Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
LE BURKINA DE 82 A 97
LE BURKINA FASO DE 1980 A 1997

La Haute-Volta (7,1 millions d'habitants) constitue un cas très particulier dans ce vaste ensemble géopolitique. Elle est l'État le moins vaste, ne s'étend pas vers le Sahara et ses populations ne sont encore que très partiellement islamisées. Les activités économiques destinées à l'exportation sont particulièrement limitées. La Haute-Volta est un des très rares États africains à ne pas avoir connu de tensions politiques graves depuis l'indépendance et il s'est caractérisé, fait encore plus exceptionnel, par un certain pluralisme des partis politiques, du moins jusqu'en 1980. Cette année-là, un coup d'État militaire renversait le général Lamizana, qui exerçait le pouvoir d'une façon très débonnaire. En novembre 1982, un nouveau coup d'État militaire mettait en place une équipe de jeunes officiers qui accusaient leurs prédécesseurs de ne pas avoir été capables de "résoudre les problèmes". Mais l'armée voltaïque est bien petite ; et que faire dans un pays aussi démuni, où la plus grande partie du budget de l'État est fournie par l'aide française? Celle de la Libye pourrait-elle être plus abondante? C'est ce qu'a pensé, semble-t-il, un jeune capitaine nationaliste, Thomas Sankara, qui aura été Premier ministre avant que le président de la République ne le fasse mettre aux arrêts (mai 1983), à l'occasion d'un "mini coup d'État" ayant eu lieu en présence du conseiller du président français à Ouagadougou.

La principale ressource monétaire de la Haute-Volta est fournie par les très nombreux émigrés voltaïques en Côte-d'Ivoire (ils y seraient plus d'un million), mais les difficultés économiques de ce pays depuis quelques années font craindre que les travailleurs étrangers en soient chassés.

La Haute-Volta (6,4 millions d'habitants) a connu depuis son indépendance (1960) une vie syndicale active, ce qui est rare sur le continent africain, et présentait une façade démocratique, le multipartisme y étant réglementé jusqu'en 1980. Ces dernières années ont vu se succéder quatre coups d'États militaires (novembre 1980, novembre 1982, mai et août 1983) qui étaient le résultat de l'opposition de puissants mouvements syndicaux aux régimes en place.

Dans la nuit du 4 au 5 août 1983, le capitaine Thomas Sankara et de jeunes officiers renversaient le président Jean-Baptiste Ouédraogo, écartant du pouvoir la tendance conservatrice de l'armée. Très populaires parmi les couches les plus déshéritées du pays, ces officiers ont mis en place un Conseil national de la Révolution (CNR), tandis que se constituaient à travers le pays des Comités de défense de la Révolution (CDR). Le gouvernement à majorité civile était dominé par la Lipad (proche du Parti africain de l'indépendance - PAI - se réclamant du marxisme). Des officiers supérieurs et des fonctionnaires ont été écartés de l'armée et de la fonction publique, et les partis politiques traditionnels sont restés interdits. Depuis janvier 1984, des tribunaux populaires jugeaient les anciens responsables de façon plutôt clémente: l'ex-président Lamizana a ainsi été acquitté.

Mais le 28 mai 1984, une tentative de coup d'État échouait, et les conjurés étaient arrêtés et jugés. Sept d'entre eux ont été exécutés, et cinq autres condamnés à des peines de travaux forcés. Les autorités ont laissé entendre que la France n'était pas innocente dans cette affaire.

Les rapports chaleureux entre Thomas Sankara, alors Premier ministre, et le colonel Kadhafi lui avaient valu d'être arrêté en mai 1983, alors que Guy Penne, conseiller du président français pour les affaires africaines, était présent dans la capitale voltaïque. Une campagne de presse internationale simpliste s'est attachée à présenter le nouveau président comme l'homme de la Libye. La réalité est autrement plus complexe. Les autorités voltaïques, sans renier leur orientation anti-impérialiste, ont en effet prié Tripoli de modérer ses élans à leur égard et ont affirmé leur volonté de développer de bons rapports avec la France dans le cadre des accords en vigueur, comme en ont témoigné plusieurs rencontres avec le gouvernement français.

L'arrivée au pouvoir de Thomas Sankara a modifié les données politiques dans la sous-région, brisant en particulier l'isolement du régime ghanéen du président Rawlings. La Haute-Volta a réglé avec le Mali ses problèmes de frontière en suspens depuis le conflit de 1974, et entretenait en 1984 des relations de bon voisinage avec le Niger. Toutefois, Félix Houphouët-Boigny, président de la Côte-d'Ivoire - pays qui compte plus d'un million de travailleurs immigrés voltaïques -, ne cachait pas son hostilité envers le CNR.

Le CNR a hérité d'une situation économique très préoccupante. Le service de la dette extérieure a triplé entre 1980 et 1984. Le gouvernement a tenu à présenter en 1984 un budget de rigueur en équilibre, limitant au maximum les dépenses afférentes à la fonction publique pour réaliser des investissements à caractère social. Bien que la dernière campagne agricole ait été plutôt médiocre dans ce pays rural à 90%, le déficit céréalier devrait être peu important en 1984 et risque de frapper surtout les régions du nord du pays, proches du Niger et du Mali. Son enclavement ne vaut à la Haute-Volta que des concours financiers extérieurs limités. Des prospections minières ont permis de déceler des indices de cuivre, de nickel et de terres diamantifères, mais les investisseurs étrangers n'ont montré d'intérêt que pour l'or de Poura (BRGM) et dans une moindre mesure pour le manganèse de Tambao.

Le Burkina Faso (6,7 millions d'habitants). A la tête du pays depuis le 4 août 1983, le capitaine Thomas Sankara a annoncé, lors du premier anniversaire de la Révolution démocratique et populaire, que la Haute-Volta changeait d'appellation, d'hymne et de drapeau. Elle devenait Burkina Faso, alliance du moré ("Burkina) et du dioula ("Faso") qui sont les langues nationales les plus parlées par les Burkinabé (ex-Voltaïques).

La rupture de la coalition gouvernementale issue de l'avènement du 4 août a été le fait politique majeur de l'année 1984. Le départ de la LIPAD-PAI (Ligue patriotique pour le développement- Parti africain pour l'indépendance, se réclamant du marxisme), organisation de gauche la mieux structurée et la plus anciennement implantée, qui avait joué un rôle essentiel dans la prise du pouvoir par Thomas Sankara, a conforté la position des militaires au sein du régime. En effet, les forces civiles qui participaient encore au gouvernement en 1985 (Union des luttes communistes et Groupe communiste) semblaient plus fragiles.

Un lourd climat de tension politique s'est installé sur le pays depuis les arrestations, en octobre 1984, de deux anciens ministres de la LIPAD-PAI (MM. Arba Diallo, libéré le 26 février 1985, et Adama Touré), et celle, en janvier 1985, de M. Soumane Touré, secrétaire général de la CSB (la centrale syndicale la plus influente) mais aussi membre de la LIPAD-PAI ; les accusations réciproques de ce parti et du secrétariat national des Comités de défense de la révolution (CDR), animé par le capitaine Pierre Ouédraogo, ont encore alourdi ce climat. La défection d'une bonne partie des forces syndicales ayant soutenu le régime, l'impact populaire très limité des mesures sociales annoncées (suppression des loyers, de l'impôt forfaitaire frappant la paysannerie) ont montré combien était étroite la marge de manoeuvre du Conseil national de la révolution (CNR), instance suprême. Le choix courageux d'accorder la priorité à l'agriculture s'est traduit par des mesures hâtives (réduction des indemnités et salaires dans la fonction publique, multiplication de suspensions, de "dégagements" dans ce même secteur) qui ont affaibli les bases initiales du régime dans les villes. Conscient de cette situation, le CNR a semblé vouloir calmer le jeu, d'autant que les principaux responsables militaires (les officiers Sankara, Compaoré, Lingani, Zongo et Pierre Ouédraogo) ne paraissaient offrir qu'une unité de façade aux yeux de l'opinion publique.

Désormais reconnu par ses pairs, le Burkina Faso a pu présider à son tour la Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest (CEAO), alors qu'en 1983, la Côte-d'Ivoire s'y était opposée. Le Burkina s'est signalé par une diplomatie active en Afrique (Sahara, Tchad) et dans le monde, reposant sur une volonté de réel non-alignement. Les voyages officiels en Chine, en URSS, en Europe de l'Est et à Cuba n'ont pas altéré les relations avec la France, qui a signé en 1985 de nouveaux accords de coopération.

Pays enclavé au coeur du Sahel où l'agriculture occupe 90% de la population active, le Burkina Faso a lui aussi souffert de la sécheresse (surtout dans les provinces du Nord: Sahel et Yatenga) et connu en 1984 un déficit céréalier estimé à 250 000 tonnes. La situation économique est restée très difficile. En 1983, la balance commerciale avait subi un déficit record du fait de l'augmentation des importations de produits alimentaires et de la facture pétrolière. En 1984, l'équilibre budgétaire initialement prévu n'a pu être respecté. Le volume de la dette a doublé de 1983 à 1984, occupant un quart du budget. Pourtant les dirigeants de Ouagadougou se sont lancés dans un ambitieux Programme populaire de développement (PPD) prévoyant 160 milliards de francs CFA d'investissements entre octobre 1984 et décembre 1985. Véritable défi, le PPD a requis des concours financiers extérieurs très importants (129 milliards de francs CFA) et exigé un investissement humain considérable qu'il appartient aux CDR de mettre en place, ces derniers apparaissant de plus en plus comme une structure rivale des syndicats.

La nationalisation des sol et sous-sol ne paraît pas avoir entravé l'activité des sociétés extractrices et la mine d'or de Poura a redémarré en octobre 1984. En dépit d'un marché mondial saturé et du coût très lourd des infrastructures nécessaires (chemin de fer du Sahel), le CNR s'est engagé à mener à bien l'exploitation de l'important gisement de manganèse de Tambao, qui est devenu, avec le projet agricole du Sourou, le symbole du Burkina nouveau.

Bourkina. Tout comme en 1984, quelques jours après la célébration du deuxième anniversaire de la "révolution démocratique populaire", le Conseil national de la révolution (CNR), présidé par le capitaine Thomas Sankara, a décidé de dissoudre le gouvernement. Mais cette fois, l'équipe gouvernementale a été pratiquement reconduite. Cependant, deux nouvelles structures (le Conseil d'administration ministériel et la Commission du peuple chargée du secteur ministériel) ont été créées, renforçant l'influence des Comités de défense de la révolution (CDR) auprès de chaque ministre.

Les CDR, dirigés par le capitaine Pierre Ouédraogo, très lié au chef de l'État, sont désormais omniprésents dans la vie et l'administration du pays, et la position des militaires s'est encore sensiblement renforcée au sein du régime. En effet, depuis la mise à l'écart de la LIPAD-PAI (Ligue patriotique pour le développement-Parti africain pour l'indépendance) de tendance marxiste-léniniste, en août 1984, les forces civiles n'ont plus guère d'influence dans la direction du pays et les syndicats ont souvent dû s'effacer au profit des CDR créés dans les services. La Confédération syndicale bourkinabé (CSB), centrale la plus active qui avait soutenu le régime, semble être en sommeil, et son dirigeant, Soumane Touré, membre de la LIPAD-PAI, est détenu depuis janvier 1985. De nombreux responsables de syndicats contestataires proches du PCRV (Parti clandestin marxiste-léniniste, pro-albanais) ont été arrêtés puis relâchés à plusieurs reprises en 1985 et 1986.

Dans ce climat politique assez tendu, la guerre éclair qui a opposé le Bourkina au Mali à la fin du mois de décembre 1985, à propos d'un litige frontalier datant de l'indépendance, n'a pas suscité un élan national susceptible d'apaiser ces divisions. Du reste, profitant d'un meeting de "réconciliation avec les frères maliens", le président Sankara, soucieux d'apaiser les tensions internes au pays, a annoncé des mesures de clémence en faveur de hauts dirigeants des régimes précédents, dont les ex-présidents Saye Zerbo et Jean-Baptiste Ouédraogo. En février 1986, deux membres de la LIPAD-PAI, l'ancien ministre Adama Touré et son homonyme syndicaliste, emprisonnés en octobre 1984, ont été libérés. Enfin, alors que les suspensions et licenciements de fonctionnaires "pour attitude contre-révolutionnaire" s'étaient multipliés de façon inquiétante, les autorités ont officiellement réintégré 250 des 2 000 enseignants licenciés pour fait de grève en mars 1984.

Le CNR semble avoir péché en matière économique et sociale par un excès de pragmatisme et de précipitation qui a nui à sa crédibilité. Certaines mesures comme la suppression des loyers ou la réforme de l'école ont été rapportées. Le pays connaît une situation financière difficile: début mai 1986, le budget, sérieusement grevé par le service de la dette extérieure, n'était toujours pas clairement arrêté. L'effort populaire d'investissement s'est traduit par une ponction de 5 à 12% sur les salaires, ce qui a accru le mécontentement de couches urbaines acquises au régime à ses débuts. La marge de manoeuvre du CNR, qui entend toujours accorder la priorité à la paysannerie, s'est trouvée d'autant plus réduite. Par le biais de campagnes massives de vaccination, la distribution de vivres dans les régions sahéliennes ou la participation à l'aménagement de la vallée du Sourou, les CDR, qui ont tenu en avril 1986 leur première conférence nationale, occupent le terrain, mais ils ne semblent plus emporter, comme auparavant, l'adhésion populaire. La campagne agricole de 1985-1986, satisfaisante (1,58 million de tonnes de céréales contre 1,14 millions en 1984) vient corriger ce tableau économique plutôt sombre.

Le Plan quinquennal de développement populaire (1986-1990) fera essentiellement appel aux bailleurs de fonds traditionnels. Si les projets du Sourou et du manganèse de Tambao ont marqué le pas, le financement du barrage de la Kompienga (35 milliards de francs CFA dont 3 financés par le Bourkina) est d'ores et déjà bouclé.

En dépit des discours chaleureux du colonel Kadhafi lors de sa visite en décembre 1985, l'assistance financière de la Libye est restée assez limitée. Après bien des atermoiements, les relations franco-bourkinabés se sont améliorées avec la signature en février 1986 de nouveaux accords de coopération se substituant à ceux de 1961, avec la rencontre Sankara-Mitterrand, quelques jours après, à Paris, et le maintien de concours financiers de la Caisse centrale de coopération économique (8,5 milliards de francs CFA en 1985 dans les secteurs agricole, minier et de l'hydroélectricité). Enfin, Thomas Sankara, qui a marqué la fin de son mandat à la présidence de la CEAO (Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest) par la tenue de son troisième sommet à Ouagadougou (mars 1986), a affirmé la volonté de non-alignement du Bourkina en matière diplomatique en effectuant en septembre 1985 un voyage en Corée du Nord avec escales et entretiens en Roumanie et en URSS.

A la tête du Conseil national de la révolution (CNR), le capitaine Thomas Sankara préside aux destinées du Bourkina depuis le 4 août 1983 et consolide peu à peu le pouvoir de la Révolution démocratique populaire (RDP), très personnalisé depuis son début. Les forces civiles représentées au gouvernement et au CNR (Union des communistes bourkinabé, Union des luttes communistes, Groupe communiste bourkinabé), qui avaient signé avec l'Organisation des militaires révolutionnaires une déclaration commune en mai 1986, ne jouissent pas d'un grand pouvoir politique. Celui-ci est pour l'essentiel entre les mains de l'armée. La création attendue d'un parti unique a été ajournée sine die.

Après avoir réprimé en 1985 et en 1986 l'action des syndicats proches de la LIPAD-PAI (Ligue patriotique pour le développement-Parti africain pour l'indépendance, de tendance marxiste-léniniste) et du PCRV (Parti communiste révolutionnaire, pro-albanais), le président du CNR, confronté à une situation économique difficile et à une certaine hostilité dans la sous-région, a choisi d'apaiser les tensions internes à gauche comme à droite. En octobre 1986, il a fait libérer Soumane Touré, leader de la Confédération syndicale bourkinabé, détenu sans jugement depuis janvier 1985. L'ancien président Lamizana et le Moro Naba, puissant chef traditionnel des Mossi, ont accueilli François Mitterrand en novembre 1986 aux côtés des autorités du CNR.

En 1987, la suppression de l'"effort populaire d'investissement" (ponction de 5 à 12% sur les salaires) a atténué le mécontentement. Toutefois, la réforme de la fonction publique, qui améliore en principe la situation des fonctionnaires les plus modestes, a entamé le pouvoir d'achat d'une petite bourgeoisie souvent vilipendée par le chef de l'État. Par ailleurs, elle a limité de fait l'action syndicale. La production agricole a connu un sensible redressement depuis 1985 avec le retour des pluies, et la campagne est restée la priorité du CNR. En liaison avec les organisations non gouvernementales, les Comités de défense de la révolution (CDR) du capitaine Pierre Ouédraogo y entretiennent une flamme révolutionnaire vacillante, après quatre ans d'action bénévole (campagnes massives de vaccination, construction et entretien de retenues d'eau, de postes de santé primaire...). Atteints par la démobilisation, c'est dans l'administration du pays que les CDR s'institutionnalisent.

Le règlement du litige frontalier avec le Mali par la Cour internationale de La Haye (décembre 1986) a sans doute soulagé les autorités du Bourkina, surprises par leur isolement diplomatique lors des affrontements de décembre 1985 avec l'armée malienne. Du reste, dans la sous-région, le Bourkina, très lié au Ghana de Jerry Rawlings, s'est attaché à améliorer ses relations avec la Côte d'Ivoire et le Niger (mission de Blaise Compaoré, "numéro deux" du régime, en octobre 1986), après avoir rejeté les accusations de complicité portées par le Togo dans la tentative de renversement du général Eyadéma en septembre 1986.

Le régime de Thomas Sankara doit résoudre de graves difficultés économiques: fort endettement, déficit croissant de la balance commerciale... Le plan quinquennal (1986-1990), officiellement lancé le 4 août 1986, n'est pas viable. Il devra être sérieusement révisé pour tenir compte de la capacité nationale d'investissement réelle du pays - largement surestimée - et des réticences des bailleurs de fonds occidentaux, dont la France, qui attendent que le Bourkina se plie aux exigences du FMI avant d'intervenir. La Lybie est surtout prodigue en discours et une tournée officielle d'une semaine de T. Sankara en URSS (octobre 1986) n'a pas eu les retombées économiques espérées.

Si le président Sankara a maintenu haut le verbe anti-impérialiste, s'il a boycotté la rencontre à Lomé des chefs d'État de France et d'Afrique dont il a dénoncé les relents coloniaux, il n'en a pas moins opéré un sérieux recentrage politique, à l'intérieur du pays et dans la sous-région, pour asseoir son pouvoir. Et, au plan économique, se profilent en 1987 les fourches caudines du FMI.

Le 15 octobre 1987, le capitaine Blaise Compaoré, à la tête du Front populaire, a pris la direction du Burkina Faso après l'élimination brutale du capitaine Thomas Sankara et la dissolution du Conseil national de la Révolution (CNR), instance suprême depuis le 4 août 1983 de la Révolution démocratique et populaire (RDP). Le capitaine Compaoré, ancien "numéro deux" du régime, a aussitôt réaffirmé son attachement aux orientations initiales de la RDP tout en dénonçant l'excessive personnalisation du pouvoir entre les mains du capitaine Sankara dont la popularité, en dépit d'un incontestable charisme, était plus manifeste à l'extérieur qu'à l'intérieur du pays.

La mise au pas des syndicats et de nombreuses arrestations en juin et juillet 1987, l'omniprésence et l'arbitraire des comités de défense de la révolution (CDR), se transformant peu à peu en milices armées, avaient affaibli le crédit du régime. A l'initiative du chef de l'État, plusieurs mesures impopulaires avaient été prises à la hâte en 1986 et 1987 (sans toutefois soulever alors de contestation publique parmi les responsables du pays). De plus, des désaccords sur l'avenir des organisations politiques membres du CNR avaient scellé des oppositions, notamment au sein de l'armée qui disposait avant comme après le coup d'État de la réalité du pouvoir.

Ces affrontements ont bien sûr laissé des traces. La libération, dès le 16 octobre 1987, des syndicalistes et de tous les détenus politiques - dont les deux derniers chefs de l'État Saye Zerbo et Jean-Baptiste Ouédraogo -, la réintégration de quelque 1 500 instituteurs licenciés pour fait de grève en 1984 ont limité la tension née des circonstances dramatiques du coup d'État. Un certain nombre de proches de T. Sankara, qui avaient été arrêtés, ont été libérés en mars 1988. D'autres devaient être jugés.

Le maintien de relations de bon voisinage a été confirmé par des visites du président Compaoré au Bénin, au Togo, au Niger et au Mali (en décembre 1987), au Ghana de Jerry Rawlings, très lié à T. Sankara (en janvier 1988), et en Côte d'Ivoire (en février). La Lybie, l'Algérie, le Nigéria et les pays de la ligne de front ont accueilli le nouveau chef d'État.

En mars 1988 ont été publiés les statuts du Front populaire, regroupant des forces politiques d'orientation communiste ou démocrate, les organisations populaires et les syndicats qui le souhaitent. Le Front devait tenir son congrès constitutif à la fin de 1988. Son programme d'action a été élaboré à partir d'un bilan critique nuancé des quatre premières années de la RDP établi en janvier 1988. Les CDR, désarmés, ont été remplacés par les Comités révolutionnaires (CR) dont le coordonnateur est le médecin-capitaine Bongnessan Arsène Yé.

Comme tous les pays du Sahel, le Burkina Faso connaît une situation économique difficile. Des déficits, liés à une pluviométrie inégale, ont entraîné une hausse des prix des produits céréaliers. Le service de la dette extérieure a représenté plus du tiers des recettes du budget. Le nouveau chef de l'État, attaché à l'édification d'une économie indépendante et planifiée, n'en a pas moins lancé en janvier 1988 un appel aux investisseurs privés nationaux et étrangers. Le recentrage du discours économique rompant avec le "révolutionnarisme" passé n'a pas échappé à certains bailleurs de fonds - dont la France et la RFA qui se sont plus franchement engagées.

Président du Front populaire, le capitaine Blaise Compaoré est à la tête du Burkina Faso depuis le 15 octobre 1987, date de l'élimination brutale de son prédécesseur, le capitaine Thomas Sankara. Depuis, le pays vit à l'heure de la rectification, les dirigeants se réclamant des orientations initiales de la Révolution démocratique et populaire (RDP) qu'ils avaient engagée le 4 août 1983 et l'armée disposant de la réalité du pouvoir.

Après la dissolution des Comités de défense de la révolution (CDR), devenus des milices armées aux pratiques arbitraires, les structures populaires ont été profondément remaniées sous la direction du médecin capitaine Bongnessan Arsène Yé sans toutefois susciter l'adhésion escomptée auprès d'une population restée méfiante comme l'ont relevé les Assises nationales réunies en janvier 1989 à Ouagadougou pour établir le bilan d'un an de rectification. Avant la tenue du congrès constitutif du Front populaire (prévu fin 1989) sa coordination se sera ouverte aux représentants des structures populaires et aux "organisations politiques démocrates souscrivant aux orientations de la RDP". Les organisations révolutionnaires participant au gouvernement depuis octobre 1987 se sont regroupées le 15 avril 1989 dans l'Organisation pour la démocratie populaire-Mouvement du travail (ODP-MT). La défection de certains dirigeants de ces groupes a entraîné un important remaniement ministériel (25 avril 1989) présageant une certaine ouverture politique et traduisant la volonté de donner tout son rôle au Front populaire en préservant l'unité de l'aile révolutionnaire.

L'apparition de groupes politiques démocrates ou libéraux et la libération sans jugement de la plupart des opposants arrêtés après le coup d'État d'octobre 1987 ont contribué à instaurer un climat de confiance. L'opposition n'a toutefois pas désarmé comme l'a montré l'assassinat du capitaine Sayogo (octobre 1988) dont les instigateurs ont été exécutés après jugement en décembre 1988.

Le Burkina Faso entretient des relations de bon voisinage dans la sous-région, sauf avec le Ghana de Jerry Rawlings, resté très réservé. Tout en déplorant le fossé grandissant entre les pays industrialisés et le tiers monde, le capitaine Compaoré était présent à Casablanca en décembre 1988 à la XVe Conférence des chefs d'État de France et d'Afrique à laquelle le Burkina Faso ne participait plus depuis quatre ans. Il poursuit par ailleurs une diplomatie active vis-à-vis des pays socialistes et du monde arabe.

Bien que faisant partie des PMA, le Burkina Faso se singularise par une situation économique plutôt saine liée à une gestion rigoureuse qui lui vaut d'assez importants concours financiers extérieurs: France (près du tiers du total), CEE, Canada, Banque islamique, BADEA, Banque mondiale. Après une mission de la Banque mondiale (juillet 1988), des pourparlers se sont poursuivis pour la mise en place d'un plan d'ajustement graduel devant exclure les habituelles mesures radicales imposées par le FMI. Une campagne céréalière satisfaisante en 1988 (1,5 million de tonnes), une bonne récolte de coton (176 000 tonnes) et une forte croissance des exportations d'or (outre Poura, des gisements seront prochainement exploités à Taparko et Arbinda) ont amélioré la situation financière de ce pays moyennement endetté (environ 40% du PIB) et dont le budget 1989 a été arrêté à 100,5 milliards FCFA de recettes pour 107 de dépenses, dont près de 18 réservés au service de la dette.

Le Burkina Faso, engagé depuis le 4 août 1983 par l'aile radicale de l'armée dans la Révolution démocratique et populaire (RDP), a connu une année politique agitée et parfois dramatique. Le chef de l'État, le capitaine Blaise Compaoré, porté en juin 1989 à la présidence de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) et pratiquant une certaine ouverture politique, a imposé une image nouvelle au "processus de rectification" initié par le coup d'État du 15 octobre 1987 qui avait brutalement éliminé son prédécesseur, le capitaine Thomas Sankara. Mais décidée par les seuls militaires, l'exécution immédiate du commandant Lingani et du capitaine Zongo (compagnons historiques des capitaines Sankara et Compaoré), à la suite d'un coup d'État déjoué le 18 septembre 1989, a jeté le discrédit sur le régime burkinabé. Le malaise, apparemment peu sensible à l'intérieur du pays, s'est confirmé à l'extérieur - où des éléments du Mouvement sankariste sont particulièrement actifs - à l'annonce de la découverte d'un nouveau complot le 23 décembre 1989 et de l'arrestation de 31 personnes.

Après la réunion, en janvier 1990, à Ouagadougou, de la Commission mixte franco-burkinabé, en présence du ministre français de la Coopération, Jacques Pelletier, et la visite du pape Jean-Paul II, le congrès constitutif du Front populaire (FP) a conforté la position de B. Compaoré reconduit, en mars 1990, à la présidence, et a marqué une volonté de recentrage politique avec l'intégration de deux nouvelles organisations de tendance libérale. Désignée en avril 1990, une commission constitutionnelle devait remettre ses travaux en novembre. Référendum sur la Constitution et élection du président du pays ont été prévus pour 1991. Cela enlèvera-t-il à l'armée la réalité du pouvoir et autorisera-t-il les activités des partis non membres du FP?

L'année 1989 a vu aboutir les négociations avec le FMI et la Banque mondiale pour l'élaboration d'un programme d'ajustement structurel officiellement annoncé en octobre 1989. Les principaux bailleurs de fonds occidentaux, dont la France (près de 30 milliards FCFA par an), satisfaits de cette décision, se sont plus nettement engagés dans le développement rural, l'hydraulique et les infrastructures qui, avec le secteur minier, sont les priorités de l'État. Le déficit de la balance commerciale et des finances publiques et la croissance de l'endettement liée au non-paiement d'arriérés ont traduit une relative dégradation de l'économie du pays qui reste pourtant, grâce à une gestion rigoureuse, l'une des plus saines du Sahel.

Annoncé par le chef de l'État, le capitaine Blaise Compaoré, dans son "message à la nation" du 31 décembre 1989, le retour à une vie constitutionnelle a été effectif en 1991 dans ce pays qui avait connu quatre coups d'État militaires depuis 1980. Soumis à référendum le 2 juin 1991, le projet de Constitution, préparé par une commission de 104 membres représentant les diverses sensibilités socio-politiques du pays, avait été adopté lors d'assises nationales réunies à Ouagadougou les 14 et 15 décembre 1990. La Constitution a prévu que l'élection du président (novembre 1991) et des 77 députés de l'Assemblée du peuple (décembre 1991) s'effectuerait au suffrage universel; une seconde chambre, consultative celle-là, dite Chambre des représentants, devait rassembler les représentants des organisations sociales, religieuses, professionnelles et politiques.

Avant l'adoption de cette Constitution, qui devait mettre fin au pouvoir d'État du Front populaire, une vingtaine de partis s'étaient officiellement déclarés, incarnant des variantes de la droite libérale, de la social-démocratie et de la gauche révolutionnaire. Pour Blaise Compaoré, candidat à la présidentielle, l'armée, jusque-là détentrice de la réalité du pouvoir, ne semblait pas devoir déserter la scène politique. Le retour au Burkina, en avril 1991, de Boukary Kaboré, exilé au Ghana, principal officier résistant après l'élimination de l'ancien président, Thomas Sankara, en octobre 1987, et la grâce présidentielle élargissant les derniers détenus soupçonnés de complot en décembre 1989 ont confirmé le climat d'ouverture politique, entaché à ses débuts (mai 1990) par la répression du mouvement étudiant à l'université de Ouagadougou.

Modérément endetté, le Burkina Faso, dont la situation économique et financière apparaissait, à la mi-1991, comme l'une des plus saines de l'Afrique de l'Ouest en dépit de signes de détérioration, s'est engagé dans un programme d'ajustement structurel en établissant en novembre 1990 un accord-cadre avec le FMI et la Banque mondiale. La privatisation et la restructuration des secteurs bancaire et industriel, la réduction du déficit budgétaire, encore sensible, ont entraîné un blocage des salaires pour trois ans et d'importants licenciements dans le domaine parapublic. Malgré l'engagement accru des bailleurs de fonds - et en premier lieu de la France (un tiers de l'aide bilatérale) - Ouagadougou a réduit de moitié les prévisions du deuxième plan quinquennal (1991-1996). Même nouvelle prudence à propos de la guerre civile du Libéria où le Burkina, soutien de Charles Taylor, a choisi de se joindre à la force d'interposition africaine.

L'adoption, le 2 juin 1991, d'une nouvelle Constitution consacrant le multipartisme a marqué l'avènement de la IVe République, après onze ans de régime militaire d'exception: 90% de "oui" pour une participation d'environ 50%.

Quelques mois avant les élections présidentielles et législatives, l'entrée de l'opposition au gouvernement, le 26 juillet, avait laissé augurer le retour à une vie constitutionnelle démocratique. Regroupée au sein de la Coordination des forces démocratiques (CFD), l'opposition a réclamé la tenue d'une conférence nationale souveraine avant les échéances électorales. Elle s'est heurtée au refus du président Blaise Compaoré, soutenu par l'Alliance pour le respect et la défense de la Constitution (ARDC), qui a considéré cette revendication anticonstitutionnelle. Des manifestations, dont certaines ont dégénéré en affrontements, ont consommé en octobre la rupture du dialogue entre le régime et l'opposition. Celle-ci, après avoir quitté le gouvernement en rangs dispersés, a retiré ses cinq candidats de la course à la présidence.

Dès lors, candidat unique, Blaise Compaoré, en disponibilité de l'armée, est devenu le premier président de la IVe République, élu le 1er décembre par seulement 21,6% des électeurs inscrits malgré une campagne "à l'américaine". Quelques jours plus tard, l'assassinat, dans les rues de la capitale, le 9 décembre, de Clément Oumarou Ouédraogo, ancien "numéro deux" du régime, écarté en 1990, et plusieurs tentatives d'attentats contre les dirigeants de la CFD, en particulier Moctar Tall, grièvement blessé, ont terni l'image de ce pays qui venait officiellement de restaurer l'État de droit.

Utilisant les divisions d'une opposition hétéroclite, le président Compaoré a "récupéré" plusieurs de ses leaders, dont Hermann Yaméogo, longtemps présenté comme son principal adversaire à la présidentielle. Ces anciens opposants sont entrés au gouvernement constitué le 26 février 1992 après l'échec du "forum de réconciliation nationale". Renonçant à sa stratégie de boycottage, l'opposition, affaiblie, a participé aux élections législatives du 24 mai 1992. Le parti du président, l'Organisation pour la démocratie populaire-Mouvement du travail (ODP-MT), contrôlant le processus électoral de bout en bout, a obtenu 78 des 107 sièges et la Convention nationale des patriotes progressistes-Parti social-démocrate (CNPP-PSD) est devenue, avec 13 sièges, la principale force d'opposition.

Approuvé en mars et juin 1991 par le FMI et la Banque mondiale, le premier programme d'ajustement structurel (1991-1993) implique des sacrifices susceptibles d'engendrer des tensions sociales, malgré un bilan économique acceptable mais devenu fragile depuis 1989. Le programme d'ajustement est cofinancé notamment par la CEE, la Banque africaine de développement, la France (premier partenaire commercial du pays), le Canada et l'Allemagne.

Ce recentrage économique est allé de pair avec une diplomatie éclectique: les relations avec la Libye n'ont pas exclu une bonne entente, sur le continent, avec les forces conservatrices et les équipes militaires encore au pouvoir.

L'installation d'une Assemblée des députés du peuple présidée par Bongnessan Arsène Yé, ancien dirigeant des comités révolutionnaires, et la formation d'un gouvernement autour de Youssouf Ouédraogo, qui fut ministre du Plan de Thomas Sankara (à l'origine de la "Révolution démocratique et populaire" de 1983) ont parachevé, en juin 1992, l'entrée du Burkina Faso dans sa IVe République. Toutefois le spectre de l'armée est resté présent même si le pays est officiellement sorti de douze ans de régime d'exception.

La situation politique est restée marquée par les conditions de l'élection, en décembre 1991, du président Blaise Compaoré, candidat unique, mal élu, après le retrait d'opposants versatiles, et l'écrasante majorité obtenue par son parti, l'Organisation pour la démocratie populaire/Mouvement du travail (ODP/MT), au Parlement (78 des 107 sièges). Rentré au pays en 1991, après huit ans d'exil au Sénégal, Joseph Ki-Zerbo, dirigeant du Front progressiste voltaïque sous la IIIe République, est devenu le principal animateur de l'opposition parlementaire. En juin 1993 il a pris la tête du Parti pour la démocratie et le progrès (PDP) après sa mise à l'écart de la Convention nationale des patriotes progressistes/Parti social démocrate (CNPP/PSD) dont les derniers éléments ont rejoint l'hétéroclite majorité présidentielle allant des libéraux de l'Alliance pour la démocratie et la fédération (ADF) aux marxistes du Parti africain pour l'indépendance (PAI).

Le calendrier politique chargé de 1992 a freiné l'exécution du programme d'ajustement structurel de l'économie (PAS) signé en 1991. A ce manque à gagner s'est ajouté le déficit de la filière coton (30% des exportations), notamment lié à la baisse des cours. Le budget 1993 a prévu un déficit de 500 millions FF, soit l'équivalent de 10% des dépenses programmées. L'équilibre céréalier et les espoirs du secteur minier nés des ressources du pays en or (deuxième source d'exportation) et d'autres projets (manganèse de Tambao et zinc de Perkoa) éclairent ce tableau.

Longtemps présenté comme indolore par les autorités, le PAS avec la réduction des dépenses publiques, les restructurations, privatisations ou fermetures dans les banques, l'industrie, le commerce et les services, entraînant licenciements et limitation des salaires, a alourdi le climat social: grève à l'Université où l'armée a tiré le 20 janvier, grève d'avertissement de 72 heures de la Confédération générale des travailleurs du Burkina (CGTB) en mars 1993, grève des enseignants, etc.

Ayant conforté ses rapports avec la Côte d'Ivoire, le Mali et le Niger voisins, le président Compaoré, proche du dictateur togolais Étienne Gnassingbé Eyadéma a semblé souhaiter jouer un rôle dans la sous-région en dépit d'une politique aventureuse de soutien à Charles Taylor dans la guerre civile du Libéria. En juin 1993, il a poursuivi son rôle de médiateur dans la crise togolaise, après sa première visite officielle en France, demeurée le premier partenaire du Burkina Faso.

Installé depuis 1992 dans les institutions de sa IVe République ayant mis fin à douze ans de régime d'exception, le Burkina Faso, marqué depuis 1983 par les tragiques soubresauts de la "révolution démocratique et populaire" initiée par Thomas Sankara, a seulement connu un changement de gouvernement en mars 1994. Le Premier ministre démissionnaire, l'économiste Youssouf Ouédraogo, qui appliquait avec rigueur les recommandations du FMI, a été remplacé par Roch Kaboré, un proche du président Blaise Compaoré. Tout en maintenant le cap du gouvernement précédent, le nouveau Premier ministre s'est déclaré attentif aux revendications du monde syndical et étudiant, traditionnellement actif et qui s'est montré très critique sur le plan des privatisations engagées et les conséquences de la dévaluation du franc CFA intervenue en janvier 1994.

Dirigée par le président de l'Assemblée des députés du peuple, Arsène Bongnessan Yé, l'Organisation pour la démocratie populaire-Mouvement du travail (ODP-MT), convertie au libéralisme et détenant la majorité absolue au Parlement (78 sièges sur 107), a apprécié la nomination d'un de ses barons à la primature. Animant l'opposition parlementaire, le Parti pour la démocratie et le progrès (PDP) du professeur Joseph Ki-Zerbo, créé en 1993 et membre de l'Internationale socialiste, a tenu son congrès constitutif en avril 1994, dans l'attente des élections locales.

Le Parlement a voté en 1994 un budget dont le déficit (10% du PIB) était plus lié à la contraction des recettes et le service de la dette qu'à une explosion des dépenses.

Le pays pouvait cependant compter, notamment grâce à l'accord signé en mars avec le FMI pour la période 1994-1996, sur l'appui massif des bailleurs de fonds (240 milliards de francs CFA dès 1994), au premier rang desquels la France. Le solde de la balance commerciale est resté négatif malgré une hausse prévue de 14% des exportations agricoles. Devançant l'élevage, la filière coton (35% des exportations) a été déficitaire et une hausse de 40% des prix payés aux producteurs a été consentie après la dévaluation. Aux recettes de l'or devraient s'ajouter celles du manganèse de Tambao, devant être prochainement exploité avec le concours du Canada.

A partir des relations privilégiées du président Compaoré avec le dirigeant libérien Charles Taylor et le dictateur togolais Étienne Gnassingbé Eyadéma, l'action diplomatique dans la sous-région a été poursuivie et étendue en ce qui concerne la question touarègue. En normalisant, en février 1994, les relations avec Taïwan, rompues en 1973, B. Compaoré a provoqué les foudres de Pékin, où il avait été le premier chef d'État à se rendre après les massacres de Tian An Men en 1989.

Les élections municipales du 12 février 1995 ont achevé le cycle des consultations électorales définies par les institutions de la IVe République dont l'avènement, en 1991, a mis fin à douze ans de régime d'exception. Ces scrutins locaux, concernant moins de 600 000 électeurs inscrits, ont donné la majorité absolue dans 26 communes sur 33 à l'Organisation pour la démocratie populaire - Mouvement du travail (ODP-MT), dirigée par le président de l'Assemblée des députés du peuple Arsène Bongnessan Yé. Le Parti pour la démocratie et le progrès (PDP) du professeur Joseph Ki-Zerbo, membre de l'Internationale socialiste, a confirmé sa place de première force d'opposition (11% des conseils municipaux), à bonne distance cependant de la toute-puissante ODP-MT. Cette dernière a toutefois été agitée par quelques dissensions lors du choix des maires.

Le président Blaise Compaoré a continué de jouer un rôle diplomatique actif dans la sous-région. Il a accueilli, de septembre 1994 à avril 1995, les négociations, couronnées de succès, entre le gouvernement et les mouvements touarègues du Niger. De leur côté, les Touarègues du Mali n'ont cessé d'affluer, à partir de juin 1994: dans la région de Dori, ils étaient, au printemps 1995, quelque 50 000 à bénéficier d'une aide internationale modeste. Les autorités ghanéennes et nigérianes ont régulièrement consulté le président burkinabé dans le cadre de la recherche d'une solution à la crise du Libéria; B. Compaoré ayant, en effet, longtemps armé l'une des trois principales forces belligérantes, le Front national patriotique du Libéria de Charles Taylor.

Reçu à l'Académie des sciences d'outre-mer, intervenu à l'UNESCO en février 1995, remarqué au "sommet" de Copenhague contre la pauvreté en mars, B. Compaoré, en recevant en 1996 le prochain "sommet" franco-africain, comptait bien faire oublier les tragiques soubresauts de la "révolution démocratique et populaire" qu'il avait initiée en 1983 avec son prédécesseur, Thomas Sankara, assassiné quatre ans plus tard. De plus en plus présent dans son palais présidentiel de Ziniaré, son village d'origine au coeur du plateau mossi, il a restauré l'autorité de la chefferie de son ethnie d'origine, majoritaire dans le pays.

Converti au libéralisme et devenu bon élève du FMI, après avoir été le champion de l'économie étatisée, le Burkina Faso a apuré certains arriérés de sa dette et mieux recouvert les recettes publiques. En 1994-1995, le climat économique a toutefois été morose, marqué par l'aggravation du déficit commercial (206 milliards de francs CFA, contre 192 milliards en 1993) et l'absence de relance après la dévaluation du franc CFA, le 12 janvier 1994. Malgré une inflation maîtrisée à 29,3% en 1994 et un essor des exportations (coton, bétail, or), la deuxième vague de privatisations, dénoncée par l'opposition parlementaire, et le coût social de la dévaluation ont, en mai 1995, mis en éveil les syndicats, divisés mais actifs en milieu urbain.

Hôte en décembre 1996 du 19e sommet franco-africain, le pays a confirmé sa volonté d'affirmer son influence diplomatique; sa capitale, Ouagadougou, siège de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), ayant déjà accueilli les premiers conseils des ministres de l'organisation. Fidèle à ses pairs, le président et capitaine Blaise Compaoré a chaleureusement salué le retour au pouvoir, au Bénin, du général Mathieu Kérékou, au terme des élections de mars 1996, et a reçu le colonel - promu général - Ibrahim Maïnassara Baré, après la réussite de son coup d'État au Niger en janvier 1996. Mais, depuis la disparition du président Félix Houphouët-Boigny (1993), le rêve de leadership régional de B. Compaoré porte ombrage à son allié, le général Étienne Gnassingbé Eyadéma, à la tête du Togo depuis bientôt trente ans. Cela est d'autant plus sensible que les relations se sont normalisées entre le Burkina Faso et le Ghana de Jerry Rawlings, encore suspect aux yeux du dictateur togolais.

Les évolutions politiques à l'intérieur du pays ont préfiguré les échéances électorales de 1997 (législatives) et de 1998 (présidentielle) que le chef de l'État entendait maîtriser dans un climat parfois lourd, à l'image de la condamnation à six mois de prison, pour offense à son endroit, d'un ancien ministre de Thomas Sankara (prédecesseur de B. Compaoré assassiné en 1987) en août 1995. La mise à l'écart, le 7 février 1996, du Premier ministre Roch Kaboré, soupçonné de s'intéresser à la magistrature suprême, a suivi la transformation, le 5 février, du Parti-État, l'Organisation pour la démocratie populaire-Mouvement du travail (ODP-MT) en Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), dirigé par Arsène Bongnessan Yé, président de l'Assemblée des députés du peuple et de l'Union parlementaire africaine. Face au CDP, qui se réclame de la socialdémocratie après avoir tâté de la révolution et du libéralisme, le Parti pour la démocratie et le progrès (PDP), membre de l'Internationale socialiste et première force d'opposition, dirigée par Joseph Ki Zerbo, a reçu le renfort, en février 1996, de l'Union de la gauche démocratique d'Étienne Traoré, animant à partir d'avril, le Front démocratique burkinabé, réunissant le PDP, les Verts et un groupe d'anciens sankaristes.

Une campagne agricole très moyenne en 1995-1996, une baisse de moitié, entre 1990 et 1995, de la production d'or (au deuxième rang des exportations, derrière le coton) n'ont pas trop affecté l'économie qui a absorbé le choc de la dévaluation du franc CFA en 1994, et dont le déficit budgétaire et la charge de la dette ont été respectivement réduits de 41 % et 25 % entre 1995 et 1996. Réunis à Genève, en octobre 1995, les bailleurs de fonds ont renouvelé leur confiance au pays, malgré la lenteur des privatisations, souvent à l'origine de grèves.

Consacré à la "bonne gouvernance" et marqué par l'inauguration du somptuaire ensemble immobilier Ouaga 2000, le 19e sommet franco-africain, réuni à Ouagadougou du 2 au 4 décembre 1996, a fait oublier pour un temps au chef de l'État, Blaise Compaoré, ses ennuis intérieurs. L'arrestation, le 6 octobre 1996, de 25 membres de la sécurité présidentielle pour "manquement à la discipline militaire", la mort "accidentelle", le 24 décembre, du second de la garde rapprochée du président faisant suite à la disparition, depuis octobre à Abidjan, de son ancien supérieur, l'adjudant-chef Hyacinthe Kafando, homme de main du Palais depuis 1987, ont rappelé l'essence militaire du pouvoir. Mais le régime a su se parer formellement des atours de la démocratie sans parvenir à réduire l'action persévérante du Mouvement burkinabé des droits de l'homme de Halidou Ouédraogo.

Avant l'échéance présidentielle de 1998, année où le Burkina Faso accueillera le sommet de l'OUA (Organisation de l'unité africaine) et la coupe d'Afrique de football, le chef de l'État - dont le nombre de mandats n'est plus limité depuis la révision, le 27 janvier 1997, de la Constitution par le Parlement - s'est assuré un contrôle total de l'Assemblée nationale. Aux élections législatives du 11 mai 1997, son parti-État, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), disposant d'énormes moyens et de la maîtrise des opérations électorales, s'est octroyé 101 des 111 sièges, ne concédant que 6 sièges à la première force d'opposition, le Parti pour la démocratie et le progrès (PDP) de Joseph Ki Zerbo, membre de l'Internationale socialiste. Formé le 10 juin 1997, le nouveau gouvernement de Kadré Désiré Ouédraogo a écarté les dirigeants de la mouvance présidentielle dont l'allégeance n'a pas été absolue et a intégré l'ancien président du Parlement, Bongnessan Arsène Yé, comme ministre d'État à la Présidence, la nouvelle Assemblée ayant élu à sa tête Maurice Mélégué Traoré.

Une grève des étudiants en février et mars 1997 et un chômage assez préoccupant ont été le revers d'une situation économique plutôt satisfaisante, marquée par l'assainissement des finances publiques, malgré la hausse de l'encours de la dette, et une bonne production agricole vivrière et industrielle (+ 35 % en coton, première source de recettes). Le Burkina Faso a participé à la médiation qui s'est tenue en janvier 1997 à propos de la crise en Centrafrique et a confirmé sa volonté de rayonner en Afrique de l'Ouest.

Source :
L'etat du Monde 1981-1998

Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier