Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE AFRICAINE

Les accords de Lusaka signés en novembre 1994 entre le président José Eduardo Dos Santos et Jonas Savimbi, chef de l'Unita (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola) ont-ils été enterrés après la disparition, le 26 juin 1998, de Me Alioune Blondin Beye, représentant du secrétaire général de l'ONU ? Toujours est-il que la situation politico-militaire en Angola ne prête pas à l' optimisme. Les actes de provocation de l'Unita se sont multipliés ces dernières semaines: les troupes de Savimbi se sont emparées de 68 localités et ont lancé une offensive dans la province septentrionale du Lunda Norte, qui s'est soldée par le massacre de 215 civils. Enfin, un accrochage avec les forces de l'ordre s'est produit à moins de 100 km de la capitale angolaise. La plupart des ONG se sont repliées sur Luanda et les ambassades. Dans le camp adverse, la radio gouvernementale a repris ses attaques contre Jonas Savimbi.

Les quatre ministres et sept vice ministres Unita, membres du gouvernement d'unité et de réconciliation (Gurn), mis en place en avril 1997, se retrouvent dans une position inconfortable. Ils doivent leur portefeuille aux accords de paix que bafoue leur parti.

Tiraillés entre une solidarité gouvernementale, jusque-là sans faille, et la fidélité qu'ils vouent à Savimbi, ils cachent leur embarras en refusant systématiquement d'aborder publiquement le sujet. Les soixante-douze députés Unita se sont abstenus lors du vote d'une motion visant à donner carte blanche au Gurn pour la gestion de la crise, y compris sur le plan militaire. Mais le gouvernement -espère encore parvenir à relancer le dialogue.
Preuve de bonne volonté: le général Joao De Matos, chef d'état-major, a mis en état d'alerte les forces armées angolaises, mais celles-ci n'ont pas eu encore à intervenir. Seules la police et la gendarmerie sont en première ligne. Ni le président Dos Santos, en villégiature fin juillet non loin de Cannes dans le midi de la France d'où il compte se rendre au Brésil pour des soins médicaux, ni le ministre des Affaires étrangères, Venancio De Moura, en convalescence à la Havane, n'ont jugé utile d'abréger leur voyage. Le gouvernement angolais n'est pas resté les bras croisés pour autant. Il a informé Kofi Annan de ce regain de violence. Le secrétaire général de l'ONU a dépêché, le 31 juillet, le diplomate algérien Lakhdar Brahimi à Luanda. Sa mission est d'évaluer le retard dans l' application des accords de paix. Mais les Angolais attendent surtout la nomination du remplaçant de feu Alioune Blondin Beye.
Les pays de la région s'inquiètent également de l'évolution de la crise angolaise. Le vice-ministre sud-africain des Affaires étrangères, Aziz Pahad, a réuni les ambassadeurs des pays membres de la troïka (Etats-Unis, Portugal et Russie) pour les informer de la volonté de l' Afrique du Sud de faire appliquer les résolutions du Conseil de sécurité et de remettre sur les rails le processus de paix. Une initiative sud-africaine n'est donc pas à exclure. .

Jeune Afrique, Août 1998.
 

Comme d'habitude, l'opinion internationale a manqué de voir tous les signes précurseurs d'une escalade guerrière qui se sont accumulés depuis avril dernier.
Le 1er avril, conformément au calendrier établi avec le gouvernement angolais et l'ONU, l'Unita effectuait son grand retour à Luanda après plus de cinq années d'absence, dont deux années d'une épouvantable guerre. Ce jour-là, en présence de Me Alioune Blondin Beye spécial de Kofi Annan en Angola, le vice président de l'Unita Antonio Sebastiao Dembo, secondé par Alcides Sakala, responsable des relations extérieures du parti, et d'un autre haut cadre Franco Marcolino Nhani, inaugurait le nouveau siège de l'Unita dans la capitale angolaise. Un événement lourd de sens et d'espoir. L'Unita, désarmé et officialisé, redevenait un parti politique normal, «libre d'exercer ses activités dans tout le pays». Sur les 335 localités détenues il y a encore un an, l'Unita avait rendu l'essentiel, n'en conservant qu'une poignée «par sécurité», notamment celles qui abritaient le fief du mouvement de Jonas Savimbi. C'est aussi pour des raisons de sécurité que ce dernier, qui n'oubliera pas de sitôt comment plusieurs des hauts cadres de son parti ont été piégés à Luanda et sauvagement assassinés en 1992, ne s'est pas rendu en personne à Luanda. La suite ne lui donnera pas tort.

Vendredi 10 avril, MM. Dembo, Sakala et Nhani donnent une conférence de presse au 6'm' étage de l'hôtel Méridien à Luanda, puis empruntent l'ascenseur pour regagner leurs chambres situées au 20ème étage. Intervient alors un incident digne du cinéma: au lieu de s'arrêter au 20ème étage, l'ascenseur monte jusqu'au 23ème. ..où il s'est pratiquement «décroché» pour chuter jusqu'au rez-de chaussée! Le fracas de l'impact à l'arrivée ressemble tellement à une détonation que les clients sortent paniqués de l'hôtel, croyant à un attentat à la bombe. Aux dires des témoins, c'est par miracle que les cadres de l'Unita s'en sortent vivants, mais fortement contusionnés, de la cabine fracassée. Malheureux concours de circonstance? Le Méridien affirme n'avoir jamais connu pareil incident auparavant, tout au plus des ascenseurs bloqués entre deux étages, mais pas en chute libre. ..Les agents de sécurité fournis aux cadres de l'Unita par le gouvernement ne sont pas entrés dans l'ascenseur en même temps qu'eux. Cet incident, banalisé le lendemain par la presse locale, n'est pas de nature, on s'en doute, à instaurer la confiance. ..

Du côté de l'Unita, au demeurant, les motifs d'inquiétude ne manquent pas. Officiellement partenaire du processus de paix au même titre que le gouvernement de Luanda, le mouvement subit seul les menaces de l'ONU lorsque les rapports d'application du Protocole de Paix de Lusaka font état de retards et violations des deux côtés. Ainsi, des accusations lourdes pèsent sur Luanda, reconnu coupable, d'une part, d'employer des mercenaires sud africains et, d'autre part, de ne rien faire pour récupérer les armes massivement distribuées à 700 000 personnes au sein de la population de Luanda, dans le cadre d'une «Organisation populaire de défense», en violation manifeste des stipulations du protocole de Lusaka. Par ailleurs, la «police anti-émeute», contre les accords en vigueur, dispose toujours de son armement lourd. L'ONU le constate à chaque occasion, mais ne songe nullement à prendre des sanctions. En revanche, le moindre retard de l'Unita, qui a comparativement accompli beaucoup plus que son partenaire (démobilisation des troupes sous surveillance de l'ONU, restitution de la quasi-totalité des territoires, installation à Luanda, etc.), encaisse des sanctions de plus en plus sévères, comme pour l'asphyxier. Les dernières datent du 30 juin et gèlent les avoirs financiers du parti, après avoir drastiquement limité la circulation des responsables de l'Unita et ordonné la fermeture de leurs représentations à l'étranger. Une incongruïté : le Statut spécial reconnu par le gouvernement de Luanda à Jonas Savimbi en sa qualité de chef de l'opposition légale stipule depuis le 11 mars qu'il peut «voyager librement à l'étranger et être dûment accueilli par les missions diplomatiques angolaises» (art. 4, alinéa g du Statut), mais se trouve interdit de «voyage à l'étranger» par les sanctions de l'ONU imposées le 28 août 1997 (no 1127)!

Malgré les nuages qui s'amoncelaient à l'horizon, le Conseil de sécurité n'en a pas moins décidé de réduire drastiquement les effectifs de la Mission d'observation de l'ONU en Angola (Monua) de 1045 à 450. Devant cette aberration, Blondin Beye avait menacé de démissionner le 19 mai, si un nouveau calendrier n'était pas fixé. Ce jour-là Beye fait accepter son plan par la mission conjointe composée de représentants du gouvernement, de l'Unita, de la Monua et de la Troïka (Russie, Etats-Unis et Portugal) -consistant à donner un ultimatum de douze jours à l'Unita pour restituer ses derniers bastions, notamment Baïlundo, où est basé Savimbi, Andulo, Nharea et Mungo. Fait significatif, il est demandé au gouvernement de cesser de répandre des allégations invérifiables sur l'Unita (concernant par exemple des attaques présumées) et de stopper les exactions policières systématiques contre les membres de l'Unita dans les régions restituées. Aucune sanction n'est liée au non-respect de ces consignes...

..NOUS ASSISTONS MALHEUREUSEMENT A UNE ESCALADE DE LA VIOLENCE, d'actions menées ici et là et qui vont au-delà du simple banditisme. Ce sont des actions sérieuses de rébellion et leur nature militaire n'échappe à personne». On parle de troupes «disciplinées, bien entraînées» qui sont imputées, selon l'interlocuteur, à l'Unita ou au gouvernement. Plus explicite est par contre un article du journal sud-africain Mail & Guardian paru le 1er mai et publiant des détails sur une expédition de véhicules militaires tout terrain au gouvernement angolais, en violation de l'embargo. Cette livraison, qui date de décembre, fait partie d'une commande de matériels militaires divers d'un montant total de 32 millions de rands.
Les accrochages réels ou présumés ont eu pour résultat la fuite de plus de 40 000 personnes et les organismes humanitaires ont dissuadé les réfugiés qui voulaient rentrer en Angola de ne pas le faire. Cela sent la guerre.

Sur le plan économique, c'est aussi la crise; la chute du cours du brut à environ 14 dollars le baril creuse un déficit estimé à plus d'un milliard de dollars, le budget 1998 ayant été basé sur un production de 800 000 barils par jour à 18 dollars. Les revenus budgétaires issus du pétrole représentent environ 58%. En 1997, ils représentaient 80%. Les dépenses militaires absorbent 15% du budget, alors que l'éducation, la santé, la culture et l'assainissement n'obtiennent ensemble que 20%. Malgré le pétrole dont des réserves phénoménales sont découvertes à un rythme quasi-quotidien, le niveau de vie des Angolais est parmi les plus bas du continent et des couches entières de population vivent dans une misère extrême. Le bilan social du gouvernement anciennement marxiste de Luanda est désastreux, mais il peut se prévaloir de la nouvelle donne diplomatique où l'ONU semble n'avoir aucun scrupule à saborder l'UNITA qui, selon les élections turbulentes de 1992, représente la moitié de la population. Devant ce parti-pris défavorable -il n'hésitait plus à afficher sa plus grande proximité avec Dos Santos qui, il y a quelques mois, lui avait envoyé son avion personnel pour le ramener d'Allemagne après un traitement médical -le parti de Jonas Savimbi semble à son tour avoir durci s positions et n'entendait pas, dans les circonstances actuelles, se déposséder de son périmètre de sécurité constitué par quelques localités.
L'Unita, qui s'est largement dépossédé de tout ce qui faisait sa puissance, a tout à perdre dans un nouvel affrontement qu'elle redoute tout en s'y préparant. De plus, la discrétion internationale lors de l'action militaire de Santos sur les deux Congos n'est pas de bonne augure pour Savimbi. C'est dans ce contexte qu'Alioune Blondin Beye a entrepris son dernier voyage. Il visait à amener les amis et soutiens de Jonas Savimbi à «lui raire entendre raison», comprenez: se rendre corps et bien et sans garantie autres que verbales à Dos Santos. Après Omar Bongo à Libreville, on a vu Gnassingbé Eyadéma à Lomé. Il compte ensuite s'entretenir avec Henri Konan Bédié à Abidjan, avant de rentrer à Luanda pour rencontrer Jacques Chirac en visite officielle en Angola. A ses interlocuteurs, il suggérait d'organiser une rencontre avec Savimbi et les «officiels» de Luanda, en l'absence du président angolais. .

Africa International, Juillet-Août 1998
 

Le président José Eduardo Dos Santos est calme et serein. C'est l'impression que j'ai ressentie lors de l'entrevue privée qu'il m'a accordée dans son cabinet du palais présidentiel de Futungo. Si, dans ses propos, ses préoccupations se mêlaient à une profonde détermination, il n'a pas donné un seul instant l'impression que les événements le dépassaient. Il les maîtrisait. Ni les nombreuses tentatives de sabotage par Jonas Savimbi du processus de paix prévu par les accords de Lusaka de novembre 1994, ni les graves informations que lui fournit régulièrement l'état-major des forces armées angolaises (FAA) ne sont de nature à le surprendre. Il semblait avoir prévu toutes les circonstances, mais son désir d'aboutir à un règlement du conflit avec le dirigeant de l'Unita était évident. Il était parfaitement au courant des véritables intentions de celui à qui, depuis près de quatre ans, il ne cesse d'accorder toutes les concessions, tous les privilèges possibles, y compris le statut spécial de "chef du principal parti de l'opposition ". En créant le gouvernement de réconciliation nationale, le GURN, il a accordé à l'Unita quatre ministres, sept vice-ministres, trois gouverneurs de provinces et sept gouverneurs adjoints, sans compter la nomination de six ambassadeurs et l'incorporation de nombreux généraux et cadres supérieurs militaires au sein des FAA : " que la paix l'emporte afin de pouvoir nous atteler à notre tâche primordiale: le développement de notre pays qui souffre depuis vingt ans d'un conflit militaire qui a fait des centaines de milliers de vectimes. Nous combattions l'esprit de déception, que dis-je, de désespoir qui nous assaillait de temps en temps. Et chaque fois qu'un rendez-vous était programmé pour une rencontre avec le dirigeant de l' Unita, nous  espérions comme on nous l' affirmait, que c'était le dernier, que Savimbi était enfin prêt à s'engager sur la voie de l' entente. Mais ce fut à chaque fois une nouvelle déception."

Non, le chef de l'Etat n'a pas cherché à engager son pays sur la voie de la reprise des hostilités avec l'Unita. Une voie qui tentait pourtant certains de ses conseillers militaires et civils, convaincus qu'on ne pouvait amener ce mouvement à céder pacifiquement. Mais Dos Santos, homme réaliste, pense que la poursuite de la négociation est le seul moyen de rétablir la paix. Il sait combien son peuple, meurtri, a souffert de la guerre, de la misère et du sous-développement, et ne veut rien d'autre que vivre en paix pour se consacrer à la reconstruction du pays, à son bien-être, à sa dignité et à son honneur. N'était-ce pas là le but principal du protocole de Lusaka, qui, après de pénibles négociations et concessions, durant de très longs mois, a abouti grâce aux efforts et à la patience de Luanda mais aussi à ceux de l'actuel représentant de l'Onu, Me Alioune Blondin Beye, des Missions de vérification de l'Onu, du Conseil de sécurité, de la troïka (Portugal, Russie, Etats-Unis) et de la commission conjointe. En faisant assumer à l'Unita la première responsabilité de la crise actuelle, Me Blondin Beye précise: "Ce n'est plus une situation de léthargie, ce n'est plus l'impasse , c'est la crise; une crise due au refus de l'Unita d'appliquer intégralement les accords de Lusaka."

Tout comme Dos Santos et les FAA, Me Blondin Beye connaît la réalité de la situation. Il a transmis au secrétaire général de l' Onu, Kofi Annan, un rapport sur l'étendue de la déstabilisation entreprise par Jonas Savimbi. Que voulait ce dernier en réalité, sinon le pourrissement de la situation intérieure, la réorganisation et l' armement de ses forces armées, la déstabilisation des régions sous ou hors de son contrôle afin d ' obliger le gouvernement à lui céder progressivement l'ensemble du pouvoir "à petites doses" grâce aux soutiens qu'il obtient de certaines puissances, et surtout de leurs "protégés" africains, qu'il s'agisse d'Ivoiriens, de Zambiens, de Togolais, de mercenaires de l'apartheid sud-africain et de Namibie, ou des ex-FAZ (Forces armées zairoises) et ex-FAR (Forces armées rwandaises).

Pourtant, si Dos Santos refuse de citer personnellement les noms de tous ceux qui aident Savimbi politiquement et militairement, il reste parfaitement informé, non seulement de leur stratégie, mais aussi des activités des combattants de I 'Unita à travers les provinces du pays, notamment dans le triangle Malange-Lunda Norte-Uige et sur le plateau central, particulièrement dans les fiefs qu'ils refusent de céder à l' administration centrale comme l' exige le Conseil de sécurité. N'est-il pas vrai, par exemple, comme l' a révélé le colonel Weldemar Graça, le commandant des observateurs de la Monua, que Jonas Savimbi a réarmé et installé ses unités de combat dans soixante localités du pays, là précisément où l' administration de l'Etat a déjà été rétablie ? En procédant à ces violations systématiques, dit le colonel Graça, Jonas Savimbi n'aurait-il pas d'abord pour objectif de renégocier les accords de Lusaka ? "Mais il faut qu'il fasse son deuil de cette renégociation». nous ont assuré les dirigeants du MPLA et des FAA. Jamais Luanda n'acceptera d'emprunter cette voie, ni prévue ni même envisagée par le protocole de Lusaka, pourtant accepté et signé par Savimbi et son mouvement. En effet, le Conseil de sécurité, le secrétaire général de l'Onu, les alliés régionaux de l' Angola se sont déclarés hostiles aux ambitions de Jonas Savimbi. Américains, Russes et Portugais (qui forment la troïka) maintiennent aujourd'hui leurs feux braqués sur le camouflet infligé par Jonas Savimbi à la communauté internationale. Si, pour le moment, à Luanda, on écarte l 'hypothèse de relever par la voie militaire le défi de Savimbi bien que l' Angola ait la stratégie, les moyens, les ressources et les alliances nécessaires pour le faire , on a le fort sentiment que l'Etat ne peut plus tolérer cette tension permanente et cette guerre larvée. A moins que la communauté internationale ne prenne des mesures drastiques contre Savimbi, qu'on est en droit de considérer désormais comme un hors-la-loi, avec tout ce que cela implique pour son mouvement et ses partisans, il ne restera plus d'autre choix à l'Etat souverain que d'exercer ses droits -comme l 'y autorisent, sans équivoque aucune, les articles de la Charte des Nations unies pour faire respecter sa souveraineté.

Dos Santos a joué un rôle crucial en Afrique centrale et australe,  notamment en aidant l' AFDL dans sa guerre de libération contre le despote Mobutu et en contribuant à chasser du pouvoir congolais Pascal Lissouba qui s'était allié à Jonas Savimbi -à qui il avait offert, comme à Mobutu, des bases militaires pour déstabiliser l' Angola. Le président angolais jouit donc aujourd'hui d'une influence et d'un prestige considérables, ce qui explique qu'à la suite d'une visite récente à Futungo, la délégation diplomatique et militaire américaine, présidée par Joe Wilson du Conseil national de sécurité, ce dernier a fait savoir à la Maison Blanche que l' Angola est devenue aujourd'hui "une pièce incontournable" de toute stratégie dans cette région du monde, et que son président, Eduardo Dos Santos, doit être considéré comme un partenaire sérieux et solide, que la communauté internationale doit aider contre tous ses adversaires et principalement Jonas Savimbi. Ce n'est pas le jugement des seuls Américains, mais aussi de la plupart des pays occidentaux, des Etats de la SADC et autres pays du tiers monde, qui suivent, non sans une certaine inquiétude -fondée -,les tentatives de Savimbi de déstabiliser le Congo démocratique pour prendre sa revanche sur sa défaite subie en terre congolaise lors de la progression de l' AFDL vers Kinshasa, et contribuer ainsi activement, en collusion avec les ex FAZ et ex-FAR, au retour de ses amis au pouvoir... Ce qui ébranlerait les assises fragiles de certains Etats de la région et entraînerait une situation explosive. C'est ce qu'ont bien compris plusieurs chefs d'Etat africains qui se sont récemment rendus à Luanda, comme Nelson Mandela, Sam Nujoma, Sassou Nguesso, Laurent-Désiré Kabila, Joachim Chissano. Comme l'ont compris le président français, Jacques Chirac, et son gouvernement socialiste.

Pour José Eduardo Dos Santos, la patience de son peuple et de son gouvernement a des limites. Il s'agit pour lui à l'heure actuelle d'un ultime combat pour la paix. Combien de temps durera cette patience ? On ne peut encore le prévoir, mais tous les observateurs diplomatiques et militaires que nous avons rencontrés à Luanda affirment que les limites seront bientôt atteintes. En attendant, pourquoi ne pas envisager de traduire Savimbi devant la Cour criminelle internationale comme principal artisan des crimes perpétrés par l'Unita contre un peuple désarmé ? Kofi Annan n'a-t-il pas parlé de la nécessité d'appliquer une justice universelle ? Il importe de le savoir si Savimbi, comme on le suppose, continue à se préparer à une nouvelle guerre et refuse d'appliquer intégralement et rapidement les accords de Lusaka.

C'est au cours de la dernière réunion de son comité central que le MPLA a annoncé l'élaboration d'une nouvelle Constitution qui attribuera au président de la République la fonction de chef de gouvernement. Le président Eduardo Dos Santos a précisé, d'autre part, que les députés du MPLA proposeront à la commission constitutionnelle le nouveau texte, qui devrait mieux s'adapter au niveau du développement politique, social et culturel de l'Angola. Le comité central a aussi annoncé la tenue du 4' congrès du MPLA, qui se tiendra du 5 au 10 décembre 1998, et a débattu des questions suivantes qui, le cas échéant, seront approfondies au prochain congrès :
-le rétablissement de l'ordre et de la tranquillité sur tout le territoire et l'établissement des responsabilités des auteurs d'actes de banditisme aux plans politique, légal et juridique ; -l'installation de l'administration de l'Etat ainsi que la direction centrale à Andulo et Bailundo ;
-la démobilisation des effectifs excédentaires des FAA ;
-le désarmement de la population civile ;
-l' organisation des prochaines élections présidentielle et législatives, qui auront lieu dès que la paix, la sécurité et la stabilité seront rétablies, afin qu'elles puissent se dérouler dans la transparence et la sérénité ;
-le règlement de la question du second tour de l'élection présidentielle, qui est considéré comme n'étant plus d'actualité.

La déclaration de M' Beye, révélant la présence de soldats de l'Unita en armes dans cinq provinces du pays au moins, n'a pas surpris les observateurs de la troïka (Etats-Unis, Russie et Portugal), ni l'ensemble du corps diplomatique. Depuis avril, les forces "résiduelles" de l'Unita sont engagées dans une véritable escalade militaire, qui a culminé en mai avec la réoccupation de communes déjà rétrocédées à l'Etat et de nombreuses attaques contre les forces de police. Le bilan, pour le seul mois de mai, est de plus de deux cents morts, dont soixante policiers, y compris des commandants de poste, et de soixante-dix mille réfugiés internes, surtout des paysans fuyant les agressions contre les villages et les petits centres urbains dans les provinces de Huambo, Benguela et Lunda-Norte.

La police est en première ligne des confrontations actuelles car elle avait la charge d'assurer la normalisation de la vie des communes où l'Etat avait pu nommer ses représentants -en partie issus des rangs de l'Unita. Les deux parties et l 'Onu avaient décidé, en effet, qu'il était souhaitable d'éviter d'impliquer l' armée nationale dans des actions de maintien de l' ordre. Mais la police a vite été confrontée à des groupes armés, mieux entraînés et mieux équipés que ses propres unités. Elle a été souvent mise en difficulté, rendue impuissante par les combattants de l'Unita plus ou moins "déguisés" en civils. Dès le début des opérations de réinstallation de l' administration, en mai 1997, dans les régions qui avaient été occupées par le mouvement de Savimbi, elle a dû faire face à une série d'actions visant à déstabiliser les nouvelles autorités. Contrairement aux engagements pris à la Commission conjointe chargée de l'application des accords de paix, l 'Unita n'avait pas préparé ses sympathisants, et encore moins ses "anciens" combattants, aux changements qui allaient intervenir. Les responsables locaux du mouvement avaient plutôt fait campagne contre " l'imposition" des symboles de l'Etat angolais, et notamment le drapeau de la République qui allait flotter sur les façades des mairies, dans le cadre de la réunification du territoire. Ils présentaient cela comme un signe de la volonté du gouvernement de supprimer l 'Unita et ses sympathisants.

L'a présence des  ministres de l'Unita au sein des délégations gouvernementales et onusiennes chargées de l'investiture des nouveaux administrateurs n'a pas suffi à apaiser les esprits. Accueillies par des jets de pierres, qui n'épargnaient pas les ministres et députés du mouvement, les délégations avaient été contraintes de rebrousser chemin. A plusieurs reprises, Me Beye avait exigé de l 'Unita qu'elle engage une campagne d'explication auprès de ses anciens combattants et contribue activement au bon déroulement des opérations. Mais il parut évident à de nombreux observateurs qu'elle entendait jouer sur deux tableaux: profiter pleinement des droits que lui accordait le protocole de Lusaka, notamment celui de participer au gouvernement d'unité et de réconciliation nationale (GURN), sans pour autant renoncer à son pouvoir militaire... ni au contrôle de certaines zones diamantifères. Le renforcement de sanctions internationales, après les obstacles soulevés à l'extension de l'administration et les preuves de l'existence de milliers d 'hommes en armes, révélées de façon flagrante lors de l'avancée de l'AFDL vers Kinshasa, n'a pas infléchi la politique de l'Unita. Ce fut après les âpres combats entre les FAA et les forces rebelles -celles qui regagnaient l'Angola depuis le Zaïre et celles qui étaient préposées à la défense des sites miniers de Lunda-Norte que Savimbi dut enfin reconnaître la nécessité d'ouvrir un deuxième processus de démobilisation. Et ce, neuf mois après la déclaration officielle de démilitarisation totale qui avait ouvert la voie à la réintégration de soixante-dix députés au Parlement et la participation au gouvernement de quatre ministres et sept viceministres.

Le recensement de quelque sept mille combattants supplémentaires de l'Unita -après les soixante-treize mille officiellement démobilisés jusqu'en décembre 1996, mais dont environ trente mille avaient, entre-temps, déserté les camps de l'Onu -fut laborieusement mené à terme au début de cette année. Des dizaines de généraux et des centaines d'officiers de l'Unita prirent alors place au sein de l'armée nationale ou furent placés en réserve, et le 6 mars dernier , le mouvement de Savimbi déclarait, une deuxième fois, la démobilisation de la totalité de ses troupes. Ce qui fut pris au sérieux puisque l'Onu endossait cette déclaration, ce qui amenait le gouvernement à reconnaître l'Unita en tant que parti politique "civil". Quelques semaines plus tard, l'Unita rouvrait son siège à Luanda, abandonné lors du déclenchement du conflit au lendemain des élections de septembre 1992, et le gouvernement publiait dans le bulletin de la République le statut spécial de Jonas Savimbi, fruit de longues négociations au sein de la Commission conjointe. En tant que "leader du principal parti de l'opposition" , Savimbi se voyait ainsi octroyé de nombreux droits et privilèges.
Etait-ce la fin d'un conflit qui n'avait que trop duré ? On pouvait l'espérer, malgré le fait que tous ceux qui étaient impliqués dans ce processus, de l'Onu à la troïka, savaient pertinemment que des unités avaient survécu au démantèlement officiel de l'armée de Savimbi, certaines n'ayant d'ailleurs jamais cessé leurs activités.

Aussi, le refus du leader de l'Unita de se rendre à Luanda était souvent interprété dans les milieux diplomatiques comme une preuve de sa duplicité. La dernière étape des accords de paix -la restitution à l' administration centrale de toutes les parcelles de territoire encore occupées, soit quatre-vingts communes dont les fiefs de Bailundo, Andulo et Nharea sur le plateau central aurait été, à n'en pas douter, I 'heure de vérité. Mais l'Unita en reculait sans cesse l'échéance, ce qui finit par exaspérer le médiateur de l 'Onu. Pendant ce temps, la situation sur le terrain se détériorait. L'Unita a intensifié la pose de mines aux alentours des zones stratégiques, réoccupé plusieurs communes, au prix de combats musclés contre les forces de police faisant des dizaines de victimes, et lancé des attaques contre des villages et des embuscades contre des véhicules civils. Même les forces de la Monua sont prises comme cibles: le 19 mai, un interprète fut tué au cours d'une embuscade et plusieurs observateurs militaires blessés. Le jour même, M' Beye menace de se démettre si le dernier plan pour l' achèvement des accords, soit le retrait de l'Unita des régions qu' elle occupe, n ' est pas mis en oeuvre dans les plus bref délais. A la réunion de la Commission conjointe, toutes les parties tombent d'accord sur un calendrier de douze jours. Dans l'intervalle, le médiateur de l'Onu a affirmé explicitement que les actions armées menées par l'Unita dans plusieurs points du pays ne sont pas le fait de bandes agissant pour leur propre compte, comme il avait été souvent dit pour expliquer la dégradation de la situation. "Ce sont des forces qui agissent de façon coordonnée, répondant à un commandement unique" , déclarait-il, tout en demandant au gouvernement de modérer l' action de la police, que l 'Unita accusait de harcèlement. M' Beye réclamait également d ' ores et déjà la fermeté de la communauté internationale à l'encontre du mouvement de Savimbi, au cas où il ne respecterait pas l' échéance du 31 mai. Mais, une fois encore, la peur de provoquer une rupture du processus de paix -affublé régulièrement du qualificatif de "fragile" -a poussé l'Onu à accorder une nouvelle échéance. Après avoir consulté son représentant, qui se rendait d'urgence à New York, Kofi Annan devait présenter à la mi-juin son rapport sur l' Angola au Conseil de sécurité, où l' on avait étudié les modalités d'éventuelles nouvelles sanctions contre l 'Unita portant notamment sur le gel de ses comptes bancaires à travers le monde et l'interdiction de la vente de diamants.

Mais malgré la décision prise par le Conseil de sécurité le 12 juin d'appliquer de nouvelles sanctions, les Angolais ne se font guère d'illusions sur l 'influence qu'elles auront sur les événements. Pas plus sans doute que celles décrétées précédemment, comme l' embargo sur les armes et le carburant, ou encore l' interdiction de trafic aérien en direction des aéroports contrôlés par l'Unita. Cette dernière n'a en fait jamais manqué d'armement, ni d'autres soutiens logistiques, régulièrement acheminés par des vols illégaux qui se comptent par centaines tous les mois, selon les rapports de la mission de vérification de l'Onu. Les innombrables caches d'armes découvertes dans le pays témoignent du haut degré de sophistication de l'équipement dont dispose toujours l'Unita. Les largesses financières de cette dernière, qui, jusqu'à l'an dernier, a vendu des quantités considérables de diamants extraits illégalement, lui ont permis de monter un formidable réseau de ravitaillement. Les pilotes des compagnies pirates qui assurent le trafic vers les zones occupées par l'Unita affirment gagner trois fois leur salaire ordinaire. C'est le prix du risque couru, car l' armée angolaise a déjà appréhendé quelques-uns de ces appareils et menace d'abattre ceux qui seraient à sa portée.

Parmi les alliés de Savimbi, on trouve en première ligne les réseaux militaires de l'ancien régime sud-africain. Dans son édition du 1er mai, l'hebdomadaire sud-africain Guardian Mail rapportait les détails d'une livraison de véhicules militaires SAMIL -des camions tout terrain -faisant partie d'un ordre de 32 millions de rands. Après les révélations successives sur la complicité des nostalgiques de l'apartheid et I 'utilisation de petits aéroports périphériques sud-africains pour acheminer les marchandises aux rebelles angolais, l'armée sud-africaine a décidé de se mobiliser pour stopper ce trafic. A la suite de la visite du président Mandela à Luanda, le général Sipaka, de l'armée sud africaine, annonçait, le 14 mai,  dans la capitale angolaise, que des mesures exceptionnelles seraient prises à l'encontre des fautifs. Début juin, l'armée angolaise a manifesté son irritation à l'égard de l'Unita qu'elle accuse ouvertement d'avoir maintenu quelque trente mille hommes en armes. Le vice-ministre de l' Administration territoriale, le général Higino Carneiro, a déclaré pour sa part que si le mouvement ne rétrocédait pas les territoires sous son contrôle, le gouvernement pourrait rétablir la légalité par la force. Mais dans ce cas, c ' en serait fini des accords politiques qui avaient conduit l'Unita à siéger au Parlement et à participer au gouvernement. La situation actuelle, où l'Unita fait la guerre d'une main et revêt de l'autre le costume trois pièces ministériel, est d'autant plus en contradiction avec la lettre et l'esprit des accords de Lusaka que selon ces derniers, le mouvement de Savimbi ne devait entrer au gouvernement qu'après sa démilitarisation totale et la normalisation de l'administration de l'Etat. En consentant à la formation du GURN, en avril 1997, le président Dos Santos avait fait une concession au mouvement et à la communauté internationale, qui souhaitait voir le processus avancer à tout prix. Mais il s'agissait là de progrès formels, l'essentiel, à savoir l'existence d'une armée fortement équipée et directement soumise aux ordres de Savimbi, n'ayant pas changé. Ce constat sonne comme un échec pour l'Onu qui, au plus fort de sa présence en Angola, comptait sept mille cinq cents hommes censés vérifier l'application des accords, et ce à un coût élevé pour la communauté internationale.

Certes, comme le dit Me Beye, l'organisation internationale est impuissante lorsqu'une des parties n'est pas de bonne foi. Mais "dans le doute abstiens-toi", dit le vieil adage. En l'occurrence, il faut refuser de cautionner ces déclarations successives lorsque on ne peut pas vérifier leur véracité. L'Onu savait que le pari était risqué. Au dernier trimestre de l'année dernière, ses observateurs militaires évaluaient encore à environ quinze mille les "forces résiduelles" de l'Unita. Dans la plupart de ses rapports, le secrétaire général a fait état des faibles quantités d'armement remises aux Nations unies pendant les exercices successifs de démobilisation de ces forces. Kofi Annan en est arrivé à dénoncer le réarmement de l'organisation de Savimbi et l'utilisation persistante de mines antipersonnel.

L'Onu savait donc, mais considérait que le risque majeur, à écarter à tout prix, était la rupture des accords de paix. Maintenant que la mission onusienne est sur la voie du départ -son personnel en Angola sera réduit à quatre cent cinquante hommes en juillet -, l 'heure des bilans s ' annonce difficile. Et la menace de démission de Me Beye, comme ultime chance pour une issue pacifique, est révélatrice du désespoir du médiateur et artisan des accords de paix. Mais c'est aussi l'heure des bilans pour Savimbi, qui s'est sciemment moqué de la communauté internationale et des Casques bleus. II risque maintenant de se retrouver dans un inconfortable face-à-face avec l'armée angolaise. Cette fois, il pourrait manquer d'amis suffisamment influents sur la scène internationale pour venir à sa rescousse.

Afrique Asie, Juillet-Août 1998
 

Tout autre constat serait illusoire: les accords de Lusaka sont enterrés. Jonas Savimbi n' en a d'ailleurs jamais voulu et, après avoir feint de les appliquer, il les a ouvertement sabotés. Pourtant, ainsi que l'ont toujours défendu les pays de la troïka (Portugal, Russie, Etats-Unis), ces accords "constituaient un bon compromis et la voie la plus courte vers la paix", selon la formule de l'éphémère successeur de Me Blondin Beye, le Guinéen Issa Diallo. Ils offraient en effet à l'Unita une excellente porte de sortie, après sa tentative de prise du pouvoir par la force au lendemain des élections de 1992 supervisées par les Nations unies -qu'elle avait perdues. La rébellion avait obtenu à Lusaka de participer à un gouvernement d'unité nationale, de réintégrer ses soldats dans les Forces armées, de se reconvertir en parti politique afin de participer au jeu démocratique. Aussi avait-elle longuement négocié et obtenu un statut spécial pour son président et fondateur, Jonas Savimbi, statut qui lui accordait nombre de droits et de privilèges et faisait de lui la deuxième personnalité politique du pays. Il faut noter que rien de tout cela n'était un droit pour l'Unita qui, avant les élections, s' était publiquement engagée, en particulier devant les grands de ce monde, à en respecter les résultats une fois ceux-ci officiellement promulgués par l'Onu. Les accusations de fraudes avancées par le mouvement de Savimbi n ' ayant pas été prouvées, sa révolte n' avait aucun fondement moral, et encore moins juridique. D' aucuns avancent toujours la revendication du droit à la représentativité de l' ethnie umbundu pour justifier la relance du conflit par Savimbi. Mais l' examen de toutes les institutions nationales, nommées ou élues, y compris et surtout l' armée nationale, démonte aisément cet argument: la représentation des principaux groupes ethniques nationaux est un fait incontestable.

EN RÉALITÉ, LES ACCORDS DE LUSAKA, CONCLUS DEUX ANS APRÈS le déclenchement du conflit le plus destructeur et le plus meurtrier de l'histoire de l' Angola, furent signés par l'Unita dans le seul but d'arrêter l'offensive de l'armée nationale qui, en quelques mois, avait repris aux forces de Savimbi tous les chefs-lieux de province et la plupart des centres stratégiques occupés au début de 1993. Et les quatre années qui se sont écoulées depuis ont été le répit nécessaire à Savimbi pour réorganiser et réarmer ses troupes, grâce notamment aux revenus colossaux de l'exploitation illégale des diamants. Cela n'a pas été aisé pour le leader de l'Unita, car il lui a fallu en même temps feindre de se conformer au protocole de Lusaka, notamment faire transiter une partie de ses combattants -et ce, deux fois consécutives -par le processus de démobilisation et de désarmement mis sur pied par les Nations unies.
Quitte à les réintégrer aussitôt après, secrètement, dans les rangs de l'armée de l'Unita. Or tout cela, soulignait récemment, avec une certaine irritation, le général Joaô de Matos, chef d'état-major des FAA, s'est déroulé sous le nez de la mission de vérification des Nations unies en Angola. Faut-il en conclure que celle-ci s'est laissé tromper par la supercherie de l'Unita ? La lecture des rapports successifs du secrétaire général de l' Onu sur la situation dans le pays nous apprend que la Monua, et l'Unavem avant elle, n'étaient pas dupes. Les observateurs des Nations unies ont maintes fois dressé le constat du non-accomplissement délibéré par l'Unita de ses engagements au plan militaire. Refus de délivrer l'essentiel de l'armement performance du système sophistiqué de radiocommunication en sa possession: présentation aux postes de cantonnement de l'Onu des simples supplétifs de l'armée de l'Unita, alors que le noyau dur de celle-ci était maintenu hors de portée; reminage des zones déjà déminées par les organisations internationales. Et surtout, ravitaillement régulier par voie aérienne de ses bases à l'intérieur de l'Angola, et ce au rythme de centaines de vols par mois, comptabilisés par les Nations unies elles-mêmes.

MAIS TOUT EN RECONNAISSANT CET état de choses, et le danger potentiel qu'elles recèlent pour l' avenir du processus de paix, M' Beye avait voulu croire qu'en accélérant la mise en oeuvre des volets politiques des accords -formation du gouvernement d'unité nationale, intégration des généraux de l'Unita dans l'état-major, etc. -on aurait eu raison de la "méfiance" de l'Unita à l'égard du pouvoir de Luanda. Venir à bout de cette méfiance était, pour M' Beye, la clé de la réconciliation entre ces "frères ennemis ". Or, comme il devait le comprendre pendant les derniers mois de son action à la tête de la Monua, avant que son avion ne s'abatte près d'Abidjan dans des circonstances très suspectes, ce n'était pas le manque de confiance qui expliquait les réticences de l'Unita. Ce mouvement, ainsi que ne cessent de le rappeler les dissidents militaires du Comité de rénovation de l'Unita, qui ont longtemps été aux postes de commandement de l'armée rebelle, n'a jamais cessé de poursuivre le même but: la prise du pouvoir par la force.

Maître Beye avait aussi espéré que la prise de fonction au gouvernement et dans les FAA d'un grand nombre de cadres de l'Unita, voire de la majorité d'entre eux, aurait désamorcé la tension, sinon privé Savimbi de la matière grise nécessaire à la reconversion de l'Unita en deuxième parti le plus important du pays. Mais, une fois de plus, M' Beye et la communauté internationale, qui avaient exigé du pouvoir angolais la formation du GURN avant la démilitarisation effective de l'Unita, s'étaient trompés. Bien que meurtri par l'éloignement de ses meilleurs cadres, Savimbi n'avait pas modifié son agenda: mettre en échec l'offensive prévisible de l'armée contre ses bastions du plateau central, récupérer les territoires perdus en 1994 ; bref, rendre le pays ingouvernable et ingérable économiquement. Une situation qui, dans son esprit, devrait aboutir à la déliquescence du pouvoir en place. Et donc à l' affaiblissement mortel des FAA. On imagine la suite.

L'Onu ne pouvait pas faire l'économie d'une révision totale de sa stratégie en Angola. Après avoir dépensé inutilement près d'un milliard et demi de dollars pour vérifier la mise en application d'accords qu'une des parties n'a jamais pris au sérieux; après avoir assisté impunément au réarmement frénétique de l'Unita et à sa stratégie de terreur, y compris à l'encontre du personnel de la Monua, l'Onu et le Conseil de sécurité qui préside à ses destinées ne devaient plus se contenter de lancer des appels à la reprise du dialogue, ou, tout au plus, menacer de prendre d'autres sanctions contre l'Unita, mesures dont jusqu'à présent l'efficacité s'est révélée nulle. L'échec angolais relance avec force le débat sur le rôle et la crédibilité de l' Onu, déjà mise en cause dans la gestion de la crise irakienne. Le retour de la stabilité régionale est en partie tributaire de la clarification des responsabilités de la communauté internationale, et des Etats-Unis en particulier, dans le prolongement de ce conflit.

Afrique Asie, Février 1999
 

Les Forces armées angolaises (FAA) ont, depuis six mois, c'était le 5 décembre 1998 à l'occasion de l'ouverture du congrès du MPLA -déclenché une offensive contre les villes d' Andulo et de Bailundo, les fiefs de l'Unita. Objectif : liquider en quelques jours ces deux points de fixation des forces anti-gouvernementales et capturer Jonas Savimbi et les cadres de son organisation. Par la même occasion, le chef de l'Etat angolais entendait mettre la main sur les zones d'exploitation diamantifères qui approvisionnent le «trésor de guerre» de Jonas Savimbi..
Pour qui a séjourné dans les deux agglomérations d' Andulo et de Bailundo, il apparaissait, effectivement, que leur défense n'était guère assurée dès lors qu'une offensive d'envergure mettant en oeuvre des moyens logistiques importants était déclenchée. Illusion ! Qui a coûté leur poste aux chefs du renseignement militaire et au ministre de la défense.

La «Résistance populaire généralisée» décidée par l'Unita n'explique pas seule le sanglant échec des FAA. C'est aussi la qualité mis en oeuvre par les hommes de l'Unita qui a fait la différence. Les généraux des FAA ne sont pas encore revenus de leur surprise. Et pourtant ! L'Unita met en ligne, désormais, des unités combattantes équipées d'armes lourdes, soutenues par des véhicules blindés dont beaucoup ont été «achetés» aux... généraux des FAA. En Angola, la corruption n ' est pas une activité virtuelle.
L'offensive a été brisée. Et l'Unita est passée partout à la «défensive active». Elle attend fermement la nouvelle grande offensive des troupes gouvernementales prévue pour la mi-juin 1999. Qui risque fort de miner plus encore le moral des troupes des FAA et de siffler la fin de la partie pour le MPLA.

A la fin du mois de mai 1999, l'Unira pouvait dresser un bilan des opérations particulièrement satisfaisant. Elle a gagné toutes les batailles déclenchées par les FM. Elle occupe plus de 70 % du territoire national (alors qu'il y a six mois elle n'occupait plus que quatre localités sur le plateau central), ses troupes sont à moins de 30 kilomètres de la capitale ( elles occupent Caxito, à quelques dizaines de kilomètres au Nord Est de Luanda, une ville que l'Unira avait déjà conquise en 1992, au lendemain de la «Toussaint sanglante». Mais c'était en s'enfuyant de la capitale. Aujourd'hui, c'est en y revenant! ). La zone pétrolière de Soyo, à la frontière avec la République démocratique du Congo, face au Cabinda, est sous le feu des canons de l'Unita, présente également -et c'est la première fois dans son histoire -sur la bande côtière.
Qu'est-ce qui explique l'échec de l'offensive militaire décidée par José Eduardo dos Santos ? Il y a, à cela, des raisons géopolitiques, des raisons économiques, des raisons strictement militaires.

Les raisons géopolitiques tiennent à la nature profonde du régime institué par Luanda. Le Mur de Berlin a pu s'écrouler, le stalinisme et ses pratiques sont toujours profondément ancrés dans les modes de pensée et d'action de José Eduardo dos Santos. C'est la culture du secret aggravée par l'introversion naturelle du chef de l'Etat angolais. Dos Santos ne gère pas le pays; il monte des «coups» ; il n'hésite pas à expurger son parti, le MPLA, et son armée, les FM, des éléments «modérés». Tout cela dans la grande tradition stalinienne. Introversion et mégalomanie. Dos Santos se sent désormais investi d'une mission sous-régionale. Il a engagé ses forces armées au Congo Brazzaville et au Congo Kinshasa. Les FM se battent sur des territoires étrangers et c'est alors qu'il décide d'ouvrir un front intérieur !
Dans le même temps, José Eduardo dos Santos a cru devoir hausser le ton vis-à-vis de tous ceux qu'il considère comme des alliés de l'Unita : Burkina Faso et Togo, Maroc, Tanzanie et Zambie... Ce n'est, bien sûr, pas du goût des chefs d'Etat de ces pays-là !

Luanda a cru pouvoir miner l'Unita en systématisant le débauchage de ses responsables politiques. Quelques uns de ceux qui se sont installés, dans le cadre des Accords de Lusaka, dans la capitale angolaise ont, effectivement, succombé aux sirènes du MPLA. C'est le cas, essentiellement, de Jorge Valentim, qui était chargé justement de l'application de ces accords au sein de l'Unita, et d'Abel Chivukuvuku, conseiller de Jonas Savimbi pour les affaires étrangères, qui se sentent plus concernés par les valises Vuitton que par les kalachnikov. Ils ont créé des Unita bis et ter dont la représentativité est nulle malgré les efforts entrepris par... le MPLA pour leur donner une apparence de consistance. Ce que n'a pas compris José Eduardo dos Santos, c'est que la création d'Unita bis, ter..., a coupé les ponts avec l'Unita de Jonas Savimbi, empêchant désormais toute négociation. Il ne reste que la voie des armes !

Les raisons économiques sont, bien sûr, pétrolières. L'année 1998 a été la pire année pour les pays pétroliers. Les cours du brut ont sombré. Le baril est passé en dessous de la barre des quinze dollars, puis des douze dollars; il s'est même effondré, parfois, jusqu'à dix dollars ! Comment, dans ces conditions tenir le budget de l'Etat déjà passablement écorné par le coût des interventions étrangères et la corruption ? Les pétroliers américains et européens préparent déjà l'après dos Santos. Les bailleurs de fonds sont critiques à l'égard de la politique économique de Luanda. Même le Département d'Etat, à Washington se pose des questions. Les raisons militaires sont multiples. Comme le souligne l'Unita, les responsables du MPLA ont, pendant des années, prôné une «guerre de basse intensité». Il s'agissait de faire cantonner les troupes de l'Unita après les avoir désarmées pour, pensaient-ils, briser Jonas Savimbi et son organisation politico-militaire. Illusion! Luanda a, rapidement, pris conscience des limites d'une telle politique.

Passant de la guerre soft à la guerre hard, Luanda a donc décidé de donner l'assaut contre Andulo et Bailundo. En surestimant sa force et en méconnaissant celle de l'Unita. Environ 8 000 hommes ont été engagés dans la première offensive ; près de 1 500 auraient été tués. Les pertes auraient été du même ordre lors du second assaut! L 'U nita connaissait les intentions du MPLA. Des documents avaient été saisis qui attestaient de la volonté de Luanda de lancer une «offensive finale» contre les deux pôles d'ancrage de l'Unita. Dans un premier temps, Jonas Savimbi avait été sceptique. Par la suite, il avait demandé que des «précautions importantes» soient prises. Les chefs militaires de l'Unita étaient déjà prêts à encaisser le choc de l'offensive des FM.

Le désarmement et le cantonnement de troupes a finalement facilité la tâche de l'Unita. Le désarmement a permis de se défaire des vieux équipements ; le cantonnement -ou ce qu'il en restait -a permis d'avoir des troupes sous la main. Plus encore des troupes révoltées contre la condition qui leur avait été faite. L'absence de réinsertion sociale a facilité la mobilisation. Le réarmement a donc été rapide. D'autant plus que l'Unita est passée d'une configuration «guérilla» à une configuration «armée mécanisée». Plus de mobilité; plus d'armement y compris des véhicules blindés et des armes lourdes.
Il faut souligner, également, la motivation des populations locales exacerbées par les actions de répression menées depuis plusieurs mois par les FM et l'administration de Luanda dans le cadre de «l'extension administrative de l'Etat». Comme le souligne l'Unita, «la pression est montée de la base».
En finir, une fois pour toute, avec la guerre, cela veut dire, désormais, pour l'Unita, la prise du pouvoir à Luanda
Du côté des FM, le réarmement et la mobilisation ont été difficiles. Tout d'abord parce que les généraux des FM, qui se sont lancés dans les «affaires», n'entendent pas mettre en péril leur belle fortune dans des opérations guerrières dont l'issue est aléatoire. Ensuite parce la conscription a obligé le recours à la violence: la motivation des généraux est inexistante; celle des hommes de troupe est pire encore !

Il n 'y a pas, cette fois, aux côtés des FM, d'apport d'une force extérieure même s'il y a, toujours, des troupes mercenaires. On estimerait à environ 2 000 les «Cubains» -dont beaucoup sont des ex-Cubains naturalisés Angolais depuis l'opération Carlotta déclenchée par La Havane  en 1974 qui participent aux opérations (ils composent, aussi, pour l'essentiel, la «sécurité» autour du président José Eduardo dos Santos ). Pour la première fois, au sein de l'Unita on parle désormais de «renversement du régime de Luanda". Et on entend aller au bout du processus mis en oeuvre par José Eduardo dos Santos et les généraux des FM : l'Unita est engagée dans une opération de conquête du pouvoir.
Dans le même temps, l'Unita entend montrer à la Communauté internationale qu'elle est une alternative sérieuse au régime du MPLA désormais condamné car il n'a plus de marge de manoeuvre.

Luanda n'a plus d'alliés. Ne le soutiennent, tout au plus, que des groupes de pression; pas des Etats. Le Portugal, qui a été son meilleur partenaire et a pesé de tout son poids au sein du Conseil de sécurité de l'Onu ( mais avec moins de résultats au sein de l'Union européenne) est enlisé dans le dossier de la Guinée Bissau où Lisbonne a joué les apprentis-sorciers. La Russie n'espére que le remboursement de sa dette. Les Etats-Unis ne condamnent pas l'Unita se contentant d'aller dans le sens de Luanda au sein du Conseil de sécurité, mais au nom de l'Onu pas au nom des Etats-Unis. A Washington, c'est «wait and see». Le Département d'Etat attend de voir la situation se décanter sur le terrain tout en poussant Luanda à négocier. Voilà pour la fameuse «troïka» !
La France, de son côté, n'entend pas cautionner Luanda tout en soutenant l' Angola (Elf oblige) et le processus de paix. C'était le sens de la visite, l'an dernier, à Luanda, du président de la République française, Jacques Chirac.
La grande confrontation peut donc avoir lieu. Elle était attendue pour la mi-juin 1999. De ce choc frontal entre le MPLA et l'Unita va naître une nouvelle configuration politique de l' Angola. Qui obligera à poser de nouvelles questions dont nul ne sait encore si elles auront des réponses .

A quoi pouvait bien penser le président José Eduardo dos Santos, le 5 décembre 1998, lorsqu'il a décidé de déclencher son offensive contre les sanctuaires de l'Unita de Jonas Savimbi ?
Le MPLA, le parti au pouvoir à Luanda depuis l'indépendance de l'Angola, le 11 novembre 1975, venait d'ouvrir les travaux de son 4ème congrès. 1200 délégués étaient présents. 251 d'entre eux devaient être élus au comité central. Des faucons, pas des colombes. Le chef de l'Etat, président du MPLA, avait entrepris d'éliminer de la direction du parti tous ceux qui s'opposaient à sa politique. Il s'agissait, disait-il, d'en «finir avec la mise en application du Protocole de Lusaka».  Autrement dit: liquider l'Unita, son chef historique -Jonas Savimbi -et reconquérir les territoires contrôlés par l'opposition. José Eduardo dos Santos venait de signer l'acte de décès du processus de paix. Il venait de signer, du même coup, mais il n'en n'avait pas encore conscience, l'acte de décès de son propre régime. Le MPLA ne survivra pas à l'offensive menée contre l'Unita. Parce que la réalité sur le terrain ne correspond pas à l'analyse des «stratèges" de Luanda.

C'est le propre des régimes totalitaires que de refuser la vérité des faits. Les lois de l 'histoire sont plus fortes que les appareils bureaucratiques. Les marxistes l'ont toujours affirmé. Les staliniens l'ont toujours oublié ! Pratiquant le mensonge à grande échelle, ils finissent par prendre leurs rêves pour la réalité. Erreur ! L'offensive militaire lancée le 5 décembre 1998 par José Eduardo dos Santos contre les fiefs historiques de l'Unita était pourtant l'aboutissement d'un long processus enclenché bien auparavant. Mûrement réfléchi et comprenant plusieurs étapes.

«Le processus de paix va mal. L'Unita va bien». C'était, en substance, le slogan que ne cessaient de marteler les représentants de l'organisation de Jonas Savimbi là où, à travers le monde, ils étaient implantés. Certes, aux termes de la résolution 1127 du Conseil de sécurité, adoptée à l'unanimité des quinze pays membres le 28 août 1997, la principale for cc d'opposition au gouvernement de Luanda avait dû fermer les portes de ses représentations officielles. Mais celles-ci étant «hébergées» dans Ic cadre de contrats immobiliers privés, il avait été facile de changer les raisons sociales sans changer les structures et les modes de fonctionnement.
L'Onu prenait ses rêves pour des réalités si elle pensait qu'elle pouvait effectivement interdire à l'Unita, rodée par trente années de maquis et de clandestinité, de faire ce qu'elle voulait là où elle le voulait.
Les représentations de l'Unita sont devenues des associations.

Et l'organisation de Jonas Savimbi, deux ans plus tard, n'a rien perdu de son potentiel international. Les sanctions n ' ont servi à rien. Il n'y avait que Maître Alioune Blondin Beye -il va d'ailleurs payer de sa vie ses éternels atermoiements liés à des illusions tenaces -le médiateur onusien, pour croire et clamer que la question angolaise était réglée. Or, rien ne l'était encore. Malgré lc Zaïre, Mobutu, le Congo et Lissouba. Jonas Savimbi, mieux que quiconque, sait donner du temps au temps : les menaces de l'Onu contre l'Unita ont été autant d'occasions laissées au MPLA et au gouvernement de Luanda pour tomber dans le piège qui leur était tendu. En bon stratège, le leader nationaliste angolais a toujours su céder du terrain quand il le fallait avant d'en reconquérir. Sa politique, alors, se résumait à un double objectif: ne pas céder aux provocations gouvernementales; amener le gouvernement à succomber aux provocations de l'Unita. C'est ce que l'on appelle, en termes de lutte, se faire prendre en ciseaux !

Les sanctions de l'Onu empêchaient l'Unita de travailler au grand jour. C'était une erreur. Elles ne l'empêchaient pas de réfléchir et surtout d'agir dans l'ombre à laquelle on la confinait. L'Unita ne voulait pas la guerre; elle voulait, seulement, la paix armée. Docile, peut-être ; mais pas idiote. Ni naïve. Elle a joué le jeu des Accords de I,usaka. Sans jamais perdre de vue l'objectif final que poursuivait le MPLA : la liquidation pure et simple d'une organisation politico-militaire qui depuis vingt cinq ans ne cesse de lui pourrir la vie. Jusqu'où pouvait aller l'Unita dans ce bras de fer ? Beaucoup plus loin que Luanda sans doute. Sans avoir vocation au martyr , l'Unita sait s'adonner pleinement aux comportements masochistes. Elle avait, disait-elle, désarmé et cantonné ses troupes, envoyé des parlementaires et des ministres à Luanda. Formellement. Elle posait, par ailleurs, les bonnes questions : que fait le gouvernement pendant ce temps-là pour liquider les mercenaires étrangers sur le territoire national et désarmer les milices qui pullulent dans la capitale ? Où en est-on de la reconnaissance de l'Unita en tant que parti légal ? Qu'en est-il du statut de son leader, Jonas Savimbi ? Si ces questions n'ont pas de réponse, que fait la trop fameuse -mais insaisissable Communauté internationale ?

En sanctionnant l'Unita, l'Onu, finalement, donnait bonne conscience à l'Amérique de Clinton qui voulait oublier l'Amérique de Reagan: celle qui avait permis à Jonas Savimbi de devenir ce qu'il est. Il ne fallait pas que Washington s'étonne qu'à la guerre froide succède une paix un peu chaude. C'est que la géopolitique, tout comme la nature, a horreur du vide.

Alors que l'année 1997 s'achevait, les observateurs avisés et les analystes scrupuleux pouvaient dresser un bilan des «sanctions» . L'Unita se replie et décroche de ses positions les plus voyantes ; au plan local comme au plan international. Cela ne l'empêche pas de faire du «business» ; même si ce n'est pas sa vocation, précisent ses leaders. Cela ne l'empêche pas de multiplier ses ancrages africains (ils sont passés, dans le même temps, de deux à six ). Elle cède, ici et là, quelques positions. Pas sur l'essentiel. Elle ne cédera pas ses deux implantations majeures: Andulo, parce que c'est le berceau de Jonas Savimbi et de sa famille; Bailundo, parce que c'est là que l'Unita s'est repliée pour se redéployer en novembre 1994 après qu'elle ait été expulsée militairement de son fief de Huambo, parce que c'est, aussi, le coeur du pays Ovinbundu.
L 'Unita ne cédera pas et c'est le gouvernement qui devra prendre l'initiative de la relance de la guerre. C'est ce que nous écrivions, déjà, en décembre 1997.

1998. Ce sera l'année de tous les dangers. Denis Sassou-Nguesso est redevenu le maître à Brazzaville. Laurent-Désiré Kabila l'est, aussi, de l'autre côté du fleuve, à Kinshasa. Les hommes de guerre, manifestement, l'emportent sur les diplomates. Les médiations ont vite montré leurs limites. A Luanda, José Eduardo dos Santos jubile. Il s'est pleinement investi dans les victoires de l'un et de l'autre : Kabila et Sasssou-Nguesso. Deux hommes qui ont le même passé stalinien que lui! La «révolution africaine» est un mythe.
Du même coup, l'Unita se trouve coupée, dit-on, de ses bases arrières : le Zaïre de Mobutu et le Congo de Lissouba. Les hommes torts de la sous-région étaient des ventres mous. L'Unita faisait, à Kin comme à Brazza, sa loi. Il est vrai que, là-bas, la loi n'existait pas. Pourtant, partout, on annonce la fin de l'Unita désormais coupée de ses bases extérieures. Grotesque !

Parce qu'il sait mieux que quiconque qu'il faut laisser le temps au temps et qu'un «territoire appartient à celui qui l'organise», le président de l'Unita, malgré tout, marque de nouveaux points dans le bras de fer qui l'oppose aux autorités de Luanda.
Le 7 janvier 1998, il écrivait, en français, à Alain Dejammet, alors président du Conseil de sécurité des Nations unies. Au-delà de la présentation des voeux de nou vel an, il saluait le rôle joué par les Nations unies dans le processus de paix en Angola. «L'Onu, écrivait-il, par l'entremise de la Monua, est, à sa juste valeur, le seul témoin utile du processus d'application du Protocole de Lusaka. A l'Unita, nous avons la profonde reconnaissance du rôle bienfaisant que la Monua joue dans ce processus» .

Il demandait également la prorogation du mandat «jusqu'à ce qu'en âme et conscience, nous soyons tous rassurés de l'irréversibilité de la paix et de la consolidation de la réconciliation nationale en Angola» .Tout en reconnaissant les charges financières que la Monua représente dans le budget de l'Onu.
Le président de l'Unita était entendu. Quelques jours plus tard, le secrétaire général de l'Onu annonçait la prorogation de la mission onusienne jusqu'en avril 1998.

Mais en cette période de voeux, Jonas Savimbi ne s'était pas arrêté en si bon chemin. Il avait écrit, le même jour -c'est à-dire le 7 janvier 1998 à José Eduardo dos Santos, président de la République d'Angola. On sait que le chef de l'Etat angolais avait subi plusieurs interventions chirurgicales au Brésil. Son état de santé faisait d'ailleurs l'objet de nombreuses supputations. A Luanda, on ne manquait pas de souligner les habituelles exagérations de la presse en la matière. Mais il est vrai, qu'alors, le président de la République d'Angola, opéré -notamment -du pied, ne se déplaçait qu'avec l'assistance d'un appareillage spécial. Il ne l'a abandonné que début février, poursuivant sa convalescence en s'aidant de béquilles. Ce n'est qu'à partir du mois de juin 1998 qu'il a pu retrouver une activité normale.
Jonas Savimbi, dans sa lettre du 7 janvier 1998, souhaitait donc «un rapide rétablissement» au chef de l'Etat. Il le remerciait, par ailleurs, d'avoir reçu les émissaires de l'Unita le 16 décembre 1997. Les entretiens avaient alors porté sur les propositions formulées par l'équipe gouvernementale quant à la poursuite du processus de paix. Mais la lettre du président de l'Unita portait, surtout, sur les treize points qui composaient la «proposition de l'Unita relative à la phase finale de l'application du protocole de Lusaka».

Pour chacun d'entre eux, des délais étaient fixés ( le calendrier s'étalait du 21 janvier au 4 mars) et les responsables concernés (gouvernement, Unita et Monua) étaient désignés.
Le président José Eduardo dos Santos avait répondu rapidement à Jonas Savimbi. Dans les milieux diplomatiques angolais, on ne manquait pas de souligner plusieurs points.

Tout d'abord, il existe une commission conjointe Unita-gouvernement qui a en charge de régler les questions relatives à l'application du Protocole de Lusaka. Ces questions ne sont pas du ressort du président de l'Unita. Ensuite, il reste à désarmer effectivement les troupes de l'Unita : le droit de poursuite qu'a exercé Luanda au Congo à la fin de l'année 1997 contre les troupes de l'Unita (et sa logistique aérienne, notamment les Antonov qui sont utilisés pour le transport des commandos) qui avaient pris position, «en vue d'une offensive», sur le territoire de Cabinda, prouvaient pleinement, selon Luanda, que le cantonnement n'avait concerné que des adolescents et non pas le gros des troupes.

Enfin, ce n'était pas à Jonas Savimbi d'imposer au chef de l'Etat angolais des dates butoirs en vue d'une nouvelle rencontre. Jonas Savimbi, soulignait-on dans les milieux diplomatiques angolais, pouvait venir quand il voulait à Luanda. Argumenter des questions de sa sécurité personnelle était un faux débat. Si Luanda voulait «liquider» le leader de l'Unita, cela ne demanderait que quelques minutes avec un raid aérien sur le fief de Bailundo. La meilleure preuve de la bonne volonté des autorités gouvernementales, affirmaient les milieux diplomatiques angolais, était qu'à Luanda s'achevait la construction des locaux destinés à l'Unita alors que les cadres du parti d'opposition vivaient sereinement dans la capitale angolaise. On ne manquait pas de souligner, d'ailleurs, que les problèmes rencontrés dans l'application pleine et entière du Protocole de Lusaka, étaient liés plus à la personne de Jonas Savimbi qu'à la nature de l'Unita.
Il était évident pour tous que les autorités gouvernementales de Luanda avaient tendance à opposer la direction «extérieure» de l'Unita ( celle qui était au contact des autorités de Luanda lors des négociations) à son chef. Mauvais calcul !

L'Unita de Jonas Savimbi a gardé de ses années «Mao» un goût marqué pour les grandes célébrations de masse et les slogans «populaires» .C'est ainsi que l'année 1998 avait été proclamée «Année du Grand compromis National pour le Salut de la Patrie». En quelques mots, tout était dit! Et on pouvait compter sur l'entêtement du leader de l'Unita pour développer, à fond, la ligne politique que s'était fixée son organisation.

Car le «Grand Compromis National» prôné par l'Unita ne concernait pas seulement, à coup sûr, que l'Unita. C'était aussi une obligation pour le parti au pouvoir: le MPLA. Et c'était là, aux dires de l'Unita, que le bât blessait.
Ses responsables ne cessaient de répéter et de marteler qu'ils avaient assumé la part de leurs obligations, notamment en ce qui concernait la démilitarisation de leurs troupes, mais que beaucoup restait à faire (pour ne pas dire tout), en ce domaine, du côté gouvernemental, qu'il s'agisse du désarmement des populations «civiles», de la démobilisation des troupes spéciales, du rapatriement des mercenaires... Dans ce contexte, il était évident que la date butoir, fixée par l'Onu au 1er avril 1998, ne pouvait pas être tenue, une fois encore, et que les Accords de Lusaka resterait lettre morte.
Le 6 mars 1998, dans une déclaration de son vice-président Antonio Sebastiào Dembo, l'Unita avait déclaré «sa complète démilitarisation» à compter de ce jour. Une opération de démobilisation «spéciale et finale in situ» était prévue, par ailleurs, entre le 11 et le 15 mars 1998 dans quinze localités tandis que celle des généraux de l'Unita avait eu lieu à Bailundo du 16 au 19 mars 1998.

La stratégie de l 'Unita est connue de longue date: chaque avancée «diplomatique» doit provoquer, dans le même temps, non pas un recul de Luanda mais un enfoncement de ses positions. Une stratégie qui est à l'image des opérations sur le terrain : l'Unita demeurait pleinement mobile sur l'ensemble de l'espace intérieur angolais ( et au -delà même, du côté de la Zambie) selon l'Onu sur 3 354 localités, 226 seulement avaient été, à cette époque, «restituées» au gouvernement de Luanda -tandis que le MPLA restait scotché sur ses positions urbaines qui étaient autant de pôles d'affrontements internes.
Car le cancer qui, disait-on il y a un an, semblait ronger le président José Eduardo dos Santos rongeait aussi le MPLA et les forces au pouvoir à Luanda. Lc temps se décomptait, déjà, en faveur de Jonas Savimbi. L' état de santé de l'actuel président de la Républiquc -qui n'est qu'un président de la République de facto puisque le deuxième tour de l'élection présidentielle n'a toujours pas eu lieu -était l'objet de toutes les interrogations. A Luanda, on spéculait, déjà, sur l'après dos Santos: l'armée, la police politique, les services secrets, le shadow cabinet, le parti et son appareil bureaucratique... posaient leurs jalons afin de ne pas «injurier l'avenir».

Alioune Blondin Bèye, le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies en Angola, était lui aussi longtemps sur la touche, près de trois mois, à la suite d'une intervention chirurgicale en Allemagne. Il n'était revenu sur le terrain que pour constater les avancées réalisées par... l'Unita : nominations de gouverneurs, expéditions des demandes d'agrément des ambassadeurs, démilitarisation des généraux de l'Unita. «L'Unita, n'avait pu manquer de constater le diplomate malien, a exécuté trois tâches essentielles dans les délais requis». Luanda ayant une fois encore une longueur de retard, avait dû promulguer, le 20 mars 1998, le statut spécial du président de l'Unita quelques semaines après que le parti lui même ait été légalisé. Mais cette promulgation ne réglait que l'apparence du problème: rien dans le fond.

«Tout territoire appartient à celui qui l'organise». Cette règle géostratégique est une constante de la politique mise en oeuvre par Jonas Savimbi. Dans un étonnant remake des Horaces et des Curiaces, l'Unita, malgré les «sanctions» mises en oeuvre -qui n'ont pas grandi la Communauté internationale dès lors qu'elles sont bafouées au quotidien transformait chacun de ses replis tactiques en victoire stratégique. C'est que l'on sait qui est le maître à Bailundo mais que l'on se posait la question de savoir qui gouverne à Luanda.

Eugcnio Ngolo, dit Manuvakola, jusqu'alors un des «cadres» de l'Unita, pouvait bien se «rendre» -dans toutes les acceptions du terme -à Luanda, cela n'affaiblissait en rien l'organisation. Bien au contraire. C'est lui qui, le 20 novembre 1993, avait signé, à Lusaka, les fameux «Accords» . Sa signature figure, sur le document officiel, à côté de celle du chef de la diplomatie angolaise, Venancio de Moura. Le président José Eduardo dos Santos était présent dans la capitale zambienne ce jour-là, mais Jonas Savimbi avait refusé d'y participer.

Le 16 mars 1998, la commission politique de l'Unita a eu beau jeu de publier un communiqué spécifiant que Manuvakola «n'est plus ipso facto habilité à parler au nom de l'Unita». Les Accords de Lusaka perdaient donc le signataire qui engageait l'Unita. Mauvais calcul de Luanda. Débarrassée de cet encombrant témoin des nécessaires «compromis» du passé -quand la situation politico-militaire de l'Unita n'était pas des plus brillantes (Huambo, le fief, était tombé quelques jours auparavant) -l'organisation de Jonas Savimbi, du même coup, se retrouvait libre de ses mouvements. Lusaka connaît pas! Et posait la question essentielle à laquelle personne ne voulait répondre: «Que diable Jonas Savimbi irait-il faire à Luanda ?». Question primordiale: plus encore dans le contexte qui caractérisait alors la capitale angolaise. Voilà l 'Unita reconnue comme le principal parti de l'opposition ; son leader bénéficie d'un «statut spécial» ; l'Unita est (officiellement) désarmée; ses cadres participent aux activités parlementaires, gouvernementales, administratives, diplomatiques, militaires... Son vice-président s'installe à Luanda. Dans quelle perspective ? Pour réaliser quel programme ?

Pouvait-on penser un seul instant que Jonas Savimbi, étant ce qu'il a été, étant ce qu'il est, allait venir s'installer dans la capitale angolaise pour y faire de la planche à voile ou se bronzer sur la plage ? Naïveté de la Communauté internationale! Jonas Savimbi ne viendra à Luanda que pour participer à la prise du pouvoir. Il n'a pas construit l'Unita ( dans les pires conditions ), fait vivre et prospérer le plus bel outil politico-militaire du continent (dans des conditions pires encore), pour se positionner comme un retraité de la vie politique nationale. L'Unita n'a jamais cessé de le proclamer: la venue de Jonas Savimbi à Luanda n'a de signification que sur la base d'un accord sur un programme de transition visant à organiser les années à venir dans la perspective de l'organisation d'une nouvelle élection présidentielle.

Or, ce programme, avec des échéances politiques claires, n'avait pas encore été discuté. Du fait, notamment, des tensions qui déchiraient les forces au pouvoir à Luanda. Car, pensant diviser l'Unita, le MPIA se divisait lui-même. Le 4ème congrès qui allait se tenir début décembre 1998 dans la capitale en sera la meilleure preuve !

Représentant spécial de l'Onu en Angola, le diplomate malien Alioune Blondin Beye meurt, le vendredi 26 juin 1998, dans un accident d'avion en Côte d'Ivoire. Depuis cinq ans, il avait en charge le dossier angolais. Boutros Boutros Ghali, le patron de l'Onu, qui l'avait nommé à ce poste, n'avait pas manqué de souligner qu'il s'agissait d'une «mission suicidaire». C'est lui qui avait été l'instigateur des Accords de paix de Lusaka (novembre 1994) et de la formation d'un gouvernement d'unité et de réconciliation nationale (Gurn) en avril 1997.

Il meurt alors qu'il avait, quelques semaines auparavant, présenté un «plan de sortie de crise». C'était le 15 mai 1998. Alioune Blondin Beye était effectivement conscient que le processus de paix était durablement bloqué. Luanda considérait, de toute évidence, qu'il ne pouvait sortir de la crise que par la liquidation pure et simple de l'Unita et de ses responsables. La chute de Mobutu à Kinshasa et de Lissouba à Brazzaville avait servi de détonateur. n apparaissait, désormais, que les solutions militaires l'emportaient sur les solutions politiques et que, tout compte fait, la Communauté internationale laissait faire. Les Forces armées angolaises étaient présentes au Congo Brazzaville et au Congo Kinshasa sans que cela chagrine, ni Washington, ni Paris. Du côté de Moscou et de Lisbonne, la nouvelle était plutôt accueillie favorablement. A Luanda, l'option militaire, désormais, l'emportait sur l'option politique.

La disparition brutale du médiateur de l'Onu laisse le champ libre à José Eduardo dos Santos et à son état-major. Aliounè Blondin Beye avait toujours été exaspéré par la sereine intransigeance de Jonas Savimbi sur laquelle il n'avait pas prise. Son objectif était de régler la question angolaise et de rentrer chez lui au plus vite. Qu'importaient les voies et moyens pour y parvenir. On pouvait lui reprocher une absence d'analyse de la situation. Le diplomate malien n'a jamais voulu intégrer une donnée majeure : toute coexistence entre dos Santos et Savimbi est impossible dès lors que le MPLA veut l'anéantissement de l'Unita et que l'Unita n'entend pas remettre en cause le pouvoir qu'il exerce sur la majeure partie de la population angolaise. Dans son plan de sortie de crise du 15 mai 1998, Alioune Blondin Beye n'avait pas manqué de souligner la responsabilité du gouvernement de Luanda dans «l'impasse» que rencontrait, alors, le processus de «normalisation administrative» (il s'agissait alors, pour l'Unita, de rétrocéder à Luanda les quatre localités d'Andulo, Nharea, Bailundo et Mungo) .Il écrivait alors: «Le gouvernement devra mettre fin, d'une part aux excès de la police nationale en particulier dans les localités couvertes par l'extension de l'administration centrale, et d'autre part à la propagande hostile menée par les média d'Etat, en cessant toute diffusion d'allégations sur des faits non vérifiés par la Monua, conformément aux recommandations antérieures de la Commission conjointe» .

Pouvait-on penser, après cela, que Jonas Savimbi et ses hommes allaient se livrer pieds et poings liés aux troupes du MPLA alors que la Monua était incapable de faire respecter quoi que ce soit, notamment le désarmement de la population civile, la démobilisation des 60000 soldats excédentaires des FM, le rapatriement des mercenaires... ? Le Secrétariat aux affaires étrangères de l'Unita avait beau jeu de dénoncer, le 25 mai 1998, «une politique de deux poids et deux mesures».
Sur le terrain, les accrochages se multipliaient, les exactions également. Ce n'était pas encore la guerre avec une offensive générale ; mais c'était déjà la fin de la paix armée.

Dans le même temps, le MPLA préparait le terrain politique à une entrée en scène des militaires. Lors de la XXII ème réunion ordinaire du Comité centrale du MPLA à Luanda, le 23 avril 1998, José Eduardo dos Santos, président du MPLA et président de la République, annonçait la mise en oeuvre d'une nouvelle constitution. «Cette constitution est porteuse d'une grande innovation, déclarait-il : la proposition de changement du Régime Politique visant à attribuer aussi au Président de la République, notamment, des compétences administratives et la fonction de Chef de Gouvernement, ce qui n'est pas le cas dans l'actuel système».

Par ailleurs, le chef de l'Etat, non sans cynisme, annonçait que l'Unita ayant rempli l'ensemble de ses engagements, la «fin du protocole de Lusaka» devait être proposée «dans les plus brefs délais» .«Ensuite, déclarait José Eduardo dos Santos, il restera trois tâches à remplir, à savoir: la démobilisation des effectifs excédentaires des Forces armées angolaises (FM), le désarmement de la population civile et le deuxième tour des élections présidentielles». Or, soulignait-il, les FM «n'ont pas d'effectifs excédentaires. Le désarmement de la population est une tâche permanente qui incombe au gouvernement» et «il paraît extrêmement compliqué» d'organiser un deuxième tour de l'élection présidentielle quatre ans après le premier, le corps électoral ayant «beaucoup changé». Tout était dit. Luanda a donc mis à profit les six mois qui ont suivi pour préparer activement l'offensive finale contre l'Unita, à Bailundo et Andulo. Une offensive mal préparée. Dès les premiers jours, l'assaut des FM contre le plateau central est brisé par les soldats de l'Unita qui, village après village, ville après ville, parvient à reconquérir militairement le terrain perdu diplomatiquement.

Le 29 janvier 1999, José Eduardo dos Santos supprime le poste de premier ministre, devient chef de l'Etat, chef du gouvernement, commandant en chef de l'armée. De son côté, l'Unita affirme la prééminence de la «lutte armée» dans «la résolution des contradictions». Après dix années de présence, l'Onu quitte l'Angola qui sombre dans la guerre totale. Le 15 mars 1999, Issa Diallo qui avait remplacé Alioune Blondin Beye, s'envolait de Luanda pour New York. José Eduardo dos Santos avait rêvé. Il pensait qu'à l'issue du 4ème congrès du MPLA, le 10 décembre 1998, il allait pouvoir annoncer la reconquête de Bailundo et d'Andulo et la capture des chefs de l'Unita. Il est depuis six mois engagé dans une guerre qui, chaque jour, lui fait perdre des hommes, des villages et des villes, des sites industriels et miniers... Echec !

Africa Golfe éco, 15 Juin-15 Juillet 1999
 

Attendue depuis des mois, l'attaque de l'armée gouvernementale (FAA) contre Bailundo et Andulo a néanmoins surpris les observateurs internationaux qui semblaient avoir conclu à l'impossibilité de déloger les forces de l'Unita de ces villes forteresses. La progression, ces derniers mois, de l'Unita vers l'ouest, notamment Huila et Benguela, ses incursions dans la région de Bengo, limitrophe de la capitale, ainsi que l'intensification des actes de sabotage et des attaques contre la population civile un peu partout au centre-nord avaient renforcé l'image d'une Unita invincible et omniprésente. En face, l'attitude réservée de l'armée, qui ne faisait que rarement état de combats contre les forces rebelles, était interprétée comme un aveu de faiblesse. Elle préparait une contre-attaque à grande échelle, les batailles pour le contrôle de certaines zones stratégiques de Huila, notamment Chicomba et Jamba (zone minière), de Huambo et Kwanza Sul en furent les signes précurseurs. Les défaites essuyées fin septembre à Mussende (Kwanza Sul), Mungo (dans la province de Huambo, à mi-chemin entre Bailundo et Andulo ), ainsi qu'à Cunhinga, au nord de Kuito, avaient de quoi inquiéter l'Unita qui dut abandonner sur place d'importantes quantités d'armes neuves. En délogeant l'Unita de Cunhinga, les FAA avaient pu, du même coup, desserrer l'étau autour de la capitale provinciale de Bié -que l'Unita pilonnait à nouveau depuis les 14 et 15 septembre -et y installer ses unités les plus avancées pour l'attaque terrestre contre Andulo. Devant l'imminence d'une offensive généralisée, désormais prévisible, l'Unita cherchait alors à gagner du temps. Tout en dénonçant" l'agression " dont son mouvement était victime, Savimbi se déclarait prêt à reprendre le dialogue avec le gouvernement. Mais fallait-il croire ce récidiviste invétéré de la violation des accords de paix ? Il en a passé trois avec le gouvernement : Gbadolite, Bicesse et Lusaka, tous signés au moment où son mouvement était acculé militairement, et ce dans le seul but d'obtenir un répit... L'armée, au courant des préparatifs de l'Unita visant à lancer des attaques contre des régions sensibles du Nord-Ouest (Uige et Malange), ainsi que des nouvelles infiltrations d'unités rebelles près de Catete, à 60 km à l'est de la capitale, ne se laissait pas distraire et poursuivait ses opérations.

APRÈS D'INTENSES BOMBARDEMENTS NOCTURNES, L'UNITA FUT ainsi contrainte d'abandonner Bailundo. Mais ses hommes prenaient position sur les collines environnantes d'où, pendant plusieurs jours, ils livraient bataille à l'armée à coup d'artillerie. Le même scénario allait se reproduire quelques semaines plus tard à Andulo, centre important de la province natale de Jonas Savimbi où, grâce à la piste d'aviation proche, l'Unita avait concentré encore plus de moyens. Les FAA ont investi Andulo le 16 octobre depuis trois directions: Calucingaet Mungo à l'ouest, Cunhinga au sud. Mais l'Unita, qui, selon les informations du comité des sanctions des Nations unies, serait encore ravitaillée par cinq avions par jour en moyenne, pourrait ne pas avoir dit son dernier mot. La concentration de matériel et d'hommes à l'est d'Andulo, vers Nharea et au-delà du parc national de Luando, le long du fleuve Cuando, inépuisable réserve de diamants exploités avec des moyens artisanaux ou semi industriels par l' Unita, laisse encore présager d'âpres batailles.
Pour éviter l'occupation par l'armée de ces deux centres symboliques du contre-pouvoir de l'Unita, les forces de Savimbi n'ont pas hésité à pilonner ces deux villes dont les voies d' accès ont été abondamment minées. Du point de vue stratégique, la prise de Bailundo n'a pas grande signification, l'Unita ayant depuis longtemps transféré son état-major à Andulo d'abord, puis ailleurs, certainement dans l'Est du pays. Mais la chute de Bailundo, et encore plus celle d'Andulo, auront sans doute un impact négatif sur le moral des troupes de l'Unita, et plus encore sur leur capacité future de coordination.

Il ne faut cependant pas se faire d'illusions sur une fin prochaine de cette guerre qui ensanglante et détruit le pays depuis si longtemps. Mais elle sera d'autant plus proche que la communauté internationale contribuera plus énergiquement à l'application de sanctions contre l'Unita. Notamment celles portant sur la vente de diamants et le trafic aérien qui ravitaille le mouvement depuis plusieurs pays d'Afrique centrale et occidentale. La volonté affichée du président du comité des sanctions décrétées par le Conseil de sécurité, le Canadien Robert Fowler, de mettre à nu tous les réseaux de complicités dont jouit l'Unita va dans le bon sens. Il faut maintenant la collaboration de nombre d'Etats, notamment des Etats-Unis et de ceux de l'Europe, qui peuvent, d'une façon ou d'une autre, agir contre ces trafics. Ainsi la récente prise de position de la compagnie sud-africaine De Beers, qui s'est engagée à ne plus acheter de diamants provenant d'Angola -à l'exception des pierres extraites par une compagnie dûment enregistrée à laquelle le géant sud-africain est lié par contrat -, est de nature à gêner les ventes illégales de diamants de l'Unita, quoi qu'en disent ses dirigeants.
Mais le plus efficace reste, pour l'heure, la reconquête par l'armée des plus importantes régions de production. Ce qui sera sans doute long et coûteux, aussi bien en vies humaines qu'en ressources nationales, de plus en plus drainées de part et d'autre dans l'effort de guerre. La survie de trois millions d'Angolais dépend aujourd'hui de l'aide alimentaire d'urgence, mais, du fait de la guerre, environ un tiers d'entre eux restent hors de portée des agences humanitaires.

Afrique Asie, Novembre 1999

Avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne en tête, la campagne pour le renforcement des sanctions contre l'Unita bat son plein. Le l3 décembre, c'était au tour du Conseil de sécurité de l'Onu de relancer un appel à la communauté internationale pour l'application rigoureuse de ces sanctions, qui sont désormais perçues comme le moyen le plus efficace pour priver la guérilla de Jonas Savimbi des moyens de poursuivre la guerre. C'est par une déclaration fracassante que le ministre britannique de la Coopération et du commonwealth, Peter Hain, a fait connaître, le 20 novembre dernier, la position de son pays à l'égard des responsabilités qui incombent à l'Unita dans la reprise du conflit, mais aussi celles de la communauté internationale dont la mollesse dans l'application des sanctions peut être taxée d'hypocrisie. II a rappelé qu'à l'occasion de sa visite à Bailundo, en 1995, avec une délégation de parlementaires européens, "Savimbi s'était fermement engagé à appliquer le protocole de Lusaka. Mais il m'a menti, comme il  l'a d'ailleurs toujours fait.. Savimbi est fuyant comme un serpent. Sa parole n'a pas de valeur: Une de mes premières actions lors de ma prise de fonctions a été de mettre plus de ressources au service de l'isolement et de la défaite de l' Unita. Je me suis entretenu avec la secrétaire d'Etat américaine adjointe chargée des Affaires africaine, Mme Susan Rice, pour mener des actions conjointes. Je me suis rendu auprès des gouvernants français, portugais et belge pour qu'il.s se joignent à nous et décident des action.5 plus vigoureuses, ainsi qu'en Ouganda, en Zambie et en Afrique du Sud pour plaider la cause d'une politique de sanctions plus claire et réellement efficace."

Peter Hain n'a pas escamoté la responsabilité dans cette guerre sanglante ce fascisme primitif qui a caractérisé l' Unita et sur lequel la plus grande partie de l'Europe, y compris la Grande Bretagne, a fermé les yeux, ou qu'elle a même implicitement approuvé, dès le début des années soixante dix, quand Washington et Pretoria ont armé et financé Savimbi et lui ont vendu des armes et des mines qui ont amené à la quasi-destruction de l'Angola et de son peuple." En signe de sa détermination, le ministre britannique a annoncé le gel par la Bank of England de plusieurs comptes bancaires détenus par l'Unita et a directement et publiquement interpellé le gouvernement d'Ukraine pour qu'il mette fin au ravitaillement de l'Unita en armes.
Un renforcement décisif des sanctions a aussi été au centre de la récente visite à Luanda de l'ambassadeur américain à l' Onu, Richard Holbrooke -suivi peu après par le secrétaire d'Etat adjoint Thomas Pickering pour lequel l' Angola est à l'heure actuelle une priorité de la diplomatie américaine. Les Etats-Unis, qui assumeront la présidence du Conseil de sécurité à partir du 1er janvier 2000, souhaitent en effet, a-t-il expliqué, mettre à profit cette conjoncture pour maintenir le conflit angolais haut dans l'agenda de l'exécutif des Nations unies.

DEPUIS MAI DERNIER, LE CONSEIL DE sécurité soutient activement le président du comité des sanctions, le Canadien Robert Fowler, dans la recherche de modalités concrètes pour leur application. Fowler et son équipe mobilisent à cette fin aussi bien les gouvernements concernés, en Afrique ou ailleurs, que les institutions bancaires ou les différents intermédiaires sur le marché du diamant impliqués dans les trafics de l'Unita. Richard Holbrooke, qui veut faire de sa présidence un moment privilégié pour l'Afrique tout entière, a également pris à coeur le règlement pacifique de la crise de la RDC et défendu le bien-fondé des accords de Lusaka pour ce pays (voir p. 8). Les répercussions sur l'Angola d'un tel règlement ne pouvant d'ailleurs qu'être bénéfiques. II a cependant tenu à souligner que son action en faveur de sanctions plus énergiques à l'encontre de Savimbi ne doit pas être confondue avec un soutien inconditionnel du gouvernement de Luanda, !5 dont la politique dans le domaine du respect des droits de l'homme, a-t-il déclaré, "laisse beaucoup à désirer", Ni d'ailleurs avec une volonté d'élimination de l'Unita de la scène politique angolaise, qui selon Holbrooke, ainsi que Peter Hain, pourra, une fois débarrassée de Savimbi, 'jouer le rôle qui est le sien dans le contexte de la démocratie en Angola", C'est d'ailleurs dans le même sens que va le message adressé le II novembre dernier, à Huila, par le président angolais Eduardo Dos Santos, invitant les combattants de l'Unita à déposer les armes et" à reprendre, s'ils le souhaitent, les activités politiques au sein de leur parti", Un appel réitéré peu après par les FAA à l'adresse des officiers et combattants de l'Unita. Accompagné de certains des généraux les plus en vue dans l'Unita jusqu'en 1993, tels Mackenzie, Zacarias Mundombe, Andrade et Renato, ainsi que de quelques autres qui ont fait défection plus récemment pour protester contre le réarmement de l'Unita, le chef d'état-major des FAA, le général Joào de Matos, a encouragé, depuis Andulo, "tous les hommes aux ordres de Savimbi à renoncer à la guerre et à se joindre au reste du peuple angolais afin de tourner la page et de construire une nouvelle vie pour tous".

C'EST D'AILLEURS PAR LES DISSENSIONS internes à ce mouvement que le chef d'état-major explique en partie la faible réponse de l'Unita à l'offensive des FAA, Au-delà de la supériorité militaire acquise par l'armée angolaise ces derniers mois, en particulier le contrôle de l'espace aérien, l'Unita serait en perte de vitesse car ses généraux les plus expérimentés ne sont pas aux commandes dans les régions stratégiques, " Les jeunes officiers placés récemment par Savimbi à la tête de certaines des unités les plus importantes ont manqué de sens tactique, mais aussi de courage pour informer correctement leur chef de la réalité du rapport de force sur le terrain, ce qui a induit Savimbi à prendre les mauvaises décisions," Aujourd'hui, selon le général Matos, l'élimination de la force conventionnelle de l'Unita peut être envisagée, Mais il admet que l'Unita garde intacte -pour le moment une grande capacité à mener des actions de guérilla, notamment dans la province montagneuse de Bié, au nord est de laquelle se trouverait toujours Savimbi et un groupe d'officiers fidèles à la tête d'un important contingent, Avec l'offensive dans les provinces de Kuando Kubango et de Cunene, notamment sur la ligne de frontière avec la Namibie -qui a commencé début décembre, aussitôt après la tenue des élections dans ce pays , d'autres points de ravitaillement traditionnel de l'Unita ont été occupés par l'armée angolaise, qui a reçu le soutien de son allié namibien, Les unités rebelles qui, lors de la prise de Calai et de Cuangar par les FAA, ont essayé de se retirer au-delà de la frontière, ont été arrêtées par le dispositif de l'armée angolaise qui avait été préventivement déployé du côté namibien, Mais immédiatement au-delà, c'étaient les forces namibiennes qui se préparaient à entrer en action, Le soutien accordé par Savimbi à l'éphémère tentative de sécession du Caprivi n'a pu que renforcer la volonté de Windhoek d'apporter son aide à la mise hors jeu des forces de l'Unita dans la région, où elles constituent depuis longtemps le principal facteur de déstabilisation, Le verrouillage est aussi en cours du côté de la Zambie et de la RDC, où les combattants de l'Unita ne pourront plus se rendre en grand nombre, ou avec de l'équipement lourd, sans être aperçus.

Bien entendu, l'intensification des combats aux frontières a provoqué une augmentation du flux de réfugiés angolais dans les pays voisins, aggravant la charge des organisations humanitaires et du HCR, Cependant, à l'intérieur du pays même, les villes qui ont été martyrisées par cette guerre, privées pendant les longs mois de siège de l'Unita de tout ravitaillement alimentaire ou médicamenteux -ce fut notamment le cas de Malange et de Kuito -, la situation s'est sensiblement améliorée depuis que l'armée à ouvert la voie aux convois humanitaires, Elle reste très grave dans les régions plus proches des zones de combats, où les civils se sont réfugiés dans les forêts alentour ou dans les no man's land qui séparent les belligérants, Malgré les énormes difficultés du quotidien des habitants des grandes villes côtières, notamment de la capitale, la progression des FAA a soulevé à nouveau un immense espoir: celui d'une fin proche du conflit et de la mise à l'ordre du jour de la réorganisation de l'appareil productif et du redressement économique et social, Une tâche herculéenne à beaucoup d'égards.

L'arsenal de l'UNITA : Dans la déroute de Bailundo et d'Andulo, l'Unita a perdu de considérables quantités de matériel qu'elle avait accumulées dans la région : 15 000 tonnes d'armement, selon les FAA, dont des chars T77, des orgues de Staline, des pièces d'artillerie et des missiles Urgan de 240 mm, ainsi que 30 000 AK-47 et un grand nombre de lance-roquettes RPG7. Le tout de fabrication ukrainienne.

Afrique Asie, Mai 2000

Peter Hain, secrétaire d'Etat britannique à la Coopération, l'a affirmé on ne peut plus clairement: « Il ne suffit pas de citer les responsables et de les blâmer: La Grande-Bretagne attend du Conseil de sécurité des résolutions obligatoires afin que les principales recommandations du rapport Fowler soient mises en oeuvre. Il y va de la crédibilité même du Conseil de sécurité." En effet, si les recommandations du comité dirigé par Robert Fowler, l'entreprenant ambassadeur canadien, sont entérinées un jour par le Conseil de sécurité, elles vont révolutionner les moeurs de l'Onu en la matière et faire jurisprudence. Les Etats responsables de violations avérées des sanctions contre l 'Unita pourraient "écoper" de trois ans d'embargo sur la vente d'armes, doublés de trois ans de période probatoire. .. Pour les pays fabricants d'armes, tels que la Bulgarie, fortement soupçonnée de livraisons d'armement à l'Unita notamment via le Togo, c'est l'éligibilité en tant que membre d'organisations multilatérales comme l' Otan qui pourrait être remise en cause. Le rapport invite par ailleurs les Etats africains à refuser au Togo la présidence de l'OUA, qui devrait lui échouer au sommet de juin prochain.

Le comité de sanctions propose également que l'on rende publique la liste noire des entités ou des entreprises qui ont violé les sanctions contre l'Unita dans les différents domaines soumis à embargo, et surtout les trafics d'armes, de carburant et de diamants -principal moyen de paiement du mouvement de Jonas Savimbi. Le Conseil de sécurité avait aussi promulgué des sanctions à l'encontre des transporteurs desservant les aéroports ou les régions contrôlés par l'Unita, l'embargo sur les voyages à l'étranger des membres du mouvement figurant dans la liste dressée à cette fin par l'Onu et le gel de leurs comptes bancaires à travers le monde.

AFIN DE DÉTERMINER L'ORIGINE DU CARBURANT LIVRÉ À L'UNITA, le rapport recommande en outre l'analyse chimique, de type DNA, de ces dérivés du pétrole dont l'armée de Savimbi faisait une grande consommation. S'étant équipée comme une armée semi -conventionnelle, elle a en effet utilisé de grandes quantités de carburant. Selon l'enquête effectuée pendant six mois par un panel de dix experts placés sous la direction de l' ambassadeur suédois Anders Mollander, l'Unita aurait acheté 2,3 millions de litres de carburant entre janvier 1996 et décembre 1998. Rappelons que la mission d'observation des accords de paix de l'Onu était alors en pleine activité et qu'il fallut des centaines de vols de gros porteurs pour acheminer en Angola une telle quantité...

AU MOMENT DE LA REPRISE DES combats, en décembre 1998 justement, l'Unita disposait encore de cinq cent mille litres. Deux mois plus tard, selon les généraux chargés de sa logistique et qui ont déserté récemment, l'Unita ne disposait plus que de cent mille litres dissimulés en plusieurs cachettes. La lecture du rapport ne laisse en effet pas de doute sur le fait que, depuis 1995, Savimbi a tout mis en oeuvre pour réorganiser -et renforcer -son armée quelque peu affaiblie par la défaite essuyée à la veille de la signature des accords de paix en novembre 1994. Il avait renoué des contacts avec le Zaïre de Mobutu qui avait été sa principale source de ravitaillement en armes entre 1993 et 1994, et s'était rapproché du président Pascal Lissouba en développant avec le Congo-Brazzaville des rapports inédits. Le rapport cite nommément les intermédiaires de ce trafic: Manuel Roque et le transporteur aérien privé Jacques "Kiki" Lemaire pour le Zaïre, et le Premier ministre de Lissouba, le général Joachim Yhombi Opango en personne, pour le Congo.

Après le renversement des régimes zaïrois et congolais en 1997, l'Unita dut importer cent cinquante mille litres de carburant de Libreville et effectuer dans l'urgence plusieurs achats en Zambie. Des livraisons de fuel ont aussi été possibles à travers des circuits de transporteurs routiers privés angolais qui, précise le rapport, s'étaient laissé corrompre par des intermédiaires de l'Unita.

-Mais après janvier 1999, c'est la pénurie et Savimbi doit recourir à ses amis d'Afrique occidentale, notamment les chefs d'Etat du Burkina Faso, du Togo et de la Côte d'Ivoire, déjà impliqués dans plusieurs trafics pour le compte de l'Unita. Ainsi, entre janvier et avril, le Burkina dépêche à Andulo trois avions avec environ vingt mille litres de diesel chacun, alors que le Togo accélère les livraisons d'armement, qu'il fait discrètement transférer en Angola grâce à une panoplie de compagnies d'aviation privées, citées dans le document de l'Onu, dont certaines assuraient aussi les trafics de diamants et de matériel minier depuis l'Afrique du Sud.

Au coeur du dispositif mis en place par l'Unita, il y a bien sûr la vente des diamants. C' est sur la trace de ces pierres précieuses exportées illégalement par le mouvement rebelle que les experts se sont tout particulièrement penchés. L'Unita se procurait les diamants de trois façons, notent -ils: en les faisant extraire par ses propres combattants, en les rachetant aux "garimpeiros", les petits chercheurs qui creusent la terre avec des moyens artisanaux, ou en attribuant à des sociétés minières inter nationales des concessions dans les régions sous son contrôle. L'offensive des FAA de la fin de l'an dernier a considérablement réduit le champ d'action de l'Unita en ce domaine, mais ne l'a pas encore totalement privée de cette ressource que l' on trouve en surface dans les régions de Bié, Kuando Kubango et dans les Lundas, bien sûr. Le rapport précise que les diamants étaient vendus à Andulo -le quartier général de Savimbi avant sa chute en novembre dernier -au Burkina Faso, en Côte-d'Ivoire, au Rwanda, ainsi que directement en Belgique, à Anvers, une des plus grandes places diamantaires du monde, ou encore en Afrique du Sud.

EN OUTRE, UNE PARTIE PLUS négligeable empruntait les voies officielles grâce au " laxisme des autorités " qui, jusqu'à récemment -précise le rapport -, n'avaient pas introduit l'utilisation systématique de certificats d' origine infalsifiables. La décision de la sud-africaine De Beers de ne plus acheter de pierres angolaises non certifiées a été saluée par les experts du rapport comme une mesure salutaire. La De Beers, qui, par son poids sur le marché mondial du diamant, contribue à réguler et à stabiliser son prix, avait racheté jusqu'à il y a un an des diamants angolais à l'origine incertaine à des intermédiaires non qualifiés. La suite qui sera donnée au rapport Fowler par le Conseil de sécurité -après le sursis de six mois qu'il vient d'accorder aux "coupables" -sera de toute manière controversée. Tous les pays mis en cause, sans exception, ont énergiquement nié les faits ou essayé de démontrer leur bonne foi, tels la Bulgarie qui assure avoir scrupuleusement vérifié les certificats d'utilisateur final pour l'armement vendu. Dans ce cas, des pays aussi respectables que le Burkina Faso et le Togo se seraient en effet prêtés à ce jeu, mais, selon les anciens officiers de l'Unita, les Bulgares ne pouvaient ignorer qui étaient les vrais destinataires de ses missiles antiaériens SAM 6 et BMP 2, puisque des équipes de l'Unita ont été entraînées à leur maniement en Bulgarie même. Or, c'est très probablement avec ces missiles que deux avions de l'Onu ont été abattus en Angola en décembre 1998 et janvier 1999, provoquant la mort des observateurs de la Monua et des équipages.

«La valeur totale de la production angolaise au premier semestre de 1999 a été de 270 millions de dollars, dont 140 millions exportés par des circuits de contrebande» ( Agostinho Dias Gaspar).

Afrique Asie, Mai 2000

Le chef de l'État angolais, José Eduardo Dos Santos, ne pouvait pas tomber sur un adversaire plus coriace. Vingt-cinq ans après la proclamation d'indépendance de l'ancienne colonie portugaise, la guérilla menée par l'Unita (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola) dure toujours. Avec, toutefois, une moindre virulence. Le Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA) va-t-il enfin pouvoir toucher le bénéfice de la victoire ? Les barons du mouvement semblent y croire. Et il est vrai que l'issue de cette « lutte finale », maintes fois annoncée et sans cesse reportée, n'a jamais paru aussi proche.

Mais s'il parvient à se débarrasser de la guerre, le régime de Luanda n'aura pas pour autant remporté la paix. Car la fin des combats conventionnels entre les Forces armées angolaises (FAA) et le maquis savimbiste ne saurait mettre un point final aux violences dans le pays. Certes, Jonas Savimbi, alias le Galo negro ( « coq noir » ) a aujourd'hui perdu nombre de ses alliés dans la région. Certes, son contrôle sur les provinces diamantifères s'effrite, ce qui devrait limiter considérablement ses revenus. Or les gemmes constituent pour l'Unita l'indispensable nerf de la guerre face à un régime surarmé. Certes, les principales agglomérations du pays -Andulo, Baïlundo, Huambo -sont désormais sous contrôle gouvernemental. Reste que la capacité de nuisance des rebelles demeure très importante. En août dernier, à 60 km de la capitale, une attaque particulièrement audacieuse conduisait l'Unita à frapper aux portes de Luanda. Plus récemment, le mouvement revendiquait sa responsabilité dans le crash d'un Antonov 26 survenu dans le nord du pays le 1er novembre.

L'Unita aurait fait usage de missiles antiaériens pour empêcher « l'évasion de diamants volés dans notre pays », a expliqué un représentant du mouvement en Europe. Selon le propre aveu de José Eduardo Dos Santos, des « poches de résistance » persistent donc, et les opérations militaires se poursuivent. Depuis six mois, les combats ont redoublé d'intensité dans la région de Moxico (à 1 400 km à l'est de Luanda), à la frontière avec la Zambie et la République démocratique du Congo.

Retranché aux confins orientaux du pays, Jonas Savimbi y bénéficie de la proximité des territoires namibien, zambien et congolais. Franchissant sans problème la frontière zambienne pour se ravitailler ou se mettre à l'abri, les troupes rebelles bénéficient à Lusaka de la bienveillance de certaines autorités, estime avec agacement le régime de Luanda. En revanche, en RDC comme en Namibie, pays alliés de Luanda, les FAA exercent directement un « droit de poursuites ». Ainsi, Windhoek apporte depuis un an un appui logistique actif à l'armée angolaise pour traquer des éléments de l'Unita sur le sol namibien. Une opération conjointe des forces namibiennes et angolaises sur la frontière entre les deux pays a été organisée avec succès au mois d'octobre. Cette offensive aurait contraint les rebelles, jusqu'ici concentrés dans la zone du fleuve Okavango -qui sépare les deux pays dans le nord-est namibien -à se déplacer vers l'est angolais et la frontière zambienne. Comme quoi de l'Oubangui à la Namibie, l'Unita demeure bel et bien un problème régional.
De cet avantage stratégique laborieusement acquis sur les champs de bataille, José Eduardo Dos Santos voudrait maintenant tirer profit sur le terrain politique. Profitant de sa position de force, le pouvoir a rejeté début novembre les douze propositions formulées par l'Unita pour la relance du dialogue interangolais. Celle-ci demandait notamment la mise à l' écart de la troika Portugal-Russie-États-Unis chargée de la médiation au profit de l'Église, de la presse privée et de la société civile angolaise.

Mais Luanda ne croit plus ni aux pourparlers ni aux paroles facilement données et systématiquement reprises. De 1994 à 1998, l'Unita a profité de la trêve providentielle que lui offraient les accords de paix de Lusaka supervisés par l'ONU pour se réarmer massivement. De la même manière, l'embargo décrété par l'ONU sur les achats d'armes et les ventes de diamant de l'Unita depuis 1999 n'a eu aucun effet sur les approvisionnements du maquis maudit.
Bref, le MPLA estime aujourd'hui avoir été trop patient avec un Savimbi qui réclame désormais « un État de droit fondé sur la séparation des pouvoirs et la liberté d'expression ». « Ces principes sont déjà garantis par la Constitution angolaise, rétorque le porte-parole du chef de l'État, Waldemiro da Conceiçao. La fin de la guerre dépend seulement de l'Unita. Si les rebelles déposent les armes, nous aurons des élections le plus tôt possible. »
Le plus tôt possible, certes, mais pas dans l'immédiat. Les Partis d'opposition civile (POC), collectif auquel appartient notamment le Front de libération nationale de l' Angola (FLNA) présidé par Roberto Holden, exigent
que les scrutins législatif et présidentiel se tiennent en 2001, comme le prévoit la Constitution. En revanche, l'état-major du MPLA, qui dispose d'une écrasante majorité au Parlement, et même certains dirigeants de l'Unita renovada ne considèrent pas le vote comme prioritaire, s'alignant en cela sur la position du régime. Pour le pouvoir, la persistance de l'insécurité nécessite de proroger le mandat du chef de l'État, mais aussi celui des parlementaires élus pour quatre ans en 1992. Car ce n'est qu'après le retour de la paix civile que la réconciliation et la reconstruction du pays pourront être enfin amorcées.

Difficile en effet d'organiser une consultation digne de ce nom dans un pays où la guerre fait toujours partie du quotidien. « Mais le risque, c'est que cette situation d'exception soit progressivement considérée comme normale, estime un journaliste angolais. C'est déjà le cas, puisque notre pays devrait recevoir cette année 3 milliards de dollars d'investissements étrangers. Un record d'autant plus marquant que l' Angola est considéré comme un État en guerre par les multinationales. Mais comme la guerre civile n' empêche pas le business, elle est complètement banalisée, voire occultée. »

Conséquence: l' Angola offre l'apparence d'un pays à deux vitesses, où le petit monde des affaires évolue dans une bulle de plus en plus étanche aux agressions extérieures. Alors qu'investissements étrangers et recettes pétrolières se chiffrent en milliards de dollars, plus de 50 % des Angolais vivent en dessous du seuil de pauvreté. La guerre a fait au moins 500 000 morts, 4 millions de déplacés et 100000 mutilés sur une population totale de 12 millions d'individus. Gros producteur de céréales, de coton, de sucre et de café avant l'indépendance, le pays ne peut nourrir ses
enfants, dont le tiers dépend totalement de l' aide internationale pour survivre. L'agriculture et l'industrie sont paralysées par quatre décennies de combats (guerre de libération de 1961 à 1975, puis guerre civile de 1975 à nos jours). Et ceux qui produisent doivent parfois jeter les denrées faute de moyens de transport pour les évacuer. Alors que le pays a enregistré sur les cinq ans écoulés une croissance économique moyenne de 6,5 %, il risque de connaître de graves pénuries alimentaires à partir du mois de janvier. Difficile d'admettre qu'un État qui produit 800000 barils d'or noir par jour ne puisse subvenir aux besoins élémentaires de sa population. C'est pourquoi la communauté intemationale poursuit sa croisade pour une gestion plus équitable de la rente pétrolière.

Un premier succès a été constaté dans le secteur diamantaire, avec une hausse spectaculaire des recettes publiques au détriment d'intérêts privés -notamment de certains hauts gradés des FAA -jusqu'ici considérés comme intouchables. La conclusion l'an prochain d'un accord avec le FMI devrait se traduire par une redistribution plus transparente et plus équitable des revenus de la croissance pétrolière, notamment en faveur des secteurs sociaux. « En se réfugiant derrière la thèse sécuritaire, et dans le cas où une guérilla endémique persiste indéfiniment, le régime se retrouvera
immanquablement dans une impasse. Alors que s'il choisit de combattre la corruption, d'une part, et de consacrer une enveloppe plus importante aux chantiers sociaux, d'autre part, l'Etat dispose, à terme, d'un moyen infaillible de devenir populaire, explique un diplomate en poste à Luanda. En investissant dans les routes, l' éducation et la santé, il peut séduire les populations et convaincre ceux qui sont encore tentés de soutenir la rébellion de lui faire enfin confiance. Cela lui permettra de ramener une sécurité durable. Il pourra même se présenter devant les électeurs sans appréhension. Son triomphe sera alors assuré. Tout dépend de l'usage qui sera fait du pactole dont il dispose. » En d'autres termes, l' Angola tient enfin sa chance. Saura-t-il en profiter ?

L'issue du conflit qui déchire la République démocratique du Congo passe obligatoirement par Luanda. Belligérants et observateurs l'ont désormais intégré. y compris les États-Unis. Depuis 1997, les Forces armées angolaises, en exportant leur « savoir-faire », ont fait de José Eduardo Dos Santos l'un des principaux maîtres du jeu en Afrique centrale. Une nouvelle donne diplomatique s'est progressivement imposée en l'espace de trois ans, ce qui permet aujourd'hui à l'Angola d'en toucher les dividendes en termes de leadership. C'est en 1997 que va s'affirmer cette vocation de gendarme dans la sous-région. Dès le début de l' an née, le MPLA suit avec bienveillance la progression de l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) contre le régime mobutiste, soutien inconditionnel de l'Unita de Jonas Savimbi. Le 17 mai, lorsque Laurent-Désiré Kabila prend le pouvoir à Kinshasa avec l'aide du Rwanda et de l'Ouganda, Luanda n'hésite pas à donner un ultime coup de pouce à l'offensive qui voit disparaître le Zaïre, tête de pont de « l' impérialisme occidental » au coeur du continent, au profit d'une « démocratie populaire » idéologiquement plus proche du régime luandais.

Quelques semaines plus tard, l'Angola fait coup double en prêtant main forte à Denis Sassou Nguesso dans sa reconquête du pouvoir à Brazzaville. Dans le club des Etats « progressistes » formé dans les années soixante-dix, le leader du Parti congolais du travail (PCT) passe pour un frère d'armes, alors que son successeur, Pascal Lissouba, fait figure de dangereux réactionnaire. N'a-t-il pas profité de sa présidence pour faire de l'aéroport de la capitale, MayaMaya, l'un des relais indispensables au ravitaillement de l'Unita et à l'évacuation de ses diamants ? L'occasion est trop belle. Les FAA détachent un contingent en territoire congolais.

Durant les combats, qui se poursuivront jus qu' en décembre 1999, les alliés angolais sécuriseront l'agglomération de Pointe-Noire et assisteront la Force publique dans sa lutte contre les miliciens rebelles. Dos Santos peut être satisfait: en l'espace de quelques semaines, les principaux « collaborateurs » de Savimbi sont tombés, et les deux Congos ont changé de camp.

En août 1998, c'est au tour de Kabila d'avoir besoin d'aide. Agressé par ses alliés d'hier, Kigali et Kampala, les autorités kinoises doivent simultanément faire face à des groupes rebelles téléguidés par le Rwandais Paul Kagamé et l'Ougandais Yoweri Museveni. Aussitôt, Kabila bat le rappel de la fraternité marxisante africaine. Le Zimbabwe, la Namibie et l'Angola répondent aussitôt présents. Mais pour des raisons bien différentes. Certes la solidarité révolutionnaire a certainement facilité les choses, mais beaucoup se demandent tout de même ce que le Zimbabwéen Robert Mugabe et le Namibien Sam Nujoma allaient faire dans cette galère. Pour José Eduardo Dos Santos, l'explication est plus évidente. Alors que les relations entre Dos Santos et Savimbi se détériorent et que le cessez-le-feu entre l'Unita et les FAA paraît de plus en plus précaire, les Forces armées angolaises, par leur présence dans les deux Congos, assurent la protection de l'éponge pétrolière du Cabinda. Luanda pourra toujours, le cas échéant, profiter de cette position pour prendre à revers la rébellion de Jonas Savimbi qui étend toujours son contrôle sur les provinces septentrionales du Zaïre, de Ufge et de Lunda Norte. La reprise des hostilités entre les troupes gouvernementales et la rébellion de Savimbi, au mois de novembre l998, confirmera le bien fondé de ce choix stratégique.

Trois ans après ces deux interventions majeures, Luanda est parvenu à imposer sinon la paix, tout au moins sa vision de la stabilité sur une zone qui s'étend des plateaux batékés au désert de Namibie, et de l'embouchure du Congo jusqu'aux confins du Katanga. Autant dire sur l'hinterland d'Afrique centrale, qui ravitailla abondamment Jonas Savimbi au cours des vingt-cinq dernières années. Avec un effectif de plus de l00000 hommes, les Forces armées angolaises constituent le fer de lance de cette diplomatie de l' AK-47. Mais, au-delà de cet interventionnisme forcené, Luanda est parvenu à transcender  l'éternel antagonisme hérité de la guerre froide, et perpétué aujourd'hui encore
sur le champ de bataille angolais.

Le ler novembre, le chef d'état-major des FAA, le général Joâo De Matos, rencontrait son homologue ougandais, Gege Odongo, pour évoquer les conditions d'un retour à la paix au Congo démocratique. Initié quelques semaines plus tôt par des diplomates des deux pays dans les salons d'un grand hôtel de l'aéroport de Roissy, près de Paris, ce rapprochement entre Kampala et Luanda n'est pas passé inaperçu.

Interprétée comme une prise de distance vis-à-vis de Kinshasa, cette rencontre est présentée par certains diplomates comme le fruit de la nouvelle amitié qui se développe depuis quelques années entre Luanda
et Washington, les États-Unis parrainant également le régime ougandais. Il est vrai que, après avoir longuement financé l'Unita, l'administration américaine a dû revoir sa position à l'égard d'un pays qui lui vend aujourd'hui environ 7 % de ses achats pétroliers à l'étranger. Les compagnies Exxon, Chevron et Texaco sont particulièrement bien implantées dans les eaux angolaises, les deux dernières ayant extrait à elles deux 77% de la production l'an dernier. Et lorsqu'on sait que d'ici à 2008 la production d'or noir angolais va être multipliée par deux pour atteindre l,6 million de barils par jour, on comprend mieux la sollicitude de l'oncle Sam à l'égard d'un régime considéré encore récemment comme stalinien. Réciproquement, l' Angola vend bon an mal an 60% de son brut aux États-Unis, et n'a aucun intérêt à voir ses relations avec Washington se refroidir. D'autant que ceux-ci soutiennent indirectement la contre guérilla menée par les troupes du MPLA contre celles de Jonas Savimbi. De là à rejoindre l'Ouganda, le Rwanda et l'Éthiopie dans le cercle très fermé des amis de la Maison Blanche, il n'y a qu'un pas que Luanda pourrait bien franchir sans avoir à se forcer. En contrepartie, Washington s'assure un allié de poids dans une région où elle a déjà fait, en mai l997 à Kinshasa, l'erreur de miser sur le mauvais cheval. Mais, contrairement au Mzee, Eduardo Dos Santos n'est pas un nouveau venu. Après deux décennies passées à la tête de l'État, les services américains commencent à bien connaître le grand timonier angolais aujourd'hui reconverti à l'économie de marché.

La guerre civile angolaise ne semble pas décourager les affaires, bien au contraire. Selon le Pnud, l'Angola a . reçu l'an dernier 1,8 milliard de dollars d'investissements directs étrangers (IDE), soit 18% des flux destinés à l'Afrique, se plaçant au premier rang africain, devant l'Égypte, le Nigeria et l'Afrique du Sud. Une performance qu'il convient toutefois de relativiser. Sur ce montant, 97 % des sommes engagées, soit 1,75 milliard de dollars, se sont orientées vers le secteur pétrolier. Et l'on estime à 20 milliards de dollars les investissements que devraient mobiliser l'exploration et la production d'hydrocarbures d'ici à 2010. Si le secteur capte l'essentiel des capitaux étrangers, c'est à son domaine maritime qu'il le doit. Hors d'atteinte de la guérilla, l'offshore angolais est la dernière activité à bénéficier, par exemple, des garanties de la Compagnie française d'assurance pour le commerce extérieur (Coface). Sécurité oblige !

Hors de l'or noir, point de salut ? Difficile à dire. Il est vrai que les chiffres de 1999 ne reflètent qu'imparfaitement la situation sur le terrain en décembre 2000. Toutefois, si la situation sécuritaire s'améliore peu à peu, elle demeure encore suffisamment instable pour décourager les projets en province. En 1999,80 % des investissements non pétroliers se sont concentrés dans la capitale. En dehors de Luanda, seules les zones sécurisées -essentiellement la province de Benguela -ont pu bénéficier d'illE l'an dernier. Au niveau sectoriel, près de la moitié des 53 millions de dollars restants se sont orientés vers l'hôtellerie et la construction. Les activités industrielles se maintiennent avec 12 % des sommes mobilisées, notamment dans l'agroalimentaire. Ainsi, la société sud-africaine de boissons South African Breweries (SAB) vient d'annoncer un investissement d'environ 6 millions de dollars dans la construction d'une usine Coca-Cola, à Lubango, dans la province de Huila, au sud de l'Angola. La pêche tire également son épingle du jeu, notamment grâce aux financements russes, espagnols et français. En revanche, les investissements miniers ont sensiblement diminué, les gisements diamantifères étant situés dans des zones soumises à une forte insécurité.

Résultat : le secteur pétrolier représente 95 % des exportations angolaises, 75 % des recettes de l'État et 50 % du Produit intérieur brut. « L'Angola est un pays exagérément monosectoriel, explique Robert Igier, conseiller économique de l'ambassade de France à Luanda .Hors pétrole, le pays ne répond, aujourd'hui, à aucune des conditions nécessaires à l'attraction des IDE: la situation militaire tarde à se normaliser, et seule la signature en 2001 d'un plan d'ajustement structurel renforcé avec le FMI pourrait pérenniser la
croissance. » Sur ce dernier point, l'horizon semble s'éclaircir. Dans le cadre du programme indicatif Staff Monitored Program -signé entre l'État angolais et le Fonds monétaire international en avril, une mission d'évaluation du FMI s'est rendue à Luanda en octobre. A l'issue de leur visite, les représentants du Fonds se sont dit assez satisfaits des progrès réalisés.

L'État angolais a notamment commencé à rembourser une partie de ses arriérés extérieurs, dont 75 millions de dollars dus à la Banque africaine de développement (BAD). Concernant son endettement privé, le gouvernement semble également décidé à limiter ses emprunts sur le marché bancaire, notamment auprès des groupes BNP Paribas et HSBC. En multipliant les emprunts garantis par des enlèvements de pétrole, le gouvernement a déjà gagé 70 % des exportations de la société publique Sonangol jusqu'en 2003.
L'État a donc choisi de profiter de la conjoncture très avantageuse pour assainir sa situation financière : en bénéficiant d'une hausse conjuguée de 5 % de sa production et de 33 % des prix du brut, les revenus pétroliers angolais devraient atteindre 3,3 milliards de dollars en 2000.

Reste à garantir une gestion plus vertueuse des finances publiques tout en poursuivant les réformes structurelles annoncées. Afin d'accroître la transparence, un audit du secteur pétrolier incluant les transactions avec la Sonangol, la Banque centrale et le Trésor doit débuter début 200 I. Reste à choisir le cabinet auquel sera confiée cette délicate mission: KPMG et Ernst & Young se disputent le marché. Dans la foulée, l'audit de la Banque nationale d' Angola devra être mis en oeuvre dans les tout prochains mois. Idem pour le secteur diamantifère, qui ne sera passé au crible que lorsque la situation politico militaire le permettra réellement. Pour lutter contre l'opacité financière, un effort important devra également être fourni en matière statistique par les ministères et les entreprises publiques. Une remise à plat indispensable pour que l'État puisse se désengager du secteur productif. Mais après vingt années de centralisme démocratique, l'évolution des mentalités souhaitée par le FMI tient plutôt de la révolution culturelle. Entre les réticences de quelques barons du régime qui tirent des bénéfices substantiels de certaines entreprises publiques et la pesanteur de l'appareil administratif, le chantier des privatisations traîne en longueur depuis 1995.

Pour le moment, un millier de petites sociétés ont été vendues par l'État, qui en a retiré la somme dérisoire de 5 millions de dollars. Reste à s'attaquer aux gros morceaux. Parmi les sociétés dites « stratégiques », on peut citer le transporteur aérien TAAG, Angola Telecom, les assurances Ensa, ou encore la brasserie Cuca, actuellement sous contrat de gestion avec le français Castel-BGI. Mais, pour l'heure, seule la société de distribution des hydrocarbures, filiale de la Sonangol, annonce l'ouverture de son capital aux privés en 2001. Reste que seulement 49% des actions seront cédées et que leur achat sera réservé à des privés angolais. Des restrictions qui ne plaisent guère au FMI, qui insiste simultanément sur la nécessité d'accélérer le processus. Malgré ces divers obstacles, le Fonds estime toutefois que le pays est sur la bonne voie. Pour lui laisser le temps de concrétiser ses bonnes intentions, un moratoire de six mois dans l' exécution du programme indicatif lui a été octroyé. Si les réformes souhaitées sont accomplies dans les temps, le gouvernement pourrait bénéficier dès le mois de juin 2001 d'une Facilité pour la réduction de la pauvreté et pour la croissance (FRPC). En d'autres termes, la signature d'un accord entre l' Angola et le FMI devrait per
mettre à l'administration d'obtenir un reprofilage de sa dette extérieure estimée à plus de 12,5 milliards de dollars.

Avec plusieurs milliards de dollars de recettes pétrolières engrangées chaque année, l' Angola ne peut en effet prétendre à l'effacement de la dette promise aux PMA (pays les moins avancés). En revanche, un rééchelonnement des paiements par le Club de Paris et le règlement de ses arriérés auprès de tous ses bailleurs de fonds permet trait au pays de retrouver des méthodes de gestion plus vertueuses. La nomination de Julio Bessa, un proche du président Dos Santos, à la tête du ministère de l'Économie et des Finances le 9 octobre dernier a été perçue comme un signe de bonne volonté par les partenaires financiers du pays. Si, parallèlement, l'État parvient à rétablir la stabilité politico-militaire sur son territoire, l' Angola aura alors les moyens de séduire les investissements onshore. Car ce n'est qu'en créant des emplois et de la valeur ajoutée que le pays pourra s'affranchir de ce que certains qualifient sans ambages de « malédiction pétrolière ».

On estime qu'au cours de la décennie écoulée la vente de diamants contrôlés par la rébellion lui a rapporté 3.7 milliards de dollars, aussitôt réinvestis en contrats d'armement.

Jeune Afrique L'intelligent, 5-11 Décembre 2000

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