Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Interview Jonas Savimbi INTERVIEW DE JONAS SAVIMBI

A. K. AGBOBLI : Si vous deviez dresser un bilan des indépendances africaines, quel serait-il ?

J. M. SAVIMBI : Hélas ! Une Afrique réellement indépendante et maîtresse de son destin est encore du domaine du rêve. Les indépendances ont été octroyées par les colonisateurs à leurs amis politiques dans les pays colonisés. Elles se sont faites aux dépens des nationalistes visionnaires qui, pour la plupart, ont été écartés du pouvoir, sinon physiquement liquidés. Ces indépendances taillées sur mesure ont surtout servi à préserver les vieux liens de vassalité et à renforcer l'intégration des anciennes possessions coloniales dans l'espace économique des anciennes métropoles ou à nouer des relations de sujétion avec de nouvelles puissances à visée impériale. Le réveil de l'Afrique était attendu avec crainte sur l'échiquier mondial. Il ne s'est pas produit. Les cinquante-trois Etats qui se partagent l'Afrique pèsent actuellement 680 millions d'habitants, soit près de 12 % de la population mondiale. Jeune et dynamique, cette population devrait être pour l'Afrique un facteur de puissance. Or, parce qu'elle est victime de l'analphabétisme, de la malnutrition, des épidémies, et surtout, aujourd'hui, du Sida, elle devient un handicap. Alors qu'ailleurs dans le monde, en Amérique, en Asie, en Europe et en Océanie, grâce à l'instruction, la population s'est révélée le premier capital, celui qui est à la source de la production des richesses, ce capital démographique se retrouve dispersé en Afrique dans des Etats qui représentent bien un pourcentage élevé de l'Organisation des Nations unies, mais pèsent d'un poids insignifiant dans le jeu politique planétaire. Politiquement sans influence, militairement inexistants, financièrement endettés, économiquement exsangues, les Etats africains ne sont que des pions entre les mains des grandes puissances. Leur point de vue, quand point de vue il y a, n'est guère pris en considération à l'occasion des délibérations du Conseil de sécurité, organe qui, dans la réalité, gère seul les crises internationales.

A. K. AGBOBLI : Peut-on vraiment dire, comme vous semblez le faire, que l'Afrique reste un continent dominé ?

J. M. SAVIMBI : Voyez la scène planétaire ! Le continent africain y occupe, certes, une position de première grandeur au cÏur même de l'Ancien monde et pas trop éloigné du Nouveau Monde. Mais nos Etats restent des coquilles vides, en particulier sur le plan militaire. Converties par angélisme à un pacifisme utopique, nos élites sont si peu conscientes des grands enjeux mondiaux et de leurs réalités, faites de menaces et de périls, qu'elles sont les premières à douter de l'importance des forces armées. Elles n'ont ni politique de défense ni doctrine militaire. La seule véritable puissance militaire qu'était l'Afrique du Sud du temps de l'apartheid a été désarmée avant l'arrivée au pouvoir de la majorité noire, en 1994. Et cela, dès que les puissances européennes et les Etats-Unis, toutes idéologies confondues, ont compris que le gouvernement de l'Afrique du Sud allait échapper à la minorité blanche. Sa capacité militaire a été ramenée à un niveau à peine supérieur à celui de ses voisins. Sa puissance dans le domaine nucléaire et spatial a été, elle, tout simplement annihilée. Par ces mesures, les dominateurs de l'Afrique prennent des précautions pour empêcher l'émergence d'une puissance militaire africaine qui puisse se révéler, dans le futur, un obstacle au maintien de leur présence. Pire encore, par une de ces fautes monumentales qui ont toujours affaibli les peuples et les ont maintenus dans une dépendance prolongée, les dirigeants africains se sont liés les mains par des traités qui interdisent, en Afrique, toute politique de construction d'une défense moderne fondée sur les armements les plus sophistiqués.

A. K. AGBOBLI : Est-ce pour échapper à une dérive à la brésilienne que le peuple angolais a déclenché la lutte armée et que l'UNITA s'est constituée ?

J. M. SAVIMBI : Exactement. Le risque existait que les colons portugais, soutenus par leur descendance mulâtre, s'auto-proclament indépendants pour maintenir leur domination, comme ils l'avaient fait en 1821 au Brésil. Mais comme il aurait été fort mal vu que des Portugais blancs s'affichent, comme au Brésil, à la tête d'un Etat indépendant dans une Afrique noire, ils ont poussé les Mulâtres en première ligne. Les élites mulâtres et les assimilés ont tout de suite mesuré les inconvénients d'une indépendance qui propulserait la majorité noire à la tête du pays. Mais le danger d'une indépendance accordée à une coalition perpétuant la domination coloniale et raciale sous une autre forme était trop grand pour que les nationalistes clairvoyants ne réagissent pas. L'UNITA a été créée pour contrer la collusion entre le MPLA et certains milieux dirigeants portugais qui, sous couvert de progressisme, étaient en fait hostiles à l'indépendance véritable de l'Angola et cherchaient à couper l'herbe sous le pieds des authentiques nationalistes africains.

A. K. AGBOBLI : D'où le "T" de "totale" dans le sigle UNITA ?

J. M. SAVIMBI : Indépendance totale, oui. Notre objectif va au-delà d'une indépendance factice. Les Espagnols et les Portugais sont passés maîtres dans la colonisation rampante et la ségrégation raciale subtile. Mais les Angolais, toutes ethnies et toutes races confondues, n'accepteront pas que leur combat pour l'indépendance soit confisqué. Il durera le temps qu'il faudra. Car il ne s'agit nullement, comme on tente de le faire croire, d'une simple rivalité entre factions.

A. K. AGBOBLI : Ne considérez-vous pas les Noirs comme les seuls Angolais authentiques ?

J. M. SAVIMBIE: Les gens qui racontent cela sont des menteurs. C'est faux. Je n'ai jamais dit cela. Pour l'UNITA, les Angolais, ce sont les Noirs, ce sont les Blancs, ce sont les Mulâtres. Ce sont tous ceux qui s'identifient à la souffrance de ce peuple, qui se mobilisent pour une indépendance véritable, qui aspirent à la paix. Mais pas la paix dans l'humiliation. Dire cela, c'est refuser de confondre les militants du MPLA avec ses dirigeants. Autant les milliers d'Angolais de toutes ethnies qui se sont retrouvés au MPLA croyant y servir la cause de la liberté, de l'indépendance et de la démocratie, sont profondément amoureux de leur pays, patriotes et non racistes, autant la direction de ce mouvement est tombée très tôt dans les mains d'une coterie composée d'anti-nationalistes sectaires et opportunistes, qui masquent derrière le "progressisme" et l'"internationalisme" la volonté de préserver leurs intérêts personnels au détriment du bien commun.

A. K. AGBOBLI : Vous dénoncez un racisme rampant. Vos adversaires du MPLA accusent l'UNITA d'ethnocentrisme, de xénophobie, de racisme anti-blanc et anti-mulâtre. Comment comprendre ?

J. M. SAVIMBI : Je reconnais que détecter les véritables ressorts qui fondent la société angolaise, ainsi, d'ailleurs, que les sociétés latino-américaines, exige une certaine perspicacité. Même quand elles sont homogènes, les sociétés africaines connaissent des tensions ethnocentriques et régionalistes. Quand, avec l'irruption d'autres races comme les Blancs et les Asiatiques, ces sociétés deviennent hétérogènes, alors les conflits raciaux se superposent à cette réalité. Les nier, les occulter ne sert qu'à les aggraver. Sans être institutionnalisé comme ce fut le cas de l'apartheid en Afrique du Sud, le racisme se manifeste en Angola par une hiérarchisation de la population. Blancs, Mulâtres et Noirs assimilés sont les plus nombreux à appartenir à la classe des possédants. Et si les deux premiers groupes ont profité de l'ordre colonial pour faire fortune, les trois se servent de l'ordre néocolonial géré par le MPLA pour s'enrichir à l'ombre des compagnies multinationales, aux dépens des autochtones noirs. De façon délibérée, les postes les plus juteux de l'administration, tout comme les sociétés industrielles et commerciales, tombent entre les mains des Blancs, des Mulâtres et de quelques Noirs assimilés. Concentrés dans les villes, où ils se prétendent plus civilisés que les autochtones noirs demeurant dans les campagnes, ces groupes se considèrent prédestinés à diriger l'Angola. Il est courant d'entendre certains de leurs représentants nous traiter, nous les autochtones noirs, de macaques, et nos noms typiquement africains les font rire.

A. K. AGBOBLI : Comment pouvez-vous affirmer que l'UNITA n'est pas raciste, alors qu'elle est dominée par les autochtones noirs ?

J. M. SAVIMBIÊ: Pour que l'UNITA soit raciste, il faudrait que son idéologie ait pour fondement la supériorité de l'autochtone angolais noir sur le Blanc et le Mulâtre. Ce n'est nullement le cas. Elle est ouverte à toutes les ethnies et à toutes les races, même si l'UNITA n'a aucune honte à reconnaître qu'elle recrute une grande partie de ses militants chez les Ovimbudus. La raison en est simple : cette ethnie représente près de 45 % de la population angolaise. Mais l'UNITA n'est pas leur monopole. D'autres ethnies comme les Kimbundus, les Bakongos, les Chokwes, les Lundas, les Kwagnamas, les Nganguelas, les Dembos, les Hereros y sont représentés. En réalité, nul ne devrait être dupe de la campagne présentant l'UNITA et ses dirigeants comme des ethnocentristes et des racistes. Dans la bataille du peuple angolais pour son identité négro-africaine, il n'est pas surprenant que les avocats du créolisme cherchent à diaboliser d'authentiques nationalistes panafricains. Nous n'avons aucune honte à revendiquer notre africanité, dès lors que cette revendication s'inscrit dans la lutte contre une discrimination raciale dont le MPLA, au pouvoir par la force depuis 1975, est le partisan zélé.

A. K. AGBOBLI : Quelle forme a pris la campagne électorale de l'UNITA ?

J. M. SAVIMBI : La forme d'un festival ! Le peuple angolais était las de la logomachie marxisante, et le nouveau langage politique employé par l'UNITA drainait des foules immenses. Je préparais minutieusement mon retour à Luanda. Surtout implantée dans les campagnes et les petites villes de l'intérieur, l'UNITA devait prouver son audience dans les grandes cités, en particulier celles de la façade maritime et ma première tournée électorale en prévision de la présidentielle visait à tester ma popularité. Elle avait commencé un an avant la consultation par un meeting époustouflant à Huambo, suivi d'autres à Lubango et à Lobito. J'ai pris la parole le 29 septembre 1991 à Luanda devant 50 000 personnes, ce qui dépassait mes espérances. Pendant douze mois, un travail politique profond a été fait pour préparer le peuple aux élections législatives et au scrutin présidentiel, notamment avec les inscriptions sur les listes électorales. Dans le même temps, il fallait veiller à l'application correcte des accords de paix alors que les 350 observateurs des Nations unies étaient manifestement en nombre insuffisant. L'UNITA était portée par une vague, celle du désir de changement. Avant même la publication, le 17 août 1992, par le Tribunal populaire suprême, de la liste des candidats aux législatives et de celle des 13 candidats à la présidentielle, les sondages discrets donnaient tous l'UNITA gagnante aux législatives, et son président victorieux dès le premier tour à la présidentielle. C'est alors que s'est produit l'événement annonciateur des manÏuvres qui se préparaient. C'était deux semaines avant les élections, et je venais d'arriver avec mes collaborateurs à Pretoria sur l'invitation du gouvernement, pour faire le point avec le président Frederik De Klerk.

A. K. AGBOBLI : Vous avez dû être accueillis triomphalement !

J. M. SAVIMBI : Eh bien, pas du tout ! Généralement si prompts à nous couvrir de civilités, les officiels sud-africains avec en tête le président Frederik De Klerk, RÏlof "Pik" Botha, ministre des Affaires étrangères, et le général Magnus Malan, ministre de la Défense, ont commencé par nous dévisager comme si nous étions des Martiens descendus sur la terre. Salutations d'usage. Et puis, à notre grande surprise, les trois plus hauts responsables sud-africains se sont retirés, nous laissant avec de simples fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères et de la Défense. C'est dans cette atmosphère lourde comme du plomb que tomba la nouvelle : Le gouvernement américain venait d'informer officiellement les autorités sud-africaines, que selon ses propres sondages, l'UNITA et son président Jonas Savimbi partaient battus à la fois aux élections législatives et au scrutin présidentiel. Je répliquais que ce n'était pas possible ! Mais eux donnaient l'impression que les jeux étaient déjà faits. Pire, nous lisions dans les yeux de nos interlocuteurs qu'eux-mêmes étaient dépassés par les événements, comme s'ils étaient télécommandés par une force supérieure. En fait, à l'UNITA, nous n'étions pas dupes : les dirigeants américains venaient d'officialiser un renversement d'alliance qu'on avait déjà pu discerner dans leur complaisance face aux violations répétées des accords de paix par le gouvernement sortant.

A. K. AGBOBLI : Comment expliquez-vous cette trahison ?

J. M. SAVIMBI : Aucun sondage ne pronostiquait l'échec électoral de l'UNITA et de son candidat. Aucun ! C'est, au contraire, l'ampleur de la défaite prévisible du MPLA et de José Eduardo Dos Santos qui avait effrayé les Américains. Ils montèrent une série de manÏuvres pour me salir personnellement et affaiblir l'UNITA. Mis en conditions par des Portugais, qui insinuaient que l'UNITA et son président étaient hostiles aux Blancs, ils ont suscité, dès 1989, la dissidence de jeunes cadres pleins d'avenir comme Pedro Ngueve Jonatho, dit Tito Chingungi, et de son beau-frère Wilson Dos Santos, dont la mort me fut attribuée. Puis, en pleine période de transition, ils ont réussi à tromper et à détacher de moi d'anciens compagnons comme Tony Da Costa Fernandès et Miguel N'Zau Puna. Enfin, ils ont poussé l'outrecuidance jusqu'à qualifier l'UNITA de mouvement totalitaire dirigé par un tyran paranoïaque. Il était loin le temps où Ronald Reagan nous qualifait de "combattants de la liberté" ! A présent que la liberté triomphait, ailleurs hélas, ses "combattants" étaient tout juste bons à jeter dans les poubelles de l'histoire, et le gendarme du monde avait choisi de leur voler leur victoire. Alliée de circonstance pour les Etats-Unis, au temps de l'expansionnisme soviétique, l'UNITA, maintenant que ce danger était écarté, devenait une menace pour les intérêts américains. J'avais déjà vérifié que, comme l'affirmait Napoléon, "la politique d'une nation est dictée par sa géographie". Je constatais maintenant qu'au gré des circonstances, des atouts comme l'indépendance d'esprit et la soif de liberté peuvent se métamorphoser en handicaps. L'administration américaine redoutait qu'avec une UNITA indocile à la tête du pays, le pillage des richesses de l'Angola par les compagnies étrangères, y compris les sociétés américaines, ne prenne fin.

A. K. AGBOBLI : Assuré de la victoire, vous seriez apparu, durant les derniers jours de la campagne présidentielle, aux dires de beaucoup d'observateurs, comme un nationaliste farouche, au couteau entre les dents et vous auriez effrayé une bonne partie de l'électorat !

J. M. SAVIMBI : Quand on veut noyer son chien, on l'accuse de la rage. Ce sont là des propos qui tentent de justifier vis-à-vis de l'opinion internationale la fraude massive organisée de très longue date. Voyez vous-même le film de notre campagne. J'ai tout juste réaffirmé l'aspiration du peuple angolais à recouvrer son indépendance totale et à se réapproprier toutes ses ressources nationales.

A. K. AGBOBLI : Vous parliez des Américains. Les Américains ne votaient pas en Angola. Ce sont les Angolais qui ont donné la victoire au MPLA et à son président. Comment pouvez-vous prétendre qu'il y a eu truquage ?

J. M. SAVIMBI : Ecoutez, les résultats officiels communiqués par le Conseil national électoral étaient tellement fantaisistes que l'ONU a dû rectifier le tir. José Eduardo Dos Santos était élu au premier tour de l'élection présidentielle avec 51,54 % des suffrages exprimés. J'arrivais en deuxième position avec à peine 38,83 % des suffrages exprimés. Aux législatives également, le MPLA se taillait la part du lion et il ne laissait que quelques miettes sur mesure aux autres formations. Au lieu de rétablir la vérité du scrutin, l'ONU s'est livrée à une manÏuvre politique des plus retorses. Elle confirma la victoire législative du MPLA avec 123 députés pour 55,56 % des suffrages exprimés et seulement 70 élus pour l'UNITA avec 32,90 % des voix. Pour la présidentielle sur la base de chiffres totalement saugrenus, m'attribuant 40,09 % des suffrages contre 49,57 % à José Eduardo Dos Santos, elle se débrouilla pour qu'il y ait un second tour... qu'on attend toujours ! Ce n'était plus une consultation électorale. C'était une mascarade.

A. K. AGBOBLI : Les jeux étaient-ils faits ?

J. M. SAVIMBI : Hélas, oui, comme on pouvait le redouter. En réalité, le MPLA n'avait jamais envisagé de lâcher le pouvoir dont il s'était emparé par la force en 1975. Et il avait encore une fois bénéficié de la complicité du Portugal. Dans une interview au quotidien portugais Expresso, en date du 21 août 1993, Chester Crocker, ancien secrétaire d'Etat-adjoint chargé de l'Afrique de l'administration Reagan, ne s'est pas privé de dénoncer le gouvernement d'Anibal Cavaco Silva qui avait réédité en 1992 le geste de 1975 : "remettre les clés de la ville de Luanda au MPLA". Il se demandait : "les Portugais pensaient-ils qu'ils pourraient renforcer leurs avantages dans un Angola postélectoral en maintenant le régime du MPLA et en changeant tout simplement son nom" ?

A. K. AGBOBLI : N'aurait-il pas pu adresser le même reproche aux Américains ?

J. M. SAVIMBI : Si, bien sûr. Pour des raisons liées aux gros intérêts pétroliers, diamantaires et miniers, le gouvernement de Washigton a choisi la continuité du pouvoir à Luanda par peur d'une UNITA, difficilement maniable parce que devenue trop forte. Dès le départ, le rôle de l'UNAVEM II fut réduit à celui de simple spectateur d'un jeu dont les tenants et les aboutissants lui échappaient et dont les ficelles étaient tirées ailleurs. Elle ne reçut pas du Conseil de sécurité un nombre suffisant d'observateurs militaires et civils pour mener à bien la double tâche qui lui était assignée : surveiller l'application des clauses militaires des Accords de paix et superviser les élections législatives et le scrutin présidentiel. Bien que d'une honnêteté scrupuleuse, Margareth Anstee, la Britannique, première représentante spéciale du secrétaire général des Nations unies en Angola, était plutôt l'instrument inconscient des grandes puissances qui lui enjoignirent de proclamer "généralement libres et équitables" des résultats manifestement et largement entachés de fraudes et d'irrégularités. L'enquête diligentée par les Nations unies a conclu en réalité que les irrégularités étaient telles qu'elles avaient pu "fausser les résultats"...

A. K. AGBOBLI : Si la fraude était manifeste, pourquoi avoir accepté les résultats corrigés ?

J. M. SAVIMBI : La fraude ne faisait aucun doute. Dans quel autre pays au monde a-t-on vu, comme ce fut le cas en Angola, un candidat, convaincu d'avoir gagné des élections librement organisées, laisser réviser son score à la baisse pour faire plaisir à un adversaire malheureux ? Mais il est vrai que jusqu'à la prise d'assaut des résidences de ses dirigeants à Luanda, le 31 octobre, à l'heure du déjeuner, l'UNITA n'avait pas rejeté globalement les résultats des scrutins législatif et présidentiel. Elle s'étonnait juste que ONU se soit précipitée pour les déclarer "généralement libres et équitables".

A.K. AGBOBLI : N'avez-vous pas été mauvais perdant en décrétant la reprise de la guerre civile ?

J. M. SAVIMBI : C'est ce que l'on prétend, mais c'est une insulte doublée d'un mensonge ! Alors que de nouvelles négociations allaient s'ouvrir, le 20 octobre 1992, des rumeurs diffusées par la presse gouvernementale ont fait état de l'existence d'un complot de l'UNITA qui aurait rassemblé plus de sept mille hommes autour de Luanda. Les négociations se sont ouvertes malgré tout, et chacun s'attendait à un accord pour le 1er novembre quand, la veille, le 31 octobre à l'heure du déjeuner, la Police anti-émeutes a pris d'assaut les résidences, les bureaux, les cliniques, bref toutes les installations de l'UNITA dans la capitale. Appuyées par les hélicoptères d'assaut soviétiques Mi 24, les tanks et l'artillerie lourde, les troupes d'infanterie ont tué militants et sympathisants de l'UNITA et de l'opposition. Elles étaient soutenues dans leurs actions par des militants du MPLA, notamment ceux qui sont d'origine kimbundu, regroupés dans l'Organisation de la défense populaire (DOPE) et les Brigades de vigilance populaire (BVP) qui attaquèrent et assassinèrent les civils d'autres ethnies comme les Ovimbundu et les Bakongo, non seulement à Luanda, mais aussi dans les autres villes de la côte.

A. K. AGBOBLI : Quel a été le bilan de ce carnage ?

J. M. SAVIMBI : Cette campagne d'épuration ethnique aurait fait, selon la très influente Eglise catholique angolaise, plus de 20 000 morts, sommairement exécutés et inhumés dans des fosses communes. Des dizaines de cadres de haut niveau, formés à prix d'or et appelés à mettre leurs compétences au service de l'Angola, ont été ainsi lâchement abattus. Je ne pourrais les citer tous, mais ils méritent tous la reconnaissance de la patrie. Cependant trois retiennent particulièrement mon attention. Ils furent assassinés par des gens avec lesquels ils discutaient quelques minutes auparavant : Jeremias Kalandula Chitunda, vice-président de l'UNITA, un cadre extrêmement brillant, ingénieur de formation, bourreau de travail, politique avisé, négociateur hors pair, et promu à de lourdes responsabilités au service de l'Angola ; Elias Salupeto Pena, mon neveu, ingénieur agronome de formation, dur à la tâche, d'un courage qui frisait parfois la témérité et d'un nationalisme farouche ; Andolosi Mango Alicercès, officier et administrateur de formation, travailleur acharné, plein d'entregent, secrétaire général de l'UNITA, fort apprécié des militants. Il est aujourd'hui clair que les massacres de la Toussaint 1992 étaient conçus, planifiés et méthodiquement organisés par la direction du MPLA, avec l'assentiment tacite, voire la complicité, des grandes puissances. L'objectif consistait à profiter de la sortie du maquis et de la venue des cadres de l'UNITA dans la capitale et les villes pour décapiter une fois pour toute un mouvement dont la force et la puissance déjouaient les calculs de ceux qui convoitaient les richesses de l'Angola. Le compte macabre dont se glorifiait la direction du MPLA témoignait de la haine qui animait les auteurs de ces actes de barbarie. En plus des arrestations et de l'emprisonnement de beaucoup de cadres hommes et femmes de l'UNITA, les dirigeants du MPLA poussèrent le sadisme jusqu'à diffuser les photos des cadavres des gens assassinés. Dans le cas du général Arlindo Pena "Ben Ben", qui était bien vivant, ils ont montré à la télévision et dans les journaux son "cadavre" en prenant celui d'un inconnu qui lui ressemblait...

A. K. AGBOBLI : Les forces gouvernementales se sont-elles arrêtées sur cette macabre propagande ?

J. M. SAVIMBI : Les massacres de la Toussaint à Luanda et dans les quelques villes côtières, n'étaient que le prélude à une vaste offensive militaire préparée contre l'UNITA dans tout le pays. En novembre-décembre, une terrible répression s'abattait aussi bien dans les zones sous contrôle du gouvernement MPLA que dans de vastes régions favorables aux partis d'opposition. Même la presse internationale, intoxiquée par la propagande gouvernementale, annonçait pour la fin du mois de décembre la vague déferlante des troupes du MPLA. Elle surgit, brutale et foudroyante, avec le bombardement intensif de Huambo le 2 janvier 1993, la réédition des opérations de nettoyage ethnique, le 5 à Lubango, le 7 à Lobito et à Benguela, les 8, 9 et 10 à Namibe et Cuito, les 12, 14 et 15 à N'giva et à Namacunde les 22, 23, et 24 à Luanda, où furent massacrées et dépouillées les populations d'origine bakongo dont les femmes furent violées avant d'être assassinées. Les Eglises chrétiennes estimaient à environ 40 000 le nombre de ces nouvelles victimes. Alors que l'Angola était à feu et à sang, la presse gouvernementale pavoisait : "Le pays est en guerre" en première page du Journal Do Angola du 7 janvier 1993, "Huambo sous contrôle" dans celui du 10, et "Luena nettoyée" dans celui du 12. Les dirigeants du MPLA croyaient en la victoire : il pensaient en avoir fini avec l'UNITA par le feu et par le sang, avec la complicité des gouvernements portugais, américain et soviétique, pourtant garants des Accords de paix. José Manuel Durao Barroso, le secrétaire d'Etat portugais aux Affaires étrangères et à la Coopération, tout neutre qu'il prétendait être dans son rôle de médiateur durant les négociations, s'était révélé à cette occasion un partisan zélé du MPLA et un ennemi juré de l'UNITA : il déclarait, en pleine offensive victorieuse des troupes du MPLA, qu'il fallait maintenir la pression sur l'UNITA pour qu'elle accepte sans ambiguïtés les résultats des élections.

A.K. AGBOBLI : Comment expliquez-vous que la communauté internationale ne se soit pas indignée des massacres perpétrés en Angola ?

J. M. SAVIMBI : La partialité des super-puissances qu'étaient les Etats-Unis et l'Union soviétique, ainsi que le Portugal, pourtant garants des Accords de paix en Angola et, par delà celle du Conseil de sécurité, sera toujours pour moi quelque chose d'incroyable ! Eh bien, non ! Ni Washington, ni Moscou, ni Lisbonne, ni le Conseil de sécurité de l'ONU, ni la presse internationale soudain muette, n'ont soufflé mot pour condamner les massacres ! La résolution prise le 22 décembre 1992 par le Conseil de sécurité de l'ONU exige bien le retour à la paix, la libération de tous les prisonniers et personnes détenues et la liberté pour les Angolais de toutes ethnies de mener librement des activités politiques sur toute l'étendue du territoire national. Mais dans l'ensemble, toutes les résolutions adoptées depuis les fraudes électorales par le Conseil de sécurité prennent délibérément le parti du MPLA.

A. K. AGBOBLI : Toujours cette fameuse "pression" pour obliger l'UNITA à accepter le fait accompli ...

J. M. SAVIMBI : Toujours ! La résolution 834 pousse le cynisme jusqu'à condamner l'UNITA et à interdire aux Etats de lui fournir une quelconque assistance militaire, mais la résolution 851 du Conseil de sécurité "reconnaît le droit légitime du gouvernement d'Angola d'acquérir les moyens de se défendre" ! Arrêtons la litanie : une fois de plus, l'UNITA était l'empêcheur de tourner en rond, et il fallait à tout prix la mettre hors d'état de nuire.

A. K. AGBOBLI : La communauté internationale ne pouvait quand même pas rester indifférente devant une guerre civile qui faisait mille morts par jour !

J. M. SAVIMBI : En effet, la seconde guerre civile angolaise a été des plus cruelles. Cette guerre voulait extirper à jamais de la terre angolaise l'UNITA et, avec elle, tous ceux et celles qui se réclament d'un nationalisme africain authentique. C'était le choc entre deux cultures, la culture africaine et la culture luso-créole, nous en avons parlé au début de ces entretiens. Soutenue par l'ensemble du monde ibéro-latino-américain et bénéficiant en la circonstance de l'appui des grandes puissances, la direction du MPLA voulait, par une victoire totale sur l'UNITA, imposer en Angola une culture lusitanienne irréversible. La direction de l'UNITA n'avait aucune raison de tenter de prendre le pouvoir par la force. Elle était convaincue, malgré les fraudes et les irrégularités qui avaient entaché les élections, que son candidat remporterait le second tour du scrutin présidentiel. C'est au contraire le gouvernement du MPLA qui avait intérêt à régler définitivement dans le sang le sort de l'opposition armée. En optant pour la guerre doublée d'une campagne méthodique d'épuration ethnique, les dirigeants du MPLA voulaient, selon la délicate expression qu'eut un jour José Eduardo Dos Santos, "rejeter tous ces macaques dans la brousse".

A. K. AGBOBLI : Les puissances occidentales se comportent-elles en Afrique comme les alliées des démocrates ?

J. M. SAVIMBI : Dès l'effondrement du marxisme-léninisme en Union Soviétique et dans l'Europe de l'Est, j'ai eu le pressentiment que rien ne serait plus comme avant pour les pays africains. Jusque là, nos mouvements d'émancipation avaient pu profiter de la rivalité entre les Etats-Unis, l'Union Soviétique et les puissances coloniales européennes pour faire triompher l'indépendance nationale dans la majorité des pays du continent. En même temps les Occidentaux, soucieux de préserver leurs intérêts menacés par une Union Soviétique camouflant ses appétits sous l'internationalisme, avaient préféré se rallier aux régimes dictatoriaux d'Afrique. Or, j'avais la conviction que désormais il serait difficile aux dirigeants occidentaux de continuer de soutenir en Afrique un système caractérisé par le parti unique et l'absence de liberté, alors même qu'ils applaudissaient l'émergence de la démocratie pluraliste dans l'Europe de l'Est et l'ex-Union Soviétique. Je ne doutais donc pas qu'à leur tour les dictatures africaines subiraient la pression de l'Occident et qu'elles s'engageraient dans la voie de la démocratie. Aujourd'hui, je dois déchanter. Et mon désenchantement est à la mesure de l'espoir immense qu'avait soulevé chez nous l'extinction du marxisme-léninisme. En fait, la sauvegarde de leurs intérêts a pesé plus lourd, dans la balance des puissances occidentales, que la promotion de la liberté et de la démocratie dans les pays africains.

A. K. AGBOBLI : N'était-il pas naïf de croire qu'il en irait autrement ?

J. M. SAVIMBI : Sans doute. "Un pays n'a pas d'amis. Il n'a que des intérêts", disait le général de Gaulle. L'attitude des Grands face au mouvement démocratique mondial m'a permis de vérifier la justesse de la formule : ils ne se sont pas privés de sacrifier en Afrique, sur l'autel de leurs intérêts, une aspiration à la démocratie qu'ils encourageaient en Europe. Dès lors qu'on peut continuer à faire des affaires, on laisse perdurer des pratiques despotiques sous un vernis démocratique ! C'est pourquoi les dirigeants de l'UNITA doutent des grandes puissances : pour faire triompher les droits de l'Homme en Angola, ils ne comptent que sur leurs propres forces. En vérité, nous n'attendons plus rien du bon vouloir des donneurs de leçons.

A. K. AGBOBLI : L'UNITA n'a-t-elle pas fait les principales concessions ?

J. M. SAVIMBI : Le Protocole de Lusaka a été signé le 15 novembre 1994. L'UNITA était tellement coincée par les pressions du Conseil de sécurité qu'elle a dû lâcher du lest. L'ONU aurait pu imposer dès cet instant le cessez-le-feu. Elle ne l'a pas fait. D'une main, elle immobilisait les FALA et l'UNITA par la menace d'utiliser contre elles les mesures prévues au chapitre VII, de l'autre, elle laissait plus d'une année entière de liberté aux troupes du gouvernement de la RPA-MPLA pour occuper sans coup férir les villes évacuées par l'UNITA et des territoires dont les populations étaient hostiles au MPLA. Après avoir gagné les élections, voici que l'UNITA se trouvait réduite à s'immoler devant un MPLA qui révélait son vrai visage, celui du parti de la trahison, du fourrier de l'étranger dominateur. C'était peut-être du jamais vu dans les annales de l'histoire des relations internationales !

A. K. AGBOBLI : Pourquoi avoir cédé, vous d'ordinaire si intraitable ?

J. M. SAVIMBI : Parce que l'UNITA avait le couteau sous la gorge. Sur deux points essentiels, la participation de l'UNITA au gouvernement central, à l'administration provinciale, locale, ainsi qu'aux missions diplomatiques à l'étranger, d'une part, et, d'autre part la conclusion du processus électoral, tout a été fait pour réduire son influence à la portion congrue. Comme il fallait à tout prix maintenir au pouvoir le gouvernement du MPLA, des strapontins ministériels furent dévolus au parti qui était en réalité le véritable vainqueur des élections. Et pour empêcher son candidat de remporter le second tour de l'élection présidentielle, des gardes-fous ont été mis sur le chemin devant conduire à l'organisation de ce second tour. Ainsi, c'est à l'Assemblée nationale frauduleusement élue et majoritairement acquise au MPLA qu'il appartenait de déterminer le cadre juridique et les conditions politiques de la consultation, avec le concours de l'ONU. A mon avis, les jeux étaient faits. Tout le mécanisme de maintien par la force du MPLA au pouvoir était inscrit dans le Protocole de Lusaka.

A. K. AGBOBLI : Encore une fois, pourquoi avoir signé ?

J. M. SAVIMBI : Bismarck disait que "la force crée le droit". Dans le déroulement de la seconde guerre civile angolaise, les grandes puissances qui avaient pris le parti du MPLA bien avant la tenue des élections de 1992 ont mis tous leurs moyens au service de leur favori. L'enjeu angolais, fondé sur des potentialités naturelles considérables, et les convoitises des puissances étrangères, interdisait l'accession au pouvoir à Luanda par le libre jeu démocratique d'un parti nationaliste aussi puissamment organisé que l'UNITA. La direction de l'UNITA a choisi de s'incliner devant les diktats des grandes puissances, et surtout de la superpuissance américaine, car elle était consciente des terribles menaces qui pesaient sur le peuple angolais tout entier. C'était la seule manière de sauver au moins la vie des populations angolaises. Contre une communauté internationale qui se montrait viscéralement hostile, l'UNITA seule ne pouvait rien faire d'autre que de rentrer dans le rang.

A. K. AGBOBLI : En somme, vous avez signé pour survivre. Rien de plus.

J. M. SAVIMBI : Il y a des détails qui ne trompent pas. Je n'étais pas à Lusaka, le 15 novembre, pour la signature officielle et solennelle du Protocole additionnel aux Accords de paix de Bicesse, et je ne devais pas y être. J'avais la conviction que les Accords de Bicesse avaient réglé jusque dans le détail toutes les questions relatives à l'instauration de la paix et d'un système politique démocratique en Angola. Le Protocole de Lusaka n'était en fait que la consécration juridique d'un hold-up électoral. Il a été imposé à l'UNITA qui avait le dos au mur. Du moins a-t-il permis au peuple angolais d'éloigner de son sol le spectre de la guerre totale. Dès cet instant, le combat de l'UNITA se trouvait transporté sur le seul terrain politique, et nous espérons que nos adversaires se plieront à la même démarche. La leçon à tirer de cette histoire tragique nous vient de Olaf Palme, l'ancien premier ministre de Suède assassiné. Il ne cessait de dire : "Ma confiance dans les grandes puissances est minuscule"...

A. K. AGBOBLI : En intégrant le gouvernement de réconciliation nationale, l'UNITA a accepté de se soumettre à la Constitution actuellement en vigueur. Comment compte-t-elle peser pour transformer l'Etat angolais dans le sens de ses idéaux ?

J. M. SAVIMBI : Aucune Constitution dans le monde n'est immuable. Celle qui régit aujourd'hui la vie politique en Angola est susceptible de révision, et l'UNITA a déjà arrêté une série d'amendements pour rendre la vie politique plus démocratique. Ils seront déposés en temps opportun sur le bureau de l'Assemblée nationale. J'espère qu'ils retiendront l'attention des députés dès lors qu'ils visent la protection et l'extension des libertés ainsi qu'une répartition équitable des richesses nationales.

A. K. AGBOBLI : L'UNITA a-t-elle un programme de gouvernement ?

J. M. SAVIMBI : Dès le 11 février 1997, la commission politique de l'UNITA a publié ses propositions. Dans le domaine politique, elle se prononce notamment pour une nouvelle Constitution et une nouvelle loi électorale. Dans le domaine économique, elle insiste sur la transparence de la procédure budgétaire et l'assainissement des finances publiques, sur la correction des inégalités régionales, notamment par le renforcement du développement rural et la création de coopératives agricoles. Dans le domaine social, l'UNITA attend du gouvernement qu'il fasse d'abord l'inventaire des ressources et des équipements dont dispose le pays avant de se lancer dans un vaste programme d'amélioration des conditions de vie. Pour la très grande majorité des Angolais, se loger, se nourrir, se vêtir, se soigner et envoyer ses enfants à l'école, tout cela relève du miracle quotidiennement renouvelé. Un gouvernement d'unité et de réconciliation nationale représentatif doit avoir l'autorité nécessaire pour réduire ces inégalités, qui constituent une grave atteinte à l'image de l'Angola dans le monde. Les propositions faites par l'UNITA n'ont rien à voir avec la propagande. Elles sont l'expression du désir profond de notre parti de contribuer à la création des meilleures conditions pour que la paix, l'union et la réconciliation s'installent définitivement dans notre pays.

A. K. AGBOBLI : Insister sur la réduction des inégalités dans un pays ruiné par une longue guerre civile, n'est-ce pas céder à la démagogie ?

J. M. SAVIMBI : Quand on fait de la politique, ce n'est pas pour s'enrichir aux dépens de son pays mais pour améliorer les conditions d'existence du peuple tout entier. Les dirigeants, tous les dirigeants, doivent comprendre que la chose publique ne leur appartient pas. Ici, en Afrique, nous devons savoir que l'immense majorité du peuple est d'une extrême pauvreté. La faire sortir de la misère prendra du temps, mais comme nous le montre l'histoire des pays occidentaux, la pauvreté peut être éradiquée pour autant que l'Etat s'en donne les moyens. Il est inacceptable que le développement d'un pays se fasse sans que les inégalités ne se réduisent, et alors que des pans entiers de la société restent marginalisés. Les sacrifices qu'exige le décollage économique doivent donc être partagés équitablement. A moins d'opter pour le développement à marches forcées, avec tout ce que cela comporte comme risque de guerre civile, le réalisme commande d'intégrer la satisfaction des besoins élémentaires des populations à toute politique publique. Ce n'est pas jouer les démagogues mais faire preuve, là encore, de réalisme.

A. K. AGBOBLI : Comment faire cohabiter l'Etat voulu par l'UNITA avec l'administration mise en place par le MPLA ?

J. M. SAVIMBI : Ce ne sera pas facile ! Le parti-Etat MPLA s'est doté d'une administration pléthorique qui doit être dégraissée. A l'UNITA nous avons de nombreux cadres et employés qualifiés qui ont fait leur preuve dans la gestion des services publics dans les territoires sous notre autorité, et qu'il n'est pas question d'abandonner à leur sort. D'autant qu'ils sont formés aux idéaux de l'UNITA, faits d'honnêteté, d'ardeur au travail, d'abnégation et de serviabilité. Je vois bien tous les obstacles que les ennemis de la réconciliation tentent d'opposer à leur intégration dans la nouvelle Administration publique nationale. Quand je vois toutes les barrières érigées par ces mêmes gens pour empêcher l'intégration des combattants issus des FALA dans les FAA, je mesure la difficulté de la t‰che. Mais, une chose est sûre, l'UNITA ne se laissera pas faire. Tous ceux qui, en son sein, ont lutté pour l'indépendance totale de l'Angola, ont droit à la reconnaissance de la patrie, et la meilleure expression de cette reconnaissance veut que chacun retrouve la place qui doit être la sienne dans la société angolaise réconciliée.

A. K. AGBOBLI : En intégrant la nouvelle administration, l'UNITA ne renonce-t-elle pas à sa mission fondamentale qui était de créer un nouvel Etat angolais ?

J. M. SAVIMBI : "Il n'y a que deux puissances dans le monde, le glaive et l'esprit. A la longue, le glaive est toujours vaincu par l'esprit", disait Napoléon. C'est une réflexion d'une grande profondeur : aucun peuple ne reste définitivement asservi par la force militaire. Jamais ! Les idéaux d'indépendance et de développement, de liberté et de démocratie, pour lesquels le peuple angolais continue de lutter, viendront à bout de la domination étrangère. L'idée de la création d'un authentique Etat angolais au service du peuple angolais tout entier fait son chemin chez les populations angolaises, toutes races et toutes ethnies confondues. Le message libérateur de l'UNITA a déjà pénétré la conscience des foules et aucun parti politique angolais ne peut aujourd'hui fonder sa politique uniquement sur l'allégeance aux forces extérieures. Le temps travaille pour les vrais nationalistes angolais décidés à Ïuvrer pour le bien-être du peuple. Au sein même des partis de l'étranger les voix s'élèvent pour la prise en compte des intérêts nationaux. "Angola d'abord" ; ce slogan, qui n'a rien de xénophobe, et a servi de cri de ralliement pour la campagne électorale de l'UNITA, reste d'actualité et servira encore longtemps de guide à l'action de tout gouvernement angolais responsable. Croyez-moi. Je reçois de partout des messages d'Angolais de toutes races, de toutes ethnies et de toutes conditions, qui affirment ne pas se reconnaître dans l'Etat qui leur est imposé. De fait, la Constitution qui régit notre pays depuis le départ officiel du colonisateur portugais, le 11 novembre 1975, n'a jamais été soumis à référendum. Elle a juste été révisée en catimini pour y introduire un multipartisme de façade. Le peuple angolais n'est pas dupe de la volonté de ceux qui se sont auto-proclamés ses dirigeants : ils ne veulent pas changer la nature anti-nationale de l'Etat qu'ils ont construit. Obligé par la force des armes de se tenir tranquille, il continue à sa manière, par la résistance passive, de manifester son hostilité.

Source :
SITE DE L'UNITA

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