Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE INTERNATIONALE
ARTICLES PRESSE INTERNATIONALE

Le Burundi, au-delà de la "révolution de palais", 1987

BRAECKMAN COLETTE

QUELLES raisons ont poussé, le 3 septembre dernier, le major Pierre Buyoya à s'emparer du pouvoir au Burundi et à renverser M. Jean-Baptiste Bagaza? Les mesures adoptées par l'ancien président à l'encontre des catholiques (65 % de la population) et de l'Eglise elle-même comptent sans doute parmi les mobiles des auteurs du coup d'Etat. Mais, plus profondément, subsiste le problème majeur du pays: celui d'un régime s'appuyant sur une minorité tutsi (15 % de la population), et redoutant que des activités échappant à son contrôle ne mobilisent la majorité hutu brimée dans l'exercice de ses droits.

Alors qu'il assistait au sommet francophone de Québec, le 3 septembre, le président du Burundi, M. Jean-Baptiste Bagaza, fut soudainement renversé par l'un de ses proches, le major Pierre Buyoya, sans violence aucune. Depuis lors, une impression de soulagement règne à Bujumbura, la capitale: plusieurs centaines de détenus ont été libérés, dont trois prêtres et deux catéchistes, ainsi qu'une quarantaine de personnalités appartenant à l'ethnie hutu. Les mesures qui limitaient la liberté d'action de l'Eglise catholique ont été rapportées, et le chef de la Sûreté, un personnage craint dans tout le pays, a été limogé. Provisoirement, le Conseil militaire de salut national assume tous les pouvoirs, le parti unique et l'Assemblée nationale ayant été dissous.

A première vue, il s'agit donc, dans ce petit pays de cinq millions d'habitants, d'une "révolution de palais", d'un règlement de comptes entre militaires. Simple péripétie, en somme? Les dérives du régime du président Bagaza, dans les derniers mois qui précédèrent sa destitution, suffiraient à expliquer sa disgrâce. Orgueilleux, solitaire, le président avait multiplié les inimitiés au sein de sa propre caste, le groupe des Himas, appartenant à l'ethnie des Tutsis, sur lequel il avait assis son pouvoir. Il avait nommé des hommes liges à tous les postes-clés et considérablement restreint les libertés individuelles. Le pouvoir avait interdit l'organisation des marchés en semaine et strictement limité la durée des cérémonies de deuil et de mariage: tout se passait comme si, dans ce pays de collines où les paysans vivent dispersés, il fallait à tout prix empêcher les gens de se réunir, de s'organiser.

Mais ce qui finalement précipita la perte du régime Bagaza, c'est l'épreuve de force engagée avec l'Eglise catholique. Au cours des dernières années, les mesures visant à limiter ses activités s'étaient multipliées. Cette année encore, plus de 3 000 catéchistes qui assistaient les 107 prêtres nationaux avaient été démis de leurs fonctions le régime avait interdit les messes en semaine et les réunions de prière qui rassemblaient les fidèles sur les collines, au cours desquelles les paysans parlaient aussi de leur vie quotidienne, de leurs problèmes matériels et, à la longue, auraient peut-être entrepris de s'organiser comme, sous d'autres cieux, les "communautés chrétiennes de base".

Si l'Eglise officielle choisit de réagir avec une extrême modération, les fidèles, eux, considérèrent qu'il s'agissait là d'une véritable persécution religieuse. Persécution à laquelle d'autres religions n'échappaient d'ailleurs pas: les jours et les heures de prière des musulmans furent réglementés; témoins de Jéhovah et adventistes du septième jour, ainsi que groupes protestants, durent aussi se soumettre à des règles strictes.

De telles dispositions furent mal accueillies par une population catholique à 65 %. Elles attirèrent, de surcroît, l'attention de la communauté internationale: par exemple, Amnesty International publia plusieurs rapports alarmants et les relations avec la Belgique, l'ancienne métropole se détériorèrent, Bruxelles suspendant certains projets de coopération. Les pressions qui s'exerçaient ainsi sur le pays incitèrent le major Buyoya à renverser un président qui cependant appartenait au même groupe ethnique et à la même région que lui. L'Eglise du Burundi apporte désormais son soutien sans réserves au nouveau dirigeant. Cependant les causes profondes du conflit demeurent.

Dans ce pays, qui fut administré par la Belgique après l'occupation allemande, l'Eglise accéda à l'époque coloniale, à d'importantes responsabilités. Répartis dans tout le pays disposant d'une puissance spirituelle et temporelle considérable, les missionnaires éduquaient, soignaient et aussi travaillaient en étroite collaboration avec les administrateurs coloniaux Par la suite, l'Eglise poursuivit ses tâches sociales et spirituelles et il n'est pas étonnant que, un quart de siècle après l'indépendance, le gouvernement d'un pays souverain ait souhaité assurer lui-même l'éducation primaire: 95 000 enfants ayant perdu l'accès aux "petits séminaires" ont déjà été réintégrés dans les écoles de l'Etat. De même, les autorités ont voulu prendre le contrôle du secteur de la santé et des nombreux dispensaires qui, dépendant de l'Eglise, sont tenus par des religieuses. Or, dans ce pays où la croissance démographique est de 2,96 %, le gouvernement prône la planification des naissances, mais aucune information sur ce sujet n'est dispensée dans les institutions catholiques.

Très axée sur les valeurs spirituelles, soutenue par une population de tradition monothéiste, l'Eglise du Burundi n'a rien de révolutionnaire et seuls quelques missionnaires, italiens ou espagnols, expulsés voilà longtemps, prêchaient naguère la "théologie de la libération". La Conférence épiscopale, dont cinq évêques sur sept sont tutsis, évita le plus longtemps possible d'entrer en conflit avec le pouvoir.

Au-delà des querelles classiques, sinon anachroniques, entre l'Eglise et l'Etat se profile, en filigrane, le problème majeur du pays: le pouvoir est ce lui d'un régime minoritaire, s'appuyant sur l'ethnie tutsi (15 % de la population) et redoutant que, à l'instar du Rwanda voisin, l'Eglise ne "conscientise", ne "mobilise" la majorité hutu, qui pourrait alors revendiquer ses droits. Tôt ou tard, les démêlés avec l'Eglise risquent de se reproduire.

L'impératif de la réconciliation

DEPUIS 1972, en effet, le Burundi est un pays traumatisé. A cette époque, une brève révolte des Hutus, accompagnée de règlements de comptes au sein des groupes tutsis, fit quelque deux mille morts chez ces derniers. Cette révolte et la crainte inspirée par l'exemple du Rwanda (soutenue activement par l'Eglise, la "révolution rwandaise" avait porté les Hutus au pouvoir, des milliers de Tutsis avaient été massacrés et de nombreux autres avaient dû fuir) amenèrent les Tutsis du Burundi à déclencher contre leurs compatriotes hutus ce que l'on appela à l'époque un "génocide sélectif(1)".

Avec l'accession au pouvoir du président Bagaza, en 1976, le sujet devint tabou au Burundi. Officiellement, on parle de réconciliation, on nie les différences ethniques, on loue la "symbiose" entre deux peuples qui partagent la même langue, la même culture et la même histoire. Mais, fût-il nié, le problème demeure sous-jacent et, aujourd'hui comme hier, ce sont les Tutsis qui sont majoritaires dans l'armée, au gouvernement, dans l'administration, dans le haut clergé. Dans l'enseignement secondaire, les enfants hutus sont loin d'être représentés en fonction de leur nombre.

En outre, depuis la disparition de la monarchie qui, elle, se situait au-dessus des ethnies, le Burundi est dirigé par les membres d'un seul groupe tutsi, celui des Himas, originaire du Sud et parfois considéré avec mépris par les Banyarugus du Nord, qui formaient, eux, l'entourage des souverains d'autrefois, les "mwamis".

Le major Buyoya, comme son prédécesseur le président Bagaza, ou comme le président Micombero, responsable des massacres de 1972, est un Hima. Le groupe dominant veille simplement à remplacer les dirigeants issus de ses rangs dès lors qu'ils sont discrédités ou usés par le pouvoir.

Rien, dans les événements récents, n'a modifié ce schéma. Et persiste le malaise qui hante la société, aux racines duquel se trouve l'aspiration au pouvoir de la majorité hutu, écartée des centres de décision, et qui ne se satisfait pas de la relative stabilité économique qui lui est proposée. Car au-delà de ce malaise ethnique, le Burundi offre l'image d'un pays bien géré: au cours des dernières années, des efforts considérables ont été accomplis pour assurer l'autosuffisance alimentaire, améliorer l'état des routes, approvisionner les collines en électricité et en eau potable, développer les coopératives de production et regrouper en villages les paysans trop dispersés afin qu'ils puissent y bénéficier de services de santé ou d'un meilleur encadrement agricole. Les cellules du parti sont, certes, des moyens de contrôle de la population, mais aussi des agents de développement, mobilisant les villageois à l'occasion de campagnes de vaccination ou de travaux collectifs comme l'entretien des routes ou la lutte contre l'érosion.

Un tel encadrement entrait en compétition directe avec les structures d'Eglise et, sur ce point, les récentes mesures d'apaisement n'ont pas non plus modifié les données du problème. Aussi longtemps qu'il demeurera entre les mains de la minorité tutsi, le pouvoir se sentira vulnérable, menacé par toute forme d'organisation populaire hors des structures du parti ou de l'Etat.

Notes:
(1) "Burundi since the Genocide". The Minoriry Rights Croup Report, no 20, Londres, mai 1987.

Repères

Superficie: 28 000 kilomètres carrés.

Population: 5 millions d'habitants, dont 84 % de Hutus et 15 % de Tutsis (toutes les données chiffrées sont de 1987)..

PNB/hab.: 240 dollars (Sénégal: 520 dollars, France: 12 790 dollars).

Dette extérieure: 755 millions de dollars.

Espérance de vie: quarante-neuf ans.

Principales productions: café, coton, thé, cuirs et peaux.

ÉVOLUTION POLITIQUE

1899: Le Burundi et le Rwanda sont intégrés dans l'Afrique de l'Est allemande.

1916: La Belgique occupe le Burundi et le Rwanda. Après la guerre, elle reçoit de la Société des nations mandat de les administrer.

Septembre 1961: Elections législatives au Burundi, remportées par l'Union pour le progrès national (UPRONA) du prince Louis Rwagasore, qui devient premier ministre et est assassiné.

1er juillet 1962: Le pays accède à l'indépendance. Jusqu'en 1965, les gouvernements successifs comprendront un nombre à peu près égal de Tutsis et de Hutus.

Janvier 1965: Assassinat du premier ministre hutu Pierre Ngendandumwe. En mai, les Hutus remportent les élections législatives; le roi nomme un premier ministre tutsi. En octobre, tentative de coup d'Etat attribuée aux Hutus: massacre de milliers de Hutus.

1966: Le roi Ntare V est destitué, la République est proclamée. Les Tutsis confirment leur suprématie au pouvoir.

1972: Nouvelle tentative de coup d'Etat avortée. Plus de 100 000 personnes trouvent la mort dans des affrontements.

1er novembre 1976: Le colonel Jean-Baptiste Bagaza s'empare du pouvoir.

1984-1986: Conflit entre l'Etat et les Eglises.

3 septembre 1987: Le commandant Buyoya prend le pouvoir.

Août 1988: Des Hutus ayant assassiné des centaines de Tutsis dans le nord du pays, l'armée rétablit l'ordre de manière brutale, mais le gouvernement multiplie les efforts de réconciliation nationale.

Octobre 1988: Nomination d'un premier ministre hutu, le nouveau gouvernement a une composition égalitaire.

RÉUNIR LES ETHNIES, LUTTER CONTRE LA PAUVRETÉ
Course à la réconciliation au Burundi, 1990

BRISSET CLAIRE

IL n'y a pas d'autre solution et les dirigeants du Burundi l'ont bien compris: seule l'instauration d'une véritable démocratie peut permettre de surmonter les divisions ethniques qui ont ensanglanté leur pays au cours du dernier quart de siècle. Une "charte de l'unité nationale" a ainsi été établie. Mais il va de soi que cet effort en faveur de la justice politique ne réussira que s'il s'accompagne d'une croissance économique.

L'atmosphère de Bujumbura est celle d'une ville de province paisible, ensoleillée. Sur le lac Tanganyika, quelques pêcheurs s'activent; quelques touristes se baignent. En fond de décor, les montagnes du Zaïre tout proche donnent à la capitale du Burundi une allure de petite cité de villégiature.

Pourtant, dans le discours politique, dans les débats publics, dans toutes les discussions, revient un thème obsédant: l'évocation des massacres d'août 1988 et les efforts désespérés du gouvernement pour restaurer l'unité nationale, rompre le cycle des violences interethniques qui, périodiquement, ont ensanglanté le pays. En août 1988, à la suite d'incidents dont l'origine est encore mal élucidée, deux communes du Nord, toutes proches de la frontière du Rwanda, avaient été le théâtre d'une flambée de violence meurtrière. Des villageois hutus, convaincus de l'imminence d'une menace d'extermination, avaient assassiné, en quelques jours, des paysans tutsis établis parmi eux, et l'armée burundaise, en majorité tutsi, dépêchée sur les lieux, avait mené une très dure opération de "maintien de l'ordre".

Officiellement, le bilan de ces massacres s'établit, dit-on aujourd-hui à Bujumbura, à quelque 5 000 morts; à bien davantage si l'on en croit les opposants, dont certains ont évoqué le chiffre de 20 000. Selon des diplomates en poste dans la capitale, le chiffre serait plus probablement voisin de 10 000. 45 000 paysans se sont en outre réfugiés au Rwanda voisin au moment des massacres. La quasi-totalité d'entre eux sont revenus dans leurs villages.

Comment peut-on expliquer que, par trois fois en moins de ving-cinq ans (1965, 1972, 1988), ce petit pays ait été le théâtre de tels affrontements, dont les plus meurtriers, en 1972, ont fait plus de 100000 morts? Le Burundi, comme le Rwanda, était gouverné, depuis le quinzième siècle, par des "monarchies sacrées" issues d'un groupe bien déterminé de princes du sang, les Ganwas, un roi, le Mwami, exerçant l'essentiel du pouvoir. La caste royale était elle-même issue de l'ethnie tutsi, mais la sacralisation des fonctions dirigeantes en avait fait un groupe distinct, dont la domination n'était guère discutée. Les Tutsis étaient réputés être de lointaine origine nilo-hamitique, donc venus du nord de l'équateur, et attachés à un mode de vie pastoral j les Hutus quant à eux, d'origine bantoue, étaient décrits comme des cultivateurs et, quoique très largement majoritaires, pliés depuis des siècles à la loi des Tutsis. Restait un troisième groupe, les Twas, des pygmées, guerriers et chasseurs, marginalisés à la fois par leur nombre et leur statut social. Cette composition ethnique était identique à celle du Rwanda voisin.

Mais l'Histoire, le brassage de populations - permanent dans cette région carrefour qu'est l'Afrique des Grands Lacs, - avaient bien érodé ces distinctions. Les types physiques comme les modes de vie, la langue et la culture, se sont considérablement unifiés au fil des siècles. Survint la colonisation allemande, de 1888 à 1918. La défaite de l'Allemagne place ensuite ce qui était alors le Ruanda-Urundi sous la tutelle belge, jusqu'à l'indépendance du pays en 1962. Les deux puissances coloniales n'avaient rien changé à l'état des choses, le renforçant même et exerçant leur pouvoir largement par délégation, s'appuyant sur un ordre socio-économique solidement établi qui consacrait la domination tutsi. "La monarchie devint un instrument aux mains des colonisateurs (1)."

"La race des prolétaires et des pauvres gens"

C'EST ainsi que les ethnologues européens, découvrant le pays, jugeaient le système ancestral parfaitement adapté aux caractéristiques présumées des deux groupes en présence, alors même que les différences ethniques étaient fort estompées. Et l'on peut lire, dans un texte rédigé en 1948 par un médecin belge, le docteur Sasserath, cette description de la "réalité sociale" du Burundi: "Lorsque Son Altesse Royale Charles visita le Ruanda-Urundi, il fut frappé par la taille des notables, de véritables géants régnant sur un peuple de nègres quelconques dont ils sont totalement différents, tant par le caractère ethnique que par la vie qu'ils mènent. On les appelle les Batutsis. En réalité ce sont des Hamites (...), ils représentent environ un dixième de la population et forment une race de seigneurs. Les Hamites ont 1,90 mètre de taille. Ils sont élancés. Ils possèdent le nez droit, le front haut, les lèvres minces. Ils apparaissent distants, réservés, polis, fins. On devine en eux un fond de fourberie sous le couvert d'un certain raffinement (...). Le reste de la population est bantou. Ce sont les Bahutus, des nègres qui en possèdent toutes les caratéristiques: nez épaté, lèvres épaisses, front bas, crâne brachycéphale. Ils conservent un caractère d'enfant, à la fois timide et paresseux, et le plus souvent sont d'une saleté invétérée. C'est là la classe des serfs. La race des chefs exige d'eux de multiples corvées. Quelques îlots de Batwas, qui ne sont pas considérés par les autres comme des hommes, vivent à l'écart dans les forêts (2)."

Mais l'administration belge, peu de temps avant de donner l'indépendance à ce qui allait devenir le Rwanda et le Burundi, s'avisa de l'injustice qui conférait à 15% de la population (les Tutsis) une domination sans partage sur l'écrasante majorité numérique hutu. Au moment même où s'édifiait un parti politique attaché à un idéal unitaire, l'Union pour le progrès national (UPRONA), sous l'impulsion d'un personnage exceptionnel, le prince Louis Rwagasore, la majorité hutu était, plus ou moins discrètement, incitée par l'ancienne puissance tutélaire à secouer le joug des Tutsis. Mais Rwagasore, progressiste et neutraliste, lié d'amitié avec M. Julius Nyerere en Tanzanie et Patrice Lumumba au Congo, était perçu comme un dangereux trublion, trop proche de Moscou.

Opposé à toute discrimination fondée sur la race, il écrivait, en 1959: "il existe un problème dans le pays. Celui des petits et des faibles, et ceux-là n'ont pas de race. Ils sont de la race des prolétaires et des pauvres gens." En septembre 1961, quinze jours après des élections qui venaient de donner 80% des voix à son parti, le prince Rwagasore était assassiné dans des conditions mystérieuses.

Il n'est pas excessif de dire que, de cet assassinat, le pays porte toujours les traces. A trois reprises en effet, depuis, le Burundi a sombré dans d'extraordinaires violences dont celles de 1988 n'ont été que le dernier épisode. Les courageuses tentatives du gouvernement actuel parviendront-elles à renverser la tendance?

Le président du Burundi, le commandant Pierre Buyoya, a pris le pouvoir en septembre 1987, à la suite d'un coup d'Etat sans effusion de sang qui renversa le régime corrompu et discrédité de Jean-Baptiste Bagaza. Dès sa prise de pouvoir, le président Buyoya annonce son intention d'établir un système moins inégalitaire entre les deux ethnies, Pourtant tutsi lui-même, il sait qu'un régime où une minorité dispose de tous les postes de commande - dans le gouvernement, l'administration et l'armée - n'est pas viable. Moins d'un an après sa prise de pouvoir, éclatent les tueries d'août 1988 qui devaient justifier ses craintes.

Aujourd'hui, les autorités ont entrepris de rectifier l'injustice ethnique héritée des régimes précédents. Dès le lendemain des massacres, le président nommait un gouvernement composé à parts égales de Hutus et de Tutsis, le premier ministre lui-même, M. Adrien Sibomana, étant un Hutu. Une "commission nationale chargée d'étudier la question de l'unité nationale" était constituée - elle aussi formée de membres des deux ethnies - et rendait un rapport dans lequel on peut lire, à propos des massacres du dernier quart de siècle: "Le Burundi ressent ces tragédies comme une honte devant l'Histoire." Et cette commission proposait, dans ses recommandations finales, l'établissement d'une "charte de l'unité nationale", la suppression du critère ethnique pour l'attribution des postes, l'élaboration d'une Constitution soumise au vote. populaire, bref l'établissement de la démocratie.

Parallèlement, le nouveau régime rendait à l'Eglise ses biens et sa liberté, que le précédent avait mis à mal, libérait les religieux emprisonnés, gestes hautement symboliques pour une population christianisée à 70 %. Enfin, en août dernier, le président se rendait solennellement, avec l'ensemble du gouvernement et du corps diplomatique, dans les deux communes de Ntega et Marangara où avaient eu lieu les massacres un an auparavant, pour sceller la réconciliation.

Salué par tous pour son courage, officiellement soutenu par les douze Etats membres de la Communauté européenne (3), le président Buyoya n'en joue pas moins un jeu très serré. Certains, dans la communauté tutsi, n'apprécient nullement sa politique égalitaire, dans laquelle ils voient une menace pour leurs propres privilèges; et l'armée reste aux mains des Tutsis. D'autres, parmi les Hutus, refusent toute solution de compromis et exigent que la majorité hutu prenne tous les postes de commande, comme c'est le cas au Rwanda où la minorité tutsi, depuis des années, est totalement sous le boisseau. Ces extrémistes hutus, solidement implantés en Europe, ne cherchent qu'une occasion de ranimer les braises et utilisent comme un vivier l'importante communauté burundaise - 200 000 personnes environ - réfugiée au Rwanda et en Tanzanie depuis les massacres des précédentes décennies.

Le jeu des autorités est d'autant plus ardu que le pays est confronté à des difficultés, les unes structurelles, les autres conjoncturelles, qui ont tendance à s'aggraver. Premier de ces obstacles: l'enclavement. Situé à 2 200 km de l'Atlantique et à 1 200 km de l'océan Indien, le pays est entièrement tributaire, pour ses approvisionnements et ses exportations, du Kenya et de la Tanzanie. Il en coûte deux fois plus cher de transporter une tonne de matériel de Mombasa (Kenya) à Bujumbura que de Mombasa à New-York.

D'autre part, l'économie repose de manière excessive sur la culture du café, qui assure à elle seule plus de 80 % de ses recettes d'exportation. La faiblesse actuelle des cours du café sur le marché mondial (4) souligne, s'il en était besoin, cette fragilité structurelle. Les autres cultures de rente (thé, coton) ne suffisent pas à rétablir l'équilibre.

Enfin, le Burundi est confronté à une pression démographique que rien,jusqu'à présent, n'est parvenu à endiguer. Ce pays, grand comme la Belgique, figure parmi les nations les plus densément peuplées d'Afrique, après le Rwanda, avec 185 habitants au kilomètre carré. De ce surpeuplement résulte un extraordinaire fractionnement des terres - l'exploitation moyenne ne compte plus aujourd'hui que 70 ares un épuisement des sols, une érosion intense. Le Burundi, "pays aux mille et une collines", ressemble à un immense jardin, où tout l'espace - les pentes, les marais, les bas-côtés des routes, voire les sommets - est cultivé, où le travail agricole est intense, permanent.

Certes, ce travail produit ses fruits, et le pays, bon an mal an, parvient à se nourrir, grâce à une très forte production vivrière. Mais l'avenir paraît sombre: la population - 5,2 millions d'habitants - augmente de 3 % chaque année et la malnutrition modérée qualitative plus que quantitative frappe près de 30 % des enfants. Pourtant, malgré les encouragements officiels, la population reste réfractaire à toute politique de limitation des naissances, au demeurant condamnée par l'Eglise: moins de 2 % des femmes utilisent une méthode moderne de contraception et la famille moyenne compte plus de sept enfants.

Dernier handicap: la dette extérieure. Celle-ci atteint aujourd'hui 1 milliard de dollars, chiffre considérable pour une économie aussi fragile. Le service de la dette représente à lui seul 69 % des recettes d'exportation.

Timide reprise de la croissance

MALGRÉ tout, le Burundi possède de solides atouts, au premier rang desquels figure le sérieux de sa gestion, consacrée par l'attitude de la Banque mondiale. Celle-ci a fait de lui le premier de ses bénéficiaires africains (par habitant), en termes de prêts à conditions "douces". Dès 1986, le gouvernement a mis en place un programme d'ajustement structurel des plus classique (dévaluation, amélioration des recettes de l'Etat, encouragement aux investissements et à l'épargne, contrôle accru des entreprises publiques), qui a donné des résultats et stimulé l'économie. La croissance a repris, timidement. Les bailleurs d'aide étrangers (outre la Banque mondiale et le Fonds monétaire: la Communauté européenne, la Belgique, la France, le Japon, l'Arabie Saoudite) ne ménagent pas leur aide, même s'ils le font davantage sous forme de prêts que de dons, ce qui contribue à alourdir la dette. Seules la France et la Belgique ont, tout récemment, annulé sa dette au titre de l'aide bilatérale publique.

C'est que le Burundi demeure l'un des dix pays les plus pauvres du monde, avec un revenu par habitant qui ne dépasse pas 240 dollars par an. D'énormes efforts sont consacrés à la santé et à l'éducation mais la mortalité infantile, par exemple, y demeure de 116 pour 1000. L'UNICEF, grâce à un solide programme de soins de santé primaires, d'approvisionnement en eau et d'assainissement, d'enseignement, aide le gouvernement à limiter les dégâts. Mais, nous dit le ministre de la santé, "tous [les] efforts risquent d'être anéantis si la pression démographique conserve son rythme actuel". Le sida, en outre, continue ses ravages, décimait les cadres et la classe d'âge la plus active, en particulier dans la capitale.

Pays de collines, pays-jardin, "pays des monts de la lune", écrivait Ptolémée, le Burundi s'est aujourd'hui absorbé dans un intense travail de réconciliation, pour la première fois peut-être depuis l'assassinat du prince Rwagasore. Mais la voie reste étroite.

Notes:
(1) Cf Michel Elias, "Burundi, la spirale d'un génocide", la Revue nouvelle, Bruxelles, novembre 1988.
(2) "Le Ruanda-Urundi, un étrange royaume féodal", cité par André Vangen dans l'Evénement du jeudi, 1er septembre 1988.
(3) Dans une déclaration en date du 25 juillet 1989.
(4) Voir Jean-Louis Gombaud, "A leur tour les producteurs de café perdent leur filet de sécurité", le Monde diplomatique, novembre 1989.

TENTATIVE DE PUTSCH ET MASSACRES INTERETHNIQUES
Ecroulement de l'espérance démocratique au Burundi, 1993

BRAECKMAN COLETTE

Des milliers de victimes, des centaines de milliers de personnes déplacées, tel est le bilan tragique de la tentative avortée de coup d'Etat au Burundi. Plus inquiétant pour l'avenir, l'action de l'armée le 21 octobre a hypothéqué pour longtemps la possibilité pour les Hutus et les Tutsis de vivre ensemble. Elle a porté de surcroît un coup fatal à un régime démocratique qui apparaissait comme exemplaire dans cette région tourmentée. Pourtant, la communauté internationale est restée indifférente à ce drame.

Lorsque dans la matinée du 21 octobre 1993 des commandos du 11e bataillon blindé ont assassiné le président Melchior Ndadaye d'une manière atroce - pendu par les bras, percé de coups de baïonnette, le crâne fracassé à coups de crosse, - ils n'ont pas seulement éliminé le premier chef d'Etat hutu élu démocratiquement au Burundi, moins de cinq mois après le scrutin. Ils n'ont pas seulement renoué avec la longue histoire de violences et de meurtres qui caractérise le Burundi depuis son indépendance. Ils n'ont pas seulement interrompu sauvagement une expérience démocratique qui était présentée en exemple à toute l'Afrique.

Ils ont fait bien pis: ils ont déclenché au Burundi une vague d'atrocités qui risque de briser à l'avenir toute possibilité de cohabitation entre deux ethnies, entre les Hutus majoritaires et la minorité tutsie. Deux peuples étroitement imbriqués vivant ensemble depuis des siècles et partageant la même langue, la même culture, les mêmes terres vont peut-être devenir irréconciliables. Dans la région, à commencer par le Rwanda voisin, les militaires putschistes ont réveillé tous les réflexes de l'ethnicité et compromis gravement les espoirs de paix concrétisés par les accords d'Arusha (1), qui prévoient la mise en place à Kigali d'un gouvernement de transition à base élargie et la présence au Rwanda d'un contingent de "casques bleus".

Après trois mois seulement d'expérience démocratique, le Burundi a donc plongé dans l'horreur. Et en quelques heures, tout l'édifice de l'unité nationale, de la réconciliation, construit au cours des cinq dernières années, a basculé. L'engrenage des massacres ethniques, des tueries sélectives s'est emballé une nouvelle fois. Dès l'annonce du coup d'Etat et de la mort de leur président, les paysans des collines, hutus en majorité, ont réagi: en quelques heures, appliquant vraisemblablement un plan d'autodéfense prévu de longue date, ils ont barré les principales routes du pays en abattant des arbres, afin d'empêcher le passage des véhicules militaires. Ils ont ensuite donné libre cours à leur rage en massacrant leurs voisins tutsis. Des familles tutsies ont été décimées par leurs voisins hutus, brûlées vives dans leurs maisons, et les survivants terrifiés se sont regroupés dans des bâtiments administratifs pour attendre la protection de l'armée.

Dans les campagnes, l'armée, qui est composée à 98 % de Tutsis, a également réagi de deux manières: les soldats venus au secours de leurs frères de race se sont lancés à l'assaut de la population hutue. Des villages entiers brûlaient, des cadavres percés de coups de baïonnette étaient jetés dans les rivières ou empilés dans les maisons abandonnées. Moins d'un mois après le putsch, il était toujours impossible de chiffrer le nombre de victimes, qui s'élève peut-être à plusieurs dizaines de milliers... Selon le Haut-Commissariat aux réfugiés, plus de 700 000 personnes déplacées (sur moins de 6 millions d'habitants), fuyant la violence, ont, en quelques jours, été dénombrées dans les pays voisins, Tanzanie, Zaïre et, surtout, Rwanda. Dans ce dernier pays, elles sont 600 000, qui s'ajoutent aux 900 000 déplacés intérieurs, qui avaient été chassés par la guerre dans le Nord. Les militaires n'ont pas seulement massacré et pillé: ils ont aussi profité du chaos, du carnage, pour se livrer à l'élimination systématique de tous les cadres politiques et administratifs que le Front pour la démocratie au Burundi (FRODEBU), vainqueur des élections, avait mis en place.

Le coup d'Etat semble avoir été à double détente: dans un premier temps, la pyramide institutionnelle fut décapitée à Bujumbura, où en quelques heures furent liquidés, outre le président Ndadaye et plusieurs de ses collaborateurs, le président et le vice-président de l'Assemblée nationale, le ministre de l'administration du territoire et du développement communal, ainsi que l'administrateur général de la documentation. Les autres ministres membres du FRODEBU ne durent leur survie qu'au fait d'avoir pu se réfugier à l'ambassade de France tandis que leurs collègues membres de l'Unité pour le progrès national (UPRONA) - à commencer par le premier ministre, Mme Sylvie Kinigi - osaient sortir dans Bujumbura (2).

Alors que les putschistes, confrontés à des manifestations populaires silencieuses et à une réprobation internationale unanime, acceptaient très rapidement de remettre le pouvoir aux civils et d'être présentés comme un groupe de "criminels irresponsables" par un état-major qui se désolidarisait d'eux, l'armée, en province, poursuivait le travail et tentait d'éliminer systématiquement tous les cadres du FRODEBU, des gouverneurs de province jusqu'aux administrateurs locaux.

Moraliser la vie économique

A Bujumbura, durant ce temps, les ministres, terrorisés, se voyaient reprocher de ne pas oser quitter leur refuge pour tenter, sur le terrain, de calmer les esprits tandis que la liste des "erreurs" commises par le FRODEBU durant ses trois mois de pouvoir commençait à être dressée: remplacement du personnel administratif mis en place durant trente ans par l'ancien parti unique, réinstallation de réfugiés sur des terres appartenant à d'anciens dignitaires de l'UPRONA. Plus discrètement, on reprochait aussi au président Ndadaye son "angélisme": il avait élargi 5 000 détenus, dont de nombreux prisonniers politiques, permis le retour des exilés, et tenté de moraliser la vie économique, portant atteinte à certains trafics (3).

Le chaos, la destruction du pays, la haine et la peur qui séparent à nouveau les deux communautés hypothéqueront pour longtemps la reconstruction démocratique, la remise en application de la Constitution, qui avait été approuvée massivement en 1992, et de la charte de l'unité nationale, adoptée par référendum en 1991. On en reviendra peut-être à une "démocratie du possible"; un gouvernement reconnu comme légitime et à majorité hutue, mais placé, la peur aidant, sous la haute surveillance de l'armée.

En fait, la victoire du FRODEBU avait surpris tout le monde: la plupart des observateurs étrangers venus surveiller la régularité des opérations de vote, mais aussi le parti UPRONA, qui avait parié sur l'ouverture tout en escomptant bien conserver les leviers d'une démocratie octroyée.

Depuis 1966, en effet, où un coup d'Etat mit fin à la monarchie, c'est l'armée mono-ethnique qui dirige le Burundi. Après chaque putsch, qu'il s'agisse de ceux du colonel Micombero en 1966, du colonel Bagaza en 1976 ou du commandant Buyoya en septembre 1987, un scénario identique se reproduit: le chef de l'Etat est non seulement issu de la hiérarchie militaire, mais il appartient à un sous-groupe de l'ethnie tutsie, les Himas (un groupe qui, dans la société traditionnelle, était écarté du pouvoir), et est originaire du sud du pays, la région du Bururi. Les discours se ressemblent: critiques du prédécesseur, accusé d'avoir cédé au népotisme, à la corruption, négation du fait ethnique, c'est-à-dire de la domination économique et politique de la minorité tutsie, cependant très réelle, discours unanimiste et nationaliste orchestré par un parti unique dominé par l'ethnie minoritaire, mais très habile à mettre en avant les Hutus cooptés dans ses rangs.

Ces dernières années, cependant, le commandant Buyoya avait poussé plus loin que tout autre la stratégie de la réconciliation, de la démocratie. Tout en réussissant à garder la confiance de ses troupes et à contrôler les officiers qui, après avoir renversé le colonel Bagaza le portèrent au pouvoir, il gouverna au centre, avec un cabinet composé d'une majorité de Hutus. Encouragé par les Occidentaux, il fit adopter une Constitution interdisant les partis à connotation ethnique, et organisa, avec l'aide technique des pays bailleurs de fonds et en présence de nombreux observateurs étrangers, des élections libres qui se soldèrent par la défaite de son parti, l'UPRONA. Une défaite devant laquelle il s'inclina.

Sur les collines, les paysans hutus, quant à eux, avaient été tellement convaincus de la régularité du scrutin qu'ils avaient tous voté pour le FRODEBU: parce que cette formation représentait l'alternance politique et que l'ancien parti unique était usé et discrédité, mais surtout parce que le FRODEBU était essentiellement considéré comme un parti hutu! Même si le président Ndadaye, un modéré, reprit les mêmes propos unanimistes que son prédécesseur, le commandant Buyoya, parlant de réconciliation, minimisant l'importance de l'ethnicité, assurant que le temps des affrontements était définitivement révolu, les cadres de son parti ne tenaient pas le même langage. Dans les campagnes, la victoire électorale du FRODEBU fut vécue, avant tout, comme la revanche d'un peuple majoritaire qui, dès l'indépendance, s'était senti dominé, exclu du pouvoir.

Cette résurgence du facteur ethnique, tant au moment des élections que dans le développement des événements actuels, démontre - de manière tragique - la fragilité des modèles démocratiques encouragés en Afriques noire par les bailleurs de fonds occidentaux. Le Burundi était d'autant plus vulnérable aux pressions et aux conseils qu'il est entré, voilà déjà dix ans, dans l'ajustement structurel et que la marge de manoeuvre des autorités était extrêmement limitée (4).

Malgré les demandes, sinon les supplications des ministres qui se sentaient physiquement menacés et n'avaient aucune confiance dans leur armée, la France (très active au Burundi) ou la Belgique (l'ancienne puissance coloniale) n'ont pas jugé bon d'envoyer des troupes au secours d'un gouvernement légitime, d'une population massacrée. Lorsqu'il s'agissait d'intervenir au Rwanda, au Zaïre, invoquant la nécessité de protéger les ressortissants étrangers, Paris et Bruxelles prirent leur décision rapidement, sans état d'âme. La différence de traitement dans le cas du Burundi démocratique montre les limites du soutien apporté à ceux qui, en Afrique, prennent au mot cette culture des droits de l'homme, de la démocratie que les Occidentaux sont si désireux d'exporter. Finalement, seule l'Organisation de l'unité africaine a décidé, à la mi-novembre, du principe de l'envoi au Burundi d'une force de protection de 200 personnes.

Le drame du Burundi influencera l'évolution politique de toute la région: il renforcera le recours au critère tribal au Zaïre - où une sorte d'épuration ethnique a déjà eu lieu au Shaba et au Nord, Kivu (5), - il mettra en péril l'application des accords de paix au Rwanda. L'assassinat du président Ndadaye, les massacres perpétrés par l'armée, l'accueil accordé à des membres du gouvernement du Burundi, la mobilisation d'activistes hutus lançant des appels au meurtre sur les ondes de la radio rwandaise et l'afflux de réfugiés déstabilisent plus encore un pays qui sortait à peine de la guerre, et l'écho de tant de drames humains renforce évidemment la méfiance entre les deux communautés. Selon Africa Watch, des Tutsis du Rwanda auraient déjà été victimes de représailles.

Ces risques de purification ethnique et de déstabilisation qui pèsent sur les pays de l'Afrique des grands lacs donnent des arguments aux pouvoirs forts des pays voisins: à un Mobutu qui assure au Zaïre que lui seul est capable de mater les "luttes tribales", à un Museveni convaincu en Ouganda du fait que le multipartisme porte en lui le germe de luttes ethniques, à un Habyarimana peu désireux de partager le pouvoir non seulement avec l' "autre ethnie" du Rwanda, mais aussi avec ses propres opposants. Melchior Ndadaye, le modéré qui avait cru aux possibilités de construire un régime démocratique au Burundi, était décidément, dans cette région, un exemple trop subversif pour ne pas être condamné à mort.

Notes:
(1) L'accord signé le 4 août 1993 à Arusha par les présidents du Rwanda et du Front patriotique a mis fin à trois ans de guerre.
(2) Pour illustrer concrètement sa volonté de réconciliation, le président Ndadaye avait choisi son premier ministre dans les rangs du parti adverse, et parmi les proches du président vaincu, le commandant Pierre Buyoya.
(3) Le Burundi est, depuis longtemps, une plaque tournante de la contrebande de métaux précieux, or et diamants provenant essentiellement du Zaïre, et l'existence d'importants stocks d'ivoire est régulièrement évoquée.
(4) Jean-Claude Willame, "Les manipulations du développement; ajustement, cogestion et démocratisation au Burundi", les Cahiers du CEDAF, Centre d'étude et de documentation africaine, n° 5, 1992.
(5) Lire Colette Braeckman, "Le Zaïre à feu et à sang en de vastes régions", le Monde diplomatique, septembre 1993.

Equilibre de la peur, 1994

BRAECKMAN COLETTE

TOUS les ingrédients d'une explosion sont réunis au Burundi, où la composition de la population (environ 5,5 millions d'habitants en 1991) est la même qu'au Rwanda: 85 % de Hutus, 14 % de Tutsis avant les troubles de ces dernières années. Le fossé entre les ethnies s'est considérablement creusé depuis l'assassinat du président Melchior Ndadaye, en octobre 1993, par des militaires tutsis (1). Ce dernier, un Hutu modéré, président du Front pour la démocratie au Burundi (FRODEBU), avait été élu à la suite d'une consultation dont tous les observateurs avaient souligné le caractère démocratique. La mort de ce premier président hutu depuis l'indépendance avait plongé le pays dans la violence: les paysans, fous de colère après l'assassinat de "leur" président, s'en étaient pris à leurs voisins tutsis suivant les mêmes méthodes qu'au Rwanda, à la machette, en incendiant les maisons. L'armée, à prédominance tutsi, avait réagi avec une extrême violence. Les troubles avaient fait de 50 000 à 100 000 morts. Depuis lors, le pays vit une sorte de coup d'Etat rampant: des extrémistes hutus, qui ont reçu matériel et endoctrinement de l'autre côté de la frontière, mènent des actions contre l'armée, qui réagit en massacrant des civils. Tandis que l'opposition, composée de petits partis essentiellement tutsis, multiplie les opérations "ville morte".

En outre, alors que ce pays comptait déjà 540 000 réfugiés de l'intérieur, il a dû en accueillir 230 000 autres venus du Rwanda. Si l'assassinat du président Ndadaye a radicalisé les Hutus du Rwanda, les confirmant dans leurs préjugés anti-tutsis, le génocide des Tutsis au Rwanda, suivi par la victoire militaire du Front patriotique rwandais (FPR), a conforté l'intransigeance des Tutsis du Burundi. Ces derniers estiment que leur survie, en tant que groupe, dépend de leur mainmise sur l'armée, ils refusent toute réorganisation de celle-ci et les plus extrémistes rêvent de faire leur jonction avec le FPR.

DANS les deux camps, les pamphlets haineux et menaçants se multiplient et des quartiers entiers de Bujumbura ont été "homogénéisés" ethniquement. La mort du successeur de Melchior Ndadaye, Cyprien Ntaryamira, dans le même avion que le président rwandais, a été officiellement qualifiée d'"accident" et tout a été fait pour éviter le pire. Mais cette disparition a encore creusé le vide du pouvoir et le président de l'Assemblée nationale, M. Sylvestre Ntibantunganya, considéré comme un modéré, qui exerce temporairement les fonctions de chef de l'Etat, a dit de son pays qu'il était au bord de l'abîme. Un jugement partagé par Amnesty International et les Nations unies.

Comme au Rwanda, l'impunité dont ont bénéficié tant les responsables de l'assassinat du président Ndadaye que les auteurs des règlements de compte qui se sont ensuivis est génératrice de nouvelles violences. Et, comme cela se passa au Rwanda, une radio "libre" attise la haine des Hutus...

Notes:
(1) Cf. Colette Braeckman, "Ecroulement de l'espérance démocratique au Burundi", le Monde diplomatique, décembre 1993. La Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH) a rendu public, en juillet 1994, le rapport de la Commission internationale d'enquête sur les violations des droits de l'homme au Burundi depuis le 21 octobre 1993, date de l'assassinat du président Ndadaye (FIDH, 14, passage Dubail, 75010).

LES RISQUES D'UNE CONFRONTATION ETHNIQUE TOTALE
L'interminable descente aux enfers du Burundi, 1995

BRAECKMAN COLETTE

UN an après la tragédie du Rwanda, la communauté internationale comme le pouvoir civil de Bujumbura semblent impuissants à prévenir la répétition du drame au Burundi. Tracts incendiaires, rumeurs incontrôlables, alimentent une tension permanente et les troubles de plus en plus graves provoqués par des milices à l'armement renforcé, auxquels répondent les opérations répressives des militaires. L'état de siège pratiquement en vigueur permettra-t-il d'arrêter les partisans d'une confrontation ethnique totale?

Quand et où s'arrêtera la spirale de la violence au Burundi? Quand la stabilité des institutions l'emportera-t-elle sur la confrontation ethnique totale? Depuis des mois, tout se passe comme si, à chaque fois que la crise atteignait un palier, une main diabolique relançait la tension. Et la première tentation est de comparer le Burundi d'aujourd'hui avec le Rwanda d'hier: comme si le génocide des Tutsis commis au Rwanda devait, par symétrie, entraîner nécessairement le génocide, ou en tout cas le massacre à grande échelle, des Hutus.

Il est incontestable que l'interaction entre les crises politiques des deux pays - dont la composition ethnique et les ressources économiques sont similaires - s'est renforcée depuis la tragédie du Rwanda et la victoire militaire du Front patriotique. Au Burundi, les Hutus comme les Tutsis sont minés par la peur, alors que plane l'ombre du génocide rwandais: les Tutsis assurent qu'en aucun cas ils ne se laisseront exterminer comme leurs voisins du Rwanda. Ils s'appuient sur une armée essentiellement (mais pas exclusivement) composée de Tutsis, et où les Hutus n'occupent guère de postes de commandement. Ils refusent catégoriquement toute idée d'intervention militaire étrangère qui, à leurs yeux, aurait pour véritable motif de neutraliser "leur" armée.

Quant aux Hutus, ils dénoncent le "coup d'Etat rampant" dont ils sont victimes. Ils craignent, à force de massacres, d'intimidations et d'élimination sélective de leurs dirigeants, d'être à nouveau définitivement exclus d'un pouvoir qu'ils avaient reconquis par le bulletin de vote en juin 1993. Ils redoutent aussi la jonction des Tutsis de leur armée avec les troupes du Front patriotique rwandais (FPR), dont beaucoup de recrues étaient de jeunes Rwandais réfugiés au Burundi.

Cette peur de l'autre conduit à une radicalisation croissante des deux groupes et à une partition de fait du pays. A Bujumbura, aucun Tutsi n'ose plus s'aventurer dans le dernier "bastion hutu" que représente le quartier populaire de Kamengue que l'armée a récemment "vidé" afin d'en déloger les miliciens hutus. Inversement, chaque jour dès 16 heures, c'est en groupes compacts et apeurés que les paysans remontent du marché vers les hauteurs dominant la capitale, redoutant d'être interceptés et mis à mort par des milices de jeunes Tutsis, les "Sans défaite" ou "Sans échec".

Dans les campagnes, les Tutsis se sont réfugiés dans les agglomérations, sous la protection de l'armée, et bon nombre d'entre eux végètent dans des camps de déplacés établis dans des écoles et des locaux administratifs. Quant aux Hutus, ils vivent pratiquement en autarcie sur les collines, dont ils interdisent l'accès aux militaires. Des dizaines de milliers d'entre eux, leur maison ayant été détruite par l'armée, sont "dispersés" dans les campagnes: ils dorment dans les forêts et les marécages, et cultivent leurs champs pendant la journée. L'installation au Burundi de plus de 200 000 réfugiés du Rwanda a encore aggravé la situation humanitaire du pays, dont 500 000 citoyens avaient perdu leur foyer en 1993; les tensions restent d'autant plus vives que les réfugiés rwandais sont travaillés par la propagande extrémiste et privilégiés par l'aide internationale.

Illusions perdues

POURTANT, l'histoire du Burundi n'est pas celle du Rwanda, et ces pays sont de "faux jumeaux". Depuis 1965, le Burundi a été dirigé par des représentants de la minorité tutsie, s'appuyant sur des militaires essentiellement natifs de la région de Bururi, dans le sud du pays. La majorité hutue, écartée du pouvoir effectif et sans possibilité de promotion sociale, a toujours rêvé de prendre sa revanche et de reconquérir ses droits. Son modèle politique, depuis trente ans, reste celui de la "révolution sociale hutue" du Rwanda: une "démocratie" fondée sur une base ethnique. Le mentor des Hutus du Burundi fut longtemps le défunt président Juvénal Habyarimana, qui offrit asile et assistance à de nombreux militants du Burundi et leur enseigna ses méthodes de gouvernement.

En 1993, le Burundi était cité en exemple à travers toute l'Afrique: le dernier président militaire, le capitaine Pierre Buyoya, n'avait-il pas décidé, en partie sous la pression internationale, de rompre avec la suprématie exercée par les Tutsis, de prendre le risque de la démocratie et de relever le pari de l'unité nationale? Réconciliation, charte de l'unité nationale (adoptée en février 1991), rédaction d'une nouvelle Constitution (promulguée le 13 mars 1992), élections présidentielle et législatives que le parti de M. Buyoya perdit, de manière aussi spectaculaire que transparente. M. Melchior Ndadaye, le rival de M. Buyoya, remporta 65 % des suffrages, tandis que son parti, avec 65 sièges contre 16, s'assurait la majorité absolue à l'Assemblée nationale. Malgré la surprise et le désappointement, le respect du verdict des urnes prévalut. L'armée s'inclina devant le vote, qu'elle accusa cependant d'avoir été essentiellement "ethnique". M. Melchior Ndadaye, refusant explicitement d'appliquer les mêmes méthodes de gouvernement que son voisin, M. Habyarimana, faisant le pari de la générosité, offrit le poste de premier ministre à une représentante du parti minoritaire, l'Uprona (Union pour le progrès national), afin de calmer les inquiétudes des Tutsis, tandis que le Frodebu (Front pour la démocratie au Burundi), majoritaire, se contentait de 13 sièges sur 23 dans un gouvernement d'unité nationale. M. Ndadaye autorisa même l'ancien dictateur, le colonel Jean-Baptiste Bagaza, à rentrer au pays...

Le coup d'Etat du 21 octobre 1993 brisa toutes les illusions: M. Melchior Ndadaye, le président de l'Assemblée nationale et plusieurs ministres furent assassinés. Il est certain que les tueurs étaient des militaires, et qu'au sein de l'armée nul ne prit le moindre risque pour protéger le chef de l'État. En revanche, on ignore toujours l'identité des commanditaires civils de ce putsch, et les autorités burundaises ne font guère d'efforts pour faire avancer l'enquête. L'impunité des auteurs et des commanditaires présumés est demeurée totale.

Il est courant d'affirmer que le coup d'Etat fut un échec. En effet, c'est sous la pression d'une communauté internationale condamnant sévèrement les putschistes que le "comité de crise", hâtivement constitué au lendemain de l'assassinat du président, fit marche arrière et que l'armée, dénonçant les éléments factieux, rappela finalement au pouvoir les ministres destitués. En réalité, au vu de la paralysie croissante de l'appareil d'État, on peut se demander si le véritable objectif des putschistes n'a pas été atteint: déstabiliser durablement le pays, semer la haine entre les deux communautés.

En effet, si l'assassinat du premier président hutu élu depuis trente ans brisa définitivement la confiance des Hutus envers l'armée, en revanche, les massacres qui suivirent marquent le début de la grande peur des Tutsis. Présentés comme des "réactions de colère spontanée" de paysans, ces massacres à grande échelle de civils tutsis firent près de 100 000 morts. Ils se déroulèrent sur le même "modèle" que le génocide rwandais quelques mois plus tard: dans les provinces proches du Rwanda, des tueurs, sur l'injonction de cadres locaux du Frodebu, après avoir abattu des arbres à la tronçonneuse pour bloquer la progression de l'armée, opéraient à la machette et mettaient le feu aux maisons avec des bidons d'essence qui leur avaient été distribués. Ils suivaient en cela les "appels à la résistance" diffusés par Radio-Rwanda, lancés par plusieurs ministres du Frodebu à l'origine de cette "révolte spontanée".

L'assassinat du président Melchior Ndadaye, considéré comme un démocrate, et l'impunité dont bénéficièrent tous les coupables - les auteurs militaires du putsch comme les civils responsables des massacres - radicalisèrent évidemment les extrêmes. Après que les membres survivants du gouvernement eurent longtemps choisi de résider dans un hôtel-club de vacances, protégés par les gendarmes français, d'autres dirigeants, comme le ministre de l'intérieur, M. Léonard Nyangoma, et le président de l'Assemblée nationale, M. Pierre-Claver Sendegeya (un Tutsi membre du Frodebu), décidèrent de s'installer à Uvira, au Zaïre, et d'y lancer le Conseil national pour la défense de la démocratie (CNDD). A leurs yeux, M. Sylvestre Ntibantunganya, le successeur de M. Melchior Ndadaye, est devenu l'otage de l'armée, et le dialogue avec les militaires doit être remplacé par l'usage de la force, afin d'enrayer définitivement le "putsch rampant" qui mine le Burundi depuis octobre 1993.

Les Forces pour la défense de la démocratie (FDD), créées par M. Léonard Nyangoma, en même temps que le CNDD, en août 1994, sont ces "bandes armées" qui défient désormais les militaires et lancent des attaques, non seulement à Bujumbura, mais dans tout le pays. Au Zaïre, ils ont fait leur jonction avec les miliciens interhamwe du Rwanda, d'autant plus facilement que de nombreux miliciens du Burundi avaient participé aux massacres dans la région de Butare. A l'intérieur du pays, de jeunes Hutus ont constitué des milices, les intagohekas (ceux qui ne dorment jamais), qui défient régulièrement les militaires. Le nouveau premier ministre, M. Antoine Nduwayo, le reconnaît: "Tout l'intérieur du pays est désormais infiltré et l'armée doit tenter, en priorité, de sécuriser Bujumbura."

Aux attaques des intagohekas répondent des lynchages et des attentats aveugles commis par les gangs tutsis "Sans échec", "Sans défaite" ou "Sans capote". A l'origine, il s'agissait de bandes de jeunes citadins plus ou moins marginaux, recrutés par l'Uprona pour animer les meetings électoraux. Au début de 1994, dans un climat de radicalisation croissante, plusieurs hommes politiques utilisèrent ces groupes en milices pour soutenir des opérations villes mortes en vue d'imposer leur entrée au gouvernement. Un peu d'argent, un peu d'endoctrinement politique, un avenir bouché par la crise économique, la peur aussi d'être massacré comme au Rwanda sont les moteurs de ces groupes de semi-délinquants qui font de Bujumbura une ville si dangereuse. Bien souvent les militaires font preuve de tolérance à leur égard, soit en raison de liens de parenté, soit, disent les Hutus, parce qu'ils agissent de concert.

Les divers groupes armés sont également le produit de la criminalisation croissante de l'activité économique au Burundi. Vendues ou cédées par l'ancienne armée rwandaise, ou achetées par les marchés internationaux (en Chine notamment), les armes affluent et les petits partis d'opposition tutsis dont les membres appartiennent aux milieux d'affaires rétribuent, parfois sans se cacher, les miliciens qui exécutent leurs basses oeuvres.

L'instauration d'une zone franche à Bujumbura, sur avis favorable de la Banque mondiale, a exacerbé les tensions: une société belge, a reçu l'autorisation d'y installer une entreprise de raffinage de l'or, exempte de taxes, alors que d'autres sociétés de la place s'en voyaient interdire l'accès. Le ministre des mines et de l'énergie, M. Ernest Kabushemeye, qui avait dénoncé cette situation en février, fut assassiné en pleine rue quelques semaines plus tard. Cette "guerre de l'or" a des ramifications régionales: les métaux précieux sortant du Burundi proviennent dans leur presque totalité du Zaïre voisin. A la "guerre de l'or" s'ajoute aussi celle de la drogue: des jeunes, envoyés en Extrême-Orient, puis en Europe, servent de passeurs, et les bénéfices du trafic alimentent les milices locales. Le chanvre et les drogues dures font des ravages croissants parmi les adolescents de Bujumbura.

Bloquer les trafics d'armes

DANS un tel climat, seul le représentant spécial de l'Organisation des Nations unies, le Mauritanien Ould Abdallah, croit encore, contre vents et marées, que la convention de gouvernement qu'il a contribué à faire accepter en septembre dernier résistera aux assauts des extrêmes. Cet accord de partage du pouvoir s'écarte des résultats électoraux mais tient compte du rapport de forces réel autant que du sentiment de peur au sein des deux communautés. Il prévoit que 55 % des postes ministériels iront au Frodebu contre 45 % à l'opposition, essentiellement composée de Tutsis. L'accord réduit considérablement les pouvoirs du président, soumis pour les principales questions à la tutelle d'un Conseil national de sécurité dont la majorité des membres sont issus de l'opposition et qui peut, en fait, bloquer toute décision importante.

A l'heure actuelle, cette convention de gouvernement représente la seule planche de salut d'un pays emporté par la dérive ethnique. Cependant, elle reste critiquée par les Hutus, qui s'estiment privés de leur victoire électorale et dénoncent la "traduction institutionnelle du coup d'Etat de 1993 (1)" permettant au putsch de se poursuivre sans que cela soit dit. De leur côté, les radicaux tutsis, prenant argument des violences d'octobre 1993, estiment les concessions du Frodebu encore insuffisantes. Ils veulent écarter définitivement de la scène politique un parti qu'ils jugent "génocidaire" et rêvent même d'obtenir la démission du président Sylvestre Ntibantunganya. Ce dernier, pour enrayer la montée des violences, a décidé des mesures d'exception, en accord avec le Conseil national de sécurité: couvre-feu étendu à tout le pays, contrôle des médias extrémistes, renforcement du rôle de l'armée dans les campagnes... Ces mesures enrayeront-elles la guérilla qui s'étend progressivement à tout le pays?

Quoique réclamé par nombre de Hutus, l'envoi de troupes étrangères dont la mission serait de mettre hors jeu l'armée nationale semble une solution plus dangereuse qu'utile: récusée par les militaires, refusée en bloc par les Tutsis, elle approfondirait encore le fossé entre les deux ethnies. L'expérience désastreuse de la Minuar au Rwanda, aussi incapable de prévenir le massacre de réfugiés hutus à Kibeho que d'empêcher le génocide de 1994, incite également au scepticisme. Renforcer l'embargo sur les armes qui affluent dans la région serait une mesure plus positive. Elle impressionnerait l'armée burundaise et permettrait de mettre fin aux mystérieux arrivages d'armes au Zaïre, destinées aux anciens militaires rwandais et à leurs amis du Burundi.

Mais c'est surtout la fin de l'impunité qui serait le seul signal d'alarme compréhensible par tous les criminels de la région (2). Jusqu'à présent aucune enquête n'a jamais abouti, qu'il s'agisse de l'assassinat de Melchior Ndadaye, de l'attentat mortel contre le président Juvénal Habyarimana du Rwanda et contre son collègue Cyprien Ntaryamira, du Burundi, qui voyageait avec lui. Alors que les miliciens, hutus et tutsis, opèrent en toute tranquillité dans Bujumbura, dans les camps de réfugiés des tueurs se cachent au milieu des civils qu'ils poussent à l'exode suivant de mystérieuses consignes. Tandis que, au Zaïre et en Tanzanie, les responsables du génocide rwandais poursuivent paisiblement leurs préparatifs d'offensive, prêtant main-forte à leurs amis burundais dans l'espoir d'attaquer un jour Kigali à partir du sud du pays.

Notes:
(1) Human Rights Watch Arms Project.
(2) Burundi, Breaking the Cycle of Violence, by Filip Reynt Jens, Minority Rights Group International.

TERREUR DES MILICES, EXACTIONS DE L'ARMÉE
Hantise du génocide au Burundi, 1996

BRAECKMAN COLETTE

ALORS que se multiplient les témoignages sur les exécutions massives perpétrées au Rwanda sous l'autorité du nouveau régime de Kigali, le Conseil de sécurité des Nations unies a renoncé, fin février, à créer une force multinationale d'intervention pour le Burundi, suggestion jugée "prématurée". Au moment où l'armée de ce pays semble décidée à s'en prendre aux extrémistes de tous bords et où le gouvernement cherche à renforcer la pacification, l'envoi de contingents étrangers risquerait surtout d'attiser les haines.

"L'année va être extrêmement difficile, car la guerre va s'intensifier. Il y aura beaucoup de souffrances et il faudra beaucoup de sacrifices. Il faut que chacun se prépare à l'effort commun de guerre, c'est le prix à payer pour recouvrer la paix et la liberté." Le sang et les larmes promis par M. Antoine Nduwayo, le premier ministre du Burundi, dans son message de Nouvel An, ses compatriotes en sont saturés.

Depuis l'assassinat, le 21 octobre 1993, du président Melchior Ndadaye, arrivé au pouvoir grâce à des élections démocratiques, et depuis les massacres qui avaient suivi, faisant de 50 000 à 100 000 morts, essentiellement parmi les membres de l'ethnie tutsie, le Burundi n'en finit plus de descendre vers l'enfer: chaque communauté - les Hutus qui forment 85 % de la population, les Tutsis qui sont 15 % - vit dans la hantise du génocide (1).

"Les malades mentaux se multiplient, explique un psychiatre, le docteur Bagangira, et tous, ils hallucinent sur le thème de l'Autre: les Tutsis délirent en affirmant que les Hutus vont venir en bandes pour les exterminer de la même manière qu'au Rwanda, et les Hutus rêvent de militaires déterminés à les massacrer. La crise de la société est aussi identitaire, les repères de la nation burundaise n'existent plus. Pour chaque citoyen, l'autre ethnie est avant tout la cause du massacre de membres de sa propre famille, il y a dans ce pays un lourd contentieux de sang accumulé. Les enfants tutsis rêvent de devenir militaires, pour pouvoir se défendre, les enfants hutus rêvent de rejoindre la guérilla..."

La balkanisation du pays s'inscrit dans le paysage: à Bujumbura, la plupart des quartiers ont été "ethniquement purifiés". Partout, des maisons vides dont les tuiles ont été arrachées, des façades labourées par les balles, attestent de l'ardeur avec laquelle on a chassé les indésirables: la plupart des Hutus, mais aussi des Zaïrois, confondus avec les premiers, ont été obligés de quitter la capitale. Les Hutus ne sont pas revenus à Kamenge, leur dernier bastion d'où ils défiaient l'armée, et ils se sont réfugiés sur la frontière zaïroise, à Gatumba, ou sur les hauteurs, influencés par les rebelles encerclant la capitale. Les Zaïrois, eux, sont revenus à Buyenzi, l'un des derniers quartiers mixtes, et se sont repliés sur le commerce informel.

Dans les campagnes, la circulation est de plus en plus dangereuse: à Bugarama, dernier virage avant de descendre vers la capitale et les rives du lac Tanganyika, où naguère les citadins s'arrêtaient pour faire provision de légumes sur le petit marché, des assaillants attaquent les véhicules, déshabillent leurs occupants, les mutilent parfois. Dans les provinces de Bubanza et de Cibitoke, qui jouxtent la frontière zaïroise par où s'infiltrent les combattants hutus, les organisations humanitaires ont mis fin à leurs opérations, leurs envoyés craignant de sauter sur des mines ou d'être agressés.

Dans ce pays éclaté, les réfugiés de l'intérieur sont nombreux, et désespérés: les Tutsis ont gagné les agglomérations pour se placer sous la protection de l'armée; les paysans hutus, volontairement ou sous la contrainte, ont suivi la guérilla vers les montagnes ou vers la forêt de la Kibira par où passent les maquisards.

La tragédie d'octobre 1993 - l'assassinat du président déclenchant le massacre de Tutsis et de Hutus membres de l'ancien parti unique Uprona (Unité pour le progrès national) - ressemblait à une répétition générale du génocide rwandais qui se produisit six mois plus tard (2). Elle a déchaîné deux radicalismes qui, à terme, menacent l'existence du pays. Dès le lendemain du putsch, en effet, celui qui était alors le ministre de la fonction publique, M. Léonard Nyangoma, optait pour la création d'une "armée hutue", les Forces de défense de la démocratie (FDD). Cette guérilla devait, en 1994, lancer ses premières offensives contre l'armée, depuis la frontière zaïroise.

Les FDD ont depuis reçu le concours, au moins sur le terrain, d'autres mouvements hutus qui n'avaient pas été intégrés au processus démocratique, le Front de libération nationale (Frolina) et le Parti pour la libération du peuple hutu (Palipehutu), actifs de longue date dans les communautés de réfugiés vivant dans les pays voisins, le Rwanda et la Tanzanie, ainsi qu'en Europe. Les FDD ont également été rejoints par des interhahamwes rwandais, miliciens qui commirent le génocide de 1994. Ces mouvements ont en commun une sorte d'"intégrisme hutu", de lutte pour la suprématie d'une majorité ethniquement définie, qui ne le cède en rien à l'idéologie qui inspira le génocide rwandais.

L'implosion n'est pas fatale

EN fait de guérilla, les opérations menées au Burundi ressortent avant tout de la guerre psychologique: les "assaillants" tendent des embuscades à l'armée, leur principal adversaire, mais terrorisent également les civils par la pose de mines, par des assassinats, des mutilations particulièrement cruelles. En outre, ces forces ont mis en place depuis le Zaïre une radio, Démocratie, associée à une autre radio extrémiste, Rutomorangingo, qui diffuse des messages comparables à ceux de la Radio des Mille Collines, qui fit tant pour la préparation psychologique du génocide rwandais.

L'ennemi principal de ces maquisards hutus est l'armée burundaise, qualifiée de "putschiste" et qui, effectivement, n'a toujours pas fait la lumière sur ses responsabilités dans l'assassinat du président Ndadaye. L'armée est également qualifiée de "monoethnique" parce que, si les soldats hutus forment environ un tiers des effectifs de la troupe, parmi les officiers on ne retrouve que des membres de l'ethnie tutsie. Les lenteurs de la voie hiérarchique ne sont que des prétextes invoqués par un état-major tutsi qui n'entend guère renoncer à sa mainmise sur l'armée, et seule une unité récemment constituée, affectée à la sécurité des personnalités politiques, comprend une majorité de Hutus. Non seulement l'armée répugne à promouvoir des officiers hutus, mais surtout elle est farouchement opposée à l'intégration dans ses rangs de combattants et de responsables de la guérilla, arguant qu'il ne s'agit là que de "terroristes".

Cette intransigeance s'explique par le fait que les Tutsis, hantés par le souvenir des massacres d'octobre 1993 et par le génocide rwandais, s'appuient sur cette armée dite nationale, qu'ils considèrent comme le dernier rempart les protégeant de l'extermination. Ils ferment volontiers les yeux sur les méthodes très particulières de troupes qui, lorsqu'elles subissent les assauts de la guérilla, se vengent sur les populations civiles, rasent les maisons et ne font guère de prisonniers. Les déclarations du ministre de la défense assurant que des soldats et des officiers ont été emprisonnés ou sanctionnés pour exactions ou assassinats ne convainquent guère l'opinion.

En outre, issus des camps de déplacés intérieurs, qui abritent des Tutsis rescapés des tueries de 1993 venus se mettre sous la protection de l'armée, des jeunes gens, mus par la haine, ou manipulés tant par des petits partis extrémistes que par des affairistes ou des trafiquants, ont formé des milices qui se sont chargées de l'épuration ethnique de Bujumbura. Les membres de ces milices, appelées les Sans Echec ou les Sans Défaite, vivent de délinquance ordinaire (vols de voitures, pillages, trafics de drogue), mais ils sont également le fer de lance des opérations "ville morte" destinées à faire pression sur le gouvernement: tout travailleur défiant le mot d'ordre de grève, tout paysan hutu osant descendre vers les marchés de la capitale, est menacé de mort et risque d'être exécuté à coups de pierres.

Terreur dans les villes où les milices tutsies n'hésitent pas à s'en prendre aux organisations humanitaires, terreur dans les campagnes où la guérilla hutue opère jusqu'aux portes de Bujumbura et a réussi, en janvier dernier, à priver la capitale d'eau et d'électricité: le Burundi paraissait, jusqu'à ces dernières semaines, engagé sur la pente non pas d'un nouveau génocide sur le modèle rwandais, mais d'une guerre civile interethnique, perspective tout aussi meurtrière d'ailleurs.

Cette implosion du pays, tant de fois annoncée à l'étranger, n'est cependant pas encore une fatalité, car le gouvernement de coalition, issu de la "convention nationale" conclue en septembre 1994, n'a pas renoncé au projet de pacification.

Le compromis, laborieusement négocié par tous les partis en présence, tient compte des réalités: de la majorité absolue dont dispose le Front pour la démocratie au Burundi (Frodebu) à l'Assemblée nationale, mais aussi, sinon surtout, des craintes de la minorité tutsie qui accuse le parti vainqueur des élections de n'avoir pu empêcher le début de génocide de 1993 et reproche à bon nombre de ses cadres locaux d'avoir organisé des tueries au titre de représailles après la mort du président.

Ce pacte, qui prévoit une sorte de cogestion du pays entre Hutus et Tutsis, n'a pas été signé sans arrière-pensées, et le Frodebu estime que, sous la pression de l'armée, on lui a volé sa victoire. Il n'empêche que, désavouant officiellement leurs extrémistes respectifs, les ministres, qui appartiennent tant au parti majoritaire Frodebu qu'au parti Uprona qui avait perdu les élections, se sont rendus en janvier 1996 dans toutes les régions du pays, essayant de rassurer une population épuisée. Bien souvent, leurs interlocuteurs leur ont dit que ces affrontements ethniques étaient surtout l'affaire des politiciens de la capitale se disputant le pouvoir et que la base aspirait à la paix entre Hutus et Tutsis.

Pour l'heure, un vaste débat national est prévu, qui traitera de la démocratie, des institutions, de l'avenir du pays. Bien des Burundais se demandent en effet si les élections de 1993 n'ont pas été précipitées, en partie sous la pression des bailleurs de fonds, qui ne juraient plus que par le multipartisme, alors que le Frodebu manquait de cadres capables de prendre la relève et que la minorité tutsie était loin d'être rassurée sur son avenir. Le document préparatoire au débat national assure déjà que "la crise burundaise est un conflit conduit par l'élite, par un petit groupe de privilégiés au sein duquel une lutte acharnée se développe pour s'accaparer du pouvoir en excluant les autres".

Trois "sages" pour le dialogue

AUTRE fait marquant: l'armée, pour la première fois depuis longtemps, semble décidée à vouloir "jouer au centre". C'est ainsi que, si elle a infligé des coups durs à la guérilla hutue, démantelant des abris et des caches d'armes dans la forêt de la Kibira voisine du Zaïre, elle s'en est également prise aux extrémistes tutsis qui voulaient une fois de plus paralyser la capitale en exigeant la démission du président, M. Sylvestre Ntibantunganya.

Les Tutsis accusent ce dernier de double jeu. Ils assurent que, s'il défend le système de gouvernement mis en place et s'il a accepté de se trouver sous la quasi-tutelle d'un Conseil national de sécurité, il encourage aussi en sous-main la guérilla hutue, dont les dirigeants sont ses anciens compagnons de lutte politique, avec lesquels il aurait gardé le contact et qu'il financerait avec les fonds de l'Etat! Les Hutus, pour leur part, considèrent que l'éviction d'un président qu'ils qualifient volontiers d'otage des Tutsis représenterait la dernière étape du "coup d'Etat rampant" en cours depuis octobre 1993 et qui consiste à arracher à la majorité hutue le bénéfice de sa victoire électorale.

Mais l'armée refuse désormais de faire le jeu des ultras: elle a fait emprisonner les dirigeants des partis extrémistes tutsis ainsi que des journalistes dont les textes incendiaires attisaient la haine. "Nous ne céderons pas à la loi de la rue", a déclaré le premier ministre, M. Nduwayo, qui entend mater tous les extrêmes. Dans les provinces les plus troublées - Kayanza, Ngozi, Gitega -, des gouverneurs militaires ont été nommés afin de faire régner un ordre musclé, de mettre fin aux assassinats de personnalités politiques et aux massacres interethniques.

Ces efforts laissent le Frodebu sceptique: les dirigeants du parti estiment que la nomination de gouverneurs militaires, venant après les assassinats de gouverneurs civils issus de ses rangs, ne signifie rien d'autre que la mainmise croissante de l'armée sur les affaires publiques. Le parti majoritaire dénonce également les arrestations de chefs de zone, d'administrateurs communaux et même de parlementaires, assurant que la plupart de ses cadres sur le terrain sont en danger. Cette crainte est telle que, chaque soir, des parlementaires du Frodebu préfèrent aller passer la nuit de l'autre côté de la frontière zaïroise!

De nombreux responsables locaux du parti Frodebu sont accusés d'avoir encadré la population lors des massacres d'octobre 1993 et l'ethnie minoritaire souhaite qu'ils répondent de leurs actes devant les tribunaux. Mais, pour les Hutus, selon lesquels l'appareil judiciaire est aux mains des Tutsis, ces arrestations visent à les priver du pouvoir à la base.

Il n'est pas sûr que le Burundi réussisse à éviter la tentation du pire et à en finir avec cette crise, la plus grave de son histoire. En effet, le double langage est constant: si les membres du gouvernement sont tous engagés dans une entreprise commune de pacification, en privé, chacun, Hutu comme Tutsi, soupçonne l'autre des pires machinations et, surtout, est persuadé que son groupe sera la prochaine victime d'un génocide annoncé de manière parfois obsédante et ambiguë à l'étranger. Obsédante: la presse comme les organisations internationales ne cessent de se pencher au chevet du Burundi, où se succèdent les missions préventives. Ambiguë, car nul ne sait quelles seraient les victimes d'un éventuel "génocide à la rwandaise", les Tutsis, comme dans le pays voisin, ou les Hutus, visés par l'élimination de leurs élites...

L'idée d'une intervention étrangère, lancée par le secrétaire général des Nations unies, qui propose, à titre préventif, de cantonner des troupes internationales au Zaïre, suscite à Bujumbura des débats contradictoires et, une fois encore, des doubles messages.

Le texte de la convention de gouvernement écarte explicitement toute idée d'intervention étrangère et, officiellement, tant le président de la République que le premier ministre y sont hostiles. Du côté de l'armée, l'opposition est radicale: les militaires affirment qu'ils sont prêts à se battre contre les troupes de l'ONU si elles venaient à prendre pied au Burundi, et les civils tutsis, persuadés que ces "casques bleus" assisteraient impuissants sinon complices à l'extermination de leur communauté, déclarent eux aussi que, s'il le faut, ils se battront le dos au mur!

Du côté des Hutus, le discours est différent: négligeant la prise de position officielle du gouvernement, tous les ministres et les militants du Frodebu assurent qu'ils appellent de leurs voeux une telle intervention. Comparant la situation de leur pays à celle d'Haïti, ils sont persuadés que seules des troupes étrangères pourraient contraindre l'armée à se réformer et à laisser leur parti exercer la totalité d'un pouvoir conquis par les urnes.

Si la pression en faveur d'une intervention de l'ONU s'accentue, c'est peut-être aussi parce que l'armée a infligé des coups sérieux à la guérilla, et que la population, lassée du double langage des hommes politiques, et terrorisée, commence à perdre confiance dans les dirigeants qu'elle a portés au pouvoir.

De toute manière, une intervention onusienne opérant depuis le Zaïre serait une opération à hauts risques et n'atteindrait peut-être pas les résultats escomptés. Au Burundi même, elle risquerait de faire basculer l'équilibre fragile qui est malgré tout recherché, y pulvériserait les forces du centre qui maintiennent le dialogue et ferait sauter les derniers garde-fous, ce qui pourrait entraîner une situation à la somalienne. En outre, elle renforcerait, une fois encore, le régime du président Mobutu Sese Seko, comme le fit l'opération "Turquoise" lancée par la France en direction du Rwanda durant l'été 1994. La présence de troupes étrangères au Kivu, là même où sont repliés les maquisards hutus, serait perçue à Bujumbura comme un renfort apporté à la guérilla.

A l'inverse de cette solution proposée par M. Boutros Boutros-Ghali et soutenue par la France - qui, à la suite de ses revers au Rwanda, n'a peut-être pas renoncé à prendre pied dans la région des Grands Lacs (3) -, d'autres préconisent une médiation régionale. C'est ainsi que le Centre Carter encourage la démarche de trois "sages" africains, l'ancien président tanzanien Julius Nyerere, l'archevêque sud-africain Desmond Tutu et l'ancien président malien Tumani Touré, qui, inlassablement, rencontrent tous les protagonistes, enregistrent les plaintes et les craintes des uns et des autres et essaient de rétablir le dialogue, avec la bénédiction de l'Organisation de l'unité africaine.

Si la communauté internationale s'emploie à prévenir le pire, par l'action diplomatique ou les menaces d'intervention, "la carotte et le bâton" dont parle M. Boutros-Ghali, elle dispose d'autres moyens pour apaiser les tensions, le moindre n'étant pas de mettre fin à l'impunité qui a jusqu'à présent protégé tous les criminels de la région. Si les auteurs du génocide rwandais, qui coulent des jours tranquilles au Zaïre et dans d'autres pays d'Afrique, étaient mis à la disposition du Tribunal international, si l'enquête en cours sur les véritables responsables du putsch et des massacres de 1993 au Burundi aboutissait à des conclusions sérieuses et à des sanctions, cette victoire du droit et de la justice contribuerait à désarmer les extrémistes qui mettent à feu et à sang la région des Grands Lacs. On en est loin...

Notes:
(1) Lire Colette Braeckman, "L'interminable descente aux enfers du Burundi", Le Monde diplomatique, juillet 1995.
(2) Lire Colette Braeckman, "Autopsie d'un génocide planifié", Le Monde diplomatique, mars 1995.
(3) Lire Xavier Verschave, "Connivences françaises au Rwanda", Le Monde diplomatique, mars 1995.

Source :
Le Monde Diplomatique, 1987-1997


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