en usage dans l’Egypte
de l’époque pour les documents administratifs et privés.
De toute façon, la langue méroïtique, dont la nature
nous échappe encore, et le système graphique diffèrent
totalement de l’égyptien. Les 23 signes notent les consonnes, certaines
voyelles et des syllabiques. Des groupes de deux points séparent
généralement les mots les uns des autres. On dispose environ
de 22 000 mots méroïtiques de lecture plus ou moins certaine.
Pour le moment, la traduction proprement dite de queleques 800 textes recueillis
demeure dans l’ensemble impossible. Les premiers textes méroïtiques
figurent sur deux stèles du roi Taniydamani, que l’on date de la
fin du IIème siècle avant l’ère chrétienne.
Le colloque du Caire (1974) a montré
l’importance de l’étude comparée de la langue méroïtique
avec d’autres langues africaines (langues du Soudan et des régions
limitrophes de l’Ethiopie). Les participants à ce colloque propose
d’utiliser l’informatique afin de mieux déchiffrer la langue méroïtique.
Voyons ce que Jean Leclant nous
apprend sur l’énigmatique écriture méroïtique
: « C’est en 1909-1911 que Griffith publie ses recherches sur un
lot important de textes funéraires méroïtiques découverts
en Nubie égyptienne. Il existe 23 signes (écriture alphabétique,
avec quelques bilitères), auxquels il faut ajouter « un séparateur
» : deux points superposés, parfois trois. Le méroïtique
peut s’écrire soit dans une cursive dérivée pour une
bonne part du démotique égyptien, soit en hiéroglyphes
empruntés eux-aussi à l’Egypte, mais avec des valeurs nouvelles.
Le génie de Griffith lui a permis de découvrir que les hiéroglyphes
méroïtiques étaient tournés en sens inverse de
ceux de l’Egypte pharaonique. La langue méroïtique nous est
connue à travers un millier de textes environ; une grande partie
est funéraire, provenant des cimetières nubiens fouillés
avant la disparition de cette province sous les hautes eaux du Lac Nasser;
il y a aussi des inscriptions provenant des grands ensembles royaux de
Napata et Méroé beaucoup plus au sud. La nature de la langue
méroïtique nous échappe encore, même si la structure
des textes funéraires nous est plus familières : stèles
et tables d’offrandes indiquent le nom du défunt suivi de ceux de
ses parents et de quelques membres de sa famille ou de son entourage. On
y lit aussi des textes administratifs, religieux ou militaires. »
- Rome et Méroé :
A la suite du sac d’Assouan par
les méroïtes, le préfet de l’Egypte romaine, Petronius,
entreprend une expédition de représailles et s’empare de
Napata en -23. Une garnison permanente est installée par les Romains
à Primis (Qasr Ibrim), qui résiste aux attaques des méroïtes.
On en arrive à un traité de paix négocié à
Samos, où séjournait alors Auguste (-21/-20). Ce récit
se retrouve chez Strabon et Dion Cassius; les deux auteurs signalent l’étonnement
éprouvé par les négociateurs devant les envoyés
de Candace qui se présentait non pas comme l’épouse du roi
mais comme le roi des Ethiopiens (Candace fut sans doute la reine Amanishakheto
-41/-12). La garnison romaine semble avoir été retirée
et on renonce à exiger des méroïtes on tribut. La frontière
entre l’empire romain et celui de Méroé s’établit
à Hiérasykaminos (Maharraqa).
- L’apogée de l’empire méroïtique
:
Cette période des débuts
de l’ére chrétienne est un des points culminants de la civilisation
méroïtique, dont témoignent plusieurs édifices.
Les noms d’Akinidad et de la reine Amanishakheto (-41/-12) se lisent au
temple T de Kawa. On a attribué à cette souveraine un palais
découvert ces dernières années à Ouad ben Naga,
tout près du fleuve. On admire la belle sépulture dans la
nécropole nord de Méroé. Sa pyramide, précédée
à l’est de la chapelle et du pylône traditionnel, est l’une
des plus imposantes de la capitale. Elle a livré en 1834 à
Ferlini les bijoux d’un luxe chargé : plaques, colliers, bracelets,
boucles d’oreille et bagues faits principalement en or, argent et pierres
semi-précieuses.
Natakamani, gendre et successeur
d’Amanishaketo, ainsi que son épouse, la reine Amanitere (-12/+12),
furent aussi de grands constructeurs : leurs noms sont sans doute les plus
fréquemment mentionnés sur les documents koushites. A travers
les grandes villes de l’empire, ils témoignent de la puissance d’une
dynastie à son apogée. Au Nord, soit en amont de la Iième
cataracte, les souverains édifièrent un temple à Amara;
les reliefs en étaient de facture égyptienne, si l’on excepte
le détail de coiffure royale méroïtique. Dans l’île
d’Argo, juste en amont de la IIIème cataracte, les deux colosses
ont longtemps passé pour être la représentation du
couple royal. Celui-ci entreprit également la restauration de Napata,
dévastée par l’expédition de Pétronius, et
en particulier du temple d’Amon. A Méroé même, les
noms de Natakamani et de son épouse se lisent dans le grand temple
d’Amon, conjointement avec celui du prince Arikankharor. A Ouad ben Naga,
le temple sud est l’oeuvre des deux souverains. Ceux-ci sont fixés
à Naga, le grand centre des steppes, au sud de Méroé.
Le temple d’Amon s’ouvrait en façade par un pylône dont la
décoration allie influences égyptiennes et caractéristiques
proprement méroïtiques. L’édifice le plus célèbre
est le temple du Lion de Naga, dont les reliefs sont parmi les plus représentatifs
de l’art méroïtique.
- Napata et Méroé :
organisation politique
Le trait le plus remarquable du
pouvoir politique en Nubie et au Soudan central, du VIIIème siècle
av.J-C au IVème siècle de l’ère chrétienne,
semble avoir été sa stabilité et sa continuité
exceptionelles. Nous pouvons considérer que c’est essentiellement
la même famille royale qui a régné sans interruption
en suivant la même tradition. L’une des caractéristiques du
système politique méroïtique a été l’éligibilité
du nouveau souverain. Nous pouvons reconstituer la mécanique de
la succession, grâce à certaines inscriptions trouvées
à Napata qui décrivent en détail les cérémonies
du choix et du couronnement. Parmi ces inscriptions, les trois plus récentes,
celles de Amaninete-Yerike (-431/405), Harsiotef (-404/-369) et Nastasen
(-335/-310), montrent que les rois étaient soucieux d’observer des
pratiques traditionnelles strictes, de proclamer leur attachement aux traditions
et aux coutumes de leurs ancêtres. Dans les trois cas, le roi
avant sa nomination est décrit comme vivant à Méroé,
parmi les autres « frères royaux ». Il accède
d’abord au trône à Méroé, puis voyage vers le
nord jusqu’à Napata pour les cérémonies. De fait,
Amaninete-Yerike déclare qu’il a été élu roi
par les chefs de ses armées à l’âge de 41 ans, et qu’il
avait effectué une campagne militaire avant de pouvoir se rendre
à Napata pour y être couronné. De plus, quand il arrive
à Napata, il se rend au palais royal où il reçoit
la couronne de Ta-Seti en confirmation supplémentaire de son accession
à la royauté. Ensuite, il pénètre dans le temple
pour la cérémonie au cours de laquelle il demande au dieu
de lui accorder la royauté; la divinité la lui accorde aussitôt
comme une simple formalité.
Les inscriptions plus anciennes confirment
les conclusions selon lesquelles la succession au trône était
déja réglée avant que le roi pénètre
dans le temple. Ainsi, la succession de Taharqa (-689/-664) a été
décidé par Shebitku (-701/-689), qui résidait à
Memphis en Egypte. Taharqa fut choisi parmi ses « frères royaux
»; il entreprit le voyage vers le nord (en passant certainement par
Napata) et rendit hommage à Gematon (Kawa) avant d’arriver à
Thèbes.
D’importantes conclusions se dégagent
de l’étude des inscriptions. L’une d’elles est que le voyage effectué
vers le nord pour se rendre dans les temples était une partie essentielle
du cérémonial du couronnement, que chaque roi devait observer
lors de son accession au trône. La seconde est que le temple d’Amon
à Napata jouait un rôle particulier dans ce cérémonial,
et que sa prééminence était indiscutée. De
telles conclusions sont en rapport direct avec la théorie de Reisner
concernant l’existence de deux royaumes de Napata indépendants.
Cette théorie a été proposé par Reisner pour
expliquer la répartition des sépultures royales. Il partait
du postulat que la localisation de ces sépultures était directement
liée à la capitale, c’est à dire qu’un roi devait
avoir sa tombe assez près de sa résidence. Le cimetière
d’El-Kourou, qui est le cimetière royal le plus ancien, et le cimetière
de Nuri, qui lui succéda, furent des sépultures royales jusqu’à
Nastasen, alors que la capitale était Napata. Ultérieurement,
les deux cimetières de Begrawiya sud et nord devinrent des cimetières
royaux quand la capitale fut transférée à Méroé,
après Nastasen, vers -300. Cependant, au Djebel Barkal, c’est à
dire à Napata, il existe deux groupes de pyramides. Reisner affirme
que le premier groupe est immédiatement postérieur à
Nastasen, et que le second date du premier siècle av.J-C.
L’analyse de tous les textes les
plus importants montre que l’office du roi était héréditaire
par lignage royal. A Napata et à Méroé, le roi était
choisi parmi ses « frères royaux ». L’initiative du
choix su nouveau souverain émanait des chefs militaires, des hauts
personneges de l’administration civil et/ou des chefs de clan. En théorie,
la couronne devait passer aux frères d’un roi avant d’être
remise à la génération suivante : sur les 27 rois
qui régnèrent avant Nastasen, 14 furent les frères
des rois précédents. Il existe également certains
signes selon lesquels le droit au trône pouvait dépendre encore
davantage des prétentions fondées sur la matrilinéarité
que sur la paternité royale : de nombreuses inscriptions témoignent
du rôle de la reine mère dans le choix d’un nouveau roi. On
retrouve également certaines caractéristiques très
semblables dans les royaumes et les chefferies de plusieurs parties d’Afrique.
Toutes les cérémonies
du couronnement soulignent le caractère sacré que revêtait
la royauté à Napata et à Méroé; le roi
était considéré comme le fils adoptif de plusieurs
divinités. Il est difficile de dire dans quelle mesure il se considérait
lui-même comme un dieu ou comme son incarnation. De toute façon,
c’étaient les dieux qui guidaient sa main. Strabon et Diodore de
Sicile nous rapportent des cas où les prêtres, affirmant avoir
reçu des instructions divines, ordonnèrent au roi de se suicider.
Selon eux, cette coutume aurait persisté jusqu’à l’époque
d’Ergamène (-250/-215), qui massacra tous les membres du haut-clergé
pour les chatier de leur outrecuidance, parce qu’il avait reçu une
éducation grecque qui l’avait libéré de sa superstition.
Les souverains de Napata et de Méroé utilisèrent dans
leurs inscriptions les titres pharaoniques traditionnels : nous ne retrouvons
nulle part dans l’énoncé de leurs titres le mot méroïtique
pour « roi ».
Le rôle exact joué
dans le royaume par les femmes de sang royal n’est pas très clair,
mais il existe cependant de nombreuses indications montrant qu’elles occupaient
des postes élevés et remplissaient de hautes fonctions. Au
cours de la domination koushite de l’Egypte, la fonction de grande prêtresse
du dieu Amon à Thèbes était tenue par la fille du
roi, ce qui lui donnait une grande influence politique et économique.
La reine mère continua à
jouer un rôle si important dans la cérémonie de couronnement
de son fils, comme le disent Taharqa et Anlamani, que l’on ne peut douter
de son influence décisive et de son rôle spécifique.
Elle jouait également un rôle important par l’entremise d’un
système compliqué d’adoption dans lequel, portant le titre
de « Maîtresse de Koush », elle adoptait l’épouse
de son fils.
Plus tard, ces reines - mères
ou épouses - commencèrent à assumer le pouvoir politique
et se proclamèrent elles-mêmes souveraines, allant jusqu’à
adopter le titre royal de « Fils de Rê, Seigneur des Deux Terres
». Un grand nombre d’entre elles devinrent célèbres
à l’époque gréco-romaine. A cette époque, Méroé
était connu pour avoir été gouverné par une
lignée de candaces ou reines mères régnantes.
La plus ancienne reine régnante
attestée est Shanakdekhete, au début du IIème millénaire
av.J-C, qui reçut une sépulture royale à Begrawiya
nord. A partir de Shanakdekhete, nous avons une série de reines
régnantes. Avec Amanirenas (Ier siècle av.J-C), un fait nouveau
semble se produire : il s’agit de l’association étroite de la première
épouse du roi et de leur fils ainé sur de nombreux monuments
importants, ce qui suggère l’idée d’un certain degré
de co-régence, puisque l’épouse, qui souvent devient la cadance
régnante, survit à son mari. Cependant, ce système
ne dura pas plus de trois générations, et sembla se terminer
avec Natakamani, Amanitere et Sherakarer vers la première moitié
du Ier siècle de l’ère chrétienne.
- Administration centrale et provinciale
:
Au centre de l’administration centrale
se trouvait le roi, autocrate absolu dont la parole avait force de loi.
Il ne déléguait son pouvoir à personne, et ne le partageait
avec personne. Il semble que Méroé soit la seule ville que
l’on puisse considérer comme le centre principal de la royauté
et de l’administration. Peye est assez imprécis quant à son
lieu de résidence, alors qu’il est évident que Memphis a
été la capitale de ses successeurs immédiats de la
XXVème dynastie d’Egypte. Toutefois, Taharqa indique nettement qu’il
vivait parmi ses « frères royaux » avec sa mère.
L’administration centrale était
dirigée par un certain nombre de hauts fonctionnaires dont les titres
nous ont été transmis par deux stèles d’Aspelta. Parmi
ces inscriptions, nous trouvons - indépendamment des commandants
militaires - les chefs du trésor, les gardes du sceau, le chef des
archives, le scribe principal de Koush et d’autres scribes. Les chefs militaires
apparaissent à plusieurs reprises sur ces inscriptions sans des
moments critiques. Ils étaient chargés de proclamer l’avénement
d’un nouveau roi et d’effectuer les cérémonies traditionnelles
du couronnement. Ils peuvent avoir joué un rôle significatif
dans le choix du successeur, et très probablement la majorité
d’entre eux appartenaient à la famille royale. L’usage voulait que
le roi n’allât pas sur le champ de bataille, mais resta dans son
palais, tandis que la conduite de la guerre était confiée
à l’un des généraux.
A partir de la fin du Ier siècle
av.J-C, nous disposons d’un nombre suffisant de documents d’administrateurs
provinciaux pour reconstituer dans les grandes lignes l’organisation de
la province septentrionale du royaume. Elle s’est développée
sans doute à cause de l’instabilité qui suivit la conquète
de l’Egypte par les Romains et leur tentative infructueuse de pénétrer
plus au sud en Nubie. Pour faire façe à cette situation,
les rois méroïtiques créèrent une organisation
administrative spéciale en Basse-Nubie. A la tête de cette
administration se trouvait l’un des principaux personnages de la cour,
le paqar, qui était peut-être le prince héritier. Sous
l’autorité de celui-ci, on trouve le général des eaux
et le général de la terre dont les fonctions semblent avoir
été de veiller sur les maigres mais vitales ressources nubiennes,
de manière à assurer le commerce avec l’Egypte par terre
et par eau. Ils devaient également contrôler les frontières
et contenir les dangeureux mouvements des tribus nomades à l’est
et à l’ouest du Nil.
- Agriculture et Elevage :
A l’époque de l’ascension
du royaume de Napata, l’élevage était déja une tradition
millénaire et formait, avec l’agriculture, la principale source
de subsistance de la population. Celle-ci élevait des chèvres,
des brebis, ainsi que des cheveaux et des ânes. De nombreux indices
attestent la primauté de l’élevage dans l’empire de Koush
: l’iconographie, les rites funéraires .... Les offrandes aux temples
étaient principalement constituées d’animaux d’élevage,
et il semble que la richesse des rois se soit mesurée en troupeaux.
Les relations des auteurs classiques ne laissent aucun doute sur le caractère
pastoral de la société méroïtique, qui s’apparente
à de nombreux égards aux sociétés africaines
d’élevage des époques ultérieures.
En ce qui concerne l’élevage,
on sait que la principale machine d’irrigation de l’époque était
le shadouf, qui fut remplacé ultérieurement par la saquia.
Cette dernière ne fit son apparition en Basse-Nubie qu’à
l’époque méroïtique. Les sites de Dakka et de Gammai,
datés du IIIème siècle av.J-C, semblent être
les plus anciens à contenir des vestiges de saquia. L’introduction
de cette machine à irriguer eut une influence déterminante
sur l’agriculture, en particulier à Dongola, car cette roue permet
d’élever de l’eau sur 3 à 8m avec beaucoup moins d’efforts
et en moins de temps que le shadouf, qui exige un travail humain, tandis
que la saquia est mûe par un buffle ou par d’autres animaux.
Les principales céréales
étaient l’orge, le blé et surtout le sorgho. Au IVème
siècle av.J-C, la culture du coton et la technique de sa filature
et de son tissage à Méroé avait atteint un niveau
très élevé. La culture des fruits et celle des raisins
ont été l’un des secteurs importants de l’agriculture.
- Ressources minérales :
Au cours de l’Antiquité,
l’empire de Koush a été considéré comme l’un
des pays les plus riches du monde connu. Cette renommée était
due davantage aux richesses minérales des terres frontalières
situées à l’est du Nil qu’à celles de l’intérieur
du royaume lui-même.
Koush a été l’une
des grandes régions productrices d’or dans le monde antique. L’or
était extrait entre le Nil et la mer Rouge, surtout dans la partie
au nord du 18ème parallèle, où l’on a trouvé
de nombreuses traces d’anciennes mines. Des fouilles récemment effectuées
à Méroé ont montré des temples avec leurs murs
et leurs statues couverts de feuilles d’or. Le désert oriental regorgeait
de pierres précieuses et semi-précieuses, comme la
chrysolithe, la jacynthe, l’améthyste ....
- Le travail du fer :
Les importants crassiers découverts
près de l’ancienne ville de Méroé et dans d’autres
régions du Butana ont fourni matière à de nombreuses
spéculations sur l’importance du fer dans la civilisation méroïtique.
On a affirmé que la connaissance de la technique de la fonderie
et du travail du fer dans de nombreuses parties de l’Afrique saharienne
était partie précisément de Méroé. Dès
1911, Sayce déclara que Méroé avait dû être
le « Birmingham de l’ancienne Afrique ». Cette affirmation
pour le moins hasardeuse fut reprise sans discussion pendant plus de cinquante
ans durant lesquels aucune date ne fut publiée. En 1967, Shinnie
publie une date de 514 av.J-C sur des fragments de fer; en 1969, cette
date est contestée par Trigger. Elle lui semble beaucoup trop précoce
et il souligne la pauvreté des sites méroïtiques en
objets en fer. A sa suite, d’autres spécialistes rajeunissent l’industrie
du fer et certains vont même jusqu’à prétendre qu’il
n’y aurait jamais eu d’industrie du fer à Méroé puisqu’on
n’y a jamais trouvé de four. En 1970, Shinnie découvre un
four puis deux autres sont découverts en 1974 avec huit tuyères.
Les conclusions sont publiées en 1975 par Tylecote :
Les fourneaux de Méroé,
datés du Ier et du IIème siècle après J-C,
sont du type romain avec orifice d’évacuation des scories. Ils sont
très différents des fourneaux de Taruga (Nigeria) dans lesquels
les scories tombent dans une fosse située sous le four. Ils sont
aussi beaucoup plus jeunes puisque de nouvelles datations publiées
en 1979 situaient le fer de Taruga entre la fin du VIème et le début
du Ier siècle av.J-C.
On a donc renoncé au «
Birmingham de l’Afrique » et à la conception de Méroé
initiatrice de l’Afrique au sud du Sahara aux techniques de la métallurgie
du fer.
Quelques notes à propos de la Nubie ancienne d’après le livre de Louise Marie Diop-Maes « Afrique noire : Démographie, Sol et Histoire ».
Louise Marie Diop-Maes rapporte que
la population nubienne dès le IIIème millénaire av.J-C
devait s’élever à environ 700 000 habitants, voir peut-être
3 millions. Elle s’oppose donc aux historiens occidentaux qui ne comptabilise
d’après leur calcul que 200 000 à 250 000 habitants pour
les plus généreux.
Un papyrus de la fin du Moyen Empire
énumère 17 forts égyptiens en Nubie destinés
à tenir la population et à protéger la navigation.
Celui de Bouhen, près de la 2ème cataracte mesurait 176m
sur 160 et comprenait des murs de 10m de haut, 4,8m d’épaisseur,
des tours, un rempart ..... On mesure alors le volume de la population
nubienne et la puissance matérielle du royaume de Koush aux précautions
que prennent les pharaons du Moyen Empire pour défendre leur frontière
méridionale.
La vie économique de la Nubie
et l’importance de sa population peuvent aussi se déduire des listes
de tributs qui figurent dans les représentations picturales des
marchandises nubiennes que l’on trouve dans les tombes des fonctionnaires
égyptiens qui avaient la charge de les rapporter aux pharaons. Sous
Thoutmosis III, outre 550 livres d’or pour le seul pays de Ouaouat, des
animaux et des grains, on trouve des produits divers tels que fauteuils,
lits, boucliers .... autrement dit des produits manufacturés à
coté des matières premières et alimentaires. Ce détail
est très significatif pour juger de l’importance de la population
puisque le nombre d’habitants est lié au degré de développement
de l’activité économique.
Le royaume de Kerma se confond avec
celui de Koush et domine aussi la Nubie égyptianisée jusqu’à
l’avénement du Nouvel Empire. Cependant, la culture de Kerma est
distincte de celle du groupe C : elle comprend de la poterie tournée
fine, très polie, du bois travaillé, incrusté d’ivoire
.... Le titulaire d’une des tombes était entouré de 200 à
300 personnes : il faut donc supposer que Kerma, la capitale, était
une agglomération importante où la cour comptait des centaines
de personnes et où les artisans étaient nombreux.
Le souverain koushite Shabaka monta
sur le trône d’Egypte en -713 et fut ainsi le premier Nubien à
être pharaon. Il assura un demi-siècle de prospérité
à la vallée du Nil sur quelque 1700 Km de long. C’est le
lieu de remarquer qu’en -753, Rome n’était pas encore un hameau
au moment même où le Soudan nilotique comptait déja
un grand nombre de villes, d’artisans, d’agriculteurs... A partir de l’incursion
assyrienne en -663 puis des invasions perses, grecques puis romaines, les
Koushites se replièrent d’abord sur Napata puis sur Méroé.
L’empire Koushite devint alors l’empire méroïtique. Celui-ci
ne dura pas moins d’un millénaire : du 6ème siècle
av.J-C jusqu’au 4ème siècle de notre ère.
Pour se rendre compte de l’importance
de sa population, on se rappelera qu’après la conquète de
l’Egypte par Cambyse en -525, les Nubiens furent assez forts pour empêcher
celui-ci de franchir le Batn el Hagar : Cambyse se retira avec de lourdes
pertes.
Un peuplement important est attesté
au niveau de la ville de Méroé dans des strates datant du
8ème siècle avant notre ère. Au 5ème siècle,
Hérodote qualifie Méroé de grande cité : les
fouilles ont confirmé que cette ville occupait une vaste superficie
avec une partie centrale entourée de faubourgs. Le secteur examiné
jusqu’à présent est suffisant pour avoir permis de conclure
que Méroé fut, à son apogée aux alentours de
l’ère chrétienne, une cité énorme dotée
de palais royaux, de temples...L’extraordinaire développement de
cette ville s’explique par ses multitudes fonctions : capitale administrative,
résidence impériale, port fluvial, carrefour de routes caravanières
....
Ce que nous savons par ailleurs
de l’économie et de la civilisation de Méroé ne nous
interdit pas de penser que cette métropole, qui commandait un Etat
plus vaste que la France et représentait, de la Ière cataracte
au Djebel Moya peut-être plus du tiers du Soudan actuel soit de l’ordre
de 800 000 Km2, cette métrople donc, qualifiée d’énorme,
pouvait bien avoir une population de plusieurs centaines de milliers d’habitants.
Si l’Egypte dans l’Antiquité avait dépassé 7 millions
d’habitants, comme on le croit, et a pu atteindre 10 en période
de paix et de prospérité, on ne voit pas pourquoi la Nubie
méroïtique, plus étendue, plus riche en bétail
et en possibilités agricoles, n’aurait pas atteint ou dépassé
ces chiffres.
On voit comme il est déraisonnable
de fixer entre 8,5 et 30 millions de nombre d’habitants dont il faut doter
l’Afrique noire au début de l’ère chrétienne, alors
que la seule Nubie méroïtique a peut-être dépassé
à elle seule le chiffre de 8,5 millions d’habitants ....!!
La fin de Méroé :
Depuis la fin du IIIème siècle
de notre ère, les pyramides royales de Méroé devenaient
de plus en plus petites et pauvres. Les inscriptions méroïtiques
cessèrent vers 330 de notre ère. Méroé avait
succombé sous les coups répétés de ses voisins
devenus eux-mêmes de plus en plus nombreux : les Noubas ou Nubas
à l’ouest et au sud-ouest, les nomades Blemyes dans le désert
du nord-est, les Ethiopiens d’Axoum au sud-est. Le royaume d’Axoum s’était
lentement développé en Ethiopie septentrionale sous le règne
du roi Ezana, qui se vante d’avoir mené, en 330, une expédition
fructueuse contre les Noubas dans la région du confluent Nil-Atbara.
On en déduit qu’à cette date, Méroé avait été
submergée par les Noubas, comme Rome l’a été un peu
plus tard par les Germains. Ezana semble avoir imposé sa domination
à toute la région pendant quelque temps sans que la population
ait été anéantie, puisque la poterie continue, mais
avec des caractéristiques différentes et que, dans la région
de la deuxième cataracte, de vastes tumuli datent des 4ème,
5ème et 6ème siècle de notre ère et contiennent
des objets d’une production artisanale de luxe. Cependant, comme aux premiers
temps de Kerma, les défunts reposaient de nouveau sur des litières,
accompagné de leurs femmes, de leurs serviteurs et de leurs chevaux
richement arnachés.
Beaucoup pensent que la cour et
les grandes familles Koushites, pour une partie au moins, s’enfuirent vers
l’ouest (et le sud ?), et qu’elles colportèrent jusqu’en Afrique
occidentale (et au Zimbabwe ?) de nombreux éléments de leur
culture.
Le territoire de l’antique Nubie
s’était alors subdivisé en trois royaumes distincts :
- au nord, en Basse-Nubie, le royaume
des Nobades s’étendait de Philae à la deuxième cataracte,
avec Faras pour capitale.
- au centre, le royaume Makuria,
dont la capitale était Dongola, ville dont l’importance est attesté
par ses monuments.
- au sud, dans la région
de la 6ème cataracte et de l’actuelle Khartoum, le royaume d’Alodia
ou Alwa, autour de la ville de Soba.
Les Nubas adoptèrent le christianisme
entre 543 et 570, plus de deux siècles après la conversion
de l’empereur éthiopien Ezana.
g) Le Cuivre et le Fer en Afrique :
Les origines de la métallurgie du fer en Afrique ont été très largement discutées. Jusqu’au milieu des années 80, la quasi totalité des spécialistes refusait d’admettre qu’il puisse s’agir d’une invention indépendante. Depuis la publication, en 1988, de dates portant le début de l’âge ancien du fer au IXème siècle av.J-C à Taruga (Nigeria) et cent ans plus tard à Agadez (Niger), les tenants de l’origine méroïtique ou carthaginoise ont perdu du terrain. A l’heure actuelle, on doit accepter la possibilité d’inventions locales de la métallurgie du fer.
- Cuivre ancien dans la région
d’Akjoujt (Mauritanie) :
On a découvert dans cette
région une soixantaine de petits objets en cuivre, fabriqués
manifestement à partir du minerai local. Les fouilles pousuivies
en 1971, 1981 et 1983 ont démontré abondamment l’existence
d’une ancienne industrie du cuivre. Des dates situaient l’exploitation
de la mine entre le VIIIème et le IIIème siècle av.J-C;
après vérification, la date a été fixée
au VIIIème siècle ap.J-C.
Malgré les nombreuses preuves
d’une active métallurgie du fer, les objets ont été
trouvé en petits nombre, ce qui semble être dû à
leur réutilisation constante au cours des siècles. Ce sont
des objets de petite taille : pointes de flèches, outils, bijoux
....
La question s’est posée des
rapports entre un âge du bronze marocain lui-même issu de l’âge
du bronze espagnol du IIème millénaire av.J-C et ce que l’on
a appelé l’âge du cuivre mauritanien.
- Cuivre ancien dans la région
d’Agadez (Niger) :
En 1973 et 1974, on trouve sur le
site d’Azelik wan Birni des preuves dispersées et disparates d’une
ancienne métallurgie du cuivre : petits objets en cuivre, traces
d’extraction de blocs de minerai et fourneaux (on en a retrouvé
en plus grand nombre à une quinzaine de Km d’Azelik, plus précisément
à Sékiret). En 1976, un article révèle deux
dates calculées sur des charbons prélevés dans des
restes de fourneaux associés à des scories de cuivre : -1360
à Sékiret et -90 à Azelik.
En fait, deux âges du cuivre
ont été mis en évidence :
- l’âge ancien du cuivre ou
cuivre I daté entre -1800 et -700. Il est caractérisé
par l’usage de fourneaux allongés dont on ne retrouve pas d’équivalent
en Afrique et dans le reste du monde.
- l’âge du cuivre II est plus
documenté. Il s’agirait d’une métallurgie véritable
par le traitement d’oxydes et de carbonates de cuivre. Les fours sont tous
du même type, cylindriques ou légèrement tronconiques.
La production se serait échelonnée sur un millier d’années
entre 850 av.J-C et 100 ap.J-C. Elle consiste en pointes de flèches,
épingles, tiges ....
Cuivre d’Agadez et cuivre d’Akjoujt
:
Selon les dates publiées,
les périodes d’exploitation antique du cuivre dans ces deux régions
sont comparables : du IXème avant au Ier siècle ap.J-C pour
Agadez; du VIIIème au IIIème siècle av.J-C pour Akjoujt.
Il y a aussi d’autres ressemblances : au Niger comme en Mauritanie, les
lieux d’implantation des fours sont éloignés des habitats
et font penser à des artisans itinérants. Les fours ont la
même forme et la même hauteur. Les objets trouvés sont
petits et rares. Cependant, les différences dont évidentes
: le minerai de cuivre de la région d’Agadez est beaucoup moins
abondant et surtout beaucoup moins concentré que celui de la région
d’Akjoujt a toujours été recueilli en surface sans qu’il
y ait besoin de creuser des mines. Les objets trouvés n’ont pas
les mêmes formes. Il semble difficile, dans ces conditions de faire
dériver Agadez d’Akjoujt et il paraît hors de question de
faire dériver Akjoujt d’Agadez. Ces deux foyers d’une métallurgie
du cuivre avant l’ère, distants de 2500 Km, ont eu, d’après
les données connues en 1992, une évolution séparée.
On est donc en droit de supposer
une évolution locale de la métallurgie du cuivre dans la
région d’Agadez au début du Ier millénaire av.J-C.
- Métallurgie du fer avant
J-C :
En 1970, Raymond Mauny faisait état
de deux dates seulement pour situer la métallurgie du fer avant
l’ère en Afrique tropicale : -514 à Méroé (Soudan)
et -280 à Taruga (Nigeria). La date du IIIème siècle
av.J-C pour Taruga, seule connue à l’époque, s’accordait
parfaitement avec l’une ou l’autre des deux hypothèses défendues
par les spécialistes : origine méroïtique ou origine
carthaginoise de la métallurgie du fer.
La théorie de l’origine méroïtique
fut mise en pièces en 1975 par R.F Tylecote. Restait l’origine carthaginoise;
elle se fondait sur l’ancienneté de l’introduction du fer en Afrique
septentrionale par les Phéniciens qui s’y établirent dans
les environs de 1100 av.J-C alors qu’ils connaissaient déja le fer
(Carthage fut fondée en -814 mais le fer n’apparaît dans les
tombes qu’à partir du VIème siècle av.J-C). Aucun
auteur ne fournit de détails sur le trajet et le mode de transfert
vers Taruga. Carthage et Taruga sont distants de plus de 3000 Km à
vol d’oiseau.
En 1985, certains auteurs suggère
une invention indépendante de la métallurgie du fer au sud
du Sahara tout en se gardant d’éliminer complètement une
origine nord-africaine.
Trois foyers de l’âge ancien
du fer : Taruga, Termit, Agadez :
Sur les pentes méridionales
du plateau de Jos, dans la région où ont été
découvertes les sculptures de Nok, Taruga fut pendant longtemps
le seul endroit en Afrique noire où les traces archéologiques
d’une ancienne métallurgie du fer avaient été datées
avant l’ère, plus précisément du IIIème siècle
av.J-C. De 1972 à 1988, plusieurs séries de dates «
vieillirent » le début de l’âge ancien du fer : on parlait
du milieu du IXème siècle av.J-C (en fait, dix dates entre
-850 et +230).
Le massif de Termit marque la frontière
méridionale du Ténéré et la limite entre désert
et sahel (extrémité nord à 350Km à l’est d’Agadez
et extrémité sud à 250Km au nord-ouest du lac Tvhad).
A cet endroit, on avait signalé de nombreux habitats néolithiques;
dans 12 gisement sur 76 répertoriés, on a trouvé une
trentaine de petis objets en fer, les bases d’une quinzaine de fourneaux
avec souvent des scories visibles à l’intérieur et des creusets.
Les dates calculées sur charbon indiquaient le début du VIIème
siècle av.J-C ainsi que la fin du Xème siècle av.J-C.
A coté des objets en fer,
on a trouvé dans le massif une quinzaine de tiges en cuivre, trouvaille
du plus haut intérêt puisqu’il n’existe aucune trace de minerai
de cuivre.
En 1989, G.Quéchon faisait
état de 12 dates sur charbon calculées dans les laboratoires
des universités de Paris. Il concluait ainsi son exposé :
« On peut situer l’apparition des premiers objets de métal
(fer et cuivre) avant 1350 av.J-C et cela dans un contexte encore ténéréen
puisqu’ils sont présents sur un site d’artisans spécialisés
surtout dans la fabrication de petits grattoirs ».
Le nom collectif d’Agadez a été
donné aux sites découverts en 1977 et 1981 au nord et au
sud de la falaise de Tigidit, longue cuesta arquée qui s’étire
sur environ 200Km et qui limite au sud les plaines argileuses entourant
le sud-ouest du massif de l’Aïr. Si les nombreux vestiges de la fabrication
du cuivre étaient plus ou moins attendus, les chercheurs furent
étonnés de découvrir au sud de la falaise des scories,
des objets en fer et des restes de fourneaux situés à l’intérieur
d’habitats néolithiques parfois très étendus et accompagnés
d’une céramique originale.
En 1983, D.Grébenart publiait
quatre dates s’échelonnant entre 490 et 60 av.J-C. En 1985, il annonçait
des dates plus hautes : « le fer aurait fait son apparition vers
le début du VIIIème siècle av.J-C soit quatre nouvelles
dates entre 800 avant et 200 après J-C ».
Dans l’état actuel des connaissances,
on peut classer par ordre d’ancienneté décroissante la pratique
de la métallurgie du fer dans les trois foyers connus :
Massif de Termit (Niger) entre le
XIIIème siècle et le IIIème siècle av.J-C.
Taruga (Nigeria) entre le IXème
siècle avant et le IIIème siècle après J-C.
Agadez (Niger) entre le VIIIème
siècle avant et le IIIème siècle après J-C.
Ces dates doivent faire accepter
la possibilité d’une, ou plusieurs inventions locales de la métallurgie
du fer dans l’Afrique occidentale.
h) Au coeur du Mali, une réserve archéologique exceptionnelle :
Le terme de « Mésopotamie
nigérienne » est sans doute exagéré mais il
donne une idée assez juste de la vaste plaine inondable de plus
de 40 000 Km2 où coule le fleuve Niger sur 400 Km de son cours en
amont de Tombouctou. Les géographes la divisent en deux sections.
Le Delta intérieur proprement dit au sud-ouest est une immense étendue
absolument plate et la Zone lacustre présente au contraire de très
nombreuses dunes.
Différents sur le plan du
relief, le Delta intérieur et la Zone lacustre connaissent pratiquement
le même système d’exploitation des terres réglé
entièrement par l’inondation annuelle. Cette terre merveilleusement
propice à la culture des céréales et à l’élevage
a attiré depuis longtemps des populations venues de régions
moins gatées par la nature, comme en témoignent les très
nombreuses buttes artificielles repérées dans la Zone lacustre
et dans la plaine du Delta intérieur.
On peut deviner l’intérêt
suscité par les premières publications de deux archéologues
américains qui fixaient vers 250 av.J-C les débuts de l’occupation
du site de Jenne-jeno (situé à l’extrémité
méridionale du Delta intérieur) par des gens connaissant
la métallurgie du fer.
Jenne-jeno, la plus ancienne ville
de l’Afrique occidentale :
La tradition orale recueillie par
Al-Sa’adi dans le Tarik es-Soudan affirme que Djenné fut fondée
non pas au XVème siècle par des musulmans comme l’ont supposé
les historiens, mais au début du IXème siècle par
des païens sur un tertre appelé Zoboro ou Djoboro ou encore
Djenne-jenno (=Djenné l’ancienne).
On a exhumé des premières
fouilles un butin archéologique surprenant : environ 100 000 tessons
de récipient- dont les plus récents peints en rouge fonçé
brillant, avec des dessins géométriques blancs- des perles
en verre, des bagues, des poignards, des pointes de lance, des bols et
des jattes en argile, des assiettes, des creusets pour fondre l'or et le
cuivre, des briques en argile séchées au soleil, des rsetes
carbonisés de blé et de riz, des colliers en perle de pierre,
des urnes et des sépultures. Le plus vieil objet semble être
une jatte d'argile fabriquée trois siècles av. notre ère.
La technique employée pour sa décoration est tout à
fait comparable à celle utilisée encore aujourd'hui par les
potiers maliens de la région de Djenné.
Deux campagnes (1977 et 1981) ont
permis de faire déterminer 27 datations C14 sur charbons prélevés
à différents niveaux dans deux tranchées de 5m de
profondeur et de définir quatre phases d’occupation du site.
- la première phase est datée
de 250 av.J-C à 50 ap.J-C. Les vestiges alimentaires trouvés
dans les couches les plus anciennes prouvent que les tout premiers habitants
se nourrissaient essentiellement de poissons, de gibier d’eau et de bovins.
La poterie faite à partir des argiles locales ressemble beaucoup
à celle des sites néolithiques du Sahara et très peu
à celle des zones de savane et de forêt.
- la deuxième phase va de
50 à 400 ap.J-C. Deux éléments nouveaux apparaissent
: des restes de murs en terre sèche et surtout des épis de
riz très bien conservés. C’est le plus ancien témoignage
de la culture de riz en Afrique. On peut donc dès le Ier siècle
de notre ère préciser les modalités d’un circuit d’échanges
local pratiqué encore au XXème siècle : riz, poisson
séché, huile de poisson, bétail, contre fer et pierre
qui n’existe pas sur les lieux.
- la troisième phase datée
approximativement de 400 à 900 est riche en vestiges archéologiques
nouveaux. Dès le Vème siècle apparaissent des ornements
de cuivre et des objets en fer mieux travaillés; une céramique
plus élaborée avec des vases et des plats blanc et rouge.
On pense alors que l’agglomération a connu alors un accroissement
rapide de son étendue jusqu’à couvrir vers 900 la totalité
de l’ilôt de 33 hectares. On trouve des urnes funéraires.
Les maisons d’habitation, pétries avec de la boue du fleuve Bani,
étaient fragiles et s’effondraient souvent. C’est pourquoi d’autres
maisons plus solides furent bâties sur les fondations des anciennes,
et la ville fut entourée de murailles d’une épaisseur qui
atteignaient les 3m. Au faîte de sa prospérité, entre
l’an 800 et 1000 de notre ère, Djenno et ses environs comptaient
10 000 habitants. Faute de place ou pour toute autre raison, la ville aurait
commençé à décliner vers 1150 pour être
abandonnée complétement entre 1200 et 1400 (le pouvoir commercial
passe alors aux mains d’une oligarchie islamique installée dans
les alentours).
C’est au cours de cette troisième
phase que les villages avoisinants se seraient développés
parallèlement à la ville de Jenne-jenno. Dans un rayon de
25Km vers le nord et vers l’ouest, les archéologues américains
en ont identifié 404 par la photographie aérienne et examiné
de plus près 42 dont les vestiges archéologiques marquent
une grande ressemblance avec ceux du « chef-lieu ». Ces sites
souvent très rapprochés évoquent un peuplement extrèmement
dense, peut-être dix fois plus dense que l’actuel.
Il n’y a ni pierre ni minerai de
fer dans le Delta intérieur du Niger. Et pourtant, on a trouvé
des perles de pierre, des scories et des objets en fer dans la couche la
plus profonde de Jenne-jenno. Le fer venait peut-être du Benedougou
à 50Km au sud-ouest de Djenné, entre le Bani et la Volta
noire. Il n’y a pas non plus de minerai de cuivre. Et pourtant, des ornements
de cuivre ont été trouvés dans des couches datées
du Vème siècle. D’où venait ce cuivre ? La réponse
est beaucoup plus difficile que pour le fer en raison de la rareté
des minerais de cuivre dans l’Afrique occidentale. Trois sources peuvent
cependant être évoquée : Nioro du Sahel est la plus
proche, mais aucune fouille n’y a été pratiquée; Akjoujt
est à plus de 1100Km à vol d’oiseau; Agadez est encore plus
éloignée (il faut cependant tenir compte de la navigabilité
du Niger).
Ecoutons Jean Devisse, professeur
à l’Université de Paris : « On a toujours cru que les
Africains n’avaient pas été capables, avant l’Islam, d’organiser
des structures urbaines et des centres économiques intégrés
et productifs. On était même persuadé que l’empire
du Mali, au XIIIème siècle, avait été le premier
à éveiller la vallée du Niger à la vie culturelle
et sociale. Avant cet empire, on ne voyait que des siècles obscurs
et, par paresse mentale, on s’accrochait à l’idée que toute
activité citadine au sud du Sahara n’était qu’une conséquence
du commerce et des échanges transsahariens. Etant donné que
le Sahara a connu son âge d’or après le IXème siècle
de l’ère chrétienne, il semblait évident que les villes
marchandes de l’Afrique soudanaise ne pouvait être antérieures
à ce siècle. La découverte de Djenno fait reculer
de plus d’un millénaire l’histoire malienne ».
Pour terminer avec Djenno, écoutons
les Mc Intosh, responsables des fouilles :
« De nombreuses fondations
de maisons en brique de boue sont visibles. Elles nous apprennent comment
vivaient les gens, ce dont ils se nourrissaient, les outils qu’ils employaient,
les bijoux qu’ils portaient. Dans la première fosse apparaissent
sept socles de mur. Dans ce secteur cossu de la ville disparue, les familles
occupaient de spacieuses maisons resctangulaires construites en brique
ronde de boue, comme dans les demeures de la Djenné actuelle. Les
dames de la maison portaient des bijoux et des ornements de cheveux façonnés
par des artisans à partir de matériaux comme le cuivre et
les pierres semi-précieuses, qui ne pouvaient venir que de mines
lointaines. Les ossements, les restes de céréales et même
la forme des ustensiles nous indiquent que tous les habitants disposaient
d’une alimentation nourrissante à base de poissons, de riz, de boeuf
et vraisemblablement de lait ».
Après la grande fosse centrale,
dénommée LX, les Mc Intosh pratiquent d’autres fosses :
« Plus nous creusions, plus
nous remontions dans le temps; le terrain commençait à changer
de nature. Dans la moitié sud de la fosse LX (large exposure), nous
dégageons plusieurs grands trous emplis de poteries brisées
et d’ossements. S’agissait-il à l’origine de fosses de stockage
ou bien de tombes, ou encore de dépotoirs ? Juste au nord de ces
trous, nous trouvons trois cuvettes d’argile rougie par le feu, remplies
de cendres ».
Ces énigmatiques dépots
se révèlent être des foyers placés à
l’extérieur d’une maison ronde, qui sera exhumée complètement,
et les fosses, des dépotoirs. Mais deux d’entre ces dernières
contenaient des urnes profondément enterrés :
« Les découvertes de
ces urnes galbées, rouge orangée, se multiplient tout autour
de la butte dans des zones-cimetières, à proximité
ou à l’intérieur des maisons. Nous en exhumons deux douzaines,
dont beaucoup sont intactes. Dans toutes les urnes, nous trouvons des ossements.
Le mort a été enseveli en position foetale. Enfouis là
au cours d’une période qui dura plus d’un millier d’années,
de 300 à 1400 de notre ère, ces énormes récipients
sont souvent brisés par des inhumations ultérieures qui ont
eu lieu aux mêmes endroits ».
Aujourd’hui encore, les Bozo et
d’autres tribus maliennes non islamisées pratiquent la sépulture
dans des urnes. Les fouilles mettent aussi au jour deux statuettes en terre
cuite, un homme et une femme, sans tête, dans une niche pratiquée
dans le mur d’une maison. Trois autres statuettes similaires avaient été
découvertes auparavant sur ce site : agenouillée, portant
des jupes courtes ou des pagnes, elles avient été encastrées
dans un mur ou placées sous le sol, probablement dans le cadre du
culte des ancêtres. En effet, dans la Djenné moderne, de nombreuses
maisons du début du siècle incorporaient dans l’entrée
un petit autel avec une statuette sculptée, représentant
un défunt auquel on offrait des sacrifices. Ces étonnantes
sculptures ont obligé les archéologues à reconsidérer
l’histoire de l’art de l’Afrique de l’Ouest.
En effet, les créations des
anciens artistes maliens n’ont rien à envier par leur perfection
artistique aux chef-d’oeuvre des civilisations de Nok, Ifé et Bénin
au Nigeria. On peut même affirmer que, dans ces foyers de culture
du delta intérieur du Niger, entre le XIème et le XVIIème
siècle de notre ère, l’imagination plastique s’est épanouie,
donnant naissance à une grande diversité de styles et de
formes, inégalés par certains aspects. Ces oeuvres représentent
aussi bien des personnages mi-homme mi-animal, des maternités, des
hommes en prière, des serpents, des cavaliers ... L’origine ethnique
de leurs auteurs n’a pu être identifiée avec certitude, bien
qu’on puisse reconnaître des influences dogon, bozo ou soninké.
Il est par contre certain que les artisans maliens peuvent y retrouver
les racines de leur iconographie, l’origine du culte des ancêtres
et de certains rites magiques. Particulièrement fondamental apparaît
le rôle du serpent dans les mythes et les cérémonies
des peuplades qui nous ont laissé ces sépultures, car de
nombreuses statuettes représentent des personnages enveloppés
de serpents, ou bien des têtes humaines enserrés par cinq
reptiles. L’étude de la signification et de l’origine du culte du
serpent s’avère passionnante mais dépasse le but de ce travail.
Parlons un peu de la Zone lacustre
citée en début de chapitre (zone habitée entre le
IIIème siècle et le XIème siècle). Les buttes
qui ont été trouvé en très grand nombre ne
sont pas, sauf exception, des monuments funéraires. Isolées
ou accolées, hautes de 5 à 10m, elles sont faites de cases
en banco reconstruites chaque année sur les débris des cases
précédentes. L’ensemble était consolidée par
des tessons de poterie, des pierres ou, plus souvent, par des structures
d’argile cuite par dessous. D’après les 11 dates recueillies du
sommet jusqu’à la base, la butte de Mouyssam II haute de 9,60m aurait
été construite entre le IIIème et le VIIème
siècle. Dans plusieurs buttes, la présence de fer est attestée
dès la couche inférieure. La mise en valeur de la précocité
et de l’importance de la métallurgie du fer est certainement un
apport majeur des travaux de la décennie 80. Le fer est partout.
On l’a trouvé à l’intérieur des buttes, sous forme
de scories, de débris de tuyères ou d’objets fabriqués
mélangés à des déchets alimentaires, des meules
et broyeurs, des tessons de poterie ... On l’a trouvé surtout à
l’extérieur, dans des sites métallurgiques pouvant s’étendre
sur plus d’un hectare, proches de zones forestières depuis longtemps
disparues mais dont l’existence est certaine au Ier millénaire.
Contrairement aux gens de Jenne-jenno qui devaient importer le minerai
de fer, les habitants des buttes le trouvaient sur place en même
temps que l’eau et le bois indispensables. Les fouilles de Soumpi et Kawinza
évoquent une production très abondante prolongée pendant
plusieurs siècles, qui devait dépasser les besoins des cultivateurs
du lieu et donc déterminer un mouvement commercial dont les clients
sont inconnus. La ville de Jenne-jenno était peut-être l’un
d’eux ?
A coté des sites d’habitat
et des sites métallurgiques, les archéologues ont trouvé
des monuments mégalithiques. Le site exceptionnel de Tondidarou
montre des grands monolithes phalliques gravés, ce qui suppose l’existence
d’un culte de fécondité.
L’inventaire n’a guère apporté
de renseignements sur les coutumes funéraires; il semble que les
morts aient été enterrés sur place et non dans de
grands cimetières extérieurs. On n’a pas trouvé de
riches mobiliers funéraires (bijoux de cuivre, grains de colliers
en agathe ....). La seule nécropole importante fouillée dans
la région soumise à inventaire est située à
Kobadi dans le Méma, c’est à dire en dehors de la Zone lacustre
et elle a été datée de la deuxième moitié
du IIème millénaire avant J-C. Certains auteurs pensent que
les Néolithiques de Kobadi ont pu être les ancêtres
des gens de l’âge de fer établis dans la Zone lacustre au
Ier millénaire après J-C.
i) Les Néolithiques de Kobadi et le Delta « mort » du Niger :
Situé à quelques Km
de la frontière mauritanienne, le site de Kobadi avait été
signalé par R.Mauny et T.Monod en 1955. Ils y avaient trouvé
un important dépotoir s’étendant sur 360m de long et 15m
de large, particulièrement riche en reste de poissons, tortues,
crocodiles, hippopotames ...et en harpons en os, témoignant de l’existence,
pendant une longue durée, d’une population de pêcheurs installés
au bord d’un lac. Un échantillon de vertèbres de mammifères
envoyé à Dakar indiquait la date de 700 av.J-C.
En 1984, trois échantillons
d’os brulés fournirent trois dates ramenées aux âges
historiques approximatifs de 1400, 1000 et 400 av.J-C. En 1989, le site
est à nouveau fouillé et les archéologues s’attachent
principalement à l’étude des 97 sépultures inventoriées.
Les squelettes dont 35 sont en assez bon état de conservation «
reposent directement dans les restes culinaires ou le sédiment lacustre
» sans protection apparente et sans mobilier funéraire. Les
corps sont couchés sur le coté droit en position foetale;
la tête est presque systématiquement dirigée vers l’Est.
Les archéologues sont frappés
par les points de ressemblance de ces conditions d’inhumation avec celles
des Néolithiques sahariens d’Hassi-el Abiod, ainsi que par la fréquence
des caractéristiques ostéométriques communes aux deux
populations. Tout comme les Sahariens qui vivaient, il y a 7000 ans, à
quelques 500Km au nord-est, les Sahéliens de Kobadi appartiennent
indiscutablement au groupe anthropologique des Mechtoïdes ou Cromagnoïdes
africains. On peut en déduire que, dans la première moitié
du IIème millénaire av.J-C, les gens d’Hassid-el Abiod contraints
par la sécheresse de se replier vers le sud, auraient trouvé
à Kobadi un environnement semblable permettant les mêmes activités
centrées sur la pêche, la chasse, la cuillette, et sans doute
l’élevage des bovins.
A l’époque où étaient
établis les pêcheurs-cueilleurs-éleveurs de Kobadi,
entre -1500 et -500 environ, l’inondation annuelle arrivait jusqu’à
eux, à 130Km à l’ouest du fleuve; aujourd’hui, sa limite
occidentale est à une trentaine de Km. La bande de 100Km environ
de large située entre ces deux limites est appelée «
delta mort » en opposition avec le delta « vif » inondée
chaque année. Cette zone du delta mort appelée localement
Méma a été explorée en 1984. On y a recensé
plus de cent sites archéologiques, essentiellement des buttes d’habitat
mais aussi des sites métallurgiques marqués par des tas de
scories et des restes de fours. Certains sont immenses comme celui de Poutchouwal
fouillé en 1978 qui s’étend sur plus de six hectares; deux
dates ont été publiées qui correspondent aux IXème
et XIème siècle. Le site d’habitat de Toladié remarquable
par ces dix buttes contiguës qui couvrent un espace au sol de 2Km
a fait l’objet en 1984 d’une datation sur charbon, l’âge correspondant
au Vème siècle. Plusieurs questions restent sans réponse
:
Quels sont les rapports entre les
Néolithiques de Kobadi et les métallurgistes du Méma
et de la Zone lacustre ? Quels sont les rapports entre le Méma -
cité dans des textes arabes comme le siège d’un royaume noir
- et l’ancien royaume du Ghana ? Pourquoi les archéologues ont-ils
trouvés des affinités culturelles frappantes entre Kobadi
et les sites d’Afunfun et Chin Tafinet située à l’ouest de
l’Aïr à 1400Km à l’ouest ? .....
j) Marandet; Kumbi-Saleh; Sintiu-Bara,
Podor (Niger, Mauritanie, Sénégal)
Cuivre, or , fer dans
le Sahel occidental du Ier au IXème siècle :
Marandet (Niger) est à 2500Km
à vol d’oiseau de Podor (Sénégal) et on peut s’étonner
de voir réunis dans un même chapitre des sites archéologiques
séparés par une telle distance. On s’aperçoit toutefois
en regardant une carte qu’ils sont tous les quatre situés à
peu près à la même latitude, aux alentours du 17ème
parallèle qui marque aujourd’hui, approximativement, la limite entre
le Sahara et le Sahel.
Une caractéristique géographique
essentielle de la bande sahélienne de l’Afrique est la facilité
extrême des communications. Elle a été passée
sous silence par les historiens qui, se fondant sur les textes arabes,
ont toujours privilégié les relations transsahariennes. En
mettant au jour et en datant les preuves d’une activité économique
et culturelle « indigène » antérieure à
l’établissement du grand commerce saharien, les archéologues
ont réparé cet oubli et ouvert, du même coup, un chapitre
nouveau dans l’histoire de l’Afrique.
Marandet (Niger) du Vème au
IXème siècle :
C’est en 1971 que Henri Lhote découvrit
à Marandet quelques 43 000 creusets; personne ne savait à
quoi pouvait bien servir ces creusets. Certains étaient encore intacts
et beaucoup contenaient des résidus d’argent ou de cuivre. Plusieurs
forgerons locaux lui répondirent qu’ils servaient autrefois à
couler l’or ! H. Lhote qui a déja parcouru l’Aïr en tout sens
savait qu’il n’y a jamais eu d’exploitation d’or dans le massif. Mais il
savait aussi que les voyageurs du XIXème siècle avaient signalé
l’existence à Marandet, jusque vers 1850, d’un dinar d’un poids
particulier dont l’origine pourrait bien être la transformation de
la poudre d’or difficile à transporter en pièces sans valeur
monétaire mais plus commodes à échanger.
D’autres fouilles sont engagés
en 1979 et on y retrouve les vestiges non pas d’une mais de deux métallurgies
anciennes du cuivre ayant employé deux technologies différentes.
La première correspondant à une réduction du minerai
local a laissé des tas de scories qui ont pu être datées
: leur âge est toujours antérieur au début de l’ère
chrétienne. Le second type de métallurgie du cuivre se manifeste
par les fameux petits creusets côniques dont le nombre total est
estimé à plus de 200 000 !! Il ne s’agit plus ici de la fabrication
du métal à partir du minerai mais de la purification, par
fusion dans les creusets, d’un métal importé. En 1988, cinq
dates sont publiées pour la « période des creusets
» de Marandet : elles vont de 500 à 800.
Dates et analyses permettent de
conclure à l’importation par Marandet, dans la seconde moitié
du Ier millénaire de notre ère, de cuivre qui aurait été
transformé sur place avant d’être réexpédié
vers le sud. On a supposé que ce cuivre aurait pu être transporté
par des caravanes berbères. Le début de ce petit commerce
transsaharien aurait donc précédé de trois siècles
au moins le grand commerce transsaharien controlé par les Arabes
à partir du IXème siècle. Cependant, une objection
s’élève : qu’il s’agisse de petit ou de grand commerce, la
traversée du désert représente toujours une aventure
dangeureuse. Il est impensable de la tenter si elle ne comporte pas des
bénéfices confortables : le seul produit qui vaille de la
risquer est l’or. L’hypothèse de Henri Lhote sur un très
ancien trafic de l’or à Marandet était généralement
rejetée.
Marandet et la vieille route d’Egypte
:
Quelques auteurs ont tenté
de rétablir le trajet de cette vieille route d’Egypte sur laquelle
Marandet est citée comme une étape importante. Elle se dirigeait
vers la chaîne d’oasis du Kaouar (Niger) puis vers le Fezzan (Libye)
où elle bifurquait, au nord-ouest vers l’actuelle Tunisie; au nord-est
vers la grande oasis de Koufra et l’Egypte.
La branche égyptienne de
ce trajet ne fournit aucune explication sur le transport vers Marandet
d’or ou de cuivre. En revanche, la branche tunisienne apporte des arguments
de valeur à la thèse « d’une demande d’or » remontant
au Vème siècle pour l’approvisionnement de la Monnaie de
Carthage. Avant de poursuivre le trajet de la vieille route vers l’ouest
: Gao, la boucle du Niger, le royaume de Ghana (Kumbi Saleh) et la boucle
du Sénégal (Sintiu Bara, Podor), il convient d’examiner la
demande d’or au nord du Sahara.
On a retrouvé de très
nombreux solidi byzantins frappés à la Monnaie de Carthage
aux VIème et VIIème siècle. S’appuyant sur le fait
que l’ouverture de la Monnaie arabe de Kairouan conïncida avec la
fermeture de la Monnaie byzantine de Carthage, T.F Garrard soutient que
l’or ayant servi à la fabrication des solidi byzantins provenait
surement de l’Afrique occidentale, source non discutée de l’or ayant
servi à frapper les dinars arabes. Il n’y avait pas d’or en Tunisie
pas plus qu’il n’y avait de cuivre à Marandet. Si l’on accepte l’idée
d’un échange or/cuivre pratiqué à Marandet, il faut
imaginer un immense périple parcouru par l’or au sud du Sahara et
par le cuivre au nord du Sahara avant la traversée du désert
dans un sens ou dans l’autre.
Faute de repères archéologiques
datés, on ne connaissait rien de ce périple avant la publication,
au début des années 80, de séries de dates antérieures
au VIIIème siècle pour Koumbi Saleh, capitale de l’ancien
royaume du Ghana, et pour deux sites situés sur la boucle du fleuve
Sénégal : Podor et Sintiu Bara occupés par des populations
pratiquant la métallurgie du fer et du cuivre.
Kumbi Saleh :du nouveau sur l’ancien
royaume du Ghana
Sur la carte politique actuelle
de l’Afrique occidentale, le Ghana ancien occupait, approximativement,
lors de sa période d’apogée entre le milieu du IXème
et le milieu du XIème siècle, le quart sud-est de la Mauritanie
et l’extrême sud-ouest du Mali depuis Kayes jusqu’à la vallée
du Niger.
En 1912, Maurice Delafosse fixait
les débuts du royaume au IVème siècle en se basant
sur les 22 rois qui auraient régné avant l’Hégire
(622 de notre ère) selon la tradition orale codifiée par
des lettrés de Tombouctou.
Jusqu’en 1980, cette date très
ancienne semblait d’autant plus suspecte qu’elle accompagnait une hypothèse
douteuse et jamais démontrée suivant laquelle les rois du
Ghana entre le IVème et le VIIIème siècle auraient
été les descendants de Judéo-Syriens ayant fui les
persécutions de Cyrénaïque au IIème siècle
!!
En 1982, une liste de seize dates
provenant des fouilles de Serge Robert en 1975 est publiée dans
le « Journal of African History ». Quatre d’entre elles antérieures
au IXème siècle : 550, 660, 670, 740 (+ ou - 150) ont été
calculées sur des charbons trouvés dans les niveaux inférieurs
d’une couche archéologique de plus de 7m d’épaisseur. On
a donc ainsi la preuve - soixante-dix ans après Delafosse- que le
royaume noir de Ghana était déja organisé 150 ans
avant qu’il ne soit évoqué pour la première fois dans
un texte arabe.
A l’évidence, la source de
la puissance de Ghana était le contrôle exercé sur
le commerce de l’or provenant du Bambouk situé près de sa
frontière méridionale, entre le Sénégal supérieur
et la Falémé.
La vallée moyenne du fleuve
Sénégal (Sénégal et Mauritanie)
Podor, capitale de l’ancien royaume
de Tekrour ?
En 1958, des habitants de Podor
(Sénégal) découvrirent sur le site voisin de Saré
Tioffi un trésor qui fut confié à l’IFAN de Dakar.
Il y avait une cinquantaine d’anneaux et de bracelets plus trois clochettes,
en cuivre. La trouvaille la plus surprenante était un objet en or
qui fut défini comme une « couronne-bonnet » évoquant
le texte d’El-Bekri écrit en 1067/1068 sur le souverain du Ghana
qui « se parait, comme les femmes, de colliers et de bracelets. Il
se coiffait de bonnets dorés autour desquels étaient entourés
un turban de cotonnades très fines ».
En 1980, un archéologue reprend
les fouilles à Saré Tioffi; il n’y trouve pas d’objets en
or mais de nombreux objets en cuivre ou en alliage cuivreux, en général
de petite taille. Lors de sa présentation de thèse, il écrit
: « le site de Saré Tioffi, considéré par la
population de Podor comme la capitale de l’ancien royaume du Tekrour, semble
avoir été occupée du IVème au XIVème
siècle ».
Les fouilles de Sintiu-Bara (1973-1978)
:
Ce site archéologique, étendu
sur environ 4Km2, se trouve à une centaine de Km au nord-ouest de
Matam. En 1970, on y découvrit un très beau disque de métal
cuivré orné d’un décor géométrique.
L’IFAN de Dakar décide d’engager des fouilles sérieuses de
1973 à 1978.
La couche archéologique de
2,7m de profondeur a fourni de très belles et très originales
céramiques, quelques figurines zoomorphes et anthropomorphes, et
surtout de très nombreux objets en fer, en cuivre et en alliage
à base de cuivre. Parmi les plus curieux, plusieurs exemplaires
de la « couronne-bonnet » trouvée à Podor fabriqués
non pas en or mais en laiton et huit clochettes, également en laiton,
hautes de 15cm environ. Les objets en fer sont en majorité : beaucoup
de javelots, de fers de lance, des couteaux, des harpons ....
Le site archéologique de
Sintiu-Bara peut-il être la Silla décrite par El-Bekri comme
une ville importante dépendant du royaume de Tekrour qui occupait
la vallée moyenne du fleuve Sénégal (Fouta-Toro) ?
Respectueux du texte écrit, les historiens ont répondu négativement
parce que Delafosse interprétant El-Bekri situait Silla près
de Bakel à plusieurs centaines de Km au sud-est de Sintiu-Bara.
Mais le chroniqueur n’avait jamais mis les pieds en Afrique et les données
topographiques de son récit sont loin d’être fiables. Par
ailleurs, les deux villages actuels de Silla et Sinthiou sont situés
sur la rive mauritanienne exactement en face du site archéologique
sénégalais de Sintiu-Bara, à une dizaine de Km en
aval de Kaédi.
Ces deux villages appartiennent
au secteur oriental de ce que certains archéologues ont appelé
« une véritable zone métallurgique » étendue
sur environ 150Km de fleuve en aval de Kaédi. Au cours de la mission
de prospection archéologique organisé en 1982 par l’Institut
Mauritanien de Recherche Scientifique sur 200Km en amont et en avl de Kaédi,
les archéologues ont découvert « plus de quarante mille
fourneaux qui ont été utilisés pour la fonte du fer
» associé ou non à des sites d’habitat ancien. La localisation
des sites métallurgiques s’explique par la présence sur la
rive droite de minerai latéritique exploitable par ramassage sous
forme de gros blocs ou de simples cailloux, et son absence sur la rive
gauche.
Il est évident qu’une aussi
extraordinaire concentration de fourneaux correspond à une très
longue période d’activité des métallurgistes. Evident
aussi que la production globale évaluée à environ
2000 tonnes a dépassé largement les besoins locaux et qu’elle
a été exportée dans les régions voisines. Si
on peut fixer au XVIIème siècle l’époque où
l’importation de fer européen a entrainé la disparition de
la production locale, l’époque où elle a commençé
est inconnue.
Le site de Sintiu-Bara présente
l’interêt d’avoit fourni huit dates C14 obtenues sur charbons en
place. Trois sont situées dans le Vème siècle; une
à la fin du VIème siècle; quatre entre 860 et 1050.
Fer, cuivre, or dans le Sahel occidental,
du IIIème au IXème siècle :
Dans le Sahel occidental, entre
le sud du massif de l’Aïr et la côte atlantique, la remarquable
monotonie du paysage est toutefois rompue par les deux vallées inondables
des fleuves Niger et Sénégal entre lesquelles étaient
calées les frontières sud-est et sud-ouest de l’ancien royaume
de Ghana.
Dès le VIIIème siècle,
le Ghana est mentionnée par al-Fazari comme le pays de l’or. Dans
la mémoire collective, l’or - et ses acheteurs arabes - sont reconnus
comme le facteur historique dominant dans l’évolution du Sahel et
du Soudan occidental entre le IXème et le XVIème siècle.
Depuis 1980, plusieurs dizaines
de dates antérieures au IXème siècle ont été
publiées, concernant le Sahel occidental. Elles permettent de mettre
en valeur l’importande de deux autres métaux ignorés par
les historiens : le fer et le cuivre.
Les dates les plus anciennes ayant
trait au fer dans le Sahel Occidental sont celles de Jenne-jeno, IIIème
siècle av.J-C; puis celles des buttes d’habitat de Mouyssam II,
IIIème siècle ap.J-C et de Toubel, IVème siècle,
dans la zone lacustre du delta intérieur du Niger. Dans la boucle
du fleuve Sénégal, le fer est daté, approximativement,
du IVème siècle à Podor, du Vème/VIème
siècle à Sintiu-Bara.
k) La culture Nok (Nigeria) 500 av.J-C à 200 ap.J-C :
Les quelques cent cinquante terres
cuites rattachées à la culture Nok ont été
découvertes dans une vaste zone de 60 000Km2 au nord de la Benue.
La découverte de terres cuites à des profondeurs allant jusqu’à
8m avait fait suspecter, dès les années 50, une date très
ancienne. A partir des années soixante, les méthodes du Carbone
14 et de la thermoluminescence l’ont amplement confirmée en situant
leur fabrication entre 500 av.J-C et 500 (ou 200) ap.J-C.
Leur remarquable compétence
technique manifeste dans des oeuvres datées autour de -500 donne
à penser qu’elles correspondent non pas à un début
mais plutôt à un aboutissement d’une longue tradition culturelle.
Cette plus grande ancienneté s’accorde avec les dates publiées
en 1988 pour le site de Taruga à une centaine de Km au sud-ouest
de Nok où l’on a trouvé en même temps que des terres
cuites des traces de la métallurgie du fer remontant au IXème
siècle av.J-C.
Une technique et plus encore un
style très particuliers font reconnaître du premier coup d’oeil
les sculptures de Nok. A l’exception de pièces de très petites
dimensions (moins de 10cm de hauteur), les oeuvres sont creuses; elles
ont été modelées à la fois par l’intérieur
où l’on trouve souvent des traces de doigts et sur la face visible
en général soigneusement lissée. Tout comme pour les
poteries fabriquées actuellement dans la région, la cuisson
se faisait à l’air libre et non dans un four clos. Pour éviter
les risques d’explosion inhérents à cette méthode,
l’artisan utilisait plusieurs procédés. L’argile locale était
renforcée par l’inclusion de petits grains de mica ou de quartz.
L’épaisseur de la pièce était maintenue partout égale.
Enfin, les trous marquant systématiquement les yeux et plus accessoirement
les narines, la bouche et les oreilles contribuaient également à
l’homogénéité de la cuisson. Il en est résulté
un état de conservation très remarquable de ce matériau
éminemment fragile qu’est la terre cuite, tout au moins pour les
têtes très souvent seule partie subsistante de statues en
pied qui pouvaient atteindre 1,20 m de hauteur.
Au point de vue stylistique, le
traitement des yeux constitue une caractéristique essentielle. Les
pupilles sont marquées par de grands trous d’autant plus impressionnants
qu’ils donnent sur le vide entourés par un demi-cercle ou un triangle
orienté vers le bas qui définit la courbe des paupières.
La coiffure très soignée est constituée par une série
de petites coques ou de sillons réguliers; elle est souvent munie
de trous qui devaient servir à l’insertion de plumes. De lourdes
parures en perles sont représentées fréquemment à
la base du cou, ou, dans les rares cas où ils ont subsisté,
sur les bras et les jambes.
Plus rares, les figures animales
sont aussi plus proches de la réalité que les figures humaines.
La fréquence des serpents a fait supposer un culte du serpent. En
réalité, la destination et le sens profond de l’art de Nok
sont aussi difficiles à interpréter que l’art rupestre saharien
et les comparaisons - souvent forcées - avec les sculptures sur
bois des Yoruba n’ont pas apporté grand-chose à la compréhension
de ces artisans noirs contemporains des Gaulois.
l) L’Ethiopie dans l’Antiquité :
Le pays que nous appelons aujourd’hui
Ethiopie n’est en aucune manière l’Ethiopie des textes antiques,
qui corresponsait en fait à la Nubie, mais recouvre l’ancienne Abyssinie,
qui n’est entrée dans l’histoire que tardivement. C’est seulement
au cours du premier millénaire av.J-C qu’il est fait mention de
populations sémitiques qui sont venues du royaume yéménite
de Saba pour s’installer sur les côtes orientales de l’Ethiopie.
La tradition éthiopienne
établie tardivement (courant du XIIIème siècle), fait
abusivement remonter l’émergence de l’empire d’Axoum à la
rencontre légendaire, vers la fin du IXème siècle,
du roi juif Salomon et de la reine sabéenne Makeda. Une forte infiltration
juive commença alors.
La culture pré-axoumite :
Les régions septentrionales
de l’Ethiopie ne semblent pas avoir eu, dans la Préhistoire, une
forte densité de population. Pendant les dix derniers millénaires
av.J-C, on devine l’existence de peuples pastoraux, qui ont dessiné
leur bétail sans bosse et à longues cornes sur les parois
rocheuses, du nord de l’Erythrée jusqu’au pays de Harrar. Leurs
troupeaux sont semblables à ceux qui étaient élevés
à la même époque au Sahara et dans le bassin du Nil.
Sur le plan linguistique, il ne faut pas non plus négliger l’élément
koushite, correspondant à un fonds local, qui commence à
se manifester dans d’autres domaines. En effet, des découvertes
récentes faites à Godebra, près d’Axoum (1977) révèlent
l’apparition de la culture du millet et de l’emploi de la céramique
au IIIème ou IVème millénaire. A coté des activités
pastorales se serait donc débeloppée dès cette époque
une agriculture spécifiquement éthiopienne. Ces techniques
nouvelles seraient liées à un mode de vie plus sédentaire,
créant des conditions plus favorables au développement d’une
civilisation plus évoluée. Si la fondation de la cité
d’Axoum et l’avénement d’une dynastie royale axoumite peuvent être
situés au IIème siècle de l’ère chrétienne,
grâce au témoignage du géographe Claude Ptolémée,
confirmé un siècle plus tard par celui du « Périple
de la mer d’Erythrée » ainsi que par les découvertes
archéologiques, les auteurs anciens grecs et latins sont restés
pratiquement muets sur les siècles qui ont précédé
ces événements.
Ils nous apprennent seulement que
Ptolémée Philadelphe fonda au milieu du IIIème siècle
av.J-C le port d’Adoulis, agrandi par son successeur Ptolémée
III Evergète, et que Pline, vers l’an 75 de l’ère chrétienne,
le considérait comme l’une des escales les plus importantes de la
Mer Rouge.
La période sud-arabisante
:
C’est la période où
l’influence sud-arabisante s’exerce fortement sur l’Ethiopie du Nord. Cette
influence se traduit surtout par la présence en Erythrée
et dans le Tigré de monuments et d’inscriptions apparentés
à ceux que connait l’Arabie du Sud (correspond en fait au Yemen
moderne) à l’époque de la suprématie du royaume de
Saba. Ces parallèles sud-arabiques sont datés grâce
aux études paléographiques et stylistiques de J.Pirenne :
il s’agit des V et VIème siècle av.J-C. On admet généralement
que ces dates s’appliquent aussi aux découvertes faites en Ethiopie;
mais l’hypothèse d’un décalage entre les deux rives de la
Mer Rouge, ne peut être définiment exclue. D’autres sources
mentionnent que vers le IIIème siècle av.J-C, sous l’impulsion
de la puissante tribu des Habashat, naquit un puissant empire, dont la
capitale, Axoum, construite dans le Tigré, devint le centre du commerce
de l’ivoire et des esclaves, auquel elle dut sa rapide et considérable
prospérité.
Le seul monument architectural qui
soit resté de cette période est le temple de Yeha. Edifié
en grands blocs soigneusement ajustés, il se compose d’une cella
rectangulaire d’environ 19m sur 15m, posée sur un soubassement pyramidal
de huit gradins. Comme l’a souligné J.Pirenne, le traitement des
façades, préservées sur près de 9m de haut,
se retrouve sur plusieurs constructions de Marib, capitale du royaume de
Saba. C’est encore vers Marib que nous orientent les autres éléments
sculptés trouvés à Yeha, comme la frise de bouquetins
ou les plaques à rainures et denticules que l’on retrouve dans la
région de Melazo, à Haoulti et Enda Cerqos, et qui ont pu
servir de revêtements muraux. Ce secteur de Melazo, à une
dizaine de Km au sud d’Axoum, s’est révélé être
un centre de sculpture important, remontant à la période
sud-arabisante.
On ressent une impression de réelle
parenté en comparant les statues éthiopiennes et celles de
l’Asie Mineure à la fin du VIIème et au début du VIème
siècle av.J-C. Si les statues assises trouvent surtout des répondants
du coté du Proche-Orient sémitique et de l’héllénisme
orientalisant, il y a une influence égyptienne et plus précisément
méroïtique dans les colliers à contrepoids ainsi que
dans la robe plissée qui rappelle la tunique des reines de Méroé.
Ces rapprochements mettent en valeur la diversité des influences
qui se reflètent dans les statues des femmes assises du Tigré.
On peut hésiter à y voir des reines, des grands personnages
ou des représentations de déesses.
La sculpture de la période
sud-arabisante est également représentée par des sphinx
qui n’ont jusqu’à présent été retrouvés
qu’en Erythrée. On retrouve également des autels à
encens et d’autres objets dont la description dépasse les limites
de de travail.
Quant aux vestiges matériels,
les fouilles archéologiques n’ont livré, en dehors des sculptures,
qu’une céramique encore mal connue. Les documents épigraphiques
que la paléographie permet d’attribuer à la période
la plus ancienne sont tous en écrirure sud-arabique. Mais ils se
répartissent en deux groupes : le premier est constitué d’inscriptions
monumentales dont le langue est de l’authentique sabéen, avec quelques
particularités locales; le second groupe comprend des inscriptions
rupestres dont la graphie est limitée au groupe précédent,
mais transcrit une langue sémitique qui serait seulement apparentée
au sabéen. Ces textes mentionnent les termes qui désignent
des objets culturels, comme les brûle-parfum ou les tables d’offrandes.
Mais ils citent aussi un certain nombre de divinités, qui constituent
un panthéon à peu près identique à celui du
royaume de Saba. Le nom de Astar apparait souvent et il s’agit de la forme
éthiopienne du nom du dieu stellaire Athar. La divinité lunaire
qui semble la plus vénérée, aussi bien chez les Sabéens
qu’en Ethiopie, est Almaqah; le culte solaire est représenté
par un couple de déesse, qui correspondraient au soleil d’été
et au soleil d’hiver.
Alors que les textes de dédicace
ne donnent généralement que la filiation des personnages,
ceux de Gobochela révèlent une population organisée
en clans. L’organisation politique de l’Ethiopie du Nord à la période
sud-arabisante semble avoir été une monarchie héréditaire.
Le témoignage de l’architecture,
des oeuvres d’art, de l’épigraphie et des données fournies
par les textes sur les croyances relgieuses et l’organisation sociale en
Ethiopie s’accordent pour montrer une forte influence sud-arabique aux
Vème et VIème siècle avant l’ère chrétienne.
On pense que l’émergence de cette culture à prédominance
sémitique a été précédée de plusieurs
siècles de pénétration silencieuse. Sous l’effet,
sans doute, de pressions économiques et démographiques que
l’on ne connait pas encore, des immigrants colportent par petits groupes
la culture sud-arabique. Il n’est pas impossible que ces colons aient introduits
de nouvelles techniques agricoles, en particulier l’usage de l’araire,
et construits les premiers villages en pierre d’Ethiopie.
La période intermédiaire :
L’affirmation d’une culture locale
ayant assimilé les apports étrangers se fait beaucoup plus
forte dans la seconde période pré-axoumite qui a été
appelée période intermédiaire.
On ne trouve plus l’influence directe
sud-arabique : on a plutôt affaire à une évolution
interne à partir des apports antérieurs. Des inscriptions
d’une graphie beaucoup plus frustre servent à transcrire une langue
qui s’écarte de plus en plus du dialecte sud-arabique primitif.
L’architecture de cette période n’est guère représentée
que par des édifices de culte dégagés dans la région
de Melazo. Une autre caractéristique de cette période est
l’accumulation d’objets dans des dépots souterrains, soit tombes
à puits de Yeha ou Matara, soit fosses de Sabéa et de Haoulti.
L’outillage en fer, dont la fabrication a sans doute été
introduite durant cette phase, est surtout représentée à
Yeha par des anneaux, des ciseaux, des épées et des poignards.
Le bronze est bien plus fréquent, peut-être à cause
de sa meilleure résistance à la corrosion. On a retrouvé
des anneaux, des perles, des armes et des plaques ajourées en bronze.
Lorsque l’on considère le niveau technique qu’attestent ces objets,
il paraît plausible d’attribuer aux bronziers éthiopiens de
cette phase intermédiaire d’autres oeuvres, comme une paire de sabots
de taureau miniature, trouvée près des sanctuaires de Haoulti,
et la puissante figurine de taureau de Mahabere Dyogwe, qui serait encore
un témoin du culte d’Almaqah.
L’or sert à fabriquer des
objets de parure : bagues annulaires à Yeha et Haoulti, boucles
d’oreilles, perles et fils enroulés sur ce dernier site. Le dépôt
de Haoulti contenait enfin deux amulettes en faïence représentant
un Ptah-patèque et une tête hathorique, tandis que les niveaux
inférieurs de Matara livraient une amulette en cornaline représentant
un Harpocrate. Cette série d’objets est intéréssante
puisqu’elle est d’origine méroïtique et atteste les relations
entre l’Ethiopie et la vallée du Nil. Quelques influences méroïtiques
se retrouvent dans la céramique de cette période.
Si les ex-voto de Haoulti indiquent
que la base de l’économie est essentiellement agricole et pastorale,
l’essor de la métallurgie du bronze, du fer et de l’or, de la fabriquation
en série d’objets en pierre ou en pâte de verre, ainsi que
de la céramique, témoigne du développement d’un artisanat
spécialisé. Il semble bien que le processus d’urbanisation
soit en cours dans certains centres fondés pendant la période
sud-arabisante, comme Melazo et Matara, ou dans des foyers plus récents
comme Adoulis. Si le souvenir des traditions sud-arabes ne s’est pas encore
perdu, l’impulsion nouvelle semble venir du royaume de Méroé,
qui a joué un rôle primordial dans la diffusion des techniques
du métal en Afrique.
Il n’est pas impossible que le déclin
de Méroé et l’affaiblissement des royaumes sud-arabes aient
permis aux Ethiopiens de contrôler le commerce de l’or, de l’encens,
de l’ivoire, ainsi que des produits importés de l’océan Indien.
m ) La civilisation d’Axoum du Ier au VIIème siècle :
D’après les sources de base,
l’histoire du royaume d’Axoum s’étend sur plus d’un millénaire
à partir du Ier siècle de l’ère chrétienne.
Elle enregistre trois interventions armées en Arabie du Sud aux
IIIème, IVème et VIème siècle, une expédition
à Méroé au IVème siècle, et, au cours
de la première moitié de ce même siècle, l’introduction
du christiannisme.
Une vingtaine de rois, dont la plupart
ne sont connus que par les monnaies qu’ils ont émises, se sont succédé
sur le trône d’Axoum. Le plus ancien roi est Zoskalès, que
mentionne un texte grec de la fin du Ier siècle. Les sources de
renseignements sur la civilisation axoumite sont de nature diverse : elles
comprennent des passages d’auteurs anciens, de Pline, qui mentionne Adoulis,
jusqu’aux chroniqueurs arabes, Ibn Hischac, Ibn Hischam ... L’essentiel
de notre documentation est naturellement fourni par l’épigraphie
locale et le matériel archéologique.
Le territoire axoumite s’inscrit
dans un triangle vertical de 300Km de longueur et de 160 Km de largeur.
Cette surface est comprise entre 13 et 17 degrés de latitude nord,
38 et 40 degrés de longitude est. Elle s’étend de la région
située au nors de Keron jusqu’à l’amba Alagui au sud, d’Adoulis,
sur la côte, jusqu’aux environs de Tazzaké, à l’ouest.
Epoque Proto-axoumite :
Le nom d’Axoum apparaît pour
la première fois dans « Le Périple de la Mer Erythrée
», guide maritime et commercial établi par un marchand originaire
d’Egypte. L’ouvrage date de la fin du Ier siècle. Ptolémée
le Géographe, au IIème siècle, mentionne également
le site.
« Le Périple »
fournit aussi des informations sur Adoulis. Il précise qu’ils s’agit
d’un gros village d’où il y a trois jours de voyage jusqu’à
Koloè, une ville de l’intérieur, le principal marché
de l’ivoire. De cette place à la cité du peuple appelé
les Axoumites, il y a cinq jours de voyage de plus. C’est là qu’est
apporté tout l’ivoire de la contrée au-delà du Nil
à travers la région appelée Cyenum et, de là,
il va à Adoulis. Ce village était donc le débouché
d’Axoum, notamment pour l’ivoire.
L’archéologie nous fournit
peu de connaissances sur la culture matérielle des premiers siècles
de l’ère chrétienne. Quelques inscriptions du IIème
et du IIIème siècle constituent les seuls témoins
datables de cette époque. On y découvre les premières
formes de l’alphabet éthiopien, dont l’usage s’est maintenu jusqu’à
aujourd’hui. On a retrouvé des inscriptions de type sud-arabique
datant du IIème millénaire avant notre ère mais au
IIème siècle de notre ère, l’alphabet a considérablement
évolué : elle se sépare de l’écriture sud-arabique.
Aux extrémités de
la route antique, selon « Le Périple », Adoulis et Axoum
sont sans doute les sites les plus importants.
Axoum :
Au IIIème siècle de
l’ère chrétienne, cette cité possède une réputation
affirmée, si l’on en croit un texte de l’époque attribué
à Mani, qualifiant ce royaume de « troisième du monde
». Dans la cité même, de grands monuments et des témoins
matériels nombreux gardent la mémoire d’une époque
historique importante.
Dans le secteur ouest, on a dégagé
les substructions de trois ensembles architecturaux considérés
à juste titre comme les restes d’un palais. Des trois édifices
que la tradition appelle Enda-Simon, Enda-Michel et Taakha-Maryam, il ne
reste que des soubassements. On trouve un autre édifice de dimensions
imposantes sous l’église Maryam-Tsion, à l’est de laquelle
se distinguent encore, en contrebas de la terrasse, des parties préservées
: un soubassement massif large de 30m à son extrémité
et de 42m vers son centre.
A l’ouest de la ville, une mission
de l’Institut ethiopien d’Archéologie a découvert les restes
d’un autre ensemble architectural. Situées à Dongour, au
nord de la route de Gondar, ces ruines sont celles d’un autre château
dont la date avoisine le VIIème siècle.
Ordonnées en quatre îlots
irréguliers, une quarantaine de pièces d’habitation, disposées
en carré, entourent un corps de logis central. Trois fours de brique
cuite ont été mis à jour dans la partie ouest du monument.
Ce monument de Dongour représente le plus bel exemple d’architecture
axoumite présentement visible.
Un autre édifice important
se dressait sur une colline au nord-est d’Axoum. La tradition en attribue
les restes à Caleb et à son fils. Deux sortes de chapelles
parallèles étaient bâties sur des cryptes composées
de plusieurs caveaux bâtis et couverts de grosses dalles de pierre.
A l’est de la ville, à Bazen, certains tombeaux à four sont
creusés dans le rocher, à flanc de colline.
Adoulis :
Peu de vestiges marquent à
la surface l’emplacement de ce site, qui n’est pas situé au bord
de la mer, mais environ à 4Km à l’intérieur des terres.
On pense que ces vestiges s’inscrivent dans un rectangle de 500m de long
et de 400m de large. En 1906, le suédois Sundström découvrit
dans le secteur nord un édifice de grande taille. Peu après,
Paribeni, à l’est et à l’ouest de ce monument, dégagea
deux autres ruines d’édifices de taille inférieure. Tous
ces monuments sont des soubassements à gradins et redans de construction
s rectangulaires. Des bâtiments latéraux les encadrent.
Le soubassement que Paribeni a dégagé
à l’ouest du précédent monument présente la
même forme architecturale. Sa longueur est d’environ 19m. La partie
supérieure était recouverte d’un pavement, et montrait des
vestiges de piliers de nef. A l’extrémité est, entre deux
salles, une abside semi-circulaire indiquait clairement que les ruines
étaient celles d’une basilique. A l’est du monument de Sundström,
Paribeni découvrit le soubassement d’une autre église. L’édifice
offrait deux particularités remarquables : la présence d’une
cuve baptismale dans le pièce au sud de l’abside et, au centre du
bâtiment, des restes de huit piliers en octogone.
Sur le plateau érythréen,
à 135Km au sud d’Asmara, près de Sénafé, se
trouve un des sites de la plus haute antiquité éthiopienne
: ses niveaux profonds sont ceux d’un important établissement de
la période sud-arabisante.
Sur le site de Matara ont été
mis à jour trois sanctuaires chrétiens, quatre grande villas
et un quartier d’habitations ordinaires comportant une trentaine de logis
familiaux.
A Kohaito (2600m d’altitude), au
nord de Matara, on a trouvé également de nombreux vestiges
architecturaux.
Données générales
:
L’emploi de la pierre, le plan carré
ou rectangulaire, l’alternance systématiques de parties saillantes
et de parties rentrantes, l’élévation en gradins des soubassements
sur lesquels se dressent les grands édifices, un type de maçonnerie
sans mortier autre que de terre, tels sont les traits principaux de l’architecture
axoumite. Tous les édifices sont bâtis sur les mêmes
socles à gradins; des escaliers monumentaux y donnent accès,
souvent de sept marches. On sait aussi que le bois entrait dans la construction
axoumite.
Les monuments monolithiques, disposés
à Axoum, sont de plusieurs types. Ils marquaient à n’en pas
douter l’emplacement des tombeaux; certains dépassent 20m de hauteur.
On en trouve en plusieurs endroits; les plus nombreux avoisinent l’ensemble
des stèles géantes. Ces dernières sont au nombre de
sept; leur particularité est de présenter une décoration
sculptée. Celle-ci imite une architecture à étages
multiples. La plus haute de ces stèles, qui atteignait environ 33m
, superpose neuf étages sur l’une de ses faces.
Sur le plateau oriental, à
Matara et à Manza, deux stèles à sommet cintré
ont environ 5m de haut. Elles présentent deux particularités
: le disque sur croissant, symbole de la religion sud-arabique, et une
inscription en guèze. Elles dateraient du IIIème ou du début
du IVème siècle.
Il y aurait encore beaucoup à
écrire sur l’architecture axoumite mais cela dépasserait
les limites de ce sujet.
L’écriture et la langue des
axoumites :
Le plus ancien alphabet employé
en Ethiopie dès le Vème siècle av.J-C est de type
sud-arabique. Il transcrit une langue proche parente des dialectes sémitiques
de l’Arabie méridionale. Les premiers exemples d’écriture
éthiopienne proprement dite apparaissent au cours du IIème
siècle de l’ère chrétienne. Ils présentent
une forme consonantique. Les caractères conservent encore un aspect
sud-arabique, mais ils évoluent progressivement vers des formes
particulières. Variable au début, la direction de la graphie
se fixe et va de gauche à droite. Des premières inscriptions
sont gravées dans des plaques de schistes. La plus ancienne a été
découverte à Matara, en Erythrée. Elle mentionne le
roi Gadara et, pour la première fois, on trouve le nom d’Axoum dans
une inscription éthiopienne. D’autres textes sont gravés
dans la pierre. Au IVème siècle, on trouve les grandes inscriptions
du roi Ezana. C’est avec elles que le syllabisme fait son apparition. Il
devient la règle de l’écriture éthiopienne; des signes
vocaliques s’intègrent au système consonantique.
La langue que ces inscriptions révèlent
est le guèze. Elle appartient au groupe méridional de la
famille sémitique. C’est la langue des axoumites. Vers le Vème
siècle, la Bible est traduite en guèze.
L’essor de la civilisation axoumite
:
Cinq siècles av.J-C, une
forme particulière de civilisation , marquée par le monde
sud-arabique, s’est établie sur le plateau éthiopien du Nord.
Essentiellement agricole, elle s’est épanouie aux Vème et
VIème siècle. Pendant les siècles qui ont suivi, elle
a décliné, si du moins on en juge par la documentation archéologique
actuelle. Cependant, on peut noter une certaine continuité par la
suite : la culture axoumite ne s’est pas effacée entièrement.
Les témoignages archéologiques
des premiers siècles révèlent une foule d’aspects
nouveaux. Si elle dérive d’une écriture sud-arabique, la
graphie des inscriptions dénote un changement important. La religion
se modifie. A l’exception d’Astar, le nom des anciennes divinités
disparaît. L’architecture, tout en gardant l’emploi de la pierre
et du bois, et le dispositif de gradins à la base des édifices,
présente des traits nouveaux.
Pendant l’époque axoumite,
comme pendant les siècles antérieurs, l’agriculture et l’élevage
constituent la base de la vie économique. Toutes les sources antiques
indiquent que le trafic maritime s’est intensifié dans la mer Rouge
au cours des deux premiers siècles. Il faut mettre ce fait sur le
compte de l’expansion romaine, favorisée dans cette région
par le progrès de la navigation. Les rapports commerciaux se multiplient
alors. Ils rendent possible les échanges avec l’Inde et le monde
méditerranéen. Adoulis est un point de rencontre pour le
trafic maritime et pour le commerce terrestre. Axoum est le grand centre
de l’ivoire.
Pour terminer ce chapitre, la tâche
essentielle de l’archéologie est de déterminer ce qui procède
des influences extérieures et ce qui est la part proprement autochtone
de la culture axoumite.
Le Periplus maris erythraei (Périple de la mer d’Erythrée), qui nous renseigne sur la période allant d’avant l’an 105 de l’ère chrétienne au début du IIIème siècle, dit de la « métropole de ceux qui se nomment Axoumites » qu’elle était une ville peu connue qt que le royaume de son souverain Zoscalès régnait sur toute la côte érythréenne de la mer Rouge, mais le désert bedja était soumis à Méroé. Cet équilibre entre les deux puissances - la vieille métropole des Méroïtiques et la jeune métropole des Axoumites - se retrouve dans le roman d’Héliodore. Les premières sources à faire état de l’expansion axoumite vers l’Arabie du Sud sont des inscriptions sabéennes de la fin du IIème siècle et du début du IIIème siècle, où il est dit que les Abyssiniens ou Axoumites sont en guerre au Yémen, où ils occupent une partie du territoire. Deux inscriptions grecques faites par les rois d’Axoum, dont nous ignorons les noms et les dates de règne, relatent aussi des guerres en Arabie méridionale. L’auteur de la plus longue de ces inscriptions avait conquis les régions côtières du Yémen jusqu’au pays des Sabéens, ainsi que de vastes territoires en Afrique, des frontières de l’Egypte à la région de l’encens, en Somalie. Vers l’an 270, la renommée du nouvel Etat avait atteint le Perse.
Activités :
La grande majorité des Axoumites
pratiquait l’agriculture et l’élevage et menait une vie pratiquement
identique à celle que mènent aujourd’hui les paysans du Tigré.
Sur les contreforts et dans les plaines, ils avaient construit des citernes
et des barrages pour emmagasiner l’eau de pluie, et creusé des canaux
d’irrigation. D’après les inscriptions, ils cultivaient le blé
et d’autres céréales; ils connaissaient aussi le viticulture.
Ils possédaient de grands troupeaux de boeufs, de moutons et de
chèvres, ainsi que des ânes et des mûlets.
Les métiers artisanaux pratiqués
par les forgerons et d’autres artisans métallurgistes révèlent
un très haut degré d’adresse et de sens pratique. L’innovation
technique la plus importante est l’utilisation d’outils de fer.
Structure politique :
A ses débuts, Axoum semble
avoir été une principauté qui, avec le temps, allait
devenir la première province d’un royaume féodal. A ses dirigeants
l’histoire a imposé des tâches diverses, dont la plus urgente
était l’affirmation de leur hégémonie sur les Etats
segmentaires de l’Ethiopie septentrionale et la réunion de ceux-ci
en un seul royaume. La fondation d’un royaume servit de base à l’édification
d’un empire. De la fin du IIème siècle au début du
IVème, Axoum a pris part aux luttes diplomatiques et militaires
qui opposaient les Etats de l’Arabie méridionale. Puis les Axoumites
soumirent les régions situées entre le plateau du Tigré
et la vallée du Nil.
L’Etat se divise entre Axoum proprement
dit et ses royaumes vassaux, dont les monarques sont sujets du «
roi des rois » d’Axoum, auquel ils paient tribut. Les Grecs désignent
le potentat d’Axoum sous le nom de « basileus ». Le terme axoumite
qui était appliqué à tous était négus.
Il est fait mention de négus dans l’armée axoumite.
En dehors du commandement des armées
en temps de guerre, ces négus assument la direction des entreprises
de construction. Les royaumes vassaux étaient situés sur
le plateau du Tigré et dans la région de la baie de Zula,
au delà de la rivière Takkazé, dans l’aridité
des hautes terres étiopiennes et de la péninsule arabique.
Après la victoire d’Ezana, ces royaumes s’étendirent jusqu’à
la Haute-Nubie, entre le Ivème Cataracte et Sennar. Ainsi, du roi
des rois d’Axoum jusqu’aux chefs de communautés distinctes, s’était
crée une hiérarchie du pouvoir. Il existait deux façons
de récolter le tribut : ou bien les monarques vassaux envoyaient
à Axoum un tribut annuel; ou bien, accompagné d’une escorte
nombreuse, le roi parcourait son domaine en récoltant le tribut.
Les sources sont muettes sur le
système administratif d’Axoum. Les proches parents du roi assumaient
une part importante de la gestion des affaires publiques. Il était
de règle que les expéditions militaires fussent conduites
par le roi, son frère ou d’autres parents. Les monarques axoumites
pacifièrent les tribus guerrières établies aux frontières
de l’Etat : les Abyssiniens, en Arabie du Sud; quatre tribus bega, dans
la région de Matlia.
Il semble qu’à l’apogée
de la monarchie axoumite, une sorte de processus de centralisation politique
ait pris place.
Commerce et politique commercial
:
Le royaume d’Axoum tient, dans le
commerce mondial de l’époque, la place d’une puissance de premier
plan, comme le prouve la frappe de sa propre monnaie d’or, d’argent et
de cuivre. Ce fut le premier Etat d’Afrique tropicale à battre monnaie.
Battre monnaie, en particulier la monnaie d’or, constitue un acte non seulement
économique mais politique, proclamant devant le monde entier l’indépendance
et la prospérité de l’Etat d’Axoum. Le premier roi d’Axoum
à mettre en circulation sa propre monnaie est Endybis, dans la seconde
moitié du IIème siècle. Les pièces axoumites
offrent les mêmes caractéristiques que les pièces byzantines
de la même époque.
Si l’on en croit le « Périple
de la mer d’Erythrée », Adoulis importait certains produits
alimentaires : du vin de Syrie et d’Italie, de l’huile d’olive ... Il n’est
pas impossible que le fameux blé d’Ethiopie ait été
exporté dans les pays voisins. Les ports de la Corne de l’Afrique
recevaient d’Egypte des céréales, du vin et du jus de raisin
de Diospolis; de L’Inde leur venaient du blé, du riz, de la canne
à sucre ....
Les données archéologiques
confirment et complètent les indications du « Périple
». Les fouilles pratiquées à Axoum, à Adoulis,
à Matara ont permis de dégager de nombreux objets d’origine
non éthiopienne, dont certains ne pouvaient être entrés
dans le pays qu’à la faveur d’échanges commerciaux. La plupart
de ces articles provanaient de l’empire romain de Byzance et surtout d’Egypte;
on y trouve des amphores, des fragments de verrerie, des bijoux d’or, des
colliers de pièces d’argent romaines, des lampes de bronze..
On a aussi découvert des objets originaires d’Inde : un sceau à
Adoulis, des figurines de terre cuite à Axoum, des pièces
d’or.... C’est l’Arabie pré-islamique qui a produit les pièces
d’argent et de bronze trouvées par hasard en Erythrée ou
à Axoum. Les échantillons de l’art méroïtique
abondent également : fragments de récipients en céramique
trouvés en de nombreux endroits; statuettes-amulettes en faïence
de Hathor et de Ptah à Axoum et en cornaline de Horus à Matara
...
Bientôt, l’unification par
Axoum d’une grande partie de l’Afrique du Nord-Est enrichit l’aristocratie
axoumite. L’accumulation des gains résultant de la création
du puissant royaume d’Axoum n’enrichissait pas seulement l’aristocratie
mais aussi l’ensemble du groupe ethno-social priviligié constitué
par les citoyens de la capitale.
En fin de compte, les étrangers,
marchands ou autres, établis à Adoulis, à Axoum et
dans d’autres villes éthiopiennes, importaient de grandes quantités
de marchandises. Les objets exhumés comme la balance, le poids,
le sceau et les pièces de monnaie sont manifestement des vestiges
laissés par des marchands romano-byzantins ou indiens ayant vécus
à Axoum et à Adoulis.
Après avoir soumis la Haute-Nubie,
l’Arabie méridionale, la région du lac Tana et les tribus
des déserts entourant l’Ethiopie, le roi d’Axoum s’assurait le contrôle
des voies de communication reliant l’Egypte et la Syrie aux pays de l’Océan
Indien et aux région intérieures de l’Afrique du Nord-Est.
Le détroit de Bab-el-Mandeb, l’un des trois grands carrefours du
monde antique avec Gibraltar et le détroit de Malacca, passait lui
aussi sous le contrôle d’Axoum. C’est par Bab-el-Mandeb que transitait
l’important trafic maritime de la mer Rouge au golfe Persique, à
l’Inde et de là à Ceylan, au détroit de Malacca et
aux pays de l’Asie du Sud-Est et de l’Asie orientale. Le commerce en mer
Rouge était florissant, bien que les histoires de pirates aient
été monnaie courante alors.
Les marchands romains avaient un
intérêt vital à ce que la sureté et la sécurité
règnent sans contexte tout au long des voies commerciales situées
dans la zone d’influence d’Axoum; ils étaient, par là même,
intéressés à sa politique d’unification. Aussi devinrent-ils
les avocats de l’alliance de l’empire romano-byzanzin avec le royaume d’Axoum.
La politique des rois d’Axoum était indépendante et ne coïncidait
avec celle de Byzance que lorsque les intérêts, surtout économiques,
des deux puissances se confondaient.
Culture du royaume d’Axoum :
L’évolution de l’empire protoféodal
se reflète dans l’idéologie et la culture d’Axoum pendant
la période qui va du IIème au IVème siècle.
Les brèves inscriptions consacrées aux dieux se transformèrent
peu à peu en comptes rendus détaillés des victoires
remportées par le roi des rois. Dans ce domaine, les inscriptions
d’Ezana, en éthiopien et en grec, sont particulièrement intéressantes.
Le style de l’épigraphie y atteint son apogée avec une inscription
où Ezana raconte, avec force détails, sa campagne de Nubie.
Il y révèle une éloquence et des sentiments religieux
authentiques, ainsi qu’une parfaite aisance dans le maniement d’idées
complexes. Cette inscription peut être justement considérée
comme un chef-d’oeuvre littéraire.
Les devises sur la monnaie d’Axoum
suivent une évolution parallèle. Du IIème siècle
au milieu du IVème siècle, les pièces portent le sobriquet
ethnique particulier à chaque monarque, formé par le mot
be’esi (homme) et par un ethnonyme correspondant au nom de l’une des armées
axoumites. Par la suite, la monnaie frappée sous le règne
d’Ezana et de ses successeurs porte une devise grecque signifiant «
puisse le pays être satisfait ».
Avec le concept d’empire, le gigantesque
s’introduit dans l’architecture et dans les arts figuratifs : stèles
monolithiques colossales, hautes de 34m, érigées sur une
plate-forme de 114m de long, immenses statues de métal, vastes palais
des rois d’Axoum .... L’ensemble des édifices royaux, le Taakha
Maryam, couvrant une superficie de 120x80m, est unique en Afrique tropicale.
Parallèlement au goût du gigantesque, l’architecture montre
une tendance de plus en plus marquée pour l’art décoratif.
La combinaison de la pierre et du bois, les alternances de blocs de pierre
plus ou moins travaillés à tel ou tel point de l’édifice,
les pièces de bois et le blocage dressé au mortier contribuaient
à simplifier considérablement la tâche des constructeurs
et permettaient d’obtenir des effets hautement décoratifs. Pendant
cette période, l’architecture et la sculpture éthiopiennes
firent preuve d’une originalité saisissante, qui n’excluait cependant
pas une assimilation des différentes influences culturelles venues
de l’empire romain, de l’Arabie méridionale, de l’Inde et de Méroé.
La religion des Axoumites ressemblaient
beaucoup à celle de l’ancienne Arabie du Sud. C’était un
polythéisme évolué, présentant certains aspects
des cultes inspirés par l’élevage et les travaux des champs.
Ils adoraient Astar, incarnation de la planète Vénus, Beher
et Meder, divinités chtoniennes symbolisant la terre. Beher et Meder
(formant une seule déité) ont pris la suite d’Astar dans
les inscriptions. Le terme Egzi’abher (Dieu, ou littéralement le
dieu Beher, ou dieu de la terre) de l’Ethiopie chrétienne est un
vestige de ce culte. La divinité lunaire, Awbas, a été
adorée en Arabie du Sud et en Ethiopie pré-axoumite. On trouve
des symboles du soleil et de la lune sur des stèles d’Axoum, de
Matara et d’Anza, ainsi que sur la monnaie des rois axoumites de l’époque
pré-chrétienne. Sans doute se référent-ils
à Mahrem, divinité ethnique et dynastique des Axoumites.
Dans l’inscription bilingue d’Ezana, au Mahrem du texte éthiopien
correspond le nom grec Arès. Pendant l’époque païenne,
toutes les inscriptions grecques des rois d’Axoum, exception faite des
inscriptions de Sembrythe où le nom du dieu ne figure pas, utilisent
le nom Arès. On sait qu’à Athènes Arès était
le dieu de la guerre; il s’ensuit que son double, Mahrem, était
également adoré comme le dieu de la guerre. Dans les inscriptions
axoumites, Arès-Mahrem, dieu de la guerre, est qualifié d’invincible
et il assure la victoire. En tant que divinité dynastique, Mahrem-Arès
était appelé par les rois le plus grand des dieux, l’ancêtre
des rois. Il est clair que Mahrem régnait souverainement sur les
divinités astrales et chrétiennes, tout comme une monarchie
consacrée règne sur un peuple. On considérait la guerre
comme un devoir plus honorable et plus sacré que le labeur des paysans.
A leurs dieux, les Axoumites offraient
des sacrifices. Les animaux domestiques étaient les victimes habituelles
de ces immolations. L’une des inscriptions d’Ezana nous apprend que cent
boeufs furent offerts à Mahrem en un seul sacrifice. Par la suite,
l’animal sacrificiel vivant tend de plus en plus à être remplaçé
par son image consacrée. Des reproductions, en bronze et en pierre,
de taureaux, de béliers et d’autres animaux sacrificiels, dont beaucoup
portent des inscriptions, ont été conservées jusqu’à
aujourd’hui.
Le culte des ancêtres, particulièrement
celui des rois morts, tient une place importante dans la religion axoumite.
La coutume voulait qu’on leur dédiât des stèles. Les
victimes étaient portées sur les autels et sur le piédestal
des stèles, sculpté en forme d’autel, et leur sang s’écoulait
dans des cavités taillées en forme de coupe. Les tombes des
rois axoumites étaient considérées comme les lieux
sacrés de la cité. Les vases et autres objets découverts
dans les emplacements funéraires indiquent la croyance dans une
vie au-delà de la tombe.
Dans les débuts de la période
axoumite, les idées religieuses de pays voisins ou éloignés
pénètrent en Ethiopie. Le dieu marin Poséidon était
manifestement vénéré par les habitants d’Adoulis et
de la côte méridionale de la mer Rouge. La stèle récemment
découverte à Axoum , où figure le symbole égyptien
de la vie (ankh), des objets ayant servi au culte de Hathor, Ptah et Horus,
et des scarabées donnent à penser que des adeptes de la religion
égypto-méroïtique ont résidé, à
un moment quelconque, à Adoulis, à Axoum et à Matara.
Sous l’effet des influences culturelles
étrangères, la « sous-culture » de la monarchie
axoumite présentait un caractère international autant que
national. Le grec était utilisé à égalité
avec le guèze comme langue nationale te internationale. Il apparaît
que des rois comme Za-Hekalé ou Ezana savaient le grec. Les monnaies
frappées par la majorité des rois d’Axoum du IIIème
siècle et du IVème siècle portaient des légendes
grecques.
L’influence de la Grèce sur
la création de l’alphabet éthiopien n’a pas été
établie, alors qu’elle est certaine en ce qui concerne l’origine
du système numérique et des principaux chiffres éthiopiens,
tels qu’ils apparaissent pour la première fois dans les inscriptions
d’Ezana. L’alphabet éthiopien vocalisé reproduit si étroitement
le système phonologique du guèze qu’il a nécéssairement
dû être inventé par un Ethiopien. Cet alphabet, augmenté
de quelques signes, a été en usage en Ethiopie jusqu’à
nos jours et on le considère comme une grande réalisation
de la civilisation axoumite.
Pour terminer avec l’empire d’Axoum,
on peut dire que celui-ci a eu également des contacts avec la Syrie
et que l’alphabet arménien a peut-être été inventé
à partir de l’alphabet éthiopien. Le royaume d’Axoum ne fut
pas seulement une importante puissance commerciale sur les routes qui unissaient
le monde romain à l’Inde, et l’Arabie à l’Afrique du Nord-Est,
mais aussi un grand centre de diffusion culturelle, exerçant son
influence le long de ces routes.
Les siècles suivants verront
l’introduction du christiannisme en Ethiopie, religion très ancrée
dans la population de nos jours. C’est au milieu d’un culte polythéiste,
chez les Koushites, et de la religion d’inspiration sud-arabique chez les
Sémites et chez les sémitisants koushites, que la nouvelle
religion chrétienne, fondée en Palestine par le Christ, arrive,
à son tour, à la cour d’Axoum (introduction de la nouvelle
religion au IVème siècle).
Mais ce sujet ne prend pas place
dans cette première partie de l’Histoire de l’Afrique.
Conclusion sur Axoum d’après
Louise Marie Diop-Maes :
Axoum, Adoulis, Matara étaient
de véritables centres urbains. Même ouverte aux influences
extérieures, cette civilisation est d’abord noire-africaine : l’épigraphie,
la linguistique, l’étude des traditions montrent l’importance considérable
de la part autochtone dans cette civilisation. Si l’on y trouve des objets
venant de l’Empire Byzantin, de l’Egypte, de l’Inde, les échantillons
de l’art et de l’artisanat méroïtique sont bien plus abondants.
n) Les Protoberbères dans leurs relations avec les Egyptiens et les peuples de la mer.
Dès l’époque prédynastique,
vers le milieu du IVème siècle, le manche en ivoire du couteau
de Djebel-el-Arak aurait peut-être représenté des Libyens
à longue chevelure. Mais cette représentation est contestée
et l’on ne peut-être assuré de l’identité des Libyens
dans l’iconographie qu’avec l’apparition du premier nom que leur donnèrent
les Egyptiens, celui de Tehenou. Ces hommes de grande taille, au profil
aigüe et aux lèvres épaisses, avec une barbe en collier,
ont une coiffure caractéristique, lourde sur la nuque. Ils peuplaient
au IIIème millénaire le désert libyque et ses oasis.
Sous la VIème dynastie, vers
-2300, sont mentionnés des Temehou; il s’agit d’un groupe ehnique
mouveau, à la peau claire et aux yeux bleus, avec un pourcentage
non négligeable de bloncs. On a suggéré de les identifier
avec la population du Groupe C installée en Nubie sous le Moyen
Empire et le début du Nouvel Empire, hypothèse renforcée
par la ressemblance de la céramique de ce groupe avec la céramique
trouvée dans le Ouadi Howar, à 400Km au sud-ouest de la IIIème
cataracte. Ils portent souvent des plumes dans leurs cheveux et sont parfois
tatoués.
Les entreprises des Temehou devinrent
plus dangeureuses sous la XIXème dynastie. Alors que Séthi
Ier les eut repoussés vers -1317, Ramsès II incorpora des
contingents libyens dans l’armée égyptienne et organisa une
ligne de défense le long du littoral de la méditerranée
jusqu’à el-Alamein. La stèle d’el-Alamein qui nous apprend
l’occupation de la région par Ramsès II est le premier document
à mentionner les Libou. A partir du nom de ce peuple, les Grecs
appelèrent Libye son aire de parcours d’abord, puis de proche en
proche toute l’Afrique. Sous Mineptah, en -1227, sont mentionnés
les Maschwesch, voisins occidentaux des Libou. Les Libou comme les Maschwesch
semblent faire partie du groupe plus généraé des Temehou.
Les deux guerres égypto-libyques
les mieux connues datent du règne de Ramsès III, en -1194
et -1188. Elles sont relatées par le papyrus Harris et par les inscriptions
et bas-reliefs du temple funéraire de ce pharaon à Médinet-Habou.
Les Libou et les Maschwesch furent vaincus par les égyptiens. Les
victoires de Ramsès III lui permirent de contrôler les oasis
occidentales où se répansdit le culte de l’Amon de Thèbes.
Les Peuples de la Mer ne sont mentionnés
qu’une seule fois en contact avec les Libyens, en -1227, sous le règne
de Mineptah, par une inscription de Karnak. En admettant la présence
de détachements des Peuples de la Mer parmi les Libyens, doit-on
croire que ce sont ces peuples qui ont transmis l’usage des chars aux Libyens,
d’abord au voisinage de l’Egypte, puis dans tout le Sahara. Cette thèse
a les faveurs des spécialistes du Sahara. Mais certains faits ne
viennent pas certifier cette thèse et d’autres spécialistes
pensent que les Libyens empruntèrent le char aux égyptiens,
qui en avaient l’usage depuis l’invasion des Hyksos. Quant aux chars sahariens,
leur origine demeure mystérieuse.
La vie des Berbères avant
la fondation de Carthage :
Comme l’a souligné H. Basset
et G.Camps, ce ne sont pas les Phéniciens qui ont révélé
l’agriculture aux Libyco-Berbères, qui la pratiquaient depuis la
fin du Néolithique. A l’ouest de Tebessa, des quadrillages constituent
de nos jours les vestiges d’installations hydrauliques primitives très
antérieures à l’époque des royaumes indigènes.
Les utilisateurs de ces installations avaient un outillage encore partiellement
lithique.
Ils connaissaient depuis longtemps
l’attelage des boeufs, qui est représenté sur les fresques
égyptiennes comme sur les gravures du Haut-Atlas. Les botanistes
ont établi que le blé dur et l’orge existaient en Afrique
du Nord bien avant l’arrivée des Phéniciens.
L’archéologie des monuments
funéraires confirme l’existence à haute époque de
groupes importants de sédentaires pratiquant l’agriculture en Afrique
mineure Le mobilier funéraire témoigne de la grande ancienneté
de la civilisation rurale berbère. On peut estimer qu’une carte
de répartition des nécropoles protohistoriques à céramique
nous donne une assez juste idée de l’aire d’extension de l’agriculture.
La typologie est très proche de celle de la céramique actuelle
: bois, jattes, assiettes plus ou moins creuses, galettes.... Des perforations
prouvent que dès la haute Antiquité les Berbères suspendaient
la vaisselle au mur.
L’archéologie établit
encore que les nomades des sites méridionaux se paraient, plus que
les sédentaires, d’armes, de bracelets, de pendeloques en métal
ou en perles de cornaline. La principale richesse des nomades était
l’élevage des moutons, des chèvres et des bovins. Nous connaissons
fort mal l’organisation sociale des Libyco-Berbères à l’époque
antérieure aux témoignages des sources classiques.
Les proportions imposantes des tertres
du Rharb au Maroc ou du mausolée du Medracen dans le Constantinois
suggèrent qu’à l’ouest comme à l’est du Maghreb indépendant
de Carthage des monarchies s’étaient constituées au moins
dès le IVème siècle.
Les idées religieuses des
Libyco-Berbères :
Il est difficile d’appréhender
les idées religieuses des Libyco-Berbères avant l’impact
phénico-punique, puis romain.
Le sentiment sacré chez les
Libyens semble s’être fixé sur les supports les plus variés.
La force surnaturelle était souvent appréhendée comme
topique, d’où les nombreux génies fluviaux ou montagnards
révélés dans les inscriptions d’époque romaine.
Mais cette force pouvait dans des objets forts communs. Des pierres rondes
ou pointues, des galets de granit par exemple, symbolisant la façe
de l’homme ou son phallus, ont été l’objet d’un culte. Ce
sont précisément les animaux symbolisant de la façon
la plus évidente la force fécondante, le taureau, le lion
et le bélier, qui furent révérés par les Libyens.
Il faut aussi mentionner le culte du poisson propre à l’aire de
l’actuelle Tunisie et qui explique en partie l’abondance des représentations
de poissons sur les mosaïques de Tunisie. Symbole phallique, le poisson
éliminait le mauvais oeil. Au poisson correspondait le coquillage,
symbole du sexe féminin très répandu en Afrique mineure,
qui servait aux vivants d’amulettes et réconfortait les morts dans
leur tombeau.
Des sacrifices étaient offerts
aux morts devant leurs tombeaux ou dans des enclos spéciaux orientés
à l’est. Parfois, la puissance vitale du défunt était
symbolisée par des menhirs-obélisques ou des stèles-menhirs.
Les Libyens ne semblent pas avoir conçu de grandes figures divines
plus ou moins humanisées. Ils ne sacrifiaient, nous dit Hérodote,
qu’au soleil et à la lune; toutefois, ceux de la région du
Djerid sacrifiaient plûtot à Athena, à Triton et à
Poséidon.
En dehors des deux grands astres,
l’épigraphie et les sources littéraires nous révèlent
une poussière de divinités, souvent une seule fois mentionneés,
quelquefois même invoquées sous forme collective. Un relief
découvert près de Béja semble figurer une sorte de
panthéon à sept divinités; mais il s’agit là
sans doute d’un polythéisme organisé sous l’influence punique
qui forma les Libyens à personnaliser les forces divines. De leur
propre mouvement, ceux-ci furent toujours plus proches du Sacré
que des dieux.
L’entrée du Maghreb dans l’histoire écrite débute avec le débarquement sur ses côtes de marins et de colons venus de Phénicie. Carthage sera fondée, selon la tradition, en -814.
Bibliographie générale :
- Histoire générale de l'Afrique par l'UNESCO
- Archéologie Africaine par Marianne Cornevin

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier