Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Thomas Sankara

Cet article est tiré de la conclusion de la biographie de Thomas Sankara "La Patrie ou La Mort" aux éditions de l'Harmattan par Bruno Jaffré. Bruno est également l'animateur et le principal contributeur d'un site très complet dédié à Thomas Sankara. Nous le remercions pour son travail de longue haleine.

1987
DÈS son arrivée à Ouagadougou, le visiteur est averti. Une énorme inscription en lettres rouge vif barre l'un des murs de l'aérogare: "Honte à l'impérialisme." Plus loin, dans la ville, au fronton des ministères, il lira la devise omniprésente du pays: "La patrie ou la mort, nous vaincrons!" Des groupes compacts de jeunes adultes courent dans les rues, en petite foulée: c'est le "sport de masse", rendu obligatoire. Des groupes d'adolescents, en uniforme rayé orange, signalent la porte des lycées. Quelques slogans martiaux, volontaristes, pédagogiques, inscrits sur des banderoles, barrent les rues, accrochés aux arbres. Ainsi lit-on sous les manguiers: "Un peuple qui n'a pas la maîtrise de ses besoins n'est pas un peuple libre", et l'on entend, dans les réunions publiques: "Le néo-colonialisme! les fantoches! les bourgeois! les valets locaux! À bas..." ou "Honneur au peuple! Gloire au peuple! Tout le pouvoir au peuple!"

Tout, dans le Burkina-Faso d'aujourd'hui, porte la marque de ce volontarisme pédagogique: d'un intense effort de mobilisation sociale, qui va loin dans la vie des citoyens. Depuis la prise de pouvoir, en août 1983, du capitaine Sankara, beaucoup de choses ont changé dans l'ancienne Haute-Volta. Certes, les contraintes économiques demeurent, massives. Mais une dynamique a été créée, une impulsion politique est née, qui n'existaient guère auparavant. Le nouveau régime devra-t-il payer ses orientations nouvelles par un isolement diplomatique, en Afrique et dans le monde? Rien n'est moins sûr.

"Je suis un homme qui dérange", nous dit le capitaine Sankara. Et il a dérangé, effectivement, bon nombre de ceux qui, à l'intérieur ou à l'extérieur, se satisfaisaient d'un statu quo solidement établi, qui avait fait de la Haute-Volta un réservoir de main-d'oeuvre pour la Côte-d'Ivoire et un paradis pour anthropologues.

Le nouveau régime se réclame d'abord d'une morale nouvelle. Dans le "discours d'orientation politique" (2 octobre 1983) qui tient lieu à la fois de texte de référence et de Constitution, le capitaine Sankara proclamait sa volonté de créer "une société nouvelle débarrassée de la corruption, du vol, du mensonge et de l'individualisme de façon générale". Ce discours moral a surpris, dans un premier temps.

Mais le jeune chef de l'Etat, un an plus tard, devant l'Assemblée générale des Nations unies, reprenait la même idée: "Mon pays, s'écriait-il, est un concentré de tous les malheurs des peuples, une synthèse douloureuse de toutes les souffrances de l'humanité, mais aussi et surtout des espérances de nos luttes." Et il proclamait la volonté des plus pauvres de changer le monde: ceux qui n'ont pas compris cela, ajoutait-il, et qui continuent à vivre sur une logique d'exploitation ne peuvent entendre "la parole du grand peuple des déshérités". "Du Christ, ajoutait ce catholique, ils ont trahi la parole..."

On conçoit que ce langage ait dérouté. Que le personnage du jeune capitaine - il est né en 1947, - qui cite aussi bien Engels que l'Evangile, Victor Hugo que Franz Fanon, n'ait pu entrer facilement dans une quelconque classification. Justicialiste, a-t-on dit de lui, populiste, marxiste, nationaliste, chrétien. Il est, en effet, tout cela à la fois.

La nature du régime se ressent évidemment de ces emprunts idéologiques multiples. À la tête du pays, pour conseiller le gouvernement a été institué un Conseil national de la Révolution qui tient lieu de Parlement et d'instance délibérative, mais dont les membres - des militaires, pour la plupart - sont nommés par le pouvoir. Surtout, dans tout le pays, ont été créés des comités de défense de la révolution (CDR) qui remplissent un rôle de mobilisation permanente, d'encadrement et même de maintien de l'ordre.

Ces CDR ont fleuri partout: dans les campagnes, il en existe un par village, dans les villes un par quartier, dans les ministères un par service. Il y a des CDR par profession, dans les services d'hôpitaux, au total un pour trente personnes environ... Ce sont ces CDR, dont les membres sont en principe élus, qui, peu après la prise de pouvoir, ont fortement inquiété. Car il était entré dans le pays une quantité d'armes, pour la plupart soviétiques, livrées par la Libye via le Ghana voisin, et les jeunes CDR, inexpérimentés mais armés, se sont livrés à des abus, sanglants pour certains, qui restent dans les mémoires.

Depuis, les CDR ont été repris en main, et c'était d'autant plus nécessaire qu'ils s'étaient, à leurs débuts, posés en rivaux de la chefferie traditionnelle, puissante et respectée dans le pays, et que le nouveau régime ne souhaitait nullement s'aliéner. De l'avis unanime, les CDR se sont aujourd'hui fortement assagis et se limitent à leur rôle de courroie de transmission du pouvoir central.

Celui-ci, soucieux d'instaurer un climat de réconciliation nationale et conscient du pouvoir des autorités traditionnelles, a même créé un Conseil des anciens où se côtoient des chefs coutumiers et deux anciens présidents de la République qui se trouvent ainsi "réhabilités".

Mais le pouvoir n'a pas pour autant renoncé à un mode de fonctionnement très "spontanéiste". Il a par exemple fait raser des quartiers entiers à Ouagadougou, considérés comme "mal lotis", pour les remplacer par de nouveaux logements, souvent trop onéreux pour leurs bénéficiaires. Il a décidé soudain de supprimer les loyers, ce qui provoqua un arrêt quasi total de la construction privée: il fallut donc les rétablir, un an plus tard.

Dans le même esprit fut réalisé le licenciement, en 1984, de mille cinq cents enseignants qui s'étaient mis en grève. Le système de l'école s'en trouva pratiquement décapité: il fallut embaucher pour les remplacer par des étudiants peu qualifiés. Seuls quelques centaines de ces enseignants ont été, depuis, réintégrés.

Le gouvernement lança aussi des initiatives d'allure plus folklorique, telle cette décision, un jour, de faire faire le marché par les hommes pour qu'ils se rendent compte des prix. Le capitaine Sankara récuse ce qualificatif de "folklorique". Pour lui, la place réservée à la femme dans cette société relève du scandale. Il faut, dit-il, prendre des mesures simples pour frapper les esprits. Dès son accession au pouvoir, il condamne la pratique des mutilations sexuelles féminines - généralisées dans le pays - comme "barbares". Il est le seul chef d'Etat d'Afrique francophone qui les ait formellement désavouées.

C'est aussi pour frapper les esprits que le gouvernement a bloqué les salaires des fonctionnaires, dont le pouvoir d'achat s'effrite au rythme de l'inflation. Avec la gymnastique obligatoire furent instaurés, aussi, quelques travaux obligatoires, tels que le nettoyage des rues qui sera suivi, bientôt, du curage des caniveaux. Les appréciations ne sont pas unanimes...

Dans le même ordre d'idées furent prises des mesures qui touchent à des aspects cruciaux du développement. Ainsi, en avril 1985, une poussière rouge plongea le pays dans une quasi-obscurité, déclenchant une angoisse générale. Quelques jours plus tard, le capitaine Sankara annonçait la "stratégie des trois luttes", c'est-à-dire la mobilisation générale contre la désertification: lutte contre la coupe anarchique du bois; lutte contre les feux de brousse, pratique traditionnelle de fumage, désastreuse pour l'environnement; lutte contre la divagation des animaux. Désormais, les pasteurs devront leur faire respecter des parcours déterminés. Il fut même décidé - au prix de quelques abus - que quiconque aurait le droit d'abattre les animaux surpris "hors circuit".

Cette mobilisation permanente est-elle bien supportée dans le pays? Certes, admet le capitaine Sankara, elle rompt avec bien des habitudes. "Mais lorsqu'on me dit que nous voulons caporaliser le pays, que nous reproduisons servilement le modèle chinois, que c'est le retour à la pierre taillée, oui, quelquefois, cela fait mal." Le pouvoir a mis à l'écart une opposition de gauche, la LIPAD-PAI (1), de tendance marxiste-léniniste, de même que les syndicalistes, dont certains pro-albanais, et a dû déjouer quelques complots surgis sur sa droite. "Mais ce qui gêne nos ennemis de l'intérieur, ajoute le capitaine Sankara, ce n'est pas le manque de pluralisme politique... Ce qui les gêne, c'est l'interdiction de l'air conditionné dans les bureaux pendant neuf mois sur douze; c'est l'obligation pour les fonctionnaires de porter des vêtements de coton local: cela, ils ne peuvent le supporter." Car les fonctionnaires doivent tous porter, effectivement, le "faso danfani", costume de coton, rustique à vrai dire, fabriqué dans le pays.

La difficile coordination de l'aide

CETTE recherche de l'autonomie, de l'autosuffisance, se traduit aussi dans les relations du pays avec l'extérieur. Sujet le plus controversé: les relations avec la Libye. "Je suis, dit le capitaine Sankara, très proche de la Libye", insistant sur le mot "très". "Kadhafi est un homme généreux, honnête, viscéralement hostile à l'injustice. Mais je n'approuve pas tout ce qu'il fait, notamment au Tchad. Seulement, je lui parle. Pourquoi sommes-nous si peu à le faire?"

De fait, les relations du Burkina avec la Libye, au-delà de l'entente entre les deux hommes, ne sont pas des plus simples. Certes, le colonel Kadhafi a d'emblée salué le nouveau régime, l'a fourni en armes, s'est rendu à Ouagadougou au moment même où avait lieu un sommet franco-africain. Mais la Libye ne s'est guère manifestée, à Noël 1985, lorsque le Burkina, engagé dans un conflit frontalier avec le Mali, frôla la déroute militaire. C'est que le Mali, doté d'une immense frontière commune avec l'Algérie, est aussi stratégique, aux yeux des Libyens, que le Burkina.

Au cours de ce conflit, décidément révélateur, un autre allié du Burkina s'est aussi montré d'une remarquable discrétion: le Ghana. Pourtant, le capitaine Sankara et son homologue ghanéen, le capitaine Jerry Rawlings, entretiennent une amitié qui semblait des plus solides. Il aurait même existé un projet d'union entre les deux pays, à l'horizon 1995. Déçus par la tiédeur du soutien ghanéen, les Burkinabés ne parlent plus guère aujourd'hui de ce projet d'union.

Le conflit avec le Mali, imprudemment déclenché en décembre 1985, vraisemblablement par des CDR trop zélés, as failli, en effet, tourner à la débâcle pour le Burkina. L'armée malienne possède des avions et quelques blindés auxquels les forces burkinabés auraient dû céder rapidement. C'est l'intervention efficace de la Côte-d'Ivoire qui a évité une issue catastrophique pour le capitaine Sankara.

Les relations avec la Côte-d'Ivoire sont en effet autrement importantes en termes économiques et politiques que celles que le Burkina entretient partout ailleurs en Afrique. Deux millions de Burkinabés travaillent en Côte-d'Ivoire et le "miracle" économique ivoirien doit beaucoup à cette immigration. À l'inverse, l'économie du Burkina ne pourrait pas se passer des liquidités envoyées chaque mois de Côte d'Ivoire par les travailleurs des plantations. Mais il y a plus que cela: le capitaine Sankara considère le président Houphouët-Boigny comme un sage, qu'il respecte et écoute, et le patriarche d'Abidjan, peu ébranlé par le langage non conformiste qu'on tient aujourd'hui à Ouagadougou, manifeste de constants égards au jeune chef d'Etat burkinabé. C'est grâce au président ivoirien que le sommet de la CEAO (2) peut avoir lieu à Ouagadougou juste après le conflit avec le Mali, sommet auquel participèrent les deux ex-belligérants, ainsi officiellement réconciliés. Ce sommet fut décisif pour la "légitimation" internationale du régime de Ouagadougou.

Les relations avec la France ne sont pas, quant à elles, des plus simples. Car la France n'est plus le premier bailleur d'aide extérieure du Burkina. Elle est devancée désormais par les Etats-Unis (3). Malgré l'importance des liens de tous ordres qui unissent les deux pays, leurs relations ont passé, ces dernières années, quelques caps difficiles. On comprend mal, au Burkina, que Paris subordonne le déblocage d'un prêt d'ajustement structurel (21 millions de francs sur trois ans) à la signature d'un accord entre le Fonds monétaire international et Ouagadougou. De son côté, le gouvernement de M. Chirac a mal ressenti certaines positions du Burkina: en particulier, Ouagadougou a pris l'initiative, lors de la dernière Assemblée générale de l'ONU, d'une motion demandant l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie. "Trop, c'est trop...", aurait dit alors M. Chirac.

Pourtant, un nouveau fléchissement de l'aide française, au moment même où le régime de Ouagadougou trouve son rythme de croisière et échappe à la radicalisation des débuts, serait particulièrement mal venu. On dément formellement, à Paris, qu'une telle baisse soit à nouveau programmée et qu'une quelconque sanction politique s'applique à ce pays.

Reste le vaste secteur de l'aide multilatérale. Le premier problème posé vient des encombrantes offres de service du FMI. Le Burkina, qui a un impérieux besoin de liquidités, pourra-t-il longtemps faire la sourde oreille aux experts de Washington, dans lesquels il ne voit que les agents d'un contrôle politique?

Les autres organisations internationales sont présentes en rangs serrés à Ouagadougou. Huit d'entre elles y sont des agences spécialisées de l'ONU, travaillant dans les secteurs les plus divers. Près de cent organisations non gouvernementales (ONG) s'y ajoutent. Il résulte de ce foisonnement un problème considérable de coordination, et même d'absorption de l'aide. Certes, le gouvernement a créé une structure de coordination des ONG. Mais il faudrait plus: par exemple, un service ad hoc rattaché à la présidence de la République et qui coiffe aussi bien les aides bilatérales que multilatérales, privées ou publiques.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que le pays attire les bailleurs d'aide, des plus grands aux plus petits, et la prise de pouvoir par le capitaine Sankara ne les a nullement découragés, bien au contraire. Il y a à cela quelques raisons: l'énergie consacrée aux efforts de développement est considérable, évidente: la corruption n'existe guère, les comptes sont ouverts. "Il existe dans ce pays, nous dit un expert du développement, une extraordinaire capacité de mobilisation."

Cela dit, personne ne dissimule les énormes difficultés auxquelles se heurte le Burkina. La fragilité de l'économie demeure une constante. Le secteur manufacturier est si faible - il représente moins de 20 % du produit national brut - qu'une part essentielle des ressources repose sur l'agriculture, elle-même des plus fragiles, entièrement tributaire des pluies et de la maîtrise de l'eau.

Malgré tous ses handicaps, l'agriculture procure au pays les deux cinquièmes de son PNB, mais emploie 90 % de la population active. Et pourtant... Sur les 27,4 millions d'hectares du pays, seuls 9 millions sont cultivables et 2,1 millions d'hectares effectivement exploités (4).

Certes l'agriculture procure quelques devises: le Burkina vend à l'extérieur de l'arachide, du coton, des noix de karité (5), du sésame, des fruits et des légumes. Mais ces cultures de rente n'occupent guère que 10 % des surfaces cultivées. L'essentiel se compose de cultures vivrières, essentiellement céréalières, dont le pays a un besoin impérieux.

Depuis deux ans, il a plu sur le Sahel. Le Burkina, comme les pays voisins, a reverdi, après des années ininterrompues d'une intense sécheresse qui, persistante depuis 1973, avait culminé dans les années 1982-1984.

C'est dire que, lors de sa prise de pouvoir, le capitaine Sankara avait trouvé le pays dans une situation de désastre alimentaire absolu. Jusqu'à 40 % de la population a souffert de malnutrition. On comprend que l'un des premiers gestes du nouveau gouvernement ait été de supprimer l'impôt pour les paysans, et de nationaliser les terres, en vertu du principe maintes fois proclamé: "La terre est à celui qui la travaille."

Maîtriser l'eau et la démographie

LE retour des pluies fut pour le nouveau régime une évidente bénédiction. Dès 1986, la campagne agricole fournit 1,58 million de tonnes de céréales (contre 1,14 pour la précédente). Mais chacun sait à quel point la situation demeure fragile. Deux bonnes saisons des pluies ne suffisent pas pour réalimenter durablement les nappes souterraines, après quinze ans de sécheresse.

Or, le Burkina, contrairement à ses voisins immédiats, le Niger et le Mali, ne dispose pas même d'un grand fleuve permanent, mais de cinq rivières secondaires dont deux seulement coulent toute l'année. En outre, comme dans toute cette partie de l'Afrique, la pluie ne tombe que pendant une période relativement courte - l'hivernage, de juin à septembre - et ce avec une très grande violence.

Lorsque, expliquent les experts de l'antenne de l'ORSTOM (6) à Ouagadougou, la pluie tombe violemment sur des terres dénudées, dégradées par la sécheresse, elle y provoque la création d'une croûte de surface totalement imperméable. L'eau ruisselle donc sans pénétrer le sol, emportant sur son passage ce qui reste de terre arable, dont l'épaisseur diminue ainsi, progressivement. Au Burkina, le sol "utile" ne dépasse guère 50 cm d'épaisseur: il recouvre un socle lui-même impénétrable qui affleure parfois déjà en de nombreux points du pays.

Retenir à la surface l'eau qui ne coule que pendent quatre mois, l'empêcher d'emporter la mince couche de terre indispensable aux cultures, est donc impératif. D'où, depuis trois ans, la multiplication des retenues d'eau, grandes et petites, que les paysans eux-mêmes ont construites, et qui est l'un des effets les plus spectaculaires de la politique agricole du Burkina.

Il faut aussi, à l'évidence, tenter d'utiliser l'eau souterraine. Les nappes, contenues dans quelques failles du socle cristallin, ne sont pas d'une immense richesse. Elles se rechargent, certes, lorsqu'il pleut. Mais elles ne sont pas inépuisables. Avec l'aide de nombreux bailleurs d'aide extérieure, le gouvernement a entrepris une active politique de forage pour la consommation humaine "l'utilisation des eaux de surface étant réservée à l'irrigation".

Les autorités burkinabés ont fait de la politique hydraulique un axe essentiel de leur action. Elles ont créé un ministère de l'eau qui a la haute main sur toute cette stratégie. Les investissements pour l'eau absorberont à eux seuls un quart des investissements du plan quinquennal (1986-1990), soit 450 millions de dollars, dont 80 %, nous dit-on, sont déjà acquis. L'objectif est d'assurer à chacun vingt litres d'eau par jour d'ici à la fin du plan.

Il est difficile de prévoir si cet objectif sera tenu, étant donné la dépendance d'un tel programme à l'égard de la pluie. C'est pour limiter cette dépendance, précisément, que le gouvernement - malgré ses premières déclarations - a repris à son compte trois grands projets de barrages, projets élaborés de longue date à la fois pour développer l'irrigation et pour produire de l'électricité (7).

Ainsi sort de terre le grand barrage de la Kompienga, proche de la frontière du Togo. Le projet a exigé des financements considérables; il n'a été rendu possible que par le création d'un consortium réunissant notamment les Communautés européennes, les aides bilatérales allemande, arabes et française.

Un deuxième projet, le barrage de Bagré, aux confins du Ghana, est encore "dans les cartons". Il se heurte aux réserves de plusieurs donateurs, sceptiques sur les capacités du pays à absorber autant d'énergie électrique; d'autant que le réseau burkinabé sera prochainement relié à celui de la Côte-d'Ivoire voisine. Le troisième projet, le barrage de Nimbiel, lui aussi au sud du pays, est moins avancé encore. Mais le gouvernement tient à la réalisation de l'ensemble.

Maîtriser l'eau, donc revitaliser l'agriculture, ce n'est pas seulement viser l'autosuffisance alimentaire. C'est aussi tenter de fixer la population sur des terres déshéritées, dans le Nord, en les rendant productives, pour limiter l'émigration vers le Sud et le plateau Mossi, déjà surpeuplés. Certes, l'ancien gouvernement, relayé par l'actuel, a multiplié les efforts pour aménager les vallées des Volta, qu'un immense effort international a libérées de l'onchocercose, ou cécité des rivières. Mais la migration spontanée des paysans déborde ces tentatives d'aménagement organisé et le risque est grand, comme le souligne l'ORSTOM, de voir les implantations anarchiques provoquer une dégradation accélérée des terres du sud du pays.

Car le Burkina, qui compte huit millions d'habitants, est le pays le plus densément peuplé du Sahel. L'augmentation de la population (2,8 % par an) excède le rythme de croissance de l'économie. La planification familiale, officiellement encouragée depuis peu, n'en est qu'aux balbutiements.

Dans le même esprit - mobiliser les paysans - un effort intense est mené pour l'alphabétisation, en français et en langues vernaculaires. Mais dans ce domaine comme dans celui de la santé (voir l'encadré) le travail à accomplir est immense. Plus de 90 % des habitants du Burkina sont analphabètes.

Restent les difficultés proprement financières et budgétaires dans le budget de 1987, qui atteint 98 milliards ce francs CFA (8), il manque 12 milliards, que le gouvernement n'est pas parvenu à combler. Quant à l'endettement extérieur, il frôle les 500 millions de dollars. Sur la dette, le capitaine Sankara a fait quelques déclarations fracassantes "Ou bien, écrivait-il dans un message à l'Organisation de l'unité africaine, il faut collectivement résister, opposer un refus net de payer la dette, ou si ce n'est pas le cas, il faut, alors, aller mourir isolément, un à un." Mais il n'existe pas, en Afrique, de "front des débiteurs" et, sur ce point, le président du Burkina est isolé.

L'est-il aussi, désormais, dans son propre pays? Exerce-t-il un pouvoir de plus en plus personnel? La mobilisation est-elle sur le point de retomber? On observe, çà et là, des signes d'essoufflement. L'effort demandé à tous, y compris à ceux que leur statut de fonctionnaire ou de salarié a longtemps protégés, n'est évidemment pas du goût de chacun. Le capitaine Sankara est parfois prisonnier d'un entourage qui ne le contredit guère. Mais la dynamique, créée et entretenue depuis 1983, n'a pas fléchi. Reste à trouver les moyens de l'entretenir pour que le régime puisse inscrire son projet dans la durée. Ce n'est pas là le moindre des défis qu'il devra relever dans les années qui viennent. La réussite de l'expérience est, à l'évidence, vitale pour le Burkina lui-même, Mais elle est très importante aussi pour les pays voisins, où les regards se tournent vers Ouagadougou, c'est-à-dire vers un nouveau type de pouvoir et une nouvelle forme de mobilisation sociale.

Bibliographie

- Jean Philippe Rapp, Sankara, un nouveau pouvoir africain, préface de Jean Ziegler, Ed. Pierre-Marcel Favre, Lausanne, 1986.

- Sauven Andrianmirado, Sankara le rebelle, Ed. Jeune Afrique, Paris, 1987.

- Marie-Bernadette Kabre et Hélène Beyelervon Burg, le Cri de l'enfant burkinabé, préfaces du Père Joseph Wresinski et de Stanislas Spero Adotevi, UNICEF Ouagadougou, ATD quart-monde.

- Le Courrier ACP-CEE, "le Burkina-Faso", Bruxelles, septembre-octobre 1986.

- Doris Bonnet, Corps biologique, corps social: les Mossi de Haute-Volta, thèse de troisième cycle, sous la direction de Marc Augé, Ecole des hautes études en sciences sociales, Paris.

- Bruno Martin, le Problème de la planification des programmes en santé publique dans les pays en développement. L'exemple du programme élargi de vaccination au Burkina-Faso, mémoire de troisième cycle, université d'Aix-Marseille-II.

Notes:
(1) Ligue patriotique pour le développement-Parti africain pour l'indépendance.
(2) Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest.
(3) L'aide de la France atteignait 306 millions de francs en 1982, 357 millions en 1983; elle est tombée à 326 millions en 1984 et à 265 en 1985. En 1987, l'aide française ne représentera plus que 15 % de l'aide totale au Burkina-Faso, devancée de loin par celle des Etats-Unis (22 %).
(4) Le Courrier Afrique-Caraïbes-Pacifique-Communauté européenne, septembre-octobre 1986.
(5) Le karité est un oléagineux dont les noix sont très prisées en Afrique pour la production de corps gras divers.
(6) ORSTOM: Office de recherches scientifiques et techniques pour le développement en coopération.
(7) À l'heure actuelle, les deux seules sources d'énergie du pays sont le bois, qu'il faut à tout prix éviter d'arracher, et le fuel, qui grève le budget.
(8) 1 franc CFA = 0,02 franc français.

AUTOSUFFISANCE ALIMENTAIRE 1987
SECOUÉE à nouveau par la famine en 1984 et 1985, l'Afrique cherche, avec l'aide des pays développés, à atteindre l'auto-suffisance alimentaire en s'appuyant sur la "Sainte Trinité" des agronomes modernes: semences sélectionnées, engrais et pesticides. Les responsables oublient ainsi que la faible capacité d'achat des populations reste un facteur prépondérant de limitation de la production. La révolution agricole en Europe achevée au début du siècle dernier et qui a permis le doublement des rendements n'indique-t-elle pas une autre voie à explorer?

Particulièrement marquée en Afrique noire, la récente expansion des disettes a incité de nombreux gouvernements à inscrire l'autosuffisance alimentaire comme priorité politique. Par l'intermédiaire de leurs organismes de coopération, les gouvernements des pays occidentaux font chorus. Mais comme l'idée ne date pas tout à fait d'aujourd'hui, on peut légitimement se demander pourquoi de si belles intentions ont été suivies de si peu d'effets.

Le raisonnement des théoriciens de l'autosuffisance se fonde sur d'indéniables réalités; dans des pays où la population s'accroît de 2 % à 3 % l'an, les ressources alimentaires n'augmentent que de 1 % à 2 %. L'écart entre la demande et l'offre nationales ne cesse de se creuser, obligeant à recourir à des importations croissantes, qui coûtent cher en devises, ou à l'aide alimentaire, dont les inconvénients ont été si souvent dénoncés depuis une dizaine d'années. La solution paraît claire: il faut produire plus et employer, dans des périmètres appropriés, les techniques si efficaces de l'agriculture industrielle.

On trouve d'ailleurs des conseillers pour les proposer, des entreprises pour livrer des barrages "clés en main", des agronomes tout exprès venus de leurs pays d'origine pour organiser et gérer. Et voilà que s'édifient les barrages de Diama et Manantali, au Sénégal, que s'aménagent des zones cultivables dernier cri au Niger, que la mise en valeur des abords de la rivière Sourou, au Burkina-Faso, est confiée à une "autorité" autonome et fait l'objet de toute la sollicitude du nouveau régime. René Dumont a, dans un livre récent (1), justement dénoncé le caractère illusoire de la plupart de ces grands projets. On ne l'écoutera pas... Pourquoi? De nombreux intérêts sont en cause: ceux des bureaux d'études et autres marchands de béton; ceux de technocrates qui auront enfin à gérer des réalisations dignes des enseignements qu'ils ont reçus dans les facultés d'agronomie. Sans parler des dessous-de-table qui, parfois, facilitent la communication entre ces deux groupes.

Pourtant, les grands investissements agro-alimentaires ne voient pas le jour uniquement dans les pays les plus corrompus. Le Burkina-Faso a efficacement lutté contre cette tare. Mais, ici comme là-bas, des personnes d'opinions politiques très diverses considèrent l'agro-industrie comme la seule solution aux disettes du tiers-monde. Pourtant, lorsque du constat d'un écart croissant entre les ressources et les besoins on passe à la conviction qu'il faut, le plus vite possible, combler le trou, on oublie de s'interroger sur les causes du déficit et sur la façon dont le vivent la plus grande partie du peuple, paysans et classes populaires.

Produire pour qui?

INUTILE en effet de se poser des questions si l'on considère, comme le font nombre d'observateurs, que "le" paysan est traditionnel, c'est-à-dire archaïque, ignorant, réactionnaire, inapte à changer ses méthodes. C'est donc lui, n'en doutons pas, qui est la cause de la stagnation de la production, c'est lui l'affameur!

Pour d'autres comme M. T.W. Schultz, prix Nobel d'économie, qui prétendent avoir étudié les choses de plus près, les paysans du tiers-monde ne peuvent rien tirer de plus de leurs systèmes de culture; avec les méthodes qu'ils utilisent les rendements maximums sont atteints. Le raisonnement est plus subtil que le précédent, toutefois la conclusion est la même: il faut former les paysans à des méthodes productives, c'est-à-dire à utiliser la "Sainte-Trinité" des agronomes modernes: semences sélectionnées, engrais et pesticides. Hors d'elle, point de salut!

Ces intrants sont réservés à ceux qui peuvent les payer et qui, augmentant de la sorte leur production et la productivité de leur travail, génèrent une baisse des prix des denrées à laquelle ceux qui n'ont pu se moderniser ne peuvent résister. Les voilà du coup marginalisés, réduits à vendre leurs terres, à louer leur force de travail à ceux qui ont réussi, puis à émigrer en ville où ils vont grossir des bidonvilles en constante expansion. C'est le processus qu'ont décrit les observateurs de la fameuse Révolution verte en Inde et en Asie du Sud-Est. La hâte des gouvernements les engage parfois à se passer complètement des paysans: ainsi dans de nombreuses plantations sucrières en Afrique noire, ou avec ce projet de culture du blé sur le plateau de l'Adamaoua, au Cameroun, réalisé avec l'assistance technique de la Société des Grands Moulins de Paris (qui n'a d'ailleurs pas obtenu les résultats escomptés).

Tandis qu'on exclut ici les paysans, d'autres songent au contraire à les intégrer dans le processus d'accroissement de la production. Au Mali, la stratégie qui vise à l'autosuffisance du pays se fonde sur le constat que les prix d'achat aux paysans sont trop bas pour être incitatifs. La cause en serait que ces paysans ont, au moment de la récolte, besoin d'argent frais et vendent à n'importe quel prix. On prétend donc subventionner ce prix grâce à la contrepartie de l'aide alimentaire européenne, vendue dans le pays... On oublie simplement que cette aide, dans la mesure où elle ne coûte rien au pays, contribue fortement à faire baisser les prix! Par ailleurs, si les prix de vente augmentent, les céréales locales trouveront-elles des acheteurs dans une population où la moyenne des revenus n'est guère élevée? Dans certains pays se sont développées, avec l'aide de plusieurs organisations non gouvernementales, des opérations de transport de céréales de régions excédentaires à régions déficitaires. Nul doute que ces transferts ne rendent des services et que les investissements qui se font dans les villages à partir de la contrepartie de ces ventes n'aient beaucoup d'avantages, sans constituer pour autant une panacée ni être exempte de risques (2).

L'autosuffisance d'une région, d'un pays, ne peut se réaliser que lorsque tout le monde a les moyens de produire ou d'acheter sa nourriture. Cette remarque de bon sens devrait suffire à infirmer les théories qui précèdent, où le déficit alimentaire est présenté comme un vide dans la production régionale ou nationale qu'il suffirait de combler. On peut toujours remplir le trou; s'il ne se trouve personne pour le vider, il restera plein. Au Burkina-Faso, en 1975, et aujourd'hui à nouveau, s'accumulent des stocks d'aide alimentaire dont on ne sait que faire. En Afrique, nombreux sont les exemples qui montrent que lorsqu'on a incité les paysans a produire plus, et qu'ils l'ont fait, leur production leur est restée sur les bras faute d'acheteurs en nombre suffisant. L'économie fonctionne comme un tuyau: ce qui entre d'un côté doit sortir de l'autre. S'il n'y a pas d'acheteurs à l'autre bout le flux de la production ne peut être absorbé. Or dans des pays ou 90 % des actifs travaillent la terre, le marché est nécessairement très restreint; si les paysans augmentaient de 10 % leur production ils doubleraient ainsi les quantités disponibles sur le marché. Ailleurs, en Amérique latine, ce sont les très bas revenus (ou l'absence de revenus) de ceux qui ne travaillent pas la terre, qui imposent des limites: il ne suffit pas d'avoir faim pour être un client de l'agriculture, encore faut-il pouvoir payer. Dans ces conditions, les denrées fournies par l'aide ou des importations en provenance des pays industrialisés, souvent moins chères que les productions locales, sont préférées sur les marchés locaux par des clients qui, dans l'ensemble, disposent de peu de ressources.

La révolution agricole bloquée

POUR que les produits locaux se vendent, il faudrait qu'ils soient protégés. On pourrait imaginer que les importations alimentaires soient taxées, de façon à subventionner les productions locales qu'elles ont tendance à concurrencer. Cette politique fut mise en oeuvre par la Communauté économique européenne (CEE) dès sa création afin de se protéger de la concurrence des Etats-Unis. Mais ses experts se gardent bien de conseiller une telle politique aux responsables africains! Or des mesures protectionnistes à l'égard de tout ce qui peut concurrencer les productions locales seraient un élément important d'une telle stratégie.

Et si les activités non agricoles se développent si peu, c'est en grande partie à la suite de l'importation systématique de biens de première nécessité (tissus, outils, ustensiles ménagers...), ou encore de leur fabrication dans des usines établies sur le modèle occidental et employant très peu de main-d'oeuvre. Or, dans des pays où la population s'accroît à des rythmes jamais connus, où les besoins de travail sont énormes, les techniques occidentales, économes en main-d'oeuvre, sont à l'évidence celles qu'il ne faut pas employer.

En l'absence d'un marché important pour leurs productions vivrières, les paysans se règlent sur la très faible demande actuelle, ce qui explique qu'ils ne cherchent pas à produire beaucoup plus que leur subsistance, ou se voient contraints, pour gagner l'argent dont ils ont besoin, de tabler sur les cultures d'exportation (coton, café, cacao) qui, au demeurant, sont les seules à bénéficier de prix protégés.

Quelques expériences montrent pourtant que lorsque les marchés s'ouvrent, ou que les paysans reçoivent des incitations suffisantes, ils sont parfaitement capables de produire plus. Au Zaïre, écrit Jean-Pierre Alaux, "dans les premiers mois de 1978... alors que le pays connaît une pénurie inégalée dans les villes, les pays occidentaux amis suspendent les exportations... Les habitants vont réagir... Sur le fleuve, on voit soudain des pirogues chargées de produits agricoles, de poisson séché, de tout ce que l'agriculture zaïroise peut récolter. La chasse et la pêche deviennent de nouveau des activités lucratives... (3)". Par une amélioration des méthodes traditionnelles, ou avec quelques innovations qui n'occasionnent qu'une dépense de travail et non d'argent, les rendements peuvent au moins doubler. Nous avons fait de telles observations au Niger, au Cameroun, en Haïti. L'INAREMA (4) en a fait la preuve au Mexique. Et M. Pierre Rahbi est en train d'en apporter concrètement la démonstration et d'en diffuser les méthodes au Burkina-Faso (5), grâce à un engagement ferme du gouvernement de ce pays, qui crée les structures nécessaires à la diffusion des méthodes de l'agro-écologie.

Doubler les rendements... N'est-ce pas ce que les paysans d'Europe occidentale ont fait, principalement au dix-huitième siècle et dans la première moitié du dix-neuvième siècle, au cours de ce processus qu'on a appelé "révolution agricole" et qui, à la différence de ce qui s'est passé dans les trente dernières années, n'a utilisé que très peu d'intrants industriels et a fait surtout appel aux ressources locales? Cette révolution agricole ne s'est pas réalisée pour la plus grande masse des paysans du tiers-monde. Penser que ce blocage est dû à l'incapacité des paysans de "là-bas" relève, sinon d'un racisme implicite, du moins d'un aveuglement sur les causes de la stagnation observée.

Cette révolution a coïncidé avec trois modifications socio-économiques notables: un accroissement de la population (sans qu'on puisse bien démêler ici les causes des effets); une amélioration des conditions de transport favorisant le commerce intérieur; enfin, un très fort développement des artisanats de service qui ont joué, par rapport à l'agriculture, une triple fonction: délester la terre de travailleurs excédentaires, fournir à l'agriculture en voie de perfectionnement les outils dont elle avait besoin et lui créer un marché, car ces artisans qui ne travaillaient plus la terre avaient cependant besoin de manger.

Les deux premières conditions existent peu ou prou aujourd'hui dans les pays du tiers-monde. La troisième - développement d'un artisanat de service - est encore à créer. Elle est pourtant essentielle; croit-on que l'attelage équin, qui s'est tant développé en France au dix-neuvième siècle, augmentant la productivité du travail de la terre, se serait répandu en l'absence de bourreliers pour harnacher les chevaux? Croit-on que sans ces bourreliers, mais aussi les forgerons, charrons, sabotiers, sans parler de ceux qui satisfaisaient les besoins de base: tailleurs et couturières, menuisiers et maçons... l'agriculture eût pu vendre ses productions excédentaires?

L'agriculture ne peut progresser comme un secteur à part, sans relation avec l'ensemble de l'économie. Quelques préalables restent essentiels. D'abord le protectionnisme à l'égard des importations alimentaires et, en tout premier lieu, de l'aide. Mais aussi un protectionnisme industriel, qui permettrait l'établissement d'entreprises fortement demandeuses de main-d'oeuvre (ateliers artisanaux très décentralisés, en particulier) et capables de fournir sur place les outillages nécessaires à l'agriculture.

Il faudrait enfin se persuader - mais là ce sera plus difficile, notamment pour les cadres formés dans nos universités - qu'un nombre important de paysans doublant leur production avec les moyens du bord peuvent avoir plus d'efficience pratique qu'un grand projet technocratique d'agriculture industrielle, qui n'intéresse que quelques-uns d'entre eux, et coûte beaucoup d'argent. Au Burkina-Faso, le projet du Sourou doit permettre de produire 12 000 tonnes de riz dans cinq ans. Si chaque famille d'agriculteurs burkinabé - environ un million - augmentait sa production céréalière (environ 1,5 tonne) de 10 %, on obtiendrait 150 000 tonnes, plus de dix fois plus que dans le Sourou. Et si seulement le dixième d'entre eux réalisaient ce progrès, on aurait - pour moins cher - le même résultat.

Il est temps de se demander pourquoi on ne s'avance pas dans cette direction, pourquoi on continue à raisonner sur cette question de l'autosuffisance à la manière du docteur Malthus, comme s'il s'agissait d'un trou à combler. Double erreur des économistes ruraux. Accroître le rendement d'une culture n'augmente pas nécessairement la production globale d'une région ou d'un pays. Accroître cette production n'entraîne pas forcément une meilleure alimentation. Le seul moyen satisfaisant de distribuer équitablement un revenu, fût-il alimentaire, consiste à répartir le travail entre tous les citoyens. "Qui ne travaille pas ne mange pas" n'est plus un slogan moral mais le constat de la situation de près d'un milliard d'hommes à travers le monde. Dans une vingtaine d'années, si rien ne change dans les conceptions économiques dominantes, il vaudra pour trois milliards d'êtres humains. L'autosuffisance alimentaire, c'est avant tout le travail de tous, seul capable de permettre à tous de se nourrir.

Notes:
(1) René Dumont, Pour l'Afrique, j'accuse, Plon, Paris, 1986.
(2) Pour le même type d'opérations au Sénégal, voir Michel Gillot, "les Premiers pas de l'Afrique verte", le Monde diplomatique, avril 1987.
(3) "Zaïre, qui profite du sous-développement?", la Mutu, décembre 1981-janvier 1982.
(4) Instituto de Asesoria Antropologica para la Region Maya, Apartado postal 6, San Cristobal de Las Casas, Chiapas, Mexique.
(5) On lira son aventure dans Du Sahara aux Cévennes, aux éditions Candide, la Villedieu (Ardèche). Pierre Rahbi prépare un nouvel ouvrage sur son expérience sahélienne.

1996
LE Burkina-Faso est l'un des premiers pays d'Afrique à avoir bénéficié d'un accès à Internet. En juin 1989, deux ingénieurs de l'Orstom installent à Ouagadougou un serveur Unix et un réseau local "TCP/IP" (le protocole d'Internet) reliant cinq micro-ordinateurs. Une liaison modem-téléphone permet la circulation des messages vers le réseau mondial.

Dans les premiers temps le succès est limité: cinq à six utilisateurs et un ou deux messages par jour. En 1991, l'Office national des postes et télécommunication met en place un service de transmission de données Fasopac, l'équivalent du Transpac français. Offrant une solution fiable, ce nouveau service est immédiatement mis a profit. Plus sûre et moins coûteuse, l'utilisation du courrier électronique se généralise aux vingt chercheurs de l'Orstom.

Mais c'est en 1992, avec la préparation de la conférence de Rio sur l'environnement, que le réseau acquiert une nouvelle dimension. Il est mis à la disposition de tous les organismes participant au Sommet de la Terre. Peu vont l'exploiter, mais l'idée commence à faire son chemin dans les ONG. Une dizaine d'établissements se raccordent au réseau. L'Orstom s'associe alors à la toute jeune Ecole supérieure d'informatique (ESI) créée à Ouagadougou par M. Johachim Tankoano afin d'ouvrir le domaine Internet bf (1). Et, en juin 1992, un autre serveur est installé à Bobodioulasso (2). Il permet de relier des établissements de recherche médicale: l'OCCGE (3) et le centre Muraz (4). En octobre 1994, l'université accueillait le deuxième colloque africain de recherche en informatique (5) et, comme dans toutes les grandes conférences internationales, une salle Internet était mise a la disposition des congressistes.

DEPUIS 1992, le trafic croît au même rythme qu'au Nord (environ 100 % par an). On recense une trentaine d'organismes et plusieurs centaines d'utilisateurs: établissements de recherche et d'enseignement supérieur, ONG et projets internationaux. A quoi utilisent-ils le réseau?

En grande majorité pour communiquer avec le Nord. Les universitaires ont ainsi renforcé leurs liens avec leurs collègues des pays développés. L'ESI, par exemple, entretient des relations étroites avec l'université de Nancy et l'Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria). Les organisations internationales et les ONG communiquent avec leurs sièges sociaux et leurs donateurs. Si la participation directe aux forums reste très limitée, beaucoup lisent des bulletins d'information qui concernent leurs secteurs d'activité. L'organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) distribue ainsi un bulletin d'alerte précoce, la plupart des appels à communication à des conférences internationales circulent ainsi...

Notes:
(1) Les domaines Internet nationaux sont identifiés par deux lettres: fr pour France, sn pour Sénégal, bf pour Burkina-Faso...
(2) Deuxième ville du pays et ancienne capitale coloniale, située à 400 km de Ouagadougou.
(3) Organisation commune de lutte contre les grandes endémies en Afrique de l'Ouest.
(4) Centre de recherche en médecine tropicale.
(5) CARI est un colloque organisé tous les deux ans depuis 1992; il associe une université africaine et des établissements français de recherche, notamment l'Inria et l'Orstom.

1996
ENCLAVÉE et sans ressources, l'ancienne Haute-Volta est devenue le Burkina-Faso pendant l'expérience de pouvoir du capitaine Thomas Sankara. Depuis l'assassinat de celui-ci, en 1987, le "pays des hommes intègres" semble connaître une démocratisation réussie. Mais, loin des palais nationaux, le travail souterrain de la mémoire a transformé lentement Sankara en héros mythique, au panthéon d'une jeunesse en quête d'une identité panafricaine...

"Je parle au nom de ces millions d'êtres qui sont dans les ghettos parce qu'ils ont la peau noire. Nous voulons être les héritiers de toutes les révolutions du monde"... M. Michel Kaboré, trente-cinq ans, chauffeur de taxi à Ouagadougou, capitale du Burkina-Faso, récite mot après mot, comme s'ils étaient siens, des passages de l'émouvant discours prononcé par le capitaine Thomas Sankara, l'ancien chef de la révolution burkinabé, à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies, le 4 octobre 1984 (1).

Sous sa conduite, on découvre les lieux du culte quasi messianique entretenu par l'Association Thomas Sankara (ATS): ainsi, chaque 15 octobre, à l'anniversaire de sa mort, la tombe du "président des pauvres" est honorée au cimetière de Dagnoen par une assistance très jeune. Les lycéens seraient "à 80 %-90 % sankaristes", affirme le président de l'ATS, bien que le score des groupuscules - très divisés - qui s'en réclament, ait stagné autour de 5 % des voix aux dernières élections.

Pour l'universitaire Monique Ilboudo, une "grande nostalgie" se mêle à une certaine ignorance d'un passé encore brûlant. "Parlez-nous de lui", supplient sans cesse des étudiants. Pour les "vieux Africains" comme l'anthropologue Armelle Faure, familière des villages du pays bissa, Sankara est toujours adulé par le petit peuple.

Dans l'effervescence du grand marché de Ouagadougou, symbole de la reprise, M. Issa Ouedraogo, vingt-sept ans, tient un petit commerce de photos encadrées, cassettes de grands discours, chromos naïfs et autres images pieuses du défunt Sankara. Ces portraits idéalisés s'affichent aussi à Conakry, à Abidjan, ou à Cotonou: sur les motos ou sur les taxis, parfois aussi dans les salons intellectuels ou les chambres d'étudiants. Au Ghana, l'effigie du bouillant capitaine est encore officiellement associée à celle de son vieil ami Jerry Rawlings (2). Il n'est pas jusqu'au putschiste-président, le général Bare Mainassara, du Niger, qui ne se soit réclamé du "camarade Thomas Sankara"...

La pasionaria peule de l'opposition, Mme Marlène Zebango, pose douloureusement le problème-clé, celui qui empêche pour beaucoup le travail de deuil: "Nous ne savons pas ce qui s'est réellement passé le 15 octobre"... En butte à la résistance des partis qu'il voulait réunir en un "front populaire", aux violentes attaques des étudiants dénonçant la "dérive militaro-fasciste du régime", Thomas Sankara a-t-il voulu liquider militairement ses opposants, qui - "acculés" - auraient pris les devants? Ou ces derniers - M. Blaise Compaoré en tête - avaient-ils de longue date mobilisé leurs troupes pour mener l'embuscade du Conseil de l'Entente simultanément à l'occupation de la base aérienne et à la prise de la radio (3)?

Ainsi tout semble s'être figé autour de ce 15 octobre 1987... Une religion du souvenir s'édifie sur cette dette de sang, mais aussi sur ce "manque à savoir". Comme sur un meurtre commis en commun, à la fin de l'impossible révolte. Comme si "chaque révolutionnaire, un jour, avait tué Thomas Sankara", selon l'autocritique de ses anciens compagnons de route. Le tout mêlé à des retournements spectaculaires parmi les acteurs du drame, les remords et mauvaises consciences alternant avec d'acerbes critiques contre les décisions spontanéistes et l'embrigadement militariste qui étaient la marque des comités de défense de la révolution (CDR)...

Sur les chromos idéalisés, Thomas Sankara est représenté les yeux levés dans une éternelle jeunesse. Parmi les "messianismes révolutionnaires du tiers-monde", cette passion brève et tragique rencontre bien des "prophétismes" (4), tel le culte de Harris en Côte-d'Ivoire, de Simon Kimbangu (5) au Congo. Des rythmes populaires se font l'écho de ce melting pot, où Sankara côtoie souvent le premier ministre de l'ex-Congo belge, Patrice Lumumba, également mort assassiné, dans l'imagerie de héros intègres en actes et en paroles, qui contraste avec la corruption des moeurs et du politique aujourd'hui...

Quant à l'actuel détenteur du pouvoir, il est surtout perçu dans le continent noir comme "le frère qui a tué son frère", les deux hommes ayant été élevés par le père de Thomas Sankara. Dans les contes africains, explique Eléonore Lou Sy, spécialiste de la mythologie, le frère adoptif tue souvent son frère - le vrai fils biologique - par jalousie ou sous le poids d'un destin inexorable. M. Michel Izard, grand spécialiste de l'Etat Mossi, explicite cette "rivalité des prétendants" en remarquant "la transformation, à chaque tournant de règne, des frères de même père en adversaires sinon en ennemis (6)".

La démocratisation? "Un combat de tous les jours!" La rectification? "Certes, un changement idéologique; mais nous restons sur les objectifs de la Révolution!" Hiératique, secret, le président Blaise Compaoré égrène lentement, dans son palais écrasé du soleil sahélien, à Ouagadougou, l'ordre apparent des étapes bien rythmées de l' "ouverture", et aussi ses évidentes contradictions... La présidentielle de décembre 1991, où son élection comme candidat unique souffrit d'un taux d'abstention record: 75 %... Les législatives de mai 1992, lorsque son parti, l'Organisation pour la démocratie populaire-Mouvement du travail (ODP-MT) (7), remporta la très grande majorité des sièges, devenant l'un de ces partis ultra-dominants que connaissent trop de pays africains en principe pluralistes... Les municipales de février 1995, avec leur "raz de mairies": 65 % des voix pour le parti du président...

Cette "stratégie de légitimation de pouvoir" à l'usage des bailleurs de fonds, mais aussi du pays, avait été complétée, en février 1996, par la nomination d'un technocrate au poste de premier ministre. Et par la dissolution de l'ODP-MT, aussitôt remplacée, sous l'injonction de la présidence, par un rassemblement de onze partis baptisé Centre pour la démocratie et le progrès (CDP).

M. Joseph Ki-Zerbo, vieil historien démocrate-chrétien, chef du Parti pour le développement et le progrès (PDP) (8), qui a vu passer tant de régimes et avait été qualifié d' "ennemi du peuple" sous celui de Thomas Sankara, critique le "dangereux unanimisme" actuel. Il s'inquiète de la paralysie du champ politique provoquée par "la mentalité micro-nationaliste des gens au pouvoir, qui veulent exercer celui-ci sans partage", pratique qui ne serait pas sans rappeler la volonté sankariste de regrouper par tous les moyens l'ensemble du champ politique.

Jugement excessif sur un régime qui, depuis le coup d'Etat thermidorien de 1987, est plutôt un îlot de stabilité dans une Afrique de l'Ouest mouvante? En tout cas, le seul débat - très codé - se déroule à l'intérieur de la majorité présidentielle. Les politologues confirment à l'envi, en termes très durs, ce que l'homme de la rue confie volontiers, amer mais désabusé: une corruption rampante des moeurs politiques, mais aussi des esprits, qui contraste fort avec le puritanisme de l'ère Sankara.

Un journal aussi modéré que L'Indépendant est conduit à de féroces critiques: "Un poste de responsabilité confié est une opportunité de détournements offerte sur un plateau d'or. Villas cossues, voitures de luxe, maîtresses à la pelle... Une génération de nouveaux riches, ronds, luisants, d'une désarmante arrogance, est née à Ouagadougou." Le pouvoir et le pouvoir de l'argent permettent "la création d'organisations fictives, [avec] infiltrations, corruption des états-majors des organisations politiques", à tel point que "les démocrates convaincus sont quasiment introuvables (9)".

Revanche de la société civile

COMME ailleurs, cette "politique du ventre" s'ancre dans une conception traditionnelle où l'on "mange la chefferie", pouvoir et richesse associés: achat de voix, cadeaux ou sacs de riz accompagnent chaque élection. Et si la "rectification" n'était qu'une restauration? M. Joseph Ki-Zerbo remarque avoir entendu deux pauvres paysans admirer le "passage du Naaba", identifiant significativement le président élu au traditionnel souverain mossi, celui qui possède le naam, cette force d'origine divine qui permet de commander à autrui, d'organiser un pesant appareil d'Etat, vertical et coercitif.

La fin du régime Sankara s'est traduite par une reprise des initiatives privées, jusque-là diabolisées (10). Mais l'embellie économique - si relative dans un pays où le produit intérieur brut (PIB) était estimé en 1995 à 221 dollars par habitant - trouve sa source dans l'austère "auto-ajustement" mené en son temps par Thomas Sankara: autoconsommation burkinabé, port obligatoire du pagne local Faso fani pour les fonctionnaires, interdiction d'importer des fruits tels que les bananes de Côte-d'Ivoire, etc. (11).

Cette revanche de la société civile sur le malthusianisme sankariste est illustrée par une effervescence urbaine des "petits métiers", que ralentit cependant la dévaluation du franc CFA (12). Encourageant l'ouverture, l'ébauche d'une société civile critique et autonome commence à se dessiner, en particulier autour d'une "juridisation" de la régulation politique, et d'une émergence de la vie culturelle, vivement encouragées par la France (13).

Diplomates et décideurs n'ont certes que faire d'un fantôme insatisfait errant dans l'imaginaire de la jeunesse, d'une tragédie lentement ruminée à la mesure des espoirs déçus. Que peut une ombre? Pourtant, la cosmogonie africaine est sensible au retour incessant, par-delà l'individu, d'une composante de la personne, qui, elle, reste intangible. Emmanuel, étudiant en licence de philosophie, se réclame du poète sénégalais Birago Diop pour exprimer ce que beaucoup pensent du destin posthume du charismatique président du Faso: "Les morts ne sont pas morts...(14)."

Notes:
(1) En annexe du Livre de Jean Ziegler, Sankara un nouveau pouvoir en Afrique, Edition Pierre-Marcel Favre, Genève, 1986.
(2) Lire Martin Verlet, "Fin de l'exception ghanéenne", Le Monde diplomatique, novembre 1996.
(3) A l'opposé d'une "interprétation christique" que retient l'opinion et pour une description contradictoire des événements, lire Bernard Jaffré, Burkina-Faso: les années Sankara, L'Harmattan, Paris, 1983.
(4) Voir la synthèse de Jean-Pierre Dozon et Marc Augé, La Cause des prophètes, Seuil, Paris, 1995.
(5) Plusieurs sectes et mouvements messianiques, dans l'ex-Congo belge devenu le Zaïre, se réclament de Simon Kimbangu, catéchiste et guérisseur baptiste, mort en prison en 1951, après trente ans de persécutions.
(6) Lire, de Michel Izard, L'Odyssée du pouvoir, Ecole des hautes études en sciences sociales, Paris, 1992.
(7) Ce pesant sigle officiel avait été savoureusement détourné sous la forme de l' "Organisation pour la distribution des postes-Mange et tais-toi!"
(8) Joseph Ki-Zerbo est notamment l'auteur dela monumentale synthèse Histoire de l'Afrique, Stock-Unesco, Paris, 1980.
(9) Cf. le "Point de mire" du quotidien L'Indépendant, 6 février 1996.
(10) Voir, pour l'époque Sankara, la description des oppositions successives au régime militaire: paysannerie, intelligentsia, salariés urbains, négociants islamistes... Pascal Labazée, "L'encombrant héritage de Thomas Sankara", Le Monde diplomatique, novembre 1987.
(11) Voir l'ouvrage de Pascal Zagré, Les Politiques économiques du Burkina-Faso, une tradition d'ajustement structurel, Karthala, Paris, 1994. Quant à l'aide, le Burkina-Faso a reçu 60 milliards de francs CFA de la France en 1994 - dont 23 milliards d'aide projet - contre 42 milliards de francs CFA de prêts des institutions de Brettons-Woods (Fonds monétaire international et Banque mondiale).
(12) 1 franc = 100 francs CFA. Voir Jean-Luc Camilleri, L'Impact de la dévaluation sur la petite entreprise au Burkina-Faso, atelier de la Faculté de sciences économiques de Ouagadougou, 23 février 1996. La dévaluation de janvier 1994 se traduit par une inflation de plus de 20 % par an, mais profite aux planteurs de coton, dont le prix a été relevé de plus de 40 %. La part du "secteur africain" de l'économie est estimée par Jean-Luc Camilleri à 30 % du PIB, soit les trois quarts des emplois urbains.
(13) L'aide française a notamment financé la logistique des élections municipales, la professionnalisation des médias, l'amélioration des prisons, la formation et l'équipement de la justice.
(14) Birago Diop, Souffles, ainsi que Leurres et lueurs, Présence africaine, Paris, 1960.

L'AUTONOMIE CEREALIERE
COMMENT atteindre l'autosuffisance alimentaire dans les pays du Sahel, où alternent périodes de sécheresse et de pluviosité, zones déficitaires et zones excédentaires de production céréalière? Pour l'organisation non gouvernementale française Afrique verte, présente au Burkina Faso, au Niger et au Mali, l'autonomie passe par la mise en place de circuits d'échanges locaux et régionaux et par l'intervention de réseaux de coopératives capables de peser de façon significative sur les marchés et les prix. Dans ce rude combat, il est impératif de s'appuyer d'abord sur les paysans eux-mêmes.

Près de Maradi, sur la nationale 1 qui relie, d'ouest en est, Niamey à Zinder, la pluie d'avril a rempli les mares, plongé les bourgs dans la gadoue. De part et d'autre de la route, les champs dessinent leurs vaguelettes de sable: on sème à la main, pas à pas, tous les 90 centimètres, en tassant du pied. Entre les plateaux érodés, ravinés par les koris, et les quelques "plaines" verdoyantes, après les inondations de l'année passée, la campagne agricole 1995-1996 vient de commencer au Niger, avec l'espoir que la récolte, en octobre-novembre, sera aussi bonne que les deux précédentes.

Autosuffisance alimentaire, stimulation des échanges entre pôles excédentaires et poches déficitaires, appui à la commercialisation des céréales, dynamisation des coopératives et associations paysannes: c'est le credo de l'organisation non gouvernementale (ONG) Afrique verte, née à Paris dans les années 80 (lire l'encadré page 11). Malgré son nom moqué par un paysan malien - "Afrique jaune serait plus adapté" -, l'association n'ambitionne pas de fertiliser le désert et, sans y être indifférente, ne programme aucun de ces "micro-projets" florissant au Sahel: aménagement du terroir, réhabilitation de périmètres irrigués, forage de nouveaux puits.

Au Niger, comme au Burkina-Faso, et plus récemment au Mali, l'organisation ne prétend ni modeler ni changer les méthodes de production. Son objet est de créer un réseau entre producteurs et consommateurs, qui permette aux uns et aux autres d'échanger, de maîtriser l'inflation en période de soudure et de cesser d'être les victimes des commerçants. Avec l'idée que la sécurité alimentaire passe par une nouvelle dynamique de commercialisation, la revalorisation des acteurs de l'économie rurale, et un rapprochement entre ville et brousse.

Secrétaire général de SOS Sahel international-Niger, M. Kelitigui Mariko reste sceptique: "Comment atteindre l'autosuffisance alimentaire, dans un pays [le Niger] où plus d'un quart de la population ne produit pas les denrées constituant son alimentation de base?... Alors que les paysans qui représentent l'énorme majorité de la population sont spoliés, négligés, marginalisés? que les habitants deviennent de plus en plus allergiques au travail en général, au travail de la terre en particulier? (1)"

Pourtant, entre 40 % et 45 % du produit intérieur brut (PIB) proviennent des quelque 1 800 000 acteurs du secteur agro-pastoral, "permettant au Niger d'exister malgré la crise (2)". Or ni "l'évaluation des besoins en semences et intrants [ni] l'évaluation des voies susceptibles d'améliorer significativement la commercialisation des prochaines récoltes (3)" du programme de redressement d'urgence (PRU) de mars-juin 1995 du gouvernement nigérien ne répondent aux besoins du monde paysan. Et la difficile cohabitation entre le président Mahamane Ousmane et son premier ministre, Hama Amadou, fait obstacle aux mutations souhaitées. Entre grèves des enseignants (la rentrée scolaire a eu lieu à la mi-mars), endémies (épidémie de méningite au printemps) et effets pervers de la dévaluation (stabilisation à un niveau très élevé des prix des articles de consommation courante, en particulier des aliments et des médicaments), le Niger semble au bord du naufrage. Face à une sorte de vacance de l'État, Afrique verte prône le sens des responsabilités et l'esprit coopératif.

A Filingué, dans un bâtiment désaffecté du collège de ce chef-lieu d'arrondissement au nord-est de Niamey, sept élèves recopient en silence un livre de caisse fictif, affiché au tableau noir. Ce sont les stagiaires d'une nouvelle session de formation destinée aux secrétaires de coopératives. De temps en temps, les animateurs s'interrompent pour donner des précisions comptables. Un agent d'alphabétisation bilingue zarma et haoussa corrige une addition de buhu (sacs de 100 kilos).

Commercialiser les excédents

SUR les ruines de l'ancienne Société de développement et de son système étatique, face à la prolifération de banques céréalières villageoises, créées pour assurer la période de soudure, Afrique verte a cherché une troisième voie qu'elle semble avoir trouvée après cinq années d'efforts, alors que certaines coopératives ont disparu et que d'autres affichent un lourd passif.

Elle a néanmoins réussi à mettre en place un réseau de coopératives et une "bourse" ou marché céréalier où les producteurs négocient, vendent et achètent, commercialisent leurs excédents. Le bilan des transactions réalisées au cours de la campagne 1993-1994 peut paraître dérisoire: 41 coopératives ont acheté 2 071 tonnes de céréales, pour 133 729 795 francs CFA, et vendu quelque 2 162 tonnes pour 155 942 245 francs CFA (4). Mais les performances ne se mesurent pas qu'en tonnage...

Réparti sur deux secteurs, à l'ouest, celui de Tillabéri en pays zarma et, à l'est, celui de Zinder, en pays haoussa (voir carte page 11), le réseau nigérien d'Afrique verte compte une cinquantaine de coopératives. C'est le secteur de Zinder, fédéré autour de quatre gros magasins de stockage, qui est le plus dynamique. Héritiers de la tradition commerciale haoussa, les paysans de Tirmini, à une vingtaine de kilomètres de Zinder, conjuguent lois de l'hospitalité et sens de l'initiative. Ils organisent, tous les mois, une bourse aux céréales où l'on accourt de toute la région.

Soutenir et rendre autonome le milieu agricole nécessite des moyens financiers. Crédit rural inexistant, système bancaire en crise: après avoir accordé aux coopératives des fonds de roulement sans modalités de remboursement explicites, Afrique verte a reconsidéré sa politique. Sur les 64 prêts accordés depuis 1987, 15 seulement avaient été remboursés fin 1994 et 27 étaient en passe de l'être; les 22 restants ne le seront probablement jamais.

Depuis 1993, les fonds de roulement ont fait place à des prêts sur des périodes limitées, au taux de 1 % par mois, avec un plafond de 8 %, soldés au plus tard en fin de campagne agricole. En 1993-1994, 93 % de ces fonds avaient été remboursés. Autre système mis en place: les fonds d'intervention rapide. Dès lors qu'une coopérative a obtenu un marché sûr auprès de l'Office des produits vivriers du Niger ou d'Euronaid, un prêt à 5 % est accordé pour toute la durée de l'opération. Afrique verte incite par ailleurs les coopératives à constituer un capital social, à participer aux frais de fonctionnement de l'ONG, ainsi qu'au salaire du responsable régional.

En attendant qu'émane du gouvernement, et notamment de la Direction de la promotion des organisations rurales et de la gestion de l'espace rural, une véritable politique de soutien au secteur agricole, l'association tente de responsabiliser les producteurs, de les sensibiliser aux problèmes de gestion, de les aider à rompre avec les traditions de chefferie, à faire participer les femmes adhérentes, à investir les gains au bénéfice du village tout entier: cours d'alphabétisation, installation de boutiques, de pharmacies, etc.

"Si tu rencontres dans un village quelqu'un qui a ses deux yeux, ne pense pas que dans ce même village il n'y ait pas d'aveugles." Ce dicton bambara, énoncé par un ancien à la clôture de la première bourse paysanne nationale du Mali, les 11 et 12 avril 1995, à Tamakoro, quartier de Bamako, aura résonné aux quatre coins de la grande paillote, où, de Kayes, de Koulikoro, de Sikasso, de Ségou, de Mopti, et même de Gao et de Tombouctou, une cinquantaine de paysans représentant leurs organisations confrontaient offre et demande, en présence d'opérateurs du marché céréalier, commerçants et minotiers. Volume des transactions: 70 tonnes de riz décortiqué, fourni par l'office du Niger-Niono à destination de Kita et Kayes, régions déficitaires. C'est peu, mais la négociation avait surtout valeur symbolique. Car, du fait de la pénurie, les cours commençaient à flamber sur le marché de Kayes, le riz passant la barre des 230 francs CFA le kilo. A la bourse de Tamakoro, il aura simplement été négocié à meilleur prix.

Un marché dynamisé

DEUX campagnes agricoles record, un marché dynamisé en dépit de la dévaluation du franc CFA, un droit à la parole restauré à la faveur de la démocratisation et du retour de la paix dans les territoires du Nord: présente au Mali depuis juillet 1994, Afrique verte récolte les fruits de la restructuration du marché céréalier et de la sécurité alimentaire, opérées par le Programme de restructuration des marchés céréaliers (PRMC).

Créé dans les années 80, ce programme de sept principaux donateurs (États-Unis, Canada, Allemagne, Pays-Bas et France ainsi que le Programme alimentaire mondial et l'Union européenne) s'est engagé à apporter sur trois ans (du 1er novembre 1994 au 31 décembre 1996) une aide alimentaire structurelle en nature, en subvention ou en contribution financière. A son actif, la restauration des fonctions de contrôle de l'Office des produits agricoles du Mali (Opam), qui détenait autrefois le monopole du marché céréalier; la libéralisation des prix des céréales, à la production comme à la consommation; la gestion concertée des aides; la mise en place d'un système d'agrément à l'égard des opérateurs privés.

"Compte tenu de la bonne conjoncture de ces cinq dernières années, les donateurs, dans l'ensemble, ne pratiquent plus l'aide alimentaire en nature d'un produit qui concurrence les produits locaux", constate M. Yves Gueymard, de la Mission française de Bamako. Doté de crédits pour la consommation et le stockage des céréales au profit des groupements de producteurs et des commerçants, le Programme s'est, depuis 1987-1988, substitué au réseau bancaire.

Au Mali, l'ONG s'appuie sur une jeune entreprise locale: équipés de deux-roues, les animateurs de GEC-Mali arpentent le pays, assistant les organisations paysannes en matière de gestion, de commercialisation et de stockage, assurant le suivi du crédit, la formation et l'alphabétisation. L'objectif fixé à Paris - 1 000 tonnes pour la campagne 1994-1995 - est cependant loin d'être atteint. Et, à la bourse de Tamakoro, les critiques n'ont pas manqué sur le non-respect des contrats, sur la qualité des céréales (trop de poussière dans les sacs), sur les difficultés de transport (infrastructure quasi inexistante, coûts élevés), sur les fluctuations de prix, sur la rétention des stocks, etc. "On ne peut rêver sans avoir dormi", dit un proverbe en pays bambara. Si les échanges entre organisations paysannes et, depuis peu, les négociations avec les commerçants s'amorcent, il reste beaucoup à faire.

La solidarité reste encore à inventer face aux catastrophes locales. Dans le sud du pays, à Kangaba, 55 % des récoltes ont été détruites par les inondations, effet pervers d'une culture pluviale pratiquée trop près du fleuve. Et personne n'a été capable de proposer des solutions...

Projetant de s'installer au Tchad, voire dans la vallée du fleuve Sénégal, Afrique verte fait lentement germer l'idée qu'une véritable autonomie de toute cette région sèche est possible. Par le biais du système coopératif, avec le soutien de gouvernements locaux plus responsables, à la faveur de meilleures relations entre États et d'une démocratie à l'africaine. Le temps de la présence d'acteurs étrangers représentant "la saine gestion" sera alors terminé.

Mais, si l'ONG envisage à terme de se désengager, elle n'est pas près d'en prendre le chemin. "Pour atteindre la "masse critique" nécessaire pour commencer à compter dans le dialogue avec les divers opérateurs économiques, constater que les céréales peuvent constituer une source de revenus appréciable et être de la sorte incités à en produire davantage (5)", il faudrait que les organisations paysannes et les réseaux coopératifs puissent commercialiser 5 % des céréales mises sur le marché, soit 50 000 tonnes pour les trois pays auxquels elle apporte son appui. Le minimum fixé pour 1995 est de 4 400 tonnes de céréales commercialisées, soit moins de 10 % de l'objectif souhaitable. C'est encore insuffisant pour rêver d'une transsahélienne céréalière...

Résultat d'un travail de fourmi, le bilan d'Afrique verte peut faire sourire, entretenir l'impatience d'Occidentaux toujours prompts à donner de l'Afrique l'image d'un vaste mouroir, d'un chantier éternellement à la dérive, incapable d'opérer sur la scène économique mondiale. Mais c'est une vision que rejettent les responsables de l'association, même si le temps semble encore loin où le Nord saura tirer profit des inventions du Sud, de ce don d'humanité dont les Africains ont le secret "pour apprivoiser des immensités ingrates à partir de groupes humains très peu nombreux (6)".

Notes:
(1) Keletigui Abdourahamane Mariko, "Le Niger d'abord! Réflexions sur les défis au développement du Niger", Niamey-Paris, août-septembre 1993.
(2) "Comment promouvoir la consommation endogène?" Compte rendu d'un débat organisé par la Chambre économique Niamey fraternité, Le Sahel, 24 avril 1995.
(3) "Préparer la prochaine campagne agricole", Le Démocrate, 27 mars 1995.
(4) Résultats de la campagne 1993-94, Afrique verte, Niamey, novembre 1994.
(5) Rapport d'activités de l'association pour 1994 et orientations pour 1995.
(6) Alain Pecqueur, "Vaincre la malédiction", Le Monde, 6 septembre 1994.

LE BURKINA : PAYS CULTUREL

Curieux pays d'Afrique, où la culture n'est pas considérée comme une cerise sur le gâteau ni un vernis social dont se parerait une poignée de nantis. Le soir, dans les quartiers les plus défavorisés, des enfants se relaient sous la lumière d'une lampe à pétrole pour lire le même livre de contes. Les jeunes connaissent sur le bout des doigts la filmographie du cinéaste national Idrissa Ouédraogo,et économisent 1 500 F CFA pour visiter le tout nouveau musée de la Musique, ou même 2 500 F CFA pour découvrir le musée de Manega, situé en pleine brousse, à une quarantaine de kilomètres de Ouagadougou, dans lequel l'avocatécrivain Maître Pacéré a choisi de présenter l'histoire et les coutumes des soixante ethnies du Faso, ainsi qu'une grande dalle de bronze qui renferme les terres de tous les pays du monde. Depuis de longues années, le Burkina a affiché une volonté tenace de soutenir et de promouvoir les différents domaines culturels. En commençant, dès 1969, par le plus surréaliste pour un pays en voie de développement, le cinéma. En trois décennies, le pays s'est doté du festival le plus important du continent, consacré à l'industrie culturelle la plus coûteuse du monde, le Festival panafricain de cinéma de Ouagadougou {Fespaco). Son siège trône en plein centre de la capitale, à quelques pas de la place des Cinéastes. « La culture, c'est l'or du Burkina ", déclare Mahamoudou Ouédraogo, ministre de la Communication et de la Culture depuis 1997, et reconduit lors du remaniement ministériel du 12 octobre dernier à la tête du nouveau ministère de la Culture et des Arts. S'offrir un portefeuille à part entière est toujours un bon signe. Les actions et les projets en faveur du cinéma, du livre, des arts, de la musique, se multiplient. Côté grand écran, la direction de la Cinématographie nationale met l'accent sur la coproduction, en plaçant du matériel et des techniciens burkinabè sur les plateaux de tournage de la presque totalité des réalisations africaines.

Par ailleurs, depuis la fermeture de l'Inafec (Institut africain d'études cinématographiques), qui a formé de 1976 à 1986 environ deux cents réalisateurs professionnels, le problème de leur relève se posait. cc Nous avons réussi à placer des stagiaires dans des ateliers, au Burkina ou ailleurs, explique Stanislas Meda, directeur de la Cinématographie nationale, et surtout, nous avons mis en place une formation de moyenne durée aux métiers du cinéma, ainsi qu'un atelier de films d'animation qui a lieu tous les deux ans depuis 1997. » Les services de Stanislas Méda publient aussi une revue trimestrielle, Le Burkinéscope, qui met à l'honneur l'actualité cinématographique nationale.

Afin de promouvoir la lecture, le Burkina a développé une quarantaine de bibliothèques publiques et de Centres de lecture et d'animation culturelle {CLAC), un peu partout dans le pays. Ces derniers ont la particularité d'intégrer la vidéo comme moyen d'incitation à la lecture, en plus d> organiser des débats et des animations autour du livre.
cc Chaque bibliothèque compte environ trois mille volumes, et les maires des communes sont tenus de compléter et d'entretenir ces fonds », déclare Abel Nadié, directeur du livre et de la promotion littéraire. Ce dernier, particulièrement motivé par sa mission, gère aussi les nombreux dons d'ouvrages qui affluent des pays riches. «Nous veilIons à ne pas surcharger nos bibliothèques d'ouvrages totalement inadaptés, du genre La Vie des champignons dans le Bordelais. Le but n'est pas de faire de l'effet en augmentant la quantité de nos fonds, mais de se soucier de la qualité de leur composition. " Dans le même esprit professionnel, l'initiative du Français Christophe de Contenson, qui dirige la fondation d'art contemporain Olorun (située dans le quartier populaire de Gounghin), cherche à promouvoir les qualités créatrices de jeunes Burkinabè défavorisés, en offrant aux meilleurs la possibilité de s'imposer sur le marché international de l'art. " Des jeunes viennent nous demander de les aider à peindre. Certains d'entre eux venaient à pied à la fondation, avant de se déplacer en mobylette et même en voiture! Leurs voisins ont compris que l'on pouvait faire carrière dans l'art. Nous plaçons les plus talentueux dans des galeries aux États-Unis ou en Europe, et veillons farouchement à leurs intérêts. C'est le cas de Claude-Marie Kabré, 30 ans, qui vient de vendre quarante toiles dans une galerie d'Amsterdam. "
De nouveaux efforts ont été consentis par le ministère de la Culture et des Arts, en faveur de la musique et de la chanson. « Nous nous sommes doté d'une unité de duplication de cassettes, grâce à un investissement de 70 millions de francs CFA, dont nous avons confié la gestion enjoint-venture à la société privée Seydoni production. Par ailleurs, nous attendons la livraison d'un studio numérique pour le début de l'an 2000 », confie le ministre Mahamoudou Ouédraogo.
Depuis 1997, quelques initiatives ingénieuses ont permis au pays de promouvoir ses différents secteurs culturels, tant sur le plan national qu'international. Des grands prix nationaux, qui récompensent la musique traditionnelle, la photographie, le théâtre de rue, le roman et la littérature, ont été instaurés. Une Caravane du Sahel se promène à longueur d'année dans la sous-région pour présenter à l'étranger des spectacles de théâtre, des reuvres de plasticiens ou des formations musicales burkinabè. Bobo-Dioulasso, la seconde ville du pays, accueille chaque année la Semaine nationale de la culture. Des formations locales, comme les ballets d'Irène Tassembédo, représentent le pays dans les grandes manifestations à l'étranger. Et surtout, l'effervescence culturelle du Burkina réussit à capter des aides importantes auprès de différents bailleurs de fonds. Début 2000, le Programme de soutien aux initiatives culturelles (PSIC), un fonds doté par l'Union européenne (UE) de plus d'un milliard de francs CFA, se mettra en place. Par ailleurs, l'UE, en partenariat avec le Burkina, la France, l'Allemagne, et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), s'est engagée pour un milliard cinq cent mille francs CFA dans la réalisation des infrastructures du très attendu Musée national, dont les 29 hectares ont déjà été délimités, non loin du site du Salon international de l'artisanat de Ouagadougou (SIAO). Son directeur, Balamine Ouattara, attend la pose de sa première pierre, dès janvier 2000 : « Ce musée présentera des objets anciens, mémoire de notre pays, dans un esprit résolument tourné vers l'avenir. Il accueillera aussi des élèves et des étudiants, réunis en ateliers de contes et de traditions orales. Enfin, tout autour du musée, nous reconstituerons le Burkina en six zones miniatures, où l'on présentera ses différentes architectures, ainsi que ses essences économiques, comme le karité, ou culinaires, comme le gombo. Nous tenons à ce volet environnement, très cher à notre pays. "

Sur le plan culturel, le Burkina aborde l'an 2000 avec, comme on dit, de l'expérience. Notamment, celle qui consiste à organiser, depuis longtemps, deux des événements majeurs du continent: le Fespaco et le SIAO. Afin de célébrer l'entrée dans le troisième millénaire, le ministre Mahamoudou Ouédraogo travaille à l'idée d'organiser deux versions symboliques des deux manifestations en 2000. À noter que le secrétaire général du Fespaco, Baba Hama, a confirmé la rumeur qui circulait dans les milieux informés depuis quelques mois: « À partir de l'an 2001, le Fespaco deviendra une manifestation annuelle, avec des éditions plus professionnelles et ouvertes aux images des Caraïbes et du Pacifique. »
Parmi les autres festivités prévues pour le tout début de l'année : un concert non-stop, genre Woodstock, se déroulera les 1er, 2 et 3 janvier à Bobo-Dioulasso, et un rideau géant sera dressé à Ouagadougou, qui laissera libre cours à la créativité picturale des artistes burkinabè.
Enfin, à l'image d'un pays qui entre dans le nouveau siècle avec une réelle maturité culturelle, le Burkina se préoccupe de sa mémoire. Pour les prochaines années, le pays a choisi de se doter d'un répertoire de ses écrivains, de ses cinéastes, d'une bibliothèque nationale, d'un monument de l'intégrité, d'une stèle pyramidale érigée en l'honneur de ses héros, d'un musée de la Femme, d'un musée des Armées... Bref, d'un bout à l'autre du pays, on collecte, réunit, récolte, recense, avec conviction et intelligence, comme les Burkinabè savent si bien le faire, quand il s'agit de montrer au monde entier qu'un pays plutôt petit et plutôt pauvre peut valoriser son patrimoine. Qui est immense.

Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier