Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Presse internationale ARTICLES PRESSE INTERNATIONALE

Une priorité pour les Etats-Unis: la capitulation du régime angolais, Février 1988

GRESH ALAIN

QUELQUES jours après le sommet de Washington entre M. Gorbatchev et M. Reagan, M. Chester Crocker, secrétaire d'Etat adjoint américain chargé des affaires africaines depuis 1981, notait "l'intérêt" soulevé dans les milieux américains par les déclarations soviétiques sur l'Afrique australe, selon lesquelles "il existerait peut-être des possibilités d'aboutir à cette solution politique à laquelle nous oeuvrons (1)." Sa visite à Luanda, à la fin de janvier 1988, a marqué une étape importante dans cette recherche.

Cette "solution politique" à laquelle fait allusion le responsable américain, il avait lui-même contribué à la définir avant même que la nouvelle administration républicaine n'accédât au pouvoir en janvier 1981. Elle sera connue sous le nom d'"engagement constructif" (2): amener, sans rupture, le gouvernement de la minorité blanche en Afrique du Sud à abandonner l'apartheid; maintenir tous les canaux ouverts avec Pretoria en évitant des sanctions trop contraignantes; favoriser des accords entre l'Afrique du Sud et ses voisins; aboutir à l'indépendance de la Namibie en échange du départ des troupes cubaines d'Angola (théorie dite du linkage). Voici, brièvement résumée, l'essence de la pensée de M. Crocker, qui se marie admirablement avec les idées simples de M. Reagan sur la politique internationale: rendre aux Etats-Unis leur prééminence d'avant la débâcle vietnamienne; défendre les idéaux du libéralisme; repousser partout les "agressions communistes".

En Angola, la nouvelle administration souhaite, de plus, effacer les conséquences de la défaite américaine de 1975-1976. A la suite de la révolution des oeillets au Portugal, le Mouvement populaire pour la libération de l'Angola (MPLA) proclamait l'indépendance, le 11 novembre 1975. Il écartait ses rivaux, le Front national de libération de l'Angola (FLNA) de M. Holden Roberto, financé par la CIA, et l'Union nationale pour la libération totale de l'Angola (UNITA) de M. Jonas Savimbi qui, après avoir collaboré avec le colonialisme portugais, s'était tournée vers le gouvernement d'Afrique du Sud (3). Pour enrayer l'"opération zoulou", déclenchée le 14 octobre 1975 par Pretoria, et qui amena les troupes sud-africaines à 350 kilomètres de Luanda, le MPLA fit appel aux "combattants internationalistes" cubains: le 7 novembre, un pont aérien transportait plusieurs milliers d'entre eux directement sur le champ de bataille. L'offensive sud-africaine était enrayée, puis repoussée. Le pouvoir du MPLA était reconnu par l'Organisation de l'unité africaine (OUA) tandis que le Congrès américain, traumatisé par le désastre indochinois et l'évacuation précipitée du Vietnam, refusait tout nouveau crédit pour financer des interventions supplémentaires, avant de mettre un terme, par le vote de l'"amendement Clarke", aux opérations clandestines en Angola. La défaite de M. Kissinger, qui avait supervisé l'intervention de son pays, était totale; toutefois le refus, maintenu jusqu'à ce jour, de reconnaître le nouveau gouvernement montra, au long des années, que Washington ne s'accommodait pas de ces revers.

1984 marqua l'apogée de la diplomatie d'"engagement constructif". En février, Pretoria et Luanda signent un accord limité; au mois de mars, les présidents Machel et Botha paraphent, à Nkomati, un pacte de non-agression entre le Mozambique et l'Afrique du Sud; enfin Washington salue des "réformes" adoptées par l'Afrique du Sud, qui devraient permettre une évolution graduelle vers un "partage du pouvoir".

Pourtant, deux ans plus tard, ce bel édifice menace de s'effondrer et la guerre reprend de plus belle. L'armée sud-africaine multiplie les incursions: en septembre 1985, l'aviation intervient massivement pour sauver l'UNITA; le 5 juin 1986, elle effectue un raid contre le port de Namibe en Angola et endommage deux bateaux marchands soviétiques et un cubain, provoquant une vive réaction de Moscou; deux semaines plus tôt, elle avait attaqué des objectifs du Congrès national africain (ANC) au Botswana, au Zimbabwe et en Zambie.

L'engagement croissant des Etats-Unis aux côtés des rebelles de l'UNITA, l'abrogation de l'amendement Clarke par le Congrès en 1985, la réception de M. Savimbi à la Maison Blanche, en février 1986, incitent Luanda à ralentir, puis à suspendre, au mois de mars, son dialogue avec l'administration républicaine.

Au Mozambique, les concessions de M. Machel n'ont pas freiné l'aide des militaires et des services spéciaux sud-africains à l'opposition armée du Mouvement national de la résistance (MNR). Enfin, en Afrique du Sud même, la proclamation de l'état de siège, le 12 juin 1986, par M. Botha, pour faire face au développement des émeutes dans les cités noires, illustre les limites des "réformes" prônées par le Parti nationaliste. A un exécutif plus que réticent, l'opinion publique américaine - en particulier le lobby noir Transafrica qui organisa, à partir de 1984, les premières manifestations devant l'ambassade sud-africaine à Washington - et le Congrès imposent, en octobre 1986, l'Antiapartheid Act qui prévoit une large gamme de sanctions économiques.

Les missionnaires du libéralisme

MALGRE ces camouflets, M. Reagan tente de maintenir le cap; il s'emploie à limiter l'impact des sanctions. Ainsi, aux côtés de la Grande-Bretagne, les Etats-Unis s'opposent à l'ONU à toute décision de boycottage global et obligatoire. Une rencontre a lieu au début 1987 entre M. Shultz secrétaire d'Etat américain et M. Oliver Tambo chef de l'ANC. Mais Washington maintient ses réserves à l'égard de l'ANC disposant sur ce point de l'appui des élus américains: l'Antiapartheid Act dénonçait le "terrorisme" de cette organisation ses liaisons avec le PC sud-africain et son manque d'engagement en faveur d'une société "libre et démocratique (4)." Et la Maison Blanche allie les pressions militaires et les promesses d'aide économique pour arrimer le Mozambique au camp occidental et, objectif prioritaire, pour ramener l'Angola à la table des négociations.

"Nous voulons que Savimbi sache que la cavalerie arrive (5)", fanfaronnait l'ancien acteur de westerns durant une réunion dans son bureau ovale. Sur la base de Kamina, le Zaïre permet l'acheminement, dès 1986, de l'aide massive américaine - dont des missiles Stinger - déversée dans les maquis de M. Savimbi (6). En 1987, des représentants de l'administration entament des contacts avec le MNR mozambicain (7), sous la pression des éléments conservateurs du Sénat - ceux-là mêmes qui, sous l'impulsion de la Heritage Foundation et de l'American Security Council, avaient patronné l'UNITA. Ces conversations laissent planer la menace que l'opposition armée au régime de Maputo accède, comme l'organisation de M. Savimbi, les "contras" nicaraguayens et les moudjahidines afghans, au statut envié de "combattants de la liberté".

Les pressions, combinées avec les opérations de harcèlement que Pretoria mène sans discontinuer contre ses voisins, sont d'autant plus pesantes qu'elles s'inscrivent dans une conjoncture économique catastrophique pour l'ensemble de l'Afrique. Criblés de dettes, voyant les revenus de leurs exportations s'effondrer, les Etats sont contraints les uns après les autres de se plier aux "plans d'ajustement" concoctés par les missionnaires du Fonds monétaire international. Les commis voyageurs du libéralisme sillonnent le continent avec des promesses de crédits et des plans en faveur du secteur privé. Cibles de choix, les pays de la "ligne de front", pour qui Washington a débloqué, en 1987, 93 millions de dollars de crédits spéciaux, tout en leur rappelant que "le secteur privé n'est pas seulement un atout important en matière de croissance économique - il doit, en fait, en constituer l'élément moteur (8)."

Minés par les guérillas internes, les gouvernements de Luanda et de Maputo reprennent le chemin des négociations (9). L'Angola était encouragé par l'URSS qui, tout en continuant à lui accorder une aide substantielle, souhaitait mettre un terme aux combats.

Modération soviétique

PRÉOCCUPÉS par la percée américaine de 1984, les dirigeants soviétiques avaient su tirer parti des contradictions de la politique reaganienne. Accentuant son soutien à l'ANC, Moscou a renforcé les capacités militaires du Mozambique et de l'Angola, débloqué des crédits pour les pays de la "ligne de front" et normalisé des relations - très froides jusqu'en 1986 - avec le Zimbabwe, dont sept mille soldats assistent le Mozambique. Enfin, comme dans d'autres régions du monde, l'Union soviétique diversifie ses relations en Afrique australe, ainsi que l'atteste la signature du premier accord commercial avec le Botswana, le 20 mai 1987.

Une "nouvelle pensée", plus pragmatique, à l'égard du tiers-monde (10) incite le Kremlin à la modération. Recevant le nouveau président mozambicain, M. Chissano, le 3 août 1987, M. Gorbatchev estimait "inévitable" l'écroulement de l'apartheid: mais il précisait: "Nous n'appuyons par la thèse du pire (...): éliminer le régime raciste au moyen d'un règlement politique répondrait sans conteste aux intérêts de tous les Sud-Africains: les Noirs comme les Blancs. Il faut trouver les voies qui conduisent à ce règlement. Pretoria doit enfin le comprendre également. Dès idées nouvelles, une approche inédite, des efforts collectifs, voilà ce qu'il faut aujourd'hui (11)." Cette retenue s'exprime aussi dans les encouragements donnés aux dirigeants de l'ANC à maintenir une projet de société évitant les nationalisations massives et prenant en compte les intérêts des couches moyennes (12).

Modération soviétique, volonté de M. Reagan d'ajouter un succès au bilan controversé de sa présidence, épuisement des belligérants, de nombreux facteurs incitaient à un optimisme circonspect: en avril 1987, les conversations entre Luanda et Washington reprenaient à Brazzaville, Au mois de juin, une délégation du MPLA, conduite par M. Pedro Van Dunen, ministre d'Etat, était reçue à Washington; un mois plus tard, M. Crocker se rendait en Angola. En tournée officielle en Europe, au mois d'octobre, le président Dos Santos affirmait, lors de son étape parisienne, que les Etats-Unis "manifestent depuis quelque temps une meilleure compréhension de nos positions sur l'Afrique australe. Il existe une plus grande souplesse aussi bien de leur part que de la nôtre (13)."

Bien que dénoncée par Luanda, la théorie du linkage sert de cadre à la négociation: le président Dos Santos a confirmé que, en échange du retrait sud-africain de Namibie, de l'accession de ce territoire à l'indépendance et de la fin de l'aide apportée à l'UNITA, l'essentiel du contingent internationaliste cubain (14) se retirerait dans les deux ans, à l'exception de certaines troupes stationnées au nord du 13e parallèle. De plus, les présidents Dos Santos et Fidel Castro, lors d'une rencontre à La Havane au mois d'août 1987, proclamaient que leurs pays "étaient disposés à assouplir leur position commune (...) dans le but constructif de trouver un accord juste et honorable (15)" et qu'ils souhaitaient, aux côtés du mouvement de libération de la Namibie, la South West African Poople's Organization (SWAPO), participer au règlement du conflit. La contestation porte désormais sur le calendrier du retrait cubain, son caractère partiel ou total et, surtout, sur la crédibilité des promesses américaines et la capacité de Washington à imposer ses vues au régime sud-africain.

Car l'engagement des Etats-Unis aux côtés de M. Savimbi, perçu à l'origine comme moyen de pression sur Luanda (16) et pour faire pièce à l'"expansionnisme soviéto-cubain", a acquis une dynamique propre, échappant en partie aux desseins initiaux de ses promoteurs: l'UNITA se révèle un jouet dangereux aux mains des Sud-Africains.

En rendant publique, à la mi-novembre 1987, la "tournée des popotes" effectuée par le président de la République sud-africaine, M. Pieter Botha, dans le sud de l'Angola, les autorités de Pretoria n'ont pas seulement confirmé avec arrogance leur soutien à l'UNITA, qui, selon le général Malan, ministre de la défense, défend "le même système de valeurs que l'Afrique du Sud". Elles n'ont pas seulement sauvé, une fois de plus, les hommes de M. Savimbi d'un désastre militaire. En confirmant publiquement l'engagement direct de plusieurs milliers de ses soldats, le président sud-africain a aussi adressé un message à la communauté internationale: aucun règlement du conflit angolais n'est envisageable sur le dos du "pouvoir pâle". Un avertissement auquel faisait écho l'éditorialiste d'un journal officieux du Cap: à l'occasion du sommet de Washington, il prévenait ses compatriotes de ne pas "trop compter sur la détermination anticommuniste de M. Reagan, surtout quand les intérêts propres des Etats-Unis sont en jeu (17)."

Pretoria apporte ainsi sa touche au scénario d'un éventuel règlement. Utilisant la rhétorique reaganienne sur les "combattants de la liberté" et profitant de la complaisance dont Washingon fait preuve à son égard, le régime de l'apartheid tente de faire oublier l'enjeu essentiel - l'indépendance de la Namibie - pour focaliser le débat sur la présence de sa propre armée en Angola et sur l'avenir de M. Savimbi, - dont M. Botha sait qu'il n'est pas négociable pour le MPLA. Le "pouvoir blanc", muré dans le ghetto de ses certitudes, espère renvoyer aux calendes grecques l'évacuation du glacis namibien. Ainsi il défie impunément ses adversaires et les Nations unies tout en se jouant habilement de ses alliés.

Notes:
(1) Cité par Africa Wireless File, ambassade des Etats-Unis à Paris, 18 décembre 1987.
(2) Chester A. Crocker, "South Africa: Strategy for Change", Foreign Affairs. vol. 59, n° 2, hiver 1980-1981, Washington.
(3) Sur cette période, voir John A. Marcum, The Angolan Revolution. Exile Politics and Guerilla Warfare (1962-1976), Cambridge, MIT Press, Massachusett, 1978, et John Stockwell In Search of Enemies Norton New York 1978.
(4) Cité par Thomas G. Karis "South African Liberation: the Communist Factor", Foreign Affairs Washington, vol. 65, n° 2, hiver 1986-1987.
(5) Cité par Bob Woodward CIA Guerres secrètes 1981-1987, Stock, Paris, 1987.
(6) Jeune Afrique, 18 mars 1987; Afrique Asie, 6 avril 1987; International Herald Tribune, 28 juillet 1987.
(7) Voir International Herald Tribune, 26 juin et 14 juillet 1987. Sur les rencontres entre M. Frank C. Carlucci - à l'époque membre du Conseil national de sécurité, aujourd'hui secrétaire à la défense - et le MNR, voir International Herald Tribune, 12 novembre 1987.
(8) Allocution de M. Peter McPherson, administrateur de l'USAID, à la réunion des pays de la Conférence de coordination du développement de l'Afrique australe (SADCC) à Gaborone, en février 1987. Cité par Africa Wireless File, 10 février 1987.
(9) Le Mozambique recevait, en juillet 1987, 700 millions de dollars d'aide de la Banque mondiale, tandis que l'Angola demandait, en août 1987, son adhésion au Fonds monétaire international.
(10) Voir Elizabeth Kridl Vakenier, "New Thinking about the Third World", World Policy Journal, automne 1987, Washington, et Alain Gresh, "Périlleux dilemmes pour la politique soviétique", le Monde diplomatique, octobre 1987.
(11) Nouvelles de Moscou, n° 33, 1987.
(12) Intervention de M. Gleb Starushenko à la deuxième conférence soviéto-africaine tenue à Moscou en juin 1986; cité par E.K. Vakenier, op. cit.
(13) Le Monde, 5 octobre 1987.
(14) Comme le notait le correspondant de l'International Herald Tribune des 11 et 12 juillet 1987, "les diplomates occidentaux confirment que, de manière générale, les Cubains n'ont plus été impliqués dans les combats durant les cinq dernières années".
(15) Communiqué commun cubano-angolais, cité par le Monde, 5 août 1987.
(16) A la suite de ce que les Etats-Unis qualifiaient de succès militaire important de l'UNITA, au mois de novembre 1987, un haut fonctionnaire de l'administration Reagan déclarait: "Nous espérons que cela encouragera les Angolais à s'orienter encore davantage vers les négociations." Cité par Africa Wireless File, 9 novembre 1987.
(17) Cité par International Herald Tribune, 9 décembre 1987.
 

Les appuis de l'UNITA, Juin 1991

BACELAR RUYRUY

APRÈS la défaite de l'armée sud-africaine en Angola en 1975, le MPLA, encadré par des conseillers soviétiques, cubains et est-allemands, paraît solidement implanté. Mais, dans un contexte marqué par la guerre froide, Pretoria va s'employer à aider le minuscule mouvement de M. Jonas Savimbi, malgré une certaine méfiance à son endroit: I'UNITA et l'Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (SWAPO) - qui mène la lutte pour l'indépendance de la Namibie - disposent de la même assise ethnique, et les deux mouvements se sont partagé leurs premières bases en Zambie, en 1965, et leurs premières armes chinoises. En plus de l'aide de l'Afrique du Sud et, surtout à partir de 1985, des Etats-Unis, l'UNITA va bénéficier des erreurs politiques de ses adversaires.

Les préjugés d'une jeune classe de militants du MPLA, mal formés, entraînent des excès contre les autorités traditionnelles, les sobas, accusées de collaboration avec le colonialisme; alors même que ces chefferies avaient permis aux villageois de préserver leurs traditions africaines durant les cinq cents ans de colonisation portugaise. Au contraire, du côté de Jamba, le quartier général de I'UNITA on va cultiver cette "tradition africaine" et associer les sobas à l'appareil administratif.

Disposant ainsi d'une base paysanne plus large, I'UNITA doit cependant répondre à de dérangeantes questions: ses attaques contre la population civile, en 1975 et depuis lors dans les régions qu'elle contrôlait: sa collaboration, avant 1974, avec l'armée coloniale portugaise, En revanche, elle peut compter sur ses appuis internationaux (républicains, aux Etats-Unis; démocrates-chrétiens, en Allemagne; centristes, en France), sur l'agence Black Manafort, Stonne & Kelly, qui gère son image de marque aux Etats-Unis, et sur le charisme de son dirigeant, M. Jonas Savimbi.
 

Fragile transition démocratique en Angola, Mai 1992

BRITTAIN VICTORIA

A cinq mois des premières élections libres en Angola, aucune des conditions pour la tenue du scrutin ne semble réunie. Si le retour à la paix est un fait positif, la circulation dans le pays reste imposssible, les voies de communication sont minées, l'UNITA maintient de vastes territoires sous son contrôle et les réfugiés n'ont toujours pas pu regagner leurs foyers. Enfin, l'inscription des électeurs est des plus aléatoire, notamment dans les régions rurales, ce qui risque de réduire la consultation du mois de septembre à un affrontement urbain.

A mi-chemin du processus de paix imposé en mai 1991 par les États-Unis, l'Union soviétique et l'ancienne puissance coloniale, le Portugal, au gouvernement du Mouvement pour la libération de l'Angola (MPLA) et à l'organisation rebelle de M. Jonas Savimbi, l'Union pour l'indépendance totale de l'Angola (UNITA) (1), se profile en Angola la menace d'un vide du pouvoir. De manière imprévue pour les protagonistes extérieurs, l'arrêt des combats, le retour à la paix et la transition démocratique qui doit déboucher sur des élections au mois de septembre prochain ont gravement ébranlé les deux principaux partis politiques angolais en compétition.

Parallèlement s'accélère le réajustement de la politique régionale des deux puissances voisines, l'Afrique du Sud et le Zaïre, qui avaient appuyé l'UNITA, déjà parrainée par les États-Unis, dans sa lutte contre le gouvernement de Luanda, épaulé par Cuba et l'Union soviétique. Ce conflit s'inscrivait alors parfaitement dans le champ de la guerre froide qui opposait Washington à Moscou, mais, aujourd'hui, cette convergence d'intérêts s'estompe. M. Savimbi considère la survie du président Mobutu comme essentielle, et ses hommes ont été utilisés par la garde présidentielle zaïroise contre l'opposition. En revanche, l'Afrique du Sud a pris ses distances à l'égard de l'UNITA et souhaite une stabilité en Angola, qui lui offrirait de nombreux avantages économiques et lui permettrait de devenir un partenaire de choix pour Luanda.

Les accords de paix de l'an dernier promettaient le retour à la stabilité. Sous la supervision des Nations unies, les deux parties en conflit, l'UNITA et le MPLA, devaient arrêter les combats, former une armée unifiée, démobiliser deux cent cinquante mille hommes, restaurer l'autorité du gouvernement central sur le tiers du pays contrôlé par les rebelles et organiser dans les seize mois des élections libres. Le projet était ambitieux, emblématique du nouvel ordre international dont se réclamait l'administration Bush: faire basculer l'Angola, Etat marxiste que Washington avait toujours refusé de reconnaître, dans le camp du capitalisme occidental.

Implosion de l'UNITA

Dans le climat d'intimidation qui règne depuis la guerre du Golfe, les Nations unies ont été incapables d'imposer une évolution limpide dans les zones où, depuis longtemps, les États-Unis menaient des opérations clandestines d'aide à l'UNITA et où demeurent de nombreuses organisations non gouvernementales américaines et allemandes qui aident l'organisation de M. Savimbi à échapper à tout contrôle.

Ni la mort, en janvier 1992, de quatre touristes britanniques dans les zones contrôlées par l'UNITA (croyant avoir été arrêtés par un soldat appartenant à l'armée régulière, ils avaient prétendu être des Soviétiques), ni la découverte d'importantes caches d'armes de l'UNITA, ni le harcèlement des populations locales et l'assassinat de responsables gouvernementaux par des hommes armés de l'UNITA, ni le refus de laisser les fonctionnaires gouvernementaux accéder aux cent soixante-deux communes et vingt-quatre municipalités encore tenues par l'UNITA, près d'un an après le cessez-le-feu, n'ont suscité de ferme réaction des Nations unies.

Entre mars 1991 et février 1992, les Nations unies ont expédié, par la frontière namibienne, 11 871 tonnes métriques de nourriture dans les zones contrôlées par l'UNITA, notamment dans la province de Cuando-Cubango. Cette aide, fournie à partir des données surévaluées de l'UNITA, a conforté le refus de l'organisation de M. Savimbi de permettre aux réfugiés sous son contrôle de rentrer dans leurs foyers.

Mal à l'aise, comme nombre de ses collègues, un responsable des Nations unies reconnaît en privé "cette collusion avec l'UNITA dans la non-observation des accords". Mais, malgré tous les accrocs au processus de paix, les pressions des États-Unis pour le maintien de la date des élections en septembre 1992 se sont intensifiées. "Ils veulent des élections au rabais, s'indigne un responsable du MPLA. Ils proposent même qu'on les tienne sans inscription en bonne et due forme des gens sur les listes électorales." Aucun des gouvernements si prompts à prêcher la démocratie n'est d'ailleurs prêt à financer la campagne d'inscription qui coûtera 12 millions de dollars et sera finalement à la seule charge du gouvernement. "Là où nous n'aurons pas pu enregistrer les gens, il n'y aura pas de scrutin", précise M. Lopo de Nascimento qui, en tant que ministre de l'administration territoriale jusqu'au mois d'avril dernier, était responsable de l'extension de l'administration gouvernementale aux zones de l'UNITA.

Cette période de transition, marquée par le multipartisme et la liberté de la presse, est favorable à toutes les critiques. L'incompétence, mais surtout la vague de corruption liée à la vente de biens d'État et à l'affairisme, alors que les jours du gouvernement sont comptés, a terni l'image du MPLA, peut-être de manière irréversible. De plus, contraint par les bailleurs de fonds d'adopter un programme d'ajustement structurel, avec libération des prix et dévaluation de la monnaie, le gouvernement doit payer l'impopularité de telles mesures. Une vague de grèves, l'an dernier, avait abouti à de fortes augmentations de salaires, tandis que les investisseurs étrangers qui convoitent la centaine de compagnies privatisables attendent le résultat des élections avant de s'engager financièrement.

Pour faire face à l'impopularité, le président Jose Eduardo Dos Santos a lancé au mois de mars une initiative intitulée "La grande famille du MPLA", dont le but était la réconciliation avec tous ceux qui avaient été expulsés au cours des luttes internes ou "pour des raisons de sécurité". Un certain nombre d'anciens cadres se sont ralliés, au nom de la lutte contre M. Jonas Savimbi. Le MPLA a renoncé à son appellation de Parti des travailleurs et, comme signe de bonne volonté, a abandonné son emprise sur la presse.

Dans les rues de Luanda, des banderoles témoignent du nouveau climat politique. "Les élections seront la punition des méchants", proclame le Front national de libération de l'Angola (FNLA). "Faisons de l'Angola un jardin de l'amour", rétorque le MPLA. "Le docteur Savimbi, symbole de l'unité, de la dignité, de l'identité", affirme l'UNITA. Et les affiches d'une petite formation, le Parti de l'indépendance angolaise (PAI), expriment une volonté d'échapper à la politique: "Fumer est mal", "Respectez les règles du trafic", "N'abusez pas de l'alcool."

En arrière-fond de ces proclamations, un splendide palais portugais, restauré pour devenir bientôt le ministère des affaires étrangères. Mais, alentour, les bidonvilles et les enfants nus jouant dans la poussière rappellent que la majorité des Angolais vivent désormais dans la précarité. Depuis 1981, la guerre a coûté 30 milliards de dollars d'infrastructures détruites, quatre fois la dette actuelle du pays. Selon les rapports du Fonds des Nations unies pour l'enfance (UNICEF), l'Angola aurait un des plus forts taux de mortalité infantile dans le monde. On compte 1,3 million de personnes déplacées, et la communauté internationale n'a pas répondu aux appels de l'ONU demandant une aide non alimentaire qui permette aux réfugiés de commencer une nouvelle vie productive. A chaque coin de rue, le bruit sec d'une béquille rappelle que le pays détient, avec cinquante mille handicapés de guerre, un autre triste record mondial.

La guerre froide a été un facteur décisif du conflit angolais, et les distorsions qu'elle a entraînées expliquent largement les difficultés du pouvoir. L'influence militaire et politique des Cubains, à la suite de leur intervention en 1975, a masqué certaines des faiblesses du MPLA et conforté la détermination américaine de casser le mouvement à n'importe quel prix. La stratégie globale de l'Afrique du Sud - visant à instaurer sa domination économique, militaire et politique dans la région - convergeait avec l'engagement constructif de l'administration Reagan (2). En 1975, l'amendement Clark, voté par le Congrès américain, interdisait toute aide clandestine aux forces antigouvernementales en Angola. Il a été abandonné en 1985: Washington a alors ouvertement appuyé M. Savimbi, et ses forces de guérilla ont pu être transformées en unités régulières entraînées par l'Afrique du Sud dans des camps en Namibie.

Les accords de paix signés en décembre 1988 à New-York, ouvraient de nouvelles perspectives pour un règlement du conflit en Angola même. Le départ des troupes cubaines, préalable aux négociations de paix avec l'UNITA, était fixé en fonction d'une autre échéance cruciale: l'indépendance de la Namibie. Alors que le retrait définitif de l'armée sud-africaine d'Angola et de Namibie paraissait de bon augure pour un réglement en Angola, l'assistance de Washington et de Pretoria à l'UNITA ne cessait de s'accroître, le Zaïre ayant remplacé la Namibie comme pays de transit et la CIA se substituant à l'Afrique du Sud dans l'aide directe à la guérilla. A la signature de l'accord de paix de mai 1991, l'UNITA était plus forte militairement qu'elle ne l'avait jamais été.

Mais cette puissance de feu ne s'est pas traduite politiquement, et l'organisation rebelle a, notamment ces dernières semaines, commencé à imploser: deux de ses généraux, Nzau Puna et Tony da Costa Fernandez, ont fuit de l'Angola. Ils accusent M. Savimbi de violations des droits de l'homme et de l'assassinat de plusieurs cadres, dont l'ancien représentant de l'UNITA à Washington, Tito Chingunji. Cette lutte pour le pouvoir, qui met aux prises des hommes dont les liens avec la CIA sont solides et anciens, embarrasse Washington et confirme que l'UNITA est avant tout une machine de guerre brutale, peu apte à la vie démocratique. M. James Baker, secrétaire d'Etat américain, a d'ailleurs écrit à M. Savimbi pour lui demander des explications sur les assassinats.

Quatre ans seulement après l'indépendance de novembre 1975, la production de café avait chuté de 68 %, celle de la plupart des autres récoltes de 80 % à 90 %, celle des diamants de 85 %. Entre 1973 et 1977, l'indice de la production industrielle était tombé de 100 à 28 (3). Accélérée par l'exode de centaines de milliers de Portugais, la crise s'est aggravée au fil de la guerre: des centaines de ponts, de barrages, de centrales électriques, de voies de chemin de fer ont été détruits, la plupart du temps par des commandos sud-africains déguisés en combattants de l'UNITA. L'arrestation, en mai 1985, du capitaine sud-africain Wynand Petrus Du Toit, alors qu'il s'apprêtait à faire sauter des installations pétrolières américaines à Cabinda, avait apporté une preuve indiscutable de ces ingérences.

La seule source de revenus financiers est aujourd'hui le pétrole de Cabinda - un demi-million de barils par jour, 3,5 milliards de dollars annuellement. Alors ministre des finances, M. Aguinaldo Jaime expliquait au début de l'année: "Le pays est paralysé du point de vue de la production. Le marché parallèle, qui échappe à toute taxation, est florissant. Le gouvernement doit supporter les pertes des entreprises, les subventions aux prix et l'existence d'un appareil d'Etat pléthorique."

Ni le rôle de l'UNITA ni celui de l'Afrique du Sud dans la destruction du pays ne sont au centre des débats politiques qui mettent aux prises une trentaine de partis. La majorité d'entre eux ont une base essentiellement urbaine et leurs cadres sont passés par le MPLA. Le plus important semble être le Parti de la rénovation démocratique (PRD), dirigé par M. Joaquim Pinto de Andrade, qui fut un président honoraire du MPLA avant de prendre ses distances à l'égard du mouvement juste après la chute de la dictature portugaise le 25 avril 1974, au nom de la démocratie interne. "Ces deux partis, affirme-t-il, ont détruit le pays, l'UNITA physiquement, le MPLA par sa corruption et son arrogance. Aucun n'a l'autorité morale pour représenter le peuple, qui est épuisé." Mais son organisation n'est pas exempte de critiques, certains de ses cadres les plus importants ayant été liés au coup d'Etat raciste et sectaire dirigé par Nito Alves en 1977 (4).

Le FNLA de M. Holden Roberto, un des trois partis historiques de l'Angola avec le MPLA et l'UNITA, jouit aussi d'une certaine audience. Disposant d'une base ethnique au nord, longtemps financé par la CIA, il a à son actif de nombreux massacres, à la fois de combattants du MPLA et de colons portugais (5). M. De Andrade prédit que le facteur ethnique sera décisif lors de la prochaine consultation, et sa conviction semble partagée par le MPLA qui a élu au poste de secrétaire général M. Marcolino Moco, d'origine ovimbundu comme M. Savimbi.

Il est vrai que les programmes des divers partis sont étrangement similaires. Comme le note l'actuel ministre du plan, M. Emmanuel Carneiro, "tous sont favorables à l'économie de marché et à la poursuite des changements macroéconomiques entrepris en 1991". Mais 80 % de la population angolaise vit dans les campagnes et il est impossible de savoir comment ces citoyens traduisent en termes politiques leur expérience dramatique. Il y a huit ans, lors d'un meeting dans la province peu sûre de Malange, M. Lucio Lara, alors secrétaire à l'organisation du MPLA, déclarait: "Cette guerre est un cancer de l'impérialisme; nous faisons face à un ennemi décidé à une destruction totale. Nos ennemis veulent nous imposer Savimbi. Ils veulent forcer le MPLA à travailler avec leur créature (6)." Ce type d'explication n'a plus cours depuis que les relations avec les Etats-Unis sont devenues si importantes pour Luanda. En fin de compte, le désarmement intellectuel du MPLA devait nécessairement déboucher sur son désarmement militaire et politique.

Notes:
(1) Lire Pierre Beaudet, "L'Angola au hasard de la réconciliation", le Monde diplomatique, juin 1991.
(2) Cf. William Minter, King Solomon's Mines Revisited, Basic Books, New-York, 1986.
(3) Angola: an Introductory Economic Review, Banque mondiale, Washington DC, janvier 1991.
(4) Tentative de coup d'Etat organisée par une fraction "radicale" du MPLA qui contestait notamment la présence de nombreux métis à la tête de l'organisation. Lire à ce propos Michael Wolfers, Angola in the Frontline, Zed, Londres, 1985.
(5) Le roman de Pepetela, Mayombe, Union des écrivains africains, Luanda, 1980, évoque ces tensions ethniques et raciales qui ont déchiré l'Angola dans les années de guérilla.
(6) In Victoria Brittain, Hidden Lives, Hidden Deaths, Faber and Faber, Londres, 1988.
 

L'Angola au bord de la guerre, Décembre 1992

BRITTAIN VICTORIA

Les troupes cubaines sont parties, l'allié soviétique s'est effondré, des élections démocratiques viennent de se tenir et ont assuré la victoire au parti de M. Dos Santos. Mais M. Jonas Savimbi, le rebelle d'hier, après dix-sept ans de guerre refuse d'accepter le verdict des urnes. Ses soldats menacent de mettre à nouveau le pays à feu et à sang, avec le soutien inavoué de ses anciens alliés sud-africains. C'est à se demander si ce grand pays riche en pétrole aura jamais la possibilité de se reconstruire et de consolider sa toute jeune démocratie.

Deux mois après les élections présidentielle et législatives des 29 et 30 septembre 1992, qui ont vu la victoire de M. José Eduardo Dos Santos et de son parti, le Mouvement populaire pour la libération de l'Angola (MPLA), l'Angola est en état de guerre non déclarée. M. Jonas Savimbi, dirigeant du mouvement d'opposition, l'Union pour l'indépendance totale de l'Angola (UNITA), s'est réfugié dans son fief de Huambo; ses hommes se sont retirés de l'armée unifiée et ont pris le contrôle d'environ la moitié du pays; ils ont lancé des offensives contre la capitale, Luanda, et contre de nombreuses capitales provinciales: Lubango, Benguela, Lobito, Uige et Malange.

Quoique l'UNITA n'ai recueilli que 34,10 % des suffrages aux élections législatives (contre 53,74 % au MPLA), elle a proposé la formation d'un gouvernement de transition composé à parts égales de ses représentants et de ceux du MPLA. Un tel partage du pouvoir a toujours été prôné par Washington et Pretoria: la formule permettrait en effet d'associer leur protégé, M. Savimbi, aux principales décisions et elle créerait un utile précédent dans la perspective d'un règlement en Afrique du Sud: ce ne serait plus le suffrage universel qui déterminerait la composition des équipes au pouvoir mais les rapports de force, qu'ils soient militaires ou économiques.

L'exemple de la Namibie, où les effets de la victoire électorale de l'Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (SWAPO), en novembre 1989, furent sérieusement limités par les bonnes performances de la Democratic Turnhalic Alliance, coalition soutenue par l'Afrique du Sud dès sa création dans les années 70, a confirmé Pretoria dans l'idée que les mouvements radicaux pouvaient être circonscrits et ainsi leurs projets de réforme remis aux calendes grecques. En obtenant 41 sièges sur 72, la SWAPO s'était vue privée de la majorité des deux tiers nécessaire pour imposer sa propre Constitution. Depuis lors, dans ce pays, les pressions internationales ont empêché toute transformation profonde de l'économie, qui reste dominée par le puissant voisin (1).

En Angola, l'UNITA manifeste ouvertement le mépris dans lequel elle tient les élections, les Nations unies et même les accords de Bicesse qui, en mai 1991, avaient mis fin à une guerre de dix-sept ans. Car ses dirigeants connaissent bien la faiblesse du gouvernement de Luanda et le manque de détermination de la communauté internationale - qui n'a rien fait pour empêcher la reprise des combats.

De fait, durant les dix-sept mois qui se sont écoulés depuis la conclusion des accords de paix, une question cruciale est restée sans réponse: qui assurerait le pouvoir en attendant les élections? Les Nations unies? La "troïka" - Etats-Unis, Russie, Portugal - qui avait supervisé les négociations entre le MPLA et l'UNITA? La commission militaire et politique conjointe réunissant la "troïka", le MPLA et l'UNITA, qui devait fonctionner sur la base du consensus? Le gouvernement de Luanda? L'appareil militaire de l'UNITA? (2)

La lutte pour le pouvoir remonte à l'indépendance de l'Angola, en 1975, qui marqua le début d'une longue guerre de déstabilisation menée par l'Afrique du Sud et l'UNITA, avec le soutien des Etats-Unis. En vertu de la doctrine Reagan au début des années 80, les guérilleros de l'UNITA - comme ceux de la Contra au Nicaragua et les moudjahidins afghans - furent hissés au rang de "combattants de la liberté": entre 1986 et mai 1991, l'UNITA reçut 250 millions de dollars d'aide de Washington.

Le prisme déformant de la guerre froide permit, sous le prétexte de la présence des troupes cubaines, de refuser à l'Angola tout droit à l'autodéfense et au développement. La guerre, qualifiée de "civile", mais qui fut avant tout une guerre d'agression sud-africaine, devait laisser un terrible bilan: 300 000 morts, 80 000 handicapés, 50 000 orphelins, un des taux de mortalité infantile les plus élevés du monde, un million de personnes déplacées, 30 milliards de dollars de destructions, sans compter l'ostracisme imposé par les Etats-Unis à un pays qu'ils refusent jusqu'à ce jour de reconnaître. Les demandes de réparation du gouvernement du MPLA ont été purement et simplement ignorées par l'Afrique du Sud.

En décembre 1988, les accords de New-York entre les Etats-Unis, Cuba et l'Angola permettaient le retrait de 50 000 Cubains, tandis que Washington poursuivait son aide à l'UNITA, notamment par le Zaïre. Ainsi renforcée, l'UNITA disposait des moyens d'envisager une solution militaire: toutes les négociations qui ont suivi se sont déroulées sous cette menace. Avec l'effacement de l'URSS, les accords de Bicesse furent avant tout l'oeuvre des Américains et ils imposèrent un statut d'égalité à l'UNITA et au gouvernement de Luanda ainsi privé d'une partie de sa souveraineté.

Ingérences sud-africaines

Car, malgré la fin de la guerre froide, les Etats-Unis n'ont pas changé leur objectif: porter M. Jonas Savimbi au pouvoir à la faveur d'un processus électoral garanti par les Nations unies et ancrer l'Angola dans la sphère d'influence économique et politique occidentale. Comme le notait en mars dernier Donald McHenry, professeur à l'université de Georgetown, devant la commission des affaires étrangères de la Chambre américaine des représentants: "Je ne crois pas à un changement de la politique américaine d'ici aux élections de septembre. Entre autres, parce qu'il y a une élection présidentielle chez nous et que la politique américaine en Angola a toujours eu plus à voir avec nos problèmes intérieurs qu'avec l'Angola."

Le groupe des Nations unies chargé de l'application des accords de Bicesse a mis l'accent sur les difficultés pratiques liées à la courte période de transition dans un pays dont l'infrastructure avait été détruite. Mais ces arguments ne pouvaient cacher les concessions successives consenties à l'UNITA. En septembre 1992, les conditions préalables à la tenue des élections, prévues par les accords - retour de tout le pays sous l'administration du gouvernement, démobilisation des deux armées et constitution d'une armée unifiée, - n'étaient toujours pas complètement mises en oeuvre. Lors de la visite à Luanda, en avril 1992, de M. Herman Cohen, sous-secrétaire d'Etat américain aux affaires africaines, il était déjà manifeste qu'elles ne seraient pas remplies. Mais les enjeux étaient tels que M. Cohen décida de mettre en avant les difficultés techniques et d'ignorer les manquements de l'UNITA. Pour les Nations unies, les consignes étaient claires: poursuivre le processus coûte que coûte (3).

En juillet et en août de cette année, des brigades de fonctionnaires et d'enseignants furent envoyées dans tout le pays, et l'inscription de 4,8 millions de personnes sur les listes électorales dépassa toutes les espérances. Mais de nombreuses plaintes devant la commission électorale confirmèrent que l'UNITA s'efforçait de freiner le processus: vols des registres, attaques contre des fonctionnaires, etc. Ces initiatives ne suscitèrent pourtant aucune protestation des Nations unies. Le gouvernement lui-même accepta de ne pas rendre publiques de telles violations; depuis la démission, en avril 1992, de M. Lopo de Nascimiento de son poste de ministre de l'administration territoriale, Luanda s'était résignée à ce qu'un cinquième du pays sous contrôle de l'UNITA reste en dehors de toute supervision.

Malgré tout, les deux jours de vote - avec une participation estimée à 90 % des inscrits - ont été une forte démonstration du désir de paix de la majorité de la population. Mais la tension et le chaos commencèrent immédiatement, à la suite des déclarations de l'UNITA sur de prétendues fraudes; la Commission électorale nationale viola ses propres règles pour permettre à l'UNITA de vérifier son travail et accepta ainsi un retard important dans la publication des résultats. Aucune fraude ne fut découverte mais l'UNITA poursuivit ses attaques, relayée par des observateurs qu'elle avait invités (4).

En cédant partiellement aux exigences de M. Savimbi, les Nations unies commirent une erreur fatale qui favorisa l'escalade de la violence. La retraite de M. Savimbi à Huambo équivalait à une déclaration de guerre. Les tergiversations de la "troïka" et les "médiations" du ministre des affaires étrangères sud-africain, M. "Pik" Botha, qui supplia M. Savimbi de ne pas rompre avec le processus politique, aggravèrent la crise. Le chef de l'UNITA y vit une confirmation que le pouvoir ne résidait pas dans les urnes mais dans ses capacités militaires. D'autant que, dans le mois qui suivit les élections, au moins 50 vols sud-africains permirent de décharger des armes dans les zones contrôlées par l'UNITA; avant même que M. Botha soit déclaré persona non grata par le gouvernement angolais, il était devenu clair que sa mission servait de camouflage à une aide à l'UNITA que semblait coordonner M. Sean Cleary, un ancien fonctionnaire du ministère des affaires étrangères sud-africain qui avait participé aux tentatives pour discréditer la SWAPO durant la campagne électorale en Namibie, M. Cleary fut finalement arrêté à Luanda au début de novembre dernier, et expulsé.

Le 29 octobre, un mois jour pour jour après les élections, M. Herman Cohen critiqua le gouvernement de Luanda pour "son comportement post électoral visant à rafler toute la mise et pour le comportement agressif de ses forces de police qui ont exacerbé la tension". Il affirma de surcroît que les deux parties refusaient toute réconciliation nationale. Ce discours, si éloigné de la vérité, reflétait les ambiguïtés de Washington à l'égard de la violence politique de l'UNITA. De même, le flou des déclarations des Nations unies, de la Communauté européenne - qui a pourtant reconnu que les élections avaient été "libres et justes" - et de certaines organisations non gouvernementales traduisaient, de la part de l'Occident, une volonté ancienne de miner le MPLA (5).

Dans une conjoncture aussi peu favorable, le MPLA a néanmoins pu repousser les tentatives de l'UNITA pour prendre le contrôle de la capitale. Cette résistance a été possible grâce à une véritable renaissance du parti après des années d'ossification et de désillusions. En mars, le MPLA lançait une campagne de réconciliation intitulée "La grande famille" qui lui permit de renouer avec de nombreux cadres et militants expulsés au cours des années. Plus notable, ses militants se sont mobilisés de manière exceptionnelle durant ces derniers mois, menant une campagne électorale qui avait peu de points communs avec celle organisée par la firme de relations publiques brésilienne louée par le président Dos Santos.

On retrouva, d'une certaine manière, l'atmosphère de 1975, quand le MPLA était encore un mythe qui cristallisait les espoirs collectifs en un avenir de dignité. Cette mobilisation allait de pair avec une critique sans concession du gouvernement et de ses erreurs. Il n'est donc pas étonnant que le MPLA ait fait mieux que le président Dos Santos: il a recueilli 53,74 % des voix aux élections législatives contre 49,5 % des votes en faveur de M. Dos Santos à l'élection présidentielle (alors que l'UNITA obtenait des résultats moins bons que ceux de M. Jonas Savimbi).

Le MPLA a aussi démontré qu'il était le seul parti d'envergure nationale, réalisant de bons scores non seulement dans ses bastions ethniques traditionnels kimbundu (Luanda, Bengo et Malange) mais aussi dans le Nord bakongo, dans l'Est tokowe et même dans les provinces ovimbundu de Cuene, Huila et Namibe. En revanche, les succès de l'UNITA se sont concentrés dans les zones ovimbundu tandis que le Parti de la rénovation sociale et le Front de libération nationale de l'Angola (FLNA) - les deux seules petites formations qui ont réussi à percer - se confondaient avec leur base ethnique.

Dans l'atmosphère de tension qui a suivi les élections, le gouvernement est d'abord resté passif face aux actions militaires de l'UNITA: il ne souhaitait pas être accusé de violer les accords de Bicesse. Mais la mobilisation de sa base a renversé le courant, notamment durant les deux jours de combats à Luanda. Des milliers de civils, y compris des anciens combattants des Forces armées populaires de libération de l'Angola (FAPLA), armés par la police, ont pris d'assaut, le 1er novembre, les comités armés de l'UNITA. Utilisant les armes lourdes, la police a délogé l'UNITA de tous les points qu'elle avait occupés militairement après les élections. Les combats ont été extrêmement violents, faisant des milliers de victimes.

La force inattendue du MPLA et la volonté de la base de mettre fin aux compromis des derniers mois ont peu de chances d'amener la communauté internationale à une politique plus sincère à l'égard de l'Angola. L'inertie, les vieilles habitudes idéologiques, l'espoir de réaliser de bonnes affaires dans un pays aux immenses richesses, joueront dans le sens de la continuité. Mais la clef de l'avenir est dans les mains de l'Afrique du Sud, comme elle l'a été durant les deux dernières décennies. Pretoria est attaché à un partage du pouvoir qui ne tienne pas compte du résulat des élections et qui permette à leur allié, M. Savimbi, d'accéder aux responsabilités. L'enjeu est d'autant plus important que cette politique ne vaut pas seulement pour ce pays mais aussi pour le Mozambique et, surtout, pour l'Afrique du Sud elle-même: là-aussi il s'agit d'empêcher l'émergence de véritables démocraties si cela doit signifier la victoire du FRELIMO et du Congrès national africain (ANC).

Notes:
(1) Cf. Victoria Brittain, "Ombres sud-africaines sur la Namibie", le Monde diplomatique, octobre 1989.
(2) Lire Victoria Brittain, "Fragile transition démocratique en Angola", le Monde diplomatique, mai 1992.
(3) Lire Claude Ake, The New World Order: A View from the South. Centre for Advanced Social Science, Port-Harcourt, Nigéria.
(4) The Times, 6 novembre 1992.
(5) The Independent, 6 novembre 1992.
 

Douteux paris sur les "combattants de la liberté", Mai 1993

AGUIRRE MARIANO

LA "doctrine Reagan" continuera-t-elle de sévir, sous d'autres formes, dans les pays du tiers-monde en quête de démocratie? Certes, les Etats-Unis ont cessé leur aide militaire à ces "combattants de la liberté" qu'ils utilisèrent, dans les années 80, contre des régimes jugés trop prosoviétiques. L'URSS a disparu, mais l'on voit aujourd'hui des Pol Pot et des Jonas Savimbi invités, avec le soutien des Nations unies, à participer sur un pied d'égalité à la mise en place de démocraties dont l'avenir n'arrive pas à se dessiner.

On commence à mesurer à Washington le prix fort élevé que paient quelques pays du tiers-monde à cause de la politique extérieure menée par l'équipe Reagan-Bush de 1980 à 1992, et aussi ce que cela coûte à la démocratie américaine elle-même. Il existe un lien profond entre, par exemple, la destruction de l'Angola par les terroristes de l'Union pour l'indépendance totale de l'Angola (UNITA), que soutenait M. Ronald Reagan dans les années 80, et l'injuste pardon qu'a accordé M. George Bush en décembre dernier à cinq fonctionnaires de l'administration Reagan (dont l'ancien secrétaire à la défense, M. Caspar Weinberger) mêlés à l'affaire de l'"Irangate", accusés d'avoir livré des armes à l'Iran et d'avoir subventionné la Contra nicaraguayenne. Ce pardon est une gifle à la démocratie américaine, comme a déclaré le juge Lawrence Walsh: "Bush a cherché à se pardonner lui-même quand l'enquête a commencé à l'égratigner (1)." Nul n'a songé à implorer le pardon de l'Angola alors que ce pays se retrouve ravagé par la guerre civile, en voie de "somalisation" à la suite de sa désintégration territoriale, que son agriculture est détruite et que les principales infrastructures de transports sont en ruines (2). Alors qu'ils sont en grande partie responsables de ces ravages, les Etats-Unis n'entretiennent toujours pas de relations diplomatiques normales avec Luanda et ne l'aident en rien à se reconstruire.

Durant les semaines qui ont précédé le pardon accordé à M. Weinberger par M. George Bush, les "héroïques combattants de la liberté", comme les appelait M. Reagan, ces "paladins de la démocratie" de l'UNITA, ont refusé le verdict des urnes et la victoire du président José-Eduardo Dos Santos aux élections du mois de septembre 1992 (dont la régularité était garantie par la présence d'observateurs des Nations unies). La guerre civile a repris de plus belle (3). L'UNITA, conduite par M. Jonas Savimbi, a été très longtemps soutenue par les Etats-Unis, l'Afrique du Sud et le Zaïre, dans sa lutte acharnée contre le gouvernement légitime du Mouvement populaire pour la libération de l'Angola (MPLA) et contre les troupes cubaines arrivées en 1975 pour aider le gouvernement d'Agostinho Neto. M. Savimbi savait qu'il perdrait les élections de septembre dernier et, pendant des mois, il a mis sur pied une armée de 20 000 hommes dans le seul but de reprendre la guerre (4).

On estime que, de janvier à d'avril 1993, le nombre des victimes en Angola s'est élèvé à plusieurs dizaines de milliers. Lors de la seule bataille de la ville de Huambo, plus de 10 000 personnes auraient été tuées. D'après les témoignages de personnes travaillant pour l'organisation non gouvernementale Médecins sans frontières et pour le Programme alimentaire mondial, cette bataille a jeté sur les routes des milliers de réfugiés qui ont fui les atrocités commises par l'UNITA. Une des conséquences de cette guerre est la destruction des récoltes, dont les effets s'ajoutent à ceux de la sécheresse. Résultat: environ 3 millions d'Angolais souffriront de famine au mois de septembre prochain. Trois millions (sur les 10 millions d'habitants que compte ce pays) sont déjà sans abri (5). Dans ce conflit, chaque camp accuse l'autre de mener une guerre d' "extermination" en utilisant certaines ethnies et en employant des armes chimiques (6).

De persistantes guerres "de faible intensité"

LA réaction de l'ONU est difficile à comprendre. Au mois de décembre 1992, le secrétaire général, M. Boutros Boutros-Ghali, a averti le président Dos Santos que, s'il refusait toute négociation au sujet du partage du pouvoir avec M. Jonas Savimbi, les observateurs de l'ONU qui opéraient en Angola seraient retirés (7). M. Dos Santos a accepté le dialogue, mais l'UNITA, dans un premier temps, l'a refusé; simultanément, l'organisation de M. Savimbi déclenchait sa plus puissante offensive. L'ONU a retiré la Mission de vérification pour l'Angola (UNAVEM) tandis que M. Savimbi s'est emparé des principaux centres producteurs de pétrole et de diamants. L'intention de M. Savimbi serait de partager le pays et de créer une République d'Angola du sud, qui posséderait de riches régions diamantifères (8).

Une fois de plus, le Zaïre du maréchal Mobutu aide les rebelles, et des mercenaires sud-africains sont soupçonnés également d'agissements contre le régime de Luanda (9). Le gouvernement de M. William Clinton a fait pression sur M. Savimbi afin qu'il cesse la guerre et qu'il se garde d'attaquer le centre pétrolier de Cabinda, exploité par des compagnies américaines, belges et italiennes (10). Le gouvernement sud-africain a également déclaré qu'il cesserait de soutenir l'action de l'UNITA. Mais M. Jonas Savimbi, si longtemps encouragé par l'Occident, est pris à son propre jeu.

Autre exemple: au Cambodge, les Khmers rouges (qui ont reçu pendant plus de dix ans l'appui indirect de Washington, de Pékin et d'autres pays occidentaux et asiatiques, dont le Royaume-Uni et la Thaïlande) ont de nouveau recours à la violence - contre les forces mêmes de l'ONU - pour s'opposer au plan de paix et tenter de revenir au pouvoir par les armes (lire page 26 l'article de Raoul Jennar).

Au même moment, les anciens membres de la Contra nicaraguayenne - encouragée naguère par M. Reagan - sont devenus un facteur d'instabilité permanente pour la présidente Violeta Chamorro, qu'ils accusent d'être "pseudo-sandiniste". Un groupe de "recontras" (ultras) menace désormais le gouvernement conservateur de Mme Chamorro et multiplie les agressions armées; les Etats-Unis ont gelé l'aide promise afin de faire pression pour que le ministre de la défense, le sandiniste Humberto Ortega, soit démis de ses fonctions (11). Les indicateurs économiques du pays, déjà très faibles, se sont effondrés; le "Nicaragua libre" qu'avait réclamé de ses voeux M. Ronald Reagan fait naufrage, et tous les progrès en matière de santé, de logement et d'éducation amorcés par les sandinistes de 1979 à 1989 se sont évanouis.

Les "combattants de la liberté", que la "doctrine Reagan" avait fait surgir un peu partout dans le tiers-monde, se révèlent fort peu respectueux des règles de la démocratie. C'est ainsi que les guerres "de faible intensité" se poursuivent, alors qu'on avait espéré, après 1989 et la fin de la guerre froide, les voir peu à peu s'apaiser et s'éteindre (12).

En 1984, le président Ronald Reagan institua sa fameuse doctrine: il déclara que l'URSS était "bloquée" par les forces conservatrices et que Moscou étendait son empire sur le tiers-monde par l'intermédiaire de gouvernements satellites ou de guérillas. La riposte qu'il proposa fut "une offensive globale contre le communisme dans la périphérie du système soviétique (13)". Des forces spéciales d'intervention rapide furent mises sur pied, et Washington finança, arma et entraîna des guérillas locales pour assiéger les gouvernements marxistes (Nicaragua, Angola, Afghanistan...) et, par la même occasion, offrir aux régimes alliés (El Salvador, Philippines...) une importante aide militaire leur permettant de faire face aux insurrections.

Les Etats-Unis ont versé des millions de dollars, offert des tonnes d'armes, entraîné des milliers d'hommes et ils ont appuyé diplomatiquement les guérillas de l'UNITA angolaise, de la Contra nicaraguayenne et des moudjahidins afghans. Ils ont soutenu également l'opposition armée du Cambodge, déployé une aide militaire massive pour appuyer les gouvernements des Philippines et du Salvador. Dans ce dernier pays, le gouvernement de M. Alfredo Cristiani, vieil allié de Washington, vient d'amnistier les membres des forces armées (entraînées par les États-Unis) formellement reconnus coupables par la commission de la vérité de l'ONU d'avoir assassiné un groupe de jésuites qui travaillaient pour l'université catholique en 1989. L'objectif politique de la "doctrine Reagan" n'était pas de renverser militairement les gouvernements révolutionnaires apparus dans le tiers-monde au cours des années 70, mais de les user, de les affaiblir afin de rendre impraticables leurs projets de transformation sociale. Faisant fi du sort des populations civiles, Washington souhaitait que Managua, Luanda et Kaboul consacrent l'essentiel de leurs efforts et de leurs finances à développer leur système de défense plutôt qu'à mettre en oeuvre des réformes.

Ces régimes devaient aussi devenir plus répressifs afin de ruiner leur image dans les opinions publiques occidentales. Par exemple, l'Angola dut consacrer, à la fin des années 80, jusqu'à 70 % de son produit national brut aux dépenses liées à la défense tandis que l'UNITA s'acharnait à saboter et à détruire des objectifs économiques, allant jusqu'à s'attaquer à des centres médicaux et à des écoles. Le Nicaragua dut réduire drastiquement ses programmes de santé et d'alphabétisation durant les dernières années de gestion du président Daniel Ortega, afin de consacrer tous ses moyens à la lutte contre la Contra. Cette politique a finalement fort bien réussi, au grand dam des populations civiles.

Dans chaque région de la planète, les Etats-Unis ont vu leur doctrine relayée par leurs alliés locaux. En Amérique centrale, les gouvernements militaires du Guatemala, du Honduras et du Salvador ont boycotté les accords de contrôle sur l'armement. La paix n'était pas leur objectif, et "la négociation l'était encore moins", pour reprendre une formule de M. Henry Kissinger: ils n'acceptaient de discuter qu'avec les vaincus. En Afrique australe, le régime raciste d'Afrique du Sud a soutenu l'UNITA et les saboteurs de la Résistance nationale du Mozambique (RENAMO) pour affaiblir les gouvernements légaux d'Angola et du Mozambique. De même, en Asie du Sud-Ouest, le régime pakistanais de Zia Ul Haq, répressif et corrompu, appuyait la "doctrine Reagan" et servait d'arrière-garde aux groupes anti-occidentaux et antisoviétiques des moudjahidins afghans les plus radicaux.

Quant au Cambodge, la Chine fut le pays, allié pour l'occasion aux États-Unis, qui y soutint le plus activement une coalition de groupes d'opposition dominée par les Khmers rouges. Au sein du Conseil de sécurité des Nations unies, Pékin et Washington opposèrent leur veto à la reconnaissance du régime de Phnom-Penh, sous le prétexte qu'il avait été imposé par le Vietnam à la suite de l'invasion de 1978 (qui mit fin à la dictature et aux massacres des Khmers rouges). Les Etats-Unis ont continué de financer la coalition jusqu'en 1990 et n'ont toujours pas établi de relations diplomatiques avec le Vietnam.

Ces guerres d'usure imposées aux gouvernements assiégés de Kaboul, Managua, Luanda ou Phnom-Penh ont brisé ces pays. A quoi s'est ajoutée, après 1989 et la fin de la "guerre froide", la disparition du soutien plus ou moins important que leur fournissait l'URSS. Ils furent, de surcroît, soumis aux exigences du Fonds monétaire international (FMI), qui imposa partout des politiques d'ajustement structurel; l'Angola, par exemple, a commencé en 1989 un important programme de privatisation. La communauté internationale, pilotée par les Etats-Unis, a exigé de ces pays l'organisation d'élections libres dans lesquelles les "combattants de la liberté" devaient être partie prenante, avec le soutien financier de leurs amis étrangers. Certains, comme Mme Violeta Chamorro ont connu la victoire. Mais, lorsque le résultat des élections leur a été contraire, ils ont repris les armes pour exiger, comme en Angola et au Cambodge, des "gouvernements de coalition", remettant ainsi en cause les efforts de reconstruction et même imposant par la force une division de facto du territoire.

Le coût humain (morts, blessés, mutilés de guerre, réfugiés, exilés) est énorme, ainsi que la destruction des infrastructures de production, des centres sanitaires et éducatifs. Les conséquences de la "doctrine Reagan" se feront sentir durant des décennies (14). L'Angola se retrouve avec le plus grand nombre de mutilés du monde (environ 200 000); au Cambodge et en Afghanistan, des millions de mines ont été dissimulées dans les champs. Les paysans ne peuvent retourner à la terre.

Dans le cas du Pakistan, l'aide économique et militaire en provenance des Etats-Unis et destinée aux moudjahidins a renforcé, en fait, les forces armées. Cela a encouragé également le trafic d'armes et de drogue et renforcé les milieux islamistes les plus radicaux à Islamabad, favorables à la poursuite des travaux en vue de doter le pays d'armes nucléaires. La "doctrine Reagan" a consolidé les régimes autoritaires des pays que les "combattants de la liberté" utilisaient plus ou moins comme arrière-gardes: la Thaïlande, l'Afrique du Sud, le Zaïre, le Honduras et le Pakistan. Dans tous ces Etats, de sévères combats continuent de se livrer pour l'instauration de la démocratie.

Durant les années 80, les aides financières pour soutenir l'action des "combattants de la liberté" coulaient à flots. Les intellectuels néoconservateurs de Washington et de la nouvelle droite européenne se sont enthousiasmés pour M. Savimbi et les dirigeants de la Contra. Maintenant que l'ONU a pris en main cette situation catastrophique, l'aide financière en faveur de la reconstruction se fait attendre. Comment ne pas établir de relation entre la profonde crise que connaissent aujourd'hui l'Angola, le Nicaragua, l'Afghanistan et le Cambodge et la guerre d'usure à laquelle ces pays furent soumis par la politique de quelques fonctionnaires qui, depuis, ont été pardonnés?

Notes:
(1) Financial Times, 29 décembre 1992, p. 2
(2) Le Monde, 20 mars 1993.
(3) Cf. Victoria Brittain, "L'Angola au bord de la guerre", le Monde diplomatique, décembre 1992.
(4) "UNITA Rebels Resume Fighting After Election Defeat", Janne's Defense Weekly, 6 février 1993, p. 15.
(5) Cf. note 2
(6) International Herald Tribune, 24 mars >1993.
(7) Victoria Brittain, "Weak UN Abandons Democratic Cause in Warring Angola", The Guardian, 28 décembre 1992.
(8) El Mundo (Madrid), 6 février 1993.
(9) El Pais, 1er février 1993.
(10) Financial Times, 27 janvier 1993. Les compagnies sont: Chevron, Texaco, Petrofina et Agip. Durant les années 70 et 80, des troupes cubaines défendaient les gisements pétrolifères exploités par des compagnies américaines contre les attaques de l'UNITA.
(11) Time, 29 mars 1992.
(12) Cf. les articles de Michael Klare, le Monde diplomatique mars 1986, mai 1988 et septembre 1990; de Mariano Aguirre et Robert Matthews, in Guerras de baja intensidad, Fundamentos, Madrid, 1989.
(13) Discours de M. Ronald Reagan, New York Times, 10 mai 1984.
(14) Un rapport de l'UNICEF sur les pays voisins de l'Afrique du Sud a recensé 140 000 morts d'enfants en 1986 durant les guerres du Mozambique et de l'Angola, et le nombre s'est accru dans les années suivantes. Les stratégies de la RENAMO et de l'UNITA de détruire des centres médicaux, d'assassiner des médecins et des coopérants et de miner les champs cultivables ont été considérées comme les premières causes de mortalité chez les enfants de moins de cinq ans. Cf. Reginald Herbold Green et al., Children on the Front Line, UNICEF, New-York, Paris, 1987.
 

Impossible réconciliation en Angola et au Mozambique, Février 1994

BRITTAIN VICTORIA; WATKINS KEVIN

POUR prix de leur accession au gouvernement, les dirigeants du Congrès national africain (ANC), en Afrique du Sud, doivent en rabattre dans leurs projets, notamment dans le domaine économique et social. Dans la région, le principe de souveraineté est déjà fort mis à mal, notamment en Angola et au Mozambique, où les pouvoirs, en proie à d'incommensurables difficultés, sont sommés par les Nations unies et les Etats-Unis de se réconcilier avec des mouvements de rébellion trop souvent soutenus de l'extérieur, même quand ces organisations ont perdu les élections.

Insidieusement, dans toute l'Afrique australe, la souveraineté nationale est en train de disparaître sous le coup de l'effondrement économique, de la sécheresse et de la guerre. Les gouvernements de la région sont privés de leurs capacités. On peut même parler de recolonisation car des intérêts étrangers ­ sous l'égide de la Banque mondiale ou des Nations unies ­ dictent de plus en plus leurs choix politiques et économiques aux pouvoirs en place.

Pour l'Angola et le Mozambique, les deux pays qui se sont le plus identifiés à la lutte pour la démocratie et la loi de la majorité, l'anarchie n'est plus une perspective à écarter. Dans ces deux Etats, au terme de la guerre de libération nationale contre le colonialisme portugais, le Mouvement populaire pour la libération de l'Angola (MPLA) et le Front de libération du Mozambique (FRELIMO), se réclamant du socialisme et d'un modèle de développement original étaient arrivés au pouvoir en 1975. Dès ce moment, Pretoria chercha leur destruction. Son objectif était de décourager sa propre majorité noire de s'engager sur le même chemin. Vingt ans plus tard, alors que l'Afrique du Sud est à une étape critique de son histoire, la liquidation du FRELIMO au Mozambique et du MPLA en Angola demeure un objectif pour certains cercles puissants à Pretoria et en Occident. La capitulation idéologique de ces deux formations qui ont renoncé au socialisme n'est pas suffisante pour assurer leur survie (1).

Le sort qu'a connu l'Angola en 1993 menace désormais le Mozambique ­ et peut-être même l'Afrique du Sud. Dans sa politique de réconciliation forcée des anciens ennemis, Washington est en train d'échouer. Le soutien étranger dont bénéficièrent M. Jonas Savimbi, chef de l'Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola (UNITA), M. Afonso Dhaklama, dirigeant du mouvement Renaissance nationale du Mozambique (RENAMO) et M. Gatsha Buthelezi, chef de l'Inkatha en Afrique du Sud, continue d'hypothéquer l'avenir car, malgré la fin de la guerre froide, la principale raison d'être de cet appui demeure le contrôle politique et économique de la région.

A la suite de son refus d'accepter les résultats des élections des 29 et 30 septembre 1992, qui avaient vu la victoire du MPLA (2), M. Jonas Savimbi a relancé la guerre civile. Il a ramené l'Angola aux jours d'avant l'indépendance: 100 000 victimes; des dizaines de milliers de personnes réfugiées hors du pays; 3 millions d'hommes et de femmes menacés par la famine; des infra-structures totalement détruites. La pression des Nations unies, qui agissent elles-mêmes sous la pression américaine, est devenue une entrave à la souveraineté politique du pays.

Les Etats-Unis ont certes reconnu le gouvernement de Luanda en mai 1993, mais ils répugnent à abandonner leur ancien protégé, M. Jonas Savimbi. Après l'échec du processus électoral, ils ont tenté d'organiser des rencontres entre le chef de l'UNITA et M. Jose Eduardo Dos Santo, président de la République angolaise, ou au moins entre leurs représentants. Washington souhaitait un accord de cessez-le-feu entre les deux parties en échange d'une formule de partage du pouvoir dont les détails ­ notamment le rôle de M. Savimbi ­ n'ont pas été révélés. Les accords de Bicesse de mai 1991, qui avaient permis la tenue des élections de septembre 1992, ont été, dans les faits, abandonnés.

Devant une commission du Sénat américain en novembre dernier, plusieurs responsables ­ dont M. Chester Crocker, ancien sous-secrétaire d'Etat chargé des questions africaines et architecte de la stratégie dite d'engagement constructif en Afrique australe ­ ont ouvertement déclaré que le partage du pouvoir était la seule solution pour mettre un terme à la guerre. Ils ont aussi réclamé un rôle plus actif des Nations unies en Angola. La prééminence de Washington dans les affaires angolaises a été mise en lumière par la nomination d'un envoyé spécial, l'ancien ambassadeur Paul Hare, à la session de pourparlers entre le pouvoir et l'UNITA, au mois de novembre 1993 à Lusaka (Zambie).

Cette politique de réconciliation avait pourtant échoué plusieurs mois avant la réunion de Lusaka. L'appel de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), lors de son sommet de juin 1993 au Caire, à des sanctions du Conseil de sécurité de l'ONU "pour forcer l'UNITA à accepter le dialogue" a été saboté par certains gouvernements africains qui continuent à privilégier la stratégie de la réconciliation. Et même, durant l'été dernier, M. Nelson Mande la, président du Congrès national africain (ANC), avec l'appui du roi Hassan II du Maroc et de feu le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny ­ deux soutiens indéfectibles de M. Savimbi ­ avaient invité les deux dirigeants angolais au Maroc (3). Luanda a rejeté toute intitiative qui sortirait du cadre des accords de Bicesse et ignorerait le résultat des élections.

Le poids des Etats-Unis

C'EST alors que M. Robert Cabelly, haut fonctionnaire du département d'Etat et ancien conseiller de M. Chester Crocker (4), ainsi que M. Alioune Blondin, ancien ministre des affaires étrangères malien qui désormais représente les Nations unies en Angola, ont suggéré une rencontre élargie à laquelle participeraient les chefs d'Etat du Zimbabwe, de Sao-Tomé-et-Principe, du Zaïre et du Gabon.

Le but de ces manoeuvres diplomatiques était d'empêcher l'adoption, par le Conseil de sécurité, de sanctions contre l'UNITA. Le vote fut en effet repoussé à juillet 1993 puis à nouveau à la mi-septembre. Mais, finalement, la résolution adoptée le 15 septembre 1993 interdisant toute fourniture d'armes et de pétrole à l'UNITA a été atténuée à la demande de Washington et n'aura que peu d'impact sur la poursuite de la guerre.

L'anarchie qui règne au Zaïre (5) fait de ce pays une base arrière pour l'UNITA, qui sert également pour le transit des armes, du pétrole et des mercenaires. Le degré d'implication des officiels sud-africains dans ces livraisons n'est pas connu, mais M. Joe Slovo, dirigeant du Parti communiste sud-africain (SACP), a dit publiquement que le Conseil exécutif de transition (TEC) qui vient de se mettre en place à Pretoria arrêtera toute aide aux rebelles angolais (6).

Le siège, qui a duré plusieurs mois ­ de la ville de Cuito ­ où 30 000 personnes, un tiers de la population, auraient péri ­ et les tentatives de s'emparer d'autres villes comme Menongue s'inscrivaient dans un projet de l'UNITA visant à couper le pays en deux et à affaiblir la crédibilité du pouvoir central. Grâce à son contrôle militaire de certaines régions, l'organisation de M. Savimbi a pu devenir un interlocuteur obligé des agences d'aide de l'ONU et des organisations non gouvernementales.

Au Mozambique, le processus de transition offre beaucoup de points communs avec l'Angola. Pressé par les Nations unies et par les bailleurs de fonds, le gouvernement a dû faire concession après concession aux rebelles de la RENAMO, qui souhaitent participer au pouvoir avant même la tenue des élections. Les Nations unies, mieux dotées en personnel et en fonds qu'en Angola, se sont arrogé diverses prérogatives gouvernementales.

Les responsables de l'ONU prétendent que deux parties égales se disputent le pouvoir et expliquent aux journalistes que la RENAMO dispose d'un important soutien dans les campagnes, une affirmation que démentent les agences d'aide, qui ont une longue expérience du terrain. Créée par les services de sécurité rhodésiens, puis passée sous la dépendance des services de renseignement de l'armée sud-africaine, la RENAMO avait pour objectif de détruire le gouvernement du FRELIMO. Dans ces conditions, la réconciliation, au Mozambique, relève d'un acte de foi aveugle.

Le but principal des dirigeants locaux de la RENAMO et de son chef, M. Alfonso Dhaklama, est de repousser le plus tard possible les élections. Les négociations qui se sont déroulées à Rome entre le gouvernement mozambicain et la RENAMO depuis 1989 et qui ont abouti à l'accord de paix du 4 octobre 1992 ont été marquées par d'incessants changements de position de la part des rebelles. Depuis, la RENAMO a formulé de nouvelles exigences, voulant, par exemple, nommer les gouverneurs de cinq provinces ­ finalement le mouvement devrait désigner 33 conseillers de gouverneur ­ ou superviser la police ­ une entente a été trouvée pour un contrôle local, à la demande de M. Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général des Nations unies. Cinq mois plus tard, M. Dhaklama n'avait toujours pas nommé les 33 conseillers, et il est peu probable que son mouvement ait assez de cadres locaux pour assurer ses tâches dans la police.

Ces manoeuvres dilatoires ont eu pour effet de retarder d'un an les élections, et il n'est même pas sûr que la nouvelle date d'octobre 1994 puisse être respectée. Plus d'un an après le cessez-le-feu proclamé le 1er octobre 1992, la démobilisation des 20 000 hommes de la RENAMO n'a pas commencé. Les négociations sur la loi électorale, document fondamental pour la prochaine étape du processus de paix, sont bloquées par de nouvelles exigences de la RENAMO, qui remettent en cause les conclusions de l'accord de paix. Le mouvement devait avoir un tiers des sièges à la commission électorale et le gouvernement, les deux tiers; après une série de contestations, M. Boutros-Ghali a imposé une nouvelle répartition: 10 sièges au gouvernement, 7 à la RENAMO et 3 à l'"opposition non armée", une victoire substantielle pour les rebelles.

La paix à n'importe quel prix

COMME dans le cas de l'UNITA, les interventions extérieures pour transformer la RENAMO en une organisation politique à visage démocratique se sont intensifiées. Mais elles entrent en contradiction avec le caractère brutal de l'organisation (7) ainsi qu'avec des pressions exercées de l'extérieur pour lui faire gagner à tout prix les élections.

La communauté internationale s'intéresse peu aux nouvelles de l'Angola et du Mozambique et les Nations unies ont subi des pressions pour favoriser une paix à n'importe quel prix. En fait, les anciens partisans actifs de la déstabilisation de l'Afrique australe (8) ­ en Afrique du Sud, au Portugal, mais qui comprennent aussi d'anciens réseaux de la CIA avec une demi-douzaine de pays africains et de puissantes organisations comme celles de la droite religieuse aux Etats-Unis (9), ­ dont le but essentiel était d'empêcher l'avènement au pouvoir de la majorité noire en Afrique du Sud, continuent de jouer un rôle crucial en coulisse.

L'érosion de la souveraineté des deux pays est aussi manifeste dans le domaine économique. L'Angola et le Mozambique ­ mais aussi le Zimbabwe, la Zambie ou le Malawi ­ mettent en oeuvre des plans d'ajustement structurel dictés par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), deux institutions qui n'ont de comptes à rendre à personne.

Comme partout ailleurs, les objectifs budgétaires fixés par le FMI ont des conséquences désastreuses sur l'emploi, la santé et l'éducation, comme sur le redémarrage de l'économie, qui est, en principe, leur finalité. Nulle part en Afrique australe le redressement n'est en vue. Les plans d'ajustement structurel n'ont pas réussi à relancer les investissements productifs; au contraire, ils ont abouti à une désindustrialisation, due à la hausse des taux d'intérêt et à la libéralisation du commerce (10). Le déclin de la production intérieure a accentué les pressions inflationnistes, provoquant en retour des politiques monétaires plus strictes et qui enserrent la région dans un cercle vicieux.

Ainsi le Mozambique se retrouve dans une situation désastreuse. Les différenciations sociales se sont accrues, et a émergé une société de classes que le FRELIMO voulait, dans les années 70, épargner au pays. Les investissements à court terme se sont multipliés au détriment de ceux à long terme (notamment dans le secteur commercial des importations de produits de luxe). On trouve ainsi au centre de Maputo des téléviseurs couleur, des chaînes haute fidélité, du whisky, alors que, dans la capitale provinciale de Quelimane, le prix du maïs est plus cher: il n'y a pas d'argent pour financer les moulins. Mais la Banque commerciale du Mozambique, la plus grande du pays, affecte deux tiers de ses prêts à l'importation de voitures et de boissons. La chute du niveau de vie de la population est telle qu'elle remet en cause la capacité du FRELIMO à gagner les élections.

En Angola, les effets dévastateurs d'une politique économique, combinés à ceux de la guerre, ont empêché le gouvernement de prendre des mesures pour soulager la population. Dans ces conditions, aucun des deux pouvoirs ne peut faire face aux problèmes que posent la démobilisation des combattants et le retour des réfugiés dans leurs foyers. Cette incapacité met les gouvernements en difficulté et au bord de l'instabilité. Or l'expérience de la Somalie, du Libéria et du Zaïre montre avec quelle rapidité les Etats fragilisés peuvent se désintégrer.

Notes:
(1) John S. Saul, Recolonization and Resistance in Southern Africa in the 1990s, Africa World Press, New-York, 1993.
(2) Victoria Brittain, "L'Angola au bord de la guerre", le Monde diplomatique, décembre 1992.
(3) The Guardian, 29 juillet 1993.
(4) Lire Victoria Brittain, "Sanglantes séquelles de la guerre froide", le Monde diplomatique, juillet 1993.
(5) Lire Colette Braeckman, "Le Zaïre à feu et à sang, en de vastes régions", le Monde diplomatique, septembre 1993.
(6) Southscan, 24 octobre 1993.
(7) Elaine Windrich, The Cold War Guerilla, Greenwood Press, Westport, Connecticut, 1992.
(8) William Minter, King Solomon's Mines Revisited, Basic Books, New-York, Wesport, Connecticut, 1986.
(9) Paul Gifford, The Religious Right in Southern Africa, University of Zimbabwe Publication, Harare, 1988.
(10) Frances Stuart, Sanjaya Lall et Samuel Wangwe (sous la direction de), Alternative Development Strategies, Macmillan, Londres, 1992.
 

Grandes étapes

1960 :  Le MPLA lance la lutte de libération contre le colonialisme portugais.
1974 :  "La révolution des oeillets ", au Portugal, signe l'arrêt de mort de l'empire colonial.
1975 :  Proclamation de l'indépendance.
1981, 1984, 1985, 1987 :  invasions répétées du territoire par l'armée sud-africaine.  À partir de 1985, soutien américain à l'UNITA.
1988 :  Accord entre l'Angola, Cuba et l'Afrique du Sud, liant le retrait des troupes cubaines d'Angola à l'accession de la Namibie à l'indépendance.
1991 :  Signature des accords de paix de Bicesse, entre, le MPLA et l'UNITA, prévoyant notamment des élections pour 1992.
1992 :  Offensives armées de l'UNITA contre les grandes villes.
1994 (20 novembre) :  Signature de l'accord de paix à Lusaka, en l'absence de M. Savimbi.
 

L'amnésie pour prix de la paix en Afrique australe, Décembre 1994

BRITTAIN VICTORIA

EN Angola comme au Mozambique, pendant près de vingt ans, des mouvements rebelles et armés de l'extérieur ont mené une guerre sans fin contre les régimes issus de la lutte de libération nationale. Ceux-ci, au nom de l'ordre nouveau qui s'instaure en Afrique australe, doivent accepter de partager le pouvoir avec des adversaires qui ne l'ont emporté ni sur le terrain ni dans les urnes. A Maputo comme à Luanda, les idéaux socialistes ont déjà été jetés aux oubliettes, mais, comme si cela ne suffisait pas, sans cesse de nouveaux obstacles entravent la marche vers la démocratie.

Après la fin de l'apartheid, c'est maintenant la disparition des régimes conduits par de puissants partis uniques qui est en train de modifier de manière radicale la carte politique de l'Afrique australe. Du Mouvement pour la libération de l'Angola (MPLA) au Front de libération du Mozambique (FRELIMO) et au Parti révolutionnaire de Tanzanie (Chama Cha Mapinduzi, CCM), ces mouvements avaient donné à la région sa cohésion idéologique et un rayonnement portant bien au-delà des frontières. Voici presque achevé le passage au pluralisme et à des coalitions ou gouvernements d'union nationale. Mais les anciens partis uniques, issus de la lutte de libération nationale, ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes, engagés dans des politiques "pragmatiques" devenues le lot commun. Du coup, ils doivent réécrire leur histoire.

Une illustration de ce nouveau climat politique a été donnée par la confrontation récente entre le président de l'Afrique du Sud, M. Nelson Mandela, et les anciens combattants clandestins du Congrès national africain (ANC), mécontents d'avoir été congédiés de la nouvelle armée; ou par ces mercenaires sud-africains s'entraînant et combattant désormais aux côtés de l'armée angolaise contre leur ancien allié de l'UNITA de M. Jonas Savimbi.

L'ère nouvelle, c'est aussi, durant la récente campagne électorale au Mozambique, l'installation de M. Afonso Dhlakama, chef du mouvement rebelle de la RENAMO, dans l'immeuble qui abritait naguère la délégation de la Communauté européenne, sur le front de mer à Maputo, et le don de 17 millions de dollars en liquide des gouvernements occidentaux, persuadés que cela suffirait à "acheter" la démocratie au Mozambique.

Oubliés, au passage, les sacrifices héroïques des anciens militants de l'ANC dans les cités noires et de ces jeunes qui avaient rejoint les maquis de l'ANC en exil. Oubliée, l'agression à laquelle s'était livrée durant quinze ans l'ancienne armée sud-africaine contre l'Angola. Oubliés, les recrutements forcés d'enfants, les meurtres et les destructions qui sont la marque du passé de M. Afonso Dhlakama.

"Le peuple ne pardonnera pas au parti qui ressuscitera le passé", avait dit pendant la campagne électorale M. Aldo Ajello, représentant spécial de l'ONU au Mozambique, soucieux que le FRELIMO ne rappelle pas les crimes de la RENAMO. Et M. Dennis Jett, ambassadeur des Etats-Unis à Maputo, lors de son discours pour la fête de l'indépendance américaine, avait également averti le FRELIMO qu'il n'avait d'autre choix que de partager le pouvoir avec la RENAMO, si possible en concluant dès avant le scrutin un accord de gouvernement d'unité nationale, tout en laissant entendre que cette formule avait les faveurs de la communauté internationale (1).

Comme en Angola, l'ONU a joué un rôle dans le plan occidental de partage du pouvoir, un partage qui n'avait pu être obtenu par les anciens rebelles sur le champ de bataille, ou lors des pourparlers de paix de Rome en 1990. Le souci de la RENAMO de soustraire et cacher des armes, de conserver le contrôle de ses fiefs, ses défaillances dans la démobilisation des combattants, ses actes d'intimidation à l'égard des civils, de hauts fonctionnaires ou même du personnel des Nations unies: tout cela ressemble à s'y tromper aux pratiques de l'UNITA dans sa course pour faire capoter les élections en Angola, en 1992 (2).

Et bien que le contexte régional ait beaucoup changé depuis la victoire de l'ANC en Afrique du Sud et la fin du régime du président Banda au Malawi, quelques-unes des alliances historiques qui s'étaient forgées contre les mouvements de libération, puis contre les gouvernements issus de leurs luttes, sont restées fortes et actives. Ainsi persiste le soutien diplomatique et concret du Kenya à la RENAMO, en relation avec certains intérêts portugais et sud- africains. De même, pour M. Jonas Savimbi, chef de l'UNITA, les Américains avaient arrangé une période de traitement médical au Maroc, en août dernier. Et le soutien militaire et logistique que lui apporte le Zaïre comprenait l'envoi de soldats de l'armée zaïroise au Cabinda, ainsi que plusieurs vols quotidiens de ravitaillement dans les zones contrôlées par l'UNITA en Angola (3). Certaines livraisons d'armes ont encore pu se faire à partir de l'Afrique du Sud (4).

Les reniements de la Banque mondiale

L'AFRIQUE du Sud, le Mozambique et l'Angola ont conservé les liens étroits qui caractérisaient les relations triangulaires entre les trois mouvements de libération dominants dans la région depuis deux décennies. L'homme qui symbolise le mieux cette histoire commune est M. Julius Nyerere, qui fut de 1962 à 1985 président de la Tanzanie. Il aura été, en effet, durant toute cette période, la personnalité la plus influente non seulement dans la région mais aussi sur tout le continent africain.

Longtemps président des Etats de la "ligne de front" qui rassemblait les cinq pays voisins de l'Afrique du Sud en lutte contre le pouvoir blanc: Angola, Mozambique, Tanzanie, Zambie et Zimbabwe (la nouvelle Afrique du Sud a récemment rejoint ce groupement), il a incarné le combat mené contre l'apartheid par l'ANC et par les jeunes et fragiles Etats constamment menacés de déstabilisation. De plus, il a été le fer de lance du combat intellectuel contre les pratiques du néocolonialisme économique, que la plupart des nouveaux Etats de l'Afrique francophone ou anglophone acceptaient sans guère de critiques. Ultérieurement, M. Julius Nyerere fut longtemps le seul homme d'Etat à faire campagne contre le fardeau de la dette pour les pays pauvres.

La déclaration d'Arusha en 1967, ainsi que d'autres documents du Parti révolutionnaire de Tanzanie dans les années 60 promettaient une société qui ne connaîtrait ni la faim, ni la maladie, ni l'ignorance; un pays libéré de l'oppression et de l'exploitation des capitalistes nationaux, des chefs traditionnels ou des bureaucrates de l'Etat; libéré, aussi, de l'exploitation impérialiste.

L'idéologie véhiculée à l'époque par la Tanzanie servit de trait d'union aux mouvements de libération de l'Afrique lusophone et australe; elle devint le mythe puissant qui unissait les pays de la "ligne de front", faisant d'eux le groupe dominant au sein de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) ou du mouvement des non-alignés.

Mais l'histoire est en train de se réécrire. Comment s'étonner alors que la Tanzanie du temps du socialisme, et M. Nyerere lui-même, soient devenus les cibles d'une campagne de dénigrement de la part des milieux occidentaux les plus influents? Ainsi la Banque mondiale a-t-elle procédé à un réexamen révisionniste de la coopération record qu'elle avait entretenue avec la Tanzanie du président Nyerere, se livrant à une sévère critique de sa propre politique menée de l'indépendance à la fin des années 80 (5).

En 1990, la Banque avait déjà publié une étude en deux volumes sous le titre Tanzania Relations, 1961-1987, dont le contenu fut largement ignoré. Faisant état de l'aide d'un milliard de dollars qu'elle-même apporta à la Tanzanie pendant près de trois décennies (complétée par une quinzaine de milliards de dollars provenant des autres sources de financement), la Banque critique dans ce rapport son ancien président, M. Robert McNamara, et son conseil d'administration pour avoir eu une "attitude de soutien inconditionnel à la politique gouvernementale". Soulignant les changements survenus dans les relations d'hier entre les Etats nouvellement indépendants et leurs bailleurs de fonds, tandis qu'un écart grandissant sépare désormais l'Afrique en faillite de la communauté internationale, le document note que "la Banque a accepté comme un fait accompli la marche vers le socialisme en Tanzanie annoncée en 1967 (...). Depuis 1967, et au moins jusqu'en 1980, la Banque a quasiment considéré la Tanzanie comme un modèle de développement". Les auteurs du rapport qualifient leurs collègues de la génération précédente "d'observateurs apathiques, de témoins impuissants, alors que la Tanzanie devenait le champ d'essai d'une expérience socialiste qualifiée d'unique (...)".

Cette analyse très idéologique ignore les véritables causes de l'effondrement de l'économie tanzanienne: la hausse des prix du pétrole et des taux d'intérêt, tout comme la chute des cours des matières premières furent des facteurs d'origine extérieure bien plus déterminants et sur lesquels le pouvoir tanzanien n'avait pas prise. Ces faits bien réels, ajoutés au coût de la guerre contre le maréchal Idi Amin Dada en Ouganda en 1979, dont la Tanzanie avait porté seule tout le poids, eurent des conséquences désastreuses, bien supérieures à celles des erreurs imputables au gouvernement tanzanien et à son armée de consultants occidentaux.

Il se trouve encore des voix respectables en Afrique pour exprimer sur l'histoire contemporaine des vues qui contredisent les thèses de la Banque mondiale (6). M. Haroub Othman montre, avec d'autres universitaires, combien l'ujamaa - le concept-clé de l'organisation socialiste de la paysannerie - était un projet mobilisateur. "Il est peu de régimes en Afrique qui puissent se prévaloir d'un succès comparable à l'efficacité de l'ujamaa pour mobiliser les couches populaires derrière l'Etat... Ce mouvement a suscité l'enthousiasme d'une majorité de paysans et d'ouvriers, d'intellectuels et de fonctionnaires... Cela devint un solide ancrage pour le mode de légitimation (7)."

L'échec politique vint plus tard, lorsque l'ujamaa dut céder la place à une politique mise au point à Washington par la Banque mondiale, avec la collaboration de la classe de nouveaux riches sans motivation politique qui avait pris le dessus. Les auteurs de l'ouvrage notent la curieuse disparition, à partir de 1990, de toute allusion dans le discours du Parti révolutionnaire de Tanzanie aux bêtes noires traditionnelles de l'ujamaa - capitalistes, propriétaires terriens, impérialisme, exploitation, accumulation des richesses aux mains de quelques-uns et dépenses ostentatoires -, une discrétion qui est effectivement devenue un trait caractéristique de la Tanzanie de l'après-Nyerere. Evoquant la corruption devant Transparence internationale, une organisation britannique non gouvernementale ayant son siège à Berlin, un haut fonctionnaire en retraite affirmait récemment: "Je ne reconnais plus le pays dans lequel je vis."

L'ancien président du Mozambique, Samora Machel, était fortement influencé par M. Julius Nyerere, dont le pays avait joué un rôle-clé dans la lutte de libération menée par le FRELIMO contre le Portugal. La fameuse allégorie de Samora Machel sur l'unité nationale aurait pu être de la bouche de l'ancien président tanzanien: "Si moi, un Nyanja, cultive la terre aux côtés d'un Ngoni, je sue avec lui, j'arrache la nourriture du sol avec lui, j'apprends avec lui, j'apprécie ses efforts et je me sens uni à lui... Si, originaire du Nord, j'apprends comment faire un jardin potager avec un camarade du Sud ou du centre, et si j'apprends comment faire pousser du manioc avec un camarade du Nord, je deviens plus solidaire de ces camarades qui vivent concrètement l'unité de notre pays, l'unité de notre classe laborieuse. Avec eux, je détruis les préjugés tribaux, religieux ou linguistiques, toutes choses secondaires et qui nous divisent (8)."

Avant comme après l'indépendance, la politique du parti et du gouvernement au Mozambique se fonda sur l'hypothèse qu'une unité si durement conquise ne pouvait être exposée au risque de la diversité ethnique et culturelle - ce fut l'une des erreurs tactiques que le FRELIMO a chèrement payées et dont a profité la RENAMO en menant une campagne électorale ouvertement ethnique.

Au Mozambique, au milieu de cette année 1994, il était courant d'entendre d'anciens soldats, même parmi ceux qui avaient consacré toute leur existence à combattre pour le FRELIMO, dans la lutte de libération puis contre la RENAMO, dire qu'ils n'avaient pas l'intention de voter pour lui. Comme en Tanzanie et en Angola, l'émergence d'une classe de nouveaux riches profitant de ses liens avec le pouvoir a changé le caractère de classe du parti, provoquant un divorce entre sa direction et la base. Et cela même au moment où les partis dirigeants dépérissaient de l'intérieur. Car, outre qu'elle a réduit à néant les fruits attendus de l'indépendance, la déstabilisation de l'Afrique australe a également détruit des notions aussi vitales que la fierté nationale ou la solidarité morale: la nécessité d'offrir un front uni en temps de guerre aura contribué à miner le débat démocratique à l'intérieur des partis.

La cohésion politique de ces dernières années a éclaté, surtout au Mozambique mais également en Angola, sous l'effet conjugué de plusieurs phénomènes: apparition de nouvelles couches issues de la libéralisation économique; retour au pays de grandes masses de réfugiés semi-urbanisés, anciens paysans cassés par l'exil; pressions de la communauté internationale en faveur d'une réconciliation avec les "bandits armés" d'hier devenus les nouveaux partenaires de la période de transition.

Chez les Mozambicains - dont les souffrances morales et matérielles de la guerre ont fait un peuple à genoux -, c'est le règne de la confusion intellectuelle. On crut naguère à une guerre juste et à des slogans passés de mode - "Ian Smith, dehors!", peut-on lire encore sur le mur d'une ville de province (9). Mais toutes les certitudes se sont évanouies sous le poids de nouvelles influences. Un jeune cadre de la RENAMO, au visage éclatant d'enthousiasme, reconnaît avoir été enlevé par ce parti alors qu'il vivait avec la grande famille du FRELIMO dans un camp de réfugiés au Zimbabwe. Il fut ensuite placé plusieurs mois dans une école en Afrique du Sud avec six cents autres enfants, "où des Sud-Africains [leur] dirent [qu'ils allaient] combattre pour la démocratie". "Puis ils nous ont emmenés à Maringue (quartier général de M. Afonso Dhlakama), où nous avons rencontré des Américains qui nous ont également parlé de démocratie, et c'est ce que nous faisons aujourd'hui, nous conduisons notre pays à la démocratie."

L'Eglise catholique romaine, dans le pays comme à l'extérieur, a joué un rôle dans l'accession de la RENAMO à un statut de respectabilité. Les médias mozambicains aussi, qui ont fait le silence sur les brutalités passées de cette organisation, et abusivement exploité des histoires horribles comme celle de cette femme contrainte "par une des parties en conflit" de précipiter ses cinq enfants dans un puits (10): la presse en imputa la responsabilité au FRELIMO alors que l'instigateur était au contraire le parti de M. Dhlakama.

Un projet démocratique tourné en dérision

DANS ce contexte, les élections pluralistes organisées en série dans la région peuvent être considérées comme un moyen de choix pour consolider cette nouvelle phase de pragmatisme et d'amnésie. De toute évidence, obtenir un résultat jugé "bon" pour la "démocratie" est plus important que de tenir compte des souhaits réellement exprimés par les électeurs.

C'est un tel pragmatisme qui a permis au Congrès national africain de fermer les yeux sur le bourrage des urnes par l'Inkatha dans la province du Natal, en avril dernier. En Angola, après les deux ans de guerre qui ont suivi les élections de 1992 (M. Savimbi ayant refusé d'assumer les conséquences de sa défaite), le "réalisme" imposé par les Nations unies et l'Amérique a débouché sur l'offre du gouvernement de partager le pouvoir avec l'UNITA, sur une base beaucoup plus favorable pour les rebelles que les électeurs ne l'avaient voulu (11).

Au Mozambique aussi, le projet démocratique a été tourné en dérision par la communauté internationale lorsque, tenant une réunion de crise en pleine nuit des élections, les représentants de l'ONU et des gouvernements occidentaux durent reconnaître, dans un geste de conciliation à l'adresse de M. Afonso Dhlakama, que ses plaintes à propos d'irrégularités n'avaient pas été convenablement prises en considération par la Commission électorale nationale, ignorant du même coup la réfutation très circonstanciée de cette même commission (12): le chantage de M. Dhlakama, annonçant quelques heures avant l'ouverture du scrutin qu'il renonçait à se présenter, aura été efficace, avec d'ailleurs les encouragements de la communauté internationale qui n'avait cessé de le courtiser, notamment durant la récente période de transition de deux ans où le Mozambique a été de facto gouverné par l'ONU (13).

L'élection mozambicaine n'a pas porté sur les vrais choix, ni sur les solutions possibles en compétition. Ainsi que toutes celles qui sont organisées dans la région: en Angola, en Zambie, l'an prochain au Zimbabwe comme en 1990 en Tanzanie, il n'y a pas de nouvelle culture politique ou de nouvelles valeurs pour remplacer celles qui n'ont plus cours. Ceux qui aspirent au pouvoir, de l'UNITA en Angola et de la RENAMO au Mozambique aux groupes liés aux affaires en Tanzanie ou au Zimbabwe, n'ont pas d'expérience de gouvernement, comme l'admettent eux-mêmes ceux qui les soutiennent en Occident. Une fois au pouvoir, ils seraient bien incapables de gouverner.

L'annonce récente d'un retour à la vie politique de l'ex-président zambien, M. Kenneth Kaunda (14), trois ans après une humiliante défaite, témoigne de l'incapacité du nouveau gouvernement du président Frederick Chiluba, élu en 1991 sur la vague d'une "démocratisation" devenue à la mode, mais aussi d'un authentique désir de changement. L'adhésion de M. Chiluba aux habituelles recettes économiques occidentales, qui vont des réductions de subventions aux produits alimentaires aux privatisations ou aux licenciements, a entraîné un mécontentement social qui a rouvert la porte à M. Kaunda.

Quelle que soit l'orientation politique des régimes en Afrique australe, le test crucial se situera sur le terrain économique. L'avenir de la région risque bien de dépendre de la capacité à surmonter la grave crise de l'emploi qui affecte chacun de ses Etats. En Afrique du Sud et au Zimbabwe, les deux pays dont les économies sont les plus fortes et les plus industrialisées, le pourcentage estimé du chômage se situe entre 30 % et 50 %. Ailleurs, excepté le Botswana avec ses mines de diamant, le taux est bien plus fort et ne cesse de monter depuis deux décennies. L'industrialisation devait transformer le marché du travail, mais cet espoir s'est évanoui car le capital étranger craint de s'aventurer sur un marché africain réputé difficile, alors que ceux qui s'offrent en Europe de l'Est sont autrement attractifs. La déficience des infrastructures, la faiblesse des niveaux d'éducation et de revenu (100 dollars par personne et par an au Mozambique, par exemple) découragent les nouveaux investisseurs.

En outre, l'intensité en capital de chaque emploi a augmenté, atteignant pour un poste industriel de niveau moyen 40 000 dollars l'unité, si bien que l'industrie embauche de moins en moins (15). Les possibilités offertes en Afrique du Sud aux travailleurs migrants ne cessent de se réduire, tandis que le nouveau régime y affronte une crise du chômage plus grave que jamais. Pour le Mozambique, cela signifie le retour de 50 000 hommes travaillant dans les mines sud-africaines, qu'il faudra réinsérer tout comme les 100 000 soldats démobilisés et les 15 000 personnes rapatriées récemment d'Allemagne de l'Est.

L'Afrique du Sud, bien sûr, domine économiquement la région, avec un produit intérieur brut trois fois supérieur à celui cumulé des dix membres de la Communauté pour le développement de l'Afrique australe (SADC), et un revenu par tête de 2 000 dollars. Cependant, les inégalités y sont parmi les plus fortes au monde et, à défaut de politique de redistribution de la part du gouvernement, il subsistera, là aussi, un risque de mécontentement social qui pourrait bien dominer la vie politique de l'après-Mandela.

Le président sud-africain lui-même y a fait discrètement allusion, lorsqu'il a recommandé au congrès annuel de la centrale syndicale COSATU, l'an dernier, de rester "vigilant": "Combien de fois un mouvement ouvrier qui avait soutenu un mouvement de libération ne s'est-il pas retrouvé lui-même trahi le jour de la libération? Il y en a eu beaucoup d'exemples sur le continent africain. Si l'ANC ne vous donne pas ce qu'elle vous doit, faites-lui ce que vous avez fait au régime d'apartheid (16)." La classe ouvrière sud-africaine est organisée, certes, et c'est bien tout ce qui subsiste du passé radical dans la région: mais son pouvoir réel de faire pression sur l'ANC reste à démontrer...

Notes:
(1) The Guardian, 6 août 1994.
(2) Victoria Brittain, "L'Angola au bord de la guerre", le Monde diplomatique, décembre 1992.
(3) The Guardian, 24 octobre 1994.
(4) Cf. The Weekly Mail, 7 octobre 1994. A cette date, un chargement de bateau faisait encore l'objet d'une investigation.
(5) The Financial Times, 27 juillet 1994.
(6) Rwekaza Mukandala et Haroub Othman (sous la direction de), Liberalisation and Politics - The 1990 Election in Tanzania, université de Dar-Es-Salam, 1994.
(7) Op. cit.
(8) Cf. FRELIMO - Documentos historicos, Maputo, 1983.
(9) Ian Smith était premier ministre de la Rhodésie, avant qu'elle accède à l'indépendance sous le nom de Zimbabwe.
(10) Cf. Noticias, Maputo, 28 juillet 1994.
(11) The Guardian, 24 octobre 1994.
(12) Cf. Africa Confidential, 4 novembre 1994.
(13) Cf. Victoria Brittain, "Impossible réconciliation en Angola et au Mozambique", le Monde diplomatique, février 1994.
(14) Reuter, 30 octobre 1994.
(15) Cf. Colin Stoneman, Southern Africa Report, Toronto, juillet 1994.
(16) Cité par John Saul, dans Southern Africa Report, Toronto, juillet 1994.
 

Deux décennies de combats, 1995

Fin du XVe siècle : Début de la présence portugaise en Angola.

1961 : Déclenchement de la lutte armée contre le colonialisme portugais.

1974 : "Révolution des oeillets" à Lisbonne. Le Portugal renonce à son empire colonial.

1975 : L'accord signé entre les trois mouvements de libération que sont le Front national de libération de l'Angola (FLNA) et l'Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola (Unita), soutenus par l'Afrique du Sud et les États-Unis, et le Mouvement populaire pour la libération de l'Angola (MPLA), aidé par l'URSS, n'a pas de suite. Début de la guerre civile.

Automne 1975 : L'Afrique du Sud envahit le sud de l'Angola pour soutenir l'offensive de l'Unita contre le MPLA, lui-même appuyé par un corps expéditionnaire cubain. Le 11 novembre, le MPLA proclame, à Luanda, l'indépendance de l'Angola.

Juillet 1985 : Le congrès américain abroge l'amendement Clark, qui interdisait, depuis 1976, toute aide militaire à l'Unita.

22 décembre 1988 : L'Angola et Cuba signent un accord à New York qui prévoir un retrait échelonné et complet des troupes cubaines.

31 mai 1991 : M. Jonas Savimbi (Unita) et le président angolais Jose Eduardo Dos Santos signent à Lisbonne un accord de paix qui met fin à la guerre civile et prévoit la tenue d'élections libres en septembre 1992. Les Nations unies envoient des observateurs.

29-30 septembre 1992 : Élections législatives et présidentielles. Victoire du MPLA contestée par M. Savimbi qui relance la guerre civile.

15 septembre 1993 : La résolution 864 du Conseil de sécurité de l'ONU condamne l'Unita, qu'elle rend responsable de la reprise des combats.

20 novembre 1994 : Signature à Lusaka d'un nouvel accord de paix entre le gouvernement angolais et l'Unita.
 

Les défis de l'après-guerre en Angola, Octobre 1995

BRITTAIN VICTORIA

A peine sorti d'un nouvel épisode d'une des plus longues et féroces guerres du continent, l'Angola, nation brisée, semble hésiter au seuil d'une impossible reconstruction. Plusieurs générations de cadres manquent à l'appel et le conflit a fait disparaître toute morale sociale. Quant à l'Unita, qui a perdu les élections de 1992, elle n'a pas renoncé à une stratégie de harcèlement qui aggrave le délitement du pays.

Une crise sociale sans précédent, une direction politique en désarroi, un État proche de la faillite: l'Angola est au bord de la catastrophe. En 1992, un dirigeant de l'Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola (Unita) annonçait que son mouvement était capable de transformer le pays en une autre Somalie s'il ne remportait pas les élections; personne n'imaginait à l'époque que cette prédiction se réaliserait. Même le Tchad il y a dix ans ou l'Ouganda d'Idi Amin Dada n'ont pas sombré dans tels abîmes.

L'héritage de sous-développement laissé par le Portugal, la plus arriérée des puissances colonialistes européennes, et par vingt ans de guerre depuis l'indépendance en 1975 ont décimé deux générations, épuisées par un combat qui fut longtemps alimenté de l'extérieur. Au nom de la lutte contre le communisme, les États-Unis et l'Afrique du Sud ont armé et entraîné l'Unita de M. Jonas Savimbi (1).

Les interventions financées par la CIA pour éviter l'arrivée du Mouvement populaire pour la libération de l'Angola (MPLA) en 1975 et, surtout, les multiples invasions de l'Afrique du Sud dans les années 70 et 80 ont pris fin. Mais l'opération engagée par les Nations unies depuis trois ans pour trouver une solution politique s'est caractérisée par une incroyable myopie. En mai 1991, les accords de Bicesse entre l'Unita et le MPLA mettaient fin à la guerre et prévoyaient des élections présidentielle et législatives. Celles-ci se sont tenues en septembre 1992 et ont vu la victoire du MPLA sur l'Unita, mais cette dernière a refusé de s'incliner et a relancé la guerre sur une grande échelle (2).

Malgré cette forfaiture, l'ONU et les puissances occidentales ont tout fait pour aboutir à un nouveau compromis. Après avoir survécu à une profonde crise interne durant ces quatre dernières années, l'Unita continue de contrôler 40 % du territoire du pays. La signature de l'accord de Lusaka entre le gouvernement et l'Unita, en novembre 1994, le fragile cessez-le-feu et l'offre faite à M. Savimbi d'occuper la vice-présidence de la République ont été l'aboutissement de cette stratégie d'apaisement.

Près d'un an plus tard, pourtant, cette politique apparaît comme un échec qui a accru l'instabilité. Les éléments-clés de l'accord - renvoi des mercenaires (du Zaïre et de l'Afrique du Sud), libération des prisonniers, cantonnement des troupes de l'Unita en vue de leur désarmement, leur démobilisation ou leur intégration à l'armée - n'ont pas véritablement débuté, selon le général Joao de Matos, le chef d'état-major de l'armée angolaise: "Le cessez-le-feu est fragile, et bien que les principaux combats aient cessé, les violations sont multiples, et le désengagement des troupes qui avait commencé l'an dernier est stoppé." Les représentants des organisations non gouvernementales signalent de nombreuses escarmouches liées notamment à la distribution de la nourriture ou au contrôle de points stratégiques.

Selon le général de Matos, l'Unita reçoit encore une aide importante à travers le Zaïre, une assertion confirmée par les officiels des Nations unies qui travaillent dans les provinces du Nord. Cette guerre d'usure menace d'asphyxier le gouvernement, poursuit le général: "Pourquoi l'Unita empêche-t-elle la libre circulation des gens? La population ne peut continuer à vivre comme cela. Elle comprenait les contraintes en temps de guerre, mais maintenant elle voudrait cultiver, faire du commerce..."

Ces vues contredisent l'optimisme de M. Boutros Boutros-Ghali, le secrétaire général des Nations unies, et de son envoyé spécial en Angola, M. Alioune Blondin Beye. "Nous ne pouvons continuer à prétendre que tout va bien, insiste le général. A 20 kilomètres de Luanda, demandez aux gens s'ils connaissent la paix. Ils ne voient que les morts et les mines." Pourtant, la direction politique du pays reste muette face à cette situation. Les dirigeants du MPLA mesurent-ils le caractère dramatique de la situation, alors qu'ils ne quittent Luanda que pour se rendre à l'étranger?

Irruption du capitalisme sauvage

POUR la majorité des citadins, la préoccupation dominante est de survivre et de se nourrir. La reprise des combats après l'échec des élections de 1992 a porté un coup fatal au commerce et à l'agriculture, affaibli encore la base industrielle et déversé sur les routes des centaines de milliers de nouveaux réfugiés. Les grèves touchent presque tous les secteurs de l'économie, y compris l'enseignement et la santé dans certaines provinces. De nombreux fonctionnaires n'ont pas été payés depuis des mois et les salaires sont mangés par les fortes dévaluations. Un professeur d'université, par exemple, gagne 25 dollars par mois, un fonctionnaire, 3 dollars, une infirmière, 1 dollar.

Les intellectuels désertent le secteur public pour se faire embaucher dans les organisations internationales, où le paiement s'effectue en dollars et où ils peuvent gagner jusqu'à cent fois plus. L'Université travaille au ralenti, des facultés sont fermées, d'autres ne fonctionnent qu'à temps partiel. Le pays a perdu une génération d'intellectuels et est incapable de former la prochaine génération.

L'histoire de Chianga, l'institut de recherche agricole, internationalement renommé, qui se trouve dans les faubourgs de Huambo, illustre cette déchéance. La ville fut conquise par l'Unita en 1993, après un siège de cinquante-cinq jours, et M. Jonas Savimbi vécut sur ce campus jusqu'à novembre 1994. Déjà ravagé, le centre fut ensuite pillé par les troupes gouvernementales lors de la reconquête, puis par la population, qui cherchait désespérément des moyens de survivre et qui vola les revêtements de bois des murs, le mercure des thermomètres et le mobilier. Des livres précieux furent mis en vente sur le marché et ne durent d'être récupérés qu'à la visite d'une scientifique de passage.

La guerre, la libéralisation de l'économie imposée par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, et l'incompétence des dirigeants, ont contribué à l'instauration d'un capitalisme sauvage. Dans la province de Lunda Nord, à la frontière du Zaïre, règne une situation d'anarchie, alors que les diamants sont extraits en quantité industrielle par des intérêts français, britanniques et sud-africains protégés par une alliance entre l'Unita et des soldats - en rupture de ban? - de l'armée gouvernementale. A Luanda, la corruption de la classe politique et d'anciens officiers est ostentatoire.

"Toute la population essaie de s'adapter à une économie nouvelle et déformée, sans mécanismes de contrôle. Utiliser de l'influence pour devenir riche est devenu la règle des affaires. Dans l'armée, les officiers peuvent faire des affaires dans la mesure où elles sont légales, mais je ne peux accepter qu'ils volent les richesses de l'État", prévient le général de Matos.

De nouveaux restaurants, des embouteillages de voitures neuves et une fièvre de construction forment un terrible contraste avec les enfants des rues, les mutilés dans leurs vieux uniformes militaires et des mendiants presque nus aux plaies ouvertes. La publicité à la radio et à la télévision offre à la nouvelle bourgeoisie un moyen d'évasion en vantant les cuisines dernier cri ou les voyages en Afrique du Sud. Les crimes se multiplient, et la police, rongée par la corruption, est impuissante.

Luanda compte un demi-million de réfugiés qui vivent dans la misère. Même si le cessez-le-feu se consolidait et que la paix commençait à prendre corps, ils ne retourneraient pas dans leurs foyers: ayant manqué déjà deux récoltes, ces paysans se sont transformés en urbains. D'ailleurs, dans les campagnes, le système de santé s'est effondré, et la tuberculose, la malaria et la maladie du sommeil se répandent partout. Pourtant, de nombreux médecins travaillent dans les services des Nations unies comme téléphonistes, conducteurs ou interprètes. Vingt ans d'efforts pour la construction d'une entité nationale sont ainsi mis à bas. La crise des cadres et la disparition de toute morale sociale sont les deux principaux maux de l'Angola.

Le quasi-effondrement du MPLA en tant que parti depuis les élections de 1992 a laissé le pays sans structure politique pour affronter ces défis. Le gouvernement au niveau national et régional, à quelques exceptions près, s'est plongé dans les affaires, et toutes les pétitions contre la corruption et le gaspillage sont restées lettres mortes. Le pays s'habitue à vivre dans le cynisme et les incertitudes.

Seul le haut commandement de l'armée échappe à cette déliquescence et cherche à briser l'impasse dans les négociations avec l'Unita. La commission conjointe chargée de mettre en oeuvre le protocole de Lusaka est composée de représentants du gouvernement, de l'Unita, des Nations unies, des États-Unis, du Portugal et de la Russie. Le général de Matos a pris l'initiative, en juillet dernier, de proposer aux chefs militaires de l'Unita, en passant par dessus la tête des politiciens et des Nations unies, un plan détaillé qui garantit un avenir pour chacun de leurs hommes dans le cadre d'une démobilisation conjointe après la constitution d'une quatrième branche de l'armée, un corps affecté à la reconstruction des infrastructures rurales. Ce corps comptera 50 000 membres des forces armées angolaises et 20 000 à 30 000 de l'Unita, chacun d'entre eux recevant une formation, un salaire et la possibilité de construire une maison pour sa famille avant d'être démobilisé dans un délai de deux ans.

Ce plan représente une proposition concrète pour assurer le maintien de la paix et faire de l'armée un facteur de stabilité et non de désordre - comme cela avait été le cas en Angola en 1992 ou au Mozambique avant les élections d'octobre 1994. Après l'avoir rejeté, l'Unita l'a finalement accepté et il pourrait se révéler très positif si M. Savimbi y souscrit réellement et si l'on trouve les financements nécessaires, ce qui paraît moins que certain, tant les bailleurs de fonds étrangers sont sceptiques sur les chances de paix et les capacités du gouvernement de Luanda.

Les Forces armées angolaises (FAA), désormais professionnelles et moins politisées, deviennent un facteur nouveau de l'équation politique. Les vieilles Forces armées populaires de libération de l'Angola (Fapla), qui s'étaient affirmées dans la lutte contre le colonialisme portugais, avaient été démantelées à la suite des accords de Bicesse de 1991. Cette liquidation fut mal perçue par les militaires et se révéla catastrophique quand, en 1993, sous les coups de l'offensive de l'Unita, le gouvernement du MPLA faillit perdre le pouvoir.

Parmi les 100 000 soldats des FAA, on compte 3 000 anciens membres de l'Unita et environ un tiers des généraux issus de cette organisation. Le reste des officiers sont des professionnels, pour la plupart compétents et confiants dans leurs capacités depuis qu'ils ont réussi à créer une armée en un temps record et à repousser les offensives de l'Unita. Signe des évolutions régionales, ils ont bénéficié de l'aide d'instructeurs sud-africains: l'armée avait essayé en effet de récupérer des Angolais qui s'étaient battus pour l'Afrique du Sud; elle fut alors contactée par la firme Executive Outcomes, qui fournissait des hommes à l'Unita; avec pragmatisme et à un prix très élevé, les FAA ont donc recruté trois cents Sud-Africains, dont environ la moitié continuent encore leur travail.

Les offensives victorieuses de l'an dernier ont été le premier signe d'un changement des rapports entre l'armée et le MPLA, qui, bien que travaillant désormais dans un système pluripartite, reste la force dominante dans le pays. Malgré la pression des États-Unis pour que les FAA arrêtent leurs attaques et ne prennent pas Huambo, quartier général de M. Savimbi, le comité central du MPLA s'est plié aux avis de l'armée et lui a laissé quartier libre. Mais Washington a tout de même obtenu du pouvoir politique que les FAA n'aillent pas au-delà.

Le poids des FAA s'accroît au moment même où les acteurs traditionnels - l'Unita, le MPLA et les Nations unies - paraissent à bout de souffle et d'idées. L'Unita a été traumatisée par la chute de Huambo; l'installation de son quartier général dans la ville de Bailundo, à 60 kilomètres au nord, est une sérieuse défaite. Pourtant, en juillet, après que M. Savimbi eut refusé de se rendre à Luanda pour des raisons de sécurité, M. Boutros Boutros-Ghali faisait escale à Bailundo, redonnant du prestige à M. Savimbi et infligeant un camouflet au président José Eduardo Dos Santos. Cette visite symbolise le dangereux changement d'attitude de la communauté internationale depuis que le MPLA a gagné les élections de 1992.

A la fin de 1992, une délégation de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), conduite par le président du Zimbabwe, M. Robert Mugabe, refusa de rencontrer M. Jonas Savimbi en dehors de Luanda. L'Unita était alors tenue pour responsable de la reprise des combats. Désormais, presque toutes les agences internationales collaborent avec l'Unita et acceptent ses conditions. Sur les 40 % de territoires qu'elle contrôle, règne pourtant la même paranoïa que celle qui dominait à Jamba, le quartier général de l'organisation avant 1992. De nombreux témoignages de membres des organisations non gouvernementales et de survivants des camps de travail confirment l'ampleur de la répression menée par un mouvement qui se désintéresse du sort de la population civile et du développement des infrastructures.

Fractures au sein de l'Unita

LE facteur ethnique prend une nouvelle dimension, et, désormais, les plus importants chefs de l'Unita sont apparentés à M. Savimbi ou appartiennent à son clan. Les autres dirigeants, comme MM. Nzau Puna et Tony da Costa Fernandes de Cabinda, ont été exclus ou ont fait défection. Les 35 % de suffrages obtenus par l'Unita aux élections correspondent, grosso modo, à la proportion d'Ovimbundus dans la population. Le sentiment d'exclusion de cette ethnie remonte avant l'indépendance, quand ils furent massivement déportés vers les plantations de café du nord du pays. Leur opposition au pouvoir central a été en partie capitalisée depuis de longues années par l'Unita.

Il est difficile de prévoir l'avenir du pays, tant la stratégie de l'Unita est floue. M. Jonas Savimbi n'a toujours pas répondu clairement à l'offre de devenir vice-président et, même si l'on arrivait à un plus grand partage du pouvoir, les tactiques récentes de l'Unita ne laissent pas présager un retour rapide à la paix.

Quant à la politique des Nations unies, au-delà des déclarations de principe sur la paix et la réconciliation, elle semble également confuse. L'organisation internationale joue le rôle déterminant depuis les élections; elle a imposé une commission conjointe entre l'Unita et le gouvernement, et, sous la pression américaine, elle a contraint le gouvernement de Luanda à tenir la bride à sa propre armée. Mais, surtout, en acceptant que l'Unita ne se plie pas aux résultats de la consultation de 1992, les Nations unies ont endossé une lourde responsabilité. Elles ont ainsi contribué à la tragédie que vit l'Angola depuis son accession à l'indépendance et depuis que les forces conjointes de l'Afrique du Sud et des États-Unis tentèrent d'empêcher que ce pays ne devienne un exemple dans l'Afrique postcoloniale.

Notes:
(1) Lire Victoria Brittain, "L'amnésie pour prix de la paix en Afrique australe", Le Monde diplomatique, décembre 1994.
(2) Lire Victoria Brittain et Kevin Watkins, "Impossible réconciliation en Angola et au Mozambique", Manière de voir, no 21, février 1994, trimestriel édité par Le Monde diplomatique.
 

Mensonges et diamants en Angola, Aveil 1997

CONCHIGLIA AUGUSTA

L'ANGOLA n'est plus en guerre mais est loin d'être en paix. La "réconciliation nationale" et la mise en oeuvre des accords signés à Lusaka en novembre 1994 butent sur la question de l'avenir de M. Jonas Savimbi, dirigeant de l'Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola (Unita), mouvement d'opposition armée, qui mène depuis plus de trente ans une lutte acharnée et sans scrupules pour la conquête du pouvoir (1). Conseillé par les Américains, le gouvernement de Luanda avait proposé que M. Savimbi occupe l'un des deux postes de vice-président, selon une formule s'inspirant du modèle sud-africain de transition (2). Après une année de flottement, en août 1996, M. Jonas Savimbi a rejeté "catégoriquement" cette proposition.

Irrité par cette volte-face, le gouvernement a décidé de ne plus lui accorder que de simples privilèges "protocolaires", assortis de garanties pour sa sécurité et son immunité, refusant de lui attribuer le rôle de "dirigeant de l'opposition", avec attributions constitutionnelles, auquel il aspire désormais. La formation du gouvernement d'unité et de réconciliation nationales (GURN), auquel devraient participer quatre ministres et sept vice-ministres de l'Unita, a ainsi été reportée à deux reprises depuis décembre 1996, et une nouvelle tentative semblait compromise en mars dernier, en dépit de nouvelles menaces de sanctions brandies par le Conseil de sécurité de l'ONU.

Il est certes ardu de satisfaire les ambitions de M. Jonas Savimbi; mais l'absence d'une entente sur le "statut spécial" réservé au président de l'Unita n'explique pas, à elle seule, les réticences de l'ancien mouvement rebelle à accomplir les obligations découlant des accords de paix, et l'énergie déployée pour multiplier les obstacles à leur mise en oeuvre, voire pour en modifier les termes.

En mai 1991, on put croire que les accords de Bicesse - parrainés par les Etats-Unis, le Portugal et la Russie - allaient mettre un terme à la guerre civile qui ravageait le pays depuis l'indépendance (1975). Les élections présidentielle et législatives prévues au terme de ces accords eurent lieu les 29 et 30 septembre 1992. Elles consacrèrent la victoire du Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA) au pouvoir (53,7 % des voix) sur l'Unita (34,1 %). A l'élection présidentielle, M. Eduardo Dos Santos obtint 49,5 % des voix au premier tour contre 40 % à M. Jonas Savimbi. Le second tour fut annulé pour cause... de guerre. Manifestant le parfait dédain dans lequel elle tenait l'expression démocratique, et prétendant obtenir, au sein d'un "gouvernement de transition", la parité avec son vainqueur politique, l'Unita refusa en effet de s'incliner et relança les combats. La résolution 864 du Conseil de sécurité de l'ONU la condamna pour cette reprise du conflit, mais il fallut attendre le 20 novembre 1994 pour qu'un nouvel accord de paix soit signé, à Lusaka (3).

Depuis, si M. Jonas Savimbi a pu revenir sur nombre d'arrangements passés après Lusaka, notamment sur les questions militaires, il n'a cependant pas obtenu gain de cause sur l'essentiel: l'abandon du cadre institutionnel sur lequel reposent ces accords.

Derrière une apparence conciliante, le médiateur de l'ONU, le Malien Alioune Blondin Beye, a maintenu le cap et rendu vaine toute velléité de renégocier les questions de fond. L'ONU s'est en revanche montrée impuissante à obtenir le respect des échéances (selon le calendrier originel, le GURN devait être inauguré en mai 1995). Les Etats-Unis se sont également tenus du côté de la "légalité" qu'incarne le protocole de Lusaka, en dépit d'un manque évident de volonté d'exercer des pressions plus musclées sur leur allié et protégé du temps de la guerre froide.

Le chef de l'Unita s'est insurgé à plusieurs reprises contre le fait que, dans le cadre de ces accords, seul son mouvement a été contraint à cantonner et désarmer ses troupes, contrairement à ce qui s'était passé après Bicesse, lorsque les deux armées étaient placées sur le même plan et avaient des obligations identiques. Il a également tenté d'imposer l'idée selon laquelle, depuis l'expiration du mandat légal du Parlement, le 20 novembre 1996, le MPLA se trouve dépourvu de la légitimité conférée par le vote. Dans ces conditions, estime M. Jonas Savimbi, seul un gouvernement où le MPLA et l'Unita se partageraient le pouvoir, avec la participation éventuelle d'autres formations politiques, serait en mesure de conduire le pays jusqu'à de nouvelles élections. Cette interprétation n'est pas celle de l'ONU, qui considère que les quatre dernières années ont été une période d'exception, et que le Parlement n'exercera pleinement son rôle que lorsque les 70 députés de l'Unita l'auront rejoint.

Tirant la leçon des événements de 1992, les Nations unies comptent, avant de donner le feu vert à la tenue de nouvelles élections, s'assurer d'abord de la réinstallation effective de l'administration de l'Etat dans toutes les régions occupées par l'Unita - près de 40 % du territoire -; de la totale liberté de circulation pour les personnes et les biens; et surtout de l'achèvement de la formation de l'armée nationale (les forces armées angolaises - FAA - compteront 90 000 hommes, dont 26 300 provenant de l'Unita) et de la démobilisation des 100 000 combattants en surnombre, dont près de 40 000 provenant de l'Unita.

Où sont les anciens combattants

DANS l'immédiat, les tergiversations de M. Jonas Savimbi ont eu un effet démobilisateur auprès des bailleurs de fonds des accords de paix, qui prévoient la réinstallation de deux millions de personnes déplacées, le retour de 200 000 réfugiés et la mise en chantier des projets destinés à la réinsertion des soldats démobilisés. L'ambitieux programme de "réhabilitation communautaire", présenté à Bruxelles en septembre 1995, en présence du président Dos Santos et de M. Jonas Savimbi, qui avait obtenu des promesses de près d'un milliard de dollars, est actuellement paralysé par manque de financement (4).

"Lorsque les barrages sur les routes seront levés et que la liberté de circulation et la sécurité des personnes seront garanties, nous sommes sûrs que les donateurs tiendront leurs promesses", estime M. Balima, vice-représentant du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) à Luanda. Selon le rapport du secrétaire général de l'ONU du 7 février 1997, l'Unita maintient 75 postes de contrôle en divers points du pays et les FAA, 50. Tous auraient dû être démantelés. La libre circulation est également contrariée par la recrudescence du banditisme et par les millions de mines antipersonnel encore enfouies dans le sol angolais, le plus miné du monde après celui du Cambodge, d'après la Croix-Rouge internationale.

En décembre dernier, l'ONU - dont la mission en Angola, l'Unavem III, compte un effectif record de 6 500 agents, qui doivent se retirer d'ici à septembre prochain - a déclaré officiellement terminés le casernement et le désarmement des forces de l'Unita, ce qui ouvrait la voie au volet politique des accords de paix, mais elle a émis de sérieuses "réserves" concernant la faible quantité d'armement livré (5) et le "grand nombre de déserteurs": 18 605 sur un total de 70 336 soldats et éléments de la police de l'Unita.

Ce phénomène, jugé "inquiétant" par le Conseil de sécurité, n'a fait que s'accentuer au cours de ces dernières semaines: les anciens combattants de l'Unita ayant abandonné les camps étaient, au 18 février 1997, près de 32 000. Si l'on y ajoute les 7 342 mineurs recensés par l'Unavem III - et déjà en partie démobilisés -, on peut se demander si les unités spéciales de l'Unita ayant suivi des entraînements successifs dans les camps de l'armée sud-africaine en Namibie et au Zaïre se trouvent bien dans les camps de l'ONU.

Fait troublant: l'Unita ajouta à la dernière minute à la liste du personnel devant intégrer les Forces armées angolaises - des 18 000 soldats et officiers de l'Unita sélectionnés jusqu'ici, seulement 6 000 ont, à ce jour, effectivement intégré l'armée nationale - trois cents officiers qui n'avaient jamais transité par les camps de l'ONU. D'où venaient-ils? Ces faits contribuent à accréditer la thèse de l'existence d'une armée secrète de l'Unita, dont une partie se trouverait actuellement aux côtés de forces du maréchal Mobutu, dans l'est du Zaïre. Dans le même temps, le gouvernement de Luanda, depuis toujours en délicatesse avec le maréchal, apporte discrètement son soutien à l'Alliance démocratique, le mouvement rebelle zaïrois.

Inquiétante montée du racisme

LES opérations de réinstallation de l'Etat dans les régions sous le contrôle de l'Unita, dont le coût est évalué à 54 millions de dollars, seront à coup sûr un test de la solidité des accords de paix, notamment dans les régions où ce mouvement dispose de ses plus forts soutiens ethniques: les hauts plateaux du Centre et les zones d'Uige et de Lunda-Norte, proches de la frontière zaïroise, où l'Unavem n'a jamais pu se rendre.

Dans la zone de Lunda-Norte, l'Unita exploite, à Luzamba et à Kuango, des mines de diamant qu'elle a occupées militairement alors que des opérateurs privés venaient de s'y installer. M. Jonas Savimbi ne cache pas son intention de poursuivre, au-delà de l'installation du GURN, l'exploitation de ces mines, dont le revenu est pour l'Unita "une question de survie (6)". Selon des sources britanniques, l'extraction de ces pierres précieuses a rapporté à l'Unita, depuis 1993, un total de 2,1 milliards de dollars (7); grâce à ces revenus, l'organisation de M. Savimbi a pu surmonter un isolement politique et diplomatique croissant, et faire face aux sanctions reconduites par le Conseil de sécurité de l'ONU, en septembre dernier.

Le rétablissement de l'autorité de l'Etat dans ces régions sera long et complexe, d'autant que certains lobbies installés à Luanda pourraient avoir intérêt à ce qu'une partie de la région diamantifère conserve son statut actuel de no man's land. De nombreuses villes de l'intérieur sont partiellement ou totalement détruites. Deux ans après la fin des confrontations, Huambo, qui fut le deuxième pôle industriel du pays, n'est ravitaillé en électricité que quelques heures par jour. La situation s'est tellement dégradée depuis 1992 que pour un grand nombre d'Angolais, notait le secrétaire général du MPLA, M. Lopo do Nascimento, "la démocratie est tenue pour responsable de l'aggravation des conditions de vie de la majorité de la population (8)". En 1993, d'après un rapport de la Banque mondiale, le revenu par tête d'habitant était passé à 410 dollars (contre 970 en 1990): le deuxième pays producteur de pétrole de l'Afrique subsaharienne rejoignait ainsi le groupe des pays les plus pauvres du continent...

Rares sont ceux qui croient que la formation du GURN changera l'ordinaire des Angolais, mais beaucoup considèrent néanmoins qu'il représentera un pas vers la consolidation de la paix, et conditionnera en grande partie la capacité d'organisation et d'expression des forces démocratiques, actuellement dispersées et affaiblies, impuissantes par exemple à endiguer la montée du racisme (9).

Cette dérive touche également le parti au pouvoir, autrefois porteur d'un message universaliste: une majorité de députés du MPLA a ainsi voté, en mai 1996, un amendement à la loi sur la nouvelle carte d'identité nationale afin d'y ajouter la mention de race! Dans un pays culturellement et ethniquement très métissé, cela peut être lourd de conséquences. L'Unita, qui aime à déguiser sa lutte pour le pouvoir en une révolte des "autochtones" contre les oppresseurs métis ou les "noirs assimilés", selon la formule coloniale (10), ne peut qu'applaudir une telle décision. Et, le moment venu, contribuer à la rendre opérationnelle...

Notes:
(1) L'alliance de M. Savimbi avec le régime colonial portugais et avec les Sud-Africains de l'apartheid est décrite dans le supplément "Angola" du Monde diplomatique d'octobre 1986, et dans les livres de William Minter: Operation Timber Pages from the Savimbi Dossier (Trenton NJ: Africa World press, 1988) et Apartheid's Contra's, Witwatersrand University Press, Johannesburg, 1994.
(2) Une vice-présidence avait été confiée en 1994 à M. Frederik De Klerk, chef du principal parti de l'opposition, et l'autre à M. Thabo Mbeki, numéro deux de l'ANC.
(3) Lire Victoria Brittain et Kevin Watkins, "Impossible réconciliation en Angola et au Mozambique", Le Monde diplomatique, février 1994, et Victoria Brittain, "Les défis de l'après-guerre en Angola", Le Monde diplomatique, octobre 1995.
(4) En décembre dernier, le total des déboursements atteignait seulement 42,6 millions de dollars pour les projets de reconstruction, et 181 millions au titre de l'aide alimentaire.
(5) 37 375 armes individuelles et collectives ont été remises à l'Unavem III, dont 40 % hors d'usage.
(6) Entretien au Figaro, Paris, 15 avril 1996.
(7) Angola Peace Monitor, 16 décembre 1996.
(8) Entretien à Visao, 30 mai 1996. Sur la dégradation économique, lire Victoria Brittain, "Les défis de l'après-guerre en Angola", Le Monde diplomatique, octobre 1995.
(9) Dans Folha oito, une des publications indépendantes les plus prisées, la race des personnalités citées est systématiquement indiquée entre parenthèses.
(10) Thèse développée par Atsutsé Agbobli, "Des épines sur le chemin de Luanda", Africa International, Paris, février 1997.
 

Nouvelle puissance régionale, Novembre 1997
PHILIPPE LEYMARIE.

Paralysé depuis son accession à l'indépendance, en 1975, par l'intervention de l'Afrique du Sud et la lutte féroce que se sont livrés les principaux mouvements de libération - notamment le MPLA, dont se réclame l'actuel président Eduardo dos Santos, et l'UNITA, fondée par Jonas Savimbi -, l'Angola commence toutefois à émerger comme puissance régionale : l'armée gouvernementale, intervenue à Pointe-Noire et à Brazzaville début octobre, a permis à l'ex-président congolais Denis Sassou Nguesso, en guerre ouverte depuis juin dernier contre le président élu Pascal Lissouba, de triompher le 16 octobre 1997.
      Le régime de Luanda se trouve désormais en position d'exiger de son allié-obligé du Congo-Brazzaville qu'il interdise à la guérilla indépendantiste du Cabinda d'utiliser son pays comme base arrière. Cette enclave angolaise en territoire congolais assure 65 % de la production de pétrole de l'Angola (qui s'élève, au total à 700.000 barils/jour).
      L'isolement de l'UNITA est par ailleurs quasi-total : elle est privée de sa base arrière « historique » par la chute du maréchal Mobutu, en avril dernier ; elle ne peut plus espérer faire transiter armes et autres soutiens par le Congo-Brazzaville ; une partie de ses troupes sont en cours de cantonnement et de démobilisation sous contrôle international ; elle est privée également d'une partie des mines de diamant qui assuraient sa subsistance ; et elle est soumise par l'ONU depuis le 30 octobre à des sanctions pour non-respect des accords de paix signés à Lusaka en 1994.

      Tirant avantage de cette situation, le président dos Santos a pu convoquer à la fin octobre un sommet régional et faire adopter un accord de non-ingérence mutuelle entre pays voisins. Il se pose en interlocuteur légitime et incontournable de la communauté internationale, et des intérêts pétroliers (notamment américains et français).

Effacement des Etats de la mouvance politique « francophone »

      Le Gabon, servi jusque-là par sa relative opulence « d'émirat pétrolier » et l'entregent de son président, a échoué dans sa tentative de médiation au Congo-Brazzaville, tout comme le groupe des « dinosaures » francophones n'avait pas réussi à « sauver » le maréchal Mobutu.
      Au Cameroun, le chef de l'Etat, M. Paul Biya, qui vient d'être réélu en l'absence des principaux candidats de l'opposition, a été l'un des présidents de l'OUA les plus effacés de ces dernières années.
      Enfin, la diplomatie française, paralysée dans cette région depuis le génocide de 1994 au Rwanda, s'en est tenue à des positions minimalistes pour sauver l'essentiel : les intérêts de la compagnie Elf.

Glissement des axes géopolitiques vers l'Est et le Sud

      Ce basculement d'influence, sensible depuis plusieurs années, s'effectue au profit des Etats « miniers »  (Afrique du Sud, Congo-Zaïre, Namibie, Angola, Zambie), et en direction du monde culturel swahili, vers l'océan Indien, au détriment des « pétroliers » (Gabon, Congo-Brazzaville, Cameroun, Nigeria) et de l'Afrique de l'Ouest en général.
      Cette  « autre Afrique » est incarnée par une nouvelle génération de dirigeants - éthiopien, érythréen, ougandais, angolais, rwandais, congolais, sud-africain - souvent légitimés par la lutte armée de libération contre une occupation étrangère ou contre des régimes honnis. Pragmatiques, plus managers que prophètes, ils combinent souvent économie libérale et parti unique, et multiplient les déclarations de défiance à l'égard des modèles étrangers, des conditionnalités, des ingérences, et tiennent tête - comme le président Kabila dans la nouvelle République démocratique du Congo - à l'ONU.
 

Source :
Le Monde Diplomatique, 1987-1997


25 ans de violence en Angola, Le Monde Décembre 2000

LA violence est à ce point tout dans l’histoire de l’Angola, avant et depuis l’indépendance en 1975, que le meilleur récit se passe de dates, de noms de lieux, de sigles de mouvements de libération qui, les colons portugais chassés du pays, se sont figés en appareils politico-militaires, parti-Etat ou parti-rébellion. Cette histoire-là, la vraie, a été rédigée dans un asile psychiatrique par l’écrivain Antonio Lobo Antunes, d’une traite, sans répit, sans concessions (La splendeur du Portugal, Paris, Christian Bourgois Editeur, 1998). Elle décrit des filles «bidonvillaines», «le profil majestueux des cadavres», «un gamin qui boitait, s’amoncelant en plis successifs tel un pardessus qui rate le portemanteau». Elle parle de gens qui ont «des fils barbelés au lieu des nerfs», qui «examinent quelque chose faisant partie d’eux et ne leur appartenant pas», «une chose décrochée, peut-être le cœur, qui ballotte dans leur poitrine». Tout un peuple, terrorisé et affamé, a «l’estomac tantôt dans la bouche, tantôt dans les talons», mais s’acharne à «inventer un présent révolu depuis des années», pour ne pas se résigner à la damnation: «La mort est une tendance chez les Noirs comme les cheveux crépus et la pauvreté.»

Lorsque, le 11 novembre, l’Angola fête ses vingt-cinq ans d’indépendance, l’équation est simple: l’âge de sa souveraineté correspond à un quart de siècle de guerre civile. Le bilan est à l’avenant. Au moins un demi-million de civils ont été tués dans les combats, quelque 300000 autres blessés, dont 100000 mutilés par des mines anti-personnel. Sur 12 millions d’habitants, un tiers ont été chassés de leur foyer. A ces déplacés intérieurs s’ajoutent 350000 réfugiés à l’extérieur, à peu près à parts égales au Congo-Kinshasa et en Zambie. Selon un récent rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), la moitié des Angolais sont «pauvres», 10% «extrêmement pauvres». Deux millions et demi de nécessiteux n’ont pas accès à l’aide humanitaire.

Le soleil des indépendances n’est pas noir pour tout le monde. Les happy few de la «nomenklatura du pétrole» –les députés, ministres, généraux, chefs de la police, hauts magistrats, membres de l’entourage présidentiel et autres obligés du régime– reçoivent une «prime de Noël» d’au moins 25000 dollars dans un pays où le salaire minimum est fixé à l’équivalent de 4 dollars, soit le prix d’une grande boîte de lait en poudre. Christine Messiant, chercheuse au CNRS et meilleur expert de l’Angola en France, s’est livrée à un autre calcul: l’importation de voitures de luxe représente trois fois le montant de l’aide humanitaire, elle-même égale à l’importation de bière… A partir de là, nul besoin de s’interroger sur l’utilisation d’une rente pétrolière –de l’ordre de 2 à 3 milliards de dollars par an– qui ne fait le bonheur que des fondés de pouvoir et des marchands d’armes.

La guerre est le fil rouge de l’histoire angolaise. Colonie jusqu’en 1975, puis Etat indépendant, le pays n’a jamais vu éclore un espace politique autonome de la force armée, seule à décider de l’exercice du pouvoir. En 1956, des intellectuels proches du Parti communiste portugais, clandestin, fondent le Mouvement populaire de l’Angola (MPLA), que préside, à partir de 1962, Agostinho Neto, fils d’un pasteur méthodiste, médecin de formation et poète à ses heures perdues. Un an plus tard, dans l’exil au Congo belge, le Front national de libération de l’Angola (FNLA) est créé par Holden Roberto, autre protestant, Bakongo du nord de l’Angola. Le MPLA, en février 1961, le FNLA, en mars, déclenchent l’insurrection anti-coloniale.

Issu, en 1966, d’une scission du FNLA, l’Union pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita) de Jonas Savimbi, fils d’un chef de gare, Ovimbundu du plateau central, établit dans le sud-est de l’Angola son propre maquis, doté de faibles moyens. D’abord chacun pour soi face à la puissance coloniale, puis en rivalité entre eux à la veille et au lendemain de l’indépendance, les trois mouvements écrivent l’histoire de la patrie avec leurs faits d’armes.

Au début des années 70, ils parviennent à fixer en Angola 50000 soldats portugais. Mais ils ne sont jamais près de défaire l’armée coloniale dans la plus importante possession africaine de Lisbonne, grande comme la France et la péninsule Ibérique réunies. Plus d’un demi-million de Portugais s’y sont installés en raison de la douceur du climat, de fabuleuses richesses agricoles et minières: 200 000 tonnes de café par an, du sisal, du coton, du fer, du pétrole et des diamants… Très peu est fait pour les «indigènes». En1971, à peine 500 000 d’entre eux sont scolarisés dans le primaire, 50 000 dans le secondaire, seulement 2600 dans le supérieur.
Le 25 avril 1975, la «révolution des oeillets» au Portugal ouvre à l’Angola la voie de l’indépendance. Signés en 1975, les accords d’Alvor consignent les modalités d’une transition que s’engagent à mettre en œuvre le général Spinoza, à Lisbonne, et, à Luanda, «l’amiral rouge» Rosa Coutinho. Mais, faute de s’entendre au sein d’un gouvernement intérimaire, les trois mouvements de libération se combattent, le FNLA marchant sur Luanda, bastion du MPLA, pendant que l’Unita s’empare du chemin de fer de Benguela et du port de Lobito, avec l’aide de l’armée sud-africaine. L’enclave de Cabinda, très riche en pétrole, protectorat portugais depuis 1885 et seulement rattaché à l’Angola en 1950, est saisie d’une fièvre sécessionniste, entretenue par des pays voisins et, dans l’ombre, par la France.
Le 11 novembre 1975, le MPLA proclame l’indépendance mais ne peut défendre le régime qu’il met en place dans la capitale qu’avec l’aide de soldats cubains. Les «barbudos» de Fidel Castro arrivent, les colons portugais fuient en masse. Admise en novembre 1976 à l’ONU, la République populaire d’Angola nationalise à tour de bras, ouvre des «magasins du peuple», signe avec Moscou un traité d’amitié de vingt ans. En 1977, le MPLA devient «parti du travail». La même année, une tentative de coup d’Etat est très brutalement reprimée, des milliers de civils et militaires étant tués ou torturés en prison. En mars 1977, puis en mai 1978, le pays frôle la guerre avec le Zaïre voisin, après avoir permis le retour armé des anciens «gendarmes katangais» dans la province méridionale de l’ex-Congo belge. Les paras français et marocains sauvent le régime de Mobutu en sautant sur Kolwezi. Luanda se réconcilie d’abord avec le Portugal, puis avec le Zaïre et, enfin, avec la France.

C’est alors qu’en septembre 1979, à cinquante-sept ans, le «président-poète» Augustinho Neto meurt d’un cancer dans un hôpital de Moscou. Un ingénieur du pétrole formé en URSS, modeste fils d’une employée de maison et d’un maçon, lui succède: Eduardo dos Santos. Il n’a que trente-septans. L’influent idéologue du régime, Lucio Lara, l’a mis sur orbite, comme «solution d’attente». Elle est toujours en place, vingt-et-un ans plus tard… Pour commencer, Eduardo dos Santos s’avère un bon «camarade» pendant la Guerre froide. Jusqu’à 50 000 Cubains se battront sur le sol angolais contre «l’impérialisme américain et ses suppôts», tout en protégeant les compagnies pétrolières, pour la plupart américaines, qui extraient l’or noir autour de Soyo, dans le nord, et dans l’enclave de Cabinda.

Il est vrai que des barils de brut exportés dépend leur solde, versée directement au Leader Maximo à La Havane. Paralysés par le scandale du Watergate et la démission de Nixon, faibles pendant le bref règne intérimaire de Gerald Ford, les Etats-Unis n’avaient pas réagi au débarquement des Cubains. Puissance régionale, c’est l’Afrique du Sud qui s’engage aux côtés de l’UNITA, à partir de 1978, par des incursions militaires toujours plus profondes. Grâce à cette aide, l’Unita, retranchée à Jamba, «la fin des terres», dans l’extrême sud-est de l’Angola, survit mais se compromet avec le régime de l’apartheid. Jonas Savimbi, issu d’un collège de frères maristes et diplômé polyglotte de Sciences Po à Lausanne, n’en a cure. Maoïste formé à Pékin, il pratique la dialectique marxiste en parfait casuiste. Les longues années d’isolement à Jamba feront de cet homme brillant un despote de la brousse, impitoyable, cruel. A partir de 1985, l’Amérique de Ronald Reagan, puis de George Bush l’élévera à la dignité du «combattant de la liberté», décoré dans le bureau oval de la Maison blanche. En six ans, jusqu’en 1991, 250 millions de dollars de fonds secrets seront mis à la disposition de l’Unita par la CIA, qui «prête» également des missiles Stinger aux rebelles angolais, pour les protéger de l’aviation gouvernementale.

Cette guerre de substitution en Afrique australe prend cependant fin avant même que ne s’effondre le mur de Berlin. Les accords quadripartites, signés en décembre1988 au siège des Nations unies à New York, lient l’accession à l’indépendance de la Namibie, sous administration sud-africaine, au départ des 50000soldats cubains d’Angola. Par ce marché donnant-donnant s’achève la guerre froide aux avant-postes africains des deux blocs rivaux.

Affranchi de sa double tutelle géopolitique, soviétique et américaine, l’Angola se retrouve face à lui-même. Après deux années de tribulations militaires, qui tournent nettement à l’avantage de l’Unita, les deux factions armées paraphent, en mai 1991, unaccord de paix, qui prévoit la tenue d’élections sous le contrôle des Nations unies. L’Unita n’y perçoit qu’une formalité, un vote confirmatif de sa position de force sur le terrain.

Mal lui en prend. Le mouvement de Jonas Savimbi payera cher le tout-militaire, qu’il aura toujours préféré au combat politique. Il sera appréhendé comme «belliciste». D’autant plus que le MPLA, inspiré par une formule de Menes Abrantes, intellectuel et ghost writer du chef de l’Etat, fera habilement son autocritique: il demandera au peuple de choisir entre «ceux qui vous volent et ceux qui vous tuent»… Les élections législatives et présidentielles des 29 et 30 septembre 1992 se soldent par la victoire du MPLA (54%) sur l’Unita (34%), la fourchette étant plus resserrée entre les deux candidats à la magistrature suprême. Or, sans même attendre le second tour de la présidentielle, Jonas Savimbi quitte la capitale et se retranche dans son fief sur le haut plateau central. Aussitôt, les accrochages se multiplient un peu partout dans le pays. Le 1ernovembre, le gouvernement réagit en lâchant sa police anti-émeute sur les cadres de l’Unita, qui sont restés à Luanda.
La «Toussaint sanglante» décime l’état-major rebelle et tourne à la chasse à l’homme dont des milliers de partisans de l’Unita, réels ou supposés, sont les victimes.

Dès lors, c’est la guerre totale. Début janvier 1993, les hostilités reprennent sur tous les fronts, avec une violence inouïe, jamais égalée auparavant. Pendant les deux années qui séparent le refus du verdict des urnes par l’Unita de l’acception d’un nouvel accord de paix, le «protocole de Lusaka», en novembre 1994, il y aura plus de morts et de destructions qu’au cours des seize années précédentes. Face aux rebelles de Jonas Savimbi, qui n’ont jamais réellement ni dissous leurs unités ni remis leur armement lourd aux observateurs militaires de l’ONU, le régime de Luanda ne peut aligner que 20 000 soldats, le reliquat d’une armée de 300 000 conscrits, démobilisés dans les pires conditions. Les hommes du rang étaient partis avec un pactole leur permettant d’acheter vingt-cinq boîtes de sardines. Aussi, le régime, qui s’est également joué des observateurs de l’ONU, dépend-il pour sa survie de 40 000 policiers anti-émeute, des «ninjas» suréquipés en force paramilitaire.

Pour le gouvernement, qui a néanmoins déclenché une «offensive générale», le début de l’année est rude. A la mi-janvier, la base pétrolière à Soyo est, pour la première fois, investie par l’Unita, qui s’empare également des zones diamantifères du nord-est. Le 6 mars 1993, après cinquante-deux jours de siège, la seconde ville du pays et place forte du centre, Huambo, est conquise par les hommes de Jonas Savimbi. L’organisation américaine Human Rights Watch estime alors à 10 000 le nombre des civils tués, rien que dans cette bataille.

Certains jours, l'Unita aurait tiré un millier d'obus sur le centre-ville. De la garnison gouvernementale –13 000 soldats– seuls 800 restent au moment de la reddition. Luanda réagit à la défaite en rétablissant le service militaire obligatoire et en levant, souvent de façon coercitive, 100000recrues. En désaccord avec l’armée, à propos du financement de l’effort de guerre, le grand argentier du gouvernement, Salomao Xirimbimbi, est démis de ses fonctions. «L’armée frappe à la porte de tous les pays», confie à l’époque un attaché militaire occidental en poste à Luanda. «Elle demande des armes, des matériels, de la formation et même des uniformes.» C’est dans ce contexte qu’est conclu le premier contrat d’armement entre le gouvernement angolais et Pierre Falcone, PDG de la société Brenco International, qui s’est associé pour l’occasion à un homme d’affaires russe, Arkadi Gaydamak. Jean-Christophe Mitterrand aurait établi le contact avec le président Eduardo Dos Santos et joué un rôle dans le montage financier de l’opération. Qui n’est pas simple. Le pétrole angolais est, en effet, déjà gagé –hypothéqué avant même d’être extrait du sol– sur les trois années à venir. Par ailleurs, l’Angola doit à la Russie, héritière des créances de l’Union soviétique, 6milliards de dollars pour des livraisons d’armes antérieures. Nonobstant, un contrat portant sur 47 millions de dollars est signé et exécuté. Des gros-porteurs russes débarquent sur l’aéroport de Luanda du matériel de guerre en violation de l’embargo contenu dans l’accord de paix, qui, il est vrai, a volé en éclats.

Malgré tout, les Forces armées angolaises (FAA) ne parviennent pas à redresser la situation. Depuis avril 1993, l’Unita contrôle les trois quarts du pays. Seule une étroite bande côtière lui échappe, et des chefs-lieux de province, qu’elle assiège cependant. Kuito, la capitale de la province de Bié, au centre, devient le symbole d’une guerre à outrance. Pendant vingt et un mois, cette ville de 150 000 habitants restera encerclée, accessible seulement par les airs, en bravant la DCA de l’Unita. «Quand des groupes de 150personnes se décidaient à passer les lignes de combat pour chercher de quoi manger, la moitié seulement, souvent, revenaient vivants», témoigne Karl Maier, l’un des rares journalistes à s’être rendu sur place. «A Sarajevo, il n’y a pas de cessez-le-feu et, pourtant, l’aide humanitaire arrive», s’indigne le représentant spécial de l’ONU pour l’Angola, alors MeAlioune Blondin Beye. «Ce qui se passe ici est inacceptable.

Chaque jour, mille personnes meurent directement ou indirectement de la guerre, sans provoquer plus d’émotion que cela!». Kuito n’est pas Sarajevo. Un tiers de la population, 50 000 civils, y succombent sans troubler la conscience universelle. Le régime de Luanda se défend par tous les moyens, même les plus inattendus. En juillet 1993, il offre à tous les députés une Audi neuve, ce qui vaudra au Parlement le surnom d’«Auditorium»… Sur le plan militaire, le gouvernement multiplie les commandes d’armes.

En février 1994, un deuxième contrat est signé avec Pierre Falcone, pour la livraison de chasseurs Mig et d’hélicoptères de combat. Le volume de la vente: 463 millions de dollars. Fin juillet, début août, deux journaux portugais, Expresso et OPublico, rapportent que quatre navires affrétés par un «consortium franco-russe» ont été déchargés dans le port de Luanda, où des hélicoptères MI17, des chars et des pièces d’artillerie lourde s’alignent sur les quais. Le mouvement de Jonas Savimbi commence à battre en retraite sur tous les fronts. Mise en déroute, l’Unita sera obligée de négocier un accord de paix, qui équivaut à sa capitulation. En septembre, Kuito est délivré par l’armée gouvernementale. Le 2 novembre, les forces de Luanda entrent dans Huambo, abandonné par les rebelles. Dix-huit jours plus tard, le «protocole de Lusaka», est paraphé dans la capitale zambienne.

C’est, à nouveau, une paix en trompe-l’œil. Le gouvernement n’est pas prêt à partager le pouvoir, et quand bien même il le serait, l’Unita s’y refuserait, ne cherchant qu’à gagner du temps pour se rééquiper, en attendant le prochain round de l’interminable guerre civile. En1995, Jose Eduardo Dos Santos, qui passe ses étés sur la Côte d’Azur où il possède une résidence, vient en visite officielle en France. Lors d’un déjeuner au Quai d’Orsay, l’une de ses filles, qui vit et étudie à Londres, assiste à une querelle. A sa table, un impertinent demande aux diplomates français et angolais si, dans le cadre de la visite, il est question de ventes d’armes. «Non, je ne crois pas. Ce n’est pas d’actualité», se contente de répondre un membre de la délégation angolaise. «Vous n’y pensez pas! En Angola, on vient de faire la paix», s’offusque un diplomate français. Ses collègues abondent dans le même sens. Jusqu’à ce que la fille du président angolais lâche, d’un ton tranchant: «Mais, bien entendu, nous sommes venus chercher des armes.

Qui peut croire, sérieusement, que Savimbi abandonnera la partie à moins d’être totalement défait?» Dans le silence gêné qui s’ensuit, on n’entend plus que le cliquetis des couverts. En décembre 1998, le gouvernement angolais déclenche sa «der des ders». De provocation en obstruction, Jonas Savimbi a fermé la porte à toute autre solution. Une fois de plus, l’Unita remporte la première manche. Mais, à l’automne 1999, la fortune de la guerre change de camp. Même Andulo et Bailundo, les repaires historiques de la rébellion sur le haut plateau central, tombent. Savimbi semble perdu, mais se retire dans les profondeurs du territoire, relance la guerre de guérilla. Comme dans le passé, la population civile est prise en otage, des deux côtés. Dès le 27 janvier, en phase avec l’air du temps, le Parlement angolais a vilipendé Jonas Savimbi comme «criminel de guerre et terroriste international». Le 15mars, ce qui reste de la mission d’observation des Nations unies a été mis à la porte par le gouvernement. «L’ONU a fait ce qu’elle pouvait en Angola», déclare le dernier représentant spécial, Issa Diallo. «Nous n’abandonnons pas ce pays. Nous nous retirons seulement.»

Depuis, en Angola, c’est le huis clos. Pour se faire pardonner son échec, l’ONU ne cesse de renforcer les sanctions internationales contre l’Unita, diabolisée, disqualifiée comme interlocuteur. De leur côté, les puissances occidentales, Etats-Unis et Portugal en tête, courtisent une dictature pétrolière appelée à un brillant avenir. D’ici à 2008, eu égard aux récentes découvertes en eau profonde, l’Angola et sa faible population disposeront d’une rente pétrolière, qui sera supérieure à celle du Nigeria et de ses 110 millions d’habitants. Alors, pourquoi se fâcher avec le futur premier producteur de brut sur le continent? Et qu’importe que la guerre continue de faire rage dans l’hinterland? L’or noir coule off shore et, pour le reste, tant mieux pour les marchands d’armes.

Stephen Smith, édition du Monde Décembre 2000. Autres articles du Monde sur l'Angola : http://tout.lemonde.fr/

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