Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
GEOPOLITIQUE
GEOPOLITIQUE

Ce petit État d'Afrique de l'Est très densément peuplé, situé au nord du lac Tanganyika, est le frère ennemi de son voisin, le Rwanda : chacun d'eux abrite des opposants au régime de l'autre et attise couramment les troubles sur la frontière commune.

Le Burundi fut pourtant remodelé à l'image du Rwanda par les colonisateurs allemands, puis belges. Sous l'autorité du souverain, le mwami, qui détenait la fonction sacrée d'organisateur de la production agricole, des chefs, choisis parmi les Tutsi, que l'on considérait comme une  race supérieure  d'éleveurs  hamites , admirés pour leur haute taille, contrôlaient au Burundi une dense population d'agriculteurs hutu, de taille plus modeste et d'origine bantou. Des liens de clientèle, scellés par des prêts de bétail (ubugabire), renforçaient le pouvoir de la  caste  supérieure (¨clientélisme).

Ce schéma quasi féodal s'appliquait encore moins bien au Burundi qu'au Rwanda. La dynastie y était non tutsi mais baganwa, originaire du Sud-Est, et de même nombre de chefs ; le mwami choisissait parmi les Hutu ses  hommes de secret  et certains responsables de ses domaines. En 1929, on comptait 20 % de chefs hutu ; en 1945, les Belges les avaient tous remplacés par des Tutsi. Leurs privilèges ont certes valu aux chefs plus d'aisance, mais la majorité des Tutsi (15 % de la population) ne se distinguait des Hutu ni par la richesse ni même par les activités : seules des régions d'altitude comme le Bututsi étaient pastorales et pour l'essentiel tutsi ; plus souvent, les groupes, parlant la même langue, cohabitaient et combinaient agriculture et élevage. De surcroît, à l'indépendance, l'Union pour le progrès national (UPRONA) du prince Rwagasore regroupait des Tutsi et des Hutu.

D'où vient que, comme au Rwanda, la vie politique ait été clivée selon des lignes  ethniques  ? Causes externes et internes se combinent. La  révolution hutu  du Rwanda en 1962 provoqua au Burundi une immigration massive de Tutsi, radicalisés par la spoliation et par l'exil. Les luttes factionnelles prirent peu à peu la forme d'oppositions de factions hutu et tutsi, jalonnées d'assassinats. Pour finir, en 1965 le complot du Hutu Serukwavu aboutit à la prise de pouvoir par le capitaine Michel Micombero et au départ du mwami.

Dès lors s'établit un pouvoir minoritaire tutsi contrôlé par le groupe extrémiste dit  de Bururi  (une région du Sud). En 1972, la répression d'un soulèvement s'acheva en horribles massacres (100 000 victimes) décimant l'élite hutu et provoquant une importante émigration, vers la Tanzanie notamment.

Tous les conflits politiques  y compris ceux qui opposèrent au pouvoir une Église catholique qui tenait de l'État dans l'État et défendait les Hutu étaient interprétés en termes d'oppositions ethniques. La minorité tutsi voyait facilement dans tout geste de conciliation l'amorce d'une revanche hutu et l'annonce d'un génocide, cependant que l'opposition hutu en exil, organisée dans le Parti pour la libération du peuple hutu (Palipehutu), adoptait des positions maximalistes.

Symétriques l'un de l'autre, le pouvoir hutu du Rwanda et le pouvoir tutsi du Burundi qui, paradoxalement, tenaient le pays où on les attendait le moins, renforçaient de fait les extrémismes du pays voisin. Les fortes densités de pays encore massivement ruraux, qu'on pourrait croire facteurs de sécurité, jouaient plutôt en sens inverse sur des  collines  où chacun s'épiait. Mais cette situation était aussi un cas limite des effets du système d'administration indirecte, remodelant les sociétés selon des modèles importés, déterminant les chefferies en fonction d'analyses  raciales  de façon telle que les mythes avaient fini par devenir de cruelles réalités.

Une paix nécessaire mais bien incertaine

On pouvait donc considérer avec scepticisme la politique de détente amorcée par le major Buyoya, arrivé au pouvoir en 1987, d'autant qu'en août 1988 se produisirent des troubles graves, à la frontière du Rwanda, dont les principales victimes furent de modestes paysans qui s'entre-tuèrent par peur. Le processus de transition se déroula pourtant sans trop de difficultés jusqu'à la tenue d'une élection présidentielle libre en 1993 et à la victoire d'un jeune Hutu, Melchior Ndadaye, dont le parti, le Front pour la démocratie au Burundi (Frodebu), un front aux composantes très diverses uni par le charisme de son leader, a aussitôt après remporté 85 % des sièges lors des élections législatives.

Melchior Ndadaye était sans doute trop idéaliste : des militaires tutsi maintenus en place cherchaient leur revanche, et son équipe ministérielle comprenait aussi des extrémistes hutu. Dans la nuit du 20 au 21 octobre 1993, il fut assassiné lors d'un putsch de militaires tutsi, dont le contrecoup fut une vague de massacres orchestrée par des hommes du Palipehutu, visant globalement les militants Uprona et, bien entendu, des contre-massacres. Le rétablissement de formes régulières d'exercice du pouvoir a été, de surcroît, compromis par la mort de son successeur, le 6 avril 1994, assassiné en même temps que son homologue rwandais, Juvénal Habyarimana. Le Burundi connaît son troisième président en un an, Sylvestre Ntibantunganya, mais celui-ci ne peut constitutionnellement être qu'un intérimaire restant en place dans un contexte qui interdit les élections.

Car le Burundi sombre à son tour dans le chaos, même s'il ignore la violence extrême qu'a connue le Rwanda. Le contexte est en effet différent. Ce qui reste du pouvoir est partagé entre forces politiques et ethnies opposées. L'armée ne peut s'allier qu'à une minorité civile. La majorité hutu, de son côté, ne possède pas les solides encadrements dont elle disposait au Rwanda : pas d'administration communale hutu, pas d'associations structurant une société civile que le pouvoir tutsi empêchait d'émerger. Le Frodebu se décompose peu à peu en mouvements de dimensions réduites. La violence, partout présente, reste pour le moment d'échelle locale : pendant que l'armée chasse peu à peu les Hutu de la capitale, en province les coups de main hutu et tutsi se multiplient et le peuplement se recompose en poches ethniquement ou claniquement homogènes, tandis qu'une masse flottante envisage l'exil sans trouver d'issue.

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier