Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Analyse de 1982 à 1997
ANALYSE DU PAYS DE 1982 A 1997 :

Le Cameroun (8,8 millions d'habitants). Le territoire de cet État s'allonge depuis le golfe de Guinée jusqu'au lac Tchad, qu'il atteint par une étroite bande de terre. Cette configuration curieuse est l'héritage des visées allemandes vers l'intérieur de l'Afrique avant le premier conflit mondial. Il existe de très grands contrastes dans la répartition du peuplement au sein de cet État. Les plateaux volcaniques (mont Cameroun, 4070 m) sont les plus peuplés, notamment dans le pays des Bamilékés, qui forment l'ethnie la plus nombreuse et la plus entreprenante.

Le centre du pays est beaucoup moins peuplé, en raison des raids des marchands d'esclaves jusqu'à la fin du XIXe siècle: c'est une région dominée par les pasteurs peuls. Ces derniers ont étendu leur autorité et l'islam sur les savanes du nord, du moins dans les plaines, car les montagnes ont été le refuge des populations qui voulaient demeurer animistes (Kirdi). Les ethnies du sud sont elles aussi restées animistes, mais les missions chrétiennes y ont propagé le christianisme. Contrastes économiques enfin entre le sud, où ont été développées les cultures d'exportation (café, cacao, banane) et le nord où, à l'exception du coton, dominent encore les cultures vivrières et l'élevage extensif.

Les premières années de l'indépendance (intervenue en 1960) du Cameroun ont été marquées par la révolte des Bamilékés, qui ne voulaient pas accepter la prépondérance des "féodaux" musulmans du nord, et qui pour bon nombre d'entre eux, étaient partisans de l'UPC (Union des populations du Cameroun), organisation progressiste résolument anti-impérialiste. De 1957 à 1962, des troupes françaises vinrent aider l'armée camerounaise, surtout formée de gens du nord, à pourchasser les maquis de l'UPC et à consolider le pouvoir d'Amadou Ahidjo, un homme du nord, que les autorités coloniales avaient pratiquement installé à la présidence. Homme d'État énergique et habile, il mit en oeuvre, en liaison avec les firmes françaises principalement, un développement économique facilité pour l'exploitation du pétrole. Le Président Ahidjo s'est inopinément retiré en novembre 1982, en transmettant le pouvoir qu'il exerçait depuis 22 ans, à son Premier ministre Paul Biya qui se trouve être, lui, un chrétien et un homme du sud.

Lorsque 1982 s'achève, la communauté financière internationale vient d'attribuer au Cameroun le label de "l'un des meilleurs risques-pays d'Afrique". La stabilité politique exceptionnelle et la gestion tranquille de l'économie de ce pays rassurent. La production pétrolière (50 000 tonnes en 1977, 6 millions de tonnes en 1982) est venue donner un vigoureux coup de fouet au développement économique du pays, relégué au deuxième rang des préoccupations du pouvoir pendant près de quinze ans pour cause de "normalisation" politique du pays. L'économie du Cameroun semble alors enfin véritablement lancée. C'est le moment que choisit le président de la République, M. Ahmadou Ahidjo, à la tête du pays depuis vingt-quatre ans, pour se retirer.

Depuis le 4 novembre 1982, date de cette démission, le centre de l'actualité camerounaise est de nouveau politique. C'est que le processus de succession, amorcé en douceur, s'est subitement emballé trois mois plus tard, obligeant l'ensemble de la classe politique à concentrer l'essentiel de ses énergies à traiter ce qui ressemble de plus en plus à une crise de régime, au-delà d'une crise personnelle.

Au cours des trois premiers mois de la succession, M. Ahidjo avait en effet engagé tout le poids de son autorité pour renforcer celle de son successeur, tant dans le peuple qu'au sein du parti unique, l'Union nationale camerounaise. Mais, très rapidement, des propos maladroits ou mal compris, des déclarations et des actes non concertés, auront rapidement raison de cette collaboration, et la crise éclate entre les deux chefs. La tentative de réconciliation entreprise par le chef de l'État français, M. Mitterrand, au cours de sa visite officielle au Cameroun les 20 et 21 juin 1983, tout comme celles, plus timides et désordonnées, engagées les mois suivants par divers émissaires (français, camerounais...) ne la règleront pas. Le 22 août 1983, le président Biya annonce la découverte d'un "complot contre la sécurité de la République", réorganise la tête des forces armées, et renvoie du gouvernement le Premier ministre et le ministre des Armées, proche de l'ancien président. L'identité des personnes appréhendées à cette occasion suggère la complicité de M. Ahidjo. Celui-ci, après avoir violemment réagi sur les ondes internationales contre cette accusation implicite, annonce le 27 août 1983 sa démission de la présidence de l'UNC.

Fort du double effet d'amplification du soutien populaire qu'il reçoit, et du désaveu populaire de M. Ahidjo à l'annonce de ce complot, M. Biya va se faire élire triomphalement à la tête de l'UNC à l'issue du Congrès extraordinaire convoqué à cet effet le 14 septembre 1983. Bien qu'ayant désormais entre les mains la totalité des pouvoirs, il organise le 14 janvier 1984 une élection présidentielle anticipée. Seul candidat, il est élu, sans surprise, à 99,98%. Puis, à l'issue du procès du complot qui se déroule du 23 au 28 février 1984, le tribunal militaire de Yaoundé condamne M. Ahidjo, principal inculpé à mort par contumace. Mais le président Biya commue la peine en "détention".

Une économie dynamique

Cette mesure de clémence est considérée par certains (dont ceux que l'on nomme déjà les "durs" du nouveau régime) comme une marque de faiblesse. D'autres (les "modérés") estiment qu'autoriser le procès lui-même était déjà une opération politique maladroite. Dans ce contexte extrêmement tendu, le 6 avril 1984, la Garde républicaine, appuyée par une petite fraction de militaires, gendarmes et policiers, tentait un coup de force. Le pouvoir était sauvé par la réaction des forces armées restées loyales aux institutions. Mais le sang avait beaucoup coulé. On dénombrait, selon les sources, entre soixante-dix et plusieurs centaines de victimes militaires et civiles. Le 16 mai 1984, quarante-six condamnations à mort et plusieurs dizaines de peines de prison étaient prononcées par le tribunal militaire de Yaoundé à l'issue du procès contre les auteurs du putsch.

Ce climat de crise politique qui a sévi dans le pays depuis le début de 1983, associé à certaines mesures dites de rigueur prises par le gouvernement a eu deux conséquences principales sur le plan économique et social. Tout d'abord, il a créé une appréhension chez de nombreux commerçants, qui ont stocké des marchandises, pénalisant ainsi l'ensemble des ménages: le pays a ainsi connu fin 1983 - début 1984 des pénuries d'huile, de sel, de sucre, de riz, de savon, de gaz... Il a engendré ensuite un sentiment d'incertitude et une relative perte de confiance dans les milieux d'affaires nationaux et internationaux.

Mais les fondements de l'économie camerounaise n'ont pas été significativement ébranlés par cette crise. Cette économie est restée l'une des plus dynamiques d'Afrique, et la plus développée d'Afrique centrale. En 1983, la croissance s'est maintenue à 7%. L'inflation est restée modérée (14,5% en 1983) comparativement à celle des autres pays d'Afrique. La dette extérieure, l'une des plus faibles d'Afrique, est restée minime, bien que croissante (2,5 milliards de dollars en 1982, 3,2 milliards en 1983, soit 8 à 12% des finances publiques). La balance commerciale et la balance des paiements courants ont été déficitaires, mais très faiblement si l'on tient compte des revenus pétroliers réels (plus de 8 millions de tonnes produites en 1983, au lieu de 6,8 millions de tonnes officiels). Seul le service de la dette est monté à un niveau inhabituel et inquiétant (12% des recettes d'exportation de 1979 à 1982, 22% en 1983). La stagnation des productions agricoles d'exportation en 1983-84 a été surtout imputable aux mauvaises conditions climatiques (120 000 tonnes de cacao, 115 000 tonnes de café). La dégradation des cours de ces produits a été compensée par les recettes pétrolières, qui ont représenté près de la moitié des recettes extérieures.

Ces fondements économiques ont résisté aux secousses politiques de 1983-84, surtout en raison de la politique globale, prudente et équilibrée, d'aménagement du territoire engagée depuis près de deux décennies. Le tissu économique camerounais est en effet très diversifié. Contrairement à nombre de pays africains, le développement du pays n'est pas concentré autour d'un seul centre: Douala (grand port, première ville économique, un million d'habitants). Yaoundé (capitale du pays, 700 000 habitants), Bafoussam (dans l'Ouest, 400 000 habitants), Garoua (dans le Nord, 400 000 habitants) ... sont autant de pôles actifs de développement régional. En dépit de la production pétrolière, l'agriculture est restée l'axe central de la politique économique du pays, s'autosuffisant sur le plan alimentaire. Les principales productions agricoles ont été le cacao et le bois (autour de Yaoundé, dans le Sud et dans l'Est), le café, la banane et le thé (dans l'Ouest), le coton, l'arachide et l'élevage (dans le Nord)...

Mais ce développement n'a pas bénéficié à toutes les couches de la population, et c'est sans doute l'une des causes principales de la crise politique. En effet, au-delà de sa dimension personnelle, le conflit entre MM. Biya et Ahidjo est un conflit entre deux générations, symbolisées par les deux hommes. Le nouveau président a voulu engager une politique de moralisation de la vie économique et de libéralisation politique du pays, remettant en cause de nombreuses rentes de situation et d'influence acquises auparavant. Cette lutte contre les privilégiés et pour plus de justice sociale a montré la légèreté de la thèse selon laquelle la rivalité entre M. Ahidjo et M. Biya serait le reflet d'un conflit entre le Nord musulman et le Sud chrétien. Un tel conflit ne saurait exister. Dire que le Nord du Cameroun est musulman n'a pas de sens: on y compte plus de chrétiens (40%) que de musulmans (30%) (les 30% restants étant composés d'animistes et de diverses sectes). Et si le Sud est effectivement en majorité chrétien (70%), on y compte également des musulmans d'origine (10%) et des animistes (20%). D'autre part, le Nord et le Sud englobent des dizaines d'ethnies et de langues différentes. A cet égard, s'il est exact que subsiste encore dans les esprits, à côté d'une certaine conscience nationale aujourd'hui indéniable, une forte conscience d'appartenir à une ethnie donnée, rien, ni politiquement, ni historiquement, ni culturellement, ne peut accréditer la thèse de l'existence d'une conscience régionale, est par conséquent, d'un clivage Nord-Sud.

C'est en novembre 1982 que Paul Biya a succédé à Ahmadou Ahidjo à la tête de l'État camerounais. Dans tous les milieux - aussi bien parmi les opposants camerounais que dans les milieux financiers d'Occident -, on s'attendait à une libéralisation du régime, à une démocratisation de la vie politique, d'autant que le 30 décembre 1983, M. Biya déclarait que désormais toutes les élections (municipales, législatives et présidentielles) seraient libres dans le pays.

Mais bien vite on s'est rendu compte que Biya n'était porteur d'aucune espérance nouvelle, et qu'il appliquait les vieilles recettes de la plupart des chefs d'État africains. Candidat unique aux élections présidentielles du 14 janvier 1984, il a été élu avec 99,84% des suffrages exprimés. Auparavant, la découverte de ce qu'on a appelé le "complot du 22 août 1983" lui avait donné l'occasion de frapper les partisans de son prédécesseur: Ahmadou Ahidjo et ses aides de camp (Ibrahim Oumarou, Salatou Adamou) étaient condamnés à mort. En mars 1984, les peines capitales étaient commuées en détention à perpétuité ; mais le malaise suscité par cette affaire allait bientôt se transformer en tragédie.

Le 6 avril 1984 au matin en effet, une fraction de la garde présidentielle entrait en rébellion. Le gros de l'armée est resté fidèle au président Biya. Les combats ont duré jusqu'au 10 avril et se sont soldés par la défaite des mutins (environ 2 000 hommes). La police a ensuite procédé officiellement à 1 205 interpellations ; 51 personnes ont été condamnées à mort, 205 à des peines d'emprisonnement...

Le congrès du parti qui s'est tenu à Bamenda du 21 au 24 mars 1985 n'a rien apporté de nouveau dans le fonctionnement des institutions ; il s'est contenté de débaptiser le vieux parti unique: l'Union nationale camerounaise (UNC) d'Ahidjo est devenue le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) de Biya.

Dans l'ensemble africain, l'économie camerounaise se portait plutôt bien à la fin de 1984, avec un taux de croissance élevé (de l'ordre de 6,5%) et un service de la dette raisonnable (60 milliards de francs CFA). Le budget 1984-1985 adopté le 26 juin 1984 était équilibré en recettes et en dépenses à 620 milliards de francs CFA ; les recettes provenaient des seules ressources camerounaises, dont 123 milliards de redevances pétrolières. Les dépenses de fonctionnement s'élevaient à 400 milliards de francs CFA, les dépenses d'investissement à 220 milliards. Cette relative bonne santé de l'économie camerounaise ne doit pas cacher certaines faiblesses importantes. Le taux d'inflation a continué d'être très élevé puisqu'il se situait aux environs de 20% par an. Le chômage a augmenté de 4% au dernier trimestre 1983 tandis que l'activité industrielle a connu une chute de 9% sur la même période. Pour relancer la production industrielle, le gouvernement a promulgué, le 4 juillet 1984, un nouveau Code des investissements, qui a remplacé celui du 27 juin 1960. Ce nouveau code met l'accent sur l'encouragement de l'investissement national, le soutien à apporter aux petites et moyennes entreprises, l'accélération des procédures administratives (surtout en matière de dédouanement) et la décentralisation des entreprises industrielles. Il se caractérise en outre par la réduction du temps d'exonération d'impôts accordé aux entreprises étrangères classées prioritaires (de vingt-cinq à quinze ans).

La sage et prudente gestion de son économie pétrolière devrait permettre au Cameroun de traverser la récession qui affecte depuis 1985 les pays producteurs d'or noir et qui lui a causé, en 1985-1986, un manque à gagner de 250 milliards de francs CFA. Malgré la crise pétrolière, le gouvernement du président Paul Biya (au pouvoir depuis novembre 1982) a pu débloquer en février 1986 du compte hors budget - constitué en 1978 à partir des recettes pétrolières - 180 milliards de francs CFA pour financer certaines opérations concernant les infrastructures de communication, l'agriculture, les équipements scolaires et hospitaliers. Il est vrai que la production de pétrole, bien supérieure en 1985 aux prévisions (9,3 millions de tonnes au lieu de 7,6) a quelque peu élargi la marge financière du Cameroun, considéré comme l'un des pays d'Afrique les plus attirants pour les investisseurs étrangers depuis que le gouvernement a maîtrisé la crise politique de 1984.

La plupart des clignotants économiques et financiers sont passés au vert. Côté agriculture, la parenthèse de la sécheresse de 1983-1984 étant fermée, les productions ont remonté: 120 000 tonnes de cacao en 1985 (contre 110 000 en 1984), 120 000 tonnes de café (contre 65 000 en 1984), 100 000 tonnes de coton (contre 95 000 en 1984). Bien que ne représentant plus que 20% du PIB, l'agriculture continue de dégager des excédents vivriers pour l'Afrique centrale.

La croissance annuelle du PIB, qui stagnait à 2% dans les années soixante-dix, a brusquement sauté à 10% au début des années quatre-vingt (l'effet-pétrole) pour se stabiliser, depuis 1982, aux alentours de 7%. On a estimé que la balance des paiements avait un excédent compris entre 150 et 220 millions de dollars depuis 1984. L'inflation s'est stabilisée autour de 15% par an, et l'endettement est resté raisonnable. Le service de la dette s'est subitement emballé en 1983 et représentait, en 1985, 14% de la valeur des exportations: environ 500 millions de dollars pour un encours de 3,3 milliards de dollars (soit 37% du PNB). Cette dette est désormais gérée par la Caisse autonome d'amortissement, nouvellement créée. Seul le chômage reste préoccupant. Le gouvernement s'y est attaqué en créant dans la fonction publique, pour les diplômés de l'enseignement supérieur, 1 700 postes en 1985 et 350 au début de 1986, et en prenant de nouvelles mesures incitatives à la création des petites et moyennes entreprises.

Sur le plan politique, l'année 1985-1986 a été essentiellement marquée par la naissance, en mars 1985, du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), nouveau parti unique remplaçant l'Union nationale camerounaise (UNC), et par les élections des responsables des organes de base du RDPC en février et mars 1986. Le remaniement ministériel d'août 1985 a permis au président Paul Biya de consolider son pouvoir avec une équipe plus proche de ses options libérales. Le rappel aux affaires (en particulier à la tête des sociétés d'État) d'hommes réputés représentant l'ancien régime a pu être interprété comme un geste de réconciliation et le signe d'une certaine volonté présidentielle de ne pas rompre l'unité de la classe dirigeante.

Au Cameroun, trois faits ont marqué l'année 1986: le renforcement de l'autorité présidentielle, la récession économique et la catastrophe naturelle du lac de Nyos.

Cette dernière a provoqué mille sept cents morts par émanation de gaz toxique, dans le Nord-Ouest du pays.

Le renouvellement des organes de base du parti unique, rajeuni en 1985 sous le nom de Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), a permis d'élire, de janvier à mars, 13 500 responsables de cellule et 148 présidents de section départementale. Le renouvellement ainsi effectué par des élections "libres dans le cadre du parti unique" aurait touché 70% des responsables. Le 21 novembre, le remaniement du gouvernement et la réorganisation des services de la présidence de la République ont souligné la volonté du président Paul Biya de tenir ses promesses de simplification des pratiques administratives. Le choix des hommes de l'entourage présidentiel a été présenté comme gage de moralité et de compétence, à l'approche de temps économiquement difficiles. Les élections du début de l'année ont signifié que, sans tout bouleverser et en conservant notamment le système du parti unique, le chef de l'État tenait aussi à appliquer la libéralisation qu'il préconisait dans ses discours, en réaction contre l'autoritarisme de l'époque Ahidjo. En s'adressant aux milieux d'affaires en mai 1986, à Douala, la capitale économique, le président a encore affirmé ses options libérales en faveur du dialogue avec le secteur privé.

Malheureusement, tous ces actes ne sont pas apparus d'une parfaite cohérence et n'ont pas désarmé la critique. On l'a vu notamment au début de 1987, avec quelques affaires gênantes, dont le renvoi brutal du ministre des Affaires étrangères, Eteki Mboumoua, ancien secrétaire général de l'Organisation de l'unité africaine (OUA).

Le Cameroun a poursuivi sa politique traditionnelle de diversification de ses relations diplomatiques. A l'occasion de la visite de Shimon Pérès, Premier ministre d'Israël, la reprise des relations au niveau des ambassades a été annoncée comme prochaine. Le président Biya s'est également rendu en visite aux États-Unis (février), en RFA (octobre) et au Canada (novembre), tandis qu'il se gardait, comme à l'accoutumée, de participer au sommet franco-africain de Lomé, en novembre 1986. Les enjeux économiques de ce vaste programme diplomatique ont été perceptibles.

Mais, sur un autre plan, l'économie et les finances nationales ont présenté les premiers signes de difficultés sérieuses. La production pétrolière (sept millions de tonnes en 1985) décline progressivement en volume, l'agriculture ne donne plus les résultats d'un passé récent et l'endettement extérieur (deux milliards de dollars en fin d'année 1985) se serait encore accru tandis que le train de vie de l'État ne s'est pas réduit assez: la fonction publique et les bourses aux étudiants ont été développées volontairement en 1986. Depuis le début de l'année 1987, le Cameroun connaît des problèmes financiers. Ceux-ci sont relativement moins vifs que pour ses voisins immédiats, le Nigéria, le Gabon et le Congo, mais le pays doit néanmoins se préparer à un avenir plus sombre.

En 1987, le Cameroun a célébré le deuxième anniversaire du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, parti unique). Aux élections municipales du 25 octobre, la pluralité de listes était autorisée - une première pour un scrutin de ce type -, même si toutes devaient avoir reçu l'aval prélable du RDPC. Les maires de plusieurs communes importantes, dont Douala et Garoua, ont été battus et remplacés par de nouvelles personnalités du Parti. Les élections du 24 avril 1988 (législatives et présidentielles anticipées) ont conduit au renouvellement de 85% des membres de l'Assemblée ; plusieurs barons du régime ont perdu leur siège. Le président Paul Biya a été réélu mais avec un taux de participation et de suffrages plus faible qu'en 1984.

Le 16 mai 1988, le président Biya a procédé à un large remaniement ministériel qui a abouti au départ de plusieurs hommes clés du régime et à la disparition du ministère rattaché à la Présidence, chargé du plan de stabilisation, créé lors du précédent remaniement (4 décembre 1987). Ces changements devraient permettre de relancer l'industrie nationale, concurrencée par l'invasion de produits venant du Nigéria voisin. La visite du général Babangida, chef de l'État nigérian (8 au 10 décembre 1987), a d'ailleurs contribué à améliorer les relations entre les deux pays, souvent tendues par le passé. L'autre objectif du remaniement du 4 décembre était de renforcer l'équipe économique du gouvernement afin de redresser la situation financière du pays et d'éviter le recours au FMI.

La visite officielle en France du président Biya (4-7 mai 1987) et celle du chancelier ouest-allemand Helmut Kohl à Yaoundé (15-17 novembre) ont permis au Cameroun de s'assurer du soutien de ses deux principaux bailleurs de fonds au plan d'austérité mis en place en vue du redressement économique et présenté par le chef de l'État, le 20 juin 1987. Les principales mesures de ce plan sont la réduction des dépenses publiques pour faire face à une baisse des recettes d'exportations d'environ 200 à 300 milliards de francs CFA pour 1986-1987 ; cette baisse a provoqué l'accumulation de dettes de l'État envers des sociétés nationales et étrangères s'élevant à environ 150 milliards.

La production de cacao et de café, principales cultures d'exportation, a enregistré des résultats en hausse, en dépit du vieillissement des plantations, mais cela n'a pas suffi à compenser le déficit dû à la baisse des cours mondiaux. Le budget de l'État a été ramené à 650 milliards de francs CFA contre 800 milliards en 1986-1987 et l'endettement extérieur est resté modéré (3,5 milliards de dollars en 1986). Des retards dans le paiement des bourses de certains étudiants ont provoqué des affrontements (17-18 décembre 1987) entre étudiants et policiers à Yaoundé.

En 1988, le gouvernement s'est attaché à trouver des solutions à ses problèmes économiques et financiers. Il a poursuivi la politique d'austérité menée depuis 1987. Le budget 1988-1989 a été ramené à 600 milliards de francs CFA contre 650 milliards lors de l'exercice précédent. Différentes mesures ont été prises afin de réduire le train de vie de l'État: ventes de véhicules administratifs, restrictions sur l'utilisation du téléphone, recensement des fonctionnaires permettant de dépister les situations illégales. Une commission de réhabilitation des entreprises publiques et parapubliques, mise sur pied en 1986, a dressé un diagnostic de la situation de ces sociétés et élaboré des plans de redressement. L'événement marquant a été la signature, avec le FMI, le 19 septembre 1988, d'un accord de confirmation et l'octroi d'un prêt d'ajustement structurel de 150,7 millions de dollars. Le Cameroun s'est engagé, en contrepartie, à entreprendre des réformes économiques en profondeur afin de réduire le déficit financier de l'État et relancer son économie: le déficit budgétaire devra être comprimé, de même que celui de la balance des paiements. Selon la Banque mondiale, la dette extérieure totale du pays se serait élevée à 4 milliards de dollars à la fin de l'année 1987 (5 milliards de dollars au début 1989). Le gouvernement a décidé en 1989, après s'y être longtemps opposé, de recourir au Club de Paris pour obtenir un rééchelonnement de sa dette publique (accordé le 25 mai).

Sur le plan politique, le Parti unique, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), a réuni en novembre 1988, pour la première fois depuis sa création en 1985, son Conseil national en présence du chef de l'État, le président Paul Biya. A cette occasion, celui-ci a dénoncé le comportement des agents de l'État, du Parti et tous ceux qui, dans la population, pratiquent la corruption, contraire à la bonne marche de la démocratie et de la libéralisation, et il a appelé à la moralisation de la société camerounaise et à l'unité nationale. Le 13 avril 1989, un remaniement ministériel a marqué la volonté de resserrer les rangs face aux problèmes économiques et de réorganiser les services de sécurité.

Les difficultés économiques et financières de l'État ont persisté en 1989 et 1990. Le gouvernement a poursuivi sa politique de rigueur, réduisant les dépenses publiques et essayant de relancer l'activité économique. La fraude fiscale et douanière a, de nouveau, été dénoncée. Le budget, en 1989-1990, est resté fixé à 600 milliards de FCFA, comme l'année précédente. Son maintien a été possible grâce au rééchelonnement d'une partie de la dette publique, obtenu en mai 1989, et à la mise en oeuvre, depuis 1988, d'un programme de stabilisation des finances publiques et d'ajustement structurel.

Le secteur cacao, qui représente 40% des exportations agricoles, a fait l'objet d'une réforme, avec notamment la baisse de 40% des prix d'achat aux planteurs (septembre 1989). De même, les prix d'achat du café et du coton ont été abaissés respectivement de 60% et de 32% (novembre 1989). La réforme des entreprises publiques s'est poursuivie et plusieurs contrats ont été signés entre l'État et certaines d'entre elles pour parvenir à l'amélioration de leurs performances et à l'assainissement de leur situation financière. Mais en dépit de ces mesures, la reprise n'a pas eu lieu.

Sur le plan politique, une certaine agitation s'est manifestée à la suite de l'arrestation, en février 1990, de Me Yondo Black et d'une dizaine d'autres personnes, accusées d'avoir incité la population à la révolte. Lors de l'assemblée extraordinaire des avocats réunie en mars 1990 à ce sujet, le bâtonnier du barreau camerounais, Me Bernard Muna, a dénoncé les violations des droits de l'homme dans le pays et réclamé le multipartisme. Me Yondo Black a été condamné, au début avril 1990, à une peine de trois ans de prison. Me B. Muna soutenait un nouveau parti, le Front social démocratique, qui n'était pas encore légalisé et qui a appelé à une manifestation le 26 mai à Bamenda. Les manifestants se sont heurtés aux forces de sécurité et six personnes ont été tuées. Après la réunion, en juin 1990, du congrès du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), parti unique, une évolution vers une libéralisation du régime et le multipartisme a été décidée. L'abolition des lois sur la subversion et la censure de la presse a été annoncée. D'autre part, l'ancien président camerounais, Ahmadou Ahidjo, est décédé le 20 novembre 1989, sans avoir pu rentrer dans son pays depuis la tentative de coup d'État de 1984, dans laquelle il avait été impliqué.

Sur le plan international, le Cameroun, pays bilingue, devrait devenir prochainement membre du Commonwealth et de la Francophonie. De plus, l'équipe de football camerounaise, les "Lions indomptables", s'est qualifiée pour les quarts de finale de la Coupe du monde en juin 1990 ; c'est la première équipe africaine à réaliser une telle performance.

L'année 1990-1991 a été au Cameroun celle des occasions manquées, des réformes trop tardives qui n'ont pu briser le cycle contestation-répression-violence. Depuis la "fusillade de Bamenda", qui avait coûté la vie à six manifestants le 26 mai 1990, le Cameroun avait connu une effervescence qui est allée crescendo. Les 20 000 manifestants de Bamenda portaient des pancartes souhaitant "longue vie à Son Excellence Paul Biya" en louant ses "efforts pour l'instauration du multipartisme". Un an après, à Yaoundé, Douala et dans plusieurs villes de province, des bâtiments publics étaient incendiés et le portrait du président brûlé en public.

Le pouvoir a refusé la tenue d'une "conférence nationale", réclamée par l'ensemble de l'opposition, en arguant qu'elle n'aurait "aucun fondement juridique parce que la Constitution prévoit depuis toujours le multipartisme". Seulement, le pluralisme politique n'a été admis dans les faits, le 19 décembre 1990, que sous la pression de la rue. Huit mois auparavant, la création d'un parti concurrent du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, parti unique) avait encore valu à Me Yondo Black et à l'écrivain Albert Mukong une condamnation pour "subversion".

De même, la libéralisation de la presse n'est intervenue qu'à la suite d'une condamnation infligée, le 21 janvier 1991, au journaliste Célestin Monga pour une irrévérencieuse "lettre ouverte au Président" publiée dans Le Messager. Et les publications indépendantes - une quarantaine, à la mi-1991, parmi lesquelles La Détente, Le Combattant, l'International News Hebdo mais aussi Football-Élite - ont continué à buter sur la "pénurie de papier" mise en avant par la société d'État éditrice des journaux camerounais, laquelle n'en manque jamais pour l'officiel Cameroon Tribune dont l'édition anglaise est même passée au rythme bihebdomadaire...

L'économie s'est, elle aussi, enlisée au cours de l'année 1990, en dépit d'une "sur-rente" pétrolière, due à la guerre du Golfe, d'environ 30 milliards FCFA. Le budget de l'État a été contracté de 8,3%. L'opposition a accusé la "kleptocratie" (corruption) qui serait responsable, depuis 1987, du détournement de 650 milliards FCFA, soit 13 milliards FF. Seule l'éphémère "guerre de la banane", menée sur le marché français contre les Antilles, a rappelé les potentialités du Cameroun dont la production a doublé en trois ans, passant à 70 000 tonnes.

Le 11 avril 1991, le retour d'un voyage à Paris où il s'est autoproclamé "meilleur élève de François Mitterrand" en matière de démocratisation, le président P. Biya a annoncé une amnistie générale, la tenue d'élections législatives anticipées et le rétablissement d'un poste de Premier ministre. Le parlement s'est réuni en session extraordinaire. Mais l'opposition - une douzaine de partis officiellement reconnus parmi lesquels le Front social-démocrate de John Fru Ndi, le Mouvement national pour la démocratie de Me Y. Black et l'Union des populations du Cameroun (UPC) qui incarne l'opposition "historique" - a continué de réclamer la tenue d'une "conférence nationale".

A l'issue d'une tournée de plus d'un mois à l'intérieur du pays - qui est resté sous contrôle militaire de mai à décembre 1991 -, l'annonce par le président Paul Biya, le 11 octobre, d'élections législatives anticipées - finalement organisées le 1er mars 1992 - a été la réponse à l'exigence de l'organisation d'une conférence nationale avancée par l'opposition.

Au terme d'une laborieuse concertation tripartite (gouvernement/opposition/personnalités indépendantes), la signature en novembre 1991 d'une plate-forme se limitant à l'élaboration d'un nouveau code électoral et à l'engagement d'une révision de la Constitution a divisé de façon durable l'opposition. Celle-ci menait depuis mai les opérations "villes mortes" et "désobéissance civile", et multipliait les manifestations de rue, malgré une répression qui a fait plus de 300 morts en 1990-1991.

Les résultats des législatives anticipées qui n'ont accordé qu'une majorité relative (88 des 180 sièges) au Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), ancien parti unique, du président P. Biya, ont fait oublier qu'une partie plus que significative des opposants avait appelé au boycottage. Parmi eux, le Front social démocratique (SDF) de John Fru Ndi, dominant dans la région ouest anglophone, l'Alliance pour le redressement du Cameroun et quelques ténors de la politique camerounaise. De plus le corps électoral avait été sensiblement réduit par des mesures administratives.

Toutefois, le RDPC a été contraint à une alliance (deux ministres pour six députés) avec un petit parti implanté dans l'extrême nord, le Mouvement pour la défense de la République (MDR) de Dakolé Daïssala, emprisonné de 1984 à 1990. Dirigeant l'État depuis 1982, P. Biya, dans la perspective de la présidentielle d'avril 1993, a nommé pour la première fois un Premier ministre anglophone, Simon Achidi Achu, pour contrer le très populaire Fru Ndi, qui devrait être candidat, et a fait la part belle dans son gouvernement aux originaires des régions frondeuses. L'ancien Premier ministre, Bello Bouba Maïgari, s'est "mis en réserve de la République", son parti, l'Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP) obtenant 68 sièges; la fraction officiellement reconnue de l'Union des populations du Cameroun (UPC) de Francis Kodock, avec 18 sièges, a recueilli les dividendes de l'histoire prestigieuse d'une formation aujourd'hui divisée.

Bien que le pays, plongé depuis 1985 dans une profonde crise économique, n'ait pu mener à bien son premier programme d'ajustement structurel, le FMI en a approuvé un second en décembre, encouragé par la France qui a versé 600 millions FF de prêts d'ajustement en 1991. Le Club de Paris a rééchelonné la dette publique en janvier 1992, mais la dette intérieure a obéré l'activité économique du pays, longtemps entravée par les opérations "villes mortes". Des campagnes coton et café médiocres en 1990-1991, la baisse de la production pétrolière (7 millions de tonnes en 1991 et 4 prévues pour 1995, contre 10 en 1985) ont assombri l'avenir économique d'un État dont les prochaines échéances électorales (municipales en octobre 1992 et présidentielles en 1993) semblaient pouvoir réserver des surprises.

Succédant en 1982 à l'homme du Nord, Ahmadou Ahidjo, dont il était le Premier ministre, le président Paul Biya, originaire du Sud, qui incarnait pour beaucoup l'image d'une possible ouverture après plus de vingt ans de dictature, s'est révélé l'un des chefs d'État d'Afrique les plus rebelles à toute évolution démocratique. Après la tragique manifestation de Bamenda, le 26 mai 1990, dans le nord-ouest du pays, le Cameroun a connu une période de répression et de violences qui a fait plus de 300 victimes, plusieurs mois d'opération "ville morte" dans le pays, répondant au refus du chef de l'État d'organiser une "conférence nationale" réclamée par l'opposition.

Une tardive reconnaissance du multipartisme (décembre 1990), arrachée par la rue, et la tenue d'élections législatives anticipées (mars 1992), boycottée par une partie significative de l'opposition, n'ont pas apaisé la crise politique de cet État dont le président, de plus en plus discrédité, n'entendait toujours pas passer la main. L'annonce, le 25 août 1992, de l'élection présidentielle pour le 11 octobre 1992, alors qu'elle était prévue en mai 1993 selon la Constitution en vigueur, a fortement accru la tension. Les élections communales, fixées à octobre, ont été reportées et le mandat des conseillers municipaux prorogé. Bien que le code électoral pour le scrutin présidentiel, promulgué le 17 septembre, ne prévoie qu'un seul tour, l'opposition qui l'a dénoncé, s'est présentée en ordre dispersé face à P. Biya, candidat de l'ancien parti unique, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), qui a reçu le soutien d'Augustin Frédérick Kodock, dirigeant de la branche légalisée de l'Union des populations du Cameroun (UPC) occupant 18 des 180 sièges au Parlement, et du Mouvement de défense de la République (MDR), implanté dans l'extrême Nord (6 députés).

Refus d'ouverture et répression

Dans la course à la présidence, les deux principaux adversaires de P. Biya ont été, d'une part, John Fru Ndi, le charismatique chairman du Front social démocratique (SDF) qui avait boycotté les législatives et dont l'audience a largement dépassé la province anglophone du Nord-Ouest, et, d'autre part, Bello Bouba Maïgari, ancien Premier ministre, originaire du Nord, en rupture avec P. Biya après l'échec du coup d'État militaire d'avril 1984, et candidat de l'Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP), forte de 68 députés.

Les résultats proclamés par la Cour suprême le 23 octobre ont donné la victoire au président sortant avec 39,97% des suffrages. J. Fru Ndi, officiellement crédité de 35,98% des voix, s'est proclamé élu deux jours avant le verdict de la Cour suprême, tandis que B. Bouba Maïgari (19,21%), faute d'un accord de gouvernement, est resté dans l'opposition. Ces élections truquées, selon le sévère rapport de l'Institut national démocratique (NDI) nord-américain, ont déchaîné les violences en particulier à Douala, capitale économique, dans l'ouest du pays et dans la province du Nord-Ouest.

Tandis que J. Fru Ndi était assigné à résidence à Bamenda et que plusieurs centaines de ses partisans étaient incarcérés et maltraités, l'état d'urgence, déclaré dans la province du Nord-Ouest le 27 octobre, n'a été levé que le 29 décembre, à la suite de pressions internationales. Le SDF et ses alliés de l'Union des forces démocratiques du Cameroun (UFDC) de Victorin Haméni Biéleu ont été les principales victimes de la répression.

Le gouvernement formé le 27 novembre 1992 n'a marqué aucune ouverture réelle. P. Biya s'est contenté de récompenser par des ministères d'État les dirigeants de la branche légalisée de l'UPC et du MDR (A.F. Kodock et Dakollé Daïssala) qui l'avaient soutenu pendant sa campagne. Faute d'accord avec l'UNDP, il a débauché le bras droit de B. Bouba Maïgari, Hamidou Mustapha, pompeusement promu vice-Premier ministre.

Promise le 3 novembre 1992 par P. Biya lors de sa prestation de serment, la réforme de la Constitution, qui devait faire l'objet d'un grand débat, n'était pas concrétisée à la mi-1993; le Parlement, réduit à un rôle de figurant de la vie politique, n'avait été saisi d'aucune proposition. Tandis que le 17 avril 1993, J. Fru Ndi lançait un appel à la tenue d'une "conférence nationale souveraine", suscitant les réticences de certains de ses proches (Samuel Eboua, Bernard Muna), P. Biya, le 28 avril, dans son message à la Nation, mécontentait tant l'opposition parlementaire qu'extra-parlementaire en fixant les modalités très restrictives du grand débat national sur la Constitution.

La compromission de la France

Plongé depuis 1985 dans une crise économique et financière sans précédent, le Cameroun a été sauvé de la banqueroute par une France oublieuse du discours de La Baule (juin 1990) qui entendait désormais lier l'aide aux progrès démocratiques. Alors que les États-Unis suspendaient leur coopération en novembre pour cause "d'état d'urgence" et que le Parlement européen invitait le 17 décembre la Commission de la Communauté à diligenter une enquête sur le respect des droits de l'homme au Cameroun ajoutant que "M. Biya ne pouvait se prévaloir d'aucune légitimité démocratique", la France, un instant "préoccupée", a multiplié ses concours financiers pour maintenir à flot le régime camerounais. En 1992, la Caisse française de développement (CFD) lui a alloué 1,835 milliard FF, dont 1,2 pour l'ajustement de son économie, faisant ainsi du Cameroun son premier partenaire. Le 8 janvier 1993, un nouveau prêt d'ajustement de 600 millions FF a été consenti, directement versé pour l'essentiel à la Banque mondiale en paiement d'arriérés. Certes la compagnie pétrolière Elf-Cameroun, a extrait plus de 5 millions de tonnes de brut en 1992 et a relancé ses recherches dans le Rio del Rey. De plus, le pétrole du Sud du Tchad, destiné à être exploité par Elf dans un proche avenir, devrait transiter par le Cameroun. Mais la note est apparue salée! Cet engagement décisif de la France a entraîné en mars 1993 un appel au boycottage des produits en provenance de ce pays par l'Union pour le changement et a surtout réveillé chez certains anglophones une revendication fédéraliste. Fédération bilingue en 1961, le Cameroun est devenu République unie en juin 1972. Félicité par Charles Pasqua - devenu ministre de l'Intérieur de la France en mars - lors de sa visite au Cameroun en janvier 1993, P. Biya a reçu en mai 1993, à Paris, les encouragements du gouvernement français et de la présidence de la République.

A partir de septembre 1988 sous contrôle du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, qui gèle périodiquement ses décaissements pour cause d'arriérés, le Cameroun a continué de creuser ses déficits financiers liés à la fois au ralentissement persistant de l'activité économique du pays, elle-même obérée par une très lourde dette intérieure (un tiers du PIB, qui a chuté de 25% en six ans), à l'évolution défavorable des produits agricoles (café, cacao, coton), au déclin pétrolier, mais aussi aux erreurs de gestion et à la gabegie. Réformes fiscale et douanière, restructuration et privatisation du secteur bancaire et des entreprises publiques ont accru le chômage sans permettre au pays de sortir de l'impasse.

En 1993, la baisse de 4 à 20% des salaires dans la fonction publique (5% des effectifs étant considérés comme "fantômes"), l'augmentation des droits universitaires, les licenciements ont rendu la situation sociale très tendue: grève à l'Université, dans les transports, etc. Ces sacrifices ont d'autant plus mal été acceptés qu'en dépit de la censure, de l'arrestation de journalistes, de la suspension ou de l'interdiction de publications, la presse privée a souvent dénoncé des scandales impliquant diverses autorités dont le président lui-même et ses proches. Symbole de cette presse libre, Pius Njawé a été interpellé après avoir révélé dans son journal Le Messager le coût du golf présidentiel 18 trous de M'Vomeka: 120 millions FF...

Gênés par une opposition ayant utilisé, à partir de décembre 1990, les voies offertes par le multipartisme, non sans faire l'objet d'une grande répression, fragilisés par la dette extérieure comme par de mauvais résultats de la production intérieure et en proie à la vindicte des fonctionnaires dont ils ont réduit les salaires de manières drastique, le président Paul Biya et son gouvernement se sont trouvés de plus en plus dépendants des soutiens externes, recourant à des modalités dictatoriales d'exercice du pouvoir, seules susceptibles de leur conserver le contrôle de l'État à un moment où la dévaluation du franc CFA (12 janvier 1994) attise le mécontentement populaire.

L'Union pour le changement, regroupant dix partis d'opposition, dont le Front social démocratie (SDF) de John Fru Ndi et l'Union des forces démocratiques du Cameroun (UFDC) de Victorin Haméni Biéleu, a animé une contestation enflammée par les conditions jugées frauduleuses de la réélection du président Biya, fin 1992 (l'état d'urgence avait été décrété d'octobre à décembre 1992 dans la province du Nord-Ouest), avant d'engager une campagne de désobéissance civile accompagnée d'un boycottage des produits français en mars 1993, enfin un appel à la grève générale a été lancé, fin août. L'opposition est cependant demeurée divisée. Ainsi, l'Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP) de Bello Bouba Maïgari s'est-elle désolidarisée du mouvement.

La France, principale ancienne puissance coloniale, a continué de soutenir le régime à la satisfaction déclarée de P. Biya. Le grand débat national d'avril-mai 1993 sur la Constitution n'a pas permis à l'opposition de faire valoir ses projets, en particulier celui d'une large décentralisation préconisée par le SDF.

Le pays a continué de subir une désintégration de son tissu industriel avec une chute de 50% des investissements dans ce secteur, tandis que la dette extérieure atteignait 67% du PIB, son service représentant 52% de la valeur des exportations du pays. Les programmes lancés avec le FMI, qui avaient été abandonnés, ont paru susceptibles de reprendre après les prêts importants consentis par la Caisse française de développement (CFD) en janvier et en juillet 1993. La part des investissements de l'ancienne métropole a pu être estimée à environ 65% du total dans ce pays où la compagnie pétrolière française Elf-Aquitaine a prévu de renouveler ses exploitations et aussi, dans le cadre d'un consortium avec l'américaine Exxon et la française Total, de construire un oléoduc aboutissant au port de Kribi afin d'évacuer le pétrole tchadien.

La fin du monopole de la commercialisation des produits agricoles annoncée le 24 août 1993 s'est inscrite dans un contexte de baisse de la production du café et du cacao. Cela n'a pas empêché le gouvernement d'être plutôt favorable à la dévaluation du franc CFA, tandis que sur les marchés les prix flambaient et qu'un accord était péniblement trouvé le 15 mars 1994 avec les syndicats du secteur public après trois mois de conflits pour raisons salariales. C'est la Confédération syndicale des travailleurs du Cameroun, ancien syndicat unique et liée au Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), au pouvoir, qui a lancé le mot d'ordre de grève générale et illimitée le 28 novembre 1993, après qu'une troisième diminution de salaires en deux ans a encore fragilisé la base bureaucratique du pouvoir.

Doté de l'économie la plus diversifiée d'Afrique centrale - elle représente près des deux tiers de la masse monétaire et du PNB de la région -, le Cameroun a manqué "couler" la Zone franc au cours de l'année qui a suivi la dévaluation du franc CFA, le 12 janvier 1994. Record mondial, un programme post-dévaluation conclu avec le FMI (Fonds monétaire international) a périclité six semaines seulement après sa conclusion et, record africain, le taux de recouvrement fiscal est tombé à 10% de l'impôt dû.

Si, en janvier 1995, les recettes de l'État camerounais s'étaient spectaculairement redressées, passant de 250 millions en août 1994 à 450 millions, aucune des grandes réformes structurelles n'avait été menée à bien. Formellement acquise, la libéralisation des filières agricoles, notamment celles du café, du cacao et du coton, s'est trouvée contrecarrée par de lourdes taxes à l'exportation. Par ailleurs, le train des privatisations s'est essoufflé et la réduction drastique des effectifs de la fonction publique - 180 000 agents - n'était même pas encore amorcée.

Politiquement, cette contre-performance s'explique par une dangereuse "vacance du pouvoir", le président Paul Biya, régnant plutôt que gouvernant, séjourne un tiers de l'année à l'étranger et, quand il est au pays, se retire quatre jours par semaine dans son village natal. Ainsi le chef de l'État a-t-il tenu, en tout et pour tout, quatre conseils des ministres en 1994 - quatre de plus, il est vrai, que l'année précédente... A la veille du "sommet" franco-africain de Biarritz en novembre 1994, pour honorer une vieille promesse faite au président français François Mitterrand, il a convoqué des assises nationales en vue d'une révision constitutionnelle. Elles ont été boycottées non seulement par l'opposition, mais aussi par le cardinal Tumi de Douala. Au final, les partisans du président ont proposé au Parlement une copie conforme de la Constitution fédérale de 1972.

Dans ce climat de délitement général qui a favorisé l'aggravation des tensions ethniques et, dans l'extrême nord, l'apparition de "bandits de grands chemins", deux décisions concernant le secteur pétrolier ont fait événement: la "décision de principe", en février 1995, du consortium Chevron-ELF exploitant le pétrole dans le Sud tchadien de construire un oléoduc d'évacuation à travers le Cameroun jusqu'au port de Kribi, assurant au pays des royalties; puis, le 16 mars 1995, le dépôt du dossier camerounais auprès de la Cour internationale de justice de La Haye pour trancher un différend frontalier opposant le Cameroun et le Nigéria au sujet de la presqu'île de Bakassi. Véritable "éponge à pétrole", ce territoire pourrait sauver la production pétrolière camerounaise (120 000 barils par jour, soit seize fois moins que celle du Nigéria) de l'épuisement prévu à l'horizon de l'an 2005.

L'économie a connu un début de reprise (3,8 % de croissance en 1994 et 5 % prévu en 1995-1996). Cette relative embellie amorcée à partir du second semestre 1994 et fondée sur la hausse des cours mondiaux et l'amélioration des prix relatifs par la dévaluation du franc CFA a bénéficié aux secteurs traditionnels d'expor-tation (cacao, café, coton, bois, banane). L'inflation a pu être contenue à 6,9 % en 1995 et le gouvernement a entrepris de comprimer la masse salariale (300 milliards de francs CFA en 1993 et 180 milliards inscrits dans la loi de finances 1994-1995). La dette extérieure totale (7,2 milliards de dollars en 1994, soit 82 % du PIB) est passée à 7,27 milliards de dollars en 1994. Son service reste toujours un fardeau pour les finances nationales.

L'amélioration des résultats économiques et financiers a permis d'obtenir du FMI (Fonds monétaire international) un crédit stand-by de 101 millions de dollars en septembre 1995, suivi d'autres financements de cette organisation et de la Banque mondiale en février 1996 pour l'exécution du quatrième programme d'ajustement structurel.

Au plan de la politique interne, une nouvelle Constitution a été promulguée le 18 janvier 1996 par le président Paul Biya, maintenant l'État unitaire, instituant un Parlement bicaméral avec la création d'un Sénat composé à 30 % de membres nommés par le chef de l'État, prévoyant, enfin, une Cour constitutionnelle et des régions, fixant le mandat présidentiel à sept ans, renouvelable une fois. Les groupes d'opposition ont contesté cette Constitution, tout comme les partisans de la sécession des anglophones réunis dans le SCNC (Congrès national du Cameroun méridional) qui ont mené campagne aux Nations unies en 1995.

Les élections municipales reportées en septembre 1992 et en juillet 1994 se sont finalement tenues en janvier 1996, avec la participation de 37 partis. Les formations d'opposition ont accusé le pouvoir d'avoir favorisé le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir) en disqualifiant certaines de leurs listes (près de 120 pour le Front social-démocrate - SDF - de John Fru Ndi et 60 environ pour l'Union nationale pour la démocratie et le progrès - UNDP - de Bello Bouba Maïgari). Ces élections ont été remportées par le RDPC qui présentait des listes dans toutes les communes et a enlevé 229 municipalités sur 336 (65 %), contre 62 au SDF (18 %) et 29 à l'UNDP (9 %). Le RDPC a remporté le scrutin dans trois des chefs-lieux de province (Yaoundé, province du Centre; Ébolowa, province du Sud; Bertoua, Est), contre quatre au SDF (Bamenda, Nord-Ouest; Buéa, Sud-Ouest; Douala, Littoral; Bafoussam, Ouest) et trois à l'UNDP (Garoua, Nord; Maroua, Extrême-Nord; Ngaoundéré, Adamaoua). En mai 1996, le SDF et l'UNDP ont organisé une journée "villes mortes" pour protester contre la nomination de délégués du gouvernement dans les onze principales villes du pays - dont huit ont été remportées par ces deux partis -, chargés de gérer les communes en collaboration avec les conseils municipaux élus. En plus de ses positions dans le Centre, le Sud et l'Est, le RDPC a conservé une bonne implantation dans les zones rurales et semi-rurales.

Au plan international, la montée de la tension entre le Cameroun et le Nigéria à propos du conflit frontalier concernant la péninsule de Bakassi (1 000 km², zone potentiellement riche en pétrole et en ressources alieutiques que se disputent les deux États), à partir de mars 1996, a montré les difficultés de résolution de ce différend porté devant la Cour internationale de justice de La Haye. L'admission du Cameroun au Commonwealth en novembre 1995 et l'organisation du sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), qui s'est tenu du 8 au 10 juillet 1996 à Yaoundé, ont permis au président Biya de mieux tirer son épingle du jeu sur le plan diplomatique par rapport aux années précédentes.

L'économie a poursuivi sa croissance en 1996 (5 %) et l'inflation a été contenue (4,8 %). Le gouvernement a poursuivi la réduction des effectifs de la fonction publique (13 000 fonctionnaires "licenciés" de 1994 à 1997). Les effets positifs de la hausse des cours des matières premières et de l'amélioration des prix relatifs par la dévaluation de 50 % du franc CFA (12 janvier 1994) se sont toutefois réduits.

Les résultats économiques et financiers ont connu, en dépit de la restauration de la croissance depuis 1995, une évolution mitigée. La politique économique d'austérité, qui privilégie le règlement d'une dette extérieure évaluée à 9,35 millions de dollars à la fin de 1996, pénalise les entreprises nationales déjà affectées par la baisse de la demande intérieure. Les relations avec le FMI et la Banque mondiale, qui s'étaient améliorées entre septembre 1995 et février 1996, se sont à nouveau détériorées, du fait de la non-réalisation des objectifs du 4e programme d'ajustement structurel de l'économie conclu en septembre 1995, qui auraient supposé réformes structurelles et restauration complète des finances publiques. Toutefois, de nouveaux contacts ont été pris, en juin 1997, avec le FMI, qui pourraient rétablir de bonnes relations et permettre l'obtention d'une facilité d'ajustement structurel renforcée.

Sur le plan de la politique intérieure, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) du président Paul Biya, le Front social-démocrate (SDF) de John Fru Ndi et l'Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP) de Bello Bouba Maïgari ont tenu leurs congrès en décembre 1996 et janvier 1997, avec les élections en ligne de mire (législatives reportées au 17 mai et présidentielle prévue en octobre 1997). C'est dans cette optique préélectorale que le président Biya a procédé à un remaniement gouvernemental en septembre 1996. Peter Mafany Musonge, un anglophone du Sud-Ouest (jusque-là directeur général de la Corporation de développement du Cameroun), a remplacé Simon Achidi Achu (un anglophone du Nord-Ouest) au poste de Premier ministre. Amadou Ali a été promu au poste stratégique de secrétaire général de la Présidence.

Les élections législatives du 17 mai 1997 se sont globalement déroulées dans le calme. Les résultats proclamés, le 6 juin suivant, par le Cour suprême, ont été contestés par l'opposition qui a menacé de boycotter la nouvelle Assemblée mais a fini par y siéger. Le RDPC a obtenu 109 des 173 sièges pourvus, contre 43 au SDF, 23 à l'UNDP et 5 à l'UDC (Union démocratique camerounaise).

Outre les leaders des principaux partis, Victor Ayissi Mvodo (ancien ministre d'État de l'Administration territoriale et rival de P. Biya pour la succession présidentielle en novembre 1982) avait annoncé sa candidature à l'élection présidentielle de 1997, mais est décédé en juin de la même année.

La situation politique s'est compliquée par la radicalisation des partisans de l'autonomie anglophone regroupés dans le Congrès national du Cameroun méridional, qui ont tenté, en avril 1997, de lancer une insurrection armée. Au plan international, une situation de tension persistait entre le Cameroun et le Nigéria, à propos du conflit frontalier concernant la péninsule de Bakassi.

Source :
L'etat du Monde 1981-1998


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