Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Geopolitique du pays GEOPOLITIQUE DU PAYS

Depuis 1961, des combats se déroulent sur le vaste territoire de cette très ancienne colonie portugaise qu'est l'Angola. Ces combats furent d'abord livrés contre les troupes coloniales, mais, depuis son indépendance qui date de 1975, l'Angola connaît une guerre civile à rebondissements.

Pourquoi ce conflit angolais apparaît-il aujourd'hui comme insoluble ? On comprend qu'il l'ait été quand le pays constituait un enjeu majeur, moins par ses richesses que par sa position dans le conflit Ouest-Est en Afrique australe ; on le comprend moins aujourd'hui où, apparemment, toutes les puissances mondiales, les organismes internationaux et l'Afrique du Sud elle-même prêchent ouvertement pour un règlement négocié. La crise angolaise serait-elle  autonome  et, résultant de caractères spécifiques au pays, pourrait-elle s'alimenter elle-même ? ou bien des enjeux masqués derrière un apparent consensus expliqueraient-ils une prolongation dont on ne voit pas le terme ?

Les données du conflit angolais

Les richesses du pays contribuent certes à expliquer l'intérêt qu'on lui porte. Passons sur les richesses agricoles : elles ne sont plus ce qu'elles étaient au temps où la colonie portugaise était le deuxième producteur africain de café et de sisal (que reste-t-il des plantations ? et quel intérêt présentent aujourd'hui ces productions ?). La diversité écologique du pays, sa capacité à produire une gamme très variée de plantes n'ont pas une importance mondiale, ni même continentale. La richesse halieutique ne pèse guère plus : les grandes entreprises de pêche, qu'elles soient russes ou japonaises, savent exploiter les fonds sans quasiment en référer aux États riverains.

Restent les richesses minières. Le fer de Cassinga trouverait-il aujourd'hui preneur ? On en doute. Le diamant, et particulièrement le diamant industriel, exploité dans le Nord-Est, aux confins du Zaïre, est d'un plus grand intérêt. Mais l'élément majeur est évidemment le pétrole, découvert et exploité d'abord dans l'enclave de Cabinda ¨ à l'estuaire du fleuve Zaïre, puis sur le littoral septentrional de l'Angola proprement dit. La richesse pétrolière explique notamment les tentatives de sécession du Cabinda, exprimées par le Front de libération de l'enclave de Cabinda (FLEC), apparu seulement en 1974, à la veille de l'indépendance, ou plutôt par les FLEC, car Zaïre et Congo, compagnies françaises et compagnies nord-américaines, s'en sont disputé le contrôle. Le potentiel pétrolier a contribué aussi à expliquer (mais sans être le facteur principal) l'ampleur de l'engagement de l'Afrique du Sud, à qui l'or noir faisait cruellement défaut.

Le rôle de débouché des gisements miniers de l'intérieur ne paraît plus essentiel. Le chemin de fer de Benguela, qui était la principale voie d'évacuation du cuivre du Shaba au Zaïre, retrouvera difficilement sa prééminence : la voie du Sud, qui passe par la Zambie, par le Zimbabwe et par l'Afrique du Sud, semble avoir gagné la partie. L'Angola n'a pas, de ce point de vue, l'importance du Mozambique pour le Zimbabwe, et l'implication du Zaïre dans les problèmes angolais a d'autres motifs.

La structure du peuplement

Serait-ce donc de l'intérieur de la société angolaise qu'il faudrait partir pour comprendre les problèmes géopolitiques du pays ? Première remarque : il s'agit, avec le Congo, le Gabon et la République centrafricaine, d'un des pays les moins peuplés du continent, si l'on met à part les pays largement désertiques du Nord et du Sud. L'écologie ne justifie pas ce faible peuplement : le littoral aride ne couvre qu'une faible partie du pays ; l'intérieur, honnêtement arrosé, comporte une forte part de hautes terres salubres ; la forêt qui, ailleurs, a pu gêner l'expansion du peuplement, n'occupe en revanche que des étendues limitées.

Les causes essentielles du sous-peuplement sont d'ordre historique, et la principale est la traite des esclaves qui, débutant au XVIe siècle, se poursuivit jusqu'à la fin du XIXe, notamment à destination du Brésil. L'Angola est considéré dans ce dernier pays comme la  mère noire , dont les Brésiliens ne peuvent se désintéresser. Le rôle de l'Angola dans le peuplement de l'Amérique fut aussi l'une des justifications de l'intervention cubaine à partir de 1976 en faveur du Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA), parti marxisant qui s'opposait aux ingérences de l'Afrique du Sud. Certes, la traite des esclaves ne s'exerça pas seulement au détriment des populations qui se trouvaient dans l'arrière-pays des comptoirs négriers portugais.

De puissants groupes ethniques ¾ les Kimbundu, les  Ovimbundu et les Kongo ¾, qui devinrent les pivots de trois mouvements de libération rivaux ¾ le MPLA, l'Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola ou União Nacional para a Independéncia Total de Angola (UNITA) et le Front national de libération de l'Angola (FNLA) ¾, furent des chasseurs d'esclaves et participèrent à ce commerce. Mais ils furent à la fois les bénéficiaires et les victimes de cette activité qui contribua à la déstructuration de leurs sociétés : rien de comparable à l'accumulation de main-d'oeuvre servile sur le littoral que réalisèrent tant les sociétés du golfe de Guinée, du Dahomey au Nigeria, que, à l'est, l'empire de Zanzibar.

L'ancienneté de la présence portugaise sur la côte (elle remonte au tout début du XVIe siècle) ne s'est, pas plus ici qu'au Mozambique, traduite par un contrôle de l'intérieur des terres : au début du XXe siècle, les Portugais n'occupaient encore qu'un vingtième du territoire angolais, un espace centré sur la vallée du Cuanza qui se jette dans l'Atlantique près de la capitale, Luanda. Le groupe des métis et  assimilés  qui peuvent se prévaloir d'une longue familiarité avec la civilisation européenne, quoique plus nombreux et pesant plus dans la société qu'au Mozambique, ne représente guère plus de 2 % de la population totale ; il est de surcroît étroitement circonscrit à la côte et au Cuanza. Les ethnies angolaises n'ont vraiment vécu ensemble que le temps de quatre décennies.

Le pays a même pu longtemps sembler moins structuré par la colonisation portugaise que le Mozambique, lequel est pourtant encore moins métissé, et plus éloigné de son ancienne métropole. Il n'y eut en Angola rien de comparable en effet aux grandes compagnies de  colonisation  qui se partagèrent, jusqu'à l'entre-deux-guerres, l'essentiel de l'espace mozambicain, ni à l'organisation du recrutement pour les mines sud-africaines qui marque, au Mozambique, les régions méridionales.

C'est plus brutalement, au début des années 30, qu'apparut en Angola une volonté de mise en valeur systématique et, dans tous les sens du terme, de colonisation portugaise sous l'impulsion d'António de Oliveira Salazar. Elle s'y traduisit avec plus d'ampleur compte tenu de la plus grande proximité avec la métropole, de la faiblesse du peuplement, des espoirs qu'on fondait sur l'écologie forestière du Nord et sur la salubrité des hautes terres du Sud, et des richesses minérales connues. Alors que la mise en valeur du Mozambique ne pouvait pas faire abstraction de son rôle de débouché des régions minières d'Afrique centrale et australe, et donc impliquait nécessairement l'Afrique du Sud et la Grande-Bretagne, l'Angola fut bien davantage une affaire portugaise, même si le chemin de fer de Benguela fut une oeuvre britannique et si l'exploitation des gisements de diamants fut le fait de la Société générale de Belgique.

Quoique leur nombre n'eût sans doute pas dépassé 300 000 personnes à la fin de la période coloniale (soit une augmentation de 750 % par rapport à 1940...), les colons portugais, et notamment les petits colons, étaient plus nombreux qu'au Mozambique, et les spoliations foncières, intéressant les régions les moins mal peuplées (pays kongo et ovimbundu), furent durablement ressenties. Les Ovimbundu, qui avaient la malchance d'occuper les hautes terres  tempérées  autour de Huambo (Nova Lisboa,  la Nouvelle-Lisbonne , aux temps coloniaux), furent les principales victimes de ces spoliations, tant pour les plantations que pour les périmètres de colonisation où le gouvernement de Salazar établissait une part du prolétariat rural de la métropole. En dépit de leurs capacités agricoles, précocement améliorées au contact des Portugais, les Ovimbundu durent chercher des ressources dans l'émigration saisonnière sur les grandes plantations de café du Nord où ils se heurtèrent aux Kongo qui, eux aussi, avaient été chassés de leurs terres.

Une position charnière

Autre caractère géographique de l'Angola : sa position de charnière entre l'Afrique centrale et l'Afrique australe. Au nord, les Kongo, à cheval sur la frontière avec le Zaïre, regardant plus vers Kinshasa que vers Luanda, et les Lunda ¨, dont le pôle politique est au Shaba ; au sud, les Bushmen ¨ et les Herero ¨, plus nombreux en Namibie et au Botswana. Périphérie de l'Afrique australe, l'Angola l'est sans doute, mais une périphérie lointaine, qui ne participa guère (Ovimbundu mis à part) à l'exploitation des mines du Rand ou de Rhodésie, et qui n'est pas liée (sinon indirectement, par le chemin de fer de Benguela) au pôle sud-africain par le système de transport et d'échanges. De surcroît, c'est une périphérie qui, au moment de l'indépendance, était parfaitement apte, en raison de ses ressources pétrolières, à s' autonomiser , et qui pouvait regarder davantage vers l'Amérique et l'Europe que vers le pays de l'apartheid dont elle n'était pas un client obligé.

Cependant, l'Angola était au contact de la zone d'influence de l'Afrique du Sud qui occupait alors le Sud-Ouest africain (aujourd'hui Namibie). Les régions méridionales de l'Angola étaient le sanctuaire d'où les guérilleros de l'Organisation du peuple du Sud-Ouest africain ou South West Africa People's Organization (SWAPO) pouvaient lancer leurs incursions. Mais l'Afrique du Sud, outre des incursions militaires, pouvait agir en Angola en s'alliant avec des groupes rivaux de ceux qui tenaient la capitale.

L'Angola était, d'autre part, la périphérie du Zaïre ¨, État qui, au moment où les Portugais lâchaient pied, n'était pas en décomposition comme il l'est depuis le début des années 1990  ; son économie semblait en plein  boom  et ses ressources minières, du cuivre au cobalt, paraissaient stratégiques au point de justifier les interventions françaises au Shaba. Par Kongo interposés (les Lunda étant en revanche résolument oppositionnels), le président zaïrois Sese Seko Mobutu avait sur l'Angola des moyens d'intervention. Il a pu, un temps, en 1975, envisager avec les militaires portugais une fédération du Zaïre et de l'Angola, s'appuyant sur le FNLA. Il a pu ensuite, et ne s'en priva pas, démontrer à son protecteur américain son utilité de leader politiquement sûr, et que la base militaire zaïroise de Kamina était indispensable pour appuyer ceux des Angolais qui s'opposaient aux influences soviétiques et au corps expéditionnaire cubain envoyé par  Fidel Castro en 1976 pour lutter contre les manoeuvres de l'Afrique du Sud.

Les particularités du mouvement indépendantiste angolais

Ces interventions étrangères étaient-elles inévitables ? Et, dans la mesure où elles sont la conséquence de la division entre mouvements de libération, puis de l'appel que Jonas Savimbi et son UNITA lancèrent à l'Afrique du Sud, comment se fait-il que, face à l'unité maintenue du Front de libération du Mozambique ou Frente de Libertação de Moçambique (FRELIMO), les Angolais se soient divisés (FLEC du Cabinda sécessionniste non compté) en trois mouvements de libération à prétentions nationales mais dont chacun représente, du moins au terme d'un processus qui s'est poursuivi pendant toute la guerre d'indépendance, l'une des ethnies qui, réunies, constituent les trois quarts de la population du pays : l'UNITA pour les Ovimbundu (39 % en 1960), le MPLA pour les Kimbundu (23 %) et le FNLA pour les Kongo (13 %)

Sans doute faut-il faire la part des circonstances : le mouvement indépendantiste angolais n'a pas bénéficié, comme le FRELIMO, de l'aura d'une personnalité comme Eduardo Mondlane, homme du Sud s'appuyant sur une base nordiste et réalisant donc vaille que vaille un minimum d'union du pays. Mais la polarisation ethnique des mouvements de libération ne fut pas immédiate en Angola. L'UNITA naquit, en 1966, d'une scission du FNLA, jugé tribaliste, ce qu'il était effectivement, en tant qu'héritier de l'Union des populations d'Angola (UPA), le plus ancien mouvement anticolonial, qui visait la reconstitution du royaume de Kongo.

Cela montre bien qu'à l'origine les futurs leaders de l'UNITA n'étaient pas les  représentants  des Ovimbundu ; ceux-ci étaient très méfiants à l'égard des Kongo car nombre d'entre eux avaient péri sur les plantations du Nord lors de la révolte de l'UPA en 1961, si bien que des Ovimbundu furent ensuite les meilleurs auxiliaires militaires des forces de répression portugaises.

Le clivage entre les mouvements semble être, pour l'essentiel, de deux origines.

D'une part, c'est un clivage quasi racial, du moins au niveau des directions. Le MPLA a particulièrement regroupé des métis (donc effectivement des originaires du Cuanza, la vieille base portugaise), dont Agostinho Neto, président et poète, était le plus brillant représentant. Le FNLA et l'UNITA, en revanche, se targuent de l' africanité  de leur direction et tendraient volontiers à affirmer le caractère africain de leurs idéologies et de leurs objectifs par opposition à l'internationalisme ou à l' européanité , acquis au-delà de l'océan, des dirigeants du MPLA, surtout dans leur période marxiste-léniniste. De ce point de vue, d'ailleurs, la  négritude  des soldats cubains, souvent soulignée, fut pour le régime de Luanda un contre-argument. Cette opposition n'a cependant pas été d'emblée aussi clairement marquée : le groupe dirigeant du MPLA ne fut jamais purement métis, et il ne l'est devenu davantage qu'en 1977, après l'échec de la tentative de coup d'État de Nito Alvès et de Fernando Jose de Franca Van Dunem, deux hommes qui représentaient une tendance dure, proche du prolétariat noir de Luanda, et qui se plaignaient de l'excessive prééminence du groupe métis.

D'autre part, c'est un clivage lié à la formation scolaire (et donc religieuse) des leaders. Alors que les cadres du MPLA furent formés par l'enseignement catholique, ceux du FNLA et de l'UNITA sont largement issus de l'enseignement des missions protestantes (ce qui explique qu'à l'origine ils se fussent retrouvés dans un seul mouvement).

La polarisation ethnique, qui s'est accentuée à partir de la rupture et de la guerre civile, en 1975, est d'abord sans doute, on l'a vu, la conséquence du caractère tribaliste du FNLA, qui ne pouvait pas ne pas déclencher d'autres réactions tribales. Elle est aussi pour une bonne part une conséquence de la guerre elle-même : chassé de Luanda, puis incapable même de conserver sa base géographique de Huambo, Jonas Savimbi, le chef de l'UNITA, était inévitablement conduit à fonder la cohésion de ses troupes, repliées loin de chez elles dans le  bout du monde  de l'Est angolais, sur la culture ovimbundu.

La seule autre option était d'afficher des positions anticommunistes. Savimbi, aux pratiques pourtant  staliniennes , ne s'en priva pas, pour se concilier des appuis aux États-Unis et en Europe. Il ne pouvait cependant s'en contenter sous peine d'accroître le discrédit que lui valait, notamment sur le continent noir, son alliance avec ce qui était alors le  diable  blanc sud-africain. Celle-ci légitima le MPLA marxiste et permit son admission en 1976 au sein de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) en dépit d'un partage de celle-ci en deux camps quasi égaux. Cette option anticommuniste a perdu de son sens quand le gouvernement de Luanda se rapprocha de l'Europe et des États-Unis, quand la Namibie devint indépendante après le retrait du corps expéditionnaire cubain, et surtout depuis l'effondrement du système soviétique et l'arrivée au pouvoir de l'African National Congress (ANC) en Afrique du Sud. L'accord de 1991, sous l'égide du Portugal, des États-Unis et de la Russie, mis en oeuvre avec un appui minimal de l'Organisation des Nations unies (ONU), était d'une étonnante ambiguïté : l'UNITA, qui paraissait alors capable de conquérir le pouvoir par la force, se voyait invitée à le trouver dans les urnes. C'est bien sans doute ce que voulaient les États-Unis : donner à Savimbi une légitimité démocratique. Mais pouvait-on s'y prendre plus mal ? Le MPLA gardait la maîtrise de l'appareil d'État, et donc, de fait, celle du processus électoral, cependant que l'UNITA conservait toute sa capacité militaire et donc les moyens d'en contester les résultats. Cela n'a pas manqué de se produire. Des élections formellement quasi irréprochables et très favorables au MPLA (septembre 1992) ont débouché sur une radicalisation accrue du conflit et plongé dans une  troisième guerre  une majorité qui n'aspirait qu'à la paix.

Ayant repris le combat en octobre 1992, l'UNITA, à la Toussaint, était brutalement chassée de Luanda, mais elle eut ailleurs l'initiative militaire jusqu'en août 1993, en s'établissant solidement à Huambo, en menaçant les régions pétrolières et en contrôlant jusqu'à 60 % du territoire angolais. La situation devait pourtant radicalement s'inverser, et d'abord sur le terrain politique, puisque, dès le mois de mai 1993, les États-Unis reconnaissaient officiellement le MPLA et que, peu après, l'ONU interdisait toute vente d'armes à l'UNITA. Réorganisée, bien armée grâce aux revenus pétroliers hypothéqués pour sept ans, appuyée par des mercenaires recrutés en Afrique du Sud, l'armée gouvernementale passait dès lors à l'offensive, reprenant la plus grande part du terrain et notamment la ville symbole de Huambo et le gisement de diamants de Cafunfo, essentiel pour les finances de l'UNITA. Les accords de Lusaka, signés en novembre 1994, sont somme toute la reconnaissance de la victoire du MPLA.

Comment comprendre un tel retournement de situation ? Économiquement, le gouvernement de Luanda a pu constamment s'appuyer sur la ressource pétrolière, qui a représenté jusqu'à 85 % des recettes budgétaires en 1993, et qui a permis des achats massifs d'armes. De longue date certes, appuyé militairement par l'Est, le MPLA commerçait à l'Ouest et, situation quelque peu surréaliste, les Cubains veillaient sur les installations nord-américaines ; mais de surcroît, aujourd'hui, l'heure est au libéralisme économique tous azimuts et la nomenklatura, qui fut marxiste-léniniste, se recycle dans les affaires, rachetées à l'État, souvent en association avec des étrangers. Les grandes mutations géopolitiques dans le monde et dans la région se sont opérées au détriment de la position de l'UNITA, qui n'a plus d'appui possible au sud et qui ne peut guère compter sur Mobutu : celui-ci a certes refait surface sur la scène internationale, mais c'est en jouant le rôle de protecteur des actions humanitaires au Rwanda, et non plus celui d'allié de l'Occident face au communisme ! Somme toute, le MPLA n'est pas moins fiable, n'offre pas moins de garanties politiques aux États-Unis qu'une UNITA qui a démontré son incapacité à se transformer en parti politique et dont les pratiques violentes sont de mieux en mieux connues par les témoignages de nombreux transfuges. On se souvient soudain que Savimbi a été formé en Chine...

On ne peut pour autant penser que la partie est finie, même si, de l'aveu de Savimbi, l'UNITA traverse la crise la plus grave de son histoire. L'accord de Lusaka n'a été signé que par des seconds rôles, si bien que nul ne se sent lié, et il n'a donné lieu à aucune festivité. Entre les deux parties, la méfiance reste entière ; leur seul souci réel, hors des affaires, est le contrôle de l'armée. Or les Forces armées angolaises (FAA), issues des accords de 1991, sont contrôlées par le MPLA, qui a su rallier nombre de cadres militaires de l'UNITA, et Savimbi y veut un contre-pouvoir qu'on lui refuse.

Politiquement, personne ne tient un pays dont les  brousses  sont abandonnées à elles-mêmes depuis vingt ans et où les villes, havres d'une masse de réfugiés, sont le lieu de tous les trafics. Pétrole pour le MPLA, diamants pour l'UNITA, en finançant une  guerre de riches , de spécialistes, ont permis de négliger le peuple ; ces ressources ont provoqué un pourrissement social généralisé. Il n'y a jamais eu trop d'État en Angola, mais une absence d'État.

A terme, l'unité du pays est-elle en cause ? Ce n'est aujourd'hui qu'une hypothèse parmi d'autres. Certes, son échec dans la  troisième guerre  a fait bien plus qu'avant de l'UNITA, pourtant de nouveau repliée sur ses  terres du bout du monde , une entité ovimbundu, mais les querelles claniques déchirent le mouvement entre gens de Bié et de Huambo. Les Bakongo regressados (revenus du Zaïre), mal acceptés à Luanda, sont à l'origine de petits partis, embryons d'une troisième force, qui relaient un FNLA en total déclin, retiré sur l'extrême Nord, mais ils prônent en général une solution fédérale qui les fasse profiter de la ressource pétrolière, et seuls des groupuscules parlent de sécession. La partition formelle est moins probable qu'une dégradation continue de la situation sur une immense périphérie d'où n'émergeraient que des îlots miniers, une évolution que seule pourrait contrecarrer une reconquête politique, économique et sociale de l'espace angolais, une géopolitique, et non plus des géostratégies guerrières ou affairistes.

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier