Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE AFRICAINE
PRESSE AFRICAINE

Présenté par ses admirateurs occidentaux comme un modéré porteur d'un projet de paix, Pierre .Buyoya a relancé une guerre civile qui a déjà fait plus de 200 000 morts, et il a fait regrouper dans des "camps de concentration" des centaines de milliers de paysans hutus. Comme pour compliquer encore la situation, lui, le chantre d'une imaginaire "unité séculaire des Barundi" a divisé sa propre ethnie tutsie, et fait voler en éclats l'unité de son parti Uprona, le "parti de l'unité". Malgré ce bilan et l'embargo qui a suivi son coup d'Etat de juillet 1996, le major s'obstine à refuser de remettre le pouvoir à des institutions démocratiques. «Il refuse de négocier loyalement ou même simplement de négocier», lui reprochent ses adversaires. 'Sans adhésion populaire, incapable de ce fait de prétendre à une quelconque légitimité, son régime putschiste est constamment obligé de riposter aux attaques qui surgissent de toute part.
Ainsi, le Dr Etienne Karatasi, président de l'organisation politico-militaire Palipehutu (Parti pour la libération du peuple hutu, interdit d'activités au Burundi) déplore qu'en août dernier le major Buyoya ait refusé d'envoyer une délégation aux négociations d'Arusha auxquelles ont participé la plupart des autres formations: «de gouvernement de Buyoya n'a pas eu le courage d'être avec nous». Et aussi longtemps que cela durera, estime le Dr Karatasi, «je suis sûr et certain que ce combat va continuer». Le Palipehutu est allié au Frolina (Front de libération nationale); ensemble ils constituent l'une des deux grandes organisations armées combattant le régime en place.

L'ancien président tanzanien Nyerere est de la partie
Pierre Buyoya se méfie donc aussi de l'ancien président tanzanien Nyerere, médiateur dans la crise burundaise. En août dernier déjà, le major Buyoya a refusé d'envoyer une délégation à des négociations tenues à Arusha entre différentes parties du conflit. y étaient néanmoins présents des acteurs absents aux négociations de Rome: du côté des Tutsis radicaux, le Parti de la réconciliation du peuple (PRP), le Parti pour le redressement national (Parena, dirigé par l'ancien dictateur Bagaza), le mouvement Solidarité jeunesse pour la défense des droits des minorités (Sojedem); du côté hutu, l'aile Minani du Frodebu, le Parti du peuple (PP) et deux mouvements hutus radicaux précités: le Frolina et le Palipehutu.
Un peu plus tard, au début du mois de septembre dernier, eut lieu à Dar-es-Salaam un cinquième sommet régional sur le conflit burundais, auquel nulle délégation putschiste ne s'est rendue, en l'absence d'invitation. Les autorités burundaises ont alors évoqué une hostilité du médiateur Nyerere à leur égard, et taxé la Tanzanie de complaisance vis-à-vis des mouvements armés hutus accusés d'opérer au Burundi depuis son territoire. A l'issue du sommet, les chefs d'Etat africains sommèrent la junte putschiste d'ouvrir des négociations avec l'ensemble de l'opposition, et ils décidèrent un renforcement des mesures d'embargo contre le Burundi.

Le régime se défie tout autant de l'autre important mouvement politico-militaire à majorité hutue, le CNDD-FDD de Léonard Nyangoma (Conseil national pour la défense de la démocratie et Forces pour la défense de la démocratie). Suite à la suspension des négociations de paix menées à Rome entre la junte au pouvoir à Bujumbura et le mouvement,. le porte-parole du CNDD, Jérôme Ndiho, a confié Que «Buyoya fait tout pour éviter Rome», estimant Que le dictateur redoutait la Question, abordée en mars dernier lors de précédentes rencontres, de la restitution du pouvoir et du rétablissement de l'ordre constitutionnel et institutionnel.

Le Frodebu-Minani et le CNDD -Frodebu

Il reste que la junte au pouvoir a en face d'elle une opposition desservie par ses divergences. Ou même capable de défendre un acquis électoral: le Frodebu, vainqueur des élections présidentielles et législatives de 1993, a été en trois ans poussé dans le fond de la scène politique officielle, jusqu'à disparaître des organes de l'Etat et de l'administration. A sa décharge, il faut signaler par exemple Qu'il y eut l'élimination de trois chefs d'Etat successifs, tous hutus du Frodebu: Melchior Ndadaye a été assassiné par l'armée en octobre 1 993, Cyprien Ntaryamira est mort dans l'attentat aérien de Kigali d'avril 1994, et Sylvestre Ntibantunganya a été chassé du pouvoir par le major tutsi Buyoya, en juillet 1996. Mais le parti de Melchior Ndadaye s'est aussi affaibli dans d'interminables conflits de leadership. En décembre dernier, le Frodebu a tenu son deuxième congrès et élu à comme président le docteur Jean Minani, jusque-là président intérimaire.
L'autre Frodebu est dirigé par des dissidents qui revendiquent également la présidence du parti. Léonard Nyangoma, président du CNDD, se présente comme le "président par intérim du Frodebu", et Christian Sendegeya, vice-président du CNDD, se dit "secrétaire général du Frodebu". Et vraiment rien ne va entre les deux directions. Alors que le Frodebu-Minani se dit opposé à la lutte armée, le CNDD-Frodebu dit qu'il n'en est rien, et en juin 1977, Sendegeya envoie même une lettre perfide au docteur Minani pour lui rappeler son soutien à la lutte armée du CNDD : «quand nous avons commencé la lutte armée, vous étiez avec nous, vous avez même apporté des cotisations». Mais les cotisations, ajoute Sendegeya, ont ensuite été versées à «d'autres groupes armés /que le CNDD qui,  aujourd'hui, se sont envolés de la nature». Un autre reproche adressé au docteur Minani concerne des interlocuteurs présumés: «Je sais bien, M. Minani, que vous êtes en contact avec l'aile du Frolina dirigée par Karumba, ainsi qu'avec une des branches du Palipehutu». Il reste dans cette confusion une seule institution légitime, l'Assemblée nationale, où le Frodebu dispose de 65 sièges sur 81. Elle n'a jamais pu fonctionner correctement. Depuis la mort du président Ndadaye, de nombreux députés du Frodebu ont été assassinés ou se sont enfuis à l'étranger, certains pour rejoindre le CNI» de Léonard Nyangoma. Les survivants en fonction à Bujumbura subissent des menaces et des pressions de la  part de Tutsis extrémistes.

 En conséquence, l'Assemblée nationale semble avoir reconnu le régime putschiste et être disposée à "collaborer" avec lui: dans une récente allocution de présentation des voeux de Nouvel-An des corps constitués, le président de l'Assemblée, Léonce Ngendakumana, s'est adressé non au "major Buyoya", mais à son «Excellence Monsieur le Président de la République», en souhaitant pour lui et sa famille «une année de bonheur; de prospérité et de bonne santé». L'allocution, faite au nom de l'Assemblée nationale, ne comporte ni condamnation ni critique directe du régime putschiste. Elle se termine par le souhait accommodant que 1988 soit «une année d'actions concrètes vers les véritables négociations de la paix, d'un projet de société sûr et rassurant, et du véritable pouvoir de transition.». Cette fois, les principes démocratiques de Melchior Ndadaye semblent avoir définitivement quitté le Frodebu officiel.

Pour en terminer avec cette déviance du Frodebu officiel, il reste à signaler que le deuxième successeur du président Ndadaye, le président "de consensus" Sylvestre Ntibantunganya, vit à Bujumbura sous résidence surveillée, après avoir longtemps été hébergé par l'ambassadeur des USA au Burundi. Après ce départ contraint d'une cage dorée américaine bien pourvue en mets succulents et en liqueurs choisies, il s'indignerait que la ration de prisonnier qu'on lui apporte chaque jour est insuffisante et de qualité médiocre, rapporte un confident. (Note: un autre président, le colonel Bagaza, se trouve également en résidence surveillée à Bujumbura. Son état de santé inquiète ses proches).

La grogne et les divisions ont gagné les milieux tutsis Les soucis que donne l'opposition au major Buyoya ne s'arrêtent pas là. Après plus d'un an d'embargo et trois ans de dépenses militaires pour combattre la rébellion hutue, l'économie du pays est moribonde et les Caisses de l'Etat sont quasi vides. Alors la grogne s'est installée dans les Forces armées et la bourgeoisie (exclusivement tutsie) de Bujumbura. Gagnée elle aussi par l'appauvrissement général, cette bourgeoisie a de plus mal supporté l'enrôlement forcé de ses jeunes, décidé par la junte militaire après son coup d'Etat, car bon nombre d'entre eux ont été tués ou blessés dans des opérations contre la guérilla hutue. Et chez les militaires de carrière, la manne de richesses est tarie que constituent les innombrables pillages de biens hutus entrepris après la mort de Melchior Ndadaye lors de massacres ou d'opérations de nettoyage ethnique dans la capitale et dans les campagnes. La contestation s'est même emparée du propre "parti de l'unité" de Buyoya, l'Uprona, l'ancien parti unique presque entièrement tutsi. Son président, Charles Mukasi, un Hutu extrémiste impliqué dans le putsch contre Melchior Ndadaye, est opposé aux négociations entreprises avec l'opposition radicale à dominante hutue. Il considère que "le CNDD, à l'instar du Palipehutu et du Frolina, sont des organisations terroristes génocidaires". Pour lui, le dialogue entamé avec le CNDD constitue un «acte de haute trahison posé par le gouvernement du Burundi». Par contre, le président du groupe parlementaire Uprona, Frédéric Ngenzebuhoro, un proche du major Buyoya, déclare que son groupe «se désolidarise totalement de l'accusation de haute trahison» portée par le président du parti contre la junte.

L'affrontement entre le major et le président de son parti s'est soldé par une brève arrestation de ce dernier, le 18 septembre 1997, après une conférence de presse non autorisée. Désormais, un seul point commun subsiste entre eux: l'un et l'autre sont accusés d'avoir joué un rôle dans le putsch contre Melchior Ndadaye.
Mais la liste des difficultés ne s'arrête pas là, pour les autorités en place. Le colonel JeanBaptiste Bagaza, l'ancien président destitué par le major Buyoya en 1987, se manifeste de nouveau ces derniers temps par, semble-t-il, l'entremise discrète de son ministre des travaux publics d'alors, Isidore Nyaboya. L'un et l'autre n'ont cependant pas rendu public leur projet politique commun, s'il existe. Après la victoire électorale du Frodebu en 1993, le colonel fut autorisé à rentrer au pays, et il avait fondé le Parena. En janvier dernier, le major Buyoya revenu au pouvoir le faisait arrêter, de même que la plupart des responsables de son parti, sous le motif d'atteinte à la sûreté de l'Etat. En réalité, le colonel restait pour Buyoya un adversaire politique et surtout un ennemi personnel, qui de surcroît avait dénoncé le coup d'Etat de juillet 1996 et les "camps de concentration" où sont parqués des centaines de milliers de paysans, quasiment tous hutus.

Pendant ce temps, se sont constituées en secret le Copabu (Coalition des patriotes burundais) et sa branche armée, les Forces du congrès, devenues ensuite les Foco (Forces de la coalition patriotique). Proche de l'Ougandais Museveni, du Rwandais Kagame et du Congolais Kabila, le Copabu s'inspire de leurs idées et méthodes. Comme eux, il préconise une "révolution au niveau africain", une économie ouverte et la libre circulation des personnes dans la région des Grands Lacs. Le colonel Bagaza, malade, n'est pas "un pion important" du système, mais il est son "père spirituel".
Le Copabu affirme que la mise en application de son programme passe par le renversement du major Buyoya et de ses fidèles, principalement les «colonels, qui ont sali toute la société burundaise» ,-et qui devront répondre de leurs actes passés, en particulier l'assassinat de Melchior Ndadaye en octobre 1993. L'armée serait ensuite être réformée, sur des bases non précisées.

Entre-temps, une échéance, rendue aléatoire par la guerre et l'anarchie politique actuelles, est prévue en juin prochain pour des élections présidentielles et législatives. Cinq ans plus tôt, des élections avaient donné la victoire absolue à Melchior Ndadaye et au Frodebu, qui n'en disposèrent que durant trois mois: leur victoire ne fut pas suivie d'une transmission de "souveraineté" sur les institutions, puisque le pouvoir de coercition, et plus généralement tout ce qui fait la puissance d'un Etat, n'était pas encore sorti des mains de la minorité tutsie, qui jusque-là en avait disposé totalement. Le problème n'a pas changé, au contraire: l'emprise de l'ethnie tutsie sur le système étatique est plus importante que jamais.
Malheureusement, cet aspect important du mal burundais ne peut être modifié par des élections démocratiques, comme l'a démontré la mort de Ndadaye et la récupération consécutive du pouvoir par la minorité tutsie.

On n'en est pas là: qui peut raisonnablement croire que les chefs militaires de Bujumbura autoriseront à nouveau la tenue d'élections démocratiques ? Il faut se souvenir, par exemple, que le président Ndadaye a été assassiné par une armée solidairement complice, lors d'un putsch dont les principaux responsables sont restés impunis. L'un de ses exécutants, le lieutenant Kamana, a d'ailleurs fait diffuser un témoignage écrit qui renforce la thèse, également défendue par le Frodebu et d'autres, de l'implication du major Buyoya dans ce putsch et des tentatives antérieures.
Dernier point à propos des forces armées: si l'armée assure traditionnellement une protection relative aux populations tutsies, il convient de savoir que depuis l'indépendance du pays les forces de sécurité n'ont jamais cessé de massacrer massivement des populations hutues lors d'opérations de représailles consécutives à des soulèvements ou à des complots (Seule exception: le Burundi a connu une période prolongée de paix civile entre 1976 et 1987, sous le régime policier du colonel Bagaza). De nombreux Hutus exigent que "les génocides" dont ils ont été victimes depuis l'indépendance du pays soient reconnus par l'Etat burundais et la communauté internationale. Il n'est dès lors pas imaginable que l'armée du Burundi accepte que de nouvelles institutions soient mises en place un jour, qui permettraient une telle reconnaissance et d'éventuels procès consécutifs.

Enfin, toujours du point de vue de la criminalité, il n'est pas douteux qu'une volonté réelle d'extermination des populations tutsies se manifeste dans les milieux hutus les plus extrémistes de la région. Pour ces milieux, le génocide rwandais de 1994 doit être parachevé par un nouveau génocide étendu à toute la région des Grands Lacs.
Tout cela étant, il faut se demander si un début de solution de la crise burundaise ne pourrait pas être apporté par la communauté internationale au moyen d'une mise sous tutelle momentanée du pays.
A moins qu'un pays voisin, s'inspirant d'un procédé utilisé récemment au Congo-Kinshasa, ne procède à une occupation ou à une annexion, provisoire ou définitive, du Burundi. Aucune hypothèse n'est actuellement à écarter. .

Africa International, Février 1998

Le major Buyoya les a mis au pas. Ils ont accepté de n'être plus des «représentants du peuple», mais des «parlementaires» d'une «Asemblée nationale de transition» dont le nombre de membres est passé de 85 à 121, tout ceci en vertu des dispositions de deux textes signés en juin au nom de l'Assemblée nationale par son président Léonce Ngenda kumana, un Hutu du Frodebu, et par le major tutsi Pierre Buyoya, « Le président de la République », au nom du gouvernement.

Ainsi disparaît la dernière institution légale et légitime du pays, la seule qui pouvait encore se prévaloir de la Constitution de 1992 qui avait instauré le multipartisme. Aux élections de 1993, Melchior Ndadaye, président d'un nouveau parti progressiste créé dans le clandestinité, le Frodebu, remportait les présidentielles avec 64 % des voix, battant son adversaire le major-président Buyoya, porté au pouvoir en 1987 par une junte militaire. Aux législatives, le parti conservateur du major Buyoya et de sa minorité tutsie, l'ancien parti unique Uprona (Unité pour le progrès national), n'obtenait que 16 sièges à l'Assemblée nationale, les 65 autres revenant au Frodebu. Du point de vue ethnique, l' Assemblée ne comprenait que 12 députés tutsis, dont 4 de l'Uprona, d'après l'africaniste belge Filip Reyntjens.

Les élections de 1993 firent apparaître le rejet massif par les Hutus, qui constituent plus de 80 pour cent de la population nationale, du président autoproclamé Buyoya et de son parti. Dans leur mémoire collective, Buyoya était avant tout le chef d'une armée quasi monoethnique qui avait commis sous ses ordres d'atroces massacres de populations hutues, notamment dans le nord du pays en 1988, où des populations hutues s'étaient soulevées dans les communes de Ntega et de Marangara. Une armée qui en 1972 avait commis, avec les milices de l'Uprona, un génocide-ethnocide des Hutus. Quant à l'Uprona, elle restait pour les Hutus le parti de la nomenklatura tutsie du sud du pays, qui après le renversement de la royauté en 1966 avait progressivement envahi tout l'espace militaire, politique et économique du pays, au détriment des Hutus et des Tutsis défavorisés (dits « du Tiers monde »), sous les dictatures successives du lieutenant-général Micombero, du colonel Bagaza, et du major Buyoya, tous trois des Tutsis-Himas originaire de la même commune.

Le major Buyoya et son parti pensaient remporter les élections de 1993. Après les atrocités de Ntega et de Marangara, ils avaient durant quatre ans mené une politique courageuse d'ouverture vers les Hutus, pour laquelle ils espéraient être gratifiés d'une victoire électorale éclatante. Ils furent défaits. Mais après trois mois le nouveau régime du président Ndadaye fut anéanti par un putsch de l'armée et de dignitaires de l'Uprona. Dans un document récent, le docteur Jean Minani, président du Frodebu, affirme que pour son parti « la clique politico-militaire, son armée monoethnique et son parti Uprona dirigés par le major Buyoya Pierre, étaient les vrais concepteurs et exécutants du putsch d'octobre 1993 ». La tentative tourna court, le président fut assassiné et la guerre civile s'installa. S'ensuivit, par des chantages permanents et par la violence, la mise en oeuvre par les milieux tutsis radicaux d'une stratégie de récupération du pouvoir, souvent qualifiée de « putsch rampant ».

Il fallut trouver une formule juridique pour le remplacement de Melchior Ndadaye. Selon la Constitution, deux successeurs existaient, le président puis le vice-président de
l'Assemblée nationale. Mais eux aussi ont été assassinés lors du putsch. Le Frodebu, qui ne disposait pas du pouvoir étatique de coercition, dut donc entrer dans des négociations avec l'opposition tutsie qui exigeait, avec le soutien du Mauritanien Ahmedou Ould Abdallah, représentant spécial du secrétaire général des Nations unies, un partage du pouvoir selon des modalités négociées, sur base du « dialogue » considéré comme « mode de recherche des solutions aux problèmes du pays ». Il fut convenu que le nouveau président ne serait pas élu par voie électorale, mais par un vote à l'Assemblée nationale. Le « président de consensus » devra « mener une politique qui rassure les minorités ethniques [lire: les Tutsis] et politiques [entendre: les petits partis tutsis extrémistes] sans oublier la majorité ethnique ou politique [entendre les Hutus et le Frodebu]. »

Le successeur de Melchior Ndadaye fut Cyprien Ntaryamira, un autre Hutu du Frodebu. Il trouva la mort dans l'attentat aérien de Kigali, en avril 1994. Puis arriva au pouvoir un autre Hutu du Frodebu, Sylvestre Ntibantunganya, l'ancien propagandiste de l'Uprona sous le régime Buyoya. Il obtint la fonction présidentielle grâce à un accord entre partis politiques, la Convention de gouvernement, qui ôta au président tout pouvoir réel, lequel retournait en fait à l'opposition tutsie. Politiquement, le Frodebu était neutralisé, mais entre-temps des dissidents du parti, dont des parlementaires, avaient fui le pays et constitué le Conseil national pour la défense de la démocratie (CNDD), dont la composante militaire, les Forces pour la défense de la démocratie (FDD) engageront une lutte armée pour un retour aux institutions légales.

LE POUVOIR EST DE NOUVEAU AUX MAINS DE L'UPRONA
Les menées de l'opposition tutsie contre le Frodebu se poursuivirent, alors que la guerre civile s'intensifiait. Des affrontements et des massacres, toujours plus nombreux, opposent la guérilla hutue à l'armée et aux milices tutsies. Le colonel Bagaza, l'ancien dictateur ami du colonel Kadhafi, de l'Ougandais Museveni et du Rwandais Kagame, organise alors des manifestations à Bujumbura. Il se prépare à renverser le président Ntibantunganya, dit-on, et son extrémisme pro-tutsi effraie les observateurs. En juillet 1996, le président Ntibantunganya est renversé par le major Buyoya. Le coup d'Etat provoque un embargo économique du pays, sans provoquer un retour à la légalité constitutionnelle. Au contraire, le régime militaire putschiste place ses hommes dans tout l'appareil d'Etat. Un an plus tard, le Frodebu dresse en août 1997 un constat intitulé Un apartheid qui ne dit pas son nom.

Pour les putschistes, il restait à traiter définitivement le problème de l'Assemblée nationale, suspendue lors du coup d'Etat de 1996, puis rétablie. Son existence ne dépendait plus de la Constitution de 1992, suspendue elle aussi par le major Buyoya, mais de l'arbitraire des nouveaux dirigeants. De plus, le mandat parlementaire de cinq ans venait à expiration à la fin du mois de juin, sans que de nouvelles élections soient annoncées. Enfin, les députés du Frodebu encore en fonction dans le pays sont des rescapés: outre le président et le vice-président de l'Assemblée assassinés lors du putsch contre Melchior Ndadaye, 22 d'entre eux ont déjà perdu la vie dans des attentats, signale le CNDD-FDD. D'autres ont fui à l'étranger. Les survivants restés à Bujumbura vivent sous la menace d'un attentat ou ont fait l'objet, comme le président de l'Assemblée Léonce Ngendakumana, de poursuites judiciaires de la part d'une magistrature notoirement aux ordres du pouvoir putschiste. Léonce Ngendakumana était accusé de porter une responsabilité dans les massacres de Tutsis survenus lors du putsch contre le président Ndadaye. Outre tous ces éléments défavorables, la classe intellectuelle hutue est extrêmement réduite pour avoir été particulièrement visée lors des grands massacres de Hutus commis depuis l'indépendance du pays par l'armée aidée des milices de l'Uprona: « il n'y a pas de «cheveux blancs» chez les Hutus », fait-on remarquer parfois au Burundi.

Ainsi dépourvu d'hommes compétents et expérimentés. le groupe hutu n'est pas en mesure de se confronter efficacement à une élite tutsie formée dès les années 20 à la gestion moderne des affaires publiques et du secteur privé. Après la victoire électorale du Frodebu, Melchior Ndadaye avait d'ailleurs parlé ironiquement, et de façon prémonitoire. qu'après son élection des gens voulaient (déjà) «élire» un autre président, selon un coup d'Etat ou une conférence nationale, en tout cas sans passer par « ces paysans [hutus] qui ne valent rien ».

LES NOUVELLES INSTITUTIONS

En juillet 1996, le major Buyoya concrétise cette option d'accession à la présidence. Autour de lui. le groupe qu'il avait constitué après son premier coup d'Etat. Au début de 1998, les députés Frodebu savent que leur mandat va s'achever. C'est dans ce contexte que sont signés entre le major Buyoya et Léonce Ngendakumana les deux textes fondamentaux précités. visiblement inspirés de documents antérieurs reprenant eux-mêmes les idées politiques du major Buyoya et de l'Uprona. tel le texte intitulé Préparation du débat national sur les problèmes fondamentaux du pays datant de décembre 1995. où il était déjà question. par exemple. de « concevoir un système sur le principe du partage du pouvoir qui garantirait l'équilibre et la cohabitation [sous-entendu: ethniques] » Le texte prévoyait de créer. comme au Rwanda voisin dominé par la diaspora tutsie du général Kagame. une fonction de vice-président de la République. Etait également évoqué, comme par un  effet d'annonce, la création d'une« Assemblée nationale de consensus de manière à rassurer toutes les composantes de la population (entendre: l'ethnie tutsie); » Par ailleurs, l'utilisation dans le texte de deux mots stupéfient l'observateur attentif du Burundi: ethnie et minorité, qui indiquent une volte-face de la pensée des idéologues tutsis concernant la question explosive des ethnies. Il faut considérer que depuis toujours l'idéologie de l'Uprona prêchait un dogme de l'unité nationale qui proclamait que le Burundi ne comprenait que des «catégories sociales» où se retrouvent des «dominantes professionnelles » (lire: des cultivateurs hutus et des éleveurs tutsis), mais en aucun cas des ethnies hutue, tutsie et twa comme telles. Parler d'ethnies était «divisionniste», et constituait un crime contre l'unité sacrée de la nation. Cela dit, le texte Préparation du débat national... reconnaît enfin ce que le professeur Reyntjens appelle un « phénomène d'ethnogenèse », puisqu'il y est écrit que « L'ethnie tutsi ne constitue pas une minorité. » En outre, l'affirmation que les Tutsis ne constituaient pas une minorité contredit, pour une raison idéologique non connue, les positions antérieures de dirigeants de l'Uprona qui avaient constitué une association de protection des minorités. Dès la signature des deux accords, le président de l'Assemblée nationale entame une tournée dans des pays européens pour obtenir une reprise de la coopération avec son pays. Au même moment, a lieu à Arusha, à l'invitation de l'ancien président Nyerere, le «facilitateur des négociations de paix sur le Burundi», une rencontre entre des représentants du gouvernement, de l'Assemblée nationale, de partis politiques, de la société civile. Leur but est d'arriver à terme, par des voies pacifiques, à une« solution juste et durable à cette crise dans notre pays». Une deuxième rencontre est programmée pour le 20 juillet suivant.

 A Bruxelles, l'Union européenne se félicite de l'accord, et le ministre des affaires étrangères Erik Derycke déclare sur une radio qu'il était partisan de la levée de l'embargo économique contre le Burundi instauré par les chefs d'Etat de la région: «Je crois qu'il est maintenant temps, avec l'accord qu'on vient de signet; de lever l'embargo».
En réalité, l'accord d'Arusha de juin 1998 est un échec. Pas plus que les multiples accords antérieurs conclus entre les parties  burundaises de la crise, il n'annonce une évolution vers une solution effective de la crise burundaise. Car s'il est bien mentionné une suspension des hostilités à partir du 20 juillet, les deux principaux protagonistes de la guerre ont été absents des débats, et ont réagi négativement. Du côté de l'armée, qui au Burundi détient depuis une trentaine d'années le pouvoir effectif, on se déclare non concerné. Du côté de la rébellion, le colonel Jean-Bosco Ndayikengurukiya, coordinateur général et commandant en chef du CNDD-FDD, l'aide dure dissidente du CNDD, fait savoir que son mouvement n'a pas été invité aux pourparlers. En Belgique, Jérôme Ndiho, porte-parole du mouvement, déclare que celui-ci pourrait cependant accepter de se rendre à Arusha, s'il reçoit une invitation en bonne et due forme. Mais pour qu'une suspension des hostilité soit envisageable, il faut au préalable un accord signé, comprenant des garanties données par les pays de la région, portant sur un retour à la Constitution de 1992.

Ensuite seulement, après ce retour à la légalité, devra être abordé la question de la création d'une armée véritablement nationale, puis celle d'une cessation des hostilités, et enfin d'autres dispositions contraignantes.
Comme il est plus que probable que l'armée gouvernementale n'acceptera jamais de telles exigences, la poursuite des négociations d'Arusha se fera encore une fois sans les deux principales parties du conflit. .

Africa International, Juilet-Août 1998

Malgré son prestige, l'ancien président sud-africain, nommé médiateur pour le Burundi après la mort de Julius Nyéréré, risque bien d'avoir maille à partir avec les problèmes complexes de ce pays des Grands Lacs. Alors que son prédécesseur tanzanien semblait paralysé par l'implication de son pays dans le soutien aux rebelles hutus, Mandela est plus neutre. Mais il aura à affronter l'extrémisme des parties en présence, qui ne manifestent pas la moindre volonté politique dans la recherche d'un compromis. Les dirigeants des partis tutsis, réunis à la conférence de paix d'Arusha le 21 février dernier, ont été surpris d'entendre le médiateur résumer le fond du problème au simple fait qu' "une minorité représentant 15 % de la population domine le pouvoir politique, économique et miliaire ". La réalité du Burundi, ont-ils rétorqué, est de loin plus compliquée que la formule "un homme, une voix", présentée comme la panacée, et, ont-ils ajouté, la création d'une armée par la simple juxtaposition des deux principales communautés burundaises ne résoudra pas le problème. Six chefs d'Etat (Afrique du Sud, Burundi, Mozambique, Ouganda, Rwanda et Tanzanie) et dix -huit délégations des forces burundaises étaient présents aux pourparlers de paix à Arusha, mais les principaux mouvements armés hutus -les Forces pour la défense de la démocratie (FDD) et les Forces nationales de libération (FNL) -ont boycotté la réunion. Mandela souhaite inviter ces deux groupes en Afrique du Sud pour les convaincre d'accepter le principe d'engager des négociations. Le président Clinton est allé dans le même sens en envoyant à Arusha un message appelant les groupes armés à être " conciliants et courageux et à accepter de s'asseoirà la table des négociations". Mais chacune des factions d'opposition a son propre "génocide" comme référence: pour les Tutsis, la première machette meurtrière a été empoignée par des Hutus lors des massacres de 1965 puis de 1993, tandis que les Hutus gardent en mémoire les événements de 1972, où deux cent mille Hutus furent tués, puis ceux de 1993.

IL EST CERTES DIFFICILE POUR LES DEUX PARTIES DE GOMMER CE lourd passé au nom de la réconciliation nationale, même si le dialogue apparaît comme la "seule solution possible" pour tous les observateurs. Depuis 1993 et le sanglant renversement du gouvernement démocratiquement élu de Melchior Ndadaye, un Hutu, la guerre entre le gouvernement et les insurgés hutus a fait quelque deux cent cinquante mille morts et provoqué la dispersion de plus d'un million de personnes dans les pays voisins, dont cinq cent mille en Tanzanie. Le gouvernement -dominé par les Tutsis -du major Buyoya a regroupé quelque huit cent mille villageois hutus dans des sortes de camps de concentration. La population y est privée de toutes les infrastructures fondamentales (santé, alimentation, sécurité) et exposée aux épidémies. La directrice exécutive de l'Unicef, Carol Bellamy, n'a-t-elle pas appelé à la fermeture de tous ces lieux de relégation après en avoir visité quelques-uns ? L'appel de Mandela à la réconciliation, à l'amnistie et à l'intégration des Hutus dans l'armée a été rejeté par le gouvernement et les partis tutsis. Derrière ces clivages ethniques, ou plutôt claniques, pointent des inégalités économiques dont les Hutus font les frais. Au cours des trente-cinq dernières années, le pouvoir a été aux mains du clan de Bururi (des Tutsis) dont sont issus le major Buyoya et ceux qui détiennent le pouvoir politique au sein du gouvernement. La mise en place d'une alternance au pouvoir n'est donc pas aisée. Les espoirs suscités par l'élection libre de 1993 -qui avait amené un Hutu à la présidence -, ont été étouffés par l'armée dominée par les Tutsis, qui a repris le pouvoir par la force en assassinant le président élu.

DANS LA RECHERCHE D'UNE SOLUTION rapide, Mandela semble plutôt s'engager sur un chemin qui n'apportera que déception. Il faut cependant rendre justice au vieux leader sud-africain, dont le discours n'a été que partiellement relayé par la presse. En effet, il avait également fustigé les soi-disants "combattants de la liberté", les extrémistes hutus, qui ne sont selon ses propres termes, " que des assassins d'enfants, de femmes et de vieillards". Mais alors que les partis tutsis s'offusquaient des déclarations de Mandela sur leur monopole du pouvoir, les "rebelles" hutus ont publiquement estimé que le médiateur les avait confortés dans leur combat. Ainsi le souhait exprimé par la population burundaise d'une paix durable n'est pas traduit, loin de là, par un engagement sérieux des forces en présence. Buyoya est-il prisonnier de la situation ou d'une minorité de Tutsis ? Est-il crédible dans sa démarche pour retrouver la paix, alors même qu'il n'a pas réussi à contenir les groupes extrémistes tutsis ni à entamer un véritable dialogue avec les représentants de la majorité hutue ? La guerre civile burundaise est aussi une contagion du conflit du pays frère, le Rwanda, où un gouvernement majoritairement tutsi fait toujours face à la violence des milices lnterhamwe et des ex FAR. Le contexte régional n'est pas non plus propice. à un apaisement, avec la poursuite de la guerre au Congo où le "problème tutsi" a fait figure de déclencheur de la crise, aussi bien en 1997 qu'en 1998, avec l'éclosion de la rébellion contre Kabila.

Ceux qui espéraient que Mandela aurait une plus grande chance de trouver une solution au conflit du Burundi que feu Julius Nyéréré, handicapé par son parti pris -vrai ou supposé -pour les Hutus, doivent réviser leur optimisme à la baisse. Même si Mandela a le respect des parties en conflit et les capacités morales et intellectuelles pour mener à bien sa médiation, il ne pourra réussir tant que ce pays n'aura pas trouvé les moyens de dépasser les clivages issus de la colonisation et fait qu'une confiance minimum soit rétablie entre les communautés. Pour ce faire, il faut bien sûr le rejet de l' extrémisme, l' engagement sincère de tous pour en finir avec toute forme de domination à caractère ethnique. Mais cela passe par le respect des garanties concrètes aux minorités. Comme l'a clairement démontré la conférence d' Arusha, le dilemme de Mandela tient à ce que les parties en conflit ne sont pas au diapason de son appel à oublier le passé. Au Burundi, le passé, dans toute sa laideur, continue à hanter le présent et à influencer l' avenir.

Afrique-Asie, Avril 2000

La paix est introuvable au Burundi. Pourquoi ? D'abord parce qu'en réalité, ce n'est pas une guerre classique entre une armée nationale et une guérilla rebelle. Il s'agit en fait, d'une part, d'un massacre au compte-gouttes de populations civiles perpétré par les mouvements de rébellion hutu, et, d'autre part, d'escarmouches entre l'armée nationale et une rébellion extrêmement volatile. Régulièrement, sur les routes du pays, dans les villes et sur les collines, l'un ou l'autre des mouvements de rébellion attaque, sélectionne des Tutsis, les massacre ou les brûle dans leurs véhicules, élimine aussi des Hutus qu'il accuse de collaboration avec le gouvernement, décime le bétail, cela dans le but de rendre le pays ingouvernable et de créer l'insécurité sur tout le territoire national. leurs forfaits accomplis, les rebelles s'évanouissent aussitôt dans la nature, se mélangent à la population ou retraversent la frontière entre le Burundi et la Tanzanie où la rébellion a ses bases arrière.
Les forces gouvernementales et les rébellions sont ainsi engagées dans une course perpétuelle. Pour assécher le marigot et attraper le poisson, le gouvernement avait organisé des sites de regroupement de la population hutu de Bujumbura-rural. Ce qui a suscité émotion et condamnation dans la communauté internationale. les pressions exercées contre le gouvernement burundais ont abouti à lui faire promettre de démanteler ces lieux dits "de protection" dans les meilleurs délais. Ces sites de regroupement ont en réalité caché une autre tragédie bien burundaise. A savoir les milliers de camps qui regroupent essentiellement les rescapés du génocide perpétré contre la communauté tutsi en octobre 1993. la sémantique est très importante dans le langage de l'horreur au Burundi !

SI LA PAIX EST IMPROBABLE, C'EST AUSSI PARCE QUE, AUTRE facteur de complication, la rébellion est multiple. Elle est composée de plusieurs factions hutu burundaises épaulées par les ex -Forces armées rwandaises (FAR) et par les milices Interhamwe qui ont perpétré le génocide au Rwanda en 1994. les accords de paix de lusaka désignent d'ailleurs toutes ces rébellions sous le terme commode de "forces négatives à neutraliser". Voire ! En effet, la perspective de paix burundaise s'éloigne aussi à cause de l'instabilité générale de la région des Grands lacs, et en particulier de la guerre en République démocratique du Congo. les rébellions hutu burundaises et rwandaises sont alliées aux forces de Laurent-Désiré Kabila et de Robert Mugabe dans leur guerre contre les troupes ougandaises, rwandaises et burundaises. Le retard dans la mise en oeuvre des accords de Lusaka explique ainsi en partie pourquoi les négociations de paix burundaises piétinent. Les rébellions hutu burundaises et rwandaises sont prises dans des alliances qui ne leur donnent pas une autonomie complète de décision. Pour gagner du temps, elles préfèrent placer la barre très haut dans les négociations engagées sous l'égide de Nelson Mandela. Elles réclament notamment le démantèlement des camps de regroupement de Bujumbura-rural et la libération de ceux qu'elles appellent "prisonniers politiques" mais qui sont en fait accusés d'avoir perpétré le génocide de 1993. Emoi général dans la population tutsi qui clame haut et fort qu'elle n'acceptera jamais que les bourreaux de leurs familles retrouvent la liberté et menace de constituer une rébellion armée s'il le faut. Puisque, au Burundi, la crédibilité d'une organisation politico-militaire est proportionnelle à sa capacité de nuisance...

La paix au Burundi est aussi prise en otage par les rivalités surréalistes et contre-nature qui naissent et disparaissent tous les jours entre factions politiques burundaises. Celles-ci se livrent une guerre à outrance pour se positionner en vue d'assurer la présidence de la transition. Pierre Buyoya et Jean-Baptiste Bagaza en particulier, tous deux Tutsis pourtant, se livrent une guerre fratricide d'une rare violence. Ainsi, les alliances se font et se défont entre ces factions au gré des montages institutionnels qu'elles échafaudent afin de se présenter comme les meilleurs garants de la paix et de la stabilité dans leur pays.

Du reste, les négociations de paix burundaises sont piégées d'avance parce que les factions engagées dans cet exercice de trapézistes sont dominées par les ressortissants de la même province méridionale de Bururi. Qu'elles soient hutu ou tutsi, qu'elles soient au gouvernement ou dans la rébellion, ces factions donnent le sentiment que la paix et la guerre sont devenues une propriété quasi exclusive des ressortissants de cette région. les autres régions commencent d'ailleurs à craindre et à dénoncer cette mainmise totale des ressortissants de la province de Bururi sur le destin de la nation. les ressortissants de Bururi les plus en vue dans les négociations de paix sont souvent des membres de familles parentes ou alliées. la paix et la guerre sont ainsi devenues une affaire de famille au Burundi! Certains n'hésitent plus à comparer ces alliances à  la "cosa nostra".
 La précipitation dans la conclusion d'un accord de paix au Burundi serait dangereuse parce que le processus d'Arusha souffre d'un terrible déficit de communication à l'intérieur du pays.

La paix apparaît aux citoyens burundais comme une pièce rapportée, une opération organisée et financée par la communauté internationale. La population se sent bien peu impliquée dans un processus supposé mettre fin à des années de souffrance et d'instabilité !

IL IST IMPÉRATIF ET URGENT QUE LE médiateur rapatrie les négociations au Burundi en y créant une antenne active, chargée notamment de coordonner la communication en faveur de la paix. Mais avant toute conclusion d'accord, Nelson Mandela devrait obtenir l'élargissement des missions du Tribunal pénal international d'Arusha en faveur du Burundi afin que des procédures judiciaires devant conduire au jugement de tous les crimes contre l'humanité perpétrés au Burundi depuis l'indépendance puissent commencer dans les meilleurs délais. II devrait aussi persuader la communauté internationale de reprendre immédiatement son assistance économique au Burundi et de briser l'isolement diplomatique qui tient ce pays en quarantaine depuis plusieurs années. Sans poser l'accord de paix comme condition préalable. Car, quel que soit le pouvoir qui sera désigné pour gérer la transition, celui-ci héritera d'un pays profondément traumatisé et dont l'économie, déjà chancelante, a été totalement ruinée par l'embargo et la mise au ban de la communauté internationale. Impossible en effet d'instaurer la paix dans un pays dont le tissu économique est fragilisé à l'extrême. La communauté internationale serait mieux avisée d'ailleurs si elle soutenait massivement les initiatives de la société civile telle que l'université privée de Ngozi dans le nord du pays. Cette institution a ouvert ses portes cette année. En ces temps de crise grave et de doute, qui touchent même la volonté de vivre ensemble, cette université constitue la plus belle preuve que des Burundais, toutes ethnies confondues, sont encore capables de construire une dynamique propre à assurer la renaissance de leur pays. En outre, pour réussir sa médiation, Nelson Mandela devrait persuader Pierre Buyoya d'annoncer rapidement qu'il n'est pas candidat pour animer la période de transition qui interviendra après la signature des accords de paix. En effet, il cristallise des oppositions tellement violentes qu'il est quasiment impossible de convaincre les ténors de son opposition la plus radicale de s'effacer eux aussi pour laisser une classe politique neuve émerger. Mais le défi majeur que Nelson Mandela doit relever consiste à intégrer dans le processus de paix les partis politiques et les associations de la société civile qui luttent contre l'occultation du génocide burundais et contre l'amnistie des présumés coupables de divers crimes contre l 'humanité commis dans ce pays. Pour elles, les négociations d'Arusha, dont elles se sont tenues à l'écart, constituent une vaste opération de blanchiment des consciences. De leur point de vue, l'occultation du génocide et l'amnistie risquent de bloquer à jamais toute volonté pour faire émerger la vérité des responsabilités pénales et pour rechercher les chemins de la réconciliation future. Car les victimes de ces crimes n'accepteront plus jamais que leurs souffrances ne soient pas reconnues, ne soient pas prises en compte et réparées par la justice. Et Nelson Mandela ne sera pas toujours là pour empêcher les Burundais de succomber à leurs démons de la "dictature ethnique" ou du "nazisme tropical".

Afrique-Asie, Juillet-Août 2000

Les accords de paix d' Arusha sont certes un succès mitigé quand on sait que plusieurs factions tutsis ne les ont pas signés spontanément, malgré les nombreux efforts diplomatiques des responsables des six pays (Tanzanie, Ouganda, Kenya, Zambie, Rwanda et Ethiopie), avec à leur tête l'ancien président sud-africain Nelson Mandela. Mais après plus de quarante ans de haine, cette paix sans cessez le feu prend la bonne direction. Le conflit actuel tire en effet ses racines de la politique de division ethnique menée par la Belgique et l'Allemagne, anciennes puissances coloniales, favorisant les Tutsis minoritaires, omniprésents dans l'administration et l'armée, et amplifiée par la division ethnique du travail. Les Hutus étant agriculteurs et les Tutsis pasteurs. Le tout aggravé par une "tradition" de violence politique. Celle-ci débute bien avant l'indépendance (1961) par l'assassinat du Prince Louis Rwagasore, fondateur du parti UPRONA (Union pour le Progrès national) et Premier ministre démocrate opposé aux thèses de discrimination ethnique Hutus-Tutsis. Bien d'autres attentats et coups d'Etat se succèderont ensuite suivis de massacres ethniques. En 1993, Melchior Ndadaye, le premier président hutu élu dans l'histoire burundaise est assassiné. Lors d'un coup d'Etat manqué par des militaires Tutsis. Cyprien Ntaryamira, son successeur est tué dans l'avion du président rwandais un an plus tard. C'est le début de la nouvelle spirale meurtrière entre Tutsis et Hutus: 200 000 morts depuis 7 ans.

Une multiplicité de factions

Pour couronner le tout et rendre d'autant plus compliquée la paix, le paysage politique burundais est assez chaotique. Après un semblant d'unité politique au début des indépendances avec le parti unique UPRONA, on compte désormais sur le terrain 10 partis pro-Tutsis, dont l'UPRONA, le PARENA (Parti pour le Renouveau national) et sept partis pro-Hutus dont le FRODEBU (Front pour la démocratie au Burundi), le CNDD (Conseil national pour la défense de la démocratie), le PALIDEHUTU (Parti pour la libération du peuple Hutu) et le FROLINA (Front pour la libération nationale) pour ne citer que les plus importants. C'est cet écheveau politico-ethnique particulièrement complexe qu'a essayé depuis un an de démêler le médiateur sud-africain Nelson Mandela en multipliant les contacts avec les diverses factions, initiant des rencontres au sommet et enfin proposant un document final d'une centaine de pages partiellement signé. Les absents ( 6 groupes radicaux tutsis et les deux principaux groupes rebelles hutus) reprochent en effet au document final de ne pas prendre en compte, comme ils l'auraient voulu, un certain nombre de préoccupations telles que la question de l'instauration d'un parlement de transition qui leur semble aller à l'en contre de la Constitution encore en vigueur, la réintégration des anciens "rebelles" dans l'armée, la création d'une Force armée nationale ethniquement paritaire -50 % Hutus, 50 % Tutsis -ainsi que la question du démantèlement des camps de regroupement. Résultat: la périphérie de Bujumbura a été le théâtre d'une nouvelle attaque rebelle le 15 septembre dernier. Il faut espérer qu'avec la poursuite du dialogue entre factions, à l'image de la récente réunion de Nairobi initiée par l'infatigable Mandela, la paix pourra un jour se conjuguer au présent.

Continental, Octobre-Novembre 2000


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier