Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Bilan et articles sur l'Erythrée


BILAN ECONOMIQUE-SOCIALE ET ARTICLES DIVERS

1996 :

L'année 1996 a été marquée par une tension croissante avec le Soudan, accusée par Asmara de soutenir la guérilla du Djihad Eritrea qui recrute dans les camps de réfugiés érythréens au Soudan. Mais, se son côté, Asmara n'a jamais fait mystère de son soutien à tous les mouvements d'opposition au régime soudanais, qu'ils soient armée ou non.
L'hostilité entre les deux pays paralyse le rapatriement des quelque 300 000 réfugiés érythréens encore présents au Soudan et dont Asmara refuse de discuter directement avec Khartoum. Le différend avec le Yémen sur la souveraineté des îles Hanish, dans la mer Rouge, a fait l'objet d'un accord d'arbitrage en Octobre : le litige sera tranché par un tribunal londonien qui commencera à siéger en Avril 1997.
Ces tensions avec les voisins de l'Erythrée ont certainement inspiré l'élaboration de la nouvelle Constitution, qui devrait être adoptée en 1997 à l'issue d'un débat public. Le projet envisage, à terme, l'institution du pluralisme politique, mais pose plusieurs conditions à l'instauration de la liberté d'expression afin, selon l'explication officielle, de protéger l'unité nationale.
Le gouvernement semble décidé à encourager le secteur privé : il a annoncé à la fin de l'année, la privatisation de 37 entreprises, soit la quasi-totalité du secteur industriel national. Toutefois, l'instabilité régionale, si elle persiste, risque d'éloigner les investisseurs étrangers. Selon la Banque mondiale, des opportunités d'investissements existent dans le secteur du tourisme, de la pêcherie, de l'agriculture et de l'or, en dépit du manque de personnel qualifié et de faiblesses persistant dans les domaines des télécommunications et des transports.
Malgré d'excellentes récoltes agricoles, 750 000 personnes ont eu encore recours, cette année, à l'assistance alimentaire. Les transferts de la dispora érythréenne - 70 millions de dollars par an - restent la principale ressource en devises du pays. En 1997, l'Erythrée doit abandonner l'usage du birr éthiopien pour se doter de sa propre monnaie, le nafka.

1997 :

Les relations entre Asmara et Khartoum se détériorent d'année en année. En Juin 1997, le gouvernement érythréen a accusé le Soudan d'avoir commandité une tentative d'assassinat sur le président Afeworki, ce à quoi Khartoum a répliqué qu'il s'agissait d'un prétexte pour une intervention de l'armée érythréenne au côté des rebelles soudanais. Le renforcement des troupes érythréennes sur la frontière soudanaise risque de déboucher sur une confrontation ouverte. D'autre part, Asmara a amélioré ses relations avec Djibouti et tissé des liens avec les nouveaux pouvoirs d'Afrique centrale.
Une nouvelle Cosntitution a été proclamé, qui prévoit le multipartisme dans un proche avenir mais donne la priorité à l'unité nationale. Le gouvernement a expulsé les employés du Haut Commisariat aux réfugiés à la suite d'un différend sur la question du rapatriement des exilés érythréens du Soudan.
Introduite en Juillet 1997, la nouvelle monnaie érythréenne, le nafka, a reçu l'aval de la Banque Mondiale et sa valeur devrait être égale à celle du birr éthiopien utilisé depuis l'indépendance (1991). La quaetion est de savoir si le nafka pourra maintenir sa parité avec le birr alors que la balance commerciale est largement en défaveur de l'Erythrée qui, par ailleurs, n'a aucune exportation significative et dont la rpincipale source de devises reste les transferts bancaires de la dispora.
Les donnateurs se félicitent des performances économiques, même si l'inflation est probablement en hausse. Le programme de privatisation avance, mais trop lentement au goût de la Banque Mondiale, entravé, il est vrai, par des infrastructures en mauvais état, une situation à laquelle devraient rémédier, dans les prochains mois, plusieurs projets sud-coréens financés par des états arabes du Golfe.
Si les Erythréens de la diaspora hésitent toujours à rentrer au pays, les firmes américaines (ainsi que la France) s'intéréssent é l'Erythrée, qui se toune également vers la Banque africaine de développement.

1998 :

Désaccords frontaliers

Marqué par de fréquents duels d'artillerie, le face-à-face entre
les armées érythréennes et éthiopiennes se prolonge depuis le 12 mai 1998 sur plusieurs fronts le long des 1 000 kilomètres de la frontière commune, et les médiateurs de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) éprouvent beaucoup de difficultés à amener les belligérants à un compromis. Le régime érythréen peut compter sur le soutien d'une population au fort nationalisme et, surtout, sur l'appui financier de la diaspora érythréenne, estimée à 500 000 expatriés, prés de la moitié vivant en Ethiopie.
Si la tension persiste avec le Soudan, du fait de l'appui accordé par l'Erythrée à la rébellion soudanaise, le désaccord frontalier avec le Yémen, en revanche, a été résolu par un jugement de la Cour internationale de justice en octobre 1998. Celle-ci a attribué au Yémen l'essentiel de l'archipel disputé des îles Ranish, en mer Rouge, obligeant les forces érythréennes à se retirer d'une des îles qu'elles occupaient depuis trois ans.
Avec plus de 100 000 soldats et réservistes mobilisés, le conflit aura à moyen terme de sérieuses conséquences sur l'économie érythréenne, aux maigres ressources intérieures. Cependant, les observateurs n'ont pas noté, en 1998, de dérapages significatifs dans les dépenses budgétaires. Depuis son introduction en novembre 1997, la nouvelle monnaie nationale, le nakfa, a légèrement faibli, sur le marché noir, par rapport au dollar et au birr éthiopien, mais, même après le conflit, elle s'est maintenue grâce aux sommes collectées auprès de la diaspora pour l'effort de guerre.
Jusqu'en mai 1998, le transit de 70 % des approvisionnements de l'Ethiopie par le port d'Assab rapportait annuellement 90 millions de dollars (540 millions de francs), soit un cinquième des revenus de l’état. Depuis, cette importante source de devises s'est tarie. Le prix du tef, céréale importée d'Ethiopie, a doublé en Erythrée peu après la cessation des échanges économiques bilatéraux, mais il s'est stabilisé depuis le début de 1998, l'approvisionnement en cette céréale se faisant désormais par des intermédiaires djiboutiens. Une compagnie pétrolière américaine a vu son permis de prospection renouvelé en 1998, et ses recherches devraient permettre d'estimer les réserves érythréennes en mer Rouge.

1999 :

En février 1999, l'Erythrée a souscrit à l'accord-cadre de l'OUA, déjà accepté par l'Ethiopie en novembre 1998 ; mais les espoirs de paix ont été vite dissipés par la reprise des combats. Les forces des deux pays ennemis s'équilibrent sur le terrain en dépit d'un rapport d'un à vingt entre leurs populations respectives. Dans ces conditions, l'Erythrée se trouve, selon les observateurs, plus proche de l'essoufflement que son adversaire. En particulier, les ressources du port d'Assab, utilisé à 90% par les Ethiopiens jusqu'à la guerre, se sont taries et le tourisme est inexistant, malgré l'ouverture d'un premier hôtel cinq étoiles, à Asmara.
Environ 10% de la population érythréenne, soit plus de 300 000 personnes, sont maintenant sous les drapeaux. Les ponctions de la guerre fragilisent le nakfa. La monnaie érythréenne, créée en 1997 et en partie à l'origine de la querelle avec l'Ethiopie, a vu son cours chuter au cours des derniers mois, passant de 7 ,2 à 8 nakfas (48 francs) pour un dollar, voire 9,5 (57 francs) au marché noir.
La guerre gèle les perspectives de développement, puisque les dépenses militaires pourraient représenter plus de 20 % du budget, selon des estimations indépendantes. La croissance, qui était de 4% en 1998, devrait être en sérieuse diminution cette année. Toutefois, l'Erythrée qui a contracté peu d'emprunts à l'étranger, est loin d'être exsangue. Asmara peut compter sur les contributions de la diaspora (environ un million de personnes), qui pourraient atteindre 400 millions de dollars (2,4 milliards de francs), en 1999. Les experts de la Banque mondiale reconnaissent que le potentiel économique du pays est intact et envisagent des programmes d'aide post-conflit. Le gouvernement  italien doit débourser 100 millions de dollars (600 millions de francs) pour des projets d'infrastructures dans les deux ans à venir et 50 autres millions
300 millions de francs) devront être utilisés pour la modernisation des deux ports.

Le gouvernement d'Asmara a tenté un rapprochement avec Khartoum. Grâce à la médiation du Qatar, un pacte de réconciliation a été signé entre les deux pays, avec des résultats mitigés. Le Soudan, en particulier, accuse l'Erythrée de servir de base à la National Democratic Alliance (NDA), structure regroupant l'opposition du Nord et la guérilla sudiste de John Garang, la SPLA (Sudan People's Liberation Ar my).

C'est apparemment depuis le territoire érythréen qu'a été lancée, le 20 septembre, l'attaque contre le pipeline reliant les champs de pétrole de Hieglig, dans le Soudan sud à un terminal d'exportation sur la mer Rouge. La perspective de voir se reproduire de telles attaques est inacceptable pour le gouvernement soudanais, pour qui l'exportation du pétrole est essentielle à la poursuite de la guerre contre la rébellion. L'Ethiopie appuie l'Alliance of Eritrean National Forces (ENF), un groupe d'opposition érythréen. Asmara, de son côté, a décidé de soutenir des partis d'opposition éthiopiens, mais comme la plupart d'entre eux soutiennent leur gouvernement, il a fallu se rabattre sur le groupe Ethiopian Democratic Forces United Front (EDFUF). En revanche, l'Erythrée a appuyé militairement des rébellions armées installées en Somalie, l'Oromo Liberation Front (OLF) et l'organisation islamiste AI-Ittihad, avec l'idée d'ouvrir un nouveau front au Sud. Cette initiative n'a pas été couronnée de succès, malgré le soutien de l'Egypte et de la Libye.

2000

Malgré une sortie avec les honneurs du conflit qui l'opposait depuis mai 1998 à l'Ethiopie, l'Erythrée a finalement été vaincue par son voisin de la Corne et contrainte de signer à Alger, le 18 juin, un accord de cessez-le-feu.

Il était temps. Même si les stratèges d'Asmara, par de subtils reculs, ont évité à leur armée l'humiliation d'une défaite militaire totale, les deux années de guerre laissent le pays exsangue. Avec une agriculture sinistrée, même si elle ne représente que 16% du PIB, une industrie en panne et l'activité des ports d'Assab et Massawa au point mort, l'Erythrée devrait, cette année encore, enregistrer une stagnation de son PIB. D'autant que l'accord de cessation des hostilités et le déploiement d'une force de maintien de la paix des Nations unies sur son territoire pour prévenir toute reprise des combats ne règle aucun des différends qui subsistent entre les deux pays ennemis. La démarcation des frontières sera, en effet, accompagnée d'une âpre discussion sur les dommages de guerre que l'Ethiopie, s'estimant agressée, exige en même temps qu'une réduction des effectifs de l'armée érythréenne.

Avec plus de 300000 personnes sous les drapeaux pour une population de 3,5 millions d'habitants, il est clair qu'Asmara devra se résoudre à démobiliser. Dans l'immédiat, cependant, les effets cumulés des dévastations de la guerre, qui touchent environ 1,1 million de personnes, et de la sécheresse, plongent le pays dans un véritable marasme. Selon les Nations unies, 661 millions de francs d'aide humanitaire seront nécessaires en 2001 pour éviter une catastrophe.

Un mois après l'accord d'Alger, la Banque mondiale a débloqué un premier crédit de 304 millions de francs pour des projets liés à l'enfance. Dans l'immédiat, c'est le seul ballon d'oxygène reçu par les autorités d'Asmara, qui devront faire face début 2001 à de sérieuses critiques venues de l'intérieur du parti au pouvoir (People's Front for Democracy and Justice) pour avoir perdu la guerre.

Source :
Bilan du Monde 96-2001

 - Articles :

EN mai 1991, la prise d'Asmara par les forces du Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE) met fin à une guerre de trente ans. Lorsque, deux ans plus tard, le 25 avril 1993, le pays entérine par référendum une indépendance conquise par les armes, il compte 95 000 combattants, dont un tiers de femmes. La place qu'elles ont occupée dans la lutte de libération nationale, puis leur réintégration dans la vie civile vont bouleverser l'ordre traditionnel.

Dès septembre 1991, quatre mois après la prise d'Asmara, le président érythréen Issayas Afeworki annonce la démobilisation de 60 % des forces armées (1). L'opération va se faire en deux temps. Une première vague de 26 000 combattants, dont 4 500 femmes, ceux qui avaient rejoint le Front après 1990, est démobilisée avec une aide alimentaire de six mois et 1 000 à 5 000 birrs (2). Puis une deuxième vague, en février 1994 - 22 000 combattants, dont 8 000 femmes -, quitte l'armée avec 10 000 birrs. Un organisme, Mitias (mot qui désigne en langue tigrinya un système d'entraide mutuelle), est mis en place pour faciliter la réintégration. Si la réinsertion n'est pas trop difficile pour les premiers démobilisés, restés moins longtemps éloignés de la vie civile, il n'en est pas de même pour les autres. Certains, demeurés dans le maquis durant vingt ou trente ans, ont perdu tout contact avec la vie "normale" et retrouvent des familles décimées et appauvries. Les femmes se révèlent les plus vulnérables. Mme Askalu Menkarius, présidente de l'Association des femmes, le dit très clairement: "Nous ne pensions pas à notre avenir personnel, nous pouvions mourir d'un jour à l'autre, d'autant plus que tout, y compris nos enfants, était pris en charge par le Front."

Le retour à la paix a souvent signifié le retour aux anciennes habitudes. Première difficulté pour les femmes: leur situation familiale. Fatma avait treize ans en 1977 quand elle rejoignit le Front après l'incendie de son village par les Ethiopiens: "J'ai dû dire que j'avais seize ans pour être acceptée." Elle travaille dans l'administration publique du Front et se marie deux fois. Son premier mari, avec lequel elle a un enfant, meurt au combat; son deuxième mari, avec lequel elle a aussi un enfant, demande le divorce après l'indépendance. C'est là un cas fréquent. De nombreuses unions, célébrées pendant les années de lutte, se soldèrent par des divorces, les femmes se retrouvant seules avec des enfants à charge.

Le retour au village - près de 80 % des combattants sont d'origine rurale - est parfois douloureux. Certaines familles traditionnelles n'ont pas accepté le départ sans autorisation de leurs filles; les mariages mixtes (chrétien-musulman) sont souvent rejetés, et les volontés d'indépendance critiquées. Plus grave encore, les cas se multiplient de combattants qui quittent les femmes qu'ils épousèrent dans le maquis pour faire un mariage traditionnel, c'est-à-dire arrangé par les familles. Comme l'écrit un journaliste érythréen, "il est plus facile d'enfermer les femmes dans les traditions que dans les maisons (3)".

Autre déconvenue: l'accès à la terre et au travail. En 1994, le gouvernement érythréen a promulgué une nouvelle loi selon laquelle la terre devait être distribuée à chaque citoyen âgé de plus de dix-huit ans à des fins de résidence ou de travail. Dans la pratique, les conseils de village chargés de la répartition sont très réticents à accorder ce droit aux femmes. C'est le plus souvent l'administration qui doit intervenir directement auprès des baito (assemblées de village) pour faire respecter la loi.

Hier égales, aujourd'hui soumises?

TOUT au long des trente années de guerre, des milliers d'Erythréens de tous âges, de toutes religions et de toutes conditions ont rejoint le Front, certains poussés par la répression éthiopienne, d'autres par la misère, tous par l'idée que cette lutte de libération était la leur. La politique du Front fut de s'appuyer, dans les zones libérées, sur une large participation de tous. Ce qui impliquait de rompre les barrières entre les sexes, les religions, les nationalités et de jeter les bases d'une véritable transformation sociale dont les femmes furent les principaux acteurs.

Dans la société traditionnelle érythréenne, la condition féminine diffère selon les religions (chrétienne et musulmane) et les nationalités (les Kunama ont une structure matriarcale). Presque partout, cependant, les femmes furent cantonnées dans un rôle secondaire: mariage arrangé dès le plus jeune âge, aucun accès aux décisions. Dans les villes, les salaires des ouvrières étaient de moitié inférieurs à ceux des hommes, et beaucoup de femmes en étaient réduites à un travail de domestique proche de l'esclavage, voire à la prostitution. Dans les années 70, près de 95 % des femmes érythréennes étaient analphabètes. Beaucoup vécurent leur ralliement au Front comme un moyen de se soustraire à leur condition. Certaines s'échappèrent de chez elles vers treize ou quatorze ans, d'autres rejoignirent le maquis avec leurs enfants.

C'est avec perplexité que le Front accueillit ces nouvelles recrues. Mais, rapidement, il s'engagea dans un vaste programme d'éducation et de formation dont elles furent les principales bénéficiaires. Dès 1977, les droits des femmes deviennent partie intégrante du nouveau programme du Front. En 1978, une réforme de la législation bannit les mariages arrangés - a fortiori quand il s'agit d'enfants -, instaure l'égalité des hommes et des femmes vis-à-vis du divorce, de l'héritage et de l'éducation. L'excision et l'infibulation sont interdites. En 1979 est créée l'Union nationale des femmes erythréennes (NUEW), qui a pour tâche d'améliorer leur situation socio-économique et culturelle.

Au long des années, le Front a implanté dans ses bases de la région du Sahel, au nord du pays, de véritables communautés avec école, hôpital, ateliers, médias, crèche, administration. Les femmes, associées à toutes les activités, devinrent combattantes, enseignantes, mécaniciennes, médecins aux pieds nus, administrateurs. Une révolution: la plupart du temps, elles avaient été cantonnées dans une division du travail rigide. En 1989, une enquête menée par la NUEW (4) fait apparaître qu'elles occupent des fonctions dans tous les secteurs et à tous les échelons hiérarchiques: elles représentent 23 % des effectifs dans les forces combattantes, 35 % dans l'administration, 30 % dans l'industrie, 20 % dans la construction, 55 % dans la santé, mais seulement 2 % aux postes de direction.

Les femmes ont aussi constitué, avec les petits paysans, le fer de lance du bouleversement social instauré par le FPLE dans les campagnes libérées. L'Erythrée est à 80 % rurale. Les baito, exclusivement composées d'hommes, ont des pouvoirs étendus en matière de juridiction locale et de distribution des terres, généralement attribuées aux hommes mariés. Ces baito étaient le plus souvent dominées par les paysans les plus riches, dont les pratiques semi-féodales entérinaient exploitation et inégalités. C'est par un long travail politique que le Front a réussi à inverser le rapport de force en faveur des petits paysans et des paysans sans terre, femmes comprises. Le droit de vote et l'éligibilité des femmes a conduit, pour la première fois, 15 % à 30 % d'entre elles à être membres de ces assemblées, la nouvelle législation leur donnant désormais le droit de propriété au même titre que les hommes.

Les femmes ont également joué un rôle actif dans les milices populaires chargées de veiller sur les villages et de participer aux activités de production. Cela ne se fit pas sans réactions, en particulier parmi les populations musulmanes, scandalisées de voir des femmes sortir de chez elles et porter les armes (5). De manière moins visible, des milliers d'autres femmes aidèrent le Front en le renseignant, en effectuant divers travaux, en lui apportant un soutien matériel et financier, y compris les femmes exilées (6).

Avec l'indépendance, le peuple érythréen mesura les ravages de la guerre: sur une population de 3 millions d'habitants, 150 000 morts, dont 65 000 combattants, et près de 1 million de réfugiés, dont 500 000 au Soudan. Les infrastructures et les moyens de production sont détruits, l'environnement saccagé dans un pays déjà peu gâté par la nature et dont l'agriculture dépend presque exclusivement des conditions climatiques. Avec un revenu annuel par habitant inférieur à 800 francs et une espérance de vie de quarante-sept ans, l'Erythrée est un des Etats les plus pauvres du monde.

Le gouvernement doit à la fois le doter d'une structure politique - une Constitution est en cours d'élaboration - et d'une organisation économique, juridique et sociale, tout en assurant l'intégration des ex-combattants et des milliers de réfugiés venus du Soudan.

A Adi Nefas, près de la capitale, Asmara, Tsehaitu est revenue de la lutte avec deux de ses soeurs, deux autres ayant été tuées au combat. Devant les tensions que ses exigences provoquaient, elle a momentanément renoncé à son droit à la terre. Comme beaucoup d'autres combattants, elle a aidé sa famille à reconstruire sa maison. Pour mieux s'intégrer, elle s'est présentée au conseil du village et a été élue. Le travail est difficile, mais, explique-t-elle, "dans le maquis, [elle a] acquis une certaine expérience en matière d'administration et [veut] la mettre au service de [son] village", en espérant voir un jour reconnaître ses droits.

La terre, fondement traditionnel du statut social, a acquis une valeur nouvelle avec la politique économique définie par le gouvernement. Actuellement, l'Erythrée dépend encore pour son alimentation à 40 % de l'aide extérieure. L'objectif affiché est de parvenir à l'autosuffisance alimentaire dans les cinq ans à venir. Parallèlement, le pays entend développer ses exportations, principalement de poisson, mais aussi de produits agricoles. Adi Nefas, sur les conseils du ministère de l'agriculture, a décidé de concéder ses meilleures terres à un projet d'exportation de fleurs et de fruits en échange de bénéfices futurs. Tsehaitu soutient ce choix au nom de la "modernisation". Mais les investissements réalisés n'auraient-ils pas servi plus utilement les petits producteurs de cultures vivrières? La tentation est grande, devant l'étroitesse du marché intérieur, d'orienter la production vers des cultures exportables. Pourtant, cinquante années de politique de développement ont fait la preuve, partout dans le monde, des désastres qu'entraîne une telle démarche.

Le gouvernement érythréen est cependant attentif à éviter les déséquilibres ville-campagne inhérents à toute "modernisation". Les implantations prévues pour les 500 000 réfugiés venus du Soudan sont exclusivement rurales. Ces réfugiés reçoivent 2 hectares de terre défrichée, quelques animaux, une aide alimentaire et, si nécessaire, une formation. On leur construit des maisons, et chaque nouveau village est doté d'une école et d'un dispensaire. Le but est de leur permettre de parvenir à l'autosuffisance. A ce jour, plus de 165 000 réfugiés sont revenus du Soudan, dont 25 000 ont bénéficié du programme gouvernemental.

Théoriquement, les ex-combattants sont prioritaires à l'embauche, mais artisans, commerçants et industriels sont réticents à employer des gens réputés "rebelles", c'est-à-dire peu disposés à accepter de trop mauvaises conditions de travail. A l'usine de textile Asmara, le contremaître avoue que les ex-combattantes ne pourraient pas être embauchées: "Seules les femmes qui n'ont pas d'autre solution acceptent de travailler ici. Les ex-combattantes ont connu autre chose." Le salaire moyen dans cette entreprise - qui emploie 2 200 ouvriers, dont 75 % de femmes - est inférieur à 200 francs pour quarante-huit heures de travail, dans des conditions difficiles en raison de la vétusté du matériel.

La pénurie de structures d'accueil pour les enfants en bas âge étant un handicap supplémentaire pour les femmes à la recherche d'un emploi, certaines ex-combattantes ont décidé de se regrouper, renouant ainsi avec des formes d'organisation collective. Un millier d'entre elles ont crée une société anonyme, Bana, dont elles détiennent des parts. L'entreprise leur permet d'acquérir des formations, les aide à chercher du travail, à créer une poissonnerie et une boulangerie ainsi qu'une crèche et un service de transport routier.

Devant les difficultés d'insertion rencontrées par les ex-combattantes, les pouvoirs publics les poussent à créer leur propre emploi, conformément aux choix économiques du gouvernement érythréen, décidé à mettre en place une économie de marché, en rupture radicale avec le programme originel du FPLE.

Les organismes d'aide et autres ONG, après n'avoir accordé qu'un financement parcimonieux aux programmes collectifs d'intégration de Mitias, se montrent beaucoup plus généreux pour la création d'entreprises privées. Etudes et rapports fleurissent. Ici, une étude de marché analyse, chiffres en mains, les possibilités de transformer les ex-combattantes en coiffeuses, vendeuses ambulantes ou couturières, avec force formation en gestion et marketing! Là, on met en place un système bancaire proche qui propose de petits prêts, mais conduit à une extrême individualisation du travail, l'idéal semblant de transformer les ex-combattantes en entrepreneurs individuels!

Pour nombre d'entre elles, attachées aux valeurs des années de lutte, la déception est amère. Aster, directrice de l'usine laitière d'Asmara et ancienne combattante, ne cache pas ses inquiétudes sur les dérives du "tout marché". Sans contrôle des prix, les produits de première nécessité, comme le lait, risquent de devenir inaccessibles aux plus démunis, tandis que les petits producteurs, majoritaires, seront marginalisés.

Membre d'une grande famille très respectée de la région du Sahel, Adey Zeyneb suivit ses filles qui, très jeunes, rejoignirent le Front. Poétesse, chantre de la guerre de libération, elle s'intégra à la vie communautaire. Aujourd'hui, de retour à Afabet avec une de ses filles (l'autre est morte au combat), elle parle avec nostalgie d'une double perte: celle de la société traditionnelle et celle de la société du maquis. "Ici, dit-elle, chacun ne travaille que dans son intérêt, il n'y plus d'entraide, plus de solidarité, c'est chacun pour soi."

Le dilemme est là: se diriger vers une économie de marché, individualiste et inégalitaire, au détriment des idéaux pour lesquels se sont battus des milliers d'Erythréens; ou s'attacher, contre vents et marées, à privilégier le social et l'humain.

- Article :

LA signature, le 21 mai à Paris, d'un accord par lequel le Yémen et l'Erythrée acceptent de soumettre leur différend sur l'archipel des Hanish à un arbitrage international écarte momentanément les risques d'une escalade guerrière risquant d'interrompre le trafic maritime en mer Rouge. Le conflit armé qui a éclaté en décembre dernier révèle l'extrême précarité de la situation régionale, née il y a cinq ans de l'effondrement du régime militaro-communiste du colonel Hailé Mariam Mengistu et des réalignements consécutifs à la guerre du Golfe.

Au départ, ce fut une vieille affaire laissée en suspens trop longtemps. Comme souvent, il faut remonter à la période coloniale, origine de la plupart des frontières juridiques de la région. A la fin du siècle dernier, les Européens - Royaume-Uni et Italie - s'étaient approprié des îles de la mer Rouge. L'archipel des Dahlak, par exemple, fit dès l'arrivée des bersaglieri à Massaoua, en 1885, partie de l'Erythrée italienne. Dans le détroit de Bab el Mandeb, l'îlot de Perim devint anglais, tout comme l'île de Camaran plus au nord. Mais les situations demeurèrent parfois indécises, les revendications n'étant pas toujours accompagnées d'une occupation effective.

Ce fut en particulier le cas du groupe des Hanish. A l'époque, cet ensemble de petites îles volcaniques et de rocs émergés, qui ne fait pas plus de 200 kilomètres carrés, n'intéressait guère les puissances qu'en raison des dangers qu'il faisait courir à la navigation maritime. Après l'ouverture du canal de Suez, une compagnie française obtint d'Istanbul de construire trois phares sur ces îles et, pendant plusieurs décennies, l'entretien de ces phares fut à peu près le seul objet des rares discussions internationales relatives aux Hanish. Installée en Erythrée, l'Italie estimait, dès la fin du siècle, que ces îles lui appartenaient, mais Istanbul maintenait en être le souverain.

La conférence de Lausanne, en juillet 1923, scella le sort des anciens territoires ottomans, mais ne parvint pas, en raison d'un désaccord entre Anglais et Italiens, à s'entendre sur les îles de la mer Rouge. Le traité (art. 16) stipula simplement que la Turquie renonçait à tout droit et que "le sort des îles serait fixé ultérieurement par les intéressés". Une commission devait être créée à cet effet. Elle ne se réunit jamais.

Ce statut d'îles sans nationalité a été, depuis, explicitement rappelé par tous les accords internationaux maritimes où il a été question des Hanish, notamment en décembre 1930, avril 1938 et 1962. Mais les pays riverains continuèrent épisodiquement à affirmer leurs droits. Pendant quelques années, à la veille de la seconde guerre mondiale, la présence italienne sur les Hanish fut même assez active. L'Italie administrait l'archipel à partir d'Assab, comme en témoignent cartes militaires et documents italiens de l'époque. Après la seconde guerre mondiale, les Italiens partis, les îles redevinrent désertes, fréquentées seulement par des pêcheurs des deux rives, l'érythréenne et la yéménite, ou par des contrebandiers. Brûlantes et inhabitées, elles n'intéressaient personne.

Après le retrait britannique d'Aden en 1967, la situation s'était compliquée en mer Rouge, du fait de l'existence de deux Yémen et de leur rivalité. Aden avait hérité des trois îles anglaises rattachées à son territoire (Socotra, Perim et Camaran), contraignant sa rivale, Sanaa, à s'intéresser aux îles situées au large de ses côtes. En 1972, lors de la première guerre entre les deux Yémen, Sanaa s'empara de l'île de Camaran, située au nord des Hanish. Aden parvint cependant à maintenir le rôle qu'il s'était attribué, au nom des Arabes, de gardien de Bab el Mandeb et de surveillant du trafic vers Israël. Durant la guerre israélo-arabe de 1973, c'est à Aden que l'Egypte demanda l'autorisation d'installer temporairement une garnison aux Hanish; en 1977, toujours dans le même but anti-israélien, les Sud-Yéménites y installèrent pendant quelques mois une garnison.

Mais pour les pêcheurs afars de la côte érythréenne comme pour les pêcheurs yéménites, en dehors des périodes de guerre, il n'y eut en fait, depuis le départ des Italiens, aucun signe de présence étatique sur les Hanish, ce qui permit d'ailleurs aux guérilleros érythréens, au cours de leur guerre d'indépendance de trente ans, d'utiliser parfois ces terres reculées pour y transborder discrètement des cargaisons d'armes.

Durant l'été 1995, le Yémen dépêche une petite garnison sur Hanish el Kebir, pour y protéger les travaux d'un entrepreneur italien désireux d'y bâtir un hôtel pour touristes. L'installation est discrète. Le 11 novembre, invoquant une plainte de pêcheurs afars de retour à Assab, les autorités érythréennes envoient une vedette intimer aux Yéménites l'ordre de quitter Hanish el Kebir. Devant leur refus, elles font débarquer à leur tour une unité armée sur une île voisine, provoquant une grosse émotion à Sanaa, où l'on s'indigne de l'arrogance du nouvel Etat érythréen.

Deux réunions entre délégations de haut niveau, à Sanaa le 22 novembre, puis à Asmara le 7 décembre, ne conduisent à rien, chaque partie affirmant à la fois sa volonté de régler le différend à l'amiable et sa souveraineté sur les îles. En Erythrée, le gouvernement maintient un profil bas, afin ne pas envenimer l'affaire, et la presse officielle s'abstient de l'évoquer. A Sanaa, en revanche, les Hanish deviennent rapidement un enjeu public dans la lutte d'influence au sein de la coalition au pouvoir, et les journaux gouvernementaux comme ceux de l'opposition dénoncent l'action "anti-arabe" du pouvoir érythréen et la "trahison" d'un pays frère. Les deux parties renforcent, dès le mois de novembre, leurs positions militaires sur les îles.

Médiation française

APRÈS une première escarmouche le 15 décembre 1995, des combats violents, avec intervention de l'aviation yéménite et des marines des deux pays, éclatent sur l'archipel les 16 et 17 décembre, avant que les deux présidents ne conviennent par téléphone d'un cessez-le-feu, resté effectif depuis le 18 décembre. Les Yéménites assurent que les Erythréens ont attaqué sans prévenir. Asmara affirme avoir riposté après plusieurs bombardements de ses positions par l'aviation de Sanaa. Quoi qu'il en soit, la défaite yéménite est spectaculaire. En quelques heures, les Erythréens s'emparent de la totalité de Hanish el Kebir, font prisonniers les 200 hommes de la garnison, dont 47 officiers (1).

L'humiliation est ressentie d'autant plus vivement à Sanaa qu'Asmara exploite intelligemment sa victoire sur le terrain et se donne le beau rôle. Les 200 prisonniers "frères" sont libérés sans condition dix jours plus tard, les obsèques des 12 "martyrs" érythréens sont l'occasion de discours officiels soigneusement mesurés, où "l'agression" yéménite est attribuée à demi-mot aux intrigues des adversaires intérieurs du président Ali Abdallah Saleh. Engagé par ailleurs dans un bras de fer avec le régime militaro-islamiste de Khartoum, le président érythréen, M. Issayas Afworki, assure à qui veut l'entendre qu'il souhaite une solution pacifique à ce conflit "malheureux" avec le Yémen.

Mais les combats ont sérieusement détérioré la situation entre les deux pays. Tandis que les compagnies d'assurances maritimes, inquiètes, élèvent leurs tarifs, des pêcheurs sont arrêtés des deux côtés et l'importante communauté érythréenne au Yémen connaît des jours difficiles. Les contacts directs entre gouvernements, jusque-là fréquents, sont interrompus; et fin décembre, le président éthiopien ne parvient pas à obtenir un désengagement militaire, les Erythréens refusant d'évacuer Hanish el Kebir tant que les Yéménites n'ont pas évacué l'île voisine de Zuqur.

Des négociations directes sur le fond - la souveraineté sur les îles et la démarcation des frontières maritimes entre les deux pays en mer Rouge - auraient évidemment été préférables. A défaut, la recherche d'un cadre de discussion entre les deux pays s'est révélée extrêmement malaisée. En se prononçant en faveur du Yémen, la Ligue arabe s'est placée, à la secrète satisfaction d'Asmara, hors du champ des intermédiaires possibles, bien que la majorité de ses Etats-membres, après avoir initialement réagi en faveur du Yémen, aient opté par la suite pour une prudente neutralité. L'Organisation de l'unité africaine (OUA) incline vers la thèse érythréenne, mais se refuse à entrer dans un "conflit arabo-africain". Parmi les grands pays voisins, l'Arabie saoudite a de trop mauvais rapports avec le Yémen, auquel l'opposent d'autres conflits frontaliers, pour pouvoir prétendre à un rôle direct. L'Ethiopie et l'Egypte, en bons termes avec les deux parties, ont offert leurs bons offices, bien accueillis, mais sans suite. Les Etats-Unis, sollicités dès le mois de novembre par le président yéménite et dont les Erythréens auraient accueilli sans déplaisir une initiative, ont prudemment décliné tout rôle actif.

Finalement, au premier jour de l'année 1996, le secrétaire général de l'ONU, M. Boutros Boutros-Ghali, suggéra aux présidents yéménite et érythréen d'avoir recours à la France, en raison de son rôle "stabilisateur" dans la région et de sa flotte basée à Djibouti. Le Yémen accepta avec enthousiasme, confiant dans ses bonnes relations avec Paris. Les dirigeants érythréens s'y résignèrent faute de mieux. M. Francis Gutman, ancien secrétaire général du Quai d'Orsay et ex-président de l'Institut français du pétrole, désigné par M. Jacques Chirac comme envoyé spécial, a peiné quatre mois durant à mettre sur pied une procédure qui permettrait de résoudre pacifiquement le conflit. Le médiateur a été gêné, au début de sa mission, par une certaine inégalité dans les relations bilatérales de la France avec chacun des deux pays. Alors que ses relations avec le Yémen sont anciennes et sans nuages, la France, qui n'a pas d'ambassade à Asmara, y est toujours suspectée de ne voir la région qu'à travers le petit bout de la lorgnette djiboutienne.

Tandis qu'à Sanaa les propositions de M. Francis Gutman recevaient un appui à la fois chaleureux et vague, à Asmara ses interlocuteurs se montraient aussi précis que méfiants (2). La définition de la zone à soumettre à arbitrage constituait le point d'achoppement. S'agissait-il de la seule Hanish el Kebir - comme le souhaitait le Yémen - ou de l'ensemble de l'archipel, l'île de Zuqur incluse - comme le voulaient les Erythréens? En proposant le 29 février 1996 que cinq arbitres statuent sur l'étendue comprise entre la latitude 13o 10'et la latitude 16o 5', soit sur toute la zone maritime s'étendant de l'archipel des Dahlak aux îles de la baie d'Assab, le médiateur semblait prendre le problème à bras le corps, d'autant qu'il proposait que les forces françaises disposent jusqu'à la sentence arbitrale - à une date incertaine - de facilités de surveillance militaire sur toute la partie méridionale de la mer Rouge.

Mais le diplomate ne parvenait pas à mettre au point un texte en mesure de vaincre la méfiance réciproque des deux pays. Au point que, pour manifester leur mauvaise humeur, les Erythréens gardaient aux arrêts pendant un mois deux touristes français pris en train de faire des photos en mer Rouge et que, de son côté, le vice-président yéménite suscitait à la mi-avril une crise avec Djibouti en faisant croire à M. Hassan Gouled, à l'aide d'une rumeur d'incident frontalier inventée de toutes pièces, que l'Erythrée revendiquait également une partie de son territoire.

Pour débloquer la situation du côté érythréen, l'Elysée eut alors recours à un second messager, secret celui-là. Le 22 avril, M. Jean-François Deniau s'envolait pour Asmara. Il fut pendant la guerre d'indépendance érythréenne un des très rares politiciens français à rendre visite aux maquis du FPLE et à garder à Asmara quelques amitiés. Son tête-à-tête avec le président Issayas Afworki entraîna un complet changement de climat. Pour aboutir, c'est cependant un texte des plus vagues qui a été finalisé par M. Francis Gutman. On a renoncé à y définir la zone soumise à arbitrage, renvoyant cette question au tribunal arbitral qui sera mis en place sous cinq mois (trois arbitres choisis par les deux pays avec l'aide de la France). Cela permet à chacun de maintenir sa position d'ici là.

La mer Rouge est une des principales voies du trafic maritime mondial, mais ses riverains la voient comme une source de richesse inexploitée. Plusieurs compagnies pétrolières (Anadarko, Mobil, Total) ont obtenu ces dernières années des permis d'exploration en Erythrée ou au Yémen. Le développement de la pêche dans des eaux très poissonneuses protégées depuis plusieurs décennies est à l'ordre du jour. Enfin, beaucoup croient au potentiel touristique des côtes et des îles de la mer Rouge, brûlantes de soleil et aux eaux encore pures. L'exemple des côtes égyptiennes du Sinaï fait rêver. Le voyagiste français Nouvelles Frontières n'avait-il pas inscrit une excursion aux îles Hanish (à partir du Yémen) à son catalogue de la saison 1996?

Les projets générateurs de devises donnent lieu, ici comme ailleurs, à des rêves mégalomanes, comme le complexe géant d'hôtels de luxe, de marinas et de casinos que, pour 220 millions de dollars, un entrepreneur texan veut bâtir d'ici à 1998 sur l'ancienne base navale soviétique des Dahlak, à l'intention de la riche clientèle des émirs du Golfe. Au point que plusieurs journaux britanniques ont expliqué les combats de décembre par une volonté érythréenne de torpiller un projet touristique concurrent...

Les risques de dérapage guerrier demeurent. Les Hanish, dont le nom même était il y a quelques mois inconnu de la grande majorité des populations concernées, sont devenues, tant au Yémen qu'en Erythrée, des symboles nationaux; et chacun des deux pays croit que le tribunal arbitral lui donnera raison. Tout en se prêtant à la "facilitation" française, les deux pays se sont d'ailleurs présentés ces derniers mois sur le marché des armements, chacun cherchant à acquérir ce qui lui manque le plus, le Yémen des vedettes rapides, et l'Erythrée des avions de chasse. Des contrats ont été conclus.

La longueur des discussions engagées est source de dangers. A Sanaa, M. Abdel Megid Azandani, l'homme fort du parti fondamentaliste Islah, associé au pouvoir, avait appelé avant l'accord à "mobiliser deux millions de Yéménites pour libérer les Hanish". L'opposition a prévenu le président Saleh, partisan d'un arrangement pacifique, qu'elle ne se soumettra pas à un arbitrage éventuellement défavorable, et plusieurs dirigeants, spéculant sur l'amertume de l'armée, poussent à la confrontation.

A Asmara, trois ans après l'indépendance, un patriotisme intransigeant demeure le ciment idéologique du régime; et le bon accueil fait ces dernières semaines par les dirigeants yéménites aux groupes de l'opposition érythréenne en exil ou au Djihad érythréen, qui mène une action armée sporadique en Erythrée même contre le régime du président Issayas, réveille les fâcheux souvenirs des "ingérences arabes" dans le mouvement de libération érythréen et du soutien apporté par Sanaa aux adversaires du Front populaire pour la libération de l'Erythrée (FPLE) pendant la guerre de libération.

La région a soif de stabilité pour pouvoir mettre à l'ordre du jour ce qui ne l'a pas été depuis un demi-siècle: le développement économique. A peine sorti de son isolement consécutif à la guerre du Golfe et d'une guerre civile, le Yémen serait sans doute, en cas d'exaspération de sa confrontation avec l'Erythrée, amené à renforcer ses liens avec Khartoum, offrant ainsi un point d'appui aux groupes fondamentalistes des pays voisins, Somalie et Arabie saoudite notamment.

La crainte d'une telle évolution pousse les autres Etats de la région à souhaiter un règlement rapide aux Hanish. Malgré quelques aigreurs, tous les voisins, à l'exception du Soudan, ont appuyé la médiation française et facilité sa réussite. Une conférence des pays riverains de la mer Rouge, pour régler les autres problèmes territoriaux pendants, serait la suite logique d'un arbitrage sur les Hanish. On en est encore bien loin.

- Article de fond important :

Asmara la capitale se trouve à 2500m d'altitude. L'Erythrée s'est longtemps battue pour obtenir son indépendance (30 ans de guerre).
Les paysans des hauts plateaux érythréens accomplissent un travail décisif dans un paysage aride : les steppes et les déserts ne font pas partis du paysage naturel : ils sont le résultat de l'ingérence humaine; la guerre a stoppé toute évolution et a produit une dégradation des cultures. A cela s'est ajouté une déforestation sauvage et le reste a été ruiné par l'érosion.
La lutte pour un avenir civil a toujours été la condition essentielle à l'établissement de la démocratie. Une lutte d'autant plus âpre qu'il s'agit d'un des pays les plus pauvres au monde. Aujourd'hui encore, des centaines de milliers de personnes cherchent le moyen de survivre en temps de paix. L'Erythrée a été ruiné par 30 ans de guerre contre l'occupant éthiopien et ses alliés soviétiques, cubains et est-allemands. Son infrastructure économique a été totalement détruite : il faudrait 2 milliards et demi de dollars pour reconstruire le pays et il a été toujours plus facile d'obtenir des fonds pour l'armement que pour le développement.
En 1991, les guerrilleros (100 000) du Front de Libération du Peuple Erythréen ont remporté la victoire sur le dictateur socialiste Mengistu. 1/3 de cette armée était composé de femmes.
La capitale, Asmara, a été baptisé par de nombreux voyageurs la Rome de l'Afrique : dans cette ancienne colonie italienne, les peuples de l'Orient se sont mélangés avec ceux de l'Afrique; depuis le référendum de 1993, l'Erythrée a reconquis son indépendance : c'est le plus jeune état du monde mais aussi le plus pauvre. Beaucoup de réfugiés affluent en Erythrée chaque jour (au Soudan, 250 000 personnes attendent de pouvoir rentrer au pays). Certains réfugiés ont passé 20 ans dans des camps soudanais; de retour en Erythrée, ils ne trouvent plus rien de ce qui leur appartenaient avant la guerre.
On a offert à des centaines d'ex-combattants un peu de terre afin de cultiver le coton. Le chômage frappe 1 érythréen sur 2. 30 ans de guerre ont provoqué une rupture de civilisation, les plus jeunes ont oublié les anciennes techniques artisanales, ils doivent réapprendre à fabriquer des briques avec de l'argile et de l'eau et à construire des maisons. Des érythréens forment d'autres érythréens.
L'Erythrée a été oublié par les occidentaux, on en parle que très rarement dans les journaux et les médias occidentaux. Ce pays ne reçoit que très peu d'aide la part de la communauté internationale.
Il est plus facile de gagner une guerre que de mettre en palce une démocratie.
Mais la lutte commune pour l'indépendance a donné naissance dans ce pays multiculturel à un sentiment de communauté qui dépasse toutes les bannières ethniques, religieuses ou régionales et qui permet de supporter la misère économique.
Les membres du parti au pouvoir ont eu aussi un train de vie modeste, il n'est pas question pour l'instant de corruption et le gouvernement provisoire placé sous la direction de l'ancien chef de la guerrilla Issayas Afeworki bénéficie du soutien de la majorité de la population. Les partis sont pour le moment interdits mais le gouvernement a lancé un débat sur la cosntitution. Ils seront à nouveau autorisés en 1996 après l'adoption de la cosntitution. L'intégration sociale et économique des anciens combattants est problématique.
L'empereur éthiopien Hailé Sélassié a annexé l'Erythrée en 1962, déclenchant ainsi une guerre qui a duré 30 ans. L'unique chemin de fer en Erythrée est long de 3Km. On se demande si l'Erythrée pourra un jour subvenir seul à ses besoins alimentaires tant la guerre a détruit, tant les terres sont infertiles, tant les conditions sont défavorables.
L'avenir économique se trouve dans le pays lui-même, à lui d'exploiter avec mesure les trésors de la mer, le tourisme ainsi que les gisements de pétrole découverts le long des côtes.
 

LA GUERRE DES COUSINS : pour mieux comprendre l’origine du conflit entre l’Erythtrée et l’Ethiopie (Juillet 1998) :

Le Front Révolutionnaire et démocratique du peuple éthiopien (EPRDF), au pouvoir à Addis-Abeba, et le Front de libération du peuple érythréen (EPLF), qui gouverne à Asmara, sont des alliés de longue date. Leurs dirigeants, Meles Zenawi en Ethiopie et Issayas Afewerki en Erythrée, sont tous deux d’origine ethnique tigréenne. Pourtant, les deux dirigeants se retrouvent sur le pied de guerre, 7 ans après leurs victoires communes contre l’ancien régime éthiopien, le DERG du colonel Mengistu Hailé Mariam, renversé le 28 Mai 1991.
Les détails du conflit actuel sont brouillés par les déclarations et accusations de part et d’autre. L’Ethiopie accuse l’Erythrée d’avoir envoyé ses troupes et milices, le 12 Mai dernier, pour envahir son territoire. De leur côté, les érythréens nient avoir lancé l’attaque, tout en affirmant que ces régions leur appartiennent et que les paysans qui y vivent sont des érythréens. En effet, les habitants des hauts plateaux de l’Erythrée et de la région du Tigré appartiennent au même groupe ethnique. Ecourtant une visite en Arabie Saoudite, Issayas Afewerki est rentré immédiatement chez lui, tandis que Meles Zenawi a fait voter par son Parlement (plutôt acquis à ses volontés) un ultimatum à Asmara. Issayas a alors lancé un appel pour la démilitarisation de la région et la médiation d’une puissance tierce, tandis qu’Addis-Abeba réitérait sa demande d’un retrait immédiat des troupes érythréennes.
Début Juin, des prisonniers ont été faits et plus d’une centaine de personnes ont été blessées ou tuées, de part et d’autre, dans la région d’Aiga et d’Indalgeda, à quelque 190Km de Mekele, capitale de la province de Tigré, tandis que les affrontements continuaient autour d’Alitena, dans le nord.
Le contentieux frontalier existe depuis 1991; mais sa transformation brutale en confli armé est la conséquence des dissensions croissantes entre les deux pays dans le choix de voies économiques et politiques.
Dès le milieu des années 70, l’EPLF d’Afewerki a joué un rôle majeur dans la formation et l’entraînement de jeunes nationalistes du Front de Libération du peuple tigréen (TPLF) qui ont apporté leur concours à l’EPLF entre 1981 et 1983 contre l’armée de Mengistu. En 1986, Afewerki a même aidé Zenawi à prendre le pouvoir au sein du TPLF, en chassant les fondateurs du parti...En contrepartie, Zenawi a accordé son soutien à la sécession de l’Erythrée, bien que cette prise de position ait suscité des critiques chez les éthiopiens. Zenawi apporta un soutien financier, matériel et économique. Entre autre, l’autorisation qu’il accorda à ce pays d’acheter le café éthiopien avec des devises locales - pour le vendre sur le marché international en devises fortes - a été très mal accueillie par la population.
Finalement, la création en novembre 97 par l’Erythrée de sa propre monnaie locale, le nafka, supplantant le berr éthiopien, et son insistance pour qu’elle soit à parité égale avec le berr dans les échanges entre les deux pays, ont soulevé un tollé en Ethiopie. Les anciens camarades de Zenawi ont refusé de le suivre et ont réussi à faire du dollar américain le moyen d’échange entre les deux pays, laissant la parité entre le nafka et le berr dépendre des réalités du marché. Cette décision fut critiquée par Asmara mais Zenawi n’eut pas les moyens de la modifier.
Les hommes d’affaire ont refusé d’utiliser le port d’Assab, très cher, en Erythrée, lui préférant celui de Djibouti qui leur accordait des conditions plus attractives. Les autorités d’Addis-Abeba ont aussi procédé à l’enregistrement, comme étrangers, des érythréens vivant en Ethiopie, procédure conforme à la loi éthiopienne, mais qui n’avait jamais été appliquée auparavant.

Au fond, la majorité des éthiopiens, hostiles au pouvoir tigréen et à la séparation de l’Erythrée, considèrent que Zenawi agit en vice-roi d’Issayas, tandis que ses camarades lui reprochent d’avoir rompu les bonnes relations qui existaient avec le Soudan, entraînant ainsi le soutien de Khartoum aux rebelles anti-TPLF. Depuis, les actions armés contre ces rebelles, aidés par le Soudan, ont couté beaucoup de vie à l’armée tigréenne. Face à cette situation qui menaçait sérieusement son maintien au pouvoir, Zenawi n’avait plus le choix. De telle sorte qu’à Addis-Abeba, nombreux sont ceux qui voient le conflit actuel entre les deux cousins comme une tactique pour gagner le soutien de leurs populations respectives.
L’offre faite par Hassan Gouled de ses bons services, en vue d’une médiation, n’a pas plus à Afewerki. Il considère que le président de Djibouti est favorable à Zenawi et que son pays n’est pas de taille à mener la conciliation. L’Italie a proposé, en tant qu’ancien pays colonisateur, de fournir des cartes et des informations pertinentes pour faciliter la négociation dans ce conflit territorial (le Rwanda et les Usa ont aussi voulu apporter leur concours dans la résolution du conflit).  Mais quelles sont les chances de résolution du conflit ?
Afewerki a refusé de retirer ses troupes qui ont même avancé en direction d’autres régions comme Alitena et Adigrat.
La complexité de la situation et le déchaînement des passions - au sein des populations et des armées - risquent plutôt d’entrainer une poursuite des affrontements.
En dépit de l’amitié qui les a liés pendant tant d’années, la tentation est grande, pour les deux dirigeants, d’utiliser ce conflit pour des besoins de politique intérieure.
Il y a fort à parier que les deux chefs d’Etat pourront perdre leur pouvoir absolu si le conflit s’éternise,
Dans cette perspective, va-t-on assister à un nouvel alignement des forces dans cette région critique ? Le Soudan effectuera t’il un virage en se rapprochant de Zenawi aux dépens d’Afewerki, ce dernier ayant ouvertement soutenu les sudistes soudanais contre Khartoum ? L’Erythrée a aussi de très mauvaises relations avec le Yémen, dont elle a occupé les îles Hanish. Elle produit aussi des droits sur une partie du territoire de Djibouti.
Cette guerre des cousins représente un grave danger pour la stratégie américaine dans la Corne de l’Afrique et la région des Grands Lacs, stratégie visant le développement d’un front anti-soudanais.

Février 1999, les hostilités entre les deux pays reprennaient de plus belle avec des combats violents : toutes les tentatives de résolution du conflit ont échoué.

TPFL : Front de libération du peuple tigréen : organisation de Zenawi et principale composante de l’EPRDF
EPRDF : Front démocratique et révolutionnaire du peuple éthiopien : nom adopté par le TPLF avant de marcher sur Addis; certains groupes formés par le TPLF font partie de l’EPRDF
EPLF : Front populaire de libération d’Erythrée : organisation d’Afewerki avant qu’il ne prenne le pouvoir
PRPE : parti révolutionnaire du peuple éthiopien (opposition)
OLF : Front de libération d’Oromo (opposition)

Sources :
Le Monde Diplomatique 1987-1997
Afrique-Asie
Jeune Afrique
Jeune Afrique Economie
Africa International
Continental


 
 


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