Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Le pays de 1982 à 1998
LE PAYS DE 1982 A 1997

Le Burundi (4,2 millions d'habitants). Cet ancien protectorat belge, se caractérise, comme le Rwanda, par l'antagonisme des Tutsis et des Hutus. Mais les luttes y ont été encore plus sanglantes. Au gré des changements de rapports de force, d'énormes massacres ont eu lieu, à plusieurs reprises: en 1965 (contre les Tutsis) et surtout en 1972, quand près de 200 000 Hutus ont été exterminés, alors que des milliers d'autres se sont enfuis dans les pays voisins.

Le Burundi (4,4 millions d'habitants), ancienne possession allemande placée sous mandat belge en 1916, a accédé à l'indépendance en 1962. Plus qu'au Rwanda, l'affrontement entre Hutus (85% de la population) et Tutsis aura des conséquences terribles, surtout en 1972, lorsque 200 000 Hutus seront exterminés (estimation de l'ONU). Depuis 1976, le régime du colonel Jean-Baptiste Bagaza s'emploie, non sans succès, à tourner la page. Dans ce pays enclavé dont 80% des recettes proviennent de l'exportation du café, l'autosuffisance alimentaire a été réalisée grâce à une politique pragmatique fondée sur le développement de la petite industrie et de la pêche (sur le lac Tanganyika), et sur "la villagisation" des populations dispersées. Comme pour le Rwanda, la France est devenue un partenaire privilégié.

Le Burundi (4,5 millions d'habitants) est une ancienne colonie allemande placée sous tutelle belge à la fin de la Première Guerre mondiale. Ce petit État, devenu indépendant le 27 juin 1962, a pour langue nationale le kirundi. Le catholicisme est la religion la plus pratiquée (environ 65% de la population), suivie de près par le protestantisme. Depuis l'arrivée au pouvoir en 1976 du lieutenant-colonel Jean-Baptiste Bagaza, les relations entre l'État et l'Église ont été tendues, à tel point qu'en mars 1985, dix missionnaires catholiques ont été expulsés. Les Tutsi qui contrôlent l'État ont accusé les catholiques de vouloir déstabiliser le pouvoir et de favoriser les Hutu qu'ils soutiennent au Rwanda. Les 11 et 12 décembre 1984, la capitale, Bujumbura, a reçu de nombreux chefs d'État africains lors d'un sommet avec le président François Mitterrand. Le Burundi est, avec le Rwanda, l'un des pays d'Afrique où la population rurale est la plus forte (près de 90% de paysans dans la population totale). Le paysage rural est parsemé de petits bourgs et les villes ressemblent davantage à de gros villages. Le taux de croissance démographique avoisine 3% par an et les Nations Unies prévoient qu'il devrait se maintenir jusqu'à l'an 2000. Le gouvernement a décidé de convaincre la population d'avoir moins d'enfants et de pratiquer la planification des naissances. Ce problème devient d'autant plus important que le pays a connu, pour la première fois de son histoire, un déficit alimentaire en 1984 et 1985.

Au Burundi, où 90% de la population vit de l'agriculture, le gouvernement s'est fixé une priorité: le développement rural et l'autosuffisance alimentaire. L'année écoulée (de la récolte de café de juin 1985 à celle de juin 1986) a été beaucoup plus favorable que par le passé, mais les revenus et productions agricoles restent sensibles aux aléas climatiques et aux variations des cours du café arabica.

De plus, la croissance démographique tend à se renforcer - le taux projeté pour la période 1984-1989 est de 2,96% par an - et donnera en l'an 2000 des densités avoisinant les 265 habitants au kilomètre carré. La politique intégrée de la population mise en oeuvre dès 1985 - vaccinations infantiles et contrôle des naissances - n'aura des effets qu'à long terme.

Le gouvernement du lieutenant-colonel Jean-Baptiste Bagaza, compte tenu des contraintes démographiques, a pris des mesures préventives et sollicité une motivation accrue des fonctionnaires (double vacation dans l'enseignement), tout en maintenant des budgets d'austérité pour réduire le service de la dette.

Le programme d'équipement national dépend de l'aide internationale ; les années 1985-1986 ont coïncidé avec la fin des grands travaux d'infrastructure (énergie, réseau routier et modernisation de l'industrie du café), les projets engagés concernent l'électrification, les transports régionaux, des opérations régionales de développement rural intégré, enfin des programmes à long terme (santé, reboisement).

De telles échéances engagent de plus en plus d'État et c'est ce qui explique son rôle croissant dans la vie du pays. Ainsi, depuis décembre 1984, Bujumbura a été le siège de plusieurs conférences internationales et régionales, qui avaient pour buts de renouveler l'aide internationale et d'ouvrir un axe économique avec l'Afrique orientale et australe. La question religieuse constitue un autre enjeu essentiel pour l'État: l'expulsion de missionnaires et les rivalités entre l'administration locale et le clergé dans certaines provinces (juin 1985) se sont apaisées à la suite d'un procès (décembre 1985) qui a ramené l'affaire à un conflit interne à la hiérarchie catholique. De telles frictions sont inévitables, dans la mesure où l'État laïc a pris de plus en plus en charge des actions d'encadrement (scolarisation et santé) qui, traditionnellement, étaient dévolues aux missions.

Au Burundi, en 1986, la dernière tranche des équipements publics décidés lors du boom caféier de 1978 a été mise en service, en particulier la centrale de Rwegura qui couvre les besoins électriques du pays. Mais ces investissements ont gonflé la dette extérieure (470 millions de dollars). Le service de la dette a représenté 20% de la valeur des exportations en 1985, tandis que les recettes provenant du café restaient aléatoires en raison de la croissance irrégulière de la production et des variations des cours.

Ces considérations ont pesé lorsqu'il fut décidé, en juin 1986, de dévaluer le franc burundais de 15% et de mettre en place un plan de stabilisation. Pour atténuer le coût social de ce programme, instauré avec l'aval du FMI et de la Banque mondiale, le Burundi a bénéficié des facilités du Fonds d'ajustement structurel créé en mars 1986. Le budget 1987, dont la croissance a été ramenée à 2,7%, le développement de nouvelles cultures d'exportation (projet théicole de Buhoro) et le soutien au secteur privé illustrent cette orientation. Pourtant, la politique de diversification du marché intérieur reste l'objectif essentiel ; elle a été au coeur des renouvellements des accords de coopération bilatéraux.

Par ailleurs, on a assisté à un durcissement des relations entre l'État, le parti unique et l'Église. Un incident diplomatique survenu lors de la visite du colonel Jean-Baptiste Bagaza à Luxembourg, qui a été suivi de la démission du ministre des Affaires étrangères M. Nzayimana, n'a fait qu'aviver le contentieux. La séparation de l'Église et de l'État, dont l'enjeu immédiat est le contrôle de l'appareil scolaire (nationalisation des petits et moyens séminaires), a donné naissance à une polémique au sommet entre l'épiscopat et le gouvernement. En novembre 1986, celui-ci a accusé le clergé catholique de discréditer le pays à l'étranger.

Les contraintes du développement imposent en effet un nouveau partage des tâches difficile à maîtriser pour le clergé, historiquement puissant, et pour l'appareil administratif, encore en construction.

Au moment le plus aigu de la crise opposant l'Église catholique et le régime de plus en plus personnel et autoritaire du colonel Jean-Baptiste Bagaza, l'armée burundaise a pris l'initiative de l'évincer en douceur au profit du major Pierre Buyoya, le 3 septembre 1987. Un Comité militaire pour le salut national a été appelé à présider aux grandes orientations de l'État.

Ces événements ont eu pour conséquence immédiate la réconciliation avec le Zaïre et le Rwanda, partenaires économiques obligés, et le retour progressif des bailleurs de fonds internationaux (Banque mondiale, Belgique, CEE, États-Unis), attentifs à la restauration d'une certaine morale politique et au rétablissement des libertés religieuses anciennement bannies: réouverture des séminaires et des Yaga Mukama (système d'alphabétisation de plus de 300 000 jeunes ou adultes laissé au soin des paroisses), célébration de la messe en semaine, retour de certains missionnaires... L'ethnie tutsi (15% de la population), au pouvoir depuis l'indépendance, contrôle toujours la quasi-totalité des leviers politiques et économiques du régime, en dépit d'une discrète ouverture en direction de la majorité hutu (85% de la population) à laquelle appartiennent six ministres sur dix-neuf dans le nouveau gouvernement.

Les grandes orientations annoncées par le nouveau régime sont la rigueur (faire disparaître le népotisme et la corruption de l'ancien régime) et la transparence dans la gestion. En 1987, le service de la dette a absorbé la valeur de 30% des recettes d'exportation. Celles-ci ont chuté du fait de l'évolution négative des cours du café sur le marché mondial. Un nouveau plan a été engagé pour la période 1988-1992 (le dernier n'a été réalisé qu'à environ 60%), et les nouvelles autorités entendent améliorer le recouvrement des recettes intérieures (20% de "pertes"). Autres objectifs fixés: progresser vers l'autosuffisance alimentaire et développer les cultures industrielles d'exportation (café, thé), seules sources de devises. Des défis qui ne peuvent se réaliser que dans le cadre d'une paix civile et sociale rétablie.

Succédant aux massacres de 1965 et 1972, de nouvelles tueries inter-ethniques ont ensanglanté, en août 1988, les communes de Ntega et Marangara, dans le nord du pays, entre populations hutu et tutsi. 5 000 morts selon les autorités, probablement quelques milliers de plus selon de nombreux observateurs. Il semble qu'à un soulèvement subit d'une partie de la population hutu contre ses concitoyens tutsi, ait succédé une répression militaire sauvage et impitoyable. L'armée burundaise, dans sa quasi-totalité composée de Tutsi (lesquels représentent 15% de la population mais dirigent politiquement le pays depuis son indépendance), a par la violence de sa "pacification" généré la fuite de quelque 60 000 Burundais vers le Rwanda voisin.

Le profond traumatisme créé par les massacres a précipité une évolution politique déjà sous-jacente depuis l'avènement de la IIIe République (3 octobre 1987), avec la nomination le 19 octobre 1988 d'un Premier ministre hutu, Adrien Sibomana, et d'un nouveau gouvernement paritairement composé de Hutu et de Tutsi. Une Commission nationale a été chargée de réfléchir sur le problème de l'unité nationale et de proposer des solutions.

En novembre 1988, à l'appel de la commission quadripartite Burundi-Rwanda-Zaïre-Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, l'heure du retour volontaire sonnait pour la grande majorité des réfugiés. Il ne restait, début 1989, qu'un petit "noyau" d'un millier de personnes. Dans le même temps, un programme de réhabilitation d'un montant de cinq millions de dollars a permis de venir en aide aux populations sinistrées: reconstruction, aide alimentaire, semences... Au niveau social, la réconciliation avec l'Église catholique (70% de la population) est consommée et le Comité militaire pour le salut national, instance suprême, a accepté le principe de la rétrocession aux Églises des biens confisqués par le régime de l'ancien président Bagaza, réfugié en Libye. Est-ce à son influence pourtant lointaine que l'on a dû la tentative de coup d'État avortée de mars 1989, à la suite de laquelle furent arrêtés nombre de ses anciens proches ; ainsi que la surprenante vague de banditisme qui a secoué Bujumbura tout l'hiver 1988-1989, et enfin, l'expulsion de la totalité de la communauté libyenne en avril 1989?

Dans le registre économique, le montant total des investissements du cinquième plan quinquennal (1988-1992) a été arrêté à 159 milliards de F.BU. avec une évidente priorité à l'agriculture tant vivrière que de rente, un souci de promotion et diversification des exportations (à 90% dominées par le café et le thé), et un accent particulier porté sur la création de PME dynamiques. Le gouvernement a confirmé son engagement à poursuivre son programme d'ajustement structurel dont la deuxième phase a commencé fin 1988. Un certain nombre d'entreprises publiques non rentables ont été liquidées, d'autres restructurées, voire privatisées. Une Cour des comptes a été créée pour renforcer la "guerre" contre la corruption.

En 1989-1990, les autorités de la IIIe République - le chef de l'État, le major Pierre Buyoya, le Comité militaire pour le salut national et son deuxième gouvernement, dirigé par un Premier ministre hutu, Adrien Sibomana - se sont attachées à réaliser les priorités fixées au lendemain de leur arrivée au pouvoir et des affrontements interethniques d'août 1988. Ces massacres avaient opposé des groupes appartenant aux ethnies hutu - majoritaire - et tutsi - minoritaire (15% de la population) mais qui détenait le pouvoir politique. Les autorités ont prôné la consolidation de l'unité nationale, le respect des droits de l'homme et la restauration de l'autorité morale de l'État. Alors que les travaux de la Commission pour l'unité nationale ont débouché, en mai 1990, sur une charte des droits et des libertés, la redistribution des pouvoirs à l'échelle des provinces et des administrations et la mise en place d'une Cour des comptes visant à moraliser la vie publique ont été instituées. Ces mesures, ainsi que les orientations budgétaires privilégiant l'éducation, la santé et l'habitat, et la réinstallation des réfugiés de retour du Rwanda, ont marqué une volonté d'apaisement social et d'ouverture politique.

Pourtant, la situation économique se prêtait mal à de telles mesures. En 1989, le service de la dette a atteint 45 millions de dollars et la chute du cours du café a amputé de 40% les recettes en devises. De plus, la libéralisation du marché a relancé l'inflation (13% en 1989), contraignant à la poursuite de la politique d'ajustement structurel dont les effets ont été en partie amortis par un traitement social sélectif et par la stabilisation du prix du café payé aux paysans. Néanmoins le régime, qui a rétabli sa crédibilité internationale, semblait assuré de la sympathie de l'opinion publique, la population ayant retrouvé certains espaces de liberté (réapparition de journaux d'opinion et multiplication des associations). Mais la recherche d'un compromis et la mise en cause de certaines situations acquises ont entraîné des mécontentements. Ainsi, le 3 novembre 1989, une tentative de coup d'État contre le président, fomentée par des proches d'un ancien ministre de la IIe République, a-t-elle été déjouée.

Dans ce pays qui a connu en août 1988 de sanglants affrontements interethniques ayant opposé des groupes appartenant aux ethnies hutu (majoritaire) et tutsi (15% de la population), le régime du major Pierre Buyoya s'est efforcé de menerune politique de réconciliation nationale: rééquilibrage ethnique des postes principaux de l'appareil d'État (confirmé par les remaniements de février 1991), moralisation des rouages de l'État, recherche d'un consensus national avec comme référence la Charte de l'unité adoptée par référendum le 5 février 1991, mise en place d'une constitution après consultation électorale (nomination d'une commission constitutionnelle en février 1991).

Cette évolution en demi-teinte vers une certaine forme de multipartisme s'est traduite par l'ouverture du parti unique (congrès élargi de l'UPRONA - Union pour le progrès national - en décembre 1990), la reconnaissance d'une opposition interne associative et la multiplication des commissions ouvertes à la société civile.

Si le pouvoir a semblé assuré d'une légitimité populaire (89% de "oui" lors du référendum de février 1991), de l'appui de l'Église et d'un soutien international, une partie de l'opinion publique a réclamé des "garanties". Le troisième gouvernement de la IIIe République s'est engagé dans de telles voies en réorientant les priorités budgétaires vers des secteurs négligés et en prenant des décisions symboliques: réintégration des réfugiés, création d'un conseil de sécurité civil/militaire.

Cette politique de "petits pas" de P. Buyoya est allée à l'encontre des recommandations internationales sur la rentabilité du secteur public alors que les contraintes structurelles - croissance démographique, endettement et dépendance vis-à-vis des prix du café - ont continué de peser sur l'économie du pays.

La démocratisation du régime décidée par le chef de l'État, le major Pierre Buyoya, au lendemain des affrontements interethniques d'août 1988 - qui avaient opposé des groupes tutsi (majoritaire) et hutu (15% de la population) - et patronnée par l'ex-parti unique, l'UPRONA (Union pour le progrès national), s'est poursuivie par une voie consensuelle. Elle a débouché sur l'adoption par référendum le 9 mars 1992 (90% de "oui") d'une Constitution de type parlementaire présidentielle garantissant un État de droit, et sur l'apparition d'un multipartisme en mai 1992. L'évolution politique a été accompagnée de mesures favorisant la réconciliation nationale: la poursuite du rééquilibrage ethnique dans l'appareil d'État, la réintégration des anciens réfugiés dans les pays voisins, la suppression de la Cour de sûreté de l'État et la création d'un Conseil national de sécurité, la libéralisation de la presse et, enfin, la mise en place de nouvelles orientations et procédures plus rigoureuses de gestion budgétaire.

Le succès d'un tel projet est allé à l'encontre des courants extrémistes, tant tutsi que hutu, dont les projets politiques ont paru compromis. Il en est résulté, de la part du Palipehutu (Parti pour la libération du peuple hutu), composé de réfugiés et d'exilés ainsi que de certains militaires, des tentatives de déstabilisation: des actions armées, en novembre 1991, donnèrent lieu à des affrontements sanglants avec l'armée et se renouvelèrent en mai 1992 dans le nord-ouest du pays; une tentative avortée de coup d'État militaire en mars 1992 mit en cause l'ancien ministre des Affaires étrangères.

Le troisième gouvernement du Premier ministre, Adrien Sibomana, chargé de gérer la transition jusqu'aux élections générales prévues en janvier 1993, s'est engagé dans une politique économique d'ajustement structurel. L'action gouvernementale a par ailleurs dû compter, au plan régional, avec le contentieux burundo-rwandais concernant les réfugiés respectifs des deux pays.

Sans pour autant établir le gouvernement de transition que lui ont réclamé cinq partis d'opposition en novembre 1992, le pouvoir a donné des gages de crédibilité et d'ouverture, privilégié une pratique consensuelle et pédagogique, poursuivi sa politique de rééquilibrage ethnique. Tout en respectant un calendrier politique, il a agréé les partis d'opposition, et multiplié les commissions.

Les courants extrémistes hutu et tutsi ont tenté, comme lors des infiltrations armées sur les frontières en novembre 1991, en avril et juin 1992 ou suite au putsch militaire avorté de mars 1992, de déstabiliser le pouvoir. Celui-ci était également à l'épreuve de l'entrée en politique d'une population toujours marquée par les clivages ethniques et par de nombreux contentieux judiciaires et politico-administratifs alimentés par vingt-six ans de pratiques monopartisanes. Ce climat explique la large victoire aux élections présidentielles du 1er juin 1993 de Melchior Ndadaye du Front pour la démocratie du Burundi (Frodébu) premier président hutu et l'échec du chef de l'État sortant, le major Pierre Buyoya présenté par l'ex-parti unique, l'Uprona. La transition s'est également trouvée en butte à la faiblesse des marges de croissance d'une économie agricole, dépendante des cours du café et insuffisante par rapport à une démographie galopante. Le bilan de cinq années de programme économique d'ajustement structurel est resté faible, l'amélioration des grands équilibres, dont la dette, dépendant des dons et aides extérieurs. La réorientation des exportations vers le marché régional et international (création d'une zone franche) est également demeurée hypothétique compte tenu de la crise des économies des pays voisins.

La victoire, en juin 1993, de Melchior Ndadaye, premier président à être élu et à appartenir à l'ethnie majoritaire hutu, ainsi que celle aux législatives (26 juin) de son parti, le Frodébu (Front pour la démocratie du Burundi), ont marqué en apparence une étape pacifique dans la transition démocratique initiée dès 1988 par son prédécesseur Pierre Buyoya. L'échec de ce dernier et de l'Uprona (Union pour le progrès national, ex-parti unique) a déstabilisé la minorité ethnique tutsi qui, ayant détenu jusque-là un quasi-monopole sur les institutions et le pouvoir politique s'est effrayée de la dynamique monopartisane et ethnique attribuée au parti vainqueur. Dès juillet 1993, la pesanteur des réflexes ethniques, que les campagnes électorales avaient attisés, a gagné l'action politique tant au pouvoir que dans l'opposition, laissant libre cours à un radicalisme et à des passions populaires allant à l'encontre de la politique de compromis que le pouvoir, à l'exemple du gouvernement d'ouverture du Premier ministre Sylvie Kinigi (nommée le 10 juillet 1993), voulait imposer.

Près de cent jours après son investiture, le 21 octobre 1993, le président ainsi que les plus hautes autorités du pays ont été assassinés par des militaires putschistes; il en résulta non seulement un vide constitutionnel mais aussi une crise de société. Le soulèvement populaire consécutif à l'annonce du putsch a rapidement été suivi, dans une partie du pays et sous l'impulsion des autorités locales, par un génocide ethno-politique contre les populations civiles tutsi et les partisans hutu upronistes, la répression militaire n'échappant pas au cycle de la vengeance ethnique.

Le pays allait alors connaître une crise de confiance profonde. Dès novembre 1993, les tentatives pour restaurer l'ordre institutionnel sous le patronage des émissaires de l'ONU et de l'OUA (Organisation de l'unité africaine) ont buté sur la polarisation et une partition ethniques - de fait - du pays et des esprits, et sur l'extrémisme d'une classe politique espérant, des deux côtés, tirer profit d'un pourrissement de la situation. Cette logique de guerre civile, semblant paralyser les institutions politiques, gouvernementales et militaires, n'a guère incité qu'à des compromis tactiques souvent remis en cause et a expliqué l'extension des massacres inter-ethniques à la capitale, dès janvier 1994.

Des compromis fragiles, le choix d'un président de consensus, Cyprien Ntaryamira issu du Frodébu, et d'un gouvernement d'union nationale dirigé par un membre de l'Uprona, Anatole Kanyenkiko, en février ont cependant permis d'échafauder un retour à l'ordre public et d'envisager une reconstruction des infrastructures nationales. La disparition du président, mort le 6 avril 1994 en même temps que son homologue rwandais - l'avion de ce dernier ayant été abattu par des éléments non identifiés -, a rouvert une crise institutionnelle autorisant les pires stratégies. Tout en tentant de neutraliser les extrémismes, le gouvernement et le président intérimaire, Sylvestre Ntibantuganya, avaient désiré éviter que, au contact des massacres inter-ethniques ravageant le Rwanda voisin à partir d'avril, le pays ne s'enflamme comme en 1988.

Encore traumatisé par l'assassinat de son premier président démocratiquement élu, Melchior Ndadaye, lors du putsch militaire d'octobre 1993, et par les massacres interethniques qui s'ensuivirent (faisant des dizaines de milliers de victimes et plus d'un million de réfugiés et déplacés), le Burundi s'est vu à nouveau confronté à une grave crise politique avec la mort de son successeur, Cyprien Ntaryamira, deux mois après son arrivée au pouvoir, le 6 avril 1994, dans l'attentat qui coûta également la vie au président rwandais Juvénal Habyarimana, à Kigali.

De la même façon que le putsch burundais avait radicalisé les clivages politiques au Rwanda, le génocide anti-tutsi puis la victoire du FPR (Front patriotique rwandais) à Kigali ont fortement pesé sur le fragile rapport de forces burundais. De plus en plus ouvertement, les partis de l'opposition tutsi, appuyés par certains secteurs de l'armée, ont remis en cause la légitimité même du processus électoral de 1993, qui a dépossédé cette dernière d'un pouvoir exercé sans partage depuis 1965, et la "tyrannie du nombre" avantageant arithmétiquement les formations à dominante hutu.

Après plusieurs épisodes de forte tension, une première étape vers le retour à un cadre institutionnel normal a été franchie le 30 septembre 1994 avec l'installation d'un nouveau président de la République, issu du parti majoritaire Frodébu (Front pour la démocratie au Burundi) à dominante hutu, Sylvestre Ntibantunganya. Privé d'une large part de ses pouvoirs constitutionnels par une "convention de gouvernement" âprement négociée, il a confirmé aussitôt dans ses fonctions de Premier ministre Anatole Kanyenkiko, issu de l'opposition et nommé par son prédécesseur, qui jouissait d'une réputation d'homme de compromis.

Celui-ci est très vite devenu la cible des éléments extrémistes tutsi qui, après s'être assuré le contrôle de l'Uprona (Unité pour le progrès national, ex-parti unique à dominante tutsi), l'ont exclu et ont obtenu sa démission en février 1995. Le nouveau gouvernement, formé le 1er mars par Antoine Nduwayo, n'a ensuite pas réussi à faire cesser la surenchère entre extrémistes de divers bords. Ainsi, à la fin du mois de mars 1995, sous la pression des milices tutsi bénéficiant du soutien de militaires, plusieurs quartiers hutu de Bujumbura ont été vidés de leur population, enfuie au Zaïre. En réaction, l'affaiblissement manifeste du Frodébu et du président Ntibantunganya a libéré un espace politique aux extrémistes hutu partisans de la lutte armée contre la "reconquête tutsi". Coups de main, attentats, assassinats politiques, opérations de "pacification" des forces armées, ces formes banalisées de violence politique se sont imposées, déclenchant épisodiquement des flux massifs vers les frontières de populations en proie à la panique.

Malgré une configuration politique moins tranchée qu'au Rwanda (le Frodébu détient toujours des positions majoritaires dans les institutions exécutive et législative et dispose d'une base rurale forte), la bipolarisation ethnique n'a donc cessé de gagner du terrain, les forces armées n'osant guère s'aventurer dans les campagnes largement monoethniques et les populations tutsi déplacées de l'intérieur (environ 500 000 personnes) demeurant regroupées dans les camps à proximité des villes protégées par l'armée. De même, la partition ethnique de Bujumbura est apparue désormais bien établie, la plupart des personnalités hutu n'osant plus guère y résider.

Le 27 juin 1995, le Parlement, à majorité Frodébu, a refusé de donner au président de la République (pourtant issu du même parti) les pouvoirs spéciaux que celui-ci demandait, estimant que l'état d'exception prévalait déjà de facto. Pour tenter de désamorcer l'engrenage de la radicalisation, le secrétaire général des Nations unies, Boutros Boutros-Ghali, s'est rendu le 17 juillet 1995 à Bujumbura pour y lancer un pathétique "message à l'Afrique et au monde sur les problèmes actuels du continent".

Pour l'avenir, l'attitude des forces armées, à la fois partisanes et garantes d'un ordre minimal, apparaissait décisive. Une chose semblait cependant sûre: le miracle financier de l'année 1994, qui a assuré au pays de confortables recettes du fait de la conjonction d'une récolte record de café et de cours très favorables, ne se renouvellera pas en 1995, des disettes localisées n'étant pas exclues.

Profondément déstabilisé depuis les morts brutales, successivement en octobre 1993 et en avril 1994, de ses deux premiers présidents (membres de l'ethnie hutu) représentant la majorité issue des élections démocratiques de juin 1993, le Burundi semble s'être installé dans une crise durable.

Après les troubles majeurs du premier semestre de l'année 1995 (installation mouvementée d'un nouveau Premier ministre d'"opposition", Antoine Nduwayo, nettoyage ethnique de la capitale, affrontements meurtriers à l'Université, etc.), le cadre politique défini par la Convention de gouvernement signée en septembre 1994 a plutôt bien résisté. Des efforts réels ont été faits par la présidence et l'équipe gouvernementale pour tempérer la radicalisation politico-ethnique dominante et neutraliser les éléments les plus agressifs des deux bords.

Mais au fil des mois, la guerre civile au quotidien n'a cessé de prendre de l'ampleur et donc d'attiser les tensions au sommet de l'État: assassinats politiques, banalisation de la criminalité et de la délinquance, multiplication des coups de main des "assaillants" et "bandes armées" (ces termes désignent les partisans de Léonard Nyangoma, ancien ministre de l'Intérieur du Frodébu - Front pour la démocratie au Burundi, parti majoritaire à dominante hutu -, installés à la frontière zaïroise et plus généralement l'ensemble des groupes pro-hutu partisans de la lutte armée pour "le retour à la démocratie"), passage sous contrôle militaire de régions entières comme la province frontalière de Cibitoke.

A partir d'octobre 1995, les actions de guérilla, de plus en plus structurées, se sont étendues et en mars-avril 1996 une véritable offensive militaire a touché les provinces du centre du pays. Les premières pertes notables en hommes et l'inadéquation des forces armées à ce type de conflit ont profondément affecté l'état d'esprit des divers protagonistes. A l'intérieur du pays, devant la multiplication du nombre des victimes de cette guerre sans publicité, les comportements de protection et d'autodéfense à base ethnique ont gagné l'ensemble de la population. En fait, l'évolution de la situation a semblé largement échapper à ceux qui exercent formellement l'autorité politique, occupés qu'ils sont à se contrôler et s'affaiblir mutuellement.

L'insécurité et l'absence de perspective politique claire ont progressivement conduit les différents pays étrangers et organismes d'aide et de coopération à réduire ou suspendre leurs engagements. Mais, malgré le quasi-blocage des aides, la contraction drastique des échanges avec l'extérieur, les effets dévastateurs de l'instabilité politique dans l'industrie et les services, l'appareil de l'État est resté opérationnel et les salaires des fonctionnaires ont, dans l'ensemble, été payés De même, la capacité de résistance de cette économie rurale, le labeur et la frugalité des populations paysannes auront durablement permis d'échapper aux disettes, de surmonter les destructions des biens privés et publics, de supporter la réduction des prestations en matière de santé, de scolarisation, etc. Il ne fallait cependant pas considérer que ces limites pouvaient être indéfiniment reculées, comme l'a montré l'embrasement du Rwanda en 1994.

Craignant que la montée des tensions au Burundi n'entraîne l'ensemble de la région dans la guerre, la communauté internationale (Organisation des Nations unies et Organisation de l'unité africaine) a fini par s'emparer du dossier et envisageait de déployer au Burundi une force interafricaine. C'est pour empêcher cela que, le 25 juillet 1996, l'armée a réinstallé au pouvoir le major Pierre Buyoya (au pouvoir de 1987 à 1993), après le repli du président en exercice à l'ambassade des États-Unis. Les pays de la sous-région ont décidé le blocus du Burundi jusqu'au rétablissement de l'Assemblée et des partis, ainsi que l'ouverture de négociations entre tous les protagonistes. Celui-ci relevait d'une stratégie à haut risque, mais traduisant bien l'exaspération face aux "va-t-en-guerre" burundais.

Après l'assassinat, le 23 octobre 1993, du président Melchior Ndadaye, premier président (issu de l'ethnie hutu) arrivé au pouvoir par des voies démocratiques depuis l'indépendance, ce qui a été appelé ensuite le "putsch rampant" de l'opposition tutsi a abouti à un coup d'État militaire le 25 juillet 1996. L'ancien président, le major Pierre Buyoya, qui avait incarné la période dite de transition démocratique ayant débouché sur les élections de juin 1993, s'est emparé du pouvoir, devançant in extremis son propre prédécesseur, le colonel Jean-Baptiste Bagaza, soutenu par les éléments les plus radicaux de l'opposition tutsi. P. Buyoya a mis en avant sa réputation de démocrate pour apaiser la désapprobation (modérée) de la communauté internationale. La réaction des pays de la sous-région a, en revanche, été très hostile, principalement celle de la Tanzanie. Voté le 31 juillet 1996 avec l'appui de l'OUA (Organisation de l'unité africaine), un embargo total a été adopté le 9 août par tous les pays riverains. Le nouveau gouvernement a partiellement cédé aux exigences de l'OUA en rétablissant, le 12 septembre 1996, l'Assemblée nationale et les partis, mais il s'est refusé à ouvrir des négociations avec les représentants du pouvoir évincés. Il a, par ailleurs, décidé d'assumer les conséquences de l'embargo en s'appuyant sur le sentiment national.

A partir du mois de septembre, après avoir réorganisé l'encadrement des forces armées et rajeuni les troupes, il s'est engagé dans une stratégie de guerre totale contre les diverses forces de la rébellion armée. Il a repris le contrôle militaire de toutes les régions en recourant au regroupement forcé des paysans (plus de 500 000 personnes en mai 1997) dans des camps sous contrôle militaire où les conditions alimentaires et sanitaires étaient extrêmement dures. A l'extérieur, le nouveau pouvoir s'est associé à l'offensive ougando-rwandaise engagée en octobre 1996 au Zaïre pour "nettoyer" les bases de sa propre rébellion hutu installées au Kivu et dont les forces rescapées se sont réfugiées en Tanzanie début février 1997. Cette politique devait lui permettre de ressouder son camp et de neutraliser ses propres opposants avec la mise en résidence surveillée de J.-B. Bagaza le 7 février 1997.

A la mi-1997, le principal acquis de cette politique résidait pour le pouvoir dans sa propre survie démontrant l'inanité des pressions extérieures. Sur le plan économique, la situation déjà dégradée par plusieurs années de guerre civile est devenue très critique, même si la porosité des frontières et les filières informelles permettaient le maintien des approvisionnements vitaux.

Sur le plan politique, le "débat national" lancé par les autorités en janvier 1997 a été boycotté aussi bien par le Frodébu (Front pour la démocratie au Burundi), parti majoritaire dont était issu le président Ndadaye assassiné et le président déchu, Sylvestre Ntibantunganya, que par l'Uprona (Unité pour le progrès national, ex-parti unique à dominante tutsi). Il s'est ensuite limité au cadre de meetings à l'intérieur du pays. Des négociations ont commencé en mars 1997 à Rome avec le CNDD (Conseil national pour la défense de la démocratie), expression politique de la rébellion hutu, dont la capacité offensive apparaissait fortement entamée. Le Frodébu, dont de nombreux partisans étaient gagnés par la peur et la lassitude, ne semblait pas en mesure de peser sur la situation politique intérieure, même si sa direction politique, exilée en Tanzanie, y a bénéficié du soutien des autorités nationales ainsi que d'une attitude compréhensive de la part des régimes rwandais et ougandais. Ces derniers, paradoxalement, n'ont guère apprécié le faible engagement du pouvoir burundais dans les recompositions régionales qu'ils ont inspirées et appuyées. Le sommet d'Arusha des chefs d'État de la région, tenu le 16 avril 1997, a pris acte de ces évolutions en y invitant le président autoproclamé Buyoya et en levant partiellement les mesures d'embargo.

L'invitation de P. Buyoya à Kinshasa, lors de l'investiture de Laurent-Désiré Kabila, le 29 mai 1997, illustrait le retour du Burundi dans la communauté des chefs d'État de la région.

La "réussite" apparente de cette stratégie politico-militaire, dont le coût humain et économique a été énorme (plusieurs milliers de victimes civiles en un an, principalement du fait de l'armée, selon les Nations unies), n'a cependant réglé aucun problème de fond et en particulier pas celui, posé depuis trente ans, de la place d'une armée quasi monoethnique et omniprésente dans un État de droit où prévaudraient des formes de représentation démocratiques.

Source :
L'Etat du Monde, 1982-1998


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier