Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
L'angola de 1982 a 1997 L'ANGOLA DE 1982 A 1997

L'Angola (8 millions d'habitants) est devenu une démocratie populaire en 1975, mais les combats n'y ont pas cessé depuis cette date. La lutte contre les Portugais a été menée par différents mouvements plus ou moins rivaux et soutenus par plusieurs puissances étrangères. Il faut aussi tenir compte des séquelles durables de la politique menée par les Portugais. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ceux-ci ont entrepris de développer de grandes plantations caféières dans le nord du pays et ont pour cela chassé de leurs terres les populations indigènes. Celles-ci, appartenant pour la plupart au peuple Bacongo, qui se trouve aussi au Zaïre, s'efforcèrent de résister. Pour les combattre et les refouler au Zaïre, mais aussi pour se procurer la main-d'oeuvre nécessaire aux plantations, les Portugais ont recruté des soldats et des travailleurs dans les ethnies du sud de l'Angola. Cela a provoqué un grave contentieux entre les populations du Nord et celles du Sud.

C'est parmi ces dernières que les maquis anticommunistes de l'UNITA (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola) recrutent une grande partie de leurs combattants, aujourd'hui soutenus depuis la Namibie par l'armée sud-africaine. Le MPLA (Mouvement populaire de libération de l'Angola, à direction marxiste), qui a recruté ses partisans parmi les populations du centre du pays et dans les villes pendant la lutte contre les Portugais, a réussi à l'emporter en 1976 grâce à l'arrivée d'un corps expéditionnaire cubain. Mais le MPLA, dont les leaders sont aujourd'hui au pouvoir en Angola, connaît de très grandes difficultés, malgré l'aide des États communistes. Les Cubains assurent le maintien de l'appareil d'État. Mais en dépit du nombre des Noirs dans ce corps expéditionnaire, les frictions avec les Angolais sont nombreuses.

La production caféière a considérablement diminué et le gouvernement ne peut plus compter - hormis l'aide financière extérieure - que sur les revenus pétroliers de l'enclave de Cabinda (au nord de l'estuaire du fleuve Zaïre), protégée par les Cubains, qui s'appuient sur le gouvernement de la République populaire du Congo (Brazzaville). Au nord, un autre mouvement de résistance aux Portugais, le FNLA (Front national de libération de l'Angola), qui était soutenu par le Zaïre et les Occidentaux, semble avoir repris ses opérations grâce au soutien de certaines ethnies, après avoir été pratiquement éliminé en 1976 par les Cubains et le MPLA.

Mais c'est au sud que se déroulent les combats les plus importants: les maquis de l'UNITA, fortement soutenus par les Sud-Africains, étendent les territoires qu'ils contrôlent et ont atteint en 1983 la voie ferrée qui mène au port de Lobito. L'armée sud-africaine intervient par ailleurs directement jusqu'à deux cents km de la frontière, sous prétexte de détruire les bases des combattants de la SWAPO qui cherchent à s'infiltrer en Namibie. La situation de l'Angola était si difficile que le gouvernement de Luanda a entrepris fin 1982 des négociations avec l'Afrique du Sud, par l'entremise du gouvernement du Cap-Vert. Pour mettre fin à leurs actions en Angola, les Sud-Africains exigent le départ des Cubains, qui semblent s'être déjà retirés du sud de l'Angola au début de 1983.

L'Angola (7,2 millions d'habitants) est un pays meurtri par la guerre civile qui fait rage depuis son indépendance en 1975. L'opposition à la colonisation portugaise, loin de favoriser un regroupement des mouvements anticolonialiste, en a au contraire exacerbé les oppositions. Ainsi le MPLA (Mouvement populaire de libération de l'Angola, à direction marxiste) au pouvoir est constamment harcelé par l'UNITA (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola) dirigée par Jonas Savimbi, et soutenue à la fois par l'Afrique du Sud, les États-Unis et la Chine. Quant au FNLA (Front national de libération de l'Angola), son influence s'est beaucoup réduite à mesure que ses soutiens extérieurs (Zaïre et pays occidentaux) se faisaient plus rares.

Le président de la République, depuis 1979, date de la disparition d'Agostinho Neto, le "père de l'indépendance", est un économiste formé à Moscou, José Eduardo Dos Santos. Mais l'état de guerre civile l'a empêché de mettre sur pied une économie planifiée assurant au pays les moyens de son développement. De plus, depuis 1982, des luttes internes au MPLA se dont déclarées, exigeant des purges visant principalement la gauche du parti et renforçant iles "modérés", plus pragmatiques. Cette victoire des modérés s'est traduite par la reprise du dialogue avec l'Afrique du Sud. En effet, le 16 février 1984, une réunion à Lusaka entre le ministre angolais de l'Intérieur, le ministre sud-africain des Affaires étrangères, le ministre sud-africain de la Défense et le secrétaire d'État américain aux Affaires africaines, Chester Crocker, a conduit à la création d'une commission pour le désengagement militaire dans le Sud angolais. Selon cet accord, l'Afrique du Sud acceptait de retirer ses troupes et de respecter le cessez-le-feu. Le gouvernement angolais, quant à lui, devait cesser d'aider la SWAPO (Organisation du peuple du Sud-Ouest africain) qui lutte pour la libération de la Namibie. Mais le principal obstacle à l'établissement de meilleures relations restait la présence des troupes cubaines en Angola. Le gouvernement de Luanda est soutenu par 1 500 "conseillers" soviétiques, 2 500 "conseillers" est-allemands et plus de 25 000 soldats cubains. Le président Dos Santos, lors d'un voyage à la Havane en mars 1984, a demandé à Fidel Castro de rapatrier ses troupes, sans plus de précision, tout en cosignant avec lui un document en faveur de la SWAPO et de l'ANC (Congrès national africain).

L'UNITA contrôle un tiers du pays, y compris des régions économiquement importantes, et une telle situation ne peut qu'aggraver la situation économique. La production des cultures vivrières a encore baissé en 1983, obligeant le gouvernement à importer davantage de biens alimentaires au détriment de l'amélioration des infrastructures et de l'investissement industriel. La production de café est totalement désorganisée. Les ressources pétrolières, dont l'exportation représente près de la moitié du PNB, ont souffert des fluctuations du marché international. L'approvisionnement urbain est totalement défectueux et les prix sont extravagants.

L'Angola est appelée à suivre le chemin ouvert par le Mozambique: statu quo avec l'Afrique du Sud, arrêt de la guerre civile et diminution du budget militaire, redémarrage de l'économie nationale sur fond d'économie mixte et d'agriculture privée. Le MPLA va devoir négocier avec l'UNITA afin de panser les plaies du pays. Cela n'a pas échappé à Jonas Savimbi, qui déclarait en décembre 1983 à un journal français: "Notre but est simple: amener les modérés du MPLA à négocier. Nos conditions? Un: le départ des Soviétiques et des Cubains. Deux: un cessez-le-feu. Trois: des élections libres ouvertes à tous les partis."

Rien ne laissait espérer, à la mi-1985, un retour rapide de la paix en Angola (8,56 millions d'habitants). Commencée au lendemain de l'indépendance, en 1975, la guerre civile a en effet continué de faire rage dans cette ancienne colonie portugaise de 1,2 million de kilomètres carrés.

Principale force de rébellion, l'UNITA (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola), présidée par M. Jonas Savimbi, est soutenue principalement par l'Afrique du Sud mais aussi par les États-Unis et la Chine. Elle contrôle environ un tiers du pays, à l'est et au centre. L'UNITA a demandé l'ouverture de négociations directes avec le gouvernement marxiste de M. José Eduardo Dos Santos, en vue du départ des Soviétiques et des soldats cubains présents sur le territoire, avant un cessez-le-feu et l'organisation "d'élections libres ouvertes à tous les partis". En mars 1985, elle a réussi à organiser des raids jusqu'à une centaine de kilomètres de la capitale, Luanda.

Outre cette guerre civile, le parti au pouvoir, le MPLA (Mouvement populaire de libération de l'Angola), a dû faire face à l'occupation militaire de l'Afrique du Sud, officiellement dirigée contre les militants du mouvement nationaliste namibien (SWAPO). Le 15 avril 1985, Pretoria a toutefois annoncé le retrait complet de ses troupes, promesse déjà formulée à plusieurs reprises en 1984 et non suivie d'effets.

Conséquence de ces combats: une désorganisation complète de l'économie et de la société dans la presque totalité du pays, encore aggravée par la sécheresse. Luanda a été obligé de lancer un appel à l'ONU. Selon les délégués du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), les cultivateurs ne pouvaient plus travailler en 1985, par crainte des attaques et des mines. Le nombre de personnes "déplacées, affamées et démunies de tout" s'élèverait à 600 000.

L'Angola a pourtant d'énormes possibilités agricoles qui lui ont permis par le passé d'être autosuffisant. Quatrième producteur mondial de café, le pays exportait également du coton, du sisal, du sucre, du maïs et du riz. En 1984, il a dû importer plus de 100 000 tonnes de maïs, sa production de café a chuté à 35 000 tonnes en 1982 (seul chiffre disponible). La situation industrielle était encore moins reluisante, la guerre ayant dramatiquement affecté l'infrastructure existante.

Fort heureusement, le pays possède du pétrole (exploitations off-shore, dans les régions côtières, au Cabinda). La production était de 165 000 barils par jour en 1984, et devrait atteindre 500 000 barils vers 1990. Le produit de son exportation représentait en 1985 environ la moitié du PNB. Mais l'Angola, comme les autres pays producteurs de pétrole, a subi les aléas du marché international. Depuis 1982, il exporte également du gaz naturel. Ces ressources ne suffisent cependant pas pour équilibrer la balance des paiements et, en 1984, la dette extérieure était estimée à près de 2 milliards de dollars. Contrecoup de ces difficultés, le MPLA a connu d'importantes luttes internes depuis 1982, entre l'aile gauche dure du parti et les partisans d'une plus grande souplesse, notamment d'un dialogue avec l'Afrique du Sud.

C'est dans ce contexte qu'a commencé une série de discussions avec les États-Unis et l'Afrique du Sud, pour restaurer la paix dans cette partie de l'Afrique. Essoufflé par une guerre coûteuse et pressé par le gouvernement de Ronald Reagan, le gouvernement sud-africain a proposé un cessez-le-feu, le 15 septembre 1983. Dans une lettre adressée au secrétaire général de l'ONU, M. Javier Perès de Cuellar, le président angolais, M. Dos Santos, a fait savoir qu'il ne s'opposait pas à une trêve à condition qu'elle aboutisse à une "solution pacifique et durable au problème namibien" ; la SWAPO devait donner son accord, et le gouvernement sud-africain devait s'engager à retirer ses unités militaires du sol angolais et promettre "d'entamer la mise en oeuvre du plan d'indépendance" dans le mois suivant le cessez-le-feu.

Le 16 février 1984, une rencontre a eu lieu à Lusaka (Zambie) entre Sud-Africains, Américains et Angolais ; elle a abouti à la création d'une commission pour surveiller le désengagement militaire dans le Sud angolais, l'Afrique du Sud promettant de retirer ses troupes, et le gouvernement angolais de ne pas apporter d'aide à la SWAPO. Dès le départ, les discussions se sont heurtées à un obstacle: la présence des troupes cubaines en Angola (environ 25 000 soldats). L'Afrique du Sud a exigé le départ de toutes ces troupes avant la mise en route du processus d'indépendance en Namibie.

D'abord réticents, l'Angola et Cuba ont finalement soumis, en novembre 1984, un plan à l'Afrique du Sud: l'Afrique du Sud achèverait de retirer ses troupes du Sud angolais ; elle devrait appliquer la résolution 435 du Conseil de sécurité de l'ONU concernant l'accession à l'indépendance de la Namibie et signer un cessez-le-feu avec l'Angola. En contrepartie, l'Angola s'engagerait à retirer les troupes cubaines très progressivement, sur une période de trois ans, jusqu'au treizième parallèle. Seuls 10 000 hommes resteraient pour protéger Luanda et les champs pétrolifères de l'enclave de Cabinda des attaques possibles de l'UNITA. Autres exigences du Luanda: la réduction à 1 500 du nombre des soldats sud-africains en Namibie, et l'arrêt du soutien à l'UNITA.

Ces exigences ont été jugées inadmissibles par l'Afrique du Sud. Pour l'Angola, l'urgence d'un règlement semblait évidente mais, tirant probablement une leçon de l'expérience mozambicaine et du fiasco de l'accord de Nkomati, Luanda préférait se montrer prudent.

La guerre faisant toujours rage en Angola en juin 1986, cette ancienne colonie portugaise n'a guère eu l'occasion de panser ses plaies depuis l'indépendance en 1975. Dès son installation au pouvoir, le MPLA (Mouvement populaire de libération de l'Angola), à direction marxiste, a dû faire face aux attaques de l'UNITA (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola) dirigée par Jonas Savimbi et soutenue par l'Afrique du Sud et les États-Unis. Ce soutien s'est manifesté de plus en plus ouvertement au cours de l'année 1985 et au début 1986. Le président Reagan a reçu Jonas Savimbi en janvier 1986 ; il lui a promis une aide de 15 millions de dollars et, dès mars, des missiles antiaériens Stinger ont été livrés à l'UNITA.

L'Afrique du Sud, sous prétexte de poursuivre les guérilleros de la SWAPO (Organisation des peuples du Sud-Ouest africain), a pénétré à plusieurs reprises sur le territoire angolais pour des opérations de grande envergure, chaque fois que l'UNITA subissait des offensives des forces gouvernementales angolaises (FAPLA). Parallèlement à ces "opérations diversion", l'Afrique du Sud n'a pas hésité à organiser des attentats en Angola. En mai 1985, une patrouille des FAPLA a intercepté à Malongo, dans l'enclave du Cabinda, un commando sud-africain qui s'apprêtait à saboter les installations pétrolières appartenant à la société américaine Chevron. Deux soldats de Prétoria ont été tués, et un autre, M. Winand Petrus du Toit, a été fait prisonnier. En février 1986, le gouvernement sud-africain a proposé d'échanger ce dernier contre M. Nelson Mandela. Une proposition qui a été refusée aussi bien par le gouvernement angolais que par le chef spirituel de la lutte contre la ségrégation raciale en Afrique du Sud.

De mai 1985 à mai 1986, le langage des armes a donc pris le pas sur celui de la diplomatie, chaque partie durcissant sa position. En mai 1986, le président Dos Santos a rendu visite aux responsables soviétiques et un accord, dont les termes exacts ont été tenus secrets, a été signé le 7 mai pour une durée de deux ans.

Lors du deuxième congrès du MPLA en décembre 1985, M. Dos Santos a affirmé son pouvoir au sein du parti. La victoire des centristes pragmatiques s'est traduite par une mise à l'écart des dogmatiques du bureau politique et du gouvernement. C'est ainsi que Paolo Jorge, ancien ministre des Affaires étrangères, s'est retrouvé gouverneur de province, tout comme l'ancien Premier ministre, M. Lopo Do Nascimento... Une nouvelle génération de dirigeants a été portée aux postes de responsabilité. Leur tâche est immense, car les conflits armés et les actes de terrorisme n'ont guère donné la possibilité à ce pays de reprendre son souffle après l'indépendance et le départ des colons. On évalue à environ un million le nombre de personnes déplacées, surtout dans le Sud et le Centre.

La vie agricole est désorganisée. Les paysans dont les récoltes ont été régulièrement saccagées ou brûlées ont abandonné leurs villages et leurs terres pour s'installer le long des routes principales et autour des centres urbains. La production de maïs commercialisé est passée de 300 000 tonnes en 1974, à 20 000 tonnes en 1985 et celle du café de 180 000 à 17 000 tonnes pendant la même période. Luanda doit importer de la viande alors que le pays possède un cheptel d'environ 35 millions de têtes et cela à cause du manque d'abattoirs et de moyens de transports frigorifiques. D'une façon générale, l'infrastructure économique a été laissée à l'abandon.

Le pétrole représente à lui seul 90% des rentrées en devises. En 1985, la production a été de 11,2 millions de tonnes et a procuré deux milliards de dollars au pays, mais l'augmentation de la production n'a fait que compenser la chute du prix du pétrole. La dette extérieure, bien que raisonnable pour l'Afrique, s'élevait tout de même à 2,6 milliards de francs en 1985.

L'Angola, en proie aux effets conjugués de la poursuite de sa guerre intérieure et de la baisse des cours du pétrole, s'est trouvé plongé un peu plus, en 1986, dans le conflit Est-Ouest. Les États-Unis ont en effet décidé d'apporter une aide militaire à l'Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola (UNITA), le mouvement de Jonas Savimbi qui lutte - avec l'appui de Prétoria - contre le régime marxiste-léniniste de Luanda. Le Congrès américain a ainsi approuvé une proposition de l'administration Reagan d'apporter une aide militaire "secrète" de 15 millions de dollars à l'UNITA, décision obtenue après une visite hautement médiatisée de Jonas Savimbi à Washington.

D'après des informations non confirmées officiellement, Washington aurait fourni à l'UNITA des missiles sol-air Stinger, en passant, selon des journaux sud-africains et américains, par la base désaffectée de Kamina, dans le sud du Zaïre, base que les États-Unis envisageraient de réactiver de façon permanente. L'aide américaine porterait également sur des armes antichars devant permettre à l'UNITA de mieux résister aux offensives de plus en plus menaçantes de l'armée de Luanda contre les zones contrôlées par les rebelles dans l'Est et le Sud-Est de l'Angola.

A la suite de cette décision américaine, le gouvernement angolais a décidé, en mars 1986, de mettre fin aux négociations engagées avec les États-Unis en vue d'un règlement régional. Toutefois, quelques mois plus tard, en août 1986, Luanda saisissait l'occasion du passage du leader noir américain Jesse Jackson pour tendre la perche à Washington. "L'instauration de relations diplomatiques entre l'Angola et les États-Unis est une priorité urgente", ont déclaré dans un texte commun Jesse Jackson et le président angolais José Eduardo Dos Santos. Ce dernier invitait même le président Reagan à le rencontrer. Il a fallu attendre avril 1987 pour que le dialogue soit renoué, grâce aux bons offices du Congo. C'est à Brazzaville que se sont rencontrés le "numéro deux" angolais, Alexandre "Kito" Rodrigues, et le sous-secrétaire d'État américain chargé de l'Afrique, Chester Crocker. Luanda a accepté alors de poursuivre ces contacts. Au début de l'année 1987, un sommet à Luanda des pays de la "ligne de front" d'Afrique australe auxquels s'était joint le président Mobutu du Zaïre permettait d'envisager la prochaine réouverture du chemin de fer de Benguela. Cette voie ferrée qui traverse l'Angola d'est en ouest, et qui constitue la voie d'évacuation naturelle du cuivre zaïrois et zambien, n'est plus en service depuis le début de la guerre civile, en 1975. L'UNITA aurait accepté de la laisser fonctionner à l'exclusion de tout usage militaire.

Le chef de l'UNITA est d'autre part venu chercher des soutiens en Europe, en octobre 1986, au Parlement européen de Strasbourg et à Paris, provoquant quelque tension entre Luanda et Paris en raison de son audience avec le ministre de la Culture François Léotard. Paris a par la suite "raccommodé" ses relations avec l'Angola, et invité le président Dos Santos à venir en France en 1987.

L'Angola continue de se battre sur plusieurs fronts à la fois. Alors que l'escalade des combats se poursuit, le gouvernement de Luanda évolue sur le fil du rasoir sur les plans économique et diplomatique.

Tout en obtenant de l'Union soviétique des moyens militaires exceptionnels destinés à mener à bien son offensive contre les rebelles de l'UNITA (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola) soutenus par l'Afrique du Sud, le régime de Luanda a poursuivi en 1987 son ouverture diplomatique, avec une tournée en Europe du président José Eduardo Dos Santos (septembre 1987) qui, à Paris, à Bruxelles et Lisbonne, a tenté de développer des liens avec des États qui interviennent de façon importante dans l'économie de son pays.

Avec la France, massivement présente dans le secteur pétrolier d'Angola (Elf, Total, Bouygues offshore...), le chef de l'État angolais a pu tourner la page de méfiance engendrée par la visite à Paris, l'année précédente, du chef de l'UNITA Jonas Savimbi, reçu par François Léotard, alors membre du gouvernement. L'Angola et la France s'étaient auparavant trouvés partie prenante à un échange régional de prisonniers, dans lequel Paris avait "récupéré" le coopérant Pierre-André Albertini détenu en Afrique du Sud, Prétoria un officier prisonnier des Angolais, le capitaine Wynand Du Toit, et les Angolais plus d'une centaine de prisonniers auparavant aux mains des Sud-Africains.

En cinq jours de visite d'État au Portugal, le président Dos Santos a estimé avoir "ouvert un nouveau chapitre dans les relations angolo-portugaises" qui étaient en dents de scie depuis l'indépendance, en raison des nombreux soutiens accordés à l'UNITA dans l'ancienne puissance coloniale.

Cette ouverture diplomatique s'est accompagnée d'un virage de la politique économique angolaise, notamment marqué par la décision d'adhérer au FMI. Le président Dos Santos a demandé - et obtenu - le parrainage de la France pour entrer dans l'institution financière. Des mesures de libéralisation intérieure ont également été prises.

Avec les Américains, c'est une autre affaire. Le dialogue avec Washington - qui ne reconnaît toujours pas Luanda - avait été "gelé" après la décision américaine d'aider ouvertement l'UNITA. Les contacts ont repris à un haut niveau en 1987 et se sont poursuivis début 1988, avec la présentation par l'Angola d'un plan d'évacuation progressive des Cubains, d'abord au nord d'une ligne symbolisée par le chemin de fer de Benguela, puis, progressivement, de tout le pays. Washington y a vu des "progrès", mais pas Prétoria, consulté par les Américains. Il faut noter que, pour la première fois, un représentant cubain a participé à ces tractations. On négocie donc, avec en toile de fond les conversations au sommet américano-soviétique sur les "conflits régionaux", mais l'issue de cette agitation diplomatique était, au printemps 1988, encore bien incertaine après plusieurs rencontres.

Après quatorze années de guerre civile qui ont émaillé l'histoire indépendante de l'Angola, un acte symbolique a marqué, le 22 juin 1989, un nouveau départ - et de nouvelles incertitudes. A Gbadolité, le village natal du président Mobutu dans le nord du Zaïre, dix-huit chefs d'État africains ont assisté à la poignée de main "historique" entre le président angolais José Eduardo dos Santos - internationalement reconnu, sauf par les États-Unis et l'Afrique du Sud - et le "rebelle" Jonas Savimbi, chef d'une guérilla de plusieurs dizaines de milliers de combattants - longtemps appuyée par l'Afrique du Sud et toujours soutenue par les États-Unis. La "déclaration de Gbadolité" a défini "les grands principes de la réconciliation nationale en Angola" et proclamé un cessez-le-feu formel, entré en vigueur le 24 juin.

Sous la médiation du chef de l'État zaïrois Mobutu, le futur modus vivendi de la paix en Angola devait être négocié, au lendemain de leurs retrouvailles au sommet, par l'Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola (UNITA) et le Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA), le parti unique au pouvoir à Luanda depuis 1975. "L'intégration" des cadres de l'UNITA dans les grands corps de l'État, la formation d'un "gouvernement d'union nationale de transition", puis des élections libres étaient envisagées comme étapes d'un retour à la paix civile. Prêt à s'éclipser lors de la préparation du "premier scrutin libre en Angola", Jonas Savimbi a cependant rejeté toute idée d'exil volontaire. Au lendemain de sa reconnaissance à Gbadolité, après vingt-trois années de lutte dans le maquis angolais, il se déclarait plus que jamais candidat à la présidence...

Pour la première fois depuis son indépendance précipitée en 1975, l'Angola est ainsi mis à l'épreuve de la paix. Potentiellement l'un des plus riches pays d'Afrique, l'ancienne colonie portugaise, grande comme la France et la péninsule ibérique réunies, est aujourd'hui exsangue: au moins 70 000 civils ont trouvé la mort, quelque 400 000 ont fui à l'étranger et 600 000 dislocados s'entassent dans les faubourgs miséreux des villes et, notamment, dans les muceques de Luanda, jadis surnommé le "Rio d'Afrique". Les paysans ont peur de cultiver leurs champs et 40 000 mutilés, victimes de mines anti-personnelles, témoignent d'une guerre sans merci. Selon les Nations unies, un Angolais sur dix dépend "exclusivement de l'aide étrangère". L'espérance de vie est évaluée à quarante ans. Chaque année, quelque 160 000 enfants meurent avant d'atteindre l'âge de cinq ans.

Le frêle espoir d'une "reconstruction" de l'Angola a fait son chemin, péniblement, tout au long de l'année 1988, marquée par la négociation d'un accord de paix régionale qui "lie" l'indépendance de la Namibie voisine au départ du contingent cubain d'Angola. Après le retrait des Sud-Africains, accompli depuis le 31 août 1988, et le rapatriement engagé des 50 000 barbudos cubains, qui devait s'achever le 1er juillet 1991, les frères ennemis angolais, laissés à eux-mêmes, sauront-ils se réconcilier et mettre à profit le pactole pétrolier, les gisements diamantifères et le potentiel agricole du pays? A l'image de sa population, constamment en quête d'une façon de se débrouiller dans le quotidien, ce pays ravagé par la guerre est désormais à la recherche d'un esquema politique...

La photo a fait le tour du monde: le président angolais Eduardo Dos Santos et le guérillero Jonas Savimbi réunis pour une poignée de main "historique" en présence de dix-huit chefs d'État et de gouvernement africains. C'était le 22 juin 1989 à Gbadolite au Zaïre. Après quatorze années de guerre civile, depuis l'indépendance de l'ancienne colonie portugaise en 1975, la réconciliation nationale en Angola semblait entérinée: un cessez-le-feu dans les quarante-huit heures, l'intégration dans le pays des cadres du mouvement rebelle UNITA (Union pour l'indépendance totale de l'Angola), la formation d'un "gouvernement de transition", puis des élections libres devaient être les étapes du retour à la paix civile. Au nom de 70 000 morts, de 400 000 réfugiés à l'étranger et d'au moins 600 000 dislocados à l'intérieur du pays, les armes devaient se taire. Il n'en a rien été. Entre août 1989 et mars 1990, la guerre en Angola a été plus meurtrière que jamais auparavant.

"Il est faux de prétendre que j'ai pris l'engagement verbal de quitter temporairement l'Angola", a déclaré Jonas Savimbi, le chef de l'UNITA, dès le mois de juillet 1989. Au président Dos Santos, le président du Zaïre, Mobutu Sese Seko, a assuré le contraire. Le chef de l'État zaïrois, pour se rendre indispensable à Washington, a-t-il réellement été "l'honnête courtier" des retrouvailles angolaises? Au fil des mois, toutes les parties ont publiquement exprimé leur doute. En octobre 1989, sur la côte d'Azur, l'ultime tentative de sauver l'"accord de Gbadolite" a échoué. Jonas Savimbi a quitté précipitamment la France. Il a repris le maquis dans le sud-est de l'Angola où a débuté, à la fin de l'année 1989, une vaste offensive de l'armée régulière. Tout au long du premier trimestre 1990, les combats ont fait rage autour de Mavinga, le "verrou défensif" du territoire contrôlé par l'UNITA (150 000 habitants pour une superficie grande comme les Pays-Bas). En février 1990, chaque partie a affirmé "tenir" la ville. Mavinga, quelques cases autour d'une piste d'atterrissage, est devenue un symbole comme l'avait été, deux ans plus tôt, Cuito Cuanevale. Après cette bataille, les Sud-Africains s'étaient définitivement retirés. Et après Mavinga?

Sans soutien sud-africain et sans sanctuaire dans le nord de la Namibie, désormais indépendante, Jonas Savimbi est d'autant plus vulnérable que l'administration Bush lui mesure son soutien (50 millions de dollars en 1989). Mais sans l'appui des soldats cubains et l'aide militaire soviétique, le régime "marxiste" de Luanda, qui a fait adhérer l'Angola au FMI en septembre 1989, semblait tirer ses dernières cartouches. En attendant, la famine rôde dans le pays, potentiellement l'un des plus riches d'Afrique.

Il aura fallu un an de négociations, les deux superpuissances comme "observateurs participants", les Nations unies dans les coulisses et l'infatigable secrétaire d'État portugais, José Manuel Durao Barroso, comme médiateur pour arriver à un accord de paix entre le gouvernement angolais et les rebelles de l'UNITA (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola). Le document paraphé le 1er mai 1991 à Estoril, près de Lisbonne, est d'une rare complexité. Après un cessez-le-feu de facto à partir du 15 mai et la signature solennelle de l'accord à la fin du même mois, il a prévu l'ouverture au pluralisme d'un pays en guerre civile depuis son indépendance en 1975, elle-même acquise par... la force des armes.

La "démocratisation" des médias, la liberté d'association, l'établissement de partis d'opposition dont, notamment, l'UNITA de Jonas Savimbi devaient être des droits exigibles dès le 1er juin, jour "J" de la paix en Angola. A cette date également, les derniers soldats cubains, venus prêter main forte aux forces gouvernementales, devront avoir quitté le pays. Il restera alors, avec l'aide des Nations unies, à faire "fusionner" les quelque 250 000 Angolais armés, gouvernementaux ou rebelles, au sein d'une armée nationale réduite à 50 000 hommes. Enfin, des élections libres ont été programmées, en présence d'un contingent d'observateurs de l'ONU, entre le 1er septembre et le 30 novembre 1992.

Après les accords d'Alvor de 1975, au moment de l'indépendance acquise face au Portugal, puis la "réconciliation" scellée d'une bien symbolique poignée de main entre le président Eduardo dos Santos et Jonas Savimbi, en juin 1989 au Zaïre, le "traité de paix" négocié à Estoril aura-t-il plus de chances de ramener la paix dans l'un des pays potentiellement les plus riches du continent mais où, l'été 1991, plus de 2 millions de personnes étaient menacées de famine? La caution tripartite - américaine, soviétique et portugaise - ainsi que le plan détaillé de transition ont semblé pouvoir justifier l'espoir d'une reconstruction nationale. En dépit d'infrastructures presque entièrement détruites, le pays pourra compter sur un formidable pactole pétrolier. Sur la base d'une production de 500 000 barils par jour, il peut disposer de 2,5 à 3 milliards de dollars de recettes par an.

Seul facteur de cohésion nationale, dans un pays déchiré par seize ans de guerre fratricide, l'Église catholique semble appelée à jouer un rôle central. Le 10 avril 1991 à Paris, le président dos Santos a annoncé la restitution de tous les biens ecclésiastiques saisis depuis l'indépendance.

Un an après les accords de paix signés en mai 1991 entre le gouvernement du MPLA (Mouvement populaire de libération de l'Angola) et l'UNITA (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola), et à quelques mois des élections prévues pour fin septembre 1992, le cessez-le-feu a été globalement respecté. Mais l'application des accords, sur les plans politique et militaire, a pris beaucoup de retard. Cela s'est expliqué par l'état de délabrement du pays, la faiblesse de l'aide internationale, les méfiances réciproques, et par les termes mêmes des accords, qui ont institué non un gouvernement de transition, mais une double instance de direction jusqu'aux élections: le gouvernement du MPLA d'une part, de l'autre une "commission conjointe politico-militaire" (gouvernement, UNITA, Portugal - ancienne puissance coloniale -, États-Unis, URSS) fonctionnant au consensus. Si le danger d'une reprise du conflit entre les deux armées en tant que telles a semblé écarté, celui du recours aux armes de "noyaux durs" des deux forces en cas d'échec électoral ne l'était pas à la mi-1992, et celui d'une diffusion de la violence armée dans la société est resté très réel. L'autorisation des partis et syndicats et les libertés fondamentales ont été votées, mais ni les moyens ni le temps de se développer n'ont été donnés à d'autres forces politiques, simplement "consultées" sur le processus. A la mi-1992, aucune "troisième force" politique n'est parvenue à s'imposer, et la puissante Église catholique, qui a soutenu les aspirations à la paix et les droits de la population, n'a pu s'y substituer, tandis que la "société civile", malgré des mouvements de grève ou de contestation, ne s'est pas manifestée de façon coordonnée ou autonome. La bipolarisation consacrée par les accords s'est ainsi maintenue: en dépit de ses divisions, de son intolérance et de ses échecs, le MPLA, resté "aux affaires", a pu, en jouant aussi de la peur de l'UNITA, "serrer les rangs"; quant à l'UNITA, elle a pu, malgré les révélations sur la violation des droits de l'homme en son sein, gagner le soutien des groupes (sociaux, ethniques) qui rejettent l'accaparement des moyens de l'État par le MPLA, la corruption, la misère et les considérables inégalités existantes.

Après ces élections, le pays, dévasté, se trouvera, quel que soit le vainqueur et malgré son pétrole et sa grande richesse potentielle, dans une situation dramatique, du fait des conséquences des plans d'ajustement structurel de son économie, pour le niveau de vie de la majorité de la population.

La guerre a repris et fait rage en Angola, après la tenue des élections pluralistes des 29 et 30 septembre 1992 qui ont vu la défaite de l'UNITA (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola) face au MPLA (Mouvement populaire de libération de l'Angola, ex-Parti unique) - avec une majorité absolue (53%) des voix à ce dernier pour la constitution du Parlement (34% à l'UNITA); le second tour rendu nécessaire pour l'élection du président - le candidat du MPLA (José Eduardo Dos Santos) a seulement frôlé la majorité absolue (49,5% des voix contre 40% à Jonas Savimbi) - n'a pu se tenir. Donnée gagnante au moment de la signature des accords, l'UNITA a dû son échec surtout à la peur qu'a suscitée son apparition comme une armée campant à la porte du pouvoir, et les quinze mois de transition ont vu un rétrécissement social et ethnique de ses soutiens.

Ces élections, que l'ONU a déclarées libres et justes, devaient être l'aboutissement du processus de paix et de démocratisation engagé en mai 1991 entre le gouvernement du MPLA et l'UNITA, en guerre depuis l'indépendance (1975) et dont le Portugal (ancienne puissance coloniale), les États-Unis et l'URSS étaient les garants. Mais, outre que le cadre des accords limitait fortement la démocratie au profit des deux ex-"partis armés", excluant les autres forces politiques et la société de tout contrôle sur le processus, et que les moyens et le mandat de l'ONU étaient dérisoires, elles ont eu lieu en l'absence des conditions essentielles à leur tenue: l'armée unique, officiellement proclamée à la veille du scrutin, ne comptait qu'une infime proportion de ses effectifs potentiels; le désarmement et la démobilisation des deux forces n'avaient pas été achevés ni sérieusement contrôlés. Aussi l'UNITA a-t-elle été à même de se lancer, en violation des accords et des engagements pris par J. Savimbi, dans une préparation et un chantage à la guerre pour exiger, d'abord l'annulation du scrutin, puis une modification de la transition politique jusqu'au second tour, prenant en otage le vote des Angolais.

Désormais, légitimé intérieurement et internationalement par sa victoire électorale et alléguant une tentative de coup d'État, le MPLA a, lui, mené du 31 octobre au 2 novembre une opération d'élimination de l'UNITA de la capitale (sans doute au moins 2 000 morts) et de plusieurs autres villes. L'engrenage de la guerre une fois enclenché, ni la réunion du Parlement et la formation d'un gouvernement dit d'"union nationale" (quelques postes ministériels confiés à certains des "partis émergents", le ministère de la Culture et des vice-ministères restant à la disposition de l'UNITA), ni l'action de la communauté internationale paralysée et impuissante, réduite à sa force de conviction, n'ont été de nature à l'arrêter.

La guerre s'est étendue à l'ensemble du territoire et, surtout, a pris des formes nouvelles: une grande violence dans les villes, la constitution de milices civiles armées, les massacres de civils ont profondément défait, physiquement et moralement, le tissu social angolais, l'affrontement politique se dédoublant et se renforçant d'affrontements raciaux, ethniques, culturels qui ont pris une force nouvelle. La méfiance et les ressentiments ont rendu chaque jour plus difficile la conclusion d'un accord et sont apparus de nature à mettre en cause l'intégrité du pays (avec un renouveau d'interférences régionales et internationales). L'intervention internationale en Angola a, dans le passé, déjà débouché sur une tragédie.

La guerre entre le gouvernement du MPLA (Mouvement populaire pour la libération de l'Angola), formé après la victoire de l'ancien parti unique aux législatives de septembre 1992, et l'UNITA (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola) a continué à ravager la majorité du pays. Après l'échec des négociations d'Abidjan, au printemps 1993, et sa reconnaissance par les États-Unis, le gouvernement a pu plus ouvertement rééquiper son armée pour faire pièce à l'UNITA. Cette dernière a toujours le recours de se réapprovisionner à travers la frontière du Zaïre et grâce à la vente de diamants, malgré les sanctions partielles imposées par le Conseil de sécurité de l'ONU en septembre 1993.

L'automne 1993 avait vu une relative accalmie dans les combats, permettant l'acheminement de l'aide alimentaire dans les villes attaquées ou assiégées. Les négociations ont repris à Lusaka à la mi-novembre 1993 avec la médiation de l'ONU. En dépit de l'accentuation des pressions internationales, notamment de la part des États-Unis, à l'occasion des élections sud-africaines (fin avril 1994), les combats se sont à nouveau intensifiés, sans que le rapport de force ait évolué.

L'enjeu principal discuté à Lusaka est resté la participation au pouvoir de l'UNITA dans le cadre d'un gouvernement d'unité nationale, initialement censé préparer le second tour des élections de 1992, destiné à élire le président (non advenu), et plus généralement chargé d'assurer le contrôle de l'administration régionale, des forces policières, de la politique économique, etc. La défiance née de presque deux ans d'une guerre particulièrement meurtrière laissait cependant mal augurer des chances de l'application honnête d'un accord, même si la communauté internationale a paru disposée à s'impliquer davantage dans le processus de règlement de la crise angolaise. Cette guerre a entraîné des morts par dizaines de milliers (l'ONU a parlé de 1000 décès par jour), déplacé des populations par millions, dévasté le pays comme jamais lors des conflits antérieurs.

Les populations des zones contrôlées par l'UNITA sont caporalisées et paupérisées, tandis que se sont aggravées la crise et la décomposition sociale dans les villes de la côte et surtout dans la capitale. Il y survit en effet une population misérable alors que la corruption galopante touche les sommets du pouvoir politique et militaire, et que la criminalité (où des membres des forces de l'ordre sont impliqués) est toujours plus organisée et armée. Dans ces conditions politiquement et socialement catastrophiques, la signature probable d'un nouvel accord de paix risque de ne pas signifier la pacification du pays.

Après un an de négociations à Lusaka, le gouvernement du MPLA (Mouvement populaire de libération de l'Angola) et l'UNITA (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola) ont signé de nouveaux accords de paix en novembre 1994. A la différence de ceux signés à Bicesse en mai 1991 qui, censés mettre un terme à une guerre vieille de seize ans, avaient, après la tenue, en septembre 1992, d'élections sans démilitarisation réelle, débouché sur la reprise du conflit armé, ceux de Lusaka ont conditionné la participation de l'UNITA au pouvoir et à l'administration du pays à sa démilitarisation préalable; ils ont en outre prévu une intervention internationale dans le processus de pacification, dotée cette fois de moyens décents (dont quelque 7 000 hommes), d'un mandat plus large, et d'une direction plus claire de l'ONU.

Si ces conditions semblaient enfin pouvoir donner une chance de réussite au processus de paix, l'héritage des deux dernières années de guerre a, en revanche, été à tous égards catastrophique. C'est sur la base d'un déséquilibre militaire inverse de celui de 1991 qu'ont pu être signés les accords et il a fallu de longs mois et de fortes pressions internationales pour que les combats cessent après la signature. L'état-major de l'armée gouvernementale, à l'offensive sur tous les fronts, ne voulait pas renoncer à la possibilité de remporter une victoire militaire; quant à l'UNITA, en repli, et qui avait perdu presque tous ses points forts (dont la ville de Huambo), elle tentait, là où elle le pouvait, de ne pas céder de terrain. Jusqu'à la signature et au-delà, les deux camps s'étaient surarmés, l'avantage allant indiscutablement (de un à dix) au gouvernement, qui avait pu jouer de sa légitimité internationale et surtout de son pétrole.

A la mi-1995, alors que les forces de l'opération de l'ONU commençaient à se mettre en place, on entrait dans une nouvelle phase de trêve effective. Cependant, au vu des massacres et du niveau inédit de violence de l'affrontement pour le pouvoir auxquels cette guerre a donné lieu, la défiance entre les directions des deux camps est restée entière, rendant aléatoires, sauf engagement rigoureux et ferme de la communauté internationale, le succès de la démilitarisation et la réalité de l'association au pouvoir de l'UNITA, dont il dépendra que le conflit politique ne reprenne pas une forme militaire.

En outre, la guerre, la poursuite de l'accaparement des biens publics au profit d'une minorité de plus en plus étroite, la corruption au sommet de l'État et de l'armée ont nourri dans les villes de la côte, où s'étaient entassées des millions de personnes, une misère et une crise sociale sans précédent, une délinquance et une criminalité en plein essor. A la mi-1995, le pétrole et la richesse du pays, ainsi que l'attention portée, au niveau régional et international, à sa stabilisation et sa reconstruction ne paraissaient pas suffire à exclure d'autres scénarios plus inquiétants. En effet, le maintien de l'antagonisme politique entre les deux anciens belligérants, les crises et divisions internes dans leurs propres rangs, les perspectives économiques encadrées par les plans d'ajustement structurel et l'ancrage de pratiques de spéculation et de corruption à la tête de l'État ont fait apparaître le risque du développement d'affrontements sociaux et d'un banditisme armé, jusque-là contenus par la guerre, et d'une utilisation politique, voire militaire, de la décomposition sociale.

Processus de paix et militarisation

Depuis novembre 1994, date de la signature, sous très forte pression internationale, du protocole de Lusaka entre le gouvernement formé par le MPLA (Mouvement populaire de libération de l'Angola, ancien parti unique), vainqueur des élections de septembre 1992 censées parachever un premier processus de paix (Bicesse, 1991), et l'Unita (Union pour l'indépendance totale de l'Angola) qui avait refusé par les armes sa défaite, l'Angola a vécu, après une guerre de deux ans, une situation de "ni guerre ni paix". Cette situation a résulté des retards du processus de paix, de l'impasse politique, de l'aggravation considérable de la crise sociale et de la militarisation du pouvoir et de la société.

Le protocole de 1994 comporte un très fort renforcement de l'intervention des Nations unies par rapport à celle prévue en 1991, ainsi qu'une "solution politique" - une intégration de l'ancien mouvement rebelle au gouvernement et à l'administration, dont l'absence dans les accords de 1991 avait été un des facteurs fondamentaux de reprise d'une guerre qui avait déjà ravagé le pays à partir de l'indépendance de 1975. Cependant, avec le rapport de force militaire et la nouvelle légitimité électorale et diplomatique du gouvernement, seule l'Unita devait désormais désarmer ses troupes avec la perspective d'une intégration minoritaire dans l'armée gouvernementale, cette démobilisation unilatérale constituant le préalable à la mise en oeuvre de la "solution politique". Enfin, rien n'a changé en termes de participation d'au-tres Angolais (partis politiques ou "société civile") à la transition et à la définition de l'avenir du pays: le processus est resté entre les mains des seuls signataires (MPLA, Unita) "aidés" par la communauté internationale.

Défiance et réticences

Dans ce cadre, et vu l'aggravation considérable de la défiance entre les parties au terme de cette guerre qui fut la plus cruelle et destructrice depuis l'indépendance, l'application du protocole n'a avancé que sous la pression internationale. L'Unita a manifesté une énorme réticence à désarmer (50 % des troupes seulement à la mi-mai 1996), tandis que les garanties militaires et de sécurité prévues de la part du gouvernement paraissaient toujours trop peu crédibles. Enfin, l'Unita ne pouvait intégrer l'appareil gouvernemental qu'en position subalterne, dans un système dominé par le MPLA; on ne pouvait donc parler ni de partage du pouvoir ni, comme dans le protocole, de "gouvernement d'unité et de réconciliation nationales". Quant au gouvernement, il est demeuré défiant sur la réalité de la démobilisation et du désarmement de l'Unita, crainte que les contrôles insuffisants menés par l'Unavem III (Mission de vérification des Nations unies en Angola) n'étaient guère propres à apaiser. Sa réticence à un partage significatif du pouvoir politique et économique avec le mouvement de Jonas Savimbi est, par ailleurs, restée très forte. Les incertitudes de la deuxième phase - politique - ont ainsi constitué un obstacle très fort à la réalisation de la première, militaire.

Les "retards" du processus de paix n'ont, dans ces conditions, pas été un temps mort. Militairement, les deux camps, n'estimant pas avoir encore de garanties suffisantes pour baisser la garde, se sont réarmés (avec un déséquilibre très grand en faveur de l'armée gouvernementale), et les courants radicaux y ont gardé une influence importante. Politiquement, le temps du processus de paix n'a pas amené de rupture avec la situation de guerre: à l'abri non plus de celle-ci, mais du protocole, les deux signataires ont en fait continué de jouir d'un "permis de domination" dans leurs zones respectives, entre lesquelles la liberté de circulation n'existe pratiquement pas. Aucune activité politique ou civile ouverte n'a pu se développer dans les zones contrôlées par l'Unita. Du côté gouvernemental, la législation et les institutions démocratiques mises en place en 1991 sont restées une façade sans réalité: la liberté d'expression et d'activité des partis ou associations est prise entre la répression et l'intimidation (voire les assassinats), le manque de moyens financiers et d'expression, l'absence d'information impartiale sur un processus de paix et une politique opaque. Aucun organe de contrôle du pouvoir ne fonctionne, l'impunité étant la règle; le gouvernement n'a ni politique pour le pays ni pouvoir de faire appliquer ses décisions, souvent remises en cause à l'initiative d'une Présidence concentrant les pouvoirs. Le Parlement, où le MPLA est majoritaire, d'un côté avalise les résultats des négociations entre les deux signataires, et de l'autre n'hésite pas à réduire les libertés ou même à violer la légalité constitutionnelle - il a ainsi voté sa prorogation jusqu'en 2000, alors que des élections législatives doivent se tenir tous les quatre ans. Justice et administration ont continué à fonctionner sans contrôle.

Le pouvoir, profondément divisé entre radicaux et modérés par rapport à l'Unita et entre partisans d'un régime fort ou d'une ouverture démocratique réelle, mais aussi, de plus en plus, entre factions politico-économiques, a continué de fonctionner comme un parti-État. La réponse à la crise sociale qu'a voulu constituer le limogeage, le 3 juin 1996, du Premier ministre Marcolino Moco, remplacé par Fernando França van Dunem (proche de la Présidence), est allée dans le sens d'une mainmise plus directe du chef de l'État, José Eduardo dos Santos, sur le jeu politique. Surtout, la puissance des organes militaires, paramilitaires et policiers s'est considérablement accrue dans le fonctionnement de l'État.

L'impasse et l'impunité politiques ont également permis que se renforce en temps de paix le pillage des revenus du pays (pétrole) par une nomenklatura qui a pu contrôler et être le premier bénéficiaire de la "libéralisation économique". Cette dernière, sauvage, a intégré de nouveaux alliés et/ou rivaux (hiérarchie militaire, "nouveaux entrepreneurs"), mais sans modifier un système économique fondé sur l'importation et la spéculation, la corruption se développant sans frein au sommet de l'État.

Économie de détournement et tendance à l'ethnicisation

Dans ces conditions, alors que la dernière guerre avait produit une misère et, au-delà, une déstructuration sociale sans précédent - près d'un tiers de la population réfugiée ou déplacée, essentiellement dans et autour des villes de la côte -, la "paix" a pérennisé et aggravé misère et décomposition sociale pour la grande majorité: dépendance de l'aide internationale pour les plus démunis, impossibilité pour les autres de vivre de salaires proprement insignifiants, généralisation d'une économie de détournement, de vol, ou de dépendance clientéliste - pratiques indispensables à la survie -, renforcement extrême des inégalités, de l'arbitraire et de la violence du système et des rapports sociaux. L'échec de ce qui avait été présenté en 1991 comme la clé de la pacification et le début de la démocratisation a causé une immense amertume dans la population. La "démocratie" et l'action de la communauté internationale ont été, à ses yeux, frappées de discrédit.

Enfin, la criminalité s'est développée de manière exponentielle et non réprimée, à l'initiative tant des délinquants et misérables que des milices, polices, soldats - tous avaient été mobilisés dans la guerre et vivent aujourd'hui de leurs armes. Dans ces conditions, les difficultés de structuration de mouvements sociaux ou civiques sont immenses. Certains ont pu cependant se constituer (professeurs, personnel d'hôpitaux), et expriment le sentiment d'illégitimité du pouvoir qui n'a cessé de croître dans la population, mais leurs possibilités d'action sont limitées par la menace de la répression et contenues par la non-résolution du "problème de l'Unita". Ce sont les hommes en armes - à la base, soldats, policiers, miliciens - qui pillent et se révoltent, notamment contre la corruption de leurs hiérarchies, et au sommet ces dernières (État-Major et polices attachées à la Présidence) qui dominent la scène.

Le développement de la crise sociale et les formes qu'elle prend sont ainsi elles-mêmes un facteur de militarisation de la vie politique, qui peut aller dans le sens d'une "remise en ordre" autoritaire, mais aussi d'une remise en cause du "processus de paix" avec l'Unita. Dans ce contexte d'impasse politique, le désarroi social a en outre tendu à s'exprimer dans de larges secteurs de la population non contre le système de pouvoir lui-même, mais contre les groupes vus comme les profiteurs de cette situation, avec une accentuation des tendances à l'ethnisation et des risques de démembrement régional.

A force de pressions internationales, et avec des retards considérables, l'Unita (Union pour l'indépendance totale de l'Angola) annonçait fin 1996 la fin du cantonnement et du désarmement de ses forces prévus par le protocole de Lusaka signé en novembre 1994. Bien que beaucoup d'armes et d'hommes aient été notoirement soustraits à ce processus, le volet politique de l'accord a été mis en oeuvre, laborieusement lui aussi.

Après que le "statut spécial" de "leader du plus important parti de l'opposition" eut été reconnu à Jonas Savimbi, le Parlement a été "complété" en avril 1997 par la soixantaine de députés de l'Unita élus en 1992 avant la reprise de la guerre. Un gouvernement dit d'"unité et de réconciliation nationale" a été formé, comptant plus de 80 membres (dont quatre ministres et sept vice-ministres de l'Unita). Celui-ci constitue, avec le Parlement - où le MPLA (Mouvement populaire de libération de l'Angola, ancien parti unique) a une majorité absolue -, le nouveau cadre à la fois pour une lutte politique toujours fondée sur une extrême défiance entre les deux partis, pour l'achèvement des tâches militaires (début de la démobilisation des "forces excédentaires" de l'Unita en avril 1997 et incorporation de ses hommes dans l'armée), et pour l'extension de l'administration de l'État aux zones contrôlées par l'Unita (commencée en mai 1997).

Le succès de ce dernier processus sera, avec le rétablissement de la libre circulation - toujours entravée par des contrôles illégaux de la part de forces militaires ou policières, ou de la part de bandes armées -, crucial pour la pacification réelle des relations entre le MPLA et l'Unita.

Derrière les négociations officielles attachées au caractère formel de la réconciliation au plan institutionnel d'autres ententes ont visé à assurer à l'Unita la légalisation de concessions diamantifères jugées nécessaires à la survie politique du mouvement. Pendant la guerre civile qui a ravagé le pays, celui-ci avait pris le contrôle, à partir de 1992, d'importantes mines de diamants, décisives pour son approvisionnement et son rééquipement par le Zaïre, situation qui s'était prolongée après les accords de paix, malgré l'embargo international.

La crise zaïroise de 1996-1997 a cependant considérablement changé la donne, et les deux camps angolais s'y sont tous deux engagés militairement, la chute du président Mobutu parachevant le basculement du rapport de forces politique et militaire au détriment de l'Unita. D'importantes découvertes pétrolières devraient, par ailleurs, assurer au gouvernement des recettes et un soutien international accrus.

Cet affaiblissement militaire décisif de l'Unita (encore accentué par les offensives de l'État-Major angolais, en mai-juin 1997), comme la possibilité donnée à cet État-Major de porter des coups aux mouvements séparatistes armés de l'enclave de Cabinda (basés dans l'ex-Zaïre et au Congo) n'ont pas éloigné la menace de déstabilisation de l'Angola. Celle-ci repose sur divers éléments: la réticence du gouvernement à partager réellement le pouvoir avec son ennemi d'hier, l'approfondissement de la crise sociale, la poursuite des pratiques de prédation et d'arbitraire, et l'abandon des populations. Ces dernières, massivement déplacées et marginalisées (plus de 60 % vivant en dessous du seuil de pauvreté), forcées pour survivre de s'adonner à des activités non déclarées ou illégales, ont adopté une attitude de profond retrait par rapport à la chose publique, après l'amère expérience qu'elles ont faite de la "démocratie". Les mouvements sociaux qui ont pu se former n'ont cessé d'être l'objet d'intimidations et la sécurité des citoyens est demeurée inexistante (renforcement d'un appareil policier gangrené, des polices privées, des milices et de la criminalité). Alors que la guerre ne pouvait plus "justifier" les inégalités extrêmes et l'impunité des exactions, la crise sociale et l'impasse politique, aggravées par le fait que les élections ont été remises sine die, constituent un terreau favorable à l'instrumentalisation du mécontentement social et à sa diversion vers des oppositions entre "communautés", stimulées tant par l'Unita que par certains secteurs du MPLA.

Source :
L'Etat du Monde, 1982-1997

Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier