Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Burkina Faso, presse Africaine
ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE AFRICAINE

AGRICULTURE 1997

La terre nous fournit tous nos besoins alimentaires", explique M. Pierre Lagwaré, agriculteur burkinabé. "Aussi devons-nous lui rendre les nutriments dont elle a besoin pour notre production. II en va de notre survie".
Comme les autres exploitants du village de Goué, situé à une trentaine de kilomètres de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, il s'inquiète de voir sa terre devenir moins fertile au fil des ans en raison de la surexploitation et des mauvaises pratiques agricoles. Dans de nombreux villages de cette région du plateau central, où les méthodes de lutte contre l'érosion et de restauration de la fertilité des sols ne sont pas encore bien répandues, les rendements du millet restent faibles, comparé à l'ouest du pays, où les sols sont plus riches. Même dans la région aride de Yatenga, dans le nord, les techniques de conservation des sols sont plus généralement appliquées.
Contrairement à certains de ses voisins, M. Lagwaré connaît les méthodes de lutte contre l'érosion et de restauration des sols. Il sait qu'une terre régénérée permet d'augmenter la production, mais il ne dispose pas des ressources nécessaires pour mettre en pratique ses connaissances.

Vers la sécurité alimentaire
Le gouvernement partage les préoccupations de M. Lagwaré. Il est convaincu que le développement économique du Burkina dépend d'un accroissement sensible de la production agricole, qui permettra d'atteindre la sécurité alimentaire, d'élever les revenus des ruraux et d'améliorer la balance commerciale. L'agriculture emploie 86 % de la population active et représente 30% du produit national brut.
Le gouvernement croit aussi que l'augmentation de la production agricole doit être réalisée de manière durable, en intégrant les considérations agricoles, écologiques et démographiques. Selon M. Christophe Yaméogo, qui supervise le programme d'ajustement du secteur agricole du gouvemement pour la période 1996-1998, il est impossible de développer l'agriculture et l'élevage au Burkina "hors d'une approche de développement durable qui mette l'accent sur un mode d'utilisation des ressources naturelles propres à en prévenir la dégradation et assurer le rcnouvellement". Il a confié aux collectivités locales la responsabilité de gérer leurs terres de culture, pâturages et forêts, de manière à s'assurer que la protection de l'environnement soit une priorité dans les projets de développement.
Le développement durable de l'agriculture exigera d'importants moyens financiers, alors que l'aide au développement tend à diminuer. Toutefois, à travers son programme d'ajustement soutenu par la Banque mondiale et d'autres institutions financières, le gouvernement a su mobiliser les fonds nécessaires à l'agriculture, auxquels s'ajoute l'aide des organisations non gouvernementales (ONG) et d'autres partenaires.

Ces efforts, liés aux conditions climatiques favorables, ont permis une récolte céréalière de 2,4 millions de tonnes, en 1996/97 , soit une augmentation de 7 ,5 % par rapport à la campagne précédente. Quant à la production de coton, principale culture d'exportation, elle a atteint un chiffre record de 206 000 tonnes. Néanmoins, en raison de l'irrégularité des précipitations en juillet et août derniers, de nombreux exploitants s'inquiétent pour la prochaine campagne.
La fertilité des sols La baisse générale de la fertilité des sols au Burkina résulte d'une mise en culture excessive, surtout dans les zones céréalières, mais aussi du surpâturage. Ce qui a conduit à un raccourcissement des périodes de mise en jachère taisant obstacle à la reconstitution naturelle des sols. Au niveau national, 15 % seulement des exploitants ont adopté des techniques de lutte contre l'érosion, alors que seulement 9% utilisent des engrais organiques et 8% pratiquent l' agroforesterie.
L'unité de gestion de la fertilité des sols (UC;FS), crée en 1995 par le gouvernement avec le soutien financier des Pays-Bas, recommande vivement la mise en oeuvre d'une stratégie nationale intégrant la gestion de la fertilité des sols et la création de marchés d'intrants agricoles.

Notant que seulement 2400 tonnes environ d'engrais à base de phosphate sont utilisées chaque année (sur les quelques ]00 millions de tonnes de réserves nationales), un expert de l'UGFS, Jean-Claude Dabiré, insiste sur la nécessité d'épandre ces engrais en bien plus grande quantité, en conjonction avec des engrais organiques. "Si nous ne pouvons remédier à l'insuffisance de nos sols en phosphate", dit-il, "il ne sera pas possible de développer une agriculture durable".
Mais la situation est incertaine depuis que le gouvernement a cessé de commercialiser les intrants agricoles, notamment les engrais minéraux, laissant cette activité au secteur privé. Or, celui-ci n'a malheureusement pas manifesté beaucoup d'enthousiasme.
Selon M. Ninda Taoko, président de l'association villageoise de Roumtegna, il était facile autrefois de se procurer des engrais minéraux. Son association en taisait des achats massifs qu'elle revendait à crédit aux exploitants. "Mais aujourd'hui, chacun doit se débrouiller seul pour les trouver. Et quand on les trouve, leur prix dépasse nos moyens". M. Henk Nugteren, un économiste qui collabore à l'UGFS, précise que si le coût des engrais minéraux est élevé pour les producteurs de céréales, les cxploitants spécialisés dans les culturcs de rapport comme le coton, peuvent en revanchc les acheter. Résultat: bien des producteurs de céréales ont cessé d'employer des engrais et se bornent à prier pour que les pluies soient suffisantes. Mais l'eau seule ne suffit pas à nourrir le sol.
L'UGFS encourage les entrepreneurs à investir dans le secteur des engrais, à les importer et les écouler dans tout le pays. M. Henk Nugteren pense que le gouvernement devrait mettre en place une centrale d'achats afin de réaliser des économies d'échelle et de réduire les coûts. Autre conséquence de la libéralisation : la propagation des pratiques frauduleuses. Des produits de mauvaise qualité sont vendus aux exploitants à bas prix, contribuant ainsi à la baisse de la production.

M. Georges Henry Ouéda, directeur de programmes pour Naturama, une ONG burkinabè, souligne que les exploitants ont non seulement besoin de l'accès aux engrais, mais aussi d'être mieux formés et informés sur la manière de les utiliser. "A notre avis, si l'on fait comprendre aux exploitants l'impact de la dégradation de l'environnement sur l'agriculture, ils n'en seront que plus disposés à soutenir les programmes créés dans leur intérêt", déclare-t-il.
Activités de vulgarisation De nombreux exploitants ne savent pas encore qu'il est possible d'améliorer la fertilité des sols. D'où la nécessité de diffuser plus largement les techniques de régénération. La Direction de la vulgarisation agricole (DVA) collabore depuis plusieurs années avec diverses ONG pour faciliter la formation et l'organisation des exploitants; elle atteint maintenant 7 300 villages sur les 8 000 et davantage que compte le Burkina.
La DVA a adopté une approche participative, insistant sur la nécessité d'identifier les besoins et les préoccupations des producteurs eux-mêmes afin de mieux leur venir en aide. "Les thèmes de l'intervention et de la formation sont arrêtés d'après leurs préoccupations", explique M. Robert Bonkoungou de la DVA. "Les thèmes diffusés établissent le plus souvent un lien réciproque entre agriculture et environnement".
Les exploitants sont avertis des dangers que comporte l'emploi exclusif d'engrais minéraux et invités à les épandre avec du compost pour améliorer la rétention de l'eau dans les sols et augmenter les rendements. On les encourage à cultiver des plantes fourragères pour le bétail, afin de réduire le surpâturage qui détruit la couverture végétale. Dans le nord, on leur a appris à construire des digues avec des pierres, de la terre et des végétaux pour ralentir le ruissellement et prévenir l'érosion de la couche arable. II importe aussi de disposer de semences de meilleur rendement. La station de recherche de Kamboincin a mis au point des variétés de riz et d'autres céréales de meilleure qualité qui sont distribuées aux exploitants
La DVA les forme à multiplier les stocks de ces semences pour les utiliser sur leurs propres champs ou les vendre à d'autres exploitants.

Lutte contre la déforestation
La déforestation est un autre sujet d'inquiétude. Chaque année, le pays perd 32 000 hectares de forêt sous l'effet du défrichage, pour mettre de nouvelles terres en culture, et de la coupe d'arbres, pour obtenir du bois de chauffe. Au Burkina, 90% des besoins en énergie des ménages sont couverts par le bois de chauffe. Inquiet du dommage que la déforestation cause à l'environnement, le gouvernement organise des campagnes de plantation d'arbres, cherche à réglementer leur abattage et encourage l'utilisation de poêles domestiques plus efficients.
Le Centre national des graines forestières, spécialisé dans la production de variétés de graines pour le reboisement, a produit l'an dernier 3 millions de jeunes pousses. Récemment, il s'est intéressé à certaines variétés qui non seulement aident à protéger l'environnement, mais aussi fournissent des produits commercialisables susceptibles d'augmenter les revenus des populations rurales.
De nombreuses ONG encouragent les exploitants à limiter au minimum le défrichage et à combiner les cultures avec la plantation d'arbres et l'entretien de la couverture végétale naturelle. L'Association Vive le Paysan (AVLP) promeut une "régénération naturelle assistée", dans le cadre de laquelle on montre aux exploitants comment procéder à une coupe sélective de leur bois de chauffe tout en préservant la végétation d'où le sol tire ses nutriments. L'Association de développement de Delwende, une autre ONG, aide les villageois à créer des pépinières et forme des exploitants à enseigner à d'autres les techniques de l'agroforesterie.

II y a plusieurs années, M. Jean Dipama, exploitant à Saaba, a fait d'importants investissements dans l'agroforesterie. En vain. "J'ai planté plus de 2 000 arbres sur un terrain que je cultivais depuis des dizaines d'années, mais la plupart des jeunes pousses ont été détruites par des troupcaux laissés en liberté".
Cet incident met en exergue un autre problème courant au Burkina: l'apparente compétition entre l'agriculture et l'élevage, deux secteurs qui devraient être complémentaires. Il est essentiel de les intégrer pour le développement d'une agriculture respectueuse de l'environnement. A cette fin, la DVA forme les exploitants à couper et stocker du fourrage, de manière à pouvoir nourrir leur bétail en des lieux choisis d'avance et ne pas les laisser paître sur des terres cultivées.
Irrigation à petite échelle
Etant donné l'irrégularité des pluies, de plus grands efforts sont entrepris pour mieux gérer les maigres ressources en eau du pays. Le gouvernement cherche à développer une riziculture irriguée, notamment aux environs du barrage de Bagré, et lance d'autres projets d'irrigation financés sur des fonds publics, tant pour accroître le volume des ressources vivrières que pour réduire les importations coûteuses de riz, actuellement d'environ 100 000 tonnes par an. Cependant, les investissements nécessaires à de tel projets d'irrigation (dont le coût s'élève entre 4 000 et 6 000 dollars l'hectare) les mettent hors de portée de la plupart des exploitants. C'est pourquoi les services de vulgarisation agricole donnent priorité à une riziculture non irriguée sur les terres basses. Selon M. Bonkoungou, la DVA met actuellement au point des variétés de riz appropriées aux terres basses et les offre aux exploitants à des prix "accessibles".

Néanmoins, le gouvernement envisage sérieusement de développer de petits projets privés d'irrigation. Depuis plusieurs mois déjà, il mène une campagne pour encourager le secteur privé à investir dans l'irrigation. La promulgation en janvier 1997 d'une nouvelle loi relative au régime foncier, autorisant la propriété privée devrait rendre ces investissements plus attractifs.
Le nombre de travaux d'irrigation privés a déjà augmenté. L'an dernier, les exploitants pratiquant la riziculture irriguée ont produit près de 33 800 tonnes de riz sur 7 660 hectares. Cela représente une importante contribution à la production nationale, qui a atteint  112 000 tonnes en 1996, multipliant par deux celle de 1994. Si l'agriculture reste une occupation difficile au Burkina, M. Lagwaré persiste. Avec un peu d'aide, il est convaincu de pouvoir "réaliser de grandes choses" en s'organisant avec d'autres exploitants. .

SECURITE ALIMENTAIRE

LA FAO a présenté à Ouagadougou, le 31 janvier 1998, son Programme spécial pour la sécurité alimentaire (Pass). Il concerne 88 pays dans le monde dont 44 en Afrique. Destiné aux pays à faible revenu et touchés par un déficit alimentaire, il met l'accent sur les mesures à prendre afin d'améliorer la sécurité alimentaire.
Déjà en application au Burkina depuis 1994, le Pass, dans une phase pilote, couvre quatre axes: la gestion des eaux et du sol, l'intensification durable des cultures, la diversification des activités agricoles et l'analyse des contraintes en amont et en aval de la production (transformation, commercialisation, stockage, et fiscalité).
Le gouvernement burkinabè est largement impliqué dans le programme à travers un comité interministériel qui se réunit une fois par mois.
« La sécurité alimentaire commence par un minimum de production garanti et la garantie de la production au Sahel, c'est l'eau », explique le représentant de la FAO au Burkina Faso, Ibrahim Ari Toubo.
Les mares, les bassins et les cours d'eau du pays seront répertoriés et feront l'objet d'un aménagement pour une « production durable ». Dans cette phase pilote, un inventaire des bas fonds aménageables (ils présentent un potentiel de rendement élevé grâce à leurs réserves d'eau) a été effectué ainsi que plusieurs enquêtes socio-économiques.
La mise en culture des terres concernées par le projet est laite sur la base d'une approche participative, avec une maîtrise des techniques de production grâce à une formation continue des paysans. Les résultats sont déjà sensibles. « Les rendements ont augmenté de 19 % dans les périmètres de riziculture irriguée, de 35 % dans les bas-fonds aménagés et de 40 % dans les périmètres de riziculture pluviale », rapporte Ibrahim Ari Toubo.
Financé initialement sur les ressources propres de la FAO, ce programme a aussi pour vocation d'être soutenu par d'autres bailleurs de fonds. La FAO a déjà investi 600 000 dollars dans le projet, et depuis 1997 la Belgique a pris le relais en attribuant une aide de l,2 million de dollars.

GROS PLAN SUR BLAISE COMPAORE

Cinquante ans à peine, et déjà onze années de carrière en tant que chef d'Etat. Et le voilà en piste pour un nouveau mandat. Une élection présidentielle que ses adversairesdisent perdue d'avance, ou parce qu'ils jugent le système trop verrouillé, ou parce qu'ils estiment que les challengers ne font pas le poids. Sauf coup de théâtre, BIaise Compaoré dirigera donc le Burkina pendant les sept prochaines années. Le plus inquiétant, pour ses adversaires, tous plus âgés que lui, c'est qu'il ppurrait être à nouveau sur le départ dans sept ans, dans quatorze, et peut-être même dans vingt-et-un ans. Pour des opposants qui rêvent d'alternance, c'est dur à avaler, traumatisant, surtout dans le contexte actuel où, partout sur le continent,les dirigeants en place s'évertuent à changer les dispositions limitant le nombre de mandats.
Sauf à se rallier, comme certains d'entre eux, naguère, les adversaires du président du Faso peuvent demeurer opposants jusqu'à. ..la retraite !
Personnage plutôt taciturne, BIaise Compaoré tient son monde en respect. Avec élégance, beaucoup de subtilité, mais fermement. Tout son art est de savoir se prémunir contre toute surprise désagréable, sans pour autant donner de son régime une image de dictature, au contraire. Capitaine, il ne s'est pas, contrairement à nombre de ses pairs soldats de métier, bombardé de galons, depuis onze ans qu'il est, en sa qualité de chef d'Etat, le chef suprême des armées. Pourquoi donc s'encombrer de grades inutiles, quand on n'en a pas besoin pour assumer son destin ? Ce sportif à la silhouette svelte, qui vous toise d'un regard énigmatique du haut de ses deux mètres, a compris qu'il valait mieux mettre son intelligence de stratège militaire au service de la politique. De "sa" politique et d'une diplomatie qui passe aujourd'hui pour une des plus actives du continent.
Lucide, BIaise Compaoré a su, au gré des circonstances, surtout des difficultés de sa vie d'homme, moduler son profil. Bas, haut, bas quand il le fallait. A son accession à la magistrature suprême, il était mal en point, relativement isolé, et bien d'autres, à sa place, n'auraient pas tenu trois mois. Le 15 octobre 1987, son prédécesseur, Thomas Sankara, était tué dans des échanges de coups de feu entre ses partisans et ceux de son ami et compagnon, le chef de l'Etat. La popularité internationale du défunt vaut alors au successeur un torrent de condamnations, plus dures les unes que les autres, surtout venant davantage de l'opinion. Les Etats, eux, étaient plus circonspects.

Trois jours après les événements tragiques du Palais du Conseil de l'Entente, à Ouaga, BIaise Compaoré désoriente ses accusateurs lorsque, dans son premier discours de chef d'Etat, il rend un hommage ému à Sankara et à ce qu'il incarnait par rapport à la Révolution. Et il annonce qu'une sépulture digne lui sera assurée, "à la hauteur des espérances qu'il a suscitées chez notre peuple". Quatre ans après son déclenchement, la Révolution de l'ex-Haute-Volta vivait, en ce dernier trimestre de 1987, des moments difficiles. Ses chefs étaient incapables de s'entendre, et ce 15 octobre, la tension était extrême. Nombre d'observateurs, à Ouaga, s'attendaient à des affrontements violents. Les hommes de BIaise ont été les plus forts, les plus rapides. La victoire était à ceux qui tireraient les premiers...
Les Etats révolutionnaires amis accusent alors BIaise d'avoir été manipulé par les "réactionnaires" de la sous-région, et notamment par l'Ivoirien Félix-Houphouët-Boigny,  doyen de l'Afrique francophone, qui lui aurait donné une de ses protegees, Chantal Terrasson. Ce jeune homme que l'on surnommait à l'époque le "beau BIaise" avait une réputation de "tombeur" et n'avait certainement pas besoin du "Vieux" pour conclure ses affaires. Mais son amoureuse vivait à Abidjan, et il s'y serait souvent rendu. Toujours est-il que les grands révolutionnaires de l'époque, le Ghanéen Jerry John Rawlings et l'Ougandais Yoweri Museveni sont convaincus que le camarade BIaise a été récupéré par les réactionnaires. Ils tentent même de mener une contre-offensive militaire pour le déloger et rétablir la Révolution, en s'appuyant sur des officiers burkinabè dont ils diront assez vite qu'ils étaient. ..des tocards

L'eau, la santé, l'éducation
Face à l'adversité de ses amis naturels, BIaise garde le silence, prend discrètement les rares mains qui lui sont tendues, selon la bonne vieille théorie qui veut que quand on est au fond du trou, l'on ne se soucie pas du visage de celui qui vous tend la main. Ces "amis" des premiers temps ne sont pas vraiment ceux vers lesquels le portent naturellement son coeur. Il comprend vite qu 'il lui faudra surtout travailler, obtenir des résultats économiques des avancées politiques, pour espérer, à terme, faire oublier ce qu'il faut bien appeler le péché originel de son pouvoir. L'homme est sérieux, méthodique. Il s'emploie donc, discrètement, à gagner le coeur de ses concitoyens par le bien-être qu'il peut apporter dans leur vie quotidienne. A vue d'cril, Ouaga, la vitrine du Burkina Faso, se métamorphose. Le pays profond n'est pas en reste, qui reçoit des investissements modestes, mais d'une utilité qui change tout: eau, santé, éducation, voilà les domaines qui mobilisent les modestes moyens d'un Etat qui assume dans une relative dignité son dénuement.
De leur côté, les partisans de Thomas ne désarment pas. Mais BIaise sait qu'il vaut mieux les laisser se défouler, du moins, tant qu'ils ne prennent pas les armes contre lui. Ainsi, parvient-il à les banaliser. Dans le pays, les populations se rendent progressivement à l'idée qu'il n'y a de révolution que l'amélioration des conditions de vie. Le sérieux du dirigeant burkinabè franchit peu à peu les frontières. Barber Conable, alors président de la Banque mondiale, rend visite à BIaise Compaoré. Une première. Il est vrai que, tout pauvre qu'il est, le Burkina sait se faire respecter des institutions financières, en payant en temps et en heure ses dettes. Dans la famille francophone, la pertinence de ce jeune homme bien élevé séduit. Les" doyens" l'associent à toutes leurs démarches de dimension sous-régionale. Il finit même par être sollicité par certains Etats voisins comme médiateur dans des conflits ou des différends intérieurs. Ainsi du problème touareg, ou encore des difficultés de la démocratisation au Togo. La France l'appelle au secours lorsqu'elle doit expulser des islamistes encombrants.

Lorsque Jacques Chirac, nouvellement élu président de la République française en 1995, demande à inviter un chef d'Etat étranger pour son premier 14 juillet, beaucoup lui suggèrent BIaise. Les candidats africains, pourtant, ne manquaient pas. Mais celui-là semble symboliser, aux yeux de beaucoup, la nouvelle génération de dirigeants africains. Sérieux, capables de se prendre en charge. Au fond de lui-même, il reste un peu révolutionnaire, et ne se prive pas de dire à certains de ses interlocuteurs occidentaux, des vérités qu'auraient parfaitement assumées son défunt camarade Thomas. Question de tempérament. La grande différence entre les deux hommes est que BIaise, tout en exprimant des idées et en prenant des positions similaires, évite de heurter ses interlocuteurs, donc de se les mettre à dos. Quand tout allait bien entre eux, Thomas et BIaise étaient plutôt complémentaires. Lun gérant le discours et la flamme révolutionnaires, donc les médias, et l'autre l'intendance et une certaine efficacité. D'où un certain sens pratique, indispensable pour survivre au pouvoir.
Avec les années, les coups durs de la vie politique et de la vie tout court, BIaise Compaoré a gagné en assurance. Et cela se voit. Tant et si bien que ses succès diplomatiques ont fini par agacer certains de ses pairs, qui disent l'avoir "vu arriver" est trouvent qu'il "roule trop les mécaniques". Ceux-Ià ne se privent pas de lui montrer leur agacement. Ainsi de ces absences fort remarquées au dernier sommet de l'Organisation de l'unité africaine. D'autres, dans la sous-région, redoutent BIaise, qui, après avoir été le principal soutien de Charles Taylor (aujourd'hui président du Liberia), continuerait d'accueillir chez lui des opposants. " Il y a trop de petits trafics dans ce pays !"confiait clairement à un de ses homologues un chef d'Etat ouest-africain qui dit être convaincu que c'est peut-être par Ouagadougou que transiteront les actions qui pourraient un jour avoir raison de son régime. Des opposants africains, il en passerait effectivement par Ouaga. Mais ils seraient beaucoup moins nombreux que du temps de la Révolution.

Si certains le redoutent, c'est parce que l'actuel président du Faso, onze après son arrivée au pouvoir, demeure, pour beaucoup, un mystère. Lon ne sait jamais ce qu'il pense. Devant les compliments, comme face aux attaques, il demeure imperturbable. Le stratège militaire devenu fin politique a sans doute conscience que le meilleur atout, dans le monde qui est désormais le sien, est de demeurer un mystère pour ses adversaires, et même un peu pour ses amis. Alors, autant ne pas se demander dans quel état d'esprit il aborde, ce 15 novembre 1998, le premier tour de l'élection présidentielle. On l'imagine heureux comme tout chef d'Etat qui, dans une compétition comme celle-là, ne retrouve, en face de lui, que des candidats de second ordre ceux de l'opposition qui boycottent le scrutin qualifient, avec un dédain manifeste, leurs camarades qui y vont de tocards. Mais comment se débrouille-til donc pour, deux fois de suite, réussir  à aller aux élections sans adversaire ou
avec des challengers qui ne sauraient le mettre en danger ? La faute, peut-être, aux opposants, incapables de mesurer les enjeux. Mais, comme on ne prête qu'aux riches, certains soupçonnent le stratège politique -qui a su, lors de son précédent mandat, récupérer dans son gouvernement quelques boycotteurs de renom -d'avoir , pour ainsi dire , conditionner les opposants de poids. Que nous reverrons peut-être dans un des prochains gouvernements. Du bon partage des rôles.

Juillet 1999

Le vernis démocratique instauré à grands frais au Burkina Faso se craquelle de toutes parts depuis l' assassinat de Norbert Zongo, journaliste, directeur de L'Indépendant, et de ses trois compagnons. Bravant les menaces des forces de sécurité, la population exprime sans relâche sa douleur et son indignation face à cette succession de crimes dont les auteurs ont pu jusqu'ici se prévaloir d'une totale impunité. Des manifestations spontanées de colère violente aux quatre coins du pays, et durant lesquelles des Burkinabés ont trouvé la mort, ont contraint le pouvoir à admettre la nécessité de la mise en place d'une Commission d'enquête indépendante (CEI). Celle-ci, après deux mois d'enquête et d'auditions, a déposé, le 7 mai dernier, sur le bureau du Premier ministre son rapport final, assorti de recommandations. Plus qu'un camouflet, c'est une véritable bombe, car ce documentdésormais historique met à l'index et sans ménagement le Président lui-même et son entourage direct, ainsi que les dérives de son parti-Etat et du régime tout entier : les exécutants présumés de la quadruple forfaiture du 13 décembre 1998 sont des éléments, nommément cités, de la garde prétorienne du président du Burkina Faso.

LE JOURNALISTE NORBERT ZONGO, alias Henri Sebgo, serait donc mort pour cause d'enquête touchant de trop près le frère cadet du président Compaoré, qui a vraisemblablement livré son propre chauffeur, David Ouédraogo, à des sadiques dans le camp militaire abritant la garde présidentielle, où l' infortuné est mort à la suite des tortures subies. Man~uvres dilatoires et autres tours de passe-passe judiciaires ont déjà permis de soustraire le dossier du chauffeur assassiné à la compétence de la justice civile pour la confier à la justice militaire. Ainsi, la justice civile, théoriquement libre et indépendante du pouvoir politique, s'est comme irrémédiablement discréditée. L'appareil judiciaire, qui sait pourtant faire montre d'une célérité foudroyante quand il s'agit d'embastiller des opposants au régime en place, n'aura, dans les affaires Norbert Zongo et ses compagnons et celle de David Ouédraogo, jusqu'ici brillé que par une incapacité et un laxisme notoires que tout un chacun aura taxé de complicité.
A présent, ce que réclame la société civile, pour une fois solidaire et focalisée dans sa diversité, c'est que la lumière, toute la lumière soit faite sur ces disparitions et crimes politiques qui jalonnent le parcours du pouvoir. Et en premier lieu, l'assassinat de Norbert Zongo. Pour ce faire, des schémas de sortie de crise sont avancés: instruction du dossier par un magistrat chevronné, en fin de carrière (donc a priori peu susceptible de corruption), doté des moyens adéquats et jouissant d'une indépendance effective. En somme, un super-juge. Ou encore, mise en place d'un collège indépendant de magistrats dégagés de toute accointance avec le pouvoir politique. Telle est la substance de la déclaration de Halidou Ouédraogo, président de l'Union interafricaine des droits de l'homme et du Collectif des organisations démocratiques de masse et de partis politiques qui rassemble quarante organisations burkinabé.
En quelque sorte, un pool de la nouvelle conscience nationale née dès le lendemain du quadruple meurtre. En réalité, au-delà des réactions consécutives à l' assassinat de Norbert Zongo et de ses compagnons, c'est
bien du ras-Ie-bol, du rejet sans équivoque d'une culture de la violence physique extrême qu'il s'agit. Et c'est là tout le sens profond du mouvement "Trop c'est trop".

LE BURKINA FASO SEMBLE MAINTENANT inexorablement engagé sur une pente très glissante. Face à ce passif brutalement révélé aux yeux du monde, avec son cortège de cadavres qu'une savante alchimie semblait avoir réussi à enterrer à tout jamais, que peut faire, que va faire le président Compaoré ? Après avoir observé, depuis la mi-décembre 1998, un mutisme total au plan national, le chef de l'Etat s'exprimait enfin dans une déclaration solennelle, le 21 mai. II s'y engageait à faire tout ce qui est de l'ordre du possible pour que la justice suive son cours et que toute la lumière soit faite sur les crimes impunis dans le pays. Dans la foulée, il annonçait ce qui semble être en fait l' essentiel de son intervention: la mise sur pied d'un comité des anciens, un "Collège des sages" comprenant... des religieux, des chefs coutumiers, ainsi que les anciens chefs de l'Etat encore en vie dans le pays! Une proposition pour le moins originale pour résoudre une crise qui, manifestement, a peu à voir avec ces catégories de la société burkinabé. Ce Collège des sages a effectivement été installé durant la première semaine de juin et devait remettre son rapport au bout de quarante-cinq jours. Une tâche peu aisée, puisqu'il est censé se pencher sur les crimes impunis depuis 1960, et donc également sur l'assassinat du président Thomas Sankara en 1987 et celui d'une vingtaine de ses compagnons.

Quant à l'instruction du dossier Norbert Zongo, elle a finalement été confiée au juge Ilboudo, qui a reçu des moyens financiers et matériels exceptionnels pour mener à bien sa mission, Mais ces dispositions n'ont pas suffi à enrayer le séisme sociopolitique : manifestations et meetings se sont succédé dans le pays, exigeant la mise en examen immédiate des six éléments de la garde présidentielle nommément cités comme " sérieux suspects " dans les conclusions de la CEI. Le 17 juin, coup de théâtre: le Collège des sages, présidé par l'archevêque de Bobo-Dioulasso, Mg, Anselme Sanou, demande l'arrestation de trois d'entre eux. Le lendemain, le pouvoir s'exécute, acceptant ainsi de faire un geste d'autant plus significatif que l'adjudant Marcel Kafondo, chef adjoint de la sécurité présidentielle, figure parmi les militaires écroués. Aussi, dans l'espoir d'éviter que l'affaire Zongo ne se transforme en "une bombe de cinq mégatonnes qui emportera le régime", comme l'écrit un lecteur de L'Indépendant, le président Compaoré se préparerait à faire de nouvelles concessions. Telle la mise en place d'un cadre pour débattre avec le Collectif des forces de l'opposition des mesures d'assainissement de la vie politique, et notamment la tenue d'un scrutin législatif anticipé. Si tel était le cas, l'opposition, qui a jusqu'ici boycotté l'élection présidentielle, et partiellement les législatives, se montrera sans doute intransigeante sur la mise en place de conditions préalables à la tenue de "véritables" consultations libres. Pour le moment, le Collectif entend maintenir la pression dans la rue en multipliant les meetings, les mots d'ordre de grève et de villes mortes. Depuis les graves incidents des premiers mois de la crise, les forces de l'ordre se tiennent, quant à elles, à une distance prudente. Ce qui laisse espérer que cette fois-ci, le Burkina Faso trouvera une issue excluant la violence et le sang.

GROS PLAN SUR LE PAYS (fin 1999)

A Plus d'un titre, le Burkina représente une singularité africaine. On connaît bien sûr le Fespaco ou le SIAO, ces grandes manifestations continentales qui attirent à chaque édition des milliers de visiteurs. On connaît aussi les Étalons et le football burkinabè qui, depuis quelque temps, fait des miracles. On connaît enfin le pays chéri des ONG, la destination fétiche de ces nouveaux touristes, un peu cc baba cool ", à la recherche d'authenticité. Mais le plus important est ailleurs, au delà de ces images convenues. Le pays des hommes intègres, profondément enclavé au coeur de cette Afrique sahélienne ingrate et sèche, dépourvu de richesses naturelles, est avant tout une nation optimiste. Les Burkinabè sont travailleurs, ils ont le plus souvent le succès discret. Ouagadougou, capitale de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), se débarrasse petit à petit de son allure de gros bourg paysan aux contours mal dessinés pour se donner des airs de ville moderne. Des nouveaux quartiers naissent avec leur cortège d'industries: informatique, médias, conseils... Hier, on parlait de coopérative, de planification, d'entreprises publiques. Aujourd'hui, on parle privatisations. Dans le nouveau quartier des affaires, sur l'avenue Nkwamé Nkrumah, les enseignes révolutionnaires ont depuis longtemps laissé la place à la publicité. Le secteur privé a pris le relais du capitalisme d'État. À l'abri de petits immeubles discrets, les grandes fortunes commerciales et industrielles du pays sont à l'oeuvre. Oumarou Kanazoé, le grand patron du BTP, ne reçoit qu'à l'aube, malgré un âge tout à fait respectable. ..Quant aux campagnes, ailleurs si souvent délaissées, elles bénéficient d'une évolution lente mais réelle du niveau de vie, grâce à une politique de formation paysanne et de maîtrise de l'eau. Le Burkina, au régime sec météo, est devenu un important producteur de coton, et même de haricots verts que l'on s'arrache sur les marchés européens.

On serait tenté de considérer toutes ces évolutions comme allant de soi. Mais au delà des apparences, le Burkina n'est pas un pays facile. En trente ans, de 1960 à 1987, l'ancienne Haute-Volta a connu douze changements de régime, quatre républiques et une révolution. La mort de Thomas Sankara en 1987, l'avènement du président Biaise Compaoré, la tentative de coup d'État en 1989, la 'c rectification " puis l'avènement du libéralisme, la persistance d'un fort courant syndicaliste et cc gauchiste ", la construction difficile de l'État de droit depuis 1991, montrent que si le Burkina change, les transitions politiques se font souvent dans la douleur... Depuis 1987, le président Compaoré a indéniablement réussi à introduire une sérieuse dose de stabilité dans le système. Élections législatives, municipales, et présidentielles se sont succédé sans heurts. L'opposition la plus radicale s'exprime librement. Mais au pays des hommes intègres, rien n'est jamais gagné d'avance. L'affaire Zongo, le directeur du journal L'Indépendant, assassiné dans des conditions mystérieuses le 13 décembre 1998, est venu rappeler que les luttes internes restent vives... Pourtant, dans cette affaire politiquement explosive, la plupart des acteurs de premier plan ont fait preuve de maturité. L'opposition radicale a joué son rôle. Un juge a été chargé de mener l'enquête, suite aux conclusions d'une commission indépendante. Un comité des sages a été désigné afin de proposer des réformes de fond pour renforcer l'État de droit et le fonctionnement de la démocratie. Et même si toutes ces propositions n'ont pas été adoptées, elles font dorénavant figure de programme pour l'avenir.

Sur le plan économique, le Burkina gère au mieux ses ressources. La réputation du pays auprès des bailleurs de fonds, séduits par la bonne gouvernance et le contrôle relativement rigoureux de l'argent public, est intacte. Après tout, le Burkina est l'un des rares pays d'Afrique francophone où les ministres et les directeurs de sociétés publiques ne sont pas tous milliardaires en francs CFA. Les cadres sont respectés et recherchés sur le " marché ». Deux Burkinabè occupent de très hautes fonctions dans le système international. L'ancien ministre des Affaires étrangères, Ablassé Ouédraogo, est l'un des quatre directeurs adjoints de l'Organisation mondiale du commerce (O MC), alors que Zéphirin Diabré, ancien ministre de l'Économie et des Finances, est installé à New York comme numéro deux du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Cette évolution vers une économie libérale est par
fois rude pour la population, et le passage d'une société rurale et conservatrice à une société de marché s'avère délicat. Les Burkinabè restent avant tout un peuple de tradition. Dans un pays à la culture profondément égalitaire et aux vertus paysannes, l'apparition d'une nouvelle élite urbaine et bourgeoise ne va pas sans provoquer de vives réactions. Sahéliens et ruraux dans l'âme, les Burkinabé doivent maintenant regarder vers l'extérieur, s'ouvrir, malgré les risques, à la concurrence régionale, changer en quelque sorte de mode de vie et de mode de pensée. Entrer, en clair, dans le XXle siècle. Ce passage d'un monde à l'autre sera fortement facilité par l'existence d'une société civile, organisée et structurée. D'un côté, les ONG, les organisation internationales sont un vivier « d'esprits modernes ». De l'autre, les autorités traditionnelles, les chefferies coutumières et religieuses ont été réhabilitées et participent au débat national. Les universitaires, les intellectuels, les associations s'expriment, relayés par une presse souvent mordante. L'ensemble forme une société civile, foisonnante et surtout indépendante. Le Burkina reste donc singulier. À la fois enclavé et ouvert, pauvre et optimiste, moderne et traditionnel. La démocratie, la liberté d'opinion progressent I malgré les résistances et les reculs. L'économie s'adapte malgré les contraintes lourdes de l'environnement. Mais le véritable défi, à l'image de la plupart des pays africains, est avant tout celui d'une lutte plus rapide et plus efficace contre la pauvreté. À l'orée d'un siècle nouveau, près de la moitié de la population vit encore en dessous du seuil de pauvreté et le tiers en dessous du seuil d'extrême pauvreté (moins de 40 000 F CFA par an). Pour cette population en marge, être moderne signifie avant tout vivre un peu mieux.

OPTION LIBERALE

La récente nomination du Burkinabè Ablassé Ouédraogo comme l'un des quatre directeurs généraux adjoints de l'Organisation mondiale du commerce (O MC) pourrait-elle être interprétée comme un gage donné aux performances économiques réalisées par le Burkina ?
« Ce pays bénéficie d'une très bonne réputation auprès des institutions multilatérales. On le considère comme un pays pilote, un pays modèle, où les gens sont travailleurs. Sa gestion de l'économie est saine. Autre atout: le gouvernement reconnaît ses problèmes. Par conséquent, les programmes d'aide peuvent être plus aisément élaborés et mis en oeuvre », déclare Christian Lemaire, le coordonnateur-résident du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) au Burkina.
En une dizaine d'années, ce pays, disposant de peu de ressources, a su gagner la confiance des bailleurs de fonds, restructurer les grands secteurs de son économie, et afficher un taux de croissance annuelle de 6,2 %. Au prix de quels efforts ces bons points ont-ils été obtenus ? Pour parer à la faiblesse du revenu national, une politique volontariste de développement a été menée par l'État dans les années quatre-vingt. Mais celle ci s'est traduite par un important déficit des finances publiques, un taux d'endettement extérieur élevé, et une balance commerciale fortement déficitaire.
Pour rectifier ce déséquilibre des grands agrégats macro-économiques, le Burkina a signé, dès 1991, trois Programmes triennaux d'ajustement structurel (PAS) avec le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Quatre ans plus tard, les objectifs du programme étaient déjà globalement atteints, en dépit de la dévaluation du franc CFA : déficit budgétaire pratiquement éliminé, inflation maîtrisée, dette extérieure ramenée à 13 % du produit intérieur brut (PIB), et croissance à 4,8 %.

C'est toutefois à partir de 1996, à l'occasion de la signature de la troisième et dernière tranche du prêt correspondant à la Facilité d'ajustement structurel renforcé (FASR), que le Burkina effectue une véritable révolution libérale.
Le gouvernement prend alors un ensemble de mesures, visant principalement à lutter contre la pauvreté, à maintenir la stabilité macro-économique, et à préparer le pays au grand rendez vous de l'Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA). Cette politique a donné des résultats positifs.
La stabilité des finances publiques s'est améliorée. En 1997, le déficit budgétaire s'établissait à 35 milliards de francs CFA, soit 2,7 % du PIB. Selon Sylvestre H. Somé, conseiller du ministre de l'Économie et des Finances: « Les recettes fiscales sont passées de 104 milliards de francs CFA en 1994 à 156 milliards en 1997. La totalité des recettes budgétaires a été portée, en 1998, à 199,3 milliards de francs CFA, et les dépenses courantes ont pu être contenues à 158,2 milliards de francs CFA. " Un peu plus de 41 milliards de francs CFA d'épargnes budgétaires ont pu ainsi être dégagés pour des dépenses d'investissement, sur les fonds propres de l'État.
Quant à l'inflation, l'une des plus faibles de l'Afrique francophone, elle a été contenue à 3 % en moyenne pour l'année en cours. Seule ombre au tableau, pour l'instant: la dette extérieure. Malgré les allégements du Club de Paris -organisme réunissant les créanciers publics des pays en voie de développement -, l'encours auprès des bailleurs de fonds bilatéraux et multilatéraux représente encore 20 % des recettes budgétaires. Toutefois, la bonne exécution du Programme d'ajustement structurel ferait du Burkina l'un des pays pouvant bénéficier d'une réduction de la dette au titre de l' Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE), concoctée par la Banque mondiale et les donateurs. Ce bol d'air allégerait les finances publiques et favoriserait l'investissement. « N'oublions pas que 85 % des investissements au Burkina proviennent de l'extérieur, même si une bonne partie de leurs composantes est constituée de dons et de subventions », rappelle un expert de la Banque mondiale.

Cette dépendance se retrouve dans le domaine de l'exportation de certains produits agricoles, comme le coton. Pour cette raison, entre autres, le Programme d'ajustement structurel agricole (PASA) s'est efforcé non seulement d'accroître la production de la filière (de 11,1 % en 1998), mais également de moderniser sa structure. Car le coton, dont la production a triplé en trois ans avec plus de 337000 tonnes en 1998, fournit à lui seul plus de 60% des recettes à l'exportation. Pour bien marquer son tournant libéral, l'État n'a pas hésité à céder la moitié des 65 % des parts qu'il détenait dans la filière, afin de permettre sa recomposition et la rendre plus compétitive.
Par ailleurs, ce processus de privatisation concerne au total quarante et une entreprises du secteur public. « En l'an 2000, ce portefeuille sera complètement vidé, affirme Roger Paré, le président de la Commission nationale des privatisations. Ces entreprises ont longtemps pesé sur le budget de l'État. Certaines d'entre elles ont désormais renoué avec le profit. » C'est le cas de la SIFA, une entreprise sans laquelle le Burkina n'aurait pas le même visage. Cette société fabrique des mobylettes et des vélos: dont le nombre est supérieur à celui des automobiles roulant dans le pays. " La SIFA, qui a été privatisée en 1993, représente l'identité du Burkina, explique Olé Aboubacar Kam, le directeur général de l'entreprise. C'est une entreprise prête pour le troisième millénaire. Elle réalise un chiffre d'affaires de 15 milliards, mais fart vivre de nombreux petits métiers comme les mécanos installés tous les 200 mètres dans certaines rues de Ouagadougou. Moyens de déplacement économique, les deux-roues constituent le premier poste de consommation d'hydrocarbure du pays. »

Le transport, à une échelle plus importante, est également une préoccupation majeure des autorités, dans le cadre de l'entrée du pays au sein de l'UEMOA. C'est que l'enclavement du Burkina s'est longtemps répercuté sur le coût des marchandises: de 25 % à 45 % de plus que dans d'autres pays plus favorisés! Selon un membre de la Chambre de commerce: « Si le manque de façade maritime nous a permis de mettre plusieurs ports en concurrence pour notre approvisionnement, le Burkina entend aller plus loin dans sa politique d'amélioration des transports. »
« Grâce à notre situation géographique, nous pourrions devenir un "port sec" pour les marchandises destinées au Mali et au Niger, et jouer le rôle d'un centre névralgique pour les échanges au sein de UEMOA ", ajoute Mathieu Ouédraogo, le directeur du Conseil burkinabè des chargeurs. Le pays est déjà tourné vers l'avenir. Au niveau du secteur privé, qui compte déjà quelques figures célèbres comme le milliardaire Oumarou Kanazoé, actionnaire de plusieurs entreprises privatisées comme la SOSUCO, des hommes d'affaires saisissent les opportunités du code d'investissement et entendent bien participer au processus de développement en prenant le relais de l'État. C'est le cas de Patrick Nikiéma, le directeur général de la société CRI, qui, dans le secteur de la chaudronnerie, participe à la construction de gros ouvrages métalliques tels que des cuves et des citernes. Idem pour André Magnabouti, qui exporte à travers le monde entier, depuis 1988, des mangues séchées par un procédé solaire naturel.
Ce soleil, si présent, dont le Burkina entend utiliser le formidable potentiel comme énergie alternative, dans la continuité d'une politique de gestion et de protection de l'environnement déjà bien amorcée. Ce souci d'explorer des domaines encore peu exploités est dans tous les esprits. Le sous-sol burkinabè regorge de nombreuses richesses. Mais l'enclavement du pays a été un frein à l'exploitation plus intense du zinc, du manganèse, des phosphates, de l'or et d'autres minerais. « Il faudra compter avec le secteur minier durant le prochain millénaire », affirme Salif L. Kaboré, le directeur général de la Chambre de commerce. Comme un' écho à ses propos, les investisseurs se bousculent déjà aux portes du « pays des hommes intègres ».

NOUVELLES TECHNOLOGIES

Nous ne pouvons plus continuer à investir sur les atouts d'hier », explique Joachim Tankoano, le délégué général à l'informatique du Burkina. À l'heure des nouvelles technologies de la communication, l'économie de l'information se répand dans presque tous les aspects de la vie des habitants du Nord de la planète. Mais l'Afrique, dans sa majorité, est encore isolée du savoir disponible ailleurs. Ce continent dispose du plus petit nombre d'ordinateurs au monde. Au Burkina, pour pallier ce problème, le gouvernement a élaboré, en 1999, un « Plan de développement de l'infrastructure nationale d'information et de communication », qui s'est fixé des actions prioritaires.
Elles sont au nombre de quatre: le développement de l'infrastructure de base; la modernisation de l'administration; le développement de centres d'information communautaire ainsi que la formation, l'organisation et la réglementation du secteur.
Au Burkina, les outils de base existent, même si leur capacité est encore insuffisante. Apparue dans le pays en 1970, l'informatique a bénéficié d'une certaine forme d'encouragement et de diffusion auprès des citoyens dès le début des années quatre-vingt-dix. Le gouvernement prend des initiatives: actions de formation, élaboration d'un plan directeur national, création d'un Conseil supérieur de l'informatique et d'une Délégation générale à l'informatique. Résultat: le parc informatique est passé de 1 000 micro-ordinateurs en 1970, à environ 10 000 en 1999, soit 0,1 ordinateur pour 100 habitants. La plupart des administrations sont équipées d'ordinateurs, mais l'on peut déplorer que seuls 20 % des effectifs de la fonction publique soient formés à cet outil.

Dans le domaine des télécommunications, le Burkina dispose d'un réseau téléphonique fiable, grâce à l'Onatel, la compagnie nationale. On compte environ 42 000 abonnés, ce qui représente 0,3 téléphone pour 100 habitants. En ce qui concerne l'investissement public, un programme d'un montant de 23 milliards de francs CFA a été prévu pour le développement des nouvelles technologies de l'information et de la communication d'ici à l'horizon 2005. Les principaux projets sont l'extension des lignes existantes, ainsi que le développement de la téléphonie rurale, la Couverture télévisuelle nationale et l'Internet.
Ce dernier est encore dans sa phase de balbutiements. Le nombre d'internautes est aujourd'hui de 4 000 sur l'ensemble du territoire, même si, dans la capitale, un centre multimédia équipé d'une dizaine d'ordinateurs est ouvert au grand public pour des tarifs modiques: 500 francs CFA par an pour les lycéens, et 5 000 francs CFA pour les salariés. Actuellement, le raccordement est assuré par Fasonet, une filiale de l'Onatel. Cette société, qui héberge des sites, a mené quelques expériences pilotes, notamment celle d'un intranet, connecté à l'Internet, à la Présidence, au ministère des Affaires étrangères, ainsi qu'aux services de l'Administration territoriale et de la Sécurité.
Joachim Tankoano voit dans le développement de ces nouvelles technologies un élément de mutation pour l'économie et la société burkinabè. « Ceci permettra à nos artisans de vendre leurs produits dans le monde entier, et aux étudiants de télécharger des cours de qualité, de produire et de distribuer des savoirs.

REVOLUTION RURALE

La multitude d'enseignes se référant à divers projets agricoles, aussi bien gouvernementaux, non gouvernementaux que multilatéraux, ne laisse planer aucun doute: l'économie du Burkina est bel et bien dominée par l'agriculture. Ce secteur contribue, en effet, pour plus de 30 % au produit intérieur brut (PIB), assure 80 % des recettes d'exportation, et emploie plus de 85 % de la population active. Le Burkina, pays sahélien et enclavé, ne présentait pas, a priori, des dispositions favorables à une agriculture performante. Pourtant, des facteurs contraignants tels que la sécheresse, la pauvreté des sols, une faible pluviométrie, un régime foncier traditionnel, une faible mécanisation et une insuffisante maîtrise de l'eau, ont progressivement été surmontés.
Par quel miracle les cultures vivrières comme le mais, le sorgho, le mil, le riz, ou les cultures de rente comme le coton, le sésame, le haricot vert et l'arachide, ont -elles pu se développer sur 3,5 millions d'hectares cultivés, et sur les 850 000 exploitations dont la taille moyenne est de 3 hectares ?

Le pays des hommes intègres a dû opérer une véritable révolution rurale pour couvrir ses propres besoins alimentaires. Il exporte régulièrement ses produits, et brandit des statistiques de production à faire pâlir certains pays africains bien mieux lotis par la nature. Une savante alchimie -conjuguant la volonté de travail des Burkinabè, la mobilisation d'importantes ressources financières, la maîtrise de l'eau, la construction de barrages, la vulgarisation des techniques agricoles et l'amélioration de la productivité -a été progressivement mise en place depuis une vingtaine d'années. Dans un premier temps, il s'agissait d'assurer la sécurité alimentaire. Par le biais des communautés rurales, une politique de micro-crédits a permis aux agriculteurs de pratiquer des cultures de subsistance et d'accroître la production des cultures de rente, comme celle du coton, au profit de grandes compagnies. Pour Jean-Baptiste Zett, professeur d'économie à la faculté de Ouagadougou, « ces groupements paysans ont servi de tremplin à tous les acteurs du développement rural. Créés sur l'ensemble du territoire par la Compagnie française de développement des fibres textiles (CFDT) dans les années soixante, ces groupements ont officié à la fois comme pourvoyeurs d'intrants aux petits producteurs, comme intermédiaires pour l'achat des récoltes et comme propagateurs de la mécanisation agricole ».

Avec l'introduction de plus de 225 tracteurs, 200 moulins à grain, 300 motopompes, 30000 charrues et 2 000 motoculteurs, cette mécanisation s'est accélérée au cours de la période 1991-1997. Cette deuxième phase correspond également au premier Programme d'ajustement structurel du Burkina, dont le Programme d'ajustement structurel agricole (PASA), lancé en 1992. cc En quatre ans, un ensemble de mesures visant à augmenter la productivité agricole a changé la physionomie du secteur »,souligne Christophe Yaméogo, le coordinateur national du PASA.
En dépit des déficits pluviométriques qui, chaque année, constituent une véritable menace pour la production agricole, les résultats affichés par les principales cultures sont satisfaisants. En 1995, par exemple, les recettes d'exportation agricole (également tributaires des prix du marché international) ont connu une croissance de 20 % par rapport à l'année précédente. La même année, le coton, à lui seul, avec un volume de 150 000 tonnes, a rapporté plus de 49 milliards de francs CFA au budget de l'État, ce dernier étant fixé à 200 milliards.

Les principales cultures vivrières se sont maintenues au niveau de l'autosuffisance, à l'exception toutefois du riz, dont la production actuelle d'environ 1 00 000 tonnes ne suffit pas à couvrir les besoins nationaux, estimés à 150 000 tonnes. La culture du karité a même connu un nouvel essor sur le marché mondial, et l'autorisation de l'Union européenne d'ajouter des matières grasses végétales aux produits chocolatés lui sera encore plus ~ bénéfique.
L'autre composante importante de la politique agropastorale du Burkina est l'élevage bovin. Très réputée pour la qualité de son cheptel, cette filière représente le deuxième poste budgétaire à l'exportation, 20 % du PIB, et s'est maintenue à un niveau de production raisonnable. Mais l'élevage bovin souffre encore d'une certaine désorganisation : absence d'une chaîne frigorifique, d'une chaîne de commercialisation et de véritables abattoirs.
La révolution rurale serait toutefois incomplète sans la politique de maîtrise de l'eau menée par le Burkina. Une majeure partie de l'aide internationale y est consacrée. Aucun effort n'est épargné pour favoriser une bonne gestion de l'eau, comme celui, le plus élémentaire, qui consiste à recueillir l'eau de pluie pour la conservation des sols, dans la région du Yatenga. Des acteurs tels que le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), et quelque 250 organisations non gouvernementales présentes au Burkina, participent à la formation des paysans, à la vulgarisation des techniques agricoles, et oeuvrent pour une véritable politique hydraulique villageoise. Ces organismes ont favorisé également la mise en place de plus de 35 000 puits et forages sur l'ensemble du territoire. Ce formidable défi pour un accès généralisé à l'eau potable s'est traduit, en 1997, par au moins un point d'eau pour 500 habitants, dans les régions les plus défavorisées.

Par ailleurs, 2 000 barrages alimentant les principales villes du pays et permettant l'irrigation agricole ont été construits. Leur capacité demeure néanmoins insuffisante pour assurer, à long terme, les besoins du pays et surmonter les épreuves dues à la sécheresse. Conscient de cette lacune, le gouvernement poursuit ses efforts. « De nouveaux projets de barrages sont en cours : celui de Ziga, au nord de Ouagadougou, pour un montant de 56 milliards de francs CFA, et trois autres dans le Nord du pays, qui utiliseront des nappes phréatiques », précise Tertius Zongo, le ministre de l'Économie et des Finances. Par ailleurs, le Burkina entend mettre en place, dans ce domaine, une authentique politique de coopération sous-régionale avec les pays voisins.

Cette initiative va dans le sens du plan stratégique opérationnel (PSO), élaboré par le gouvernement, qui fixe des objectifs de 5 % à 10 % de croissance annuelle pour la production agricole au cours des dix prochaines années. Dans ce cadre, tous les projets devront obligatoirement s'insérer dans une politique cohérente, car trop d'efforts ont été dispersés par le passé. « De nouveaux horizons et de nouveaux marchés se profilent pour l'agriculture, qui doit être envisagée désormais sous l'angle de la filière. Nous irons vers des exploitations plus modernes et de plus grande taille. Une sorte d'agrobusiness qui aura un effet d'entraînement sur le secteur secondaire et tertiaire », conclut Tertius Zongo.

LES FEMMES

Cela fait belle lurette que la femme burkinabè a appris à se prendre en charge. Elle accède au crédit et ouvre des comptes en banque à son nom, sans caution du mari. Elle s'habille comme elle veut, sort le soir entre copines et assiste durant des heures à de longues réunions d'associations féminines. " Le mari finance les murs de la maison et remplit le grenier à grain. Mais il ne donne pas "le prix du condiment !", déclare, en riant, Céline Yoda, secrétaire générale du ministère de la Promotion de la femme. Décodage: la femme doit, traditionnellement, se charger de nourrir, habiller et soigner la famille. Forte de cette responsabilité, elle bénéficie de la bénédiction sociale pour se lancer avec une énergie hors du commun dans des activités rémunératrices en tout genre. De plus, elle a le réflexe utile de s'allier à d'autres pour constituer des associations ou des groupements, qui accèdent plus facilement aux divers soutiens, aux formations et aux financements qui ont été créés à l'attention des femmes. Ces dernières représentaient, lors du dernier recensement national en 1996, 51, 7 % de la population du Burkina. Dès 1990, le gouvernement prend conscience qu'il faut aider les femmes dans leurs différentes entreprises, et met en place à cet effet un Fonds d'appui aux activités rémunératrices des femmes (FMRF), doté à ce jour d'un total de 1,26 milliard de francs CFA. Le FMRF; rattaché au ministère de l'Économie et des Finances, a distribué près de 5 milliards de francs CFA de prêts, à plus de 200 000 femmes depuis sa création. C( Nos animatrices, disséminées dans les différentes régions du pays, ont pour responsabilité de veiller aux remboursements, dont nous bloquons 10 % en épargne. Les demandes les plus fréquentes concernent le petit commerce, la transformation du karité, l'artisanat et l'élevage. Nos prêts varient entre 50 000 et 2 millions de francs CFA. Ils sont remboursables sur des périodes d'un an. Avec l'aide du Programme des Nations unies pour le développement, nous dispensons, parrallèlement, des formations en gestion. Et enfin, avec l'appui de l'Organisation mondiale de la santé, nous avons commencé à créer des mutuelles dans la région de Kaya, afin d'aider les femmes à subvenir aux dépenses de santé pour leur famille ", explique Halimatou Diallo, directrice du FMRF. Le discours de Gisèle Guigma, ministre de la Promotion de la femme, va dans le même sens : " L'une des priorités du pays est d'aider les femmes à bien se nourrir et se soigner. " Sur le premier point, le Projet national Karité, géré par le ministère, est porteur d'espoirs. Il devrait réduire la pénibilité et accroître le rendement du travail des femmes rurales, et renforcer l'économie familiale et nationale à travers l'organisation de la filière karité. Toujours en zone rurale, l'association Pag-La-Yiri (littéralement cc la femme, c'est le foyer ,,) regroupe aujourd'hui plus de 11 000 femmes. Elle a été créée au village de Zoaga, en 1975, par cinq paysannes, dont Monique Kaboré, sa directrice: " Nos activités sont nombreuses. Nous exploitons des champs collectifs, travaillons à la conservation des eaux et des sols, réparons les routes; nous avons alphabétisé plus de 6 000 femmes, veillons à leur éducation sanitaire, aux secours d'urgence, et avons créé des pharmacies villageoises, des cases maternité et des centres sociaux de formation en tissage et en poterie.

Nous gérons une station essence et des buvettes; et, bien sûr, nous commercialisons et transformons des produits agricoles et de cueillette. " Afin qu'elles aient accès à un tel potentiel d'activités, le gouvernement, depuis 1990, met l'accent sur la scolarisation des filles. C'est aussi l'une des priorités de l'Association femmes éducatrices et développement (AFED), l'antenne burkinabè de l'organisme panafricain FAWE (Forum for African Women Educationalist). À sa tête, Alice Tiendrébéogo, déclare: " Nous avons choisi de lutter contre le "gaspillage", en réinsérant les jeunes filles déscolarisées. Nous leur proposons des cours du soir pour les préparer au certificat d'études primaires. Nous leur donnons aussi une formation complémentaire sur la gestion du petit commerce ou encore sur la lutte contre le sida. En l'an 2000, nous allons créer un centre de conseils qui les orientera dans toutes leurs demandes, de l'information sur les droits de la femme, jusqu'à l'accès au crédit. Nous avons aussi créé un numéro vert pour les l'es. jeunes filles candidates à l'excision, afin de les protéger. La plupart d'entre elles ne savent pas que cette pratique est réprimée par notre code pénal. " La sensibilisation des femmes aux questions de santé et leur accès aux soins sera en effet le challenge des pouvoirs publics dans les années à venir. Brigitte Thiombiano, présidente de la Fédération des associations des sages-femmes d'Afrique du Centre et de l'Ouest, coordonne la clinique pour la promotion de la santé familiale à Ouagadougou. " On donne des ordonnances, mais les femmes n'ont pas les moyens d'acheter les médicaments. Les sidéennes sont abandonnées par leurs familles et leurs employeurs. Et près de 65 % des femmes burkinabè sont encore excisées, avec toutes les complications que cette pratique rétrograde entraîne ", déclare-t-elle. Mettre l'accent sur l'éducation des filles est donc un choix essentiel, afin que, demain, elles soient mieux armées pour lutter, aussi, contre leurs problèmes de santé.

LA JEUNESSE

Ouagadougou, 20 heures. Dans un maquis, une vingtaine de jeunes, étudiants ou chômeurs, sont installés autour d'une grande table. Ils discutent, de façon informelle, avec un homme qu'ils ne connaissaient pas, le secrétaire d'État à la Jeunesse. En effet, depuis longtemps, le ministère de la Jeunesse et des Sports était appelé avec ironie « ministère du foot », sport-roi déchaînant les passions du pays. C'est pourquoi, le 15 janvier dernier, un secrétariat d'État a été spécialement affecté aux questions afférentes aux jeunes, et confié au ministre Dieudonné Marie Compaoré. Ce dernier, ce soir-là, très décontracté dans une chemise en pagne, explique: « Nous avons répertorié 316 associations de jeunes dans le pays. Leurs activités sont des plus variées. Nous essayons de pourvoir à toutes leurs attentes, du soutien logistique aux mises en contact avec d'autres associations à l'étranger, en passant par l'aide à la recherche d'emploi, les ateliers de loisirs, etc... Nous avons entamé un vaste programme de relance des Maisons des jeunes et de la culture à travers tout le pays. Ces lieux devront proposer à la jeunesse des réponses concrètes à leurs besoins: des formations professionnelles courtes, des petites annonces d'emploi, une initiation à l'éducation civique, des informations sur les grands fléaux juvéniles (drogue, alcoolisme, maladies sexuellement transmissibles, sida, excision, délinquance...), et des occupations pour le temps libre (sport, culture...). "

Au Burkina, on considère comme « jeunes » ceux qui appartiennent à la large tranche d'âge qui s'étale de 12 à35 ans, soit 75 % de la population. En les écoutant, on constate que leur préoccupation principale est de trouver un emploi, dans un pays où le taux de chômage tourne autour de 25 % dans les villes (surtout à Ouagadougou) et de 3 % en milieu rural. Dans ce dernier cas, le chiffre officiel doit être revu à la hausse, puisque les emplois sont souvent saisonniers ou appartiennent au secteur informel. « L'Etat n'a plus les moyens d'etre le premier employeur du pays, comme hier. Les entreprises privées, à elles seules, ne peuvent répondre non plus à toutes les demandes. C'est pourquoi nous comptons orienter les jeunes vers l'auto emploi, avec des formations courtes et adaptées aux besoins du marchés ", précise Dieudonné Marie Compaoré. La priorité du gouvernement est aujourd'hui de veiller à l'adéquation éducation-formation-emploi. Premier souci: la scolarisation et l'alphabétisation. Le 23 juin dernier, un plan décennal de développement de l'éducation de base a été adopté en Conseil des ministres. L'objectif est de porter le taux de scolarisation de 40,9 % à 70 % en l'an 2009. Parallèlement, un effort particulier a été porté sur la scolarisation des filles. Les familles démunies, éloignées des pôles scolaires, sacrifient trop souvent les études de leurs filles au profit de celle des garçons. Des bourses spéciales, ainsi qu'une vaste campagne d'information à l'attention des mères et de leurs filles, ont été instaurées. Le taux de scolarisation de ces dernières s'élève actuellement à 33 %, et devrait atteindre 40 % en l'an 2009. « Le pays ne compte aujourd'hui que 5 300 écoles, ce qui est insuffisant. C'est pourquoi nous développons des expériences d'écoles satellites ainsi que de centres d'éducation et de base non formels, qui vont à la rencontre des élèves dans les villages. Par ailleurs, nous mettons l'accent sur l'alphabétisation, selon trois axes: l'alphabétisation initiale, qui apprend à lire et écrire en langue nationale aux adultes, les formations complémentaires de base, qui consolident les acquis, et enfin, l'alphabétisation fonctionelle et spécifique qui vise les groupes sociaux ou les individus qui doivent savoir lire et écrire pour leur travail. Ce dernier point s'accorde avec l'une des idées-forces de notre plan décennal, qui consiste à mettre l'accent sur l'expansion qualitative et la pertinence de l'enseignement, ou encore le souci d'apprendre des choses utiles aux gens ", explique le ministre de l'Enseignement de base et de l'Alphabétisation, Seydou Baworo Sanou. Même credo chez son homologue en charge du portefeuille des Enseignements secondaire et supérieur et de la Recherche scientifique, Christophe Dabiré, qui cherche à promouvoir auprès des jeunes, scolaires ou étudiants, les filières professionnelles courtes. L'université de Bobo-Dioulasso propose des enseignements de ce type, en formant des techniciens, agronomes ou autres, qui peuvent se positionner sur le marché de l'emploi au bout d'un cursus de deux ou trois ans. Les écoles privées d'informatique, de gestion ou de management, comme l'Institut supérieur d'informatique et de gestion (ISIG), commencent aussi à faire des émules.

Pourtant, les jeunes Burkinabè restent encore attachés aux cursus longs et classiques, dispensés par les cinq facultés de Ouagadougou: droit et sciences politiques, sciences économiques et gestion, sciences et techniques, santé, ainsi que lettres, arts et sciences humaines. « Après les BTS, nos jeunes se lancent dans des cycles post-universitaires, des doctorats. C'est une mentalité très particulière, ici ", note, en souriant, Christophe Dabiré. Un système éducatif « handicapé" par une trop grande soif d'apprendre, ça n'est pas banal! Force est de constater que les résultats obtenus en 1999 aux différents examens scolaires et universitaires ont pulvérisé les records : 62% d'admis au certificat d'études primaires, contre 57 % en 1998 ; 42 % de succès au BEPC, contre 37,5% ; et 31 % au baccalauréat, contre 25,2 %. Il est vrai que les étudiants ne sont pas peu fiers d'avoir un des meilleurs niveaux du continent. « Nos diplômes sont très cotés dans la sous-région. Lorsque l'on part poursuivre nos études au Maroc, on sort toujours majors! » , s'enorgueillit Fidèle, 24 ans, étudiant en quatrième année de sciences économiques. Pourtant, devant le nombre croissant de jeunes, les études longues coûtent cher au gouvernement burkinabè, qui n'a pas toujours les moyens de construire des amphithéâtres plus grands ou d'équiper les salles dè travaux dirigés. « Nos infrastructures sont hélas dépassées, au moment même où elles sont construites. Il faut penser aux solutions Internet, vidéo, grâce auxquelles nous pourrions, par exemple, ouvrir une grande bibliothèque virtuelle. À l'heure du troisième millénaire et de la formidable évolution des technologies, nos élèves doivent être pragmatiques. Même si nous continuerons à former des philosophes... », conclut le ministre Christophe Dabiré.

L'an 2000 ? Les jeunes réunis dans le maquis en ont parlé avec beaucoup d'intérêt, et sans réelle angoisse. Pour eux, c'est l'étape symbolique d'un défi. « Le système éducatif sera de plus en plus sélectif, on en a conscience. On se doit donc d'être les meilleurs, pour trouver notre place dans la société », déclare Ernest, étudiant en première année de chimie et biologie. Malgré les difficultés qu'ils rencontrent au quotidien, aucun d'entre eux ne rêve de faire carrière en dehors du pays. Tout au plus aimeraient-ils avoir la chance d'obtenir une bourse étrangère pour se perfectionner en Europe, et revenir monter leur propre entreprise au Burkina. Leur idée de la réussite est plutôt empreinte de sagesse: être propriétaire de sa maison, ce qui est une obsession dans la mentalité du pays; se marier et avoir deux ou trois enfants. Et surtout garder son humour : « La monogamie, c'est bien. Mais avec près de 52 % de filles en l'an 2000 dans le pays, on va bien être obligés de faire comme nos papas et nous remettre à en épouser plusieurs ! », lance Maïga, un chômeur de 24 ans. Éclat de rire général...

LA SANTE

Le Burkina, en cette fin de saison sèche, brumeuse et poussiéreuse du mois de novembre. Comme chaque année, à la même période, le paludisme endémique est réactivé par ces conditions climatiques. C'est l'occasion pour certains de lancer des campagnes de sensibilisation sur les problèmes sanitaires.
Placardées aux quatre coins de la ville, de grandes banderoles annoncent" les journées nationales de vaccination contre la poliomyélite ". Lancée par Jean Sorgho, membre du Rotary club, cette campagne de vaste ampleur, à l'image de nombreuses autres initiatives, associatives ou non gouvernementales, vient renforcer les efforts entrepris par le gouvernement du Burkina. Objectif : que les soins de santé primaire soient accessibles à tous. En effet, malgré les efforts accomplis depuis l'indépendance, le secteur de la santé présente encore un certain nombre de carences. Le président Biaise Compaoré lui même en faisait le constat dans son programme électoral de 1998 : « Malgré nos efforts louables, des problèmes prioritaires demeurent tels que les maladies infectieuses, parasitaires, épidémiologiques et sexuellement transmissibles. Et, seuls 30 % de la population ont accès aux médicaments essentiels».
Le chef de l'État soulignait la nécessité de mettre en oeuvre une meilleure politique de soin, une meilleure politique pharmaceutique, ainsi qu'une sensibilisation pédagogique accrue. Inscrite dans la Constitution du Burkina comme l'un des droits fondamentaux du citoyen, « la santé pour tous" est un concept qui a longtemps pâti d'un ensemble de facteurs freinant ses avancées: faiblesse des ressources budgétaires de l'État, du revenu de la population, et du taux de scolarisation; difficultés d'accès à l'eau potable dans certaines zones rurales ; insuffisance d'infrastructures et d'équipements sanitaires; forte poussée démographique...

Ainsi, le système de santé dans sa globalité semble, encore aujourd'hui, bien loin des normes préconisées par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Le pays ne compte qu'un médecin pour 21 000 habitants (le seuil OMS étant de un pour 10000) et un infirmier pour 2 640 habitants, alors que, par comparaison, les proportions sont de un médecin pour 6 000 personnes et de un infirmier pour 4 000 habitants au Kenya. Par ailleurs, on ne trouve qu'un pharmacien pour 177 000 habitants, alors que la norme OMS est de un pour 20000. Et pourtant, le Burkina n'a ménagé ni les initiatives ni les mesures, parfois avec une certaine originalité, pour faire de la bonne santé un élément capital du développement humain et de la lutte contre la pauvreté.
Parmi les réalisations les plus notables : l'adhésion du Burkina, en 1993, à l'Initiative de Bamako, qui préconise d'associer les communautés de base à la gestion autonome et à la prise en charge par elles-mêmes des problèmes de santé. Elle recommande également la création de fonds de roulement pour des médicaments génériques indiqués par l'OMS. Enfin, elle incite au renforcement du secteur privé dans l'approvisionnement pharmaceutique, et valorise la promotion de la pharmacopée traditionnelle. Dans ce cadre, des expériences pilotes ont été menées dans quelques provinces comme celles de Kossi, Comoé ou encore Gourma. Les populations ont pu ainsi accéder à une tarification abordable pour des catégories de produits prioritaires tels que les antipaludiques, les antituberculeux et les contraceptifs.

Une autre action majeure entreprise par le gouvernement du Burkina fut le respect progressif des principes directeurs de l'Initiative 20/20 de Copenhague, lancée en 1995. l'idée générale est de parvenir à consacrer 20 % des ressources budgétaires de l'État, ainsi que 20 % de l'aide publique, aux services sociaux élémentaires. Au Burkina, les financements accordés au secteur de la santé ont longtemps stagné aux alentours de 5,2 % du budget de l'État, ce qui représentait environ 5 milliards de francs CFA annuels. Depuis 1997, ces dépenses sont passées à plus de 7 %, l'objectif étant d'atteindre 14 % d'ici à 2005. Mais la particularité de la politique sanitaire du Burkina vient surtout de son Plan national de développement sanitaire, élaboré en 1998. En appui à la réforme hospitalière basée sur une stratégie d'équipement, ce plan vise à décentraliser le système de santé.

Depuis le début de ce projet, 53 districts sanitaires ont été créés sur l'ensemble du territoire. Ce système de santé comprend deux échelons: un Centre de santé et de promotion sociale (CSPS), et un centre médical doté d'une antenne chirurgicale (CMA).
Aujourd'hui, 18 districts possèdent un bloc opératoire, et un total de 26 chirurgiens; 52 autres disposent d'au moins un médecin. « Nous avons décidé de ne pas raisonner comme dans les pays développés, en terme de médecin par nombre d'habitants. Notre but est qu'un malade ne fasse pas plus de 5 km de trajet pour se soigner »), souligne le docteur Mathias Somé, secrétaire général du ministère de la Santé. Grâce à une aide accrue des bailleurs de fonds, tous ces districts seront opérationnels d'ici à l'an 2002. Par ailleurs, les initiatives privées en matière de soins préventifs, de sensibilisation et de détection du virus HIV, comme de certaines formes de cancer, se multiplient. Le Burkina entend ainsi faire de la santé une responsabilité collective en l'an 2000.

Sources :
Afrique-Asie
Jeune Afrique
Jeune Afrique Economie
Africa International
Continental


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier