Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
APARTHEID
« APARTHEID IS NAZISM »(Alpha Blondy) : UN DOCUMENT ACCABLANT
Document produit en 1979 par certains groupes Anti-apartheid

"America, America, break the neck of this apartheid
This apartheid system is nazism, nazism, nazism
This apartheid system is nazism, nazism, nazism....."
(Alpha Blondy, 1985)

Il est un pays qui, au sortir de la seconde guerre mondiale, a vu le nazisme arriver au pouvoir, et c'est l'Afrique du Sud. Le cadre de l'oppression raciste était en place quand, en 1948, le Parti Nationaliste advint au pouvoir, nanti d'une idéologie qu'il était décidé à mettre aussitôt en pratique et qu'un seul mot résumait: « l'apartheid »  ou encore « développement séparé »des races, soit en termes clairs, l'oppression et l'exploitation systématique de la majorité noire (20 millions d'Africains, 2 millions et demi de Métis et 750 000 Indiens) par la minorité blanche (4 millions).

L'Afrique du Sud est ainsi devenu un Etat policier, dirigé par un membre éminent d'une organisation nazie : l'Ossewa Brandwag. C'est en 1938 que l'ex-Premier ministre, J.-B. Vorster, devint chef de cette organisation et mit sur pied des groupes d'actions violentes : les Stornjers. Ceux-ci avaient pour tâche de tout mettre en oeuvre pour empêcher que l'Union sud-africaine ne se range aux côtés des Alliés contre l'Allemagne hitlérienne. Passé à l'action clandestine et aux sabotages, Vorster fut interné au camp de Koffiefontein de 1942 à 1944, sous le matricule 2229. L'ex-chef de la police de Sécurité (BOSS), Hendrick van den Bergh ,est également membre de la même organisation et fut interné avec B. Vorster pendant la même période. Selon G. ASCHKINASI:

« Il existe d'ailleurs un bon nombre de mouvements néonazis en Afrique du Sud. L'un d'eux, le Broederbond compte seulement 11 000 membres parce qu'il ne veut recruter que l'élite. Or, 80% des députés du Parti Nationaliste actuellement au pouvoir font partie de ce Broederbond dirigé par un certain MEYER, lui-même chef de l'African Broadcasting Corporation, c'est-à-dire tout-puissant sur la radio sud-africaine. Ce MEYER a nommé son fils « IZAN » (anagramme de NAZI)...

En 1961, VORSIER devint ministre de la Justice  en 1966, Premier ministre jusqu'en 1978. Ses opinions n'avaient pas changé. Il est devenu l'homme de la répression. On lui doit toutes les lois dites scélérates, entre autres la loi « des 180 jours

L'Afrique du Sud était, depuis bien longtemps, un pays de violence, violence de l'entreprise coloniale, violence institutionnelle réglementée par les lois de l'apartheid  violence des grands appareils de répression créés au lendemain de la seconde guerre mondiale  violence de Soweto, juin 1976.

En Afrique du Sud, se trouvent face à face, une minorité bien décidée à exercer la violence pour maintenir son pouvoir et ses richesses, et un peuple qui, chaque jour davantage, subit l'oppression.

Entre eux, les nombreux lieux où se pratique la violence quotidienne : travail, habitat, éducation, vie familiale  c'est là en effet que le peuple noir vit concrètement et au jour le jour la domination, l'exploitation l'aliénation.
Mais pour ceux, et ils sont nombreux, qui n'acceptent pas de ubir cette violence du quotidien, pour ceux qui sortent du rang et se révoltent, s'ouvrent alors les fourgons de la police, les prisons, les salles de torture, les camps d'internement.

La violence était sur les pas et dans les bagages des colons, en Afrique du Sud comme dans le reste du continent. Les massacres et tentatives d'extermination des indigènes étaient monnaie courante il y a 100 ou 200 ans. Le dépeçage de l'Afrique et sa mise en esclavage ne provoquaient guère d'indignation. Aujourd'hui, après des guerres d'indépendance longues et douloureuses, la brutalité de la domination et de l'exploitation européenne est moins vive, moins évidente. Sauf en Afrique australe, c'est-à-dire en Rhodésie, en Namibie, ou en Afrique du Sud. Là, aujourd'hui comme hier, la police blanche en short kaki ou treillis de combat tire sur les populations noires qui marchent dans la rue, sur les enfants qui manifestent... sur les femmes qui font la grève. Aujourd'hui comme hier, la police, aidée de milices civiles, aiguise le tribalisme et les différences entre les Noirs pour les jeter les uns contre les autres.

Et pourtant la non-violence est un principe qui domine explicitement les 50 dernières années de la résistance noire. Ghandi pour les Indiens, et pour les Africains l'influence des écoles de mission, ont inspiré toutes les luttes depuis le début du siècle. Le Chef Luthuli, devenu dirigeant de l'African National Congress (ANC) en 1952 déclarait

« J''ai passe... trente ans de ma vie a frapper patiemment, modérément et modestement à des portes qui demeuraient obstinément closes. Quel a été le résultat de cette modération. C'est au cours de ces trente années que l'on a vu promulguer le plus grand nombre de lois destinées à limiter nos droits et à freiner nos progrès, jusqu'à ce jour ou nous en sommes arrivés au point de n'avoir quasiment plus aucun droit du tout.»

Nelson Mandela, actuel Président de l'ANC, déclara devant les juges qui le condamnèrent à la prison à vie :
« Nous avions toujours milité au sein de l'ANC en faveur d'une démocratie multiraciale. et nous nous désolidarisions de foule politique qui aurait contribué à élargir encore le fossé entre les races. Mais les laits dans leur dure réalité montraient que cinquante années de non-violence n'avaient rien apporté d'autre aux Africains qu'une législation toujours plus répressive et des droits toujours moins nombreux... Après le massacre de Sharpeville (1960), nous eûmes le sentiment que les Africains ne pouvaient pas, sans faire usage de la violence, triompher un jour dans la lutte qu'ils avaient engagée contre le principe de la suprématie des Blancs. Nous n'avions plus que cette alternative : ou bien nous acceptions de demeurer en permanence dans un dans l'infériorité, ou bien nous entrions en lutte contre le gouvernement. Nous avons opté pour le second parti »

Depuis cette date, une répression politique sans répit s'est abattue sur le pays, le vidant peu à peu de ses cadres politiques, de ses militants, de ses leaders. Les principaux chefs historiques ont été mis sous les verrous à perpétuité ou ont pris l'exil. La grande masse s'est retrouvée sans encadrement, sans parti, sans direction politique. Un silence de plus de dix ans a suivi les massacres de Sharpeville, pendant lequel le gouvernement a pu mettre en place et consolider sa politique de « développement séparé ». Depuis l'éclatement de la révolte populaire de Soweto, juin 1976, la terrible machine répressive s'est remise en marche sur l'ensemble du territoire. Les dirigeants de l'Association des parents noirs de Soweto, du Mouvement de la Conscience noire, les jeunes révoltés, les anciens militants de l'ANC et du PAC, courbent à nouveau la tête sous les ordres de bannissement, d'emprisonnement, quand ils ne sont pas purement et simplement liquidés par la réaction. A nouveau, les militants politiques les plus marquants prennent les chemins de l'exil par centaines, sachant leur vie et leurs actions totalement compromises à l'intérieur des frontières. A nouveau toute vie politique et syndicale autonome du peuple noir est menacée d'anéantissement.

Ce document ne prétend pas traiter en détail de la violence contenue dans l'apartheid et des innombrables lois de ségrégation et de discrimination raciales ni de celle du système capitaliste et de son fonctionnement spécifique dans le cadre de l'apartheid n'étudie pas non plus en détail les rouages de la machine répressive : armée, police, BOSS (Bureau for State Security) de sinistre renommée. Il se conçoit plus modestement comme une introduction, désirant donner un aperçu sur ce que cette violence signifie pour le peuple noir dans son corps, dans sa vie, dans son histoire

Ouvrir le dossier de la répression n'est pas faire état de tout ce que l'on connaît sur ce sujet car il faudrait alors plusieurs volumes pour y parvenir. Notre intention est de fournir un éventail minimum d'éléments concrets propres À montrer l'étendue, la diversité, l'intensité de cette répression qui s'abat contre ceux qui refusent de se soumettre.

S'agissant de la lutte d'un peuple, du cri de ses martyrs, ce dossier n'aurait pas d'intérêt s'il ne nous poussait pas à agir, À dire notre indignation, à manifester notre solidarité. Il faut briser le mur du silence qui, en France plus que partout ailleurs, entoure les crimes commis contre tout un peuple. Et ce ne sont pas les vagues déclarations du gouvernement français condamnant du bout des lèvres « l'aspect inhumain de l'apartheid » , qui modifieront ce fait fondamental : notre pays est et demeure le plus ferme et le plus sûr soutien de l'Afrique du Sud.

« L'histoire des luttes en Afrique du Sud n'est pas récente, mais remonte à l'époque de l'invasion coloniale. Elles ont pris des formes très variées et ont changé de nature au cours des siècles. Pendant les deux premiers siècles d'occupation du pays par les Hollandais et les Britanniques (XVlè et XVIIIe siècles), les peuples africains eurent à taire face à deux types d'agression différents. Les Boers (colons d'origine hollandaise) représentaient sur le continent sud-africain les vestiges d'une civilisation européenne sur le déclin  pastorale, traditionnaliste, pratiquant un calvinisme étroit  la société boer s'attaque aux fondements de l'organisation sociale et politique des Africains : la terre et le bétail. Porteurs d'une mission civilisatrice jamais remise en question, les Boers réduisirent en esclavage ceux qu'ils nommaient alors « les chiens noirs puants ». Les ayant asservis, ils les mirent à travailler leurs champs et à garder leurs troupeaux. Les Huguenots firent de même et implantèrent la culture de la vigne dans cette partie du monde, grâce à une main d'oeuvre servile et corvéable à merci.

Lorsque les Britanniques se manifestèrent, ils avaient d'autres visées. Citoyens de la première puissance économique de l'époque, représentants de la société mercantile, puis capitaliste la plus développée d'Europe, les Britanniques imposèrent une politique indigène beaucoup plus libérale. L'esclavage fut aboli dans les régions contrôlées par eux, tandis que les descendants des Hollandais fuyaient dans l'intérieur du pays pour échapper au nouvel ordre social et à l'administration de ces nouveaux colons. Après avoir vaincu les Africains par les armes, les Britanniques tirent en sorte que la force de travail qu'ils représentaient soit à tout moment disponible

Mais le vrai visage de la colonisation britannique apparut avec la découverte des mines de diamants et d'or vers 1870 : celle-ci déclencha une révolution profonde de toutes les structures sociales et économiques du pays.

« Du côté africain, la guerre n'était plus de mise : l'organisation militaire des tribus guerrières avait été détruite et l'armement européen avait définitivement démontré sa supériorité  d'autre part le soutien de la métropole britannique à sa colonie devenue soudainement riche était devenu inconditionnel. La première phase de la résistance africaine était révolue. De nouvelles formes de luttes apparurent au début du XXe siècle avec la création de la première organisation politique nationale africaine (1912). Celle-ci prit le nom d'African National Congress (ANC). A la même époque mais au sein du sous-prolétariat immigré originaire des Indes (colonie britannique) employé sur les plantations de canne à sucre du Natal (région de Durban), un jeune avocat du nom de Gandhi organise la résistance. Son influence déborde rapidement les luttes de la communauté indienne et inspire les organisations africaines. Les principes de la non-violence et de la résistance passive sont adoptés et appliqués dans les nombreuses campagnes de résistance qu'Indiens et Africains menèrent jusqu'au massacre de Sharpeville (1960). A cette date fatidique, la police tente de disperser une manifestation et tire sur la foule  69 morts, plusieurs centaines de blessés. Le gouvernement déclare l'état d'urgence  les organisations africaines, ANC en tête, sont déclarées illégales, la répression s'abat sur le pays. Sharpeville est la borne qui marque le passage des luttes non-violentes de la résistance africaine à l'adoption du principe de la lutte armée  l'ANC se constitue alors en mouvement de libération ».

Les Noirs (Africains, Métis et Asiatiques) représentent 83% de la population, et constituent l'écrasante majorité de la population. Cependant, caractéristique principale de ce pays, ils ne jouissent d'aucun des droits auxquels ils peuvent prétendre et pour lesquels ils luttent depuis trois siècles.

Comment une telle situation a-t-elle pu s'instaurer ? Comment peut-elle être maintenue inchangée jusqu'aujourd'hui ?

« Il existe en Afrique du Sud des systèmes de pouvoir tout à fait particuliers  ils ont pour nom : APARTHEID et DEVELOPPEMENT SEPARE. Par delà le pouvoir colonial, ces systèmes ont permis le maintien et le renforcement du pouvoir blanc à travers l'ère capitaliste. En Afrikaans - langue des Afrikaners d'origine hollandaise - le mot APARTHEID signifie « séparation ». La séparation dont il s'agit ici est celle qui doit être maintenue entre les peuples de races différentes qui occupent le territoire national. La politique d'APARTHEID recouvre aujourd'hui une réalité à plusieurs niveaux

- le premier est celui de la séparation physique des hommes entre eux en fonction de la couleur de leur peau, dans les lieux publics et privés, tels que les transports, les postes, gares, jardins publics, habitations privées, etc...

- le second est celui de la division du pays tout entier en zones blanches et en zones noires. Le terme de DEVELOPPEMENT SEPARE s'applique a cette division des populations par race, et à leur répartition sur le territoire.

Ces deux niveaux d'application de l'Apartheid ne pèsent pas du même poids pour la majorité africaine. Le premier, bien qu'il soit l'aspect le plus connu et le plus critiqué, n'est que l'enveloppe, l'apparence d'un système dont les fondements sont à rechercher ailleurs. Il est même combattu en Afrique du Sud par l'opinion dite libérale qui en trouve certaines manifestations par trop mesquines (« petty apartheid »). La politique de développement séparé, quant à elle, érigée an programme de gouvernement par le Parti Nationaliste dès le début des années 50, recouvre des enjeux beaucoup plus importants et décisifs pour l'avenir politique des populations noires ».

L'APARTHEID est donc tout à la fois, une doctrine basée sur le concept de race et un système de gouvernement. La discrimination et la ségrégation raciales, ainsi que l'exploitation existent depuis le début de la colonisation. Mais il a fallu attendre la fin de la deuxième guerre mondiale et l'accession au pouvoir' du parti nationaliste afrikaner pour que les principes du DEVELOPEMMENT SEPARE soient institutionnalisés, renforcés et appliqués à la totalité du pays. C'est ainsi qu'aujourd'hui l'ensemble de la population noire est encore privée de ses droits les plus fondamentaux et les plus légitimes.

DES PARIAS SUR LEUR PROPRE SOL

· 13 % du territoire ont été attribués aux Africains qui représentent 70% de la population. Les familles noires qui vivent encore dans les TOWNSHIPS autour des grands centres industriels blancs, comme à SOWETO, Alexandra, etc., sont peu à peu déportées sur ces territoires (BANTOUSTANS) qui doivent un jour devenir « indépendants ». Seuls seront autorisés à venir travailler an zone blanche les travailleurs valides, productifs.
Ils auront le statut de main d'oeuvre migrante.

· L'ensemble du système repose sur un contrôle très strict du déplacement de la population noire. Sous peine d'amende, de prison, de travaux forcés, tout Africain à partir de 16 ans doit porter sur lui un « laissez-passer » (pass) qui précise son groupe racial, son lieu de résidence, ses horaires et lieux de travail en zone blanche, etc... Il doit le produire immédiatement sur demande de la police afin que celle-ci puisse vérifier s'il est en règle et s'il a le droit de se trouver en zone blanche.

LA «BARRE DE COULEUR»

Une loi sur la « réservation des emplois » codifie très exactement les emplois auxquels un Africain peut prétendre et lui interdit l'accès à tous les autres. Les emplois qualifiés sont réservés aux travailleurs blancs, les Noirs ne se voyant attribuer que les tâches ne requérant aucune qualification et souvent aucune instruction.
Une commission dirigée par M. Wiehahn a rendu son rapport en 1979 : Si l'on en croit ses propositions, la « barre de couleur » devrait être abrogée, mais à l'exception des mines et du bâtiment. Mais personne n'a jamais pu croire le gouvernement sud-africain sur parole : au mieux, cette règle sera-t-elle assouplie dans les nouveaux secteurs du travail.

DROIT SYNDICAL EN SUSPENS

Jusqu' au dépôt du rapport de la commission Wiehahn, les syndicats africains n'étaient pas reconnus - au mieux tolérés et de toutes manières dénués de tout pouvoir.

Aux termes du rapport, les syndicats africains pourraient être reconnus (on ne sait, mais on devine, à quelles conditions). La grève restera assortie à de telles conditions qu'elle demeure pratiquement illégale.

AUCUN DROIT POLITIOUE

En zone blanche, les Africains sont considérés comme des « étrangers" et, à ce titre, ils n'ont aucun droit, excepté celui de fournir leur force de travail pour exploiter les immenses ressources du pays. Ils sont censés exercer leurs droits politiques « chez eux ", dans leurs « foyers nationaux » ou bantoustans promis à une soi-disant indépendance. Mais la moitié environ des Africains vivent en zone « blanche », et l'on pourra voir plus loin le degré - nul - de liberté politique dont bénéficient les habitants des Bantoustans.

Voilà, très schématiquement, le cadre dans lequel la minorité blanche a enfermé le peuple noir et tente par la violence directe de l'y maintenir.
En Afrique du Sud aujourd'hui, l'Etat peut sans en donner les raisons :

- refuser un passeport,

- refuser des informations au public, supprimer des journaux,

- bannir des personnes ou des organisations,

- décider où les gens doivent vivre, et, pour les Africains, où ils doivent travailler,

- faire comparaître quiconque devant ses tribunaux sous des inculpations inconnues dans    les autres pays civilisés du monde, etc...

En 30 ans de pouvoir, les « Nationalistes » ont promulgué un nombre impressionnant de lois dont toutes ont eu pour effet de restreindre chaque fois davantage les libertés fondamentales de l'individu ou des organisations d'opposition. Pour protéger la sécurité de l'Etat », pour « maintenir l'ordre », soixante-deux lois dites de « Sécurité » ont été publiées depuis 1950. Des milliers de personnes ont ainsi perdu leur liberté, à un moment ou à un autre, par suite de cette législation effrayante. Mais, comme Si cet arsenal législatif était malgré tout impuissant à baillonner le peuple sud-africain, le Parlement a voté, courant 1976, une nouvelle loi qui s'est d'abord appelée » State Security . La langue anglaise utilisant abondamment les abréviations, cela donne : Loi 5.5. La presse et l'opinion publique en général ont immédiatement fait le rapprochement avec les édits nazis qui conduisirent aux cruautés que l'on connaît. Il y a peu de différence en effet entre ceux-ci et cette nouvelle loi « pour assurer la sécurité interne de l'Afrique du Sud ». Mais le gouvernement ne voulut pas d'un rapprochement trop évident et changea le titre de la loi (« Loi sur la Sécurité Intérieure »).

Les plus importantes de ces lois sur la sécurité et autres lois répressives sont les suivantes

Au fondement: des lois comme le Native Land Act, le Group Areas Act, attribuant des secteurs territoriaux différents aux diverses races (loi au fondement des déportations), ou l'Electoral Consolidation Act par lequel seuls les Blancs ont le droit de vote, ou le Bantu Urban Areas Act, Bantu Administration Act, etc... qui toutes restreignent draconiquement et soumettent au contrôle le plus strict les droits de circulation, logement, travail, syndicalisation, etc..., des Noirs, ou plutôt ce qu'il en reste.

· Les lois sur la suppression du Communisme (1950), sur le Terrorisme (1967) et sur la Procédure Criminelle (1956): ces lois et leurs amendements autorisent le Ministre à décréter la détention et/ou la « restriction », sans aucun recours possible, de quiconque « poursuit les buts du communisme» ou «met en danger la sécurité de 1'Etat».

Est ainsi définie comme « terroriste » « toute action qui a eu ou qui aurait pu avoir pour effet de causer un embarras dans l'administration des affaires de l'Etat, toute action qui fournit aide ou encouragement à une action politique ayant pour but d'amener un changement social et économique, avec ou sans l'aide d'une partie étrangère, ainsi que toute action qui engendre des sentiments d'hostilité entre Blancs et non-Blancs

· La loi sur les Réunions séditieuses qui permet au Ministre d'interdire des individus ou des meetings.

· Viennent ensuite les lois suivantes qu'à titre d'exemple nous
examinerons de plus près (loi des 90 jours, loi des 180 jours,
loi sur la sécurité interne (loi des 12 mois) et deux décrets (400 et 413)

Loi dite des 90 jours

Cette loi fut promulguée en 1963. Elle autorisait n'importe quel officier de police à arrêter ou faire arrêter, sans mandat, toute personne soupçonnée d'avoir commis ou d'avoir l'intention de commettre n'importe quelle infraction à la loi sur la suppression du communisme. C'est au titre de cette dernière qu'avaient été bannis l'African National Congress et le Pan Africanist Congress). Elle permettait de détenir, aux fins d'interrogatoire, toute personne » suspecte » pour une période allant jusqu'à 90 jours. En fait, le but principal de cette loi était de fournir à la police secrète sud-africaine un moyen de venir à bout de la résistance des détenus politiques, à l'abri de tous regards et en marge de toutes juridictions. Tout citoyen qui tombait ainsi entre les mains de la police perdait tous moyens de se faire entendre « à l'extérieur », d'appeler à l'aide. Qui introduisit cette loi ? le ministre de la Justice de l'époque, M. Vorster. Ce faisant, il donnait à la police de Sécurité (BOSS) les possibilités de torturer les prisonniers en toute impunité.
Il n'est pas beau de voir un être humain torturé  moi je l'ai vu. Celui qui prend ce genre de-pouvoir doit en prendre la responsabilité », déclara-t-il en présentant cette loi devant le Parlement.

Comme il fallait malheureusement s'y attendre, c'est à partir de la promulgation de cette loi que l'on entendit parler de « tortures », de 'c morts en détention », de victimes de « troubles mentaux». Sous la pression de l'opinion publique, celle-ci fut suspendue le il janvier 1965 et... remplacée, la même année, par la loi dite des 180 jours.

La loi des 180 jours

Elle prévoit la détention préventive de tout citoyen soupçonné « d'être en possession d'informations utiles à l'Etat ». Des individus arrêtés à ce titre servent alors de témoins au cours de procès politiques ou criminels graves. Sur ordre du Procureur général, ces témoins peuvent être mis en isolement complet jusqu'à la fin du procès ou pour une durée maximum de six mois. Aucun tribunal ne peut intervenir en leur faveur, même s'ils n'ont commis aucun délit. Cette loi autorise par ailleurs le Procureur à lancer un mandat d'arrêt contre quiconque, £ s'il juge que cela peut servir les intérêts des dites personnes ou de l'administration juridique ». Elle demeure en vigueur aujourd'hui, bien que les pouvoirs de la nouvelle loi sur la « Sécurité interne » soient considérablement plus étendus (voir ci-dessous). A noter que c'est également M. Vorster qui introduisit devant le Parlement la législation des 180 jours.

En mai 1978, une nouvelle loi fut introduite permettant de détenir jusqu'à la conclusion du procès (sans plus de limites de 6 mois) les témoins retenus dans les procès de « terrorisme

Les décrets d'urgence

Les décrets d'urgence 400 et 413 du 30 novembre et 14 décembre 1960 permettent au gouvernement

- de proscrire tout rassemblement public, le déplacement d'un endroit à un autre de tout    Africain avec Sa famille et ses biens,

- l'arrestation suivie de détention illimitée de toute personne soupçonnée d'être en     possession d'informations relatives à un délit quelconque. Constitue un délit

le fait de faire des déclarations subversives sur les autorités de l'Etat, sur un officiel, un chef ou un directeur,

le fait de boycotter une réunion officielle ou de refuser de se plier aux ordres donnés par un officiel ou un chef,
le fait de manquer de respect à un chef ou à un directeur.

En janvier 1972, ces décrets furent étendus à l'Ovamboland (Namibie). C'est ce même décret 400 qui permit à Matanzima, chef du Transkei « indépendant  de faire arrêter tous les opposants à sa politique.

C'est au titre de ce même décret 400 que le gouvernement du Transkei vient de décréter la peine de mort contre « toute personne qui aura critiqué le gouvernement ou « l'Etat »

Loi sur la «Sécurité interne»

Cette loi a été conçue pour compléter la loi de 1950 sur la suppression du communisme. D'une manière générale, elle autorise le gouvernement à:
- déclarer hors-la-loi toute organisation « ayant des activités pouvant mettre en danger la sécurité de l'Etat ou le maintien de l'ordre public » (rien dans la loi ne définit ce qui peut mettre en danger l'Etat ou l'ordre public).

- supprimer des publications et poursuivre les auteurs de celles-ci.

- réglementer la mise en liberté sous caution des personnes arrêtées.

- garder à vue certains témoins pour une période allant jusqu'a 12 mois.

- modifier la « loi de 1967 sur le « Terrorisme  en supprimant tout ce qui a trait à la mise en liberté sous caution de toute personne détenue sous l'accusation d'avoir commis un délit proscrit par cette loi. Etc...

Un avocat, M. Geoff BUDLENDER, donnant l'analyse de la présente loi sur la Sécurité interne, a déclaré

« L'élément le plus frappant de cette loi, c'est qu'elle ne vise aucun nouveau délit. Elle vise des activités tout à fait légales  son but n'est pas de rendre ces activités illégales mais de donner à l'Etat le pouvoir arbitraire de les faire cesser et de punir les individus concernés ».

Cette loi permet donc la détention préventive ou l'internement pendant des périodes de 12 mois. De plus, tout membre de la Police sud-africaine « qui est informé » qu'une convocation (signée par le ministre) a été lancée contre une personne quelconque peut, avant même que cette convocation ait été délivrée à cette personne, et sans aucun mandat d'amener, l'arrêter et la garder à vue... pour une période n'excédant pas en principe 7 jours. La loi prévoit qu'un comité se réunira « in camera pour examiner tout ordre d'internement. Cependant les délibérations de ce comité ne peuvent être connues que des autorités de l'Etat : aucune cour de justice n'a le pouvoir de se prononcer sur les procédés ni les recommandations du comité  celui qui est détenu ne peut connaître ni les accusations formulées contre lui ni le nom de ceux qui ont pu témoigner devant le comité. Le détenu n'a aucun droit de représentation en justice (avocat). La loi prévoit en outre que le Procureur général interdit la mise en liberté sous caution « ou sous toute autre condition » de toute personne accusée d'un délit jusqu'à ce qu'une peine soit prononcée... ou que le détenu soit relâché. Ainsi a été supprimé un très important pouvoir discrétionnaire dont disposaient (encore) les tribunaux.

De plus, les pouvoirs octroyés au gouvernement par cette nouvelle loi ne peuvent donner lieu à aucun débat devant les cours de justice. Les tribunaux ne seront donc jamais appelés à définir précisément ce que l'on entend par « mettre en danger l'Etat et l'ordre public ». En fait cette nouvelle législation a pour seul but d'étendre considérablement les pouvoirs d'arrestation, détention, de bannissement, à des publications, organisations, groupes ou personnes dont le gouvernement sud-africain sait bien qu'ils ne peuvent être qualifiés de « communistes » ou de « terroristes »  car, comme le note un rapport du Christian Institute pour ce qui est de ceux-ci, la législation existe depuis fort longtemps

Un amendement a la loi sur la sécurité intérieure passé en 1978 autorise à présent le Ministre à maintenir en prison pour une année supplémentaire les détenus dont l'emprisonnement sans procès vient à expiration

SOWETO LE CAP... 1976

« Faried Cook  se trouvait a proximité chez lui et regardait. au loin, la manifestation qui se dirigeait vers le centre  la ville. Il allait avoir 17 ans dans cinq jours. A une centaine de mètres derrière lui. un policier anti-emeute saute de son camion, Sort un pistolet et le mez en joue. « Je l'ai vu tirer et j'ai vu le pistolet sauter dans ses mains dira un témoin. Les personnes qui étaient près du policier l'entendirent déclarer
« Je ne savais pas que je tirais aussi bien ! Puis il s'approcha, donna des coups de pieds dans le corps de Faried pour voir s'il était encore vivant. Mais Faried était mort et son corps fut jeté dans un camion anti-emeute par quatre policiers tandis que d'autres hommes en armes tiraient sur les gosses qui s'enfuyaient .
« Sandra Peters avait onze ans et. ce 1er septembre 1976, elle se rendait chez le boucher voisin. Elle fui grièvement blessée par la police. Sa mère Catherine et sa soeur Joséphine furent emprisonnées dans une cellule du commissariat de police lorsqu'elles voulurent savoir ce qui était arrive a Sandra. Cependant comme aucune accusation ne pouvait être retenue contre elles, elles furent toutes les deux libérées le lendemain. Mais Sandra se mourait quand finalement, sa mère put la retrouver et donner  l'autorisation d'opérer il était trop tard. Sandra Peters. est morte le vendredi» (Sana News, 1976)

Entre juin et septembre 1976, ils sont des centaines à avoir été ainsi assassinés par la police comme Faried et Sandra, au plus tort du soulèvement des townships noires d'Afrique du Sud emmenées par les jeunes scolaires manifestant contre «l'enseignement bantou » et tout le système d'apartheid.

Dans les mois qui suivirent la répression ne faiblira guère. Pour la période allant du 16 juin au 15 décembre 1976, le journal sudafricain « RAND DAILY MAIL » publia le 11 décembre 1976 une liste de 499 personnes tuées lors des affrontements a Soweto, Alexandra et autres townships. Le chiffre réel est sans doute bien supérieur encore et l'on parle aujourd'hui de plus de 1 500 morts. Mais il a fallu aux reporters de ce journal plus de 6 mois d'enquête souvent difficile pour arriver à établir ce premier bilan. Car ni la police, ni le ministère de l'information n'ont voulu publier la moindre information. Pour le gouvernement de Prétoria, les « émeutes » ont fait 170 morts et la police n'a fait usage des armes « qu'en dernière extrémité

Mais malgré la censure et la répression, les témoignages qui sont parvenus en Europe montrent d'une façon irréfutable que, comme d'habitude, le pouvoir et ses agents d'exécution - police, armée, milices civiles - ont répondu aux manifestations pacifiques par des rafales d'armes automatiques.

« Voici ce qui se passait dans les écoles de la Péninsule: les enfants tenaient des meetings de protestation dans leurs cours de récréation. La police les matraquait et les dispersait avec des chiens et des grenades lacrymogènes. Plus tard dans la journée  les adultes engageaient des escarmouches avec la police qui tirait dans le tas - vieux, jeunes, lanceurs de pierres et innocents piétons rentrant chez eux, hommes et femmes. Personne n'était à l'abri de sa colère aveugle (...). La Police tirait pour tuer. (...} Les écoliers étaient trop effrayés pour porter l'uniforme de leur établissement, puisque la police s'attaquait à quiconque était habillé de cette façon prenant pour cible désignée ceux qui marchaient dans la rue, seuls ou en petits groupes. (...)
Beaucoup d'écoliers furent, en rentrant chez eux, atteints par des balles tirées depuis des voitures qui passaient. On savait que la police patrouillait dans les faubourgs avec des voitures pièges et se faisait les gens dans la rue et même quelquefois dans leur jardin ou leur arriere cour.

Très peu de rapports sur les atrocités policières avaient été communiqués à la presse. Certains de ces « incidents» étaient tellment horribles que nous savions que la presse n'en parlerait  pas.

1. La police tua une femme par balle en tirant par la fenêtre de se salle de bain, à Paarl. Lors de l'enquête, on ne releva rien dont la police puisse être accusée.

2. La police pénétra en force dans un immeuble du township de Keyrown et abattit une jeune femme enceinte de dix-huit ans.

3. Une mère de famille fut battue, dans sa propre chambre, à la Résidence Walmere, et quand ses deux fils tentèrent d'intervenir, ils furent arretes et cruellement torturés. ils furent tous deux emprisonnés pendant trois semaines avant d'être libérés contre une caution de 1000 Rands chacun. il fallut donner des soins médicaux à la mère, sans qu'aucune charge ne puisse être retenue contre la police» (Loma de Schmidt, institutrice au Cap en 1976)

Cette nouvelle période tragique pour le peuple noir a fait, outre les morts des milliers de blessés (on parle de 5 200); des milliers de personnes ont été arrêtées, un grand nombre torturées, dont de tout jeunes enfants de 8 à 10 ans dont  on » a systématiquement arraché les cheveux et dont le cuir chevelu n'est plus qu'une masse sanguinolente.

· De juin 1976 à septembre 1977, la police sud-africaine a officiellement arrêté 2 430 personnes.

· 9000 jeunes de moins de 18 ans ont été arrêtés depuis juin 1976 publiait l'institut des Relations Raciales en août 1978. Motifs : « violence publique » et « sabotage », autrement dit délit de manifestation...
6.000 poursuites judiciaires ont été engagées.

- 1976/1977 : 4 604 arrestations et 3 038 condamnations; 1977/1978 : 4 129 arrestations et 2908 condamnations de jeunes mineurs.
· De janvier à août 1979, 317 personnes ont été arrêtées en vertu des lois sur la « sécurité publique ». 71 d'entre elles, toujours détenues, comparaîtront en justice. (Ministre de la Police, M. Louis Le Grange, le 24 août 1979).

TEMOIGNAGES SUR LES BRUTALITES POLICIEBES

· Voici ce qu'écrivaient à ce sujet des membres éminents des communautés chrétiennes en Afrique du Sud :

"De nombreux cas de tortures sont connus à l'heure actuelle, Il n'est malheureusement pas besoin de les décrire davantage. Encore qu'il faille faire une exception pour ces adolescentes qui viennent d'être relâchées - certaines ont à peine quatorze ans - et qui sont enceintes. D'après les premiers témoignages, certaines auraient été enfermées avec des « droits -communs»  condamnés à de très longues peines, les autres auraient subi des violences de la part des gardiens eux-mêmes. Il faut mentionner également le cas de ce tout jeune garçon dont la colonne vertébrale a été fracturée par la Police de Sécurité. il est certain également que de mystérieux fossoyeurs enterrent la nuit des corps de personnes « disparues» que leurs familles retrouvent ainsi au fond d'une tombe. En ce moment, la police patrouille dans tous les cimetières jour et nuit. On. a écarté les gardiens de cimetière de race noire. L'un d'entre eux a dit qu'il creusait des tombes le jour, que celles-ci étaient recouvertes durant la nuit et qu'il devait en creuser de nombreuses le lendemain matin».

· Le journal du Cap « Les Nouvelles Musulmanes », dans son éditorial du 24 septembre, publie de nombreux reportages sur les violences des brigades para--militaires de la police. (Sana Newas, 1976) :

«SACHS le Chah, âgé de 15 ans, fut tué à bout portant par la police le vendredi 3 septembre en face du lycée Trafalguar, au Cap.
JACOB allait au lycée Trafalguar à 12 h 15 pour chercher une petite fille, élève du lycée. il était envoyé par la mère de la petite fille car des bruits couraient qu'il y avait des troubles autour du lycée Trafalguar. Un témoin oculaire raconte  « JACOB a été tué au coin des rues Jackville et St Vincent et je me trouvais par hasard à proximité. Je l'ai vu étendu dans la rue et quand je me suis approché pour m'informer. quelqu'un m'a crié de m'éloigner de là. A ce moment, la police a jeté une bombe lacrymogène pour éloigner les gens. il était étendu sur le ventre. C'est la dernière fois que j'ai vu JACOB. Sa soeur a voulu monter dans l'ambulance mais ils l'ont repoussée. Selon la mère de JACOB sa soeur les a vu mettre une pierre dans la main de JACOB ».

« Reginald MATHESON... « tué dans le dos»
« Reginald Matheson de Vrygand près de Retreat une banlieue noire du Cap fut tué par la police le mercredi 8 septembre. Sa soeur Madame Farieda ISMAJL qui tient un commerce dans sa maison de Vrigond nous a raconté que Reginald allait rendre visite à sa tante a Retreat. Reginald était accompagné de deux amis dont un fut tué aussi.
Mrs Ismajl nous a explique que Reginald et son ami s'étaient arrêtés dans la grand rue de Retreat et s'etaient assis sur le trottoir. Juste comme ils se relevaient. la police leur a tiré dessus sans aucun avertissement et Reginald s'est effondré. La police devait être derrière eux. Comme des amis de  Reginald essayaient de l'aider. la police a encore tiré et Nicholar fut mortellement blessé. L'autre... fut touché à l'épaule gauche. C'est par lui que la famille sut que Reginaid avait été tué. Madame Ismajl est allée à l'hôpital Victoria pour s'informer du sujet de son frère. Il y avait un tas de policiers et deux d'entre eux étaient des brigades anti-émeutes. « Quand j'ai demandé après Reginald, un policier m'a répondu que mon frère était à la morgue. Le policier m'a dit qu'il connaissait Reginald parce qu'il avait lui-meme tue Reginald au commissariat de police. Reginald lui avait dit qu'il ne voulait pas vivre... »
Selon le troisième ami qui réussit a s'échapper Reginald fut tué dans le dos  quand le corps fut retrouvé, on découvrit qu'il y avait une autre balle dans la poitrine».

LA POLICE ANTI-EMEUTES OU LA MAIN DU CRIME

Au cours du week-end de Noêl 1976, des heurts violents se sont produits à Nyanga, ainsi qu'à Guguletu et Langa, townships de la périphérie du Cap. Selon les sources gouvernementales, 26 Noirs ont été tués, plus de 100 blessés et des dizaines de maisons brûlées « Le Monde » fit état de 90 morts.
D'après la presse, ces heurts ont opposé les habitants des townships et les travailleurs migrants sous contrat temporaire, en provenance des bantoustans. Les reportages indiquaient que les habitants et notamment les jeunes militants avaient appelé au boycott de toute festivité, en signe de deuil national et qu'ils s'étaient heurtés aux travailleurs migrants qui refusaient de se plier à ce mot d'ordre. «Emeutes tribales» conclut la presse occidentale.
Mais la fraternité ecclésiastique de Langa, Guguletu et Nyanga publiait peu après un ensemble de témoignages dont il ressortait que:

1) C'est la police anti-émeute qui a rendu possibles les effroyables massacres et incendies du week-end de Noèl à Nyanga. Si elle l'avait voulu. elle aurait pu empêcher tout heurt grave.
2) La police anti-émeutes a encouragé et incité certains migrants à attaquer les habitants de Nyanga.
3 ) On a fait croire à des migrants que certains habitants de Nyanga les empêcheraient d'aller travailler.
4) On a dit a certains migrants de s'armer pour se défendre contre les habitants qui n'avaient pourtant aucune intention d'attaquer
5) La police anti-emeutes a pris une part active aux attaques des migrants en tirant sur les habitants et en les empêchant de protéger leurs familles et leurs maisons.
6) Certains membres de la police ont encouragé les migrants à tuer les habitants, on leur désignant les blessés qui étaient a terre.
7) Des bombes incendiaires ont été utilisées lors des attaques. La fabrication et l'usage des ces bombes ont été enseignées a certains migrants par les membres  de l'administration»

L'on pourrait continuer ce genre de témoignages pendant des pages. Les noms des centaines de victimes, jeunes et moins jeunes, le lieu, la date et l'heure où elles ont été abattues par la police ont été récemment diffusées en Europe ainsi que l'adresse du plus proche parent des victimes. Ces témoignages sont irrécusables comme l'est la liste des personnes bannies. Cette répression qui se manifeste par des dizaines de' procès
politiques », qui s'attaque aux syndicats, aux étudiants, aux églises, à la presse, fait de l'Afrique du Sud aujourd'hui un Etat policier qui a sans doute la plus grande proportion de civils armés, au monde (il s'agit bien évidemment de Blancs, les Noirs n'ayant pas le droit de posséder d'armes). Selon l'agence de presse « Sana News » du 26 septembre 1976 (à Johannesburg)

Il semble qu'il n'y ait pas de boutique ou de commerce qui ne soit protégé par une arme à feu. Le directeur d'un magasin de joaillerie de la ville a déclaré que Si des désordres se poursuivaient, il baisserait le rideau de fer et tirerait sur la foule de l'intérieur de son magasin. Il déclara que lui-même avait vu un jeune Noir, poursuivi par la police, renversé par une voiture. Le conducteur de celle-ci, en voyant le jeune homme allongé devant lui sur la chaussée, avait accéléré exprès...

UNE DONNEE PERMANENTE DE LA VIE DU PEUPLE NOIR

Années récentes, années tragiques, mais qui n'apparaissent guère exceptionnelles dans la vie des Noirs sud-africains. Si elle s'est considérablement renforcée, la répression a toujours ~é pour eux, depuis l'ère coloniale, le lot quotidien  en guise de dialogue, ils n'auront connu jusqu'à ce jour que le bruit des armes. Hier comme aujourd'hui, on exécute dans ce pays que les publicités touristiques s'étalant à longueur de page dans tous les journaux du monde nous présentent comme « le pays des merveilles

Voici quelques exemples, parmi tant d'autres, de la longue liste des faits de répression perpétrés par le pouvoir blanc

1906 : Des Africains de Bambata, dans le Natal, manifestent contre de nouveaux impôts qu'ils refusent de payer: 12 d'entre eux seront pendus. La révolte éclate alors. Trois à quatre mille Noirs seront fusillés, beaucoup avec des balles «dum-dum ». Par la suite, environ 5 400 Africains seront emprisonnés, blessés, pendus ou soumis au châtiment du fouet  700 d'entre eux ont eu ainsi le dos « lacéré » et l'on n'épargna ni femme ni enfant. Les médecins blancs refusèrent de soigner les blessés.
 1917 : L'armée sud-africaine occupe le territoire Ovambo, en Namibie, tue le roi et 37 Africains.
 1920 :Première grève des mineurs noirs : la police et des bénévoles » blancs la répriment  8 morts. A Port Elizabeth un syndicaliste africain est arrêté, sans accusation et sans mandat. La foule se rassemble calmement devant la prison pour demander sa libération sous caution. Police et « bénévoles » ouvrent le feu : 24 morts et de nombreux blessés.
 1921 :Les membres d'un culte religieux africain refusent de quitter leur terre à Bulhoek, prés du Cap. La police fera le nécessaire pour que l'ordre soit respecté :163 morts, 129 blessés.
 1924 : Les villageois de Bondelswart (Namibie) refusent de payer une nouvelle taxe. Cette fois, on enverra l'aviation : 100 morts.
 1932 :Ondonga, petit village de Namibie, est complètement rasé par l'armée et l'aviation. Le gouvernement sud-africain impose le plus grand secret sur tout ce qui touche à cette opération.
 1937 : Raid de la police dans la réserve noire de Vereeniging pour contrôler les » pass ». Manifestation de la population. La police tire. On dénombrera plusieurs morts.
   Le gouvernement accuse « le communism»
 1942 :Protestation des employés municipaux noirs de Prétoria au sujet de leur salaire. Police et soldats en tuent 16.
 1946 : Deuxième grève des mineurs noirs qui marchent pacifiquement sur l'Hôtel de ville de Johannesburg. La police les repoussera dans leur ghetto, puis les obligera à redescendre dans les puits. Les mineurs font alors la grève sur le tas, au fond de la mine : la police reçoit l'ordre de » les déloger par tous les moyens » : 9 morts.
 1950 : La police ouvre le feu sur une manifestation du 1er mai : 18 morts, 30 blessés.
 1952 : 34 morts au cours de différentes brutalités policières.
 1959 : Des Namibiens de Windhoeck « Old Location » protestent contre leur transfert dans une autre localité, ce qui revient à leur faire perdre, entre autres, tout droit de propriété foncière : il morts, 54 blessés.
 1960 : SHARPEVILLE, de sinistre mémoire. Une foule d'Africains manifestent pacifiquement contre le système des pass ». On connaît la suite  au moment où les manifestants se dispersent, la police ouvre le feu : 69 morts, 178 blessés. Du 21 mars au 9 avril, les actions de la police feront 83 morts et 365 blessés.

Le massacre de Sharpeville soulèvera la réprobation internationale et, pendant un certain temps, la police évitera de tirer sur les manifestants. Mais, l'Apartheid et le Développement Séparé ne peuvent subsister sans la force.

1973 : les travailleurs de la mine d'or Western Deep Level de Carletonville font grève pour une augmentation de salaire. Le patronat appelle la police: il morts et 17 blessés. Le Premier ministre sud-africain Vorster félicitera la police pour son « respect des limites

1974 : 37 mineurs en grève sont tués par la police, en divers points du pays.

1976 : le 16 juin en début d'après-midi, s'ouvre à Soweto une nouvelle page sanglante dans la longue lutte de libération que mène tout un peuple. De juin à décembre, c'est au moins 1 000 morts qu'il faut compter.
 La répression se poursuit dans les années suivantes. En voici quelques faits :

Décembre 1976 : manifestation d'élèves dans la région du Cap : 2 morts
week-end sanglant de la Noel au Cap : 90 morts.

Juin 1977 : les 16 et 17, à Kwa Nabuhle township : 10 morts, 32 blessés
le 23, à Soweto, 2 tués, 23 blessés.

Juillet-Août 1977  6 tués lors de manifestations.

Septembre 1977 : un garçon de 15 ans est tué par la police devant l'église anglicane de Soweto. L'un des trois policiers admettra lors de l'enquête « avoir tiré pour tuer » (Rand Daily Mail, 1-4-1978).

Octobre : 1977 : 3 tués près de Prétoria lors d'incidents avec la police
1 tué et 13 blessés à New Brighton (Port-Elisabeth).

Novembre 1977 : lors d'un raid, la police tire dans la foule àLanga : 15 blessés.

Décembre 1977 : manifestations à New-Brighton (Port-Elizabeth): 2 morts :
un garçon de 13 ans tué par la police à Soweto.

Mars 1978 : manifestation à New-Brighton : M. Mpande, 16 ans, tué par balles.

Mai 1978 : les mineurs de la mine d'or « Président Steyn » de Welkom protestent contre la mauvaise qualité de la nourriture : 13 tués, 14 blessés et 23 arrestations.

Face à une telle situation, une poignée de libéraux blancs (étudiants de la N.U.S.A.S. - National Union of South Africa Students -'membres du Christian Institute) ont protesté et organisé l'aide aux victimes de la répression. Mais celle-ci s'acharne aussi sur eux  interdiction du Christian Institute en octobre 1977 ,emprisonnement ou « bannissement » des Blancs radicaux sont la sanction obligée de leur solidarité.
La tactique de la police sud-africaine, écrit Diane Perrot, et de cette omniprésente Special Branch (police secrète) sous les ordres du colonel Swanepool, tortionnaire bien connu des Africains, est infiniment subtile et raffinée. La police est là, présente à toutes les manifestations. S'il y a fréquemment des arrestations massives d'Africains (ce qui ne compte pas aux yeux de la population blanche dans sa grande majorité), on ne procède pas, sur la voie publique, à l'arrestation massive de jeunes blancs. On peut s'exprimer publiquement par des marches, des démonstrations et en évitant de brandir des pancartes), tout comme on peut formuler des critiques, même assez virulentes, dans certains journaux ou périodiques. La police prend note, elle dresse des listes de noms, elle photographie, elle utilise les tables d'écoute, elle compte sur les délations, qui fleurissent comme dans tous les Etats totalitaires. Et puis, elle attend que la période d'agitation se calme, que les esprits surchauffés s'apaisent, que les « agitateurs » qui ont cru pouvoir dénoncer, exprimer une vérité au nom de la justice se taisent.
La police prend tout son temps. Et puis, brusquement, par une nuit pareille aux autres, vers 4 heures du matin, elle va cueillir quelques « têtes ». Une à une. Pas de bruit, pas d'éclat, pas de scandale. L'auto de la police est là, devant la porte. Il faut s'habiller en vitesse, la police parle à mi voix pour ne pas réveiller les enfants... et avant qu'on ne sache ce qui s'est passé, le drame est là. « Il » a été arrêté et le silence le plus absolu retombe. C'est le « black-out
Les mois peuvent alors se succéder sans qu'on ait la moindre nouvelle qui filtre... Pourquoi celui-ci et pas celui-là ? Silence.

LE «TRAVAIL» DE LA POLICE:

· D'après le ministre de la Police, la police a, « durant l'exercice de son travail»
- en 1976 : tué 202 personnes (168 Africains, 32 Métis) et blessé 439 (sans compter les 500 personnes (au moins) tuées durant les troubles de l'année)
- en 1977 : tué 149 personnes (138 adultes et il mineurs) et blessé 403
- en 1978: tué 204 personnes et blessé 514.
La plupart de ces blessés et tués l'ont été alors qu'ils « tentaient de s'échapper»
Aucun de ces chiffres ne tient compte des tués lors des manifestations.
· Ces chiffres des victimes « ordinaires » de la répression policière sont en augmentation constante. Qu'on en juge d'après les nombres de tués
 1968 : 37   1972 : 94      1976 : 202
 1969: 50     1973: 117    1977: 149
 1970: 54     1974: 102    1978: 204
 1971: 54     1975 : 134

LE «PASS» : 7 MILLIONS D'ARRESTATIONS...

Le « pass » ou « document de voyage » est un livret que tout Africain de 16 ans révolus doit obligatoirement porter sur liii en toute circonstance de manière à justifier de sa présence en « zone blanche » : contrat de travail, zone de résidence, groupe racial, horaires et lieux de travail en zone blanche, situation fiscale, pénale, etc., y sont indiqués. L'oubli du livret ou la moindre infraction signifie le renvoi dans un bantoustan ou le travail forcé dans une ferme-prison.
Les arrestations pour contravention au système du pass sont en augmentation constante :173 571 en 1977  272 887 en 1978. (Rand Daily Mail, 3-3-1979).
Le Sunday Post (18 mars 1979) estimait à 7 millions le nombre des Noirs arrêtés ou poursuivis depuis 1960 pour infraction quant au « pass».

De juin 1977 à juin 1978,17472 poursuites ont été engagées contre des Africains coupables de contrevenir au couvre-feu en zone urbaine : il est en effet interdit aux Africains d'être dans la rue après 9 h, 10 h ou il h du soir dans 117 villes et villages d'Afrique du Sud, dont les rues sont alors réservées aux Blancs.

JUIN 1976: LA FLAMBEE DES TOWNSHIPS

Le 16 juin des émeutes éclatent à Soweto, ville africaine située à une vingtaine de kilomètres de Johannesburg et se répandent rapidement dans les autres townships  Alexandra près de Johannesburg, kagiso au nord de Prétoria. Elles touchent peu àpeu certains Bantoustans tels que le Bophutha-Tswana et le Basotho Owa Qwa, puis l'Université pour Noirs de kwazulu près de Durban, tandis que les étudiants blancs manifestent en solidarité, à l'Université de Nitwatersrand.

Le détonateur de l'émeute : l'imposition de la langue afrikaans aux écoliers africains. Ainsi non content de priver de toute représentation politique et syndicale les dix-sept millions de Noirs dont les porte-paroles sont en prison, bannis, en exil, morts sous la torture ou exécutés sommairement, le pouvoir blanc cherche à les diviser culturellement et à leur imposer la langue et l'héritage culturel de l'oppresseur. L'entreprise de « développement séparé » chère au coeur des Afrikaners, implique que les enfants noirs ne fraternisent pas entre eux, ni avec les enfants blancs sur les bancs de l'école ou de l'Université qu'ils vivent dans des zones distinctes, qu'ils n'aient pas accès aux mêmes emplois...

"Il faut rétablir l'ordre par tous les moyens» ordonne alors Vorster et tandis qu'à Soweto, Alexandra, Durban l'hymne national africain est entonné, que les cris « d'Azanie libre », de « Pouvoir Noir » sont repris par la foule, que les lieux symboliques de l'oppression, écoles, administrations, bus... sont brûlés, détruits, interviennent les hélicoptères, véhicules blindés, brigades spéciales tandis que les milices blanches dévalisent les stocks d'armes.

Du 16 au 21juin 1976 l'on dénombrera ainsi ,officiellement, 176 morts (dont de très nombreux enfants), 1139 blessés, 1298 arrestations.

Après une période d'accalmie relative, de nouvelles manifestations éclateront un peu partout dans le pays. Le pouvoir décide alors l'entrée en vigueur de l'INTERNAL SECURITY ACT (loi sur la sécurité interne) et arrête aussitôt les dirigeants de la SASO (organisation des étudiants noirs) et de la BPC (convention du peuple noir). Au soir du 20 août 1976, le gouvernement publiera un bilan de 246 morts et de 1 400 blessés. Mais le bilan réel est, comme toujours, beaucoup plus élevé. L'on parle de 300 morts et 2 000 arrestations.

SOWETO EST NOTRE SANG chantent, poing levé en signe de Pouvoir Noir, plusieurs centaines de Noirs d'East London  malgré la vague de répression, s'affirme, dans ces journées tragiques, l'unité du peuple noir d'Afrique du Sud qui revendique le pouvoir. Gela fait bientôt trois siècles que cette unité se forge dans le sang, dans l'exil, dans la résistance à l'oppresseur. Celui-ci voit aujourd'hui, effrayé un seul peuple se mettre debout, un peuple qu'il croyait avoir anéanti en multipliant les divisions, les cassures, les fractures tribales, ethniques, linguistiques, culturelles, raciales, socio-économiques.

Le 23 août, les étudiants noirs de Soweto appellent à la grève des transports et le mot d'ordre sera très largement suivi. Et voilà que, courant septembre, c'est la région du Cap qui prend le relais. « Pour nous il n'y a pas de différence entre un Métis et un Noir, nous ne sommes pas des non-Blancs, nous sommes des Noirs » déclarent les élèves métis du Cap région où vivent 90% des deux millions et demi de Métis d'Afrique du Sud. Du Cap la révolte gagne les villes alentour villes blanches, townships ou villes métisses sont touchées et le bilan des victimes s'alourdit : 80 morts environ pour la seule journée du jeudi 10 septembre.

A Soweto, pendant ce temps, des tracts annoncent une nouvelle grève générale. Le 13 septembre, à la veille de la seconde journée du voyage de kissinger en Afrique Australe, la grève sera observée par 90 0/o des populations de Soweto et d'Alexandra, tandis que le 15 une grève démarre dans la région du Cap... Le 21, un rapport publié par l'institut Chrétien d'Afrique du Sud fait état de 2 500 personnes arrêtées depuis le début des événements. Le ministre de l'information et de l'intérieur annonce de son côté que « l'armée sud-africaine pourrait être appelée à intervenir Si les manifestations d'Africains continuent dans le pays » ajoutant « jusqu'à présent le gouvernement a gardé les mains douces pour s'occuper des manifestations...
En guise de manières douces le gouvernement procède à de vastes vagues d'arrestations. Le 13 septembre, 500 personnes sont arrêtées à Durban  le 14, 900 autres sont détenues dans le canton d'Alexandra (Johannesburg). A la mi-octobre, de nombreux étudiants de rurfloop et de l'Université de Zuiuland à Ngoye sont à leur tour arrêtés  ils rejoignent en détention les membres les plus actifs du BPC et de la SASO. Des pasteurs, des prêtres, toutes les personnes qui ont un lien quelconque avec le ZIMELE TRUST FUND (organisme de soutien financier dont le but est de mettre en oeuvre des projets de réhabilitation pour anciens prisonniers politiques dans les zones de réinstallation où ces prisonniers et leurs familles sont obligés de vivre) les travailleurs sociaux et tous ceux qui ont des activités diverses dans les quartiers noirs en liaison avec le BPC, tous, sont à cette date mis sous les verrous.

En Europe, la presse et les média en général ne s'intéressent plus guère à ce qui se passe à Soweto après avoir fait la une des journaux - et dans quelles conditions - pendant quelques jours au mois de juin, les événements en Afrique du Sud sont peu à peu « oubliés ». La grande presse s'intéresse davantage aux allées et venues de Kissinger, à ses rencontres avec Smith, Vorster, etc. Et pourtant, le 19 octobre, la police arrête 700 Africains à Soweto  quelques jours après, le 22, elle entoure avec une vingtaine de véhicules dont des blindés, le lycée de Soweto  15 enseignants et 62 élèves iront rejoindre en prison les milliers des leurs qui y sont déjà. Parallèlement, en application de la loi « sur la Sécurité interne » ou de la « loi sur le terrorisme », des centaines d'autres personnes Sont appréhendées à travers tout le pays. Et dans les locaux de la police résonnent les cris des torturés.

La liste des morts s allonge également de jour en jour. Fin octobre, des sources dignes de foi citaient le chiffre de i 000 morts et de plusieurs milliers de blessés. Rien d'étonnant à cela car le scénario est toujours le même, depuis le premier jour  des étudiants et des écoliers noirs se rassemblent et marchent pacifiquement pour manifester leur soutien à ceux des leurs qui ont été arrêtés et demander leur libération  ou bien encore pour se diriger en longues files vers le cimetière voisin pour porter en terre ceux de leurs camarades que la police a abattus la veille ou l'avant-veille. Et la police intervient de nouveau, brutalement, armée de carabines, de mitrailleuses, de blindés, elle fait » respecter l'ordre à tout prix » et c'est le massacre.

Cinq mois après le début des événements à Soweto, le gouvernement publie des statistiques et donne son interprétation des événements  il s'agit de désordres organisés par des éléments étrangers  (sous-entendu communistes) encourages par une poignée de Blancs qui « persuadent les Noirs qu'ils sont malheureux ! ». Pour l'ensemble du territoire, il est tait état de plus de trois cents morts, quatre mille deux cents personnes sont appelées à comparaître en justice, dont plusieurs centaines d'enfants  enfin le gouvernement admet que des centaines de jeunes gens se sont enfuis clandestinement vers le Botswana ou le Swaziland. Ces statistiques sont aussitôt attaquées par les mouvements noirs comme par certains groupes de Blancs libéraux qui avancent eux le chiffre de 1 200 morts. Pour toute réponse ils seront arrêtés et emprisonnés. Le Pouvoir a peur et ne voit le salut que dans la poursuite de la violence et de la répression.

NOVEMBRE 1976: LE MOUVEMENT SYNDICAL DECAPITE

Du 17 au 19 novembre, quatorze personnes situées à des points clés du mouvement syndical africain sont bannies pour une période de cinq ans ce qui, pour un temps, met un terme à l'entreprise de ceux qui tentaient de ressusciter un syndicalisme africain autonome et revendicatif.
Les 2 pôles principaux de l'animation syndicale africaine sont durement atteints  l'Urban Training Project (UTP) et 'Industrial Aid Society (lAS) de Johannesbourg  le Trade-Union Advisory and Coordinating Council (TUACC) et l'lnstitute of industrial Education (lIE) de Durban, organisations créées à la suite des grandes grèves en 1973/1974.

L'INSTITUT CHRETIEN ASSIEGE

Le 26 novembre, des forces de police entourent les locaux du Conseil sud-africain des Eglises et de l'institut chrétien d'Afrique australe à Johannesburg Pendant plus de huit heures, la police fouillera tout le bâtiment, saisira des centaines de documents, arrêtera plusieurs personnes, dont le directeur de l'lnstitute, le 2 décembre.

NOEL SANGLANT AU CAP

En signe de deuil, les étudiants noirs ont demandé que les débits de boisson et les magasins de jouets soient fermés pour les fêtes. La police, utilisant ce prétexte, fait procéder à un massacre, par travailleurs migrants interposés. Bilan : 90 morts.

1977: CONTRE L'EDUCATION BANTOUE ET POUR L'AUTONOMIE MUNICIPALE DE SOWETO

L'« agitation», comme on dit, ne cessera pas dans les mois qui suivent  les arrestations et inculpations se multiplient, visant tout particulièrement les responsables des organisations de la Conscience Noire (BPC, BCP, SASO, etc.) aux sièges desquelles des perquisitions sont effectuées.
Du 20 au 27 mars 1977, ces associations organisent une grande semaine de commémoration du massacre de Sharpeville et de Soweto. Des manifestations ont lieu contre l'augmentation des loyers à Soweto. La police met en oeuvre un nouveau matériel répressif. Bilan : 3 blessés, mais une victoire : la hausse des loyers est suspendue fin avril.
En juin, premier anniversaire du 16 juin 1976, célébré dans les townships  le bilan sera de 12 morts, 33 blessés et 208 arrestations.
A la réouverture des écoles, en juillet, les élèves décrètent aussitôt le boycott des cours  le pouvoir ferme un mois plus tard les écoles de Soweto et l'Université noire du Nord. Ces deux mois seront marqués par un intense travail des écoliers et des adultes solidaires. On comptera au moins 6 tués.
- Les écoliers mettent leurs enseignants en demeure de prendre position à leurs côtés, et exigent la démission de tous les Africains qui collaborent à des institutions créées par le gouvernement  après le succès obtenu auprès des membres du Conseil Urbain Bantou qui venaient de démissionner en majorité en juin, ils s'attaquent aux membres africains des Conseils d'administration des écoles de Soweto ainsi qu'aux policiers noirs qu'ils enjoignent de démissionner. En septembre, 700 enseignants auront démissionné.
- Un large front d'organisations se forme, à l'initiative du journal africain The World pour créer un conseil municipal parallèle revendiquant l'autonomie municipale de Soweto. C'est la naissance du « Comité des Dix » qui se heurte à une fin de non-recevoir totale du pouvoir, lequel interdit ses meetings et les réprime violemment (chiens policiers, chevrotine, balles en caoutchouc, tirs au pistolet, etc.).
- Au Cap, le mois d'août est marqué par les raids de la police contre les camps de squatters dont la démolition est entamée, malgré une intense mobilisation de solidarité.
Pour la suite des événements, les dimensions de ce numéro ne nous permettent pas d'en rendre le cours dans le détail  les lignes suivantes rendent seulement compte des grands chapitres de la répression.

L'ASSASSINAT DE STEVE BIKO (12-9-1977)

Steve Biko était l'un des fondateurs du Mouvement de la Conscience Noire. Né à Kingwiiliamstown, dans la province du Cap en 1946, il a été actif dans la NUSAS (Union Nationale des Etudiants d'Afrique du Sud, dominée par des libéraux blancs) qu'il a quittée en 1968 pour devenir le premier président de la South African Student's Organisation (SASO).
Quand nous avons constitué un mouvement exclusivement noir, nous avons été accusés d'être anti-blancs. Mais étant donné qu'il y a à l'université beaucoup plus de blancs, les syndicats d'étudiants non-raciaux étaient dominés par des blancs libéraux. Ils prenaient les décisions à notre place. Nous avions besoin de temps pour regarder nos propres problèmes sans les confier à des gens qui n'avaient pas vécu les conditions terribles des townships noires et du Système de l'Education Bantoue. »

En 1972, Steve commença à travailler pour les « Programmes de la Communauté Noire » (BCP) à Durban. En mars 1973, il est frappé d'un ordre de bannissement avec d'autres leaders du BPC et de la SASO.
Malgré des difficultés considérables, il continue, courant de grands risques, à mener une intense activité militante clandestine. Il fonde en 1975 le Zimele Trust Fund, un fonds d'aide aux prisonniers politiques et à leurs familles, ainsi que le Ginsberg Educational Trust, organisme d'assistance aux étudiants noirs.
« En dépit de son bannissement, son activité et son rayonnement étaient tels chez les Noirs, qu'après les massacres de Juin 1976, les leaders de Soweto demandèrent que le gouvernement négocie l'avenir du pays avec trois leaders noirs Nelson Mandela, leader de l'A NC, emprisonné a' vie à Robben Island, ,Robert Sobukive banni, vivant près de Kimberley à l'époque,, et Steve Biko»
Steve fut arrête' quatre fois, dont une fois pour 101 jours sans accusation ni procès. En 1974, accusé d'avoir violé son ordre de bannissement, il est acquitté Une autre fois, en juillet 1977, il est accusé d'avoir incité des témoins à modifier leur témoignage  des jeunes avaient été torturés par la police et contraints de signer des aveux qu'ils n'avaient pas eu l'autorisation de lire. On les avait pris un par un pour leur faire signer un document recouvert par une feuille de papier, et tels étaient les aveux «authentiques » présentés à la Cour par la police... Steve avait conseillé aux jeunes de dire exactement au juge ce qu'ils venaient de lui confier. Ils le tirent et turent acquittés. Il est arrêté pour la dernière fois en août 1977 avec un militant de la BPC, Peter Jones, actuellement banni.
Le 12 septembre 1977, Steve meurt à la prison de Pretoria. Peu après, le ministre de la Police Jimmy Kruger déclare que Steve était mort suite à une grève de la faim de 5 jours. Par la suite, il niera avoir même parlé de grève de la faim et reconnaîtra que Steve pouvait avoir été blessé lors d'un affrontement avec la police de sécurité.
La mort d'un leader aussi populaire et respecté créa une stupeur considérable. La presse et l'ensemble des organisations non interdites à l'époque réclamèrent une autopsie et une enquête publique. Gênée par une telle publicité, la police tenta de gagner du temps en retardant la publication des résultats de l'autopsie et en faisant traîner l'enquête en longueur, le temps de laisser passer la vague la plus forte de colère populaire et de fabriquer une version officielle qui puisse être en accord avec les résultats de l'autopsie.

Ainsi tut donnée l'explication suivante par les 6 policiers chargés de son « interrogatoire » : Perdant brusquement le contrôle de lui-même, Steve aurait été blessé à la tête alors qu'il tentait d'envoyer une chaise sur l'un de ses gardiens. avant d'être maîtrisé et emmené à l'hôpital de la prison de Port Elizabeth puis à celle de Prétoria où il devait décéder le 12 septembre.
L'enquête révéla trois mois plus tard que Steve avait été gardé nu dans sa cellule pendant une grande partie de sa détention, et enchaîné aux mains et aux pieds. Il fut attaché à une grille métallique et soumis à un  interrogatoire » pendant 22 heures consécutives, au cours desquelles il fut battu, torturé et reçut plusieurs coups à la tête qui provoquèrent des lésions fatales au cerveau. Par ailleurs, les trois médecins qui l'avaient examiné pendant sa détention reconnurent avoir délivré de faux rapports sur l'état de santé de Steve pour éviter que la police ne soit mise en cause. Ce n'est que lorsqu'il tomba dans le coma que Steve fut jeté à l'arrière d'une Land-Rover et emmené ainsi pendant 1200 km jusqu'à Prétoria où il mourut quelques heures après son arrivée, alors qu'il y avait à Port-Elizabeth des services médicaux tout à fait compétents.
20 000 personnes assistèrent aux obsèques de Steve Biko. I 200 d'entre elles turent arrêtées. L'enquête sur les responsables de sa mort se conclut par un non-lieu.

LA « CONSCIENCE NOIRE» INTERDITE (19-10-1977)

Après avoir tenté d'écraser dans le sang la révolte de Soweto, voyant que les i 000 morts de l'année 1976 n'avaient pas muselé, loin s'en faut, l'opposition à l'apartheid, le gouvernement Vorster s'attaqua aux organisations dans lesquelles la masse du peuple noir sud-africain se reconnaissait et structurait sa lutte dans le pays même depuis les années 1970. Après l'interdiction des syndicats noirs, il a donc voulu frapper un grand coup pour supprimer toute contestation.
Le 19 octobre 1977, le gouvernement Vorster interdisait les dix-sept organisations noires suivantes, membres ou proches, du mouvement de la Conscience Noire: l'ASSECA, le B.P.A. (Black Parent Association), le B.P.C. (Black People Convention), le B.C.P. (Black Community Programmes), le B.W.F. (Black Women Federation), la B.Y.O. (Border Youth Organisation), la E.C.Y.O. (Eastern Cape Youth Organisation), la W.C.Y.O. (Western Cape Youth Organisation), la T.Y.O. (Transvaal Youth Organisation),la N.Y.O. (Natal Youth Organisation), la N.Y.O (National Youth Organisation), le S.A.S.M. (South African Students Movement), la S.A.S.O. (South African Students Organisation), le S.S.R.C. (Soweto Students Representatives Counci I), I'U.B.J. (Union of Black Journalists), le Z.T.F. (Zimele Trust Fund), ainsi que le Christian Institute (multiracial).
A cette liste viennent s'ajouter les noms des 49 dirigeants arrêtés ou bannis et ceux de deux journaux lus par les Noirs Worîd et Week-end Worîd également suspendus le même jour. Tous les mouvements anti-apartheid que ce soit les associations de jeunes, les mouvements étudiants, les associations de parents, de journalistes, toutes formes d'opposition ont été anéanties légalement. C'est la plus grande vague de répression depuis Sharpeville, en 1960.

L'ASSASSINAT DE RICHARD TURNER (8-01-1978)

Dans la nuit du 7 au 8 janvier 1978, on sonne à la maison de Richard Turner. Il se lève, va ouvrir; ses deux filles sont réveillées également.
A bout portant, plusieurs balles sont tirées sur lui, l'atteignant en plein coeur. Il s'effondre, mort, devant ses deux filles. Tué par des balles fascistes.
Intellectuel marxiste, Richard Turner avait pris une part importante dans l'intense activité étudiante qui marqua les premières années 1970 et qui devait entraîner entre autres des étudiants à mettre leurs connaissances au service des travailleurs africains par le biais des « commissions de salaires  qui eurent un rôle considérable dans l'agitation ouvrière de 1973!1974 et le renouveau syndical qui suivit.
Banni » en 1973 pour 5 ans, il ne pouvait plus parler à plus d'une personne à la fois. Lorsque le Mouvement de la Conscience Noire fut mis au banc des accusés, R. Tutner comparu comme témoin de la défense et travailla à la libération des inculpés. C'était un ami de Steve Biko. Il est mort assassiné, a la veille de l'expiration de son ordre de « bannissement".

PROCES DE 12 MEMBRES DE L'A.N.C. (05-1977 - 04-1978)

Onze hommes et une femme, inculpés sous le Terrorism Act, sont accusés d'avoir été parties prenantes d'une conspiration visant à renverser le système existant en Afrique du Sud. Le procureur déclara que l'African National Congress était utilisé par le Parti Communiste sud-africain (clandestin) qui voudrait soumettre la révolution noire nationale au marxisme-léninisme, ce qui {{ conduirait à un gouvernement blanc dominé par la Russie marxiste, l'ANC étant utilisée par le parti communiste comme façade
Il est reproché aux accusés d'avoir recruté des militants, d'avoir installé des dépôts d'armes et d'avoir été trouvés en possession de différentes armes ou engins explosifs.
Les » témoignages » avancés par l'accusation visent à établir que certains des accusés auraient reçu une formation à la guerilla à Moscou, qu'ils auraient tenté de persuader certains des » témoins » à suivre une formation militaire dans les camps de 'ANC en Tanzanie, qu'ils auraient expliqué à d'autres le maniement des armes et leur auraient demandé d'en cacher chez eux, etc...
Le fils d'un des accusés fut arrêté selon le Terrorism Act pour avoir refusé de témoigner contre son père. D'autres membres des familles des accusés furent soumis à la répression.
La défense reconnut que 4 des accusés (MM. Sexwale, Tsiki, Motaung, Mohlanyaneng) avaient été impliqués dans une conspiration, mais affirma que l'Etat n'avait pas réussi à prouver la culpabilité des autres accusés. Elle montra également comment les dépositions de certains témoins d'Etat avaient été modifiées entre les séances du procès.
M. Maledi Tsiki (22 ans) déclara à la cour que la violence limitée de I'ANC était la seule façon de sortir d'une impasse politique.« Il serait inacceptable pour moi de tirer sur des enfants ou sur leurs parents, simplement parce qu'ils sont blancs. Ce serait du pur terrorisme auquel moi-même, et les organisations auxquelles j'appartiens. nous sommes opposés

La peine de mort fut requise contre 6 des accusés. Le 7 avril 1978, M. Tsiki fut déclaré coupable d'avoir saboté une ligne de chemin de fer : 14 ans de détention.
M. Sexwale, 25 ans, avait jeté une grenade sur deux policiers, mais n'avait pas tenté de les tuer, bien qu'ils fussent blessés et à sa merci  18 ans de détention.
Motaung fut condamné à 10 ans, ainsi que M. Mohlanyaneng. M. Ramokgadi à 7 ans, M. Seathlolo à 12 ans.
Les autres accusés, acquittés, furent relâchés. L'un d'eux, M. Ngubeni, fut à nouveau arrêté peu après. L'un des témoins d'Etat fut tué peu après. Un autre eut sa maison détruite par une bombe. 3 jeunes témoins d'Etat, qui avaient refusé de témoigner dans le procès de  l'ANC à Prétoria, furent condamnés à 6 mois fermes.

L'AZAPO: AUSSITOT NEE, REPRIMEE (23-4 - 4-5-1978)

Le 28 avril 1978, 80 délégués venant des principaux centres d'Afrique du Sud créaient à Roodepoort près de Johannesburg Tanzanian People's Organisation (AZAPO). Après la mort de Steve Biko et les interdictions des 19 organisations du mouvement en octobre 1977, la création de l'AZAPO marquait la volonté des militants de la « Conscience Noire » de reprendre l'initiative, tout en demeurant dans la légalité. Ils se donnaient pour Président M. Mkhabela, animateur du Comité d'action de Soweto (SAC), créé lui aussi après la vague de répression d'octobre
dernier, et déclaraient.:
1) s'opposer à toutes les institutions créées par le pouvoir blanc (bantoustans, conseils de communauté, ....)
2) encourager la théologie noire,
3) travailler à la création d'une société sud-africaine où il n'y aurait qu'un seul parlement, un seul Etat unitaire, et un seul système éducatif pour tous.
Le 4 mai suivant, le Président du nouveau parti, son secrétaire général, M. Lybon Mabasa, et le vice-président du Comité d'action de Soweto, M. Mosala, étaient arrêtés. Puis certains d'entre eux furent bannis.
Le 30 septembre 1979, I'AZAPO tenait son premier congrès et se donnait une nouvelle direction.  (Président :  M. Curtis Nkondo).
Une nouvelle vague de répression devait frapper tout au long de ce mois de mai 1978 une vingtaine d'autres personnalités. Parmi elles, il faut compter le directeur administratif adjoint de The Voice (hebdomadaire noir financé par le Conseil sud-africain des Eglises) M. Mokofeng, ainsi qu'une de ses journalistes, Mme Juby Mayet, d'origine indienne, le Président de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne d'Afrique du Sud, M. Petelo Magame, son secrétaire général, Marcus Rodgers, et une militante, Joyce Mokhesi.
Deux blancs, responsables de l'association privée SACHED -Conseil Sud-Africain pour l'Education Supérieure - travaillant à l'amélioration de l'éducation des Africains, ont été « bannis et assignés à résidence les 6 et 7 mai, dans le but de réduire la SACHED à l'inactivité sans l'interdire officiellement. Ces nouveaux détenus pour une durée indéterminée et sans procès rejoignent en prison la majorité des leaders noirs arrêtés en octobre et toujours détenus. Mais, déjà, d'autres prennent la relève : le 22 mai, on apprenait la constitution d'un nouveau comité directeur du Comité d'action de Soweto avec le Père catholique E.M. Tema, MM. J. Moseki et M. Seloma, et Mlle T.P. Selomelelo.

SOLOMON MAHLANGU, EXECUTE (6-4-1979)

Le 13 juin 1977, trois hommes, Johannes Motlaung, Lucky Mahlangu et Solomon Mahlangu entrent à Johannesburg. Ils transportent des armes, des munitions, des grenades.A Johannesburg, ils sonmt arrêtés et dépouillés par la police qui découvrent les munitions dans le sac de Solomon Mahlangu; ils réussissent à s'enfuir tous les trois en courant de Jeppe Street vers Goach Street et se réfugient dans un garage. Pris de panique, Motlaung jette une grenade sous un camion et ouvre le feu sur un groupe de quatre hommes blancs prenant le thé dans un bureau proche; deux sont tués, les deux autres sont blessés. L'un des blessés réussit à frapper plusieurs fois Motlaung sur la tête avec une barre de bois, au moment où celui-ci tentait de dégoupiller une grenade, son pistolet s'étant enrayé. Il est alors maîtrisé et remis à la police. Solomon Mahlangu est également arrêté ; Lucky Mahlangu réussit à s'échapper.
Après les examens médicaux, Motlaung est déclaré inapte à comparaître, les coups sur la tête lui ayant tait perdre la raison. Solomon, 21 ans, comparait pour les chefs d'accusation suivants Deux meurtres, deux tentatives de meurtres ; trois inculpations sous le Terrorism Act, une inculpation sous l'internai Security Act. Le procureur déclare qu'il avait quitté l'Afrique du Sud pour recevoir un entraînement militaire auprès de l'African National Congress. Il aurait reçu sa formation en Angola, au Mozambique et au Swaziland.
Solomon plaida non coupable pour tous les chefs d'inculpation. Il affirma que, pendant sa détention, il avait été torturé plusieurs fois par les policiers qui lui avaient promis de le faire mourir à petit feu. Un fonctionnaire de la police nia avoir torturé Solomon, mais reconnut qu'il pouvait bien avoir été torturé « en son absence ». Pendant l'audience, Solomon portait au front les traces des coups qu'il avait reçus : il avait plusieurs fois été frappé avec des barres de bois ; il a été suspendu en l'air et brutalement jeté par terre  il a été privé de boisson et de nourriture pendant des jours et des nuits entières ; il révéla que des déclarations lui avaient été arrachées sous la torture
- notamment l'une faisant état d'un voyage à Moscou.

Solomon affirma que le respect de la vie humaine, que lui avaient enseigné les officiels de l'ANC, l'avait empêché de tirer sur les gens à Goch Street.
Cependant, bien qu'il n'ait tiré sur personne à Goch Street, il fut déclaré coupable de tous les chefs d'accusation.
Le 2 mars 1978, il est condamné à mort. Aussitôt après avoir entendu sa sentence, Solomon lève le poing et crie Amandla ! (pouvoir!). Le public lui répond en faisant le geste du poing levé. En juin 1978, l'appel est refusé par le juge Theron. Un mois plus tard, un recours auprès du chef de la justice est également rejeté. En novembre 1978, la demande de révision du procès est rejetée ; une démarche analogue auprès du chef de la justice connaît le même Sort. Un appel à la clémence est présenté au Président de la République, tandis qu'une intense campagne de mobilisation internationale lancée par l'ANC a lieu dans de nombreux pays du monde. Mais, le 6 avril 1979, à l'âge de 21 ans, Solomon est pendu. La machine policière sud-africaine l'a broyé.

LE PROCES DU SIECLE (9-1978 - 5-1979)

il jeunes dirigeants noirs de Soweto sont accusés de conspiration contre le gouvernement, de terrorisme, sédition et incitation au soulèvement.

Leur procès s'est ouvert en septembre 1978 et a été ajourné à la fin novembre après l'audition de 106 témoins de l'accusation dont les témoignages couvrent plus de 2 000 pages. Par ce gigantesque procès, l'Etat veut faire porter aux accusés la responsabilité des événements de Soweto et de la profonde agitation pendant les deux années qui ont suivi. L'acte d'accusation leur reproche

- d'avoir pris part aux manifestations du 16 juin contre l'utilisation de l'afrikaans comme langue d'enseignement

- d'avoir participé à une manifestation contre les membres du Conseil Urbain Bantou après une hausse des loyers de Soweto et à deux marches de protestation à John Vorster Square ainsi qu'à l'incendie de maisons de policiers à Rockville ; d'avoir exercé des menaces à  l'encontre du conseil de l'école de Basotho ainsi qu'à celui des membres de l'Urban Bantou Council pour obtenir leur démission.

- d'avoir jeté des pierres à des policiers.

L'un des accusés affirme avoir été torturé par la police pour extorquer ses aveux ; un rapport médical constate ses blessures, mais les policiers nient avoir torturé un seul des accusés.

Le procès dura 5 mois. L'un des accusés, D. Montsitsi, porta plainte contre le ministre Kruger et réclama la somme de 6 750 R. de dommages et intérêts ; il déclara avoir été torturé aux parties génitales et battu avec une matraque en caoutchouc, avoir reçu des coups de crosse sur le crâne. Alors qu'il avait les yeux bandés, on lui frappa la tête contre le sol. Il fut ainsi placé contre un mur les bras en l'air, une brique dans les mains, avec l'interdiction de baisser les bras. Epuisé, il ne pouvait que se laisser tomber la brique sur la tête et s'écrouler.

Le 11 mai 1979, fut rendu le jugement : les peines prononcées furent cependant plus modérées qu'on n'osait l'espérer. Daniel Montsisi était condamné à 8 ans de prison dont 4 avec sursis sept autres (Wilson Chief Twala, Jefferson Kengane, Ernest Ndabeni, Kennedy Mogami, Reginald 'Mngomezu lu, Michel Khiba et Georges Twala) à 5 ans de prison avec sursis ; 2 autres accusés, Seth Mazibuko, V.P. du SASM, et Susan Mthembu Secrétaire du SASM, furent condamnés à 6 ans de prison dont 4 avec sursis, et Mafison Morobe à 7 dont 4 avec sursis. La défense a fait appel contre les peines de prison ferme.

Au moment où furent rendues les sentences, les accusés s'embrassèrent d'émotion et firent le salut du black power.

PROCES DE 18 MEMBRES DU P.A.C. (12-1977 - 6-1979)

Ces 18 personnes sont accusées d'après le Terrorism Act

- d'avoir participé à des actions « terroristes

- d'avoir travaillé pour le P.A.C., interdit

- d'avoir recruté des Africains pour leur donner une. formation militaire

- d'avoir conspiré à Robben lsland et ailleurs pour ranimer le P.A.C.;

- d'avoir été impliquées dans la révolte de Kagiso.

Les 4 000 pages de dépositions de l'accusation couvrent des événements sur une période de 15 ans, et dans 7 villes sud-africaines. Le procès dura 15 mois, avec 100 jours d'audience. Les témoins d'Etat (témoins cités par l'accusation) ont le privilège .~e pouvoir garder l'anonymat, ce qui donne quelque liberté à l'accusation pour établir ses « témoignages ». L'Etat a ainsi réussi a faire témoigner contre les accusés des anciens compagnons de détention à Robben lsland.

Makhaphela, l'un des témoins de la défense; affirma avoirr été torturé après son arrestation, le 10 octobre 1977 : la police l'empêche de dormir et le force à rester debout pendant une semaine complète. Attaché par des forceps d'acier, il fut également torturé par la police. D'autres témoins de la défense, Sipho Mthuzula et Lawrence Ntloka ont également été torturés. Ils ont affirmé que la police leur avait extorqué des dépositions fausses. Devant le tribunal, ils rejetèrent les uns en partie, les autres en totalité, leurs déclarations précédentes obtenues sous la torture.

Les accusés réclament la somme de 133 000 rands au ministère de la police pour avoir été torturés. La demande fut transmise par leur avocat, M. Mxenge, qui reçut des menaces de mort. Des lettres anonymes l'accusaient d'être un traître : « Tu sais ce qui est arrivé à Ric Turner et aux autres...

L'un des accusés, Johson Nyathi, fut, au cours de sa détention, jeté par la police de sécurité du 4ème étage de l'immeuble. Il venait de subir des tortures prolongées. Il nia avoir tenté de se suicider et révéla à la Cour qu'une fois à l'hôpital avec ses deux jambes cassées, il reçut la visite d'un magistrat venu lui demander s'il pourrait maintenant voler sans ailes.

Le procès dura 492 jours. Sentences prononcées le 26 juin 1979 Tephani Mothopeng, ancien prisonnier de Robben lsland, 66 ans 15 ans de prison ; Michael Matsobane  15 ans  Daniel Matsobane: 12 ans; John Ganga: 11 ans; J. Nyathi et B. Ntode: 10 ans ; Juhus Landingwe, Mothlaagogi Thole, Themda Hlatswago 8 ans ; Tolile Ndindwa, Moffat Zungu, Goodwill Mon et Michael Khala: 7 ans.

TRAVAIL OU PRISON

L'entrée des Noirs en zone urbaine est sévèrement restreinte et contrôlée, le but avoué de l'administration blanche étant de transformer l'ensemble de la population noire en travailleurs migrants, dépourvus de tout droit en zone dite « blanche » soit sur les 87 0/o du territoire.

La doctrine d'apartheid considère officiellement les Africains vivant dans les zones blanches comme des résidents temporaires - il s'agit non seulement des travailleurs migrants sous contrat, mais encore de ceux qui sont officiellement  résidents » parce qu'ils y justifient d'un même emploi depuis dix ans ou d'emplois divers depuis quinze ans, mais sans période de chômage intermédiaire. Tous doivent, un jour ou l'autre,
retourner » dans leurs « bantoustans » présentés comme leurs patries alors même qu'en majorité ils n'y ont jamais mis les pieds.

Ces restrictions s'appliquent aux époux respectifs, aux enfants mariés ou majeurs, de telle sorte qu'un Africain, considéré comme résident, n'a pas le droit de faire venir chez lui sa femme ou sa fille mariée ou son fils de 18 ans pendant plus de 72 h. De toutes manières, il peut lui-même en être expulsé par simple décision administrative, Si le Ministre estime que le nombre des Africains dépasse les besoins en main d'oeuvre.

Ainsi le pouvoir blanc :

- interdit pratiquement aux Africains de posséder leurs logements, même ai officiellement ils y ont maintenant droit (depuis les événements de 1976);

- soumet la présence des Africains en zone blanche à la possession en bonne et due forme d'un emploi : les chômeurs sont censés retourner dans leurs bantoustans - ce que peu d'entre eux font, préférant vivre illégalement dans les zones urbaines Une nouvelle loi de 1978 autorise à déclarer « oisif » tout Africain qui aura été au chômage plus de 122 jours par an, même non consécutifs, à l'arrêter, à l'envoyer dans un « centre de réhabilitation >' ou une ferme-prison, ou encore aux travaux forcés dans les zones rurales des régions déclarées « bantoues

En 1979, M. Riekert déposait sur la table du gouvernement un certain nombre de propositions touchant à la présence des Noirs en zone blanche : certaines libéralisations y sont envisagées (le droit pour une famille de rejoindre son chef de famille en zone urbaine, dans la limite des logements légaux disponibles, etc.), mais elles ne peuvent cacher la logique d'ensemble : elle consiste à supprimer les droits de résidence codifiés dans l'Urban Areas Act (section 10) et à soumettre exclusivement l'entrée en zone urbaine à « l'offre d'emploi et de logement autorisé ». L'ensemble de ces propositions, Si elles étaient adoptées, aboutiraient à restreindre plus encore le droit d'entrée en zone urbaine, tout en aménageant plus libéralement les droits de résidence, de déplacement et d'activité commerciale des résidents, ainsi privilégiés. La chasse aux travailleurs « illégaux» (plus de 500 000 dans la seule région de Johannesbourg) à savoir aux chômeurs vivant d'expédients et menus travaux sous-payés - ne pourra que se renforcer.

DEUX MILLIONS DE DEPORTES

Pour mettre en application la politique d'apartheid, le pouvoir blanc procède à des déportations massives de population africaine  il s'agit de débarrasser les zones blanches de tous les Africains « en trop », «improductifs « : chômeurs, vieillards, femmes, enfants, invalides, grévistes «indésirables », etc. Depuis le début des opérations de « réinstallation », c'est plus de 2 MILLIONS de personnes qui ont été ainsi chassées des zones blanches et envoyées dans des camps de « reclassement « ou directement dans des bantoustans. Si les projets gouvernementaux sont menés à terme, ce seront 4 MILLIONS d'Africains sur 25 Millions qui auront ainsi été déportés.

La situation à tous égards inhumaine et catastrophique qui règne dans ces camps de réinstallation a été recemment décrite par l'envoyé spécial de l'AFP à Johannesbourg. Voici l'essentiel de son témoignage

« NQUTU. - Assise à même le soi près d'une minuscule case métallique, Mme Ndiyasi termine une natte en fibre végétale entourée de 3 des 13 enfants à sa charge.

Il y a trois semaines, Mme Ndiyasi et sa famille ont été amenées par un camion de l'administration sud--africaine jusqu'à cette case métallique à Nondweni, un « camp de reclassement » situé près de Nqutu, dans le nord de la province du Natal.

Jusque-là les Ndiyasi vivaient paisiblement sur un lopin de terre que leur fournissait un fermier blanc à Babanango, a 50 km plus a' l'est, en échange du travail gratuit de M.
Ndiyasi une pratique très courante en Afrique du sud. Mais le gouverne nient sud-africain a décidé de limiter le nombre de familles noires vivant sur les fermes blanches, et les Ndiyasi ont été chassés et envoyés à Nondweni, également appelé par ses habitants « Tin Town» (la Ville de Métal). Comme tous les autres «reclassés» les Ndiyasi ont trois mois pour construire leur propre case en terre, au terme desquels la case de métal leur sera retirée et érigée un peu plus loin pour abriter de nouveaux arrivants... Nondweni accueille ainsi plusieurs dizaines de familles chaque mois, qui viennent s'ajouter aux quelque 2 millions de reclassés du pays.

Que peut-on faire à Nondweni « Rien», répondent ses habitants désespérés. Ils n'ont en effet ni le droit de garder du bétail. ni d'avoir des terres à cultiver. La seule issue est le travail migratoire pour les hommes mais, en raison de la crise économique que traverse le pays (il y a plus d'un million et demi de chômeurs noirs). les perspectives sont faibles et les gens survivent plutôt mai que bien.

Nondiveni qui compte actuellement près de 5 000 habitants, est situé en bordure du Bantoustan (loyer tribal) Kwazulu, auquel le village et ses habitants seront rattachés dans l'avenir, dégageant ainsi Prétoria de la responsabilité de cette population désoeuvrée.

La malnutrition est courante à Nondweni, et l'état sanitaire y est plus sérieux que dans les autres zones rurales de la région, selon des sources médicales.

Nondweni n'est pas un cas unique où une population entière est condamnée à l'inactivité. à la sous-alimentation et à la maladie.

Msinga, à 150 km au sud de Nqutu, est un autre camp de « reclassement» plus ancien, plus peuplé avec quel que 20 000 personnes, et peut-être plus dramatique encore.

Situé sur une bande de terre le long d'une rivière, le camp fait face, sur l'autre rive, à des fermes prospères appartenant à des Blancs ou à l'administration, tandis que les Africains « reclassés » n'ont pas accès à la terre. En fait certains, dont de nombreux enfants, sont employés par les fermiers à des salaires de l'ordre de 40 cents (environ 2 F.F.) par jour.

Msinga a d'ailleurs été le théatre, ces dernières années, de violents affrontements tribaux faisant plusieurs victimes, attribués dans de nombreuses études au problème du manque de terre et de travail qui ont ravivé les antagonismes.

Le problème des camps de « reclassement » n'est pas nouveau, mais ce n'est que récemment que des enquêtes de journaux l'ont ramené  à la surface de façon dramatique. L'évêque Desmond Tutu, secrétaire général du Conseil sud-africain des Eglises, a récemment déclaré son indignation après avoir visité de tels camps dans l'est de la province du Cap ou, a-t-il dit, les gens sont jetés «comme des sacs de pommes de terre ». Selon les journaux, la situation dans ces camps de la province du Cap est marquée par « la pauvreté abjecte » et 120 000 personnes sont menacées par une épidémie de typhoïde. »
(AFP, 23 août 1979).

« HOTELS» POUR CELIBATAIRES

Le but de ces gigantesques déplacements de population est donc d'éliminer l'ensemble des « tâches noires » (sic) en zone blanche, de telle sorte que ne résident plus sur celle-ci qu'une main d'oeuvre africaine temporaire, rattachée de force aux bantoustans promis à une soi-disant « indépendance » (comme le Transkei, le Bophutatswana et le Venda) et où demeurent l'ensemble des « improductifs ». Car dans ces bantoustans incapables d'assurer la simple survie de leur population, les hommes jeunes et valides n'ont d'autre choix que celui d'aller vendre leur force de travail en zone blanche.

Ces hommes qui migrent vers les centres industriels, munis d'un contrat de travail d'un an ou dix-huit mois, habitent alors dans les grandes banlieues noires ou à l'intérieur des grands centres miniers. Leur insertion dans des milieux Si différents de ceux dont ils sont originaires est souvent difficile, et tout est fait pour les empêcher de s'identifier à leurs frères citadins. Le plus souvent ils sont logés dans des « hôtels  pour célibataires, coupés du reste de la vie sociale des cités noires, et étroitement surveillés par les mouchards et la police. (Celle-ci n'hésite pas à les monter contre les résidents, comme cela a pu se passer à Soweto en 1976 ou au Cap, lors du week-end sanglant de la Noêl 1976.

Dans la péninsule du Cap, plusieurs dizaines de milliers d'Africains vivent déjà dans de tels « hôtels ». Un complexe pouvant héberger 60 000 travailleurs, hommes ou femmes, se construit dans la commune d'Alexandra. (Johannesburg). Parlant devant le parlement des deux premiers blocs terminés, Mme Helen SUZMAN, député, les décrivit comme « deux vastes monuments à ce que je peux seulement appeler le futur orwelien envisagé par le ministre».

« Il y aura un foyer où vivront 800 femmes et un autre où vivront 2 600 hommes. Il y a des édifices en forme de baraques de 5 étages avec des portes sans fin, donnant sur des chambres sans fin, la plupart à 4 lits pour les femmes, 5, 6 et 8 lits pour les hommes... Il n'y a pas de chauffage prévu... et il y aura une sorte de pièce commune pour les distractions...

Il y aura un bureau et une porte d'acier électroniquement contrôlée - qui peut coulisser pour isoler n'importe quel bâtiment en cas d'émeutes ou de troubles -... installée sur ordre du Préfet de police. 250 familles ont été déplacées chaque mois de la commune d'Alexandra pour laisser place à ces deux premiers « hôtels « qui ont été officiellement ouverts en août 1972. La règle fondamentale de ces hôtels est que les membres du sexe opposé, qu'ils soient des partenaires mariés ou non, ne peuvent pas se rencontrer dans les chambres. Aucun enfant n'est admis. Les habitants des « hôtels » qui étaient mariés sont déclarés célibataires par « loi gouvernementale». Il y a 9 personnes pour un lavabo, 15 pour un W.C., 20 pour un bain, 35 pour une douche. L'hôtel pour hommes abritera 2 642 personnes et celui pour femmes 2 140, ce qui fait 14 mètres cubiques d'espace habitable par personne (le standard international minimum étant de 27 mètres). Un fonctionnaire s'occupe de la santé  soit de l'expansion de la vermine, et de maladies telles que le trachome, la teigne tondante, la peste et le typhus.

Dans les foyers pour femmes, il n'y a pas de chaises parce que, lors d'émeutes, celles-ci pourraient s'en servir comme armes. On y a installé des bancs. Il n'y a pas de prises d'électricité dans les chambres, les cuisines, laveries et salles de repassage communes. Les foyers n'ont aucune forme de chauffage ».

Fin août 1973, un conseiller de la ville de Johannesburg déclara que les femmes se plaignaient de la discipline de leur foyer, elles étaient parfois mises au cachot par la gardienne pour des causes banales, mais allant à l'encontre du règlement du foyer. Ces foyers de « célibataires » avaient déjà été expérimentés dans le secteur du Cap Ouest et au Natal. En 1960, durant les troubles de Sharpeville, la police avait été envoyée dans les quartiers « célibataires » de Langa Location, Cape Town, pour dénicher les Africains qui tentaient de faire grève. La police assiégea un foyer de 4 400 célibataires hommes à Lamontville, Durban, en y., mettant le feu. Il faut aussi savoir que .les terrains sur lesquels ces hôtels sont bâtis sont entourés de fil de fer barbelé et qu'il est illégal d'y entrer sans autorisation.

LES DEMOLITIONS DES CAMPS DE «SQUATTERS»

Le manque de travail dans les bantoustans, la volonté des familles de rester ensemble, expliquent que nombreux sont les Africains qui bravent la loi en emmenant avec eux leurs familles en zone blanche  ne pouvant obtenir d'arrangement avec les autorités ils installent des logements de fortune et c'est ainsi que se sont constitués les bidonvilles sur les franges des zones urbaines. Crossroads, par exemple, est un bidonville qui constitue l'agglomération noire la plus importante du Cap (20 000) après le township de Guguletu (60 000).

Les autorités ont évidemment pour projet de démolir ces bidonvilles et d'en expulser tous les résidents illégaux vers les bantoustans. Cette politique a pris ces dernières années dans la région du Cap une tournure tragique : quand, en 1976, le pouvoir décida de stopper l'afflux des gens a Crossroads, plus de 2 000 Noirs par mois entraient illégalement dans la péninsule de Cap. Ils rejoignaient les camps d'Unibell, de Modderdam et autres, et quand ceux-ci furent détruits - les démolitions firent au moins 25 000 sans abri - ils vinrent encore grossir la population de Crossroads.

Bien organisés, les 20 000 Noirs de Crossroads surent résister au projet de destruction et faire connaitre en Afrique du Sud et dans le monde entier leur situation désespérée  une opération de police menée avec sauvagerie le 14 septembre 1978 fit trois morts, dont un bébé écrasé dans les bras de sa mère, et des centaines d'arrestations. La tactique du pouvoir consistait à pousser la population à partir d'elle-même, grâce à des raids de police inopinés et brutaux. La résistance des gens de Crossroads, les appuis qu'ils surent obtenir en Afrique du Sud même et à l'étranger enraya le projet gouvernemental. Aujourd'hui, Crossroads est en sursis  il serait question de reloger sur place dans des bâtiments neufs une partie de la population, mais la menace pèse toujours sur les « illégaux » d'un renvoi dans « leurs » bantoustans...

LES BANTOUSTANS

Les bantoustans ou « foyers nationaux » sont une pure fiction juridique et, à ce titre, rien ne peut justifier de les traiter séparément du reste du territoire sud-africain. Cependant, puisque certains personnages comme M. Jacques Soustelle prétendent y voir l'abolition même de l'apartheid (!) il est hautement instructif de regarder leur situation sur le plan de la répression.

Bien évidemment, les exécutifs fantoches des bantoustans indépendants » ou « autonomes » ne représentent même pas une barriére symbolique pour les forces de police sud-africaines. Mais, de plus, Prétoria a octroyé des pouvoirs policiers et judiciaires discrétionnaÈres aux chefs de ces pseudo-Etats. Ainsi, une loi baptisée « Bantu Laws Amendment Act » leur a donné en 1974 des pouvoirs de « bannissement » analogues à ceux de la loi sur la suppression du communisme, dont ces chefs ne se privent guère d'user pour éliminer tout opposant ou rival.

Pour examiner la situation dans ces bantoustans, regardons ce qui se passe dans ceux que Prétoria a proclamé « indépendants

AU TRANSKEI

La situation au Transkei - premier bantoustan proclamé indépendant en octobre 1976 - est fort riche d'enseignements quinze jours après les cérémonies de l'« indépendance », le chef Kaiser Matanzima renvoyait les 18 policiers blancs en service au Transkei tout en déclarant : « Les services de sécurité et de renseignements sud-africains resteront aussi longtemps qu'il sera nécessaire »... L'Etat d'urgence proclamé en 1960 n'a toujours pas été levé : cette disposition autorise la détention illimitée sans jugement de personnes ayant organisé des réunions de plus de 10 individus sans autorisation de la police, ou ayant tenu des discours « subversifs »  elle permet encore l'expulsion du territoire de personnes entrées sans autorisation.

La plupart des lois sur la sécurité sud-africaines ont été intégrées à la loi « sur la sécurité publique du Transkei », entre autres : la loi sur la suppression du communisme, amendée par la loi sur la sécurité interne, la loi sur le Terrorisme et la Proclamation 400 (Etat d'urgence) qui visait spécifiquement le Transkei, dont nous venons de parler. Aux dires du ministre transkéien de la Justice, 40 personnes étaient détenues, au mois de mars 1979, en vertu de cette loi. Le leader du parti oppositionnel, M. Hector Ncokazi, qui fut emprisonné 270 jours sans procès en 1976, puis réemprisonné en octobre 1977, fut à nouveau incarcéré en janvier 1978 : inculpé en avril 78, il comparut en mai pour « haute trahison ». Pour avoir prononcé un discours « attentoire à la souveraineté du Transkei », il fut condamné à 3 ans de prison et 500 Rands d'amende.
En mai 1978, une nouvelle loi entra en fonction autorisant les autorités transkeiennes à déclarer « indésirable », c'est-à-dire illégale toute organisation qu'elles estiment porter préjudice aux intérêts de l'Etat, que ce soit à travers sa propre politique ou à travers « l'association ou la connexion de cette organisation avec toute autre organisation indésirable hors du Transkei.

Le mois suivant, le Parlement d'Umtata votait une loi autorisant les tribunaux à condamner au fouet les jeunes filles de moins de 21 ans  cette disposition visait à empêcher que celles-ci ne revendiquent la responsabilité des désordres dans les écoles pour éviter à leurs camarades masculins des peines plus sévères.

La répression ne date pas d'hier dans un tel bantoustan. En 1960, les paysans Pondo du Transkei entraient en rébellion : La répression avec voitures blindées et aviation fit officiellement 40 morts (15 tués par la police, 25 par les Africains), 4 800 arrestation et 2 000 poursuites judiciaires. Mais la soi-disant 'c indépendance » de ce bantoustan n'a fait que la rendre encore plus discrétionnaire et quotidienne : dans la période qui la précéda, plus de 500 personnes furent détenues en vertu de l'état d'urgence de 1964 à 1974  le 25 juillet 1976, Matanzima faisait arrêter l'état-major du parti d'opposition, le Parti Démocratique du Transkei, juste avant les élections générales. Et l'on a vu que le leader du PDT était traduit en justice.

Le soulèvement des jeunes des townships se répercuta dans tous les homelands : le 20 août 1976, la police transkéienne arrêtait en vertu de la loi sur les « réunions séditieuses » 266 scolaires qui manifestaient contre la pseudo-indépendance. Kaizer Matanzima déclarait à cette occasion

« Nous répondrons à la force par la force et les conduites criminelles seront combattues par tous les moyens. Des punitions corporelles seront appliquées quand nous le jugerons nécessaire... Ceux qui ne veulent pas de l'indépendance n'ont qu'à faire leurs valises. »

Ces dernières années ont vu tellement de journalistes harcelés, appréhendés, emprisonnés, de journaux interdits, de projets de loi déposés contre la liberté de presse que celle-ci a quasiment perdu sa réputation d' ilot protégé au sein de la société répressive sud-africaine. Encore faut-il préciser que cette liberté relative reposait sur l'exclusion des Noirs que masquait l'opposition ouverte et permanente entre les deux communautés blanches.
Si on me demandait pourquoi la presse de langue anglaise prospère et jouit d'une telle liberté, je dirais que c'est parce qu'elle travaille presqu'exclusivement dans un contexte blanc décarait en 1972 le rédacteur en chef du Sunday Times qui poursuivait : « Nous partageons avec la plus grande partie de la population blanche l'opinion selon laquelle quelles que soient les décisions prises concernant l'avenir, elles le seront par les Blancs et par eux seuls.

Mais en fait, cette liberté d'une presse des Blancs, par et pour les Blancs, n'a jamais été que très relative, Si l'on rétablit le niveau très élevé de l'auto-censure pratiqué par les journalistes et les éditeurs.

La première manière pour le pouvoir de réduire une liberté qui le dessert est de tarir les informations à la source  certaines statistiques ou recherches sont interdites (sur la malnutrition dans les bantoustans par exemple).

La seconde, c'est évidemment la censure, qui s'exerce par un jeu quasi permanent de chantage et de compromis. L'arsenal législatif permet bien sûr au pouvoir de réprimer toute critique loi sur la suppression du communisme, loi sur les émeutes et les réunions séditieuses qui interdit d'en rendre compte, loi loi sur les prisons dont nul ne peut parler sans l'autorisation de la police  loi sur les publications qui permet de surveiller et d'interdire des « publications indésirables »  loi sur la police de sécurité (BOSS) qui rend illégale la publication de tout ce qui touche à la sûreté de l'Etat.

Le scénario est jusqu'à présent invariant  le gouvernement dépose un projet de loi draconien capable de mettre la presse au pas par de lourdes sanctions contre toute « déformation des faits » (1977) ou « publication d'informations sur les cas de corruption publique » (1979). La levée de boucliers unanime devant de telles menaces aboutit à un compromis, les directeurs de journaux s engageant à modérer leurs critiques, à s'autodiscipliner et s'auto-réprimer jusqu'à ce que de nouveau le gouvernement menace de sévir.

Dans les premiers mois de 1979, le gouvernement a déposé, outre le projet de loi censurant toute publication sur les cas de corruption, cinq autres projets visant à restreindre la liberté de presse  un sur la police, punissant très sévèrement la publication de «fausses informations » sur ses activités  un deuxième sur les enquêtes judiciaires, interdisant de publier des informations sur une enquête en cours (conséquence de la mort en détention de Steve Biko)  un troisième interdisant la publication d'informations concernant l'origine, la production, le transport, etc., de certains produits stratégiques  un quatrième analogue sur le pétrole  et enfin un projet interdisant la publication de détails sur les divorces...

La troisième arme du pouvoir n'est autre que la répression directe : les journalistes, moins enclins à l'accommodement que leurs directeurs et plus soumis à l'arbitraire du pouvoir et de sa police, ont subi ces dernières années une lourde répression. Citons-en quelques faits, parmi la multitude

· De juillet à décembre 1976, de nombreux journalistes sont arrêtés, certains emprisonnés sans inculpation, la police n'acceptant de les libérer que s'ils consentent à servir de témoins à charge contre d'autres journalistes. Les premiers visés sont les journalistes africains du World (et Week-end World), essentiellement diffusés dans la population noire.

· En 1977, harcèlements et détentions sans procès affectent encore plusieurs journalistes, principalement du World lequel est interdit le 19 octobre, de même que l'Union des Journalistes Noirs. Le directeur du journal, le président de l'Union sont jetés en prison. D'autres journalistes, entre autres du Post créé en remlpacement du World interdit, sont encore arrêtés. En décembre, l'lnstitut International de la Presse Démocratique demandait la libération de 18 journalistes proscrits ou détenus.

· En 1978, arrestation et détention de journalistes du Voice, hebdomadaire du Conseil des Eglises, lui-même bientôt interdit durant quelques mois. Certains journalistes, dont l'ex-directeur du World, Percy Qoboza, sont libérés, mais 5 demeurent en détention sans procès dont 3 depuis plus d'un an.

· En 1979, le pouvoir interdit plusieurs numéros de The Nation, journal africain de l'organisation lnkhata du Chef Buthelezi.

M. Sisulu, président de l'Association des Ecrivains d'Afrique du Sud, rédacteur en chef du Sunday Post, a été condamné le 6 août 1979 à 9 mois de prison pour avoir refusé de répondre à des questions qui lui étaient posées dans le cadre de la loi sur le terrorisme. Ces questions concernaient un entretien téléphonique avec le correspondant du journal à Prétoria, lui-même emprisonné deux mois.

LA TERREUR D'EXTREME-DROITE

Au cours des douze dernières années, l'extrême-droite sud-africaine s'est rendue coupable de plus de 600 cas d'agression (incendies, harcèlements, attentats, menaces de mort, tentatives de meurtre, attaques à main armée, etc.) dont le nombre n'a fait que progresser avec le climat de tension et de répression. Cette violence d'extrême-droite est aujourd'hui une donnée quasiment intégrée au cours « normal » des événements en Afrique du Sud.

L'une de ses dernières victimes fut Richard Turner, assassiné par un commando le 7 janvier 1977, à son domicile, sous les yeux de ses deux fillettes, juste avant la fin de son ordre de Cc bannissement ». Et sil'on prend les derniers événements en date, on relève dans le second semestre de 1978 une alerte à la bombe à la Cathédrale St Mary de Johannesbourg  une attaque à la bombe lacrymogène lors de la première représentation théàtrale devant un public multi-racial au Van Der Walt Theater de Prétoria  une campagne de terreur contre l'ancien président de la JOC, Max Price, avec attentat au plastic des menaces de mort et une tentative d'assassinat contre Mme Moodley, épouse de Stan Moodley emprisonné à Robben lsland une attaque au fusil de chasse contre la maison de Mme Helen Joseph un attentat au cocktail contre la voiture de l'ex-directeur du Christian Institute, Beyers Naudé  une tentative de meurtre sur Mr Harold Strachan  des coups de fusil sur l'ambassade britannique à Prétoria  une attaque au cocktail contre une maison voisine de la résidence du juge Mostert, chargé de la commission d'enquête sur le scandale de l'information  incendie de l'institut des Relations Raciales et du Blacksash.

En 1979, on a déjà pu compter presque le même nombre d'agressions de l'extrême-droite : coups de fusil contre la maison d'Helen Joseph, attaque au fusil sur la maison de M. N. Pather (l'un des responsables du sport non-racial)  agression contre le professeur afrikaner Floors Van Jaarveld jugé trop libéral et qui fut recouvert de goudron et de plumes à la suite d'une conférence donnée à Prétoria  un second tir de balles contre la maison de H. Strachan et un autre contre celle de Morgan Naidoo,
le même matin  un attentat contre la maison de Colin Eglin, chef de l'opposition au Parlement  une tentative d'incendie contre les locaux du quotidien libéral « Cap Times»

Les organisations d'extrême-droite sont fort nombreuses. On relève parmi celles qui ont fait parler d'elles ces derniers temps la Ligue Chrétienne d'Afrique du Sud, la Croisade Chrétienne d'Afrique Australe, l'Anglo--Afrikaner Bond CC Odal-Youth », le Parti National Socialiste d'Afrique du Sud, le Front National d'Afrique du Sud, l'Afrikaner Veerstandbeweging, le South African First Organisation et Scorpio. Cette dernière organisation est présumée responsable de nombreux actes de violence, mais son impunité est totale.

Ces organisations qui entendent perpétuer et protéger la « South African way of life», luttent en fait pour la perpétuation de la domination blanche et de ses privilèges de « race » et de classe. Le changement des régimes des pays voisins, le Mozambique et l'Angola, les bouleversements proches en Namibie et au Zimbabwe ont stimulé la conscience réactionnaire de la minorité blanche qui refuse de reconnaître et d'assimiler les aspirations réelles de la majorité du peuple sud-africain. Elle cherche refuge derrière un barrage législatif, le contrôle et l'intimidation policière. Encouragée par les autorités, elle s'entraîne à l'autodéfense. C'est ainsi que plus du quart des Blancs est aujourd'hui régulièrement en possession d'une arme... Dans ce contexte, une minorité qui ne s'estime pas satisfaite par l'action de l'Etat cherche à prendre les choses en mains, ce qui est loin de toujours déplaire au gouvernement.

PRISONS ET PENITENCIERS

« 500 000 personnes entrent chaque année dans les prisons de l'Etat, des centaines sont fouettés par ordre de la justice, et entre 50 et 100 sont exécutées par pendaison. » (Albie Sachs, Notes et Documents, ONU, mars 1979).

Au 30 juin 1978, il y avait dans les prisons sud-africaines :

73 185 Africains
21 225 Métis
607 Indiens
4 275 Blancs Total  99 292.

De juin 1977 à juin 1978, 90 000 personnes ont été emprisonnées pour 1 mois, 90 000 pour 4 mois, 25 000 de 4 à 6 mois.

Une partie de la société sud-africaine peut être considérée comme étant sous les verrous, au sens littéral du mot. En effet, la majorité des citoyens a été ou sera un jour arrêtée et mise en prison. Ceci est particulièrement vrai pour les Africains  la loi sur les « pass » (permis de circuler) qui a pour objet de contrôler chaque instant de leur vie, fait qu'ils sont soumis, de jour comme de nuit, à des contrôles de ce document. Simplement parce qu'ils sont Africains, des milliers de citoyens sont appréhendés par la police qui ne vérifie ce document bien souvent qu'après que les « suspects » aient passé une nuit ou un week-end en prison. En 1971, une moyenne de 1 685 Africains ont été ainsi poursuivis chaque jour pour infraction aux lois sur leur « liberté de circuler»

En fait, comme l'indiquent les chiffres ci-dessous, la population quotidienne des prisons n'a fait que croître depuis une dizaine d'années:

 1969-70 : 90500
 1972-73 : 95500
 1973-74 : 98821
 1979 :      99292

Les. prisonniers purgeant des peines légères representent les 4/5 de la population carcérale (277 000 en 1973/74). La plupart sont des Africains qui ont enfreint les lois sur les « laissez-passer » (les pass). Si l'on ajoute à ce chiffre les personnes arrêtées préventivement - pour une raison ou une autre - le chiffre total des personnes incarcérées en 1973/74 s'élevait à625 000 dont 87 condamnés à mort.
Les Sud-Africains noirs ne sont donc jamais libres de la peur de la prison : un adulte sur qu~tre est emprisonné chaque année, la majeure partie d'entre eux pour des délits totalement inconnus dans d'autres pays et qui découlent directement des lois sur l'Apartheid

LES ENFANTS EMPRISONNES

Entre juin et septembre 1976, un grand nombre d'enfants africains ont été arrêtés par la police pour être placés en détention préventive. Dès la fin juin, le journal «Le Star » révélait que des enfants dont quelques-uns de huit ans avaient été retenus à John Vorster Square, le quartier général de la police de sécurité, à Johannesburg.

Le préfet de police, le général G. PRINSLOO, déclara:

«Les enfants sont probablement mieux soignés dans une cellule de prison qu'ils ne le seraient ailleurs  il n'est pas inhabituel de garder des adolescents pour de longues périodes, avant leur procès.

Le brigadier J.F. ROSS ajouta

«Que pensez-vous qu'il arriverait si nous les laissions dans rues ? On ne les retrouverait jamais plus. Leur rendre une liberté sous caution ne servirait a rien, beaucoup ne retourneront de toutes façons jamais chez eux. On ne peut pas les relacher avant que les enquétes ne soient terminees».

Les sources les plus dignes de foi le confirment: de nombreux enfants et adolescents croupissent aujourd'hui.dans les prisons d'Afrique du Sud.

LA VIE DANS LES PRISONS

Il en est de la vie dans les geôles sud-africaines comme de la répression  exactions, tortures, avilissement sont depuis bien longtemps le lot quotidien de milliers de personnes qui croupissent dans les cachots.

En 1944, le juge S.A. Krause faisait le constat suivant:

«Dans nos prisons, on entend encore aujourd'hui le bruit métallique des fers à pieds, ou voit encore des êtres humains en cage, moitie morts de faim, se tournant et se retournant dans leur cellule d'isolation, étroite, au sol de ciment, sans meuble, presque sans ventilation, à l'air fétide, à peine éclairée. Ces hommes y méditent la haine et la vengeance. On entend encore aujourd'hui des hurlements de détresse quand le préposé qui connaît son affaire prend un plaisir sadique à réduire en bouillie la chair humaine à coups de fouet ou de canne. Et ce sont ces méthodes-là - sanctionnées par la loi et la réglementation - qui nous sont proposées pour effectuer un changement de coeur et susciter un élan (le respect et de coopération sociale !»

En 1959, les journaux sud-africains publièrent plusieurs scandales sur les prisons. L'un d'eux révélait une vaste opération de travaux forcés utilisant les prisonniers (en dehors de la prison et pour le compte de particuliers). Celle-ci impliquait la police, des officiels gouvernementaux, les administrateurs de la prison, de gros fermiers blancs..
On publia des photos « d'individus hagards, attamés, vêtus de sacs de pomme de terre, pieds nus, visages et bras couverts d'ecchymoses ». C'étaient celles de prisonniers employés dans des champs de pommes de terre à Bethal.
A la suite de ces révélations, la presse et le public furent, semble-t-il, scandalisés  le gouvernement réagit et fit voter  la loi sur les prisons », empêchant la publication de « renseignements faux »... Cette loi de 1959 met pratiquement fin à toute publication d'une information quelconque sur les prisons.

LES REVELATIONS STRACHAN

Du 30 juin au 2 juillet 1965, le RAND DAILY MAIL de Johannesburg, journal anglophone d'opposition libérale, publia une série d'interviews d'un ancien prisonnier politique blanc, Harold STRACHAN, qui venait d'être libéré après avoir passé trois ans en prison pour « tentative de sabotage ». STRACHAN décrit sa vie dans quatre prisons : Port Elizabeth, North End, Pretoria Local, Pretoria Central et Pietermarizburg. Ses révélations allaient, une fois de plus, « choquer » la société bien pensante d'Afrique du Sud.

Voici quelques extraits de son interview

« A la prison de Port Elizabeth, les prisonniers, souvent a douze dans une cellule devaient se servir de la même cuvette des WC située à l'intérieur de leur cellule pour se laver les dents, faire leur toilette ou leurs besoins.A Preloria Central, on distribuait aux prisonniers la bouillie du petit déjeuner au moment même ou ils faisaient la queue pour vider leurs seaux hygiéniques dans un bac ou on lavait égale ment bois et timbales. A Pretoria local, les prisonniers politiques devaient garder leurs eaux sales dans leurs cellules jour et nuit. Dans les prisons de Port Elizabeth et Pretoria Local, les sévices étaient fréquents, venant de gardiens noirs à l'instigation de gardiens blancs»

La nuit, Strachan entendait des « hurlements terribles et prolongés D émanant des blocs réservés aux Africains. Dans trois de ces prisons, des gardiens sadiques choisissaient et surveillaient les méthodes de torture et de sévices infligés aux prisonniers. A Pretoria Local et Port Elizabeth, Strachan a pu se rendre compte des traitements réservés aux prisonniers noirs : «Ils étaient malmenés comme des bêtes », bourrés de coups lorsque les geôliers faisaient l'appel, battus pendant qu'ils recevaient des soins médicaux, quelquefois même en présence du médecin. Pour avoir droit à ces soins, I.es Africains devaient attendre nus dans Lin enclos, en plein air, pendant trois heures, été comme hiver.

« Ils restaient là debout, pieds nus sur le soi fortement gelé, complèttement nus, grelottant s'accrochant les uns aux autres en essayant de se tenir chaud»

Ailleurs, on administrait des lavages intestinaux en public, à la vue de tous. Les gardiens ne s'exprimaient qu'en langage obscène:

« Les prisonniers, nus, étaient fouillés jusque dans les endroits les plus intimes au su et au vu de tout le monde. Les actes de sodomie étaient couramment pratiqués. Les fenêtres des cellules étaient sans vitres et le froid était insupportable».

Aucune réclamation de la part des prisonniers n'était acceptée. Ceux qui se plaignaient étaient par la suite punis doublement.

PRISONNIERS POLITIOUES

Début 1960, l'adoption de toute une série de lois dites de «sécurité», telle que la loi contre le sabotage et les lois permettant la détention sans accusation précise, amenait l'arrestation d'un grand nombre de militants luttant contre l'apartheid. De nombreux procès eurent lieu entre 1960 et 1967 : 4 000 personnes furent ainsi condamnées et mises en prison pour des périodes allant de six mois à 25 ans. Les prisonniers politiques sont détenus principalement dans trois prisons

- ROBBEN ISLAND (hommes noirs)
- PRETORIA LOCAL (hommes blancs)
- BAR BETON (femmes noires).

Il n'y a plus de femmes blanches dans les prisons.

Des prisonniers namibiens sont également détenus à ROBBEN ISLAND.

Les prisonniers politiques font l'objet de consignes spéciales établies par la police de sécurité (BOSS) et applicables à tous prisonniers politiques. Dans les faits, ce sont les autorités des prisons et les gardiens qui fixent les limites de ces règlements. En pratique, cela signifie que tous les quotidiens et l'écoute des radios sont interdits, ainsi que toute publication pouvant contenir la moindre information sur ce qui se passe à l'extérieur. L'application de ce règlement est devenue extrêmement stricte. Les visites sont étroitement surveillées et tout visiteur est averti de ne rien dire qui sorte du cadre des affaires strictement familiales. En ce qui concerne les prisonniers politiques africains, ces brimades sont beaucoup plus dures.

L'une des révélations de Harold Strachan, qui n'a jamais été démentie par le gouvernement, est que les prisonniers politiques, en tant que tels, sont victimes de tous les abus. Lorsque ces prisonniers accusèrent par exemple le Gardien Chef de Pretoria Central de les brimer tout particulièrement, celui-ci répondra  « C'est vrai, je vous rends la vie aussi dure que possible ». A Robben lsland, les gardiens faisaient appel à des criminels de droit commun condamnés à de longues peines de détention pour mener de véritables orgies sadiques et autres violences contre les prisonniers politiques.

LE RAPPORT HOFFMAN

En réponse aux réactions de tous les pays concernant la condition des prisonniers politiques, le gouvernement d'Afrique du Sud se déclarait prêt en 1964 à autoriser une inspection du Comité International de la Croix Rouge C.I.C.R.) dans certaines prisons, Robben lsland y compris. L'inspecteur, M. Georges Hoffman visita les prisons en mai 1964 afin d'établir un rapport sur la situation des prisonniers politiques. Le rapport sur ce qu'il avait vu, accompagné de certaines recommandations, était remis à M. VORSTER le 18 juin 1964. Celui-ci ne l'a jamais rendu public.

Mais cette inspection fut utilisée par la presse nationaliste sud-africaine pour prouver que M. VORSTFR et son Gouvernement ne craignaient pas les inspections d'un organisme international, bien au contraire, et qu'il n'y avait pas lieu de créer en Afrique du Sud même une commission supplémentaire d'enquête sur les prisons.

Cependant, lorsque les révélations de STRACHAN éclatèrent, on fit pression sur M. VORSTER pour qu'il publie le rapport de la Croix Rouge. Celui-ci répliqua qu'il avait demandé à plusieurs reprises à cet organisme de le faire mais que le Comité ne l'avait pas fait ! En fait, il faut savoir que le C.I.C.R. avait annoncé très clairement au début de son enquête que « comme toujours», il enverrait son rapport au gouvernement, charge à celui-ci de l'utiliser comme il l'entendait. En clair, il revenait à M. VORSTER de publier ce rapport, et cela, le Premier ministre le savait lorsqu'il demanda l'enquête de la Croix Rouge. Habile. M. VORSTER a utilisé ce leurre pour tromper l'opinion publique mondiale.

A propos de l'inspection du docteur HOFFMAN, Dennis BRUTUS, poète sud-africain emprisonné à Robben lsland, raconte ceci

«J'ai compris qu'il y allait avoir une inspection quand j'ai entendu un des gardiens dire : - vous feriez mieux de donner «les chaussures à BRUTUS, HOFFMAN peut désirer le voir». Blessé par un gardien, BRUTUS dut être soigné à l'hôpital. « C'est un hôpital étrange : les lits sont bien tenus. les draps propres, mais ils ont vides. Les malades sont allongés a meme le sol à côté des lits. Une fois seulement, en mai 1964, lors de l'inspection du délégué de la Croix Rouge, M. HOFFMAN, les malades reçurent des pyjamas et durent, le temps de l'inspection se coucher dans les lits ».

A la suite des révélations de Strachan, d'autres déclarations suivirent parlant de torture, de brutalité, de mauvaises conditions de vie surtout à la prison de Cinderella à Borksburg.

Pour toutes réponses, le Premier ministre déclara qu'il « n'était pas prêt à exiger une enquête, ni même à nommer une commission

Dans un article pub!ié en Grande-Bretagne, en 1972, Fred CARNESON, un ancien prisonnier politique, donna la description suivante de la vie à la prison de Polismoor où il avait été maintenu au secret

«Des hommes enchaînés, des hommes aux fesses meurtries et sanglantes après avoir été fouettées. Des cris, des hurlements : voilà ce qu'on voyait et entendait de le secteur des isolés. Après ce que j'ai vu à la prison de Poolsmoore, je suis convaincu que la mort, les sevices physiques. les punitions arbiraires, injustes. sont à tout moment présents dans l'esprit de tout prisonnier noir».

TORTURES

Les gardiens transforment fréquemment le travail des prisonniers en tortures. Des exemples sont donnés par des témoignages différents, concordants, d'anciens détenus   l'hiver, on faisait travailler les détenus dans l'eau glacée, jusqu'à la ceinture. Dans la grande chaleur d'été les gardes prenaient les vestes des prisonniers pour s'abriter du soleil pendant l'heure du déjeuner et laissaient les prisonniers de l'équipe en plein soleil. Si l'un d'eux tombait malade « on ne pouvait espérer le revoir». L'homme était mis sous la douche pendant 30 minutes, jusqu'à ce qu'il devienne raide, puis traîné par les pieds jusqu'au dispensaire. On apprenait ensuite qu'il était mort. (cité par ONU).

Une protestation, une grève de la faim ou le fait de ne pas marquer suffisamment de respect aux gardes sont punis de 6 à 46 jours de cellule avec un régime de famine  les bastonnades sont monnaie courante Le prisonnier est enfermé dans une cellule, dévêtu et battu, parfois pendant trois heures sans arrêt. Un ancien détenu a également témoigné qu'il avait vu à Robben lsland des détenus enterrés jusqu'au cou dans le sable. Quand ils demandaient à boire, on leur urinait dessus.

LES ETUDES: UN PRIVILEGE SUPPRIME A LA MOINDRE OCCASION

En février 1979, 242 prisonniers faisaient des études de niveau secondaire (un grand nombre de jeunes ont rejoint les prisonniers politiques à Robben lsland depuis 1976).

Selon le Département des Prisons, 93 prisonniers étudiaient au début 1979 pour le senior certificate

En novembre 1977, le Département des Prisons interdît aux prisonniers de poursuivre leurs études au delà de l'admission à l'université. Tous les prisonniers qui avaient entrepris des études supérieures se sont vu fixer une date pour les terminer. L'interdiction d'étudier signifie que les lumières sont éteintes à 20 heures au lieu de 23 heures, qu'il ne peut y avoir d'autres livres que ceux de la bibliothèque de la prison, qu'on ne peut avoir de papier que pour écrire des lettres.

Pour de nombreux prisonniers, la possibilité de faire des études est le seul moyen de ne pas perdre la raison. M. Kruger, ministre de la Justice, a justifié sa décision en déclarant que le personnel de la prison était insuffisant pour superviser les études, et que les prisonniers une fois sortis de prison avaient utilisé leurs diplômes pour monter la tête à d'autres.

LES FERMES PRISONS

Un des abus les plus scandaleux du système pénal sud-africain est la manière dont les fermiers blancs se fournissent en main d'oeuvre auprès des prisons. Ces abus se font en grand secret car les fermes concernées sont déclarées fermes-prisons et toute publication les concernant est couverte par le décret sur les prisons de 1959.
En 1957-58, 199 312 prisonniers ont été ainsi « loués » à des fermiers pour quelques centimes par jour. En février 1959, le Directeur des prisons déclara que son Département était devenu le « point de mire » de tous les fermiers qui réclamaient de plus en plus de prisonniers. « Mais, malgré toute notre bonne volonté, nous ne pouvons satisfaire toutes les demandes ». Quelque temps après cette déclaration, la presse publia les photos de prisonniers travaillant dans les champs. Le gouvernement y répondit par un décret empêchant toutes nouvelles divulgations sur ce sujet. Cependant, de temps à autre, au cours de certains procès, des bribes d'information apparaissent. C'est ainsi qu'au cours du procès d'un prisonnier qui s'était échappé de la prison de Gelut, dans la région de Bethal, en 1973, l'auxiliaire dii directeur de la prison raconta à la cour comment un fermier faisait travailler ses prisonniers de 3 heures du matin à il heures du soir, les quelques heures de sommeil des prisonniers étant passées à même le sol de ciment.

En fait, le gouvernement encourage les fermiers à former des associations qui peuvent fournir le capital nécessaire à la construction d'une ferme-prison. Chaque fermier reçoit alors un nombre de prisonniers proportionnellement à sa contribution. Il est responsable du transport des prisonniers pour aller et venir du lieu de travail, il paye les gardiens qui les accompagnent. L'Institut sud-africain des relations raciales estime que le coût d'un prisonnier pour le fermier blanc s'élève ainsi à 40 c par jour (environ 2 F). Il est évident que les associations de fermiers qui dépensent de l'argent pour construire des prisons font tout ce qui est en leur pouvoir pour que celles-ci soient aussi pleines que possible.

En 1972, il y avait 22 fermes-prisons dans le pays en 1974, l'Etat sud-africain décida la construction de 6 nouvelles prisons. Quatre d'entre elles apparaissent être des fermes-prisons. L'utilisation du travail des prisonniers a été longtemps une des particularités de l'agriculture sud-africaine. Elle paraît s'étendre aujourd'hui à l'industrie. En mars 1968, le secrétaire de la TUCSA (organisation syndicale) exprima son souci au sujet de « l'infiltration» des prisonniers dans l'industrie. Un délégué des prisons confirma que, dans le Transvaal, des prisonniers travaillaient dans les industries.

N.-B. - Sur les prisons sud-africaines, lire le rapport détaillé d'Amnesty International  « Emprisonnement politique en Afrique du Sud», 1978

Qu'arrive-t-il aux détenus une fois arrêtés ? La plupart d'entre eux sont immédiatement soumis à la torture mentale de l'isolement complet, enfermés dans leur cellule 23 heures et demie par jour, semaine après semaine. Ils sont privés du droit d'écrire et de tout contact avec l'extérieur. La Bible est le seul livre qu'on leur permet de lire. De plus, de nombreux détenus sont incarcérés non pas dans des prisons mais dans les cellules des postes de police, sans pouvoir ni se changer ni laver les vêtements qu'ils portent.

D'autres sont enfermés dans des cellules où la lumière brûle nuit et jour, et dont les murs ont été peints en noir. Abandonnés dans leur cellule, à l'isolement le plus total, sans occupation aucune, ils sont là à attendre, parfois des jours entiers, avant d'etre interrogés. S'ils refusent alors de répondre aux questions ou répondent d'une façon insatisfaisante pour la police secrète, ils sont aussitôt remis en isolement complet, parfois pendant des semaines entières.

Dans une déclaration faite aux étudiants de l'Université de Witwatersrand, le 20 avril 1970, l'avocat sud-africain Joel Carison, qui avait défendu de nombreux détenus politiques, avant d'être lui-même chassé du pays en 1971, expliqua  L'isolement à lui seul, même s'il n'est pas accompagné de brutalités ou de torture, constitue une forme de traitement extrêmement sévère. Il peut même entraîner des changements dramatiques. Le genre d'effet qu'il peut produire a été étudié de façon minutieuse et peut être défini comme suit

Au moment de l'arrestation, c'est la peur de l'incertitude. Après un à trois jours de détention, c'est la confusion et le découragement, suivis de surexcitation, d'impatience, de rejet de toute nourriture et de tendance à la fraternisation. A partir du troisième jour jusqu'au 10- jour, c'est l'angoisse, l'insomnie, la complainte, la solitude, l'ennui, la fatigue et la perte de poids. Entre dix jours et trois semaines, le détenu est sujet à une extrême tristesse, il répète machinalement ses actes. C'est alors l'extrême fatigue, la constipation, le besoin irrésistible de compagnie, l'humiliation et la perte de toute dignité. A partir de la troisième jusqu'à la sixième semaine, le détenu est abandonné au désespoir, à l'inactivité, à la saleté, à la détresse. Il perd alors la faculté de distinction, il balbutie, pleure, il a besoin de compagnie  il est extrêmement influençable et s'accroche à toute aide ». (Black Sash, mai 1970).

D'après des études effectuées sur le comportement des détenus et prisonniers de guerre, il suffit de 12 semaines environ d'isolement pour écraser un détenu, l'amener à un stade où il ne peut plus faire la différence entre ~a réalité et la fiction et le faire signer n'importe quelle «confession » qu'on lui aura soumise. Les équipes d'interrogatoire de la police secrète reçoivent un entraînement spécial pour apprendre à interpréter la moindre réaction du prisonnier. Ils savent à quel moment il faut sympathiser et à quel autre charger et menacer. Les agents de la police secrète eux-mêmes avouent qu'ils n'attendent que le moment opportun pour écraser un prisonnier.

La police secrète sud-africaine a fait une étude détaillée de la science de la torture, s'appuyant pour cela sur l'expérience de ses collègues à travers le monde, notamment les Français en Algérie et les Portugais en Angola et au Mozambique, et en procédant à une série de raffinements dérivés de ses propres expériences.

LES TORTURES LES PLUS COURAMMENT UTILISEES

L'Afrique du Sud est l'un des rares pays à n'avoir pas signé la Déclaration universelle des Droits de l'Homme ». Les témoignages de torture proviennent en général de prisonniers politiques détènus au titre de l'une des multiples lois sur la   « sécurité », en vigueur dans ce pays. Néanmoins, des prisonniers de droit commun font souvent eux aussi état de torture.

Voici la liste des différentes méthodes de torture telle qu'elle ressort du témoignage des détenus et prisonniers ayant comparu devant les tribunaux d'Afrique du Sud et au cours de récents procès politiques

- être suspendu à une poutre par une corde autour du cou
- rester debout pendant de longues heures avec privation de sommeil
- supporter de gros poids sur la tête
- être contraint de rester debout, les chaussures remplies de cailloux pointus
- avoir la tête immergée dans l'eau d'une cuvette de W.C.
- être battu et menacé de mort
- être suspendu par les poignets, juste assez haut pour que les pieds touchent à peine le sol
- rester debout les yeux bandés pendant 5 jours et 5 nuits
- être mis en cellule d'isolement complet pour des périodes illimitées
- avoir les jambes attachées par des chaînes
- rester debout les bras étendus horizontalement devant soi, tenant une « chaîne imaginaire
- être assommé par des coups de karaté
- rester debout, pieds nus, sur le bord coupant d'une brique pendant de longues heures
- coups portés sur les parties génitales
- privation de sommeil
- les yeux et la bouche bandés, attaché à un arbre, subir des chocs électriques, être assommé, etc...
(Traduit du «Time Magazine », 16 août 1976)

Si les méthodes <c normales » d'interrogatoire, comme la privation de sommeil, les menaces ou les brimades ou toute autre forme de pression psychologique, s'avèrent inefficaces, ou Si les policiers sont en proie à la colère ou à la volonté morbide d'obtenir des renseignements à tout prix, ils ne se gênent pas pour recourir à toute une gamme de moyens encore plus bestiaux. L'application combinée de ces tortures a déjà causé la mort de plusieurs détenus. A la suite du scandale provoqué par les révélations sur la torture physique pratiquée sur les détenus, les policiers se sont vus dans l'obligation de recourir à des méthodes dont les traces étaient plus difficiles à déceler. L'une d'elles est ce qu'on appelle «la torture de la statue », probablement héritée de la police secrète portugaise, la PIDE. Les détenus sont forcés de rester debout jusqu'à ce qu'ils répondent aux questions. S'ils tentent de s'asseoir ou de s'allonger, ils sont aussitôt remis sur pied. Il leur est interdit de dormir ou de se reposer.

A leur sortie de prison, voici ce que déclarèrent des étudiants arrêtés le 23 septembre 1976

«Nous avons ete arretes à11 heures du matin et enfournés à la fois dans les fourgons de la police. Des policiers se sont adressés à nous en afrikaans : « Alors c'est vous les gens du pouvoir ! Le BOSS va en finir avec vous aujourd'hui, vous allez voir, tas de caffres, ce que c'est que le système ». lis se mirent à nous injurier et à nous frapper  En arrivant dans la cour d'une des prisons, nous avons vu des policiers en uniforme et une douzaine de jeunes blancs;  ces derniers étaient armés de bâtons et tout en nous injuriant se sont mis a nous « passer à tabac ». Nous n'avions des menottes aux mains, mais la police nous empéchait de nous défendre.

...En attendant l'interrogatoire, ils nous obligeaient à dire «merci maître», et si nous disions «Monsieur », nous recevions des coups. Nous sommes passes à l'interrogatoire un par un. Sitôt l'un de nous entré, les cris et les hurlements commençaient. Quand ce fut mon tour, ils me posèrent des questions : - ou j'étais quand le soulèvement a commencé, ce que Tietsi (MASHJNINI) avait dit dans les écoles au sujet de l'Afrikaans   . Ils n'ont pas aimé mes réponses. et deux policiers me giflèrent à plusieurs reprises. Ils se servirent aussi d'un long tuyau de caoutchouc pour nous frapper sur tout le corps. Et puis j'en ai vu un brancher un fil électrique et s'approcher de moi avec deux électrodes. Ils m'ont fait dévêtir jusqu'à la taille et, pendant que deux d'entre eux me maintenaient de chaque côté le troisième appliquait l'engin sur mon dos»

Parmi les 159 étudiants arrêtés le 23 septembre au cours de leurs manifestations dans les rues de Johannesburg, 116 ont été relâchés. C'est au cours de leurs 51 jours de détention qu'ils ont subi les traitements rapportés par certains d'entre eux. L'un d'eux, Durnisani MBATHA, 16 ans, est mort quelques jours après son arrestation, un poumon brûlé et des traces de sang sur le corps. Les docteurs de la prison qui firent l'autopsie déclarèrent qu'ils ne pouvaient pas déterminer la cause du décès.

UNE PRATIOUE DE ROUTINE

Depuis les événements de 1976, les témoignages abondent sur les tortures infligées aux prisonniers sud-africains. Les Nations Unies publient régulièrement des témoignages directs de personnes torturées. L'Institut Chrétien d'Afrique Australe (organisation bannie) a publié des témoignages sur 32 affaires de tortures en 1976 et 1977.

En novembre 1978, 18 personnes forcées à témoigner par l'Etat et 35 personnes jugées dans différents procès, ont déclaré avoir été torturées.

Quelques exemples :

Mr Hendrick Molefe

Dans les locaux de la police, on lui a interdit de prendre la moindre nourriture ou boisson pendant quatre jours  il a été torturé pendant son interrogatoire à Kregerdorp en janvier 1979. On l'a forcé à rester debout toute une nuit sans dormir , on lui a fait respirer des gaz d'échappement d'un moteur à plein régime  on l'a forcé à sauter « comme une grenouille », accroupi pendant des heures. Menacé de mort, il a également été torturé avec un canon de pistolet. Un policier en uniforme lui a ordonné de se mettre face au mur et lui a appliqué un pistolet sur la nuque, un autre sur l'anus, en l'accusant de mentir et le menaçant de l'exécuter.

M. Molefe a comparu devant le tribunal régional de Johannesbourg, accusé d'avoir pris part à l'incendie des locaux de l'Urban Bantou Council.

La torture s'exerce de la même façon vis-à-vis des membres de la SWAPO. Nous ne donnons ici qu'un exemple:

Arrêté en vertu du Terrorism Act le 10 avril 1978, M. Fertus Thomas a été torturé à l'électricité (parties génitales et anus). Il a été battu, puis suspendu au-dessus du sol, les mains attachées derrière le dos. Le 21 avril, il est jeté dans une voiture et emmené par 4 policiers à 30 km à l'extérieur de Windhoek.

On lui ordonne de creuser sa propre tombe et de se coucher dedans : les policiers le recouvrent de pierre et de sable, ne lui laissant qu'un minuscule orifice pour respirer  au bout de 30 mn, les policiers le sortent de ce trou en lui donnant de violents coups de pelle et de pierres. Peu après, on lui donne l'ordre de s'asseoir sur une pierre  les policiers lui tirent alors des balles de façon à le blesser avec des éclats de pierre.

LE FOUET

Une punition qui a toujours été utilisée dans les prisons, contrairement aux règlements des Nations Unies concernant le traitement du prisonnier, est le fouet.

D'après le délégué aux prisons, durant l'année qui finit le 30 juin 1972, un total de 22 533 coups de fouet ont été administrés à 4 536 prisonniers. Le délégué déclara que cela représentait une diminution par rapport à l'année précédente  malgré tout, ordonnée par les magistrats et les autorités tribales comme une punition sommaire et appliquée par la police et les représentants tribaux, la pratique du fouet paraît augmenter considérablement. D'après les dernières statistiques du département de la Justice, le fouet a été administré à 45 233 personnes en incluant les adolescents, pendant l'année juillet 1972-juin 1973.

Les Blancs et les Noirs sont fouettés indifféremment. Mais le Noir est lié à un cadre de bois, ses vêtements sont enlevés et il est battu avec une canne. La chair des fesses est déchirée la chair à vif est décrite par Dennis Brutus « comme une prune fraîchement battue ». Des prisonniers sont morts sous les coups, tel Philippe LEKALE, un adolescent de 16 ans, dont la mort, quelques heures après avoir été fouetté, a été certifiée « de causes naturelles ». Aucun docteur ne l'a examiné avant le fouettement et aucun docteur n'a assisté à celui-ci. Un instituteur se jette du dixième étage. Un détenu meurt en détention préventive »

C'est sous ces manchettes que le « Rand Daily Mail » présenta à ses lecteurs son numéro du 28 octobre 1971. Et le reporter de poursuivre

« Un instituteur indien, arrêté au cours des rafles effectuées ce week-end par les forces de sécurité, a trouvé la mort en se jetant du dixième étage de la Sécurité Nationale (police secrète), place John Vorster à Johannesburg. Ahmed Timol, 30 ans, de Mare Street, Roodeport, est tombé par la fenêtre du bureau de la sûreté nationale, à4 heures de l'après-midi».

Dans son numéro du 29 octobre 1971, après la mort d'Ahmed Timol, le « Rand Daily Mail » écrivait dans son éditorial de première page : « il faut mettre fin à cette horreur

« A aucun moment de l'Afrique du Sud, il n'y eut un tel besoin d'une commission d'enquête judiciaire... Au train où vont les choses, il n'y aura plus guère que quelques Sud-Africains qui refuseront encore de croire que la police utilise des méthodes de « troisième degré

Sur la base des renseignements fournis par le général de division C.A. BUYS, le quotidien nationaliste « Sunday » publiait, le 31 octobre 1971, un « rapport » sur les dernières heures de TIMOL. Au dire du général, Ahmed TIMOL était calmement assis sur sa chaise, dans un bureau du dixième étage du quartier général à Johannesburg, quand brusquement il se dirigea vers la fenêtre et se donna la mort. Le général A.G. BUYS affirma par ailleurs que TIMOL n'avait fait l'objet d'aucune attaque ni d'aucune menace.

Dans les bureaux du dixième étage, il régnait une atmosphère d'extrême détente. Ahmed TIMOL était assis calmement  des gardes étaient avec lui. A un certain moment, deux d'entre eux sortirent du bureau, c'est alors que TIMOL se leva et se précipita vers la porte. Un des gardes courut après lui et essaya de l'arrêter. Mais l'indien alors se dirigea vers la fenêtre et s'élança. Personne ne l'a effrayé, personne ne l'a touché. D'ailleurs, le post-mortem precisera tout cela».

Le chef de la police en exercice, le brigadier Piet KRUGER, déclara dans le  <c rapport » que la police n'avait absolument rien à cacher au public.

Ceci se passait le 31 octobre 1971. Au cours de l'année 1976, 27 personnes au moins sont mortes durant leur détention, dont un professeur indien Georges BOTHA qui a lui aussi « a glissé du 6ème étage»

LES MORTS DE 1976

Aux dires de la police, sur les 27 personnes décédées, 10 se sont suicidées, 2 sont mortes en se jetant par la fenêtre pendant leur interrogatoire, 4 sont décédées de « mort naturelle », d'une trombose, en tombant dans un escalier, en glissant sous une douche, de causes « non révélées»  etc...

Le ministre de la Police fera état plus tard de 130 décès en cours de détention en 1976, parmi lesquels il comptera 6 prisonniers politiques. L'International Defense and Aid Fund (IDAF) fera état, après correction des chiffres officiels, de 13 décès de détenus politiques en 1976.

Le même ministre reconnaîtra devant le Parlement que 43 au moins de ces 130 détenus ont décédé à la suite de blessures infligées au cours de, ou après leur arrestation, et parlera de 18 « suicides

Analysons les cas de certains « suicidés » ou « morts naturelles »

Mapetia MOHAPI, 29 ans, est mort pendant la nuit du 5 août 1976, 22 jours après avoir été arrêté et détenu aux termes de la <c Loi sur le Terrorisme 'c à la prison de KEI ROAD, près de EAST LONDON. Les autorités de la prison déclarèrent qu'il s'était pendu.

M. MOHAPI, ancien dirigeant du BPC et du SASO , était diplômé en Sciençes sociales de l'Université de TURFLOÔP, marié et père de deux enfants en bas âge (le plus jeune avait 7 mois). Il habitait à ZWELITSHA (KINGWILLIAMSTOWN) et au moment de sa mort était l'un des administrateurs de ZIMELE TRUST FUND, organisme de secours aux anciens prisonniers politiques et à leurs familles.

Il avait déjà été arrêté le il octobre 1974 et détenu pendant 173 jours sous la « Loi du Terrorisme », puis relâché sans que soit retenue contre lui une charge quelconque. Par la suite, il fut « banni » le 23 septembre 1975 pour une période de trois ans aux termes de la « Loi sur la suppression du Communisme »(devenue depuis la « Loi sur la Sécurité interne »), puis arrêté de nouveau et détenu le 15 juillet 1976.

L'autopsie pratiquée par le Dr. R.B.R. HAWKS en présence des Dra M.A. RAMPHFLE et MSAULI et de l'avocat M.G. MXENGE eut lieu le 6 août 1976. Des prélèvements tissulaires furent envoyés au laboratoire d'Etat pour examen microscopique. L'inspection de la «cellule de la mort)> avait été demandée par les avocats et la permission accordée. Les deux médecins agissant pour le compte de Madame MOHAPI ont été écartés : le Docteur RAMPHELE, médecin chef de la clinique ZAMINPILO, gérée par l'organisation BLACK COMMUNITY PROGRAMMES (Programme Social dans les Communautés Noires) a été arrêté le 13 août, le Docteur MSAULI, le 29 août. Le 9 août, le président du ZIMELE TRUST FUND, M. Master TEMBENI, lança un appel pour une enquête sur les circonstances entourant cette mort. Il a également été arrêté.

Fenuell MOGATUSI, écolier de Soweto, arrêté en juillet et détenu à la prison FORT de Johannesburg, pour vol. Il aurait pu être relâché sous caution, Si sa famille avait pu trouver les 500 rands nécessaires, mais il est mort le 25 septembre « d'une crise d'épilepsie » selon la police... Sa soeur, qui lui avait rendu visite le jour précédent, nie formellement qu'il ait été épileptique. (« Star » du 9-10-76).

Dumisani lsaac MBATHA, 16 ans, étudiant habitant Soweto, arrêté dans le centre de Johannesburg lors d'une manifestation. Selon la police, il « est tombé malade » en prison, fut transporté à l'hôpital où il mourut le 25 septembre. Sa famille n a eu aucune nouvelle de lui jusqu'à ce que le Département des Prisons rende son corps pour l'inhumation en donnant une certaine version de sa mort. Ses obsèques ont eu lieu le 17 octobre à SOWETO : 15 000 personnes étaient présentes. (« Times » du 19-10-76).

Zungwane Jacob MASHABANE, 22 ans, étudiant à l'Université de ZULULAND à NGOYE, mort le 5 octobre pendant sa détention à la prison FORT de Johannesburg. La police a dit qu'il s'était suicidé.

M. MAGENLE, 23 ans, étudiant noir, arrêté officiellement pour vol de cigarettes, décédé le 25 janvier 1979 en détention. La police parle d'un « suicide par pendaison ». Mais le Star de Johannesburg cite son frère qui dit avoir vu des contusions sur le visage du « suicidé » lorsqu'il est allé reconnaître le corps. Il est vrai que le major Cronwright, l'un des chefs de la police de sécurité unanimement détesté, a déclaré récemment que
La Bible permettait de tuer » puisqu'elle dit qu'il faut détruire Satan...

En certains cas, l'enquête concluera plus tard à la mort sous les tortures. C'est par exemple le cas de Joseph MDULI, reconnu avoir décédé suite à « l'application de la force sur son cou
Le 19 mars 1976, à Durban, Joseph MDLULI, 50 ans, est mort 24 heures après avoir été arrêté en vertu de la « Loi sur le Terrorisme ». Après de multiples démarches, la femme de J. MDLULI a été autorisée à voir le corps de son mari, et voici ce qu'elle a déclaré :

«Son front portait un énorme hématome sur toute sa largeur, sa lèvre inférieure était lacérée et enflée, son ventre était dilaté jusqu'à deux fois sa taille normale..».
(« Sunday Express » du 28 mars 1976)

Madame MDLULI choisit alors un avocat, M. MXENGE. Celui-ci est arrêté le 24 mars et détenu sous l'inculpation de la « Loi sur le Terrorisme ». Il est relâché 103 jours après sans qu'aucune charge ne soit jamais retenue contre lui et sans avoir la possibilité de faire aucune déclaration. Environ i 000 personnes assistaient aux obsèques de Joseph MDLULI le 3 avril 1976.

Les 4 policiers turent par la suite inculpés et acquittés Cependant, le gouvernement sud-africain a reconnu sa responsabilité dans l'assassinat de J. MDULI, et versé 15 000 rands à sa femme.

La mort de MAGENLE. en détention le 25 janvier 1979 portait le nombre des détenus politiques de la police de sécurité, ou détenus en vertu des lois de sécurité, morts en détention à 51 depuis 1963 (28 depuis juin 1976). Voici la liste établie par l'IDAF en septembre 1978, à laquelle nous ajoutons la mort de Magenle.

QU'EST-CE QU'UN BANNISSEMENT?

Le bannissement est le moyen qui permet au gouvernement sud-africain d'empêcher pour 5 ans toute activité, voire tout déplacement, d'un individu ou d'un groupe, et ce sans jugement. Un matin au réveil, en plein milieu de votre travail ou bien encore un soir, au moment où vous allez prendre la parole au cours d'une conférence, d'un meeting, un officier de police s'approche de vous et vous remet un « ordre de bannissement
Dès cet instant, il vous est interdit:

- d'entrer ou d'être à certains endroits précis (par exemple
cité africaine, local d'un syndicat, usine, imprimerie ou maison d'édition, école).
- de sortir d'une zone ou d'un endroit précis (par exemple d'un district, d'un bantoustan ou même d'un appartement).
- de communiquer avec plus d'une personne à la fois.

- de communiquer avec un autre banni.

- de recevoir des visites (sauf celles d'un avocat ou d'un avoué chargé de vos affaires).

- de participer à toute manifestation.

- d'enseigner, d'écrire, de publier, etc...

- d'être trouvé dans une pièce avec plus d'une personne à la fois.

De plus, la personne bannie doit se rendre à la police régulièrement (généralement une fois par semaine). Ceci en application d'une loi sur la suppression du communisme (1960). La définition du mot « communisme » dans cette loi est Si large et Si floue que les mesures répressives qui y sont contenues peuvent être appliquées à n'importe quel opposant de l'apartheid quelle que soit par ailleurs son attitude vis-à-vis du communisme.

L'ordre de bannissement peut être appliqué au titre du paragraphe 5  et ou du paragraphe 9. Le premier a trait aux cadres, membres ou sympathisants actifs d'organisations bannies, accusés de poursuivre les objectifs du communisme, d'avoir commis une infraction à la dite loi, ou d'être un communiste. Le deuxième concerne toute personne dont le Ministre est convaincu qu'elle mène des « activités » ayant pour effet de poursuivre "les objectifs du communisme». Un troisième paragraphe II bis permet au Ministre d'interdire la publication d'écrits ou de discours de Sud-Africains qui ont quitté la République.

Depuis la mise en application de cette loi, 1 354 personnes ont été bannies. Il y en avait 114 à la fin juin 1976 et 167 à la fin de 1978. Parmi les personnes bannies, l'on trouve aussi bien des Blancs que des Africains, des Métis et des Indiens, des hommes et des femmes  des médecins, avocats, enseignants, étudiants, prêtres, ouvriers, écrivains, et un grand nombre de syndicalistes. On y trouve également beaucoup de cadres et ml-litants des organisations suivantes : Congrès des Indiens d'Afrique du Sud, Congrès des Métis, Congrès des Syndicats d'Afrique du 'Sud, Convention du Peuple Noir et Organisation des Etudiants 'd'Afrique du Sud. L'ANC et le PAC furent bannis en 1960.

Des ordres de bannissement particulièrement sévères empêchent un certain nombre d'entre eux d'avoir des activités professionnelles. Certains ont dû quitter le pays (le SAIRR en 'comptait 368 le 1"' août 1978)  parfois maris et femmes sont bannis en même temps  des prisonniers politiques se sont trouvés bannis immédiatement après avoir purgé leur peine de prison et avoir été relâchés (voir ci-dessous) - D'autres ont été bannis alors qu'ils avaient été acquittés par une cour de justice. Le plus souvent, la durée du bannissement est de 5 ans, mais l'ordre est souvent renouvelé. C'est ainsi que des gens sont bannis depuis dix ans ou plus. Les plus durement touchés sont ceux dont l'ordre de bannissement contient une assignation à résidence.

En novembre 1976, le gouvernement sud-africain a décrété le bannissement de 29 personnes, blanches pour la plupart, afin de mettre un terme à leurs déplacements et à leurs activités. Deux secteurs ont été cette fois particulièrement visés  celui des syndicalistes et celui des universitaires. Les premiers appartenaient à des organisations destinées à aider les travailleurs noirs dans leurs démêlés avec la législation du travail à leur apporter une formation scolaire ou syndicale  à contribuer à la constitution et à l'organisation de nouveaux syndicats noirs. Ces organisations étaient très actives au Transvaal (Urban Training Project) et au Natal (Trade Union Advisory and Co-ordinatmg Council, et Institute for Industrial Education).
Les seconds, actifs dans la région du Cap, étaient des chercheurs engagés dans des enquêtes auprès des travailleurs noirs ayant trait à leurs salaires et à leurs conditions de travail.
Cette vague élimine de la vie publique des individus brillants, actifs, décidés... mais qui n'ont pas commis d'infraction aux lois et ne peuvent donc être traduits en Justice. Aucune inculpation ne pouvant être retenue contre eux, l'Etat préfère les immobiliser et les baillonner pour cinq ans. Ou'ont-ils donc fait ?

«La purge qui vient d'avoir lieu dans les rangs syndicalistes et chez les étudiants engagés dans le monde du travail amène a' se poser plusieurs questions: Y a-t-il eu subversions parmi les travailleurs africains et si oui de quelle nature est cette subversion ? Mais il n'y a pas de réponse à cette question car si l'Etat avait réellement des preuves contre les 22 personnes qu'il vient de bannir, il les aurait traduites eu justice. Si la main-d'oeuvre noire est manipulée, s'il s'agit d'un complot, c'est une affaire grave et l'opinion publique a le droit de savoir. Pourquoi n'y a-t-il pas de procès ? Quels sont donc ces problèmes qui ne peuvent être résolus que par le bannissement et non par des procès en bonne et due forme ?»

(Extrait d'un éditorial dans le  Rand Daily Mail» du 26-11-1976).

D'autres vagues de bannissements ont eu lieu depuis. La plus importante fut celle qui accompagna et suivit les arrestations et interdictions d'octobre 1977  elle toucha les responsables de l'Institut Chrétien et un journaliste comme Donald Woods, rédacteur en chef du Daily Dispatch, ami de Steve Biko, qui avait violemment attaqué le gouvernement après l'assassinat du leader de la  «Conscience Noire»

« En dépit de nombreuses restrictions juridiques, nous avions encore la possibilité de critiquer l'apartheid, ce dont nous ne nous sommes pas privés. Mais le 9 octobre 1977, mon ami Percy Qoboza, rédacteur en chef de The World, a été arrêté et j'ai été moi-même frappé d'interdiction et assigne a residence.»
«L'ordre d'interdiction qui m'a été signifié le 19 octobre est un décret émanant du ministre de la Justice. il vous frappe sans qu'il y ait accusation ou procès d'aucune sorte. Il m'était défendu de publier ou d'écrire quoi que ce soit, d'être cité en public. de quitter le district judiciaire de la ville dans laquelle ,je résidais, de me trouver avec plus d'une personne- a la fois dans une salle quelconque. Bref j'étais dans l'impossibilité de propager mes idées contre l'apatheid. Il fallait aussi que je me présente une fois par semaine au commissariat de police.
Âprès avoir subi ces contraintes pendant deux mois j'ai décider de quitter l'Afrique du Sud. (---) ».

(Donald Woods)

Lorsque le Star de Johannesburg décida de publier une liste mensuelle de détenus et bannis politiques, la première insertion (21juillet 1978) comporta plus de 1 000 noms sur une page en petits caractères.

Voici comment Steve Biko expliquait le sens de cette mesure pour les autorités

«Ce n'est pas une mesure préventive. C'est une façon de frapper des gens que l'Etat ne' peut punir en appliquant normalement la loi. Presque toutes les restrictions que comporte ce type' d'assignation à résidence n'ont pour but que de gêner ou d'exaspérer la victime. D'abord, il ne semble pas bien terrible d'avoir à se présenter à ,un poste de police une fois par semaine, mais après un an, c est une contrainte insupportable. Parler seulement à une personne a la fois a pour but le nous exaspérer à force d'étre obligé de répéter tout ce que vous avez dit à votre dernier interlocuteur à celui qui vient d'entrer. C'est vous obliger à vous retourner constamment pour voir Si l'on vous surveille, même chez vous, a vivre sans cesse en etat de tension. De plus, toutes ces mesures ont pour but de vous faire commettre un jour ou l'autre un délit technique, une infraction au règlement du « bannissement », Ne pouvant au commencement vous accuser d'un crime quelconque, ces gens ont imaginé une réglementation artificielle et si vous etes pris sur le fait de ne pas la respecter, vous avez commis le délit qu'ils souhaitent. »

QUELQUES EXEMPLES DE «BANNISSEMENTS»:

Winnie MANDELA: Femme de Nelson Mandela, leader de l'ANC, emprisonné à vie à Robben Island. Elle est arrêtée pour la première fois en 1958 pour avoir participé à une manifestation contre le port du pasa. Depuis 1963, elle n'a cessé d'être bannie, arrêtée ou emprisonnée  un ordre de bannissement pour 5 ans lui est notifié juste avant que l'ordre précédent expire... En mai 1977, les conditions de son bannissement ont été modifiées elle est maintenant assignée à résidence à Brandfort, dans l'Etat Libre d'Orange. La police a déménagé toutes ses affaires de sa maison de Soweto vers Brandtord où elle doit vivre dans
une petite maison sans électricité ni eau courante ni chauffage. Elle y vit avec une de ses filles, Zinzi. En 1977, le tribunal débouta la police qui voulait interdire à la fille de Winnie Mandela de recevoir des visites. En 1978, elle fut arrêtée 6 mois pour avoir contrevenu à son ordre de bannissement, reçu des visiteurs, et discuté avec sa voisine du prix du poulet. En août 1978,, elle a comparu une fois de plus mais fut acquittée. En novembre 1979, elle est à nouveau arrêtée...

Mary MOODLEY: Bannie pour la première fois en 1963, elle est toujours sous le coup d'une telle mesure jusqu'en 1983. Très active dans la Fédération des Femmes, dans des syndicats et dans le Mouvement du Congrès, elle a été arrêtée plusieurs fois depuis 1960. Elle a 7 enfants et souffre de problèmes de circulation du sang, mais elle n'a jamais reçu l'autorisation de recevoir un traitement médical à l'hôpital.

Chris MOKODITAO : Ancien étudiant en droit et vice-président de la Black People's Convention, secrétaire général de l'University Christian Movement, avocat de la famille Steve BIKO. Il a effectué une tournée en Europe en 1971 au cours de laquelle il a rencontré le pape, ainsi que d'autres personnalités religieuses lors de la conférence de la Fédération Internationale des Etudiants Chrétiens. Banni en 1975, détenu du 13 août au 22 décembre 1976, il est banni depuis juin 1978, pour deux ans. Assigné à son domicile de 7 heures du soir à 6 heures du matin, il ne peut quitter sa maison que pour se rendre à l'Eglise. Une clause spéciale dans son ordre de bannissement lui interdit de travailler au bureau de l'avocat Shun Chetty. Il est ainsi réduit au chômage.

QUELOUES-UNS PARMI LES BANNIS RECENTS:

Mme Sheila WEINBFRG, secrétaire du Comité Sud-Africain des Droits de l'homme, bannie le Il novembre 1976.

Rév. M.E. MAGINA, prêtre et écrivain : banni pour 5 ans le 6 juillet 1977.

Bannissements décrétés ou renouvelés fin 1978 et en 1979:

K. MATIME et T. SEHUME, détenus le 19 octobre 1977, bannis pour 5 ans en juin 1978.

R.P. VANDEYAR et 5h. NANABHAI, anciens détenus à Robben lsland, bannis en juin 1978.

M. A. MANGENA (BPC), banni après 5 ans d'emprisonnement jusqu'en octobre 1983.

D. MJI, ex-présidente de la SASO, détenue 396 jours depuis le 19 octobre 1977  bannie en novembre 1978, dans des conditions qui l'empêchent de continuer ses études.
Juby MAYET, du journal The Voice, détenue de mai à octobre 1978, bannie pour 5 ans en décembre 1978  ne peut plus exercer sa profession.

PROCES ET EXECUTIONS

Au cours des trente dernières années, plus de 10 millions de citoyens sud-africains Ont été arrêtés ou traduits en justice par le régime de Pretoria. Si l'on compte les prisonniers et les personnes en instance de jugement, 625 000 personnes ont été incarcérées durant l'année judiciaire 1973-1974. Chaque jour, le nombre moyen des prisonniers est de 90 500 en 1969-1970  98821 en 1973-1974. C'est-à-dire 413 prisonniers pour 100000 habitants. En France, durant la même année, il y avait moins de 70 prisonniers pour le même nombre d'habitants.

Pour la seule année 1978, 55 procès ont eu lieu, au cours desquels 155 personnes ont été jugées pour des inculpations relevant des quatre lois de sécurité. Si l'on inclut les autres procès politiques, on obtient 1e chiffre de 63 procès et 400 personnes jugées.

En fait ces chiffres ne concernent que les procès ayant reçu une publicité dans la presse. Il est établi qu'au moment des événement de 1976, des « tribunaux spéciaux » ont été mis en place notamment au commissariat de police d'Algoa Park.

Selon un rapport cité dans le « Rand Daily Mail » du 15 Sout 1978, 2 500 personnes ont été inculpées pour des accusations relevant de lois autres que celles sur la sécurité.

Fin juillet 1978, le journal « The Citizen» annonçait que plus de 100 membres d'Umkhonto we Sizwe (Le fer de lance de la Nation), l'aile armée de l'ANC, allaient être déférés devant les tribunaux, accusés d'actes de sabotage et d'attaques de commissariat de police.

UN SIMULACRE DE JUSTICE

L'expression procès politiques est trompeuse. En Afrique d~ Sud, des dizaines de procès politiques ont lieu chaque année.

Mais les personnes inculpées n'ont droit qu'à un simulacre de défense. L'Etat, grand accusateur, ne recule devant rien pour fabriquer les témoignages qui lui sont nécessaires pour pouvoir condamner lourdement tout suspect, en respectant apparemment le droit des accusés à une défense  équitable » (les prisonniers sont jugés par des tribunaux civils  ils ont en principe droit à un avocat  ils peuvent parfois faire appel...). Mais cette apparence de démocratie à l'occidentale, nécessaire dans un pays qui se veut défenseur des valeurs de cet occident, n'est en fait qu'une sinistre farce destinée à couvrir les agissements libres d'une police politique qui n'a rien à envier à la gestapo. Ecoutons plutôt ce qu'en disent des juristes sud-africains

Professeur Barend Van Niekerk, de la Faculté de Droit de l'Uni. v'ersité de Durban:

«N'importe quelle action peut tomber sous le coup de la Loi contre le terrorisme et mener ainsi à la condamnation à mort, cmme l'a démontré le cas de l'évêque de Johannesburg, French-Beytagh.

L'évêque avait ete inculpé en vertu de la Loi contre le Terrorisme en 1971, pour avoir donné des lunettes a une vieille femme et pour avoir prononcé une conférence sur la violence devant le'Black Sash, une association de dames très respectables.

La loi définit le crime d'une façon tellement vague et large qu'il n'est pas possible de réduire les actions réprimées a une seule définition logique. Quiconque est simplement soupçonné d'un acte terroriste ainsi  défin'i risque la détention sans aucun recours durant toute sa vie.

Le but évident de la clause sur la détention illimitée est de permettre l'obtention de preuves par la torture.

Personne ne peut nier que la relégation au secret, meme si elle n'est accompagnée d'aucune violence, est une forme de torture.

La Loi sur le Terrorisme est la négation de ce qu'un avocat considère comme la justice.»

Le professeur Van Niekerk, qui a fait cette déclaration à Durban en novembre 1971 dans une assemblée de protestation après la mort d'Ahmed Timol, a ajouté

«Le rôle du pouvoir judiciaire qui consiste à protéger la police contre les témoignages de tortures. est essentiel dans cette Loi. »

Pour cette phrase, il a été inculpé d'outrage à la magistrature. (D'après Hi Ida Bernstein, «The Terrorism of Torture », Londres 1972)

Reste enfin ce fait indépassable que les cours de justice sud-africaines ne sont pas, comme le disait Nelson Mandela lors de son premier procès en 1961, « des tribunaux impartiaux rendant la justice, mais des instruments au service de l'homme blanc destinés à punir ceux d'entre nous qui demandent à être délivrés de son joug. (...) Quelle est donc cette justice qui permet que ceux qui sont lésés soient accusés par ceux-là mêmes contre lesquels ils ont des griefs ?

Pour faciliter le travail de la police de sécurité dans les procès politiques, un amendement à l'internaI Security Act vient d'être adopté, qui autorise la police à garder les témoins de l'accusation en prison pendant plus de 6 mois. En effet, la longueur des procès sud-africains est telle que certains témoins devaient être relâchés au bout des six mois (détention maximale autorisée auparavant pour les témoins d'Etat) avant même d'avoir pu donner leur témoignage. enfermés au secret pendant le temps qu'il faudra, les témoins cités par l'Etat pour l'accusation n'auront ainsi plus la possibilité de subir de  mauvaises influences »avant leur témoignage : ils diront ce que la police voudra qu'ils disent, elle qui n'a pas hésité à forcer par la torture des enfants à témoigner contre leurs propres pères.

QUELQUES PROCES POLITIOUES D'AVANT 1976

Parmi tant d'autres

Le procès de 37 Namibiens, en 1967-1968.

Alors que ces hommes sont des nationaux d'un territoire qu'aucun pays ne reconnaît comme étant Sud-Africain, le gouvernement de Prétoria a condamné 15 d'entre eux à la prison à vie, 16 à des peines de prison de 5 à 20 ans, 3 à 5 ans.

Le procès de 12 personnes à Pietermaritzburg, février-mars 1969 Accusés d'apppartenir à l'ANC, 10 hommes et une femme ont été, condamnés à des peines de prison de 5 à 20 ans.

Un des accusés, Desmond Francis, avait été arrêté par la police rhodésienne et remis à la police sud-africaine. Gardé au secret pendant 400 jours, il avait été torture.

Le procès de Windhoek, en Namibie, de juillet 1969. Cinq personnes condamnées à la prison à vie; une personne condamnée à 18 ans de prison.

Le procès des Vingt-Deux, 1969-1970

Entre mai et juin 1969, 40 personnes sont arrêtées, dont la femme de l'ex-président du Congrès National Africain, Mme Winnie Mandela. 22 personnes sont jugées devant la Cour de Prétoria le 1er décembre 1969 en vertu de la Loi contre le communisme. Deux « témoins » refusent de témoigner. Des sévices sont dénoncés.
Reporté au 16 février 1970, le procès se termine par l'acquittement de tous les accusés, lorsque le ministre de la Justice retire ses inculpations.
Mais les 22 accusés sont aussitôt inculpés en vertu du Terrorism Act et incarcérés de nouveau.
Après 5 mois et demi de détention au secret, 19 des accusés sont jugés de nouveau.

Des trois autres, un était devenu fou et deux ont disparu.

En août, le procureur retire de nouveau ses inculpations et les accusés sont acquittés.

Le procès des Treize, 1970-1972

200 personnes arrêtées, entre décembre 1970 et mars 1971.
14 personnes inculpées après des mois de détention et d'enquête en juin 1971. Un détenu, Cushela, meurt sous la torture en février 1971  un autre essaie de se suicider.

Accusés d'appartenir à l'Unity Movement. Condamnés le 4 avril 1972, après le plus long procès en vertu du Terrorism Act à des peines de prison allant de 5 à 8 ans.
Les avocats ont plaidé l'inadmissibilité de témoignages obtenus sous la torture. L'officier chargé de l'enquête, le lieutenant-colonel Swanepoel a déclaré au cours du procès : « Généralement après quelques heures, quelques jours, quelques semaines ou quelques mois, n'importe quel homme abandonne et parle...
Interrogé sur le bien-fondé d'allégations selon lesquelles les témoins sont menacés d'emprisonnement au secret pour la vie, pour le cas où ils refuseraient de parler, le lieutenant-colonel répondit : « Ce ne sont pas des menaces, il s'agit de la simple vérité

Le procès des Six de Prétoria

Alexandre, Moumbaris et ses cinq compagnons, un Irlandais et quatre Sud-Africains, sont condamnés en juin 1973 sous l'inculpation de la loi contre le terrorisme : Moumbaris à 12 ans sans appel, les quatre syndicalistes sud-africains Theophilus Cholo, GardiniOr Sijaka, Justice Mpanza et Petrus lmtembu à 15 ans.

Depuis plus de six ans, Mme Moumbaris (qui est française) demande aux autorités sud-africaines l'autorisation de voir son mari. En vain.

Raymon Suttner, enseignant à Durban. Condamné en novembre 1975 à 7 ans et demi de prison, sous la loi pour la suppression du communisme. Suttner a fait de son procès le procès de l'apartheid.

Breyten Breytenbach, poète, peintre, condamné à 8 ans de prison. Arrêté en août 1975, condamné en novembre sous la loi contre le terrorisme.

David Seleoane et Wezile Ngalo condamnés à 5 ans sous la loi contre Je terrorisme à Bloemfontein en avril 1975 pour avoir écouté la radio de l'ANC et cherché à aller s'entraîner à la guerilla.

PROCES APRES 1976:

En dehors des trois grands procès dont il a été parlé dans la seconde partie - procès des membres de l'ANC, du PAC et du SSRC - de nombreux autres procès en vertu des lois de sécurité ont eu lieu depuis 1976. Citons parmi eux

- Breyten BREYTENBACH, comparu dans un nouveau procès pour tentative d'évasion.

Le récit rocambolesque du principal témoin à charge, son gardien de prison, n'a pas convaincu le juge des tentatives d'évasion du poète. Il est acquitté le 15 juillet 1977.

- Le 25 du même mois, 5 membres de l'ANC sont condamnés à la détention à vie, 4 autres à des peines de 7 à 15 ans de prison. (Parmi eux, J. Mdluli, mort en détention l'année précédente).

- Le 29 juillet 1977, l'évêque anglican et trois prêtres du Cap sont condamnés à 200 rands d'amende et 90 jours de prison pour avoir publié le document « indésirable « sur « Le rôle de la police anti-émeutes dans les tueries de Nyanga, le Cap à Noêl 1976 ».

RAMEDZULI et DUMA, 24 ans et 36 ans

Ils ont été tous les deux jugés pour faire partie de l'ANC et être en possession d'explosifs ; le premier a été déclaré coupable: 14 ans de prison; le second a été acquitté.

MAYEDWA et SIMON

Accusés d'avoir pris part aux activités du PAC de 1974 à1977. Ils sont tous les deux acquittés le 22 mars 1978.

Gladweli MBALI

Ancien prisonnier politique à Robben lsland, banni à sa libération. Accusé de continuer à faire partie du PAC. 10 ans d'emprisonnement.

LES 13 ADOLESCENTS DE MDANTSANE

Accusés de « violences publiques » et du meurtre de deux policiers après les funérailles de Steve Biko en septembre 1977.

Koliswa Zeppe, âgée de 19 ans, et Mzuphela Ngwarie, égale-ment âgé de 19 ans, ont été condamnés à 7 ans dont deux avec sursis. Les autres ont été condamnés a des peines s étalant de un à quatre ans  l'un d'eux a été condamné à recevoir 6 coups de fouet pour avoir dérobé des cigarettes dans un magasin.

JENKIN et LEE

Ont plaidé coupable pour avoir distribué des tracts pour l'ANC par le moyen de bombes à tracts de leur fabrication ils ont également reconnu avoir déployé sur un immeuble une banderolle dont le texte était : « l'ANC vit».

Condamnations  respectivement 12 et 8 ans.

Le juge ne les a pas autorisés à faire appel.

GILBERT et NGOSASHENG

Arrêtés près de la frontière du Botswana  condamnés à7 ans de réclusion pour avoir tenté de suivre une formation militaire. Ils ont plaidé coupable.

Vusumusi MBATHA

Condamné le 16 juin 1978 pour « recrutement de personnes en ;vue de quitter le pays afin de suivre une formation militaire : 5 ans de prison.

Au cours de son procès, la défense a fait circuler une déclaration dans laquelle elle affirmait que Vusumusi avait été torturé et menacé de mort pendant la période ,du 3 au 24 janvier 1978  la police de sécurité l'aurait menacé d'être tué en prison comme Steve Biko.

PANTSHWA ET SES COMPAGNONS, accusés de sabotage.

Trois d'entre eux sont déclarés coupables d'avoir mis le feu à une école "à Nyanga East et  condamnés à 5 ans d'emprisonnement.
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DEUX POIDS, DEUX MESURES

Un jeune Noir de vingt-trois ans, M. Aaron Skozana, a été condamné à sept ans de prison pour le viol d'une jeune femme blanche qui s'était égarée avec Sa voiture dans le quartier noir de Mamelodi East. La jeune femme, dont le nom n a pas été révélé, a déclaré avoir été violée après être entrée en collision avec un autre véhicule. La victime a identifié son agresseur au cours d'une présentation de suspects. Le juge, M. Strydom, a déclaré que M. Skozana s'était conduit comme un animal et que la peine capitale pourrait être appliquée dans un pareil cas.

A Pietermaritzburg, M. Walter Ulrich Prigge, vingt-sept ans, a été condamné à douze mois de prison après avoir été déclaré coupable du meurtre d'une femme enceinte, Mme Bellinah kuene, près de sa propriété. M. Prigge déclara que Mme Kuene, enceinte de sept mois, avait lancé une bûche de bois par-dessus la clôture de son jardin et s'était enfuie vers une fermè voisine. Il lui cria de s'arrêter et, comme elle continuait à courir, il tira un coup de semonce, suivi d'un second coup  mais, dit-il, Mme Kuene avait continué à s'enfuir. Le corps de Mme Kuene devait être découvert sur une plantation proche, avec deux balles dans le dos (...). L'accusation avait fait valoir que la victime fuyait moins par crame d'être arrêtée que parce qu'elle croyait sa vie menacée par M. Prigge

(d'après ECUNEWS, service de presse du Conseil des Eglises sud-africaines).

LES EXECUTIONS CAPITALES

Durant la période 1945 à 1970, les exécutions capitales en Afrique du Sud 'ont augmenté de 60 0/o, passant d'une moyenne annuelle de 16 à une moyenne de 100. Dans le courant de l'année 1968, 119 personnes ont ainsi été exécutées. Quand le public a su que l'Afrique du Sud comptait à elle seule la moitié (47%) environ des exécutions du monde, il y eut un cri d'indignation dans la presse libérale et le nombre des pendaisons a diminué en 1972 pour augmenter ensuite progressivement d'année en année.

Le 1er août 1976, le journal « l'Observer » publiait le récit d'un Britannique évadé d'une des prisons de Prétoria  il y décrivait les sévices et tortures infligés aux prisonniers comme ces condamnés à mort pour la plupart reconnus coupables de viol d'une blanche, « traités comme des bêtes », avant d'être pendus dans des conditions particulièrement horribles. Ils sont en effet pendus plusieurs à la fois (six), et Si la corde ne les étrangle pas immédiatement, le bourreau les frappe avec une hache derrière la tête jusqu'à ce que mort s'en suive.

EXECUTIONS CAPITALES: LE RECORD MONDIAL..
· L'Afrique du Sud a procédé à 701 pendaisons en 9ans......!!

APARTHEID ET SOINS DE SANTE MENTALE

En Afrique du Sud, 8 000 à 9 000 Africains sont atteints de troubles mentaux. L'Organisation Mondiale de la Santé, dans un rapport en date du 22 mars 1977 examine l'ensemble de ce dossier particulièrement grave.

On y apprend l'existence d'établissements privés hébergeant des milliers de malades mentaux noirs, qui y sont retenus contre leur gré.

Ces établissements sont gérés par la société Smith Mitchell. Selon les informations fournies par la presse sud-africaine,, les choses se passent ainsi  « le samedi soir, de nombreux Africains sont arrêtés dans les bidonvilles pour avoir troublé l'ordre public, brandi un couteau, insulté les autorités ou semblé saouls ...si après un examen rapide, policiers et médecins jugent qu'un individu de race noire semble déséquilibré, il n'en faut pas plus pour l'envoyer dans un camp».

Que se passe-t-il dans ces camps ? Les Africains y sont enfermés dans des établissements sordides, surpeuplés (jusqu'à 250 malades par salle). Des grillages, ainsi que des gardes armés de gourdins interdisent toute tentative de fuite. Aucun de ces établissements n'emploie un médecin à plein temps, alors que certains camps « accueillent » jusqu'à 3 000 malades Un psychiatre à temps partiel visite parfois les malades, mais ne peut communiquer avec eux à cause du problème de la langue.

...pour des raisons d'économie et de pénurie de personnel qualifié, l'électrochoc y est pratiqué sans anesthésie ou relaxation musculaire.

Les malades sont employés à des travaux agricoles ou industriels (travaux des champs, rénovation des bâtiments, fabrication de nattes, de genouillères en caoutchouc pour les mineurs, de cintres de fil de fer) dans le cadre de contrats passés avec d'autres entreprises.

Les sociétés privées d'internement reçoivent d'importantes subventions du gouvernement sud-africain : 3,4 millions de rands en 1974-1975, et 5,2 millions en 1975-1976, ce qui représente environ un tiers du budget total de la santé mentale en Afrique du Sud.

Les équipements sud-africains pour les malades mentaux reflètent la ségrégation et l'incroyable différence de traitement selon que les malades sont noirs, métis ou blancs.

Sur une totalité de 26 000 lits de psychiatrie, 10 500 sont réservés aux Blancs, 3 100 aux Métis, 480 aux Indiens et 12 000 aux Africains. Ce qui montre que les Blancs ont 3,36 fois plus de lits de psychiatrie que les Noirs.

750 enfants noirs sont internés dans les établissements Smith et Mitchell. Quatre classes spéciales pour enfants arriérés ont été ouvertes en 1975, alors que le nombre des enfants noirs arriérés a été estimé à 56 000. Ces chiffres montrent la quasi-inexistence de services d'éducation et de formation professionnelle spécialisée pour les Africains malades mentaux.

Ils n'ont droit qu'à des établissements que l'OMS n'hésite pas un seul instant à qualifier de « carceraux » où le niveau des soins est extrêmement bas et d'où très peu de malades sortent chaque année.

Au moment où l'affaire des centres d'internement commençait à faire de plus en plus de bruit dans la presse sud-africaine, le Parlement a adopté le 22 mars 1976 une modification à la loi de 1973 relative à la santé mentale interdisant pratiquement l'information et le débat public sur la santé mentale et les services psychiatriques en Afrique du Sud.

L'INTERNEMENT DES DETENUS

Le 14 mai 1975, une proclamation signée par le Président de la République stipule que tout Africain dont le pass n'est pas en règle pourra être envoyé dans un établissement de réadaptation.Les détenus d'un établissement y seront internés afin d'améliorer leur état physique, mental et moral de la façon suivante

- en leur donnant des habitudes d'industrie et de travail

- en les réorientant vers les traditions, la culture, les coutumes et le système de gouvernement de l'unité nationale à laquelle ils appartiennent

- d'une manière générale en cultivant en eux les habitudes d'adaptation sociale à la collectivité et les habitudes de bonne citoyenneté, notamment en les rendant plus sensibles à l'observation et à la nécessité des lois du pays ».

L'article 12 de la proclamation fait du travail « un élément indissociable du programme de traitement » obligatoire pour les détenus, et stipule que la semaine normale de travail ne dépassera pas 56 heures, non compris le temps passé à se rendre au travail ou à en revenir, à mettre de l'ordre dans les ateliers et/ou les chambres, ainsi qu'à prendre les repas et autres pauses autorisées ». Ces 56 heures peuvent être portées à 65 à titre de punition (art. 18). Les punitions peuvent être infligées dans un grand nombre de cas, notamment pour expressions insultantes, écarts de langage, colportage de «doléances fausses ou malveillantes » et tentative de suicide.

La boucle est bouclée  de la même façon que les prisonniers peuvent être vendus aux fermiers blancs, tout Africain se trouvant en situation illégale du fait de la législation d'apartheid, peut être déclaré « asocial » et malade mental et envoyé dans ces camps du « goulag» sud-africain.

Ces hôpitaux-goulags, outre leur aspect « éducatif», comportent également un avantage  M. Tabatznik, directeur de SmithMitchell, a reconnu que les recettes brutes de ses sociétés gérant des hôpitaux psychiatriques s'étaient élevées à près de 3 millions de dollars en 1973...

Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier