Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Benin, presse internationale
QUELQUES ARTICLES TIRES DE LA PRESSE INTERNATIONALE:

DEPUIS le début des années 90, une vingtaine de pays africains tentent de réinventer, au jour le jour, et au milieu des pires difficultés économiques, ce qu'on appelle, au Nord, la "démocratie". Contestation, violence, déséquilibres aiguillonnent les nouvelles et fragiles institutions. Exemple, le Bénin, "ex-marxiste", dont la conférence nationale, en 1990, avait donné le signal du réveil démocratique à toute une partie du continent; et le Mali, où un général-président était tombé devant l'émeute étudiante...

"Au temps du président Mathieu Kérékou, on n'aurait même pas eu le courage de vous parler..." Dans le bidonville de Sainte-Rita, à Cotonou, la capitale du Bénin, M. Innocent Gandedo, ouvrier imprimeur de vingt-neuf ans, habite, avec son épouse, ses frères et leurs enfants, une maison en dur et deux cases en matériaux de récupération dans un von, une ruelle sablonneuse. Retouche d'habits, tressage, vente de charbon de bois au détail, tout est bon pour faire vivre les onze personnes: triomphe de l'"informel", qui aide l'Afrique profonde à survivre et n'entre guère dans les statistiques officielles.

Aujourd'hui, même "ceux d'en bas", les plus démunis, ne semblent plus prêts à se taire: "Sous le régime militaire, la police politique quadrillait le quartier. Maintenant, on a la démocratie, la liberté; mais aussi la dévaluation, les prix plus chers, le chômage. Il faut se contenter d'acheter les comprimés venant du Nigéria, ou se rabattre sur l'indigénat [les médicaments traditionnels]. La différence, c'est qu'on peut s'en plaindre ouvertement", explique ce Béninois.

Même tonalité à Bamako, capitale du Mali, où les plaintes du petit peuple sont relayées haut et fort par une presse de combat: au lieu de l'ancien journal unique, qui se chargeait de la propagande du parti-Etat, les petits vendeurs de rue offrent d'une seule main un éventail coloré de titres, le plus souvent hebdomadaires, faute de crédits.

Seuls les principaux partis, et leurs réseaux d'entrepreneurs et commerçants amis, sont à même de soutenir des quotidiens approchant parfois les 30 000 exemplaires, comme l'Essor, partisan du président Alpha Oumar Konaré. Ce journalisme de professeurs, cadres, anciens étudiants est d'un professionnalisme souvent sommaire. Mais un petit organe comme le Démocrate malien donne, à chaque édition, des sueurs froides aux ministres, aux notables du parti du président ou aux ambassadeurs étrangers.

Cet enthousiasme populaire pour les médias, au sortir des années "du silence", concerne avant tout les populations urbaines. Mais un coopérant français, M. Dominique Mondolini, chargé de mettre en place des "bibliothèques de brousse" au Bénin, parle d'un "énorme appétit de lecture, de savoir, de connaissance", jusqu'au fin fond des provinces.

L'un des animateurs vedettes de Radio-Kahira, M. Amadou Maïga, surnommé "James", officie dans le faubourg poussiéreux de Diélédougou, dans la capitale malienne: après avoir écumé les deux zones ouest-africaines ­ anglophone et francophone ­, il se réclame d'une "radio de proximité": une "voix pour les sans-voix", en bambara et en français. Seule radio indépendante de la place, Radio-Kahira avait été suspendue dix jours, en février dernier, pour avoir diffusé un message incendiaire de la coordination étudiante.

A Cotonou, ce rôle a été tenu un temps ­ bien malgré lui ­ par le correspondant local de Radio France internationale, M. Jean-Luc Aplogan: son papier sur quelques acrobaties financières de Mme Soglo, la "première dame du pays", lui avait valu l'ire de la présidence... et une interdiction de travailler de quelques mois (1). Avec la radio nationale, RFI est la seule station diffusée sur la bande FM locale. Ces deux radios sont ainsi les principales sources d'information du pays, car le pouvoir fait la sourde oreille aux demandes d'installation d'émetteurs privés ­ qualifiés par avance par le président de "radios Coca-Cola" ­, tandis que la télévision se capte difficilement en province et que la presse écrite ne touche qu'un dixième des électeurs du pays.

Autres ferments de démocratie dans la "société civile": les étudiants. Ils avaient été le fer de lance des combats contre les dictatures: au Mali, l'un de leurs chefs avait été ministre dans le gouvernement provisoire du général Toumani Touré, après la chute du général Moussa Traoré. Dans ce pays, l'Association des élèves et étudiants maliens (AEEM) ne cesse de rappeler le sang versé lors des émeutes de 1991. Et certains de ses membres retrouvent aujourd'hui les anciens réflexes, entraînant une masse indistincte de jeunes chômeurs, parfois délinquants.

En février et mars derniers, ces groupes se sont livrés à des "rodéos" contre les forces de l'ordre: barricades, arbres enflammés, destruction de mobilier urbain. Ils s'en sont pris aux demeures privées des dirigeants de l'Alliance pour la démocratie au Mali-Parti africain pour la solidarité et la justice (ADEMA-PAJIS), la formation gouvernementale.

Et, au mois de mai encore, ils ont saccagé les représentations locales de la Banque mondiale et de la Caisse française de développement, tandis qu'une psychose sécuritaire gagnait les expatriés européens.

L'ombre des anciens dictateurs

FACE à ce "mai rampant", le pouvoir reste prudent. Les militaires cherchent surtout à se faire oublier, depuis la répression de 1991. La coopération française a pris en charge l'entraînement d'un bataillon d'intervention, qui saura sans doute "réprimer sans tuer" (2).

Cependant, la contestation armée a cédé le pas à la mobilisation sociale. Ainsi, quand la police politique du Mali, par exemple, enlève brutalement le principal dirigeant étudiant, M. Yahya Ould Zarawana, d'innombrables tractations souterraines commencent aussitôt. Pour Me Demba Diallo, président de l'Association malienne des droits de l'homme, la clé de ces événements doit être recherchée dans "ces médiations multiformes, associations de parents, dignitaires religieux ou chefs traditionnels, appel aux relations d'aînesse et de respect... tout cela, très malien!".

Cette "ritualisation" de la violence, signe d'une démocratisation réussie, est d'autant plus méritoire qu'une population frondeuse sait pouvoir changer, d'un coup de force, le cours de l'histoire. Les lieux y incitent: dans le vieux Bamako, surpeuplé et misérable, les bastions bien gardés des principaux partis, les emplacements des concessions-forteresses de leurs chefs sont connus de tous et peuvent être, eux aussi, la cible d'émeutiers, la classe politique ne pouvant s'isoler de l'intense crise sociale des quartiers (3).

Au Bénin aussi, sur le campus, Francine Kissé Cissé, étudiante en lettres et correspondante du journal étudiant le Héraut, affirme avec force que "rien n'a changé" depuis la conférence nationale quant au sort de ses camarades: "Chaque rentrée dégénère en violences et manifestations en ville; car deux mille étudiants seulement sur douze mille ont une bourse, et celle-ci parfois fait vivre toute une famille..." Le président Nicéphore Soglo daube, comme d'autres, sur "ces étudiants de trente à quarante ans". Il est vrai qu'au Mali, où les étudiants manifestent en faveur d'"une bourse pour tous", satisfaire cette revendication reviendrait à ponctionner 6 milliards de francs CFA supplémentaires sur le budget d'un Etat déjà en quasi-faillite... et à payer les étudiants mieux que les instituteurs.

Amidou, vingt-deux ans, explique pourtant les difficultés d'étudiants "qui viennent de l'intérieur du pays, doivent trouver un tuteur à Bamako, effectuer les trajets à pied, parfois dormir à l'école entre les cours, sans manger". Il s'indigne de ce que le Mali soit un des seuls pays d'Afrique sans campus: même la cité universitaire de Cotonou, surpeuplée, très dégradée et exilée à l'extérieur de la ville, lui paraît enviable. Conditions de vie et perspectives de chômage expliquent en grande partie les émeutes. L'insolence affichée par les "enclaves" occidentales ­ ambassades, résidences, banques... ­ et l'ingratitude des nouvelles institutions font le reste: le pacte implicite de croissance et d'éducation semble rompu...

D'autres dangers guettent les pouvoirs issus des conférences nationales. L'ombre des anciens dictateurs et de leurs partisans plane sur les consciences. M. Mathieu Kérékou, l'ancien président béninois, énigmatique et sûr de son impunité ­ puisque ainsi en a décidé la conférence nationale ­, s'est enfermé dans son palais, en plein centre de Cotonou. L'ex-président malien Moussa Traoré a certes été jugé et condamné à mort, et reste maintenu en prison; mais, aux yeux de l'Association des victimes de la dictature, ses responsabilités réelles n'ont pas été toutes établies.

Plus immédiate, la menace que font courir, dans la capitale malienne, les commerçants du Grand Marché, armés jusqu'aux dents grâce à la contrebande venant du Libéria. Refusant la kokakdjé (transparence, en langue bambara), cette sorte de glasnost tropicale devenue le maître-mot du régime, ces ennemis de longue date de tout impôt seraient ­ selon des proches de la présidence et certains diplomates européens ­ les instigateurs de nombre de mouvements sociaux et estudiantins, et agiraient de connivence avec les partisans de l'ancien dictateur...

"Seul un fou voudrait être président du Mali!", avait lancé le général Toumani Touré, qui, après avoir mis fin au régime du général Moussa Traoré en 1991, avait fait un an plus tard un exemplaire "retour à la caserne". Son successeur élu, l'archéologue Alpha Oumar Konaré, affirme vouloir retrouver au plus vite ses activités de recherche. Quant au président béninois, retour de Dakar en janvier porteur de la très mauvaise nouvelle de la dévaluation du franc CFA, il avait déclaré brusquement à ses compatriotes ébahis: "Si quelqu'un se croit plus apte, je suis prêt à lui céder la place..." Projetés au sommet par les circonstances, ayant longtemps hésité à se porter candidats, en butte aux pressions extérieures et aux critiques acerbes d'une presse libérée, cette nouvelle génération de dirigeants ne paraît pas assoiffée de pouvoir, même si la logique présidentialiste ­ et l'appétit des entourages ­ joue parfois à l'opposé des idéaux de l'"ouverture".

Peut-être aussi leurs peuples ont-ils toujours besoin de héros, selon la tradition des anciens royaumes. Dans sa concession de Bamako, M. Shaka Bagayoko, porte-parole de l'ADEMA, n'oublie pas qu'il a été anthropologue. Le pouvoir d'Etat fanga, selon lui, s'exerçait par la contrainte et la violence: une forme de gouvernement lointaine, autocratique, au mieux arbitrale, dithyrambiquement louée par les griots, qui éloignaient son détenteur du sort commun. Le clientélisme et la redistribution ­ où commerçants et guerriers tenaient leur rôle ­ structuraient la société (4).

Sous de nouvelles formes, la perpétuation d'un pouvoir dominant ­ président ou parti-Etat ­ et de ses pratiques relève de cet héritage. Aujourd'hui, fort de son bon score ­ 64% des suffrages à l'élection de mars 1991 ­, le président Nicéphore Soglo a longtemps tardé à installer les contre-pouvoirs prévus au départ, comme le Conseil constitutionnel ou le Haut Conseil de l'audiovisuel et de la communication, s'attirant les remontrances de l'ancien arbitre de la conférence nationale, l'évêque catholique de Souza.

L'équilibre béninois ­ le président ne peut dissoudre le Parlement, l'Assemblée ne peut renverser le gouvernement ­ connaît bien des accrocs mineurs. Fief de l'opposition, le Parlement est isolé à Porto-Novo, dans l'ancien bâtiment de la maison de la culture, mais ses ténors savent se faire entendre, y compris à l'étranger. Les débats, télévisés depuis peu, allient courtoisie de forme et mordant critique, justifiant la réputation très Quartier latin des intellectuels béninois, qui retrouvent avec ravissement les charmes oratoires du multipartisme des premières années de l'indépendance.

La vingtaine de partis que compte le pays forment des rassemblements inconstants. Volte-face et querelles dérisoires ­ qualifiées parfois par les intéressés eux-mêmes de "béninoiseries" ­ ternissent l'image de ce Parlement très "IVe République française". De vieilles alliances, parentés ou inimitiés déterminent le cours quotidien de la vie politique; mais, selon un diplomate occidental, les divisions recoupent, plutôt que des oppositions ethniques, les trois grands groupes régionaux que l'éphémère expérience de "présidence tournante", en 1970, était censée représenter (5). Le président Soglo, regrettant l'absence d'une majorité parlementaire stable, en raison notamment d'un mode de scrutin proportionnel, s'est dit "prêt, s'il le faut, par référendum, à demander un système majoritaire (6)".

Après l'éclatement, l'an dernier, du groupe majoritaire du Renouveau et la naissance d'un rassemblement des "indépendants", le chef de l'Etat a favorisé la création du Rassemblement africain pour le progrès et la solidarité. Le président de l'Assemblée, M. Adrien Houngbedji, passé à l'opposition, se plaint de ne pouvoir voyager dans le pays ès qualités, allant jusqu'à affirmer qu'il existe "un danger de fascisation du pouvoir", et à mettre en cause l'entourage présidentiel. Sur le terrain glissant de la corruption et des avantages personnels, la présidence elle-même affirme détenir des "dossiers explosifs". Selon M. Albert Toevedjré, l'un des chefs de l'opposition, "le débat reste essentiel, car il empêche le pouvoir d'aller plus loin": imparable définition d'une démocratie sans cesse négociée...

Au Mali, le raz-de-marée électoral qui a accordé les trois quarts des sièges au parti présidentiel, l'ADEMA, a transformé l'Assemblée en "chambre introuvable". Lors des violentes émeutes estudiantines du 4 mai 1992, comme pendant les désordres du début de 1994, les revendications n'ont pu trouver d'écho ni dans les débats parlementaires ni dans les médias d'Etat, encore très contrôlés. En dépit de la défection du Centre national d'initiative démocratique (CNID), la présidence a toujours pour programme officiel d'arriver à une large alliance nationale, assortie d'un "pacte social" (7): un schéma qui va au devant des voeux des bailleurs de fonds occidentaux, mais qui ne favorise pas un vrai débat.

Ainsi, en mars, alors que l'émeute grondait à Bamako, les déclarations du rassemblement d'une douzaine de partis d'opposition étonnaient par leur modération, s'attirant les sarcasmes d'un vieux routier de la politique malienne comme Me Demba Diallo, raillant une opposition "qui participe tellement au gouvernement qu'elle en oublie qu'elle est dans l'opposition" et qui ­ comme l'ADEMA du président ­ "n'a d'autre programme que celui de la Banque mondiale!"

La démocratie s'est-elle vraiment, comme l'affirme avec enthousiasme le président béninois Nicéphore Soglo, "propagée à la manière d'un feu de brousse qui a embrasé l'Afrique, du Cap-Vert au Mali, du Niger au Congo, de Madagascar à la Zambie... pendant que d'autres se cherchent, de la Côte-d'Ivoire au Ghana, et même aux deux géants du continent, Nigéria et Afrique du Sud (8)"?

En fait, l'environnement régional a pesé, certains dictateurs de pays voisins ne se résignant pas à l'ouverture, mais servant de repoussoir aux tensions politiques dans les jeunes démocraties.

M. Philippe Noudjénené, porte-parole du Parti communiste béninois, reconnaît du bout des lèvres que son pays est un "paradis démocratique", au regard du Togo ou du Zaïre. Le président Soglo, quant à lui, fait remarquer que la présence de deux cent mille réfugiés togolais et de cinquante mille Ibos nigérians provoque des troubles dans son pays et représente un "risque géopolitique", alors que la querelle avec le Niger à propos de l'île frontalière de Lete s'envenime et que, parallèlement, Lagos masse des troupes dans la presqu'île de Bakassi, du côté camerounais.

Au Mali, après la signature, en 1992, d'un pacte national avec les responsables touaregs du front de l'Azawad, les tentatives faites pour développer les régions du Nord ­ le détournement de l'aide vers le "Mali utile" ayant longtemps profité au Sud et à la capitale ­ et pour intégrer les ex-rebelles dans l'armée se sont fortement ralenties. Le refus opposé aux accords par des clans touaregs très segmentaires s'est conjugué à la grave crise financière que traverse le pays. Le président Alpha Oumar Konaré a, dans son discours du 29 mai dernier, évoqué un nouveau "risque de guerre civile", alors que de nouveaux affrontements dans le Nord ont fait, en juin et juillet, des dizaines de victimes.

Au Bénin, construit ­ comme son voisin togolais ­ sur une dualité ethnique et régionale Nord-Sud, des partisans de l'ancien président Mathieu Kérékou, tel le capitaine Tawes, tentent de susciter des tensions dans son ancien fief nordiste, en liaison avec un fils du général Gnassimbé Eyadema, le chef d'Etat togolais. Tandis que les Yorubas, à cheval sur la frontière avec le Nigéria et habitués à une fructueuse contrebande, ne se résolvent pas à accepter un contrôle administratif. Mais les souvenirs communs du royaume guerrier d'Abomey ou de la traite massive des esclaves transcendent les régionalismes ethniques au Bénin. Et tout comme au Mali, le sentiment y est encore très fort d'appartenir à une "ancienne nation", qui a été au coeur d'empires magnifiques...

Encore l'influence des réseaux français?

A FORCE d'avoir longtemps construit ­ ou parrainé ­ les gouvernements dans son "pré-carré", la France se fait prêter des pouvoirs qu'elle n'a pas, ou qu'elle n'a plus. Certains, au Mali, l'ex-président Moussa Traoré en tête, s'obstinent à attribuer à Paris la responsabilité du déclenchement du processus qui a conduit l'ancien régime à sa perte, au début 1991, alors même que le mouvement de contestation avait été désavoué par les ministres français de la coopération successifs et que l'on se trouvait manifestement devant un authentique mouvement endogène de démocratisation.

En revanche, qui doute, au Bénin, que les Français ont "fait la réforme à Cotonou", favorisant la médiation de l'Eglise catholique, encourageant les oppositions à se modérer, incitant le président sortant M. Mathieu Kérékou à accepter sa sortie: l'ambassadeur de France, M. Guy Azaïs, "proposait" le principe de la conférence nationale, puis une nouvelle Constitution, puis des élections... Pour beaucoup d'observateurs, le Parti communiste béninois ­ bien implanté, notamment dans les campagnes ­ aurait très bien pu, sans cette initiative, prendre par les armes un régime à bout de souffle.

Ce n'est pas la récente dévaluation du franc CFA qui dissuadera de voir une influence des réseaux français derrière toute décision majeure. L'impression d'un diktat de Paris cède cependant la place à une rancoeur contre la soumission des dirigeants africains et ­ pour les intellectuels ­ à la dénonciation "d'une ultime prise de pouvoir par les institutions de Bretton-Woods" privant, à des degrés divers, Africains et Français de toute autonomie... ce que les opinions locales traduisent par des jeux de mots aussi amers que féroces, parlant aussi bien de leaders "dévalués" que de "déviation" (sous-entendu "démocratique") et, pour les plus démunis, de "dévalisation"...

"On a cassé l'argent! On a multiplié notre misère par deux!" Parfois, l'étranger est pris à partie: la source de cet appauvrissement subit n'est-elle pas au Nord? Déjà, les changements d'habitudes alimentaires s'observent. Délinquance, prostitution, racket se développent. Le nombre des enfants de la rue a explosé en quelques mois: un indice immédiat du degré de pauvreté des familles...

"S'il le faut, on va laisser tout ce qui vient de là-bas", de "métropole", comme on dit encore parfois en Afrique de l'Ouest. Laure Lokossou, vingt-sept ans, vendeuse au supermarché de Pointe-Noire, affirme: "Seuls les Blancs qui ont de bons salaires ­ doublés! ­ peuvent encore acheter. Les Béninois ne viennent plus."

Au grand marché de Dantokpa, les listes de relevés de prix attestent d'une augmentation en flèche des produits vivriers, qui ­ à en croire les théories monétaristes des décideurs ­ devaient rester stables. Du côté officiel français, on se refuse à tout commentaire: information sensible. Pour Marthe Akossou, jeune marchande de primeurs appartenant à la communauté fon, seul le prix du gari, le plat national béninois, est resté à peu près stable; mais, après la dévaluation de janvier dernier, le savon était passé en un mois de 45 à 60 francs CFA, le tongolo ­ mesure locale ­ d'arachide de 150 à 175 francs CFA, la tomate de 100 à 150 francs CFA, etc. En indices pondérés, sur les quinze produits les plus courants, l'augmentation aura été de l'ordre de 37% durant les trois premiers mois suivant la dévaluation.

Les intellectuels, surtout, ont été scandalisés par la manière, plutôt mal déguisée, dont cette mesure a été imposée par les Occidentaux. Me Demba Diallo parle même de "pire conclusion pour la décennie perdue du développement" et, plus grave, de "coup de poignard dans le dos de la démocratisation". Et M. Lacina Koné, l'un des porte-parole de la contestation étudiante à Bamako en mars dernier, renchérit: "C'est injuste, cela fait du mal à notre pays! Les institutions internationales sont responsables de cette violence au Mali. Cela aussi, c'est une forme de dictature!"

Reste que les décisions "d'en haut" sont commentées comme jamais. L'effervescence politique n'est que la partie émergée d'un formidable mouvement associatif, qui lui a d'ailleurs ouvert la voie. Le terreau de cette démocratie à l'africaine s'appuie sur les traditions communautaires, réinterprétées jusqu'en ville: associations de ressortissants de tel village, organisées jusque dans la capitale; tontines et groupes d'entraide; associations de voisinage, culturelles ou religieuses, qui se substituent aux lignages, aux services sociaux et administratifs, pour sécuriser l'individu et lui donner de multiples groupes d'appartenance.

Les affaires locales et municipales, longtemps chasse gardée des grands notables, intéressent une nouvelle couche de cadres, intellectuels, entrepreneurs, dans une étonnante renaissance du sentiment civique, de communautés dans la ville. M. Moévi Akué, cinquante-six ans, issu d'une vieille famille métisse de la bourgeoisie côtière, est de ceux-là: son entreprise de bureautique le laisse insatisfait. Il espère, comme d'autres, profiter du choc de la dévaluation pour lancer de nouveaux projets: briqueterie, maquis (restaurant), clinique... Mais, dans son "carré" de Squa Beto, dans la vieille ville, il contribue aussi à la bonne marche d'une association de quartier qui doit s'occuper bénévolement du nettoyage, de la salubrité, de la voirie, de l'emplacement des petits métiers, des marchés et des fêtes... toutes tâches précieuses dans une ville qui s'est développée de manière anarchique, sans voirie et sans plan d'urbanisme.

Les associations de défense des droits de l'homme, sur un autre terrain, se font procureurs des anciens régimes et censeurs impitoyables des nouveaux. La Ligue béninoise, proche du parti communiste, a établi ­ avec les victimes ­ un rapport qui recense les exactions du régime du président Mathieu Kérékou entre 1972 et 1991: la Nomenclature des tortionnaires. Elle dénonce l'incarcération, depuis 1992, de militants du syndicat paysan Miébé Ava, et ­ tout comme son homologue malienne ­ s'interroge sur les inculpations de journalistes qui ont osé critiquer le pouvoir actuel.

Les nouvelles autorités, embarrassées, aident à reconstituer les carrières, promettent d'indemniser les victimes et leur conseillent de faire confiance à la justice. Mais ni la fonction publique ni l'armée n'ont pu être épurées: trop cher, trop dangereux. L'on craint, en effet, que des fonctionnaires corrompus et des agresseurs impunis ne soient demain en mesure de tenir l'ouverture démocratique à leur merci. Comme partout en Afrique, les prisons sont surpeuplées: il y a eu le décès de vingt détenus en 1993, à Porto-Novo, selon la Ligue béninoise des droits de l'homme. Détournements de fonds, réservés en principe à l'alimentation, ou mauvais traitements y sont encore monnaie courante.

En milieu rural, un certain pluralisme avait éclos dès 1985, favorisé par la crise économique et le tournant néolibéral du président Mathieu Kérékou. Après une période de contrôle autoritaire de l'administration, la chefferie traditionnelle a connu à nouveau une certaine faveur. Les villageois, loin de la capitale, retiennent surtout de la démocratisation la liberté d'opinion retrouvée et celle de la pratique religieuse, notamment du vaudou. Mais ils savent aussi se faire reconnaître comme interlocuteurs: à Grand-Hinvi, un projet du Fonds français d'aide et de coopération et de la Banque mondiale, couvrant six mille hectares, bailleurs de fonds, services d'agriculture et agents de la préfecture ont dû négocier avec les paysans, traditionnels maîtres de la terre, qui posent enfin la question de la démocratisation du développement face aux attitudes arrogantes des agents villageois.

Le danger d'un "monde immobile"

LA démocratie sous contrôle a commencé lors des premières élections communales de 1974; les nouvelles élites ­ chefs nommés, jeunes déscolarisés ­ se sont superposées aux anciens notables villageois. Une stratification dont profitent les associations de ressortissants qui, entre villes et campagnes, interviennent entre les "parents" du village et l'Etat.

Mais la nostalgie de la dictature peut aussi s'exprimer. A Founougo, dans le département du Borgou, au nord du Bénin, les vieux paysans craignent surtout l'insécurité: avec le temps de M. Soglo, disent certains, "partout on tue les gens sur les routes... La démocratie, c'est la liberté, mais aussi pour les délinquants!" Pour les plus frondeurs, ceux qui écoutent Radio-Cotonou, cette démocratie si lointaine, "c'est vendre le pays aux Blancs, et laisser les fils du pays au chômage (9)".

L'Eglise catholique du Bénin, par un long travail d'acculturation, de réflexions sur le passé et sur les valeurs contemporaines, tente d'établir une version africaine de la "théologie de la libération", ancrée dans les communautés villageoises comme autant de "petites Eglises". Mgr Agboka, évêque d'Abomey, a fédéré une centaine d'associations locales, essayant de dialoguer avec les vieux traditionalistes comme avec les jeunes déscolarisés et de faire la part entre la richesse et les contraintes des coutumes: "Le refus profond de la violence, des tortures de la dictature, dit-il, s'était traduit d'abord par un repli, lente rumination d'une solution communautaire, devant l'injustice du pouvoir."

Autre forme de contestation née de la démocratisation: le refus obstiné de l'impôt personnel, ce "prix de l'âme", comme disent les Bambaras. Au grand dam de l'Etat et des bailleurs de fonds, cette résistance passive à l'impôt, qui était ancienne, s'est transformée en lutte ouverte. Après avoir fortement réprimé les manifestations paysannes de 1993, qui exprimaient le refus collectif de cette taxe, ressentie comme un archaïsme colonial, le gouvernement a été contraint de l'abroger, en janvier dernier. Le scénario avait été semblable au Mali, où cet impôt par capitation, rappelant la guerre, la conquête et l'esclavage, avait été aboli dès 1992...

Pour l'essayiste et dramaturge malien Moussa Konaté, le danger principal ­ outre une "prise de pouvoir par le haut", venue de l'Occident ­ est celui d'un "monde immobile", au-delà des soubresauts actuels. Ainsi, une société malienne au fond très compacte et consensuelle, malgré l'opposition apparente d'élites restreintes, s'emploie, par des négociations constantes, à retrouver l'unanimisme disparu (10).

Formule africaine d'un débat certes civil mais occulte, dont il n'est pas sûr que la démocratie sorte gagnante, en l'absence d'enjeux clairement définis. Lenteur d'un "processus démocratique" apparent qui s'accompagne de féroces attaques ad hominem. A l'image idéalisée de l'extérieur, ces "dirigeants du troisième type" opposent le pessimisme tragique de ceux qui ont fait le tour des difficultés de la transition. Mais aussi réflexion plus vive sur la démocratie comme pouvoir instable, négocié, sans cesse remis en question au risque de la violence, mais qui gagne cependant, de proche en proche, et doit tenir compte des nouvelles exigences des populations. Des Etats forts et coercitifs pour gérer la transition, l'ajustement et la dévaluation? En Afrique de l'Ouest comme ailleurs, il en est pour croire, au contraire, qu'"il faut peut-être beaucoup d'individus indisciplinés pour faire des peuples libres".

Notes:
(1) Dans l'affaire dite des "10 millions" de francs CFA, dépensés "pour raisons de santé" lors d'un voyage à Paris, en 1993, par Mme Rosine Soglo, épouse du président béninois, l'opposition considère qu'il y a eu détournement.
(2) Cf. Philippe Leymarie, "La France et le maintien de l'ordre en Afrique", le Monde diplomatique, juin 1994.
(3) Sur la violence, lire Norbert Elias, la Civilisation des moeurs, Calmann-Lévy, Paris, 1973. Pour une synthèse politique, Richard Banégas, "Les transitions démocratiques", revue Cultures et conflits, 1994.
(4) Cf. Shaka Bagayogo, "Lieux et théories du pouvoir dans le monde mandé", Cahiers ORSTOM Sciences humaines, n° 25, 1989, et "L'Etat au Mali", in l'Etat contemporain en Afrique, L'Harmattan, Paris, 1987.
(5) En mai 1970, pour tenter de mettre fin à une instabilité chronique au Bénin, qui s'appelait encore Dahomey, le pouvoir avait été confié à un conseil présidentiel composé de MM. Maga, Apithy, Ahomadegbé, chacun d'eux ayant à exercer la magistrature suprême pendant deux ans.
(6) Entretien avec l'auteur, Cotonou, 2 mars 1994.
(7) Entretien du président Konaré avec l'auteur, Bamako, 8 mars 1994.
(8) Cf. note (6).
(9) Cf. La démocratie au village: étude socio-anthropologique de la démocratisation en milieu rural au Bénin, ouvrage réalisé par le GRET (Paris), la FSA (université du Bénin), le FU (Berlin), l'EHESS-CNRS (Aix-Marseille). A paraître.
(10) Cf. Moussa Konaté, Mali, Ils ont assassiné l'espoir, L'Harmattan, Paris, 1990.

SOUS l'oeil goguenard d'un militaire, quelques taulards sortent de la prison de Cotonou, située dans le centre-ville, et raccompagnent les journalistes venus en visite; avant de regagner tranquillement l'établissement... Un enclos, cerné de murs franchissables (les évasions ne sont pas rares dans la prison la moins mal gardée du Bénin), divisé en cours et courettes de terre battue; des cases en dur, quelques arbres: l'endroit est prévu pour 400 personnes; 900 s'y entassent, inactives, dans un grand dénuement. Une ration de farine de mil livrée en vrac; le reste: bois et ustensiles pour la cuisine, nourriture et vêtements, nattes ou matelas, tout vient de l'extérieur, fourni par les familles, négocié dans l'enceinte de la prison transformée en souk.

Pas d'administration pénitentiaire, la prison est gardée par une poignée d'hommes de troupe et de fonctionnaires détachés, même si l'on devine que le maintien de l'ordre est dévolu à quelques "kapos" ou caïds. Les trois quarts des prisonniers attendent de passer devant un juge, depuis deux ans en moyenne, pour certains beaucoup plus.

C'est que le palais de justice de la capitale n'est guère mieux loti: 400 dossiers annuels, en moyenne, par juge d'instruction (payé moins de 1 000 F par mois), un minuscule bureau héberge la chambre d'accusation, le mobilier et les machines à écrire sont à bout de souffle. Le palais ne dispose que de quatre vieux codes pénaux et le code civil date de 1952...

Une démocratie apaisée

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Jadis champion de l'instabilité et des coups d'Etat, l'ancien Dahomey connut, de 1972 à 1990, une période « révolutionnaire », sous la direction de militaires tentés par un « marxisme tropical », qui donnèrent au pays le nom de Bénin. La vague de contestation des années 90, encouragée la chute du mur de Berlin, puis par le discours de La Baule, emporta un régime qui n'avait plus de socialiste que le nom. Pour la première fois en Afrique, une conférence nationale, se proclamant « souveraine », ordonnait et obtenait un changement politique majeur dans le calme. Les institutions devaient ultérieurement prouver leur solidité en permettant, en 1996, le retour par les urnes de l'ex-dictateur « rouge »...
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C'ÉTAIT en décembre 1989. Les anciens slogans - « Prêts pour la révolution ! » - n'avaient déjà plus cours. La grève était générale et illimitée. L'administration était bloquée, le système financier à la dérive, la Banque commerciale du Bénin, par exemple, ayant été jusqu'à « manger » quarante-trois fois le montant de son capital...
A la tête d'un régime en déroute, le général Mathieu Kérékou, au pouvoir pendant dix-sept ans, joue son va-tout : dans un communiqué du bureau politique du Parti pour la révolution populaire du Bénin, il affirme que le marxisme-léninisme n'est plus désormais le guide de la philosophie du pays et que le socialisme scientifique n'est plus son mode de développement...

L'ancien « dictateur marxiste » accepte, dans la foulée, la convocation d'une conférence nationale des forces vives de la nation, à laquelle les militaires souscrivent d'autant mieux qu'ils entrevoient, par cette formule, la possibilité d'une diversion providentielle. Et d'une éventuelle récupération à leur profit de la protestation populaire.

Mal leur en prend. A leur grande surprise, la conférence se proclame « souveraine ». En dix jours seulement, cette institution d'un genre nouveau en Afrique provoque un profond bouleversement de la vie et des conceptions politiques du pays. Bien avant le fameux discours du président François Mitterrand au sommet franco-africain de La Baule (1), elle décrète la démocratie pierre angulaire de la vie publique et lance le Bénin dans la transition.

De nombreux pays tenteront alors de lui emboîter le pas : mais les conférences nationales au Congo, au Tchad, au Togo, au Zaïre, voire à Madagascar, le plus souvent interminables et houleuses, ne réussiront pas à égaler leur modèle béninois, que ce soit en efficacité ou par l'ampleur des décisions adoptées.

Il avait été décidé, lors de la réunion à Cotonou, de ménager un temps pour l'élaboration d'une nouvelle Constitution. On décida, au passage, d'instaurer une règle des « soixante-dix ans maximum », qui écartait plusieurs anciens chefs d'Etat - M. Hubert Maga, premier président de l'ancien Dahomey, ainsi que MM. Emile-Derlin Zinsou et Justin Ahémadégbé - caressant tous encore quelque ambition politique.

Suivirent les consultations électorales législatives, puis l'élection présidentielle. Cette dernière fut favorable à M. Nicéphore Soglo, inspecteur des finances et longtemps administrateur à la Banque mondiale, à Washington : un gestionnaire, dont la carrière politique vierge contrastait avec le passé déjà chargé du général Kérékou, président durant quinze ans d'un régime qui avait fini par paraître « infernal » à beaucoup de Béninois. Cette période du début des années 90 fut propice aux libertés : plus de cent partis politiques virent le jour et autant de journaux privés, qui constituent un acquis irréversible.

Naguère négative, la tendance de la croissance économique s'inversa très rapidement grâce, notamment, à un assainissement des finances publiques et à la restructuration du système bancaire. Un redressement spectaculaire opéré en liaison étroite avec le Fonds monétaire international et avec la Banque mondiale : 6 300 fonctionnaires furent jetés à la rue - « déflatés », comme on dit au Bénin. Leurs familles savent désormais ce que les institutions internationales entendent par « dégraissage de la fonction publique ».

En revanche, le pays bénéficia, durant cette période, d'une appréciable « prime à la démocratie », sous la forme de dons, prêts et subventions : au total, 200 milliards de francs CFA auront ainsi été mobilisés en cinq ans. Parallèlement, le nouveau régime béninois, souvent cité en exemple, tenait sa place sur la scène internationale : le président Nicéphore Soglo présida à deux reprises la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao) et accueillit le cinquième sommet de la francophonie à Cotonou, en décembre 1995.

Si les qualités de gestionnaire du président Soglo n'avaient pas été contestées, le style de l'homme en avait irrité plus d'un. Ses adversaires lui reprochaient pêle-mêle une certaine arrogance, un esprit de clan et parfois une tendance à régler en famille les affaires de l'Etat. Le Parlement ne laissait d'ailleurs passer aucune occasion de lui compliquer la tâche, refusant à l'occasion de voter les lois ou d'adopter le budget. Il dut également faire face à la froideur, voire à l'hostilité, de plusieurs voisins, notamment des régimes militaires, qui ne voyaient pas toujours d'un bon oeil ce président issu, au moins indirectement, d'une Conférence nationale.

En outre, en prévision de l'élection présidentielle, l'Assemblée avait « inventé » une Commission électorale nationale autonome (CENA) qui court-circuitait le ministère de l'intérieur, sanctuaire habituel des « cuisines électorales ».

Bref, au terme de son quinquennat, toute la classe politique se trouvait dressée contre le président Soglo, y compris ceux qui avaient favorisé sa désignation à la tête de l'Etat, comme M. Albert Tevoédjré, opposant légendaire, ou M. Adrien Houngbédji, président de l'Assemblée nationale. Mars 1996 vit donc le retour de l'ex- « président rouge », M. Mathieu Kérékou, cette fois par la voie des urnes, très démocratiquement. Sa candidature avait été suscitée, notamment, en raison du poids électoral dont il jouissait encore dans le nord du pays.

C'est M. Nicéphore Soglo, nettement battu mais tenté de contester les résultats, qui fit alors figure de « mauvais perdant ». Et s'il dut renoncer à ses velléités contestataires, c'est sans doute en raison de l'autorité déjà acquise sous son propre règne par la Cour constitutionnelle, la plus haute juridiction du pays.

La « Dame de fer »
Cette institution, mise en place dans la foulée de la Conférence nationale, constitue un élément essentiel de la charpente démocratique du Bénin, même si son complément - la Haute Cour de justice, prévue pour juger les gouvernants - n'a pas encore vu le jour et si la libéralisation effective des ondes a pris quelque retard : la loi sur le démantèlement du monopole d'Etat n'a été votée que le 3 septembre 1997, et les promoteurs de stations de radio et de télévision privées devront attendre un dernier feu vert de la Haute Autorité de l'audiovisuel et de la communication (HAAC), créée en juillet 1994, avant de pouvoir inonder les ondes.
La Cour constitutionnelle, mise en place dès juin 1993, est présidée par une magistrate en retraite, Mme Elisabeth Pognon, surnommée la « Dame de fer », avec cependant une nuance de déférence affectueuse. La Cour comprend sept « sages », tous juristes chevronnés, ainsi qu'un ancien chef d'Etat, M. Hubert Maga. Son impartialité est devenue très vite légendaire. La Cour a rendu à ce jour quelque 390 arrêts, annulant certains résultats d'élections législatives, comme celui, en 1995, de l'épouse du chef de l'Etat en exercice, Mme Rosine Soglo. En avril 1996, elle a également annulé la prestation de serment du président élu, M. Mathieu Kérékou, à la requête de deux citoyens béninois : le nouveau chef de l'Etat avait omis un passage du texte sacramentel (2).

Le « modèle béninois » ne brille cependant plus du même éclat : M. Mathieu Kérékou, même assagi et s'accommodant apparemment fort bien du nouveau cadre légal, séduit moins que son prédécesseur. Son style de gouvernement n'a guère évolué : il passe pour laisser volontiers « pourrir » certaines affaires et n'intervient que rarement, et parfois trop tard, pour tenter de « rattraper » un dossier en perdition. En revanche, son régime s'est vu décerner en 1996 un satisfecit par Amnesty International : il n'y a au Bénin ni prisonnier politique ni journaliste emprisonné.

Pour M. Bruno Amoussou, le président de l'Assemblée nationale (3), autant l'actuel chef de l'Etat est « un rassembleur, mais un piètre gestionnaire », autant son prédécesseur, M. Nicéphore Soglo, représentait « un risque d'implosion pour le pays, malgré ses qualités de gestionnaire ». Il est vrai, relève un autre analyste, qu'il est malaisé de conduire rationnellement une coalition dominée par de « grosses pointures » politiques, au sein d'un « gouvernement de chefs de partis ».

« Au plan interne, poursuit M. Bruno Amoussou, les forces qui animent la vie politique au Bénin n'ont pas su capter la confiance de la population. L'enthousiasme de la conférence nationale s'est progressivement estompé dès 1993 ; la désillusion est grandissante. L'espoir avait culminé lors de l'élection présidentielle de 1996, beaucoup voyant dans la désignation de M. Mathieu Kérékou un sursaut, une volonté de remise en ordre, le retour à une nouvelle transition, une sorte de résurrection du fait démocratique béninois. Malheureusement, il y a eu beaucoup de tâtonnements, d'incertitudes et d'hésitations, qui ont accru la déception de nos concitoyens. »

Nouveaux emplois
M. Albert Tevoédjré a été l'un des principaux acteurs de la coalition qui a permis à l'ancien président Kérékou de revenir au pouvoir. Longtemps numéro deux du Bureau international du travail (BIT), ancien rapporteur général de la conférence nationale et résolument hostile à la présidence de M. Nicéphore Soglo, il est l'actuel ministre du Plan et de la restructuration économique, en charge de la promotion de l'emploi. Inventeur du slogan « 20 000 emplois par an », destiné à lutter contre ce qu'il appelait « le soutien aveugle » de M. Nicéphore Soglo aux plans d'austérité du FMI et de la Banque mondiale, il affirme avoir favorisé, depuis avril 1996, la création de onze mille emplois nouveaux, dans une logique différente de celle qui prévalait avec les « postes » de la fonction publique.
Pour autant, le vécu quotidien des Béninois n'est pas forcément enthousiasmant : « On ne mange tout de même pas tous les jours de la démocratie », soupire un chauffeur de l'administration, qui, en trente ans de service, n'a jamais pu atteindre un salaire mensuel de 50 000 francs CFA, mais doit nourrir douze enfants et trois épouses. Certes, l'inflation est officiellement maîtrisée : 5,1 % en 1996 et 3,5 % annoncés pour 1997 ; mais la plupart des consommateurs font face, sur les étals des marchés, à des augmentations allant parfois jusqu'à 50 % en moins d'un an sur certains produits... L'accès aux soins de santé reste difficile : 18 % seulement de la population peuvent être convenablement soignés. Le pays compte un médecin pour 19 600 personnes, les besoins en eau potable s'élèvent à 9 700 points d'eau supplémentaires. Le taux de mortalité infantile atteint 162 pour mille... (4) On comprend que les « tradipraticiens » (les guérisseurs) fassent encore recette, avec force plantes ou gris-gris. Certains prétendent même détenir le secret de remèdes efficaces contre l'épidémie de sida.

Il est vrai que les Béninois - qui rêvent bien sûr d'être soignés dans les centres hospitalo-universitaires, de disposer d'eau courante et de lumière, etc. - ne comptent plus désormais sur les bienfaits miraculeux de l'Etat-providence. Le « système D » a pris le relais, grâce notamment à la vitalité du grand voisin de l'Est (voir article pages II et III) : c'est ainsi que, dans le secteur pétrolier, les contrebandiers détiennent la moitié du marché, avec voitures - ou même charrettes de handicapés - trafiquées en véhicules-citernes.

Au coeur de cette « grande débrouille », un affairisme et une corruption qui, reconnaît le président de l'Assemblée nationale, peuvent atteindre jusqu'aux sommets de l'Etat. Des passations de marché ont révélé qu'un dépanneur-radio avait été agréé pour la fourniture et l'installation... d'ascenseurs ; qu'un auteur de pièces de théâtre avait été enregistré comme entrepreneur en construction, etc. Des règles non écrites existent : un dixième de commission, à laisser aux « gros bonnets » pour remporter un marché ; des « cailloux » à prévoir, pour s'assurer auprès du petit personnel que les dossiers ne s'envolent pas...

En dépit de bonnes intentions, cet état de fait n'a jamais pu être corrigé. Le phénomène paraît d'autant plus indéracinable que « tout le monde se connaît » dans le pays et que le voisinage de l'opulent Nigeria attise les appétits. Le président Soglo avait créé SOS-Corruption, sans effet notable. Son successeur imagina une « cellule de moralisation » de la vie publique, avec le soutien de M. Robert Mac Namara, ancien président de la Banque mondiale. Depuis septembre 1997, le président Kérékou a chargé un cabinet ivoirien réputé, le Beta Consulting International, de traquer les indices de mauvaise gestion ou de « magouilles » (5). Oppositions modérées

Il est vrai que le Bénin ne produit que peu de pétrole et pas du tout d'or, de diamants ou d'autres métaux rares susceptibles d'exacerber les passions régionales ou ethniques. Les mariages entre communautés sont nombreux. Et les cinq millions de Béninois paraissent cohabiter sans problème. Aucun des anciens présidents n'a été expédié en prison, ni... au cimetière. M. Emile Derlin Zinsou, ancien chef de l'Etat condamné à mort au temps du président Kérékou « première manière », est aujourd'hui son conseiller spécial et le candidat officiel du Bénin au secrétariat général de la francophonie. De nombreuses personnalités bénéficient d'ailleurs de pensions, gardes du corps et véhicules officiels.

Cette tolérance s'étend aux religions traditionnelles comme le vaudou, dont les adeptes étaient persécutés au temps de la révolution. La Journée du vaudou, fixée au 10 janvier, fait aujourd'hui figure de « Noël des animistes ».

Malgré quelques tentatives isolées de coup de force (en 1992, 1993, 1995), vite étouffées et désapprouvées même par l'opposition, l'armée - autrefois justicière et redresseuse de torts - a fait le serment solennel de « rester dans les casernes », à l'issue d'états généraux de la défense nationale tenus en juillet 1996.

Les frondes syndicales et étudiantes restent modérées. Un sociologue parle d'« opposition à col blanc ». Le président de l'Assemblée nationale évoque des « conquêtes irréversibles, parmi lesquelles l'Etat de droit », et rappelle que même une institution comme la Cour constitutionnelle a un « ancrage populaire ». Le premier ministre lui-même, M. Adrien Houngbédji, évoque une « démocratie apaisée ». Et le Bénin, naguère champion des coups d'Etat, peut observer avec quelque sérénité les désordres qui ont frappé ces dernières années le Nigeria, la Sierra Leone ou les deux Congo...

(1) Le chef de l'Etat français avait lancé l'idée, en 1990, d'une « prime à la démocratie » pour les régimes africains se dotant de constitutions pluralistes.
(2) Pour son rigorisme, la présidente de la Cour constitutionnelle s'est vu remettre à Bonn, en novembre 1995, le Prix allemand pour l'Afrique.
(3) Ingénieur agronome, en exil sous le régime « révolutionnaire », puis opposant au président Nicéphore Soglo, M. Bruno Amoussou préside en outre l'Assemblée internationale des parlementaires de langue française ainsi que l'Union des Parlements africains.
(4) Source : Institut national statistique d'analyse et d'économie (Insae), octobre 1997.
(5) Un premier résultat semble avoir été obtenu, avec la mise en évidence d'un abus de biens sociaux : un directeur de société aurait fait refaire sa résidence personnelle pour 130 millions de francs CFA, soit l'équivalent des revenus mensuels de 7 000 « smicards » béninois...

L'accouchement difficile d'une démocratie :

Superficie : 112 622 km2.
Population : 5 574 000 habitants (1996).

Densité : 49,5 habitants / km2.

Taux annuel de croissance démographique : 3,3 %.

Répartition ethnique : Fons (39,7 %), Yoroubas (12,1 %), Adjas (11,1 %), Baribas (8,6 %), Houedas (8,6 %), Sombas (6,6 %), Peuls (5,6 %), autres (7,7 %) (1992).

Taux d'alphabétisation des adultes : 37 % (hommes 48,7 %, femmes 25,8 %).

Répartition de la population : urbaine, 41 % ; rurale, 59 % (1994).

Villes principales : Cotonou, Porto Novo (capitale), Djougou, Abomey, Parakou.

Régime : Démocratie multipartite.

Religions : animistes 70 %, catholiques 15 %, protestants 5 %, musulmans 10 %.

PNB : 1,95 milliard de dollars (1994).

PNB / habitant : 370 dollars (1994).

Dette : 1,51 milliard de dollars (1994).

Principales ressources : agricoles (coton, palmier à huile), minières (pétrole : moins de 200 000 tonnes / an).

Quelques dates

27 juin 1884 : La France prend possession des royaumes traditionnels d'Abomey, Allada et Porto Novo, qui forment la colonie du Dahomey, intégrée dans l'Afrique-Occidentale française en 1904.
4 décembre 1958 : Proclamation de la République du Dahomey. Trois partis dominent la vie politique.

1er août 1960 : Indépendance du Dahomey et adoption d'une deuxième Constitution. Création d'un parti et d'un syndicat uniques.

28 octobre 1963 : Un coup d'Etat met au pouvoir le colonel Christophe Soglo, suivi d'un retour à la gestion civile en 1964.

22 décembre 1966 : Deuxième coup d'Etat du général Soglo, qui assainit les dépenses publiques et fait réprimer les syndicats.

17 décembre 1967 : Quelques commandos parachutistes dirigés par M. Maurice Kouandété renversent le gouvernement du général Soglo, établissent un régime présidentiel à parti unique et nomment M. Emile Derlin Zinsou président.

10 décembre 1969 : Le président Zinsou est renversé par un coup d'Etat et remplacé par une direction militaire.

26 octobre 1972 : Putsch du général Mathieu Kérékou, qui suspend la Constitution.

30 novembre 1975 : Le Dahomey devient la République populaire du Bénin, avec parti unique d'inspiration marxiste-léniniste. Le général Kérékou en sera le président jusqu'en 1990.

1988- 1989 : La grave crise économique qui ébranle le pays entraîne l'intervention du FMI et de la Banque mondiale.

19-28 février 1990 : Une Conférence nationale prépare le passage à la démocratie et au multipartisme. Nomination d'un premier ministre, M. Nicéphore Soglo, à la tête d'un gouvernement de transition.

24 mars 1991 : Première élection présidentielle démocratique, remportée par M. Soglo.

24 mars 1996 : Election à la présidence de l'ancien dictateur, le général Kérékou, devant le président sortant, M. Soglo.

GROS PLAN SUR LE PAYSAGE POLITIQUE à la veille des élections : (Février 1999)

Il existe aujourd'hui au Bénin, pays parfois présenté comme un «modèle » de ddémocratie en Afrique, plus de 110 partis politiques. Un scandale pour les nostalgiques du Parti de la révolution populaire du Bénin (PRPB) - parti unique de la période marxiste-léniniste de Mathieu Kérékou -, une dérive pour les démocrates conscients des réalités politiques, économiques et sociales de l'ancien « quartier latin de l'Afrique », mais une preuve de la libération totale du peuple béninois de l'ancien système totalitaire pour les inconditionnels du multipartisme intégral (adopté par la Constitution de 1990).
Pour autant, sur ce nombre impressionnant de partis qui rythment la vie politique béninoise à la veille du premier tour des élections législatives du 28 mars 1999, à peine une dizaine peu-
vent se targuer d'être des partis dignes de ce nom. Et pour cause : la majorité d’entre eux n'ont aucune assise politique et aucune doctrine, encore moins un programme susceptible de séduire les électeurs ou de contribuer au développement économique et social du Bénin.
Toutefois, certains partis peuvent  parfaitement tirer leur épingle du jeu, compte tenu de leur capacité d'organisation et de mobilisation des militants, à laquelle il faut ajouter un atout majeur, leur solidité financière. C'est le cas des organisations suivantes  le Parti du renouveau démocratique (PRD) de M. Adrien Houngbédji, ancien premier ministre de Mathieu Kérékou; la Renaissance du Bénin (RB) de Nicéphore Soglo, ancien président de la République; le Mouvement africain pour la démocratie et le progrès (Madep) du richissime homme d'affaires Séfou Fagbohoun; Notre cause commune (NCC) de François Tankpinou, autre homme d'affaires; le Parti social-démocrate (PSD) de Bruno Amoussou, président sortant de l'Assemblée nationale. Et, dans une moindre mesure: Fard-Alafia de Sacca Kinna et Car-Dunya de Albert Sina Toko.

Dans cette course vers l'Assemblée nationale, très peu de partis politiques ont les moyens de leurs ambitions. Pour preuve, la majorité d'entre eux ont été créés à la faveur de ces élections qui s'annoncent déterminantes pour la présidentielle de 2001. Le plus souvent, leurs leaders ne représentent que l'ombre d'eux-mêmes, et certains d'entre eux (anciens barons du PRPB) cherchent à se refaire une virginité politique ou un nom, capable de faire d'eux des alliés incontournables, en vue des prochaines échéances.
Pour y parvenir, certains ont été contraints de faire des alliances contre nature avec de « petits partis » créés entre quatre murs ou dans un champ de manœuvre ne dépassant pas la taille d'un village de quelques dizaines d'habitants. C'est le cas du Mouvement pour l'engagement et le réveil des citoyens (Merci), une coalition de sept partis, que dirige le ministre de la Culture et de la Communication, Sévérin Adjovi, et de trois autres petits partis, dirigés par des anciens ministres de Nicéphore Soglo, qui se sont unis pour la circonstance, à savoir : la Nouvelle génération pour la République (NGR) de Paul Dossou, ancien ministre des Finances, l'Alliance pour la démocratie et le développement (ADD) de Karim Dramane, ancien ministre de l'Education et du Nouvel élan pour le progrès (Nep) de Roben Tagnon, ancien ministre du Plan.

Par ailleurs, les cinq députés dissidents de la RB qui ont créé, à la faveur de ces élections législatives, leur propre parti, le Rassemblement pour la République (RPR), ont fait alliance avec l'Union nationale pour la solidarité et le développement (UNSD), le parti d'Adolphe Biaou, ancien ministre du Développement rural de... Mathieu Kérékou. Une option choisie également par M. Robert Dossou, ancien ministre des Affaires étrangères et président de l'Alliance sociale démocrate (ASD), qui s'est allié avec trois autres petits partis (SDDM-UNSP-UDS) sous la bannière d'une union dénommée Alliance Etoile.
D'autres n'ont pas pu atteindre cet objectif du rassemblement à tout prix, et font contre mauvaise fortune bon cœur en allant seuls à ces élections dans l'intention de faire leur entrée à l'Assemblée ou tout simplement de jouer les trouble-fête.
Sur ce registre, on trouve des noms de personnalités comme Martîn Dohou Azongniho, ancien baron du PRPB, ancien ministre du Développement rural de Mathieu Kérékou et président de l'Union pour la patrie et le travail (UPT), qui ne vise que la présidentielle de 2001.

De même que Soulé Dankoro, ancien ministre du Commerce de Mathieu Kérékou et président du Parti démocratique du Bénin (PDB), ainsi qu'Ibrahim Idrissa, l'actuel chargé de mission du président Kérékou et président du Round.
En dépit des dispositions de la loi, qui interdisent formellement l'« achat des consciences » en période électorale, cette pratique se répand comme une traînée de poudre partout au Bénin.
De la province de l'Ouémé au sud du pays jusqu'à l'Atakora dans le nord, en passant par le Mono
dans le centre, de nombreux leaders politiques ne lésinent pas sur les moyens pour acheter les voix des électeurs produits de première nécessité (riz, mil, sucre, huile, savon, etc.); moyens de transport (bicyclettes et motos); billets d'avion pour le pèlerinage de La Mecque; espèces sonnantes et trébuchantes... Tous les moyens sont bons pour appâter les électeurs « nécessiteux ». Mauvaise conjoncture économique oblige, la majorité des électeurs avoue publiquement qu'elle ne votera que pour des partis qui mettront à sa disposition le minimum de moyens matériels et financiers susceptibles de lui permettre d'améliorer l'ordinaire.

Face aux grands moyens financiers dont disposent certains leaders de partis politiques, les candidats qui avaient l'habitude de mettre à la disposition de leurs militants leurs maigres ressources personnelles ont vu leur cote de popularité tomber en chute libre.
Scandalisés, voire atterrés par cette intrusion de l'argent roi dans la conquête des voix électorales, d'aucuns ont dit clairement à leur entourage qu'ils ne se prêteront pas à ce jeu, et
les militants qui ne sont pas contents peuvent sortir des rangs et
rejoindre les « spécialistes de l'achat des consciences». Pourtant, lorsqu'on interroge lesleaders des partis sur cette pratique en porte-à-faux avec la lutte contre la corruption et la moralisation
de la vie publique dans laquelle se sont engagés l'Etat et tous les acteurs de la vie politique nationale, les réactions sont très nuancées. Certains responsables comme François Tankpinou, président de NCC disent, en substance, qu'il faut savoir délimiter la frontière entre l'achat des consciences et les dépenses prévues par la loi dans le cadre de la campagne électorale.
Ce dernier souligne au passage que les 2 à 4 millions de personnes qui n'ont pas 250 F CFA par jour pour vivre au Bénin sont aussi des acteurs politiques, des citoyens qui doivent voter comme tout le monde ». Et, par conséquent, poursuit-il, « leur payer les frais de transport lorsqu'ils participent à un meeting ne peut être considéré comme un achat de conscience ».

Compte tenu de la délicatesse du sujet, le président de NCC, François Tankpinou, souhaite que tous les responsables de parti aient la sagesse et la lucidité d'informer, de sensibiliser et de
former les populations, afin qu'elles prennent, en toute connaissance de cause, leurs responsabilités, on tant qu’acteurs du développement et non en tant que nécessiteux.
Un avis largement partagé par Bruno Ainoussou qui craint lui aussi une banalisation du sujet. Parce que, dit-il, « tout le monde parle de la moralisation de la vie publique et lorsqu'on regarde les choses de près, chacun s'empresse de contourner ce qui le gêne. Au point qu'on se demande Si le discours est vraiment en adéquation avec la réalité ».
Pour conclure ses propos sur cette épineuse question, le leader du PSD assure que « tant qu'il n'y aura pas une réelle volonté politique largement partagée par la classe politique, par la société civile et par les populations elles-mêmes victimes de cette pratique, le discours, la loi elles textes resteront des vœux pieux...».

En attendant le verdict des urnes, la campagne électorale bat son plein sur l'ensemble du territoire et le rouleau compresseur des grandes manœuvres politiques donne déjà de l'insomnie à certains leaders. Parachutage de candidats fortunés dans le fief de l'adversaire, discours démagogiques, promesses irréalistes, attaques frontales, tous les coups ou presque sont permis pour déstabiliser les poids lourds ou tout au moins atteindre l'objectif de l'émiettement de l'électorat. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que la campagne, qui a démarré sur les chapeaux de roues, est encore loin de tenir toutes ses promesses.

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997

Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier