Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Thomas Sankhara
GROS PLAN SUR THOMAS SANKHARA L'INCORRUPTIBLE

Analyse 1

Désarroi d'un homme toujours en avance sur son entourage, trahison d'une
amitié, déchirement d'une famille perdant un être cher, la vie de Thomas
Sankara s'est terminée en tragédie. La hauteur avec laquelle il s'est
toujours refusé, malgré les fortes pressions de son entourage, à éliminer
son adversaire qui était aussi son meilleur ami, suffirait à le classer
parmi les grands hommes de l'histoire moderne. L'un repose en paix en accord
avec lui-même l'autre doit vivre avec sa conscience.

La jeunesse a besoin de héros. Mieux vaut que ce soient des êtres de chair
et de sang que ces machines à faire de l'argent, fabriquées par des
multinationales que sont les vedettes du show business. Mieux vaut qu'ils
fassent rêver par leurs qualités humaines et leur action contre
l'exploitation et l'injustice et pour plus de solidarité que pour les sommes
phénoménales qu'ils brassent et qui surtout retombent aux mains de ceux qui
dans l'ombre les manipulent comme des marionnettes.
Originellement le mot héros désigne des demi-dieux, c'est-à-dire des êtres
mi-humains mi-dieux. Les " héros " fabriqués par des sociétés de marketing
ont perdu toute forme d'humanité bien que les gains de leur promoteur soient
eux très réels. Les doutes, les interrogations, les hésitations voire les
erreurs de Thomas Sankara viennent nous rappeler qu'il était profondément
humain. Il avait de plus un grand sens du concret.

Sa popularité réside dans les qualités qu'il a déployées au pouvoir, dans
son énergie, son intelligence, sa créativité, sa résolution, l'ampleur du
travail qu'il était capable d'accomplir, sa capacité à entraîner son
entourage et son peuple mais aussi dans son intégrité et sa rigueur morale.
Autant de qualités somme toute très humaines et très réelles. Mais elles
sont rares chez le même homme et atteignent rarement la même force. Son
héroïsme réside surtout dans la valeur d'exemple qu'il représentait, ce qui
décuplait sa capacité à faire rêver, à entraîner derrière lui son entourage
mais aussi son peuple, tout en restant toujours très proche des gens, par la
proximité physique mais aussi par son langage qu'il voulait accessible.
Les hommes de pouvoir doivent passer par tellement d'étapes, jouer de tant
de malignité, passer par tant de compromission ou de compromis, se
débarrasser de tant de rivaux que lorsqu'ils arrivent au sommet ils en ont
souvent oublié leur engagement initial quand il n'était pas dès le départ
des ambitieux motivés essentiellement par leur propre avenir. Thomas Sankara
tranche avec tous ceux-là, il est arrivé très jeune au pouvoir. Il a tenté
de l'exercer sans perdre le contact avec la population, bien au contraire
puisqu'il prenait sur son sommeil pour le faire. Il sortait incognito et se
présentait impromptu dans un village ou une permanence de CDR à la recherche
de contacts directs et improvisés débarrassés de tout protocole.
Il s'est efforcé de démystifier le pouvoir avec humour. Il a réussi à en
éviter les fastes et les travers dans lesquels tant de révolutionnaires
déclarés se sont égarés. Il a au contraire assumé dignement la pauvreté de
son pays non comme une honte mais comme le résultat d'un processus
historique et des conditions naturelles dues à sa position géographique.
Comme nous l'avons vu il a plusieurs fois refusé de prendre le pouvoir avec
ses camarades, qui pourtant l'y poussaient. Ce n'était en effet pas le
pouvoir qui l'intéressait mais ce qu'on pouvait réaliser avec, pour son
peuple. Il sentait alors qu'il n'était pas encore temps.

Thomas Sankara nous ramenait sans cesse à la réalité. Plus que de faire
rêver à ce que pourrait être demain, il communiquait son énergie pour
construire un monde réel, tout de suite. Quels étaient les objectifs de la
Révolution? Il a cru nécessaire de les rappeler au plus fort de la crise en
déclarant peu avant sa mort :
" Notre révolution est et doit être permanemment, l'action collective des
révolutionnaires pour transformer la réalité et améliorer la situation
concrète des masses de notre pays. Notre révolution n'aura de valeur que si
en regardant derrière nous, en regardant à nos côtés et en regardant devant
nous, nous pouvons dire que les burkinabé sont, grâce à la révolution, un
peu plus heureux, parce qu'ils ont de l'eau saine à boire, parce qu'ils ont
une alimentation abondante, suffisante, parce qu'ils ont une santé
resplendissante, parce qu'ils ont l'éducation, parce qu'ils ont des
logements décents parce qu'ils sont mieux vêtus, parce qu'ils ont droit aux
loisirs ; parce qu'ils ont l'occasion de jouir de plus de liberté, de plus
de démocratie, de plus de dignité. Notre révolution n'aura de raison d'être
que si elle peut répondre concrètement à ces questions. "

Est-ce donc rêver que de construire une société où ce minimum puisse être
réalisé? Certes même des pays bien plus riches comme la France ou les Etats
Unis n'arrivent pas à satisfaire ces besoins pour tous. Ce n'est pas faute
d'en avoir les moyens, mais plutôt mondialisation oblige, que le moteur de
la société reste la recherche de la rentabilité plutôt que la satisfaction
des besoins. Le mot révolution est désormais absent des débats politiques,
il a été tellement dévoyé, mais comment remettre la satisfaction des besoins
au premier plan?

Dans le Burkina Faso de Thomas Sankara, on faisait la révolution. L'économie
devait être tirée par les besoins et surtout on s'en donnait les moyens en
luttant contre ceux qui s'y opposaient. On ne rêvait pas à réaliser ses
objectifs, on y travaillait, durement. Il ne s'agissait pas d'un rêve. La
part de rêve consistait peut-être dans la vitesse avec laquelle on voulait
les atteindre. Tant d'aînés de Thomas Sankara s'étaient fixé les mêmes
objectifs qui à force de réalisme, d'étapes historiques à respecter, de
planifications soigneusement élaborées se sont perdus dans les méandres de
l'histoire pour finir à force d'excuses et de compromissions par s'enrichir
personnellement sur fond de dictature pendant que le peuple s'enfonçait
toujours plus dans la misère. C'est à la lumière de ces révolutions trahies,
de la Guinée de Sékou Touré, au Bénin de Mathieu Kérékou, de Madagascar de
Didier Ratsiraka au Congo de Sassou Nguesso que nous pouvons mieux juger de
l'oeuvre de Thomas Sankara.

Le rêve n'était pas tant que ces objectifs étaient irréels mais plutôt qu'il
voulait qu'ils se réalisent vite, presque tout de suite. Mais c'est aussi
pour ne pas être responsable du énième échec qu'il était si exigeant. Les
seuls véritables reproches qu'on pourrait lui faire, c'est d'avoir accédé au
pouvoir trop jeune, d'avoir voulu aller très vite dans une situation
pourtant extrêmement difficile en regard des objectifs que s'était fixée la
révolution et des moyens disponibles pour les atteindre. Ce qu'on peut lui
reprocher c'est finalement d'avoir été trop humain, trop sensible. C'est son
humanité qui l'avait amené à pousser son entourage à s'atteler à une tâche
que beaucoup pensait inhumaine car trop ambitieuse.
Nous touchons ici aux limites de l'action d'un homme face aux réalités
objectives dans un contexte historique précis.

Les forces productives n'étaient guère développées en Haute-Volta. La
révolution ne consistait pas à se saisir des biens des bourgeois détenteurs
des moyens de production quasiment inexistants, pour les remettre aux mains
du peuple, mais plutôt à créer une industrie nationale. Ce qui ne peut se
faire en quatre ans. La paysannerie était au centre des préoccupations, mais
elle était peu politisée, une grande partie demeurait sous l'emprise de la
chefferie. Et dans bien des endroits les méthodes de culture en étaient
restées à ce qu'elles étaient avant la colonisation. Seuls le coton avait
bénéficié d'une attention particulière. La révolution s'entendait ici par le
développement des forces productives, la modernisation et la rationalisation
de l'agriculture, le développement de filières, la mise à sa place d'un
circuit de commercialisation qui libère les paysans de l'emprise des
commerçants spéculateurs mais aussi la formation des paysans,
l'alphabétisation et lutte contre la chefferie. Les ennemis du peuple se
résumaient pour l'essentiel aux quelques politiciens qui s'étaient partagés
le pouvoir jusqu'ici et leur quelques alliés. Mais on ne les a guère
entendus durant le processus, les leaders arrêtés, leurs partis ont cessé
d'exister, montrant par là leur peu de réalité.

La révolution a donc surtout consisté à mettre en place une véritable
économie nationale et à tenter de se libérer des pressions extérieures
économiques et politiques, à résister aux tentatives de déstabilisation.
Nous avons montré à ce propos tous les obstacles que le Burkina Faso a
rencontrés de la part des bailleurs de fonds. Enfin, la Haute-Volta n'a
guère de richesse dans son sous-sol, une bonne partie de son territoire
souffre de sécheresse.
C'est dans ce contexte qu'a éclaté la révolution. Sur quelles forces
pouvait-elle s'appuyer en l'absence d'une classe ouvrière ou d'une
paysannerie consciente. Sur la petite-bourgeoisie urbaine constituée
essentiellement des salariés fonctionnaires ou d'intellectuels, d'une partie
de l'armée dont l'engagement est forcément limité, de la jeunesse scolaire
et de celle encore plus nombreuse au chômage.
Quant aux forces politiques organisées, capables de diriger le processus,
elles étaient faibles et la mieux structurée a été écartée dès la première
année. Les autres se sont perdues dans des querelles intestines. C'est dans
ce contexte que l'armée a pu prendre tant de poids dans la prise du pouvoir
puis dans la direction de la révolution et enfin dans le dénouement tragique
de la crise.

C'est peu dire que les conditions objectives pour la réussite de la
révolution n'était guère réunies. Ce n'est pas d'avoir voulu aller trop vite
que la révolution a échoué, dans le sens où elle a été interrompue, mais
bien du fait que le contexte était trop défavorable. Replacé dans ce
contexte, le bilan est plus que positif, il est même remarquable.
Thomas Sankara aurait pu se débarrasser de ses ennemis, il en avait les
moyens, beaucoup dans son entourage le suppliait de le faire. La révolution
est plus importante que ta rigueur morale lui a-t-on sans doute affirmé.
Peut-être aurait-il du mieux se protéger? Il ne pouvait en tout cas pas
imaginer que son ami viendrait à être responsable de son assassinat. En tout
cas, il ne voulait pas tomber dans le cycle sans fin des clarifications sur
fond d'assassinat sous prétexte d'étapes supérieures qui cachent souvent une
simple lutte pour le pouvoir. Au contraire il a cherché à élargir la base de
la révolution et s'est opposé à ceux qui portaient des exclusives. Il s'est
battu politiquement, mais en face on a préféré l'éliminer physiquement ce
que nous pourrions interpréter comme un aveu de faiblesse. Thomas Sankara
savait que s'il venait à employer ces méthodes, il aurait cessé d'être celui
qu'on aimait, celui en qui on avait confiance, celui qui rassurait au moment
des doutes par son intégrité et sa rigueur morale. Bien d'autres n'ont pas
eu cette attitude qui se sont vite dévoyés.

L'itinéraire de Thomas Sankara de l'enfance à la présidence de la république
n'en fait pas un héros. Certes il avait de bonne disposition, et a vécu,
malgré les difficultés qu'il a connues, une enfance privilégiée par rapport
à la masse des petits voltaïques de sa génération. Mais pour le reste, les
clés de son ascension sont, le travail, l'observation, l'étude, la
persévérance, la résolution, l'écoute, la curiosité, la soif de savoir, la
fidélité.
A reprendre les différentes étapes de sa vie, on a l'impression qu'il a vécu
l'esprit perpétuellement en éveil et qu'il a su faire fructifier chacune de
ses expériences pour en tirer le meilleur. De son enfance il se rappelle
combien l'injustice est insupportable, de son éducation religieuse il
conserve les leçons d'humilité de Jésus et un certain humanisme, de son
adolescence il tire surtout la formation classique et sans doute quelques
leçons sur la révolution française, de sa rencontre avec le marxisme, la
rigueur de l'analyse des rapports sociaux et les perspectives de changement,
de son séjour à Madagascar, de précieuses leçons d'économie mais aussi une
expérience vivante de révolution, de la guerre avec le Mali, une horreur du
sang versé inutilement. Faut-il continuer?
A la fin de sa vie, il s'apprêtait à faire fructifier l'expérience acquise
depuis qu'il était au pouvoir pour donner une nouvelle impulsion à la
révolution. Il avait compris qu'il fallait en ralentir la marche, il voulait
prendre des distances avec le pouvoir pour mieux se consacrer à ce qui lui
semblait une tâche urgente qui devenait primordiale pour toute nouvelle
avancée : unir les différentes factions qui soutenaient la révolution et en
rallier de nouvelles. Non qu'il avait un goût particulier pour la
construction d'un appareil. On sentait au contraire qu'il voulait mettre sur
pied une organisation d'un type nouveau, qui tout en étant efficace dans la
direction de la révolution conserverait la diversité nécessaire à la
réflexion créative. Mais à l'étape où en était la révolution il sentait
qu'il n'était plus possible que tous les cadres engagés perdent leur énergie
à lutter les uns contre les autres au lieu de se rassembler et de s'unir
dans une même structure entièrement consacrée à la réflexion collective pour
aller de l'avant et lutter politiquement contre les véritables adversaires.
C'est un dirigeant qui venait juste de franchir une étape nouvelle qui a été
assassiné.

Oui, Thomas Sankara peut être montré en exemple comme un homme de son temps.
Et tant mieux si la jeunesse africaine s'en empare comme une lueur d'espoir,
comme un phare qui éclaire son chemin, comme l'exemple du possible et de
l'intégrité que l'on jette à la face de tous les autres présidents du
continent toujours à se chercher des excuses dans leur incapacité à
entraîner leur peuple et à améliorer sa situation. Certes la marge de
manoeuvre d'un pays qui se voudrait indépendant semble aujourd'hui encore
plus petite qu'en 1983. Mais l'histoire ne se répète jamais et réserve
souvent des surprises. Et tant mieux si la jeunesse africaine fait de Thomas
Sankara l'un de ses héros. Son exemple mérite d'être suivi. Nous ne pouvons
que souhaiter qu'il suscite des vocations.

Analyse 2

Une nuit du 4 août -un symbole! -, le capitaine Thomas Sankara prend le pouvoir en Haute Volta. A 33 ans, lui aussi veut abolir les privilèges et donner la parole au peuple. Pour faire sortir ce pays de la misère (revenu annuel par habitant : 700 F.F.), un seul moyen: faire participer toute la population, et notamment les paysans, au développement. Bref, le jeune chef d'État veut une vraie révolution: « Notre révolution n'est pas le changement comme cela se fait au niveau des modes. Ce n'est pas le disco qui prend la place du jerk. C'est quelque chose de plus sérieux que cela », annonce-t-il lors de sa première conférence de presse. Et comme il importe de redonner sa dignité à tout un peuple bafoué, la corruption doit être définitivement chassée. Pour mener à bien cette tâche, il fait plus confiance aux jeunes militaires qu'aux civils: « Chaque fois, par le passé, sous prétexte de retour à la vie constitutionnelle normale, on remettait le pouvoir à ceux qui avaient vidé les caisses de l'État. Nous ne sommes pas d'accord avec cette supercherie! », proclame-t-il.
Sankara a pour lui l'enthousiasme et un charisme certain. Qualité rare, il fait ce qu'il dit, dit ce qu'il fait, et pratique lui-même les vertus qu'il souhaite inculquer à « son » peuple: En 1982, ministre de l'Information, il avait quitté le gouvernement du colonel Saye Zerbo sur un éclat. Pointant son doigt : sur le chef de l'État lors de la conférence des ministres africains du cinéma qui se tenait à. Ougadougou, capitale de la Haute Volta, il avait lancé: « Il n'y a pas de cinéma sans liberté d'expression, et il n'y a pas de liberté d'expression sans liberté tout court... Malheur à ceux qui bâillonnent le peuple et cherchent à lui imposer silence!  Il s'était levé et avait claqué la porte».
Né en décembre 1949 à Yako, dans le Centre-Nord du pays, il fait ses études secondaires à « Ouaga». Fils d'un ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, sa voie est toute tracée dans le métier des armes. Après le prytanée militaire de Kadiogo, il se rend à Madagascar à l'âge de vingt ans, pour entrer à l'Académie militaire d'Antsirabé ( 1970-1972) où il gagne ses galons d'officier. Il se spécialise ensuite dans les troupes aéroportées, effectuant des stages à l'école des parachutistes de Pau (France) et à l'école des instructeurs parachutistes de Rabat, au Maroc, en 1978. Il partage alors la même chambrée avec le capitaine Compaoré pendant cinq mois... C'est avec lui qu'il réussira le coup d'État de la nuit du 4 août 1983.

Sa discrétion n'obère pas sa détermination. Simple, il s'habille en treillis léopard ou d'un costume de toile tissée dans le pays. Son mode de vie restera toujours austère: il est le seul chef d'État africain à rouler en R 5... On le voit pratiquer le jogging avec ses amis. Populiste, il cristallise tous les mécontentements, mais s'aperçoit vite que les bons sentiments et l'enthousiasme ne suffisent pas à changer en profondeur les comportements. Les difficultés économiques ne se surmontent pas seulement par des discours. Mobiliser les masses par des C.D.R. (Comités de Défense de la Révolution), c'est bien; mais pour quel objectif?
Sankara saisit à bras le corps le problème de la corruption et institue des T .P .R. (Tribunaux populaires de la Révolution) pour juger les dirigeants corrompus du précédent régime. Le premier à comparaître, le 3 janvier 1984, est Sangoule Lamizana, l'ancien maître du pays. Le « tribunal )) est installé à la Maison du Peuple. Un président, quatre magistrats, trois militaires siègent devant un millier de personnes. Ils vont juger presque tous les anciens dignitaires des régimes passés. Ni avocat de la défense ni ministère public: ces deux fonctions sont assurées par le peuple lui-même...
Lamizana est accusé d'avoir détourné environ un milliard d'anciens francs. Il assure sa défense, exhibe des factures pour un montant de 100 millions et assure n'avoir pas détourné un seul franc. Oui, il a bien utilisé, en revanche, des fonds spéciaux.

Qui en a été le bénéficiaire ?
 Lamizana refuse de répondre. Tous les Voltaïques ont l'oreille rivée à leur transistor, car le procès est retransmis et enregistré. Sur les marchés d'Abidjan, les cassettes des « T .P .R»
se vendent comme des petits pains ( au grand déplaisir des autorités ivoiriennes... ) Des gens se lèvent dans la foule de la Maison du Peuple pour défendre ou accuser l'ancien Président. Certains reconnaissent avoir touché des « enveloppes». D'autres, parce qu'ils n'arrivaient pas à joindre les deux bouts, ont sollicité ces mêmes « enveloppes». Puis Lamizana laisse entendre qu'une partie des fonds spéciaux est allée à des trafiquants d'armes au moment de la guerre frontalière, en 1974, entre le Mali et la Haute Volta. Finalement, Lamizana est acquitté.
Reste à juger 197 délinquants politiques. Sankara a fixé les règles du jeu: il n'y aura pas de peine de mort. (Son ami Rawlings, au Ghana, fera exécuter 700 corrompus ). L'important est de sanctionner, « au nom de la Révolution du 4 août»,  les attitudes « crapuleuses», et de « rendre au peuple» l'argent ; détourné.

Le 4 août 1984, la Haute Volta devient le Burkina Faso, « la terre des hommes intègres». Encore un symbole. Le « Robespierre africain» continuera à traquer sans relâche la ; malhonnêteté. C'est lui qui aura le courage de pourchasser les ~ grands voleurs de la C.E.A.O., ainsi que nous l'avons vu. En 1986, une session budgétaire sera consacrée à l'étude de la  gestion des entreprises d'État. En février 1987, une commission L de « prévention contre la corruption» étendra son champ d'investigation à « toute personne appelée à des fonctions de responsabilité ». Le patrimoine des dirigeants du Conseil national de la Révolution (les compagnons de Thomas Sankara) sera examiné à la loupe...
Deux mois et demi avant sa mort, Sankara a longuement dialogué avec des Burkinabé de base, insistant encore sur l'importance de la lutte contre la corruption. Voici quelques extraits de ce « manifeste oral» :« Je crois qu'on ne peut pas définitivement supprimer la corruption dans le monde et dans notre pays tant qu'à tous les -niveaux, toutes les tâches de transformation de la société n'auront pas été accomplies et même tant que notre environnement économique, politique, social n'aura pas lui aussi été sur des positions qui favorisent la lutte contre la corruption. Il y a des corrompus parce qu'il y a des corrupteurs.

Même le jour où il n'y aura plus de corrupteurs au Burkina Faso, il se pourrait qu'il y ait des personnes à l'étranger, des personnes que nous ne contrôlons pas, qui croient encore à la corruption et en la force de la corruption pour résoudre les problèmes, qui vont être là pour piéger, tenter, séduire, soudoyer des Burkinabé. C'est pourquoi, de tous les maux de la société, le mal est toujours en avance, du point de vue de l'imagination, sur le bien. C'est pourquoi, également, les corrupteurs trouvent toujours des méthodes de corruption.
Nous avons trouvé une méthode pour lutter contre une certaine forme de la corruption. Eux ont créé une nouvelle forme de corruption; à nous de trouver encore de nouvelles méthodes. Mais ces nouvelles méthodes, quelles qu'elles soient, supposent que le peuple lui-même combatte la corruption, dénonce les corrompus, les corrupteurs, les cas de corruption ; et que nous n'hésitions pas à sanctionner tous ceux qui ont pu être corrompus, traduire en justice toutes les formes de corruption [...] Cela se fait, mais j'estime à mon avis que ce n'est pas encore suffisant. Ce n'est pas parce qu'on parle de lutte contre la corruption au Burkina que nous serions le pays le plus corrompu. Non. Même ceux qui ne parlent pas de corruption ont des corrupteurs chez eux. Et tous ceux qui essaient de tenir des discours sur la lutte contre la corruption .ne sont pas forcément si innocents que cela. Ils sont nombreux parce qu'ils ont peur de la Commission populaire de lutte
contre la corruption. Ils font tout pour que la Commission . n'agisse pas. Ils disent qu'elle est inutile, inefficace, dévalorise le régime et ses dirigeants, règle des comptes.

.En réalité, ceux qui estiment que c'est inefficace sont plutôt des gens qui veulent qu'on laisse durer encore la corruption. [...] La Commission n'a pas encore publié ses résultats. Beaucoup d'autres personnes sont en train de se présenter devant la Commission, et je sais déjà qu'il y a des déclarations que la Commission n'a pas acceptées. Elle est en train de démontrer que ces déclarations ne sont pas justes. D'autres personnes ont dû préciser ou rectifier des déclarations qui vont être rendues publiques. En réalité, la Commission travaille, mais peut-être qu'elle gagnerait à se faire connaître [...]»
Quatre jours avant sa mort, Sankara reçoit un journaliste du Matin. Il sait que sa lutte sans merci contre la corruption dérange de plus en plus :
« Maintenant, ce que je crains, c'est qu'il y ait une unité des mécontents. Je veux faire adopter un code de bonne conduite et former les cadres dans les C.D.R. Il y a aujourd'hui des gens au pouvoir qui vivent mieux que la population, qui font des petits trafics avec les commerçants syro-libanais ou placent leurs familles, leurs petits-cousins, tout en ayant un discours très révolutionnaire. Et ils craignent le fait que l'on va écouter à nouveau tous ceux qui ont été sanctionnés dans la campagne contre la corruption. La situation est difficile... "
C'est Blaise Compaoré, son « ami», qui fera assassiner Sankara le 15 octobre 1987. Le journaliste de Libération Stephen Smith a recueilli le récit du seul rescapé de la fusillade. A Ouagadougou, ce jour-là, il est 16 heures, toute la ville semble calme. Comme tous les jeudis à 17 heures, Sankara a enfilé son survêtement pour aller s'entraîner :
« Il téléphone à sa femme, Miriam, évoquant, dit-elle, seulement des choses banales", Pourtant, au même moment, le chauffeur du capitaine Biaise Compaoré, accompagné d'un soldat armé, vient arrêter, à son domicile de l'avenue Augustino Neto, le commandant de la gendarmerie, Ousseini Compaoré, dont les parents et le gardien sont brutalisés au passage.

Serge Théophile Balima, un des conseillers de la presse présidentielle, la dernière personne à s'être entretenue avec Thomas Sankara, note que celui-ci a reçu un coup de téléphone à 16 h 10. L'appel provient du Conseil de l'Entente, un ensemble de cinq pavillons situé à l'intérieur de la zone de «haute sécurité » autour du palais présidentiel. L'interlocuteur de Sankara lui rappelle qu'il est attendu à une réunion de travail fixée à 16 heures dans le pavillon Haute Volta qui sert de bureau et de résidence au président.
Immédiatement après son départ dans une Citroën noire, suivie d'une seconde voiture, une Renault 5, également noire, plusieurs éléments de la sécurité du Conseil de l'Entente arrivent au palais présidentiel et pressent tous les fonctionnaires encore dans les bureaux de partir : «Allez, on Sort, la journée de travail est finie. "
Empruntant le chemin, interdit à tout autre personne, derrière le palais présidentiel, le cortège de Thomas Sankara -sans motards ni sirènes -arrive vers 16hl5 au Conseil de l'Entente. A cette heure précisément, la radio nationale burkinabée commençait à diffuser de la musique militaire. Sankara descend de voiture devant le pavillon Haute Volta et rejoint aussitôt les membres de la commission.

Les gardes du corps présidentiels, qui ont garé les voitures plus loin, ont tout juste le temps de remarquer des soldats embusqués alentour quand les premières rafales de Kalachnikov éclatent. Le chauffeur et les gardes sont tués avant même d'avoir pu esquisser une riposte, sauf l'un d'entre eux qui, grièvement blessé, parvient à franchir le mur
A l'intérieur du pavillon, tout le monde s'est jeté à terre en entendant les premières rafales. ..'Restez, restez, c'est moi qu'ils cherchent", hurle Thomas Sankara en prenant son arme pour sortir. Une grenade offensive, lancée à l'intérieur, provoque un mouvement de panique vers la porte. Plusieurs personnes sortent avec le président et essuient des salves meurtrières. Sankara tue un gendarme en le fauchant dans le couloir. Gagnant l'extérieur, il fait face à deux gardes du corps de Blaise Compaoré, désignés, assurent des témoins, pour l'abattre.
Le premier hésite dans ce face-à-face avec le président, mais le second tire une rafale meurtrière sur Thomas Sankara, qui s'écroule. Le commando donne alors l'assaut du bureau en «1'arrosant" de rafales nourries. Outre Thomas Sankara, douze personnes ont ainsi trouvé la mort, dont certains des plus proches collaborateurs du président. Un seul a survécu. «Faisant le mort" parmi les cadavres, Halouna Traoré, le délégué de la « Commission du peuple chargée des secteurs ministériels » auprès de la Présidence, a échappé à la tuerie. Découvert bien plus tard et, en présence de nombreux témoins accourus entre temps, Traoré a été finalement épargné. »
Blaise Compaoré, le compagnon, l'ami de I'« Incorruptible », n'assume pas sa terrible décision et affirme que ses hommes voulaient seulement arrêter Sankara, et que celui-ci a tiré le premier...
Il a été en fait abattu comme un chien. Il était devenu insupportable à la plupart des dirigeants africains. Il leur tendait un miroir cruel, dans lequel ils se voyaient tels qu'ils étaient et tels qu'ils sont: des chefs corrompus, plus préoccupés de leurs patrimoines personnels que du bien public. Parce qu'on avait encore peur de lui après sa mon, on a craché sur sa mémoire en voulant faire croire aux masses voltaïques que I'« Incorruptible » était lui aussi un corrompu. Pendant des semaines, les sbires de Compaoré ont recherché une certaine valise. Après avoir torturé le frère de Thomas, les agents de la Sûreté ont fini par la trouver chez ses beaux-parents. Elle contenait effectivement de l'argent: 83090000 francs C.F.A.
L'explication de cette affaire est fournie à Jeune Afrique par une personne proche de Thomas Sankara et de Blaise Compaoré.

Les trois chefs historiques du Front populaire en savent long à ce sujet., Cette somme, remise par un chef d'État voisin, a été gérée rigoureusement. Elle servait de fonds secrets à la présidence du C.N.R. Elle n'a pas été versée dans les caisses de l'État, compte tenu de l'utilisation secrète qui devait être faite. C'est le P.F. [président-fondateur], le capitaine Blaise, le commandant Lingani et le capitaine Zongo qui décidaient ensemble de l'usage de ces fonds. Et ils le savent parfaitement, puisqu'ils s'en servaient. C'est pourquoi ils ont recherché partout cette valise. Aujourd'hui, on veut salir la mémoire du P .F., on va dire qu'il avait détourné cet argent. Mais quel chef d'État ne gère pas une caisse noire ? »
 Sa femme n'en connaissait même pas l'existence. Les fonds secrets de Sankara étaient misérables par rapport à ceux qu'utilisent les chefs d'Etat africains. Mais, pour justifier l'assassinat d'un des rares dirigeants du Tiers monde à 'avoir gardé les mains propres et à avoir décidé d'extirper le cc mal », il était impératif de le salir.
Pour Sankara, la lutte contre la corruption était prioritaire. Elle s'inscrivait dans un plan plus large de réintégration dans le jeu social des habituels exclus, et notamment des paysans. Il est vrai que la Révolution voltaïque s'était essoufflée et qu'après certains dérapages, les mécontents s'étaient multipliés. cc Il y avait de moins en moins de monde dans les structures de masse. Et, pour les gens, la participation aux grands projets de Sankara ressemblait plus à un travail forcé. Ils en avaient marre, il n'y avait plus que les jeunes pour suivre » -a expliqué un militant désenchanté au journaliste de Libération.
Même les paysans ne suivaient plus qu'en traînant les pieds... Mais les vrais opposants, les adversaires irréductibles se recrutaient parmi ceux que Sankara traquait: les corrompus potentiels ou accomplis parmi les hauts fonctionnaires et les hommes d'affaires.
Sankara avait su redonner une dignité aux Burkinabé et réhabiliter le sens de l'effort... Un symbole qui méritait bien d'être assassiné !!!

L'HERITAGE DE SANKHARA

MINUTIEUSEMENT planifié, le coup d'Etat du 15 octobre dernier au Burkina Faso n'a laissé aucune chance au président Thomas Sankara. Le nouvel homme fort, le capitaine Blaise Compaoré a clos ainsi de manière sanglante, la première expérience "nationaliste et révolutionnaire" menée dans ce pays très pauvre, depuis août 1983, par une génération de "cadets" de l'armée. Le Burkina Faso entre sans doute dans une période d'instabilité. Les ressentiments et les sourdes luttes intérieures prendront-ils le pas sur les indispensables projets de développement?

En quatre ans de pouvoir, le président du Conseil national de la révolution (CNR) avait su redéfinir la somme du possible et du pensable par laquelle le développement d'un pays comptant parmi les plus démunis du monde pouvait être envisagé. Au moment où s'essoufflaient les idéologies de la "malédiction" et celles de la "négritude", où les recettes du FMI et les bonnes intentions du plan de Lagos s'érigeaient en mythes de rechange, Thomas Sankara rappela à l'ensemble du continent africain - et singulièrement à sa jeunesse - que le déficit vivrier, le sous-développement manufacturier et la dépendance ne pourraient trouver d'issue sans l'intégration des habituels exclus du jeu social: les paysans, les femmes, les ruraux prolétarisés. Le charisme du "camarade-président" tenait dans cette révolte de la pensée, plus pragmatique que son discours d'orientation politique (DOP) du 2 octobre 1983 ne le laissait supposer, et qui constitua quatre ans durant un nécessaire point de passage de la réflexion, y compris pour ceux qu'elle ne ménageait pas (1).

Le projet politique, et plus encore le rythme de son application, a suscité des réserves parmi les salariés urbains et les opérateurs économiques, sommés de consacrer au développement rural une part importante de leurs ressources et de leur temps (2). De plus, les comités de défense de la révolution (CDR), implantés dans les villages, détenaient de larges pouvoirs administratifs, économiques (depuis août 1985, une réorganisation foncière leur donne un rôle-clé en matière de gestion des terres) et judiciaires (les responsables des CDR siègent aux tribunaux de conciliation chargés de juger "tout comportement antisocial"): cette évolution a heurté de front la puissante chefferie traditionnelle, notamment en pays mossi (3), contestée tant dans son autorité que dans les valeurs qu'elle incarne. Le soutien de la paysannerie devait, à terme, marginaliser ces oppositions et assurer le régime d'une assise populaire. Or la mise en scène de sa mobilisation au sein de réunions organisées par les comités et, plus récemment, dans l'Union nationale des paysans du Burkina (4) n'a jamais signifié son adhésion aux objectifs de la révolution. La faiblesse de l'expérience révolutionnaire fut d'abord celle du renversement des alliances sociales.

La tragique coup d'Etat du 15 octobre révèle en outre que les quatre principaux dirigeants militaires du CNR n'ont pas réussi à porter les débats d'orientation au-delà de la sphère étroite du Conseil et des groupes politiques qui s'y trouvaient représentés (5). Dès l'origine, les CDR ont été conçus comme une instance d'exécution des décisions, un instrument plus ou moins maîtrisé de mobilisation. D'autres organisations de masse - l'Union des femmes du Burkina (UFB), une organisation de jeunesse et l'Union des anciens du Burkina (UNAB) - sont venues compléter la trame du contrôle social sans qu'il en résultât une réelle décentralisation du débat politique. Le coup d'Etat, habituelle figure du changement politique au Burkina, dont l'exécution s'était jusqu'à présent déroulée de façon pacifique, était l'issue prévisible des conflits ouverts qui traversaient depuis six mois l'instance suprême du pays.

Contre les fléaux de l'agriculture

INCONTESTABLEMENT, l'acquis principal de la révolution d'août 1983 réside dans la restauration, certes fragile, des conditions de production agricole. Les actions ont privilégié la maîtrise de l'eau et l'aménagement des terroirs. Jusqu'en décembre 1985, près de huit mille chantiers ont ainsi couvert le pays, les taux de réalisation les plus élevés concernant ceux que la paysannerie avait elle-même définis et gérés. La conjonction d'un ambitieux Plan quinquennal engagé en 1986 (6) et d'une saison des pluies enfin abondantes avait permis de rompre avec le déficit vivrier structurel: un excédent de 20 000 tonnes de céréales fut dégagé pendant la campagne 1986-1987. Les cultures commerciales ont aussi bénéficié de la progression des rendements et des surfaces: la production cotonnière, principale recette d'exportation du pays, atteignait 150 000 tonnes en 1987, soit un doublement par rapport à 1983. Il revient en outre au CNR d'avoir courageusement engagé la lutte contre les trois fléaux de l'agriculture burkinabé - la coupe abusive du bois, les feux de brousse, la divagation du cheptel, - heurtant ainsi des pratiques profondément ancrées dans la paysannerie, au moment même où les dirigeants recherchaient son appui.

Un tel programme n'était envisageable qu'à la double condition d'une compression du coût des travaux et d'un renversement des flux financiers entre villes et campagnes. De ce point de vue, la participation des organisations non gouvernementales (soixante-dix travaillent régulièrement dans le pays) et la coordination de leurs activités dans un "bureau de suivi" ont facilité la compression des charges d'exécution des projets en mettant l'accent sur des microréalisations à technologie légère. Leur participation au développement (20 milliards de francs CFA d'investissements en 1985, 34 milliards prévus sur la période 1986-1990) intervient d'ailleurs dans un contexte de désengagement de l'assistance financière internationale (- 25% de 1982 à 1985) et particulièrement de l'aide bilatérale française (de 88 à 19 millions de dollars entre ces deux dates).

Quant au renversement des termes d'échange entre villes et campagnes, il reposa d'abord sur un net relèvement du prix d'achat des produits agricoles. Cette mesure, qui entraîna une baisse du pouvoir d'achat des salariés, était destinée à inciter les ruraux à accroître leur production et à accéder au marché des intrants (on peut rappeler que, selon la FAO, 15 % à 30% des récoltes sont détruites chaque année faute d'une protection efficace des stocks vivriers).

"Consommons burkinabé!" La recommandation du discours présidentiel du 4 août 1986 a surpris, concernant un Etat enclavé dont la dépendance externe s'est régulièrement accentuée depuis l'indépendance. Une stratégie d'autarcie partielle était pourtant esquissée, dont la valeur symbolique ne manqua pas d'indisposer les partenaires de la Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest (CEAO), notamment la Côte-d'Ivoire et le Mali. L'interdiction des importations de fruits, le relèvement de la taxe sur la bière et, récemment, l'obligation faite aux fonctionnaires de porter le faso dan fani - pagne en coton tissé localement, - furent les premières tentatives de création d'un marché local de substitution. Plus généralement, la révolution s'est accompagnée d'une gestion des grands équilibres financiers que, à bien des égards, le Fonds monétaire n'aurait pas reniée: stabilisation du service de la dette extérieure, rigueur dans l'administration d'un budget de 100 milliards de francs CFA dont l'équilibre, jusqu'en 1987, tenait à la compression des charges de fonctionnement et au relèvement de la pression fiscale urbaine (7).

Enfin, le capitaine Sankara devait engager un difficile combat contre la corruption dans la fonction publique et parapublique. Dès 1984, des tribunaux populaires furent chargés d'instruire nombre de dossiers de détournements de fonds; le dispositif de contrôle s'accentua lorsque, en 1986, une session budgétaire se consacra à l'étude de la gestion des entreprises d'Etat. En février 1987, une commission de "prévention contre la corruption" étendit ses investigations à "toute personne appelée à des fonctions de responsabilité" et commença à disséquer le patrimoine des dirigeants du CNR. De plus, le traditionnel turn-over gouvernemental et la réduction du train de vie des hauts fonctionnaires ont contribué à rompre avec l'usage, développé par les trois premières républiques, des rentes de situation ministérielle. Si la crédibilité des autorités est sortie renforcée de ces opérations, il est néanmoins incontestable que des rancoeurs personnelles, nées parmi plusieurs centaines de fonctionnaires, ont ici trouvé leurs racines.

Le modèle "sankariste" de développement n'a pourtant pas endigué la montée de deux formes de résistance sur lesquelles ont cru pouvoir s'appuyer les auteurs du coup d'Etat du 15 octobre. D'une part, le rythme des réformes a multiplié les mécontentements bien au-delà de l'étroite sphère urbaine; à partir de 1985, des formes passives et non organisées d'opposition aux contraintes sociales sont apparues. D'autre part, les puissantes confédérations syndicales et les groupes politiques ont vu, dans ces mécontentements, l'occasion d'affirmer leur audience. Le président semblait conscient des difficultés économiques et de la progressive dissolution de son assise politique. Prononcé le 4 août 1987, le discours de l'An V évoquait, en effet, l'indispensable "unité des révolutionnaires" et la pause "dont nous avons besoin pour consacrer nos efforts aux tâches d'organisation politique".

Le premier front de mécontentement s'est constitué en milieu urbain. La réduction du pouvoir d'achat des salaires (- 30 % par rapport à 1982), la récession commerciale et manufacturière (fin 1985, quarante-huit des soixante-sept établissements d'envergure nationale connaissaient de graves difficultés financières) et le discrédit des CDR où l'opportunisme politique était devenu le plus sûr moyen d'accéder aux postes de pouvoir ont accéléré la démobilisation. La présence des salariés aux réunions politiques, aux entraînements sportifs obligatoires et aux travaux d'intérêt collectif se faisait moins assidue. Plus grave pour le suivi des opérations de développement fut l'expatriation d'intellectuels, de cadres et de techniciens attirés par l'écart entre les salaires burkinabés et ceux des Etats limitrophes.

Exacerbation des contradictions

MAIS les paysans, pourtant prompts à se mobiliser sur des projets coïncidant avec leur stratégie de survie, ont eux-mêmes réagi aux diverses tentatives de contrôle social d'un pouvoir qui s'est obstiné à voir en eux une composante "économiquement et culturellement arriérée" de la petite bourgeoisie. Dans une large mesure, la paysannerie a su intégrer l'institution des CDR à ses pratiques sociales: les représentants des comités ont été choisis parmi les fils des chefs coutumiers, tandis que les militants les plus avisés, redoutant les armes de la tradition (8), ont préféré le compromis à l'épreuve de force. La réforme foncière d'août 1985, qui devait révolutionner le mode de gestion des terroirs, est aussi restée lettre morte. Faute de correspondre à la diversité des contraintes régionales - litiges entre communautés autochtones et migrants mossis dans l'Ouest, fragilité des équilibres fonciers dans la région surpeuplée du plateau mossi, - les CDR ne se sont guère pressés d'intervenir dans l'administration des surfaces cultivées.

De même, les formes étatiques, supposées supérieures, d'organisation de la production au sein des grands projets d'aménagement rural du Sourou et de Douna ont créé un lourd contentieux entre les autorités et les populations concernées, attachées aux parcelles familiales.

Ultime revers de la politique agricole: faute de moyens de stockage, d'infrastructures commerciales et, plus encore, de débouchés solvables, les surplus de production des années 1986 et 1987 n'ont pu être écoulés. La mévente du karité, des mangues et même des produits céréaliers a stimulé un circuit commercial spéculatif et passablement découragé les agriculteurs.

Certes, par deux fois, le capitaine Sankara a tenté de construire une médiation entre le pouvoir et la paysannerie. La création de l'Union des anciens de Burkina en février 1986, outre qu'elle permit de jeter un pont en direction de deux anciens présidents restés populaires, MM. Maurice Yaméogo et Sangoulé Lamizana, nommés membres d'honneur, donnait à la gérontocratie une reconnaissance implicite. Plus récemment, la formation d'une Union des paysans venait compléter l'ouverture. Il reste qu'aucune de ces organisations ne détenait de réels pouvoirs et qu'elles apparurent plus comme des tentatives de contrôle que comme des instances de dialogue.

Enfin, un troisième front de mécontentement, à la fois économique et idéologique, s'est formé dans les milieux du négoce, dont l'influence sur la communauté islamique (40 % de la population) est prépondérante. D'une part, le contentieux économique s'est alourdi depuis un an: la contraction des débouchés intérieurs et le relèvement de l'impôt sur les transactions (+ 38 % prévus au budget 1987), la mise en place d'une "police économique de distribution", formaient autant de griefs pour un secteur dont la spéculation est la base fondamentale d'accumulation (9). En outre, le CNR décidait, il y a cinq mois, de mener campagne contre la consommation de noix de kola, dont la commercialisation assure l'assise financière des réseaux importateurs dioula et yarsé. D'autre part, les mesures d'interdiction de la mendicité, et plus encore le projet de code de la famille prévoyant, au détour de 984 articles, l'obligation de la monogamie et l'égalité des descendants en matière d'héritage, sont venus raviver les blessures des premières heures de la révolution, où les représentants de l'islam étaient rangés parmi les "ennemis du peuple".

L'ampleur de la crise devait apparaître, en décembre 1985, lorsque la bande frontalière de l'Agacher fut l'objet d'un conflit armé entre le Mali et le Burkina. La "guerre de Noël" révéla la précarité des alliances passées avec les Etats frères. En particulier, l'Algérie et le Ghana se contentèrent de vagues appels au calme, excluant tout soutien direct au Burkina. De plus, l'ouverture par les forces armées maliennes d'un front proche de Bobo-Dioulasso visait à radicaliser les oppositions diffuses des populations islamisées de l'Ouest burkinabé, sur lesquelles les CDR n'ont jamais eu de réelle emprise. Le conflit militaire posait finalement une question relative à l'avenir même de la révolution: quel soutien espérer d'une paysannerie restée méfiante, et d'une petite bourgeoisie urbaine lassée par l'austérité?

Les résistances à la fois économiques, sociales, culturelles parmi la population ont été à l'origine des divergences d'analyse entre les responsables politiques. Elles ont amorcé le processus de désagrégation de l'"unité des révolutionnaires" et l'accumulation des défiances dans le CNR à l'égard de son leader. Thomas Sankara a tenté d'y répondre en réorientant, au cours de l'année 1986, les structures de la mobilisation sociale. Dès avril, il essayait de reprendre en main les CDR, passablement discrédités, et dénonçait à leur première conférence les exactions commises par quelques "pillards" et "terroristes" contrôlant les comités de base. Les diverses unions de jeunes, de femmes, d'anciens et de paysans créées depuis lors devaient en outre resserrer la trame du contrôle social, tandis que la réhabilitation d'anciens dignitaires amorçait une relative décrispation politique.

Enfin, une opération de recomposition des forces représentées dans le CNR fut tentée. En donnant son aval à la création de l'Union des communistes burkinabés (UCB), le président pensait à la fois s'assurer d'un relais politique capable d'intervenir hors des forces armées, et pondérer l'influence dans le CNR des groupes prochinois et pro-albanais. Las contours de cette organisation étaient du reste suffisamment imprécis pour que l'UCB apparaisse comme le premier jalon d'un regroupement de l'extrême gauche, au sein d'un parti unique dont elle aurait formé l'ossature.

Le réveil du front syndical, muselé depuis 1984, devait pourtant entrainer la perte du contrôle de la situation par le président Sankara, tant sur le CNR que dans l'armée. A la veille du 1er mai 1987, alors que M. Fidèle Toé (ministre du travail) se félicitait d'avoir mis un terme au "rite du cahier des doléances" habituellement présenté par les "syndicats petits bourgeois", les quatre principales centrales, notamment la Confédération syndicale burkinabé (CSB) de M. Soumane Touré, présentaient leurs revendications dans l'unité et exigeaient un retour immédiat aux "libertés démocratiques". Faisant suite à la plainte pour violation du droit syndical, déposée à Genève par la CSB, la démonstration de force des organisations de salariés fut suivie d'une vague de répression. Malgré les réticences d'une partie des responsables militaires - en particulier du capitaine Blaise Compaoré, - une trentaine de dirigeants syndicaux et de cadres de la LIPAD (10) étaient arrêtés. La fraction dure du CNR envisageait un temps l'exécution de M. Soumane Touré.

"Que l'armée se fonde dans le peuple"

L'ÉPREUVE de force avec les syndicats - et la création en Côte-d'Ivoire d'un Rassemblement voltaïque pour les libertés (RVL) regroupant divers opposants exilés, dont l'historien Joseph Ki Zerbo, - n'est certes pas la cause directe du coup d'Etat du 15 octobre. Mais elle a ouvert des lignes de fracture entre les dirigeants, et doublement isolé le président Sankara.

D'une part, isolement dans le CNR: alors qu'il évinçait du gouvernement ceux qui avaient adopté une attitude modérée au cours de la crise syndicale (notamment MM. Valère Somé et Basile Guissou, leaders de l'ULC), le capitaine Sankara perdait progressivement le contrôle de l'UCB, sous la pression de responsables des CDR. D'autre part, isolement dans l'armée: plutôt favorables à une réelle pause sociale, préférant à la perspective d'un parti unique celle d'une pluralité d'expression à l'intérieur d'un "front", plusieurs responsables militaires, dont le capitaine Blaise Compaoré, avaient pris leurs distances par rapport aux orientations de Thomas Sankara. Le tassement du rythme des réunions du CNR, la multiplication des conflits en son sein comme au gouvernement - la veille du coup d'Etat, ce dernier devait entériner la nomination à la tête d'une force d'intervention d'élite de Vincent Sigué, dont les méthodes policières étaient violemment contestées, - témoignaient d'une radicalisation des oppositions personnelles, latentes depuis quelques mois.

Il reste que les paysans, éternels "damnés de la terre" burkinabés, paraissent bien éloignés des byzantines querelles politiques, que le coup d'Etat du 15 octobre conclut dramatiquement. "Nous voulons que l'armée se fonde dans le peuple", souhaitait Thomas Sankara; elle reste une fois encore maîtresse des destinées politiques du pays. La mort du président rompt cependant avec la tradition postcoloniale, solidement ancrée au Burkina, des coups d'Etat sans effusion de sang. Par ailleurs, l'enterrement de son corps à la sauvette rompt avec la tradition tout court, celle que partagent à la fois ses amis et ses détracteurs. Il est à craindre que le processus de "rectification" engagé par les nouveaux dirigeants n'ouvre une ère d'instabilité où les ressentiments compteront autant que les projets de développement.

Notes:
(1) Le 4 août 1983, un Conseil national de la révolution, dirigé par les capitaines Thomas Sankara, Blaise Compaoré, Henri Zongo et par le commandant J.-B. Lingani, mettait fin à une courte expérience d'équilibre des forces au sein de l'armée voltaïque, menée par le Conseil de salut du peuple et dirigée par M. Jean-Baptiste Ouedraogo, cf P. Labazée, "La voie étroite de la révolution au Burkina-Faso", le Monde diplomatique, février 1985.
(2) Depuis mai 1987, chaque Burkinabé devait ainsi consacrer trois semaines par an à travailler sur les chantiers nationaux, dans le cadre du Service populaire de construction de la patrie (SPCP).
(3) Occupant le plateau central du Burkina, le pays mossi concentre 50 % des 7,5 millions de Burkinabés recensés en 1985. Sur l'influence de la chefferie mossi, voir C. Savonnet-Guyot, "Le prince et le naaba" in Politique africaine, n° 20, décembre 1985.
(4) En 1987, la commémoration du 4 août fut d'ailleurs l'occasion d'un premier symposium de l'UNPB, afin de marginaliser les revendications des confédérations syndicales.
(5) En mai 1986, était publiée la liste des quatre organisations membres du CNR: l'Organisation militaire révolutionnaire (OMR), dont les capitaines Sankara et Compaoré étaient les principaux dirigeants; l'Union des luttes communistes (ULC) mouvement prochinois reconstruit en 1984; le Groupe des communistes burkinabés (GCB) issu de la scission d'un mouvement pro-albanais, le PCRB; enfin, dernier venu des groupes politiques, l'Union des communistes burkinabés (UCB), contrôlée avec l'assentiment de Thomas Sankara par le secrétaire général des CDR, M. Pierre Ouedraogo.
(6) Ce plan prévoit un volume de 112 milliards de F CFA d'investissements annuels (soit + 60 % par rapport au rythme d'investissement de la période 1979-1984), affectés pour 85 % aux activités de production.
(7) La hausse des impôts directes devait atteindre + 13 % en 1987; une "opération commando" de récupération des impôts, menée en mai, avait du reste permis d'élever sensiblement le taux de recouvrement.
(8) La sorcellerie fut, entre autres, l'un des moyens de préserver l'ordre social. Cf M. Duval, Un totalitarisme sans Etat, essai d'anthrologie politique à partir d'un village burkinabé, l'Harmattan, Paris, 1985.
(9) Cf Pascal Labazée, Entreprises et Entrepreneurs du Burkina-Faso, Karthala, Paris, à paraître.
(10) Ligue patriotique pour le développement, organisation prosoviétique évincée en août 1984 du gouvernement, et dont M. Soumane Touré fait partie.

Thomas Sankara speaks. The Burkina Faso Revolution, 1983-1987

Précédé d'une chronologie relative à la vie de l'ancien président du Burkina-Faso assassiné le 15 octobre 1987, faisant une large place aux événements qui marquèrent la vie du pays depuis 1949, cc recueil de discours et d'entretiens publiés dans la presse nationale et internationale présente un éventail des orientations politiques à la base de l'action de Thomas Sankara. Il est regrettable qu'une place plus importante n'ait pas été laissée à des réflexions plus techniques, en particulier en matière économique et financière.

Notes:
Pathfinder Books Londres, 1988, 260 pages, 65 F.

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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier