Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Analyse géopolitique
ANALYSE GEOPOLITIQUE

État charnière entre l'Afrique occidentale et l'Afrique centrale, le Cameroun, souvent présenté comme une  Afrique en miniature , occupe une position particulière sur la scène africaine. Sa singularité géopolitique découle de sa configuration territoriale autant que de son itinéraire historique. Successivement colonie allemande, puis mandat de la Société des Nations (SDN) et territoire sous tutelle de l'Organisation des Nations unies (ONU) confiés à la France, le Cameroun fut le seul pays de l'empire colonial français d'Afrique noire à accéder à l'indépendance (1960) dans la violence. Celle-ci, plus ou moins manifeste ou latente selon les périodes, ne l'a pas quitté depuis lors. Sur fond de crise économique, les aspirations à la démocratie s'expriment ouvertement depuis la conférence franco-africaine de La Baule de juin 1990 ; elles ont conduit à un bras de fer entre le président Paul Biya et une opposition déterminée à obtenir un nouveau partage des pouvoirs qui révèle la permanence de rivalités ethno-régionales.

Le tripode géopolitique

La diversité écologique et humaine de l'espace camerounais fait sa richesse tout en posant le problème de l'unité nationale. Plus de cent ethnies, réparties en une demi-douzaine de grands groupes ethno-linguistiques, composent un paysage humain des plus bigarrés entre les rives du lac Tchad au nord, les profondeurs de la forêt équatoriale au sud et les massifs montagneux de l'ouest. Nord, Sud, Ouest : la géopolitique camerounaise, sans se réduire pour autant à une construction simplifiée, peut se lire commodément à partir de cette trilogie.

Le Nord, constitué pour l'essentiel de plaines et, dans sa partie méridionale, de plateaux qu'ourle le bourrelet surélevé de l'Adamaoua, est un pays ouvert, à la végétation de savane ou de steppe, propice aux déplacements des hommes et au nomadisme pastoral. Ce milieu sahélo-soudanien a fonctionné comme espace d'échanges, de migrations, et pour finir, de conquête : la conquête musulmane, avec le djihad ( guerre sainte ) d'Ousman dan Fodio au début du XIXe siècle, l'a soumis à la domination des Peuls, appelés ici Foulbé, dont les chefferies détiennent toujours une position politique dominante.

L'islam, sa religion et les pratiques sociales qui lui sont associées, fait partie de la culture du Cameroun septentrional et contribue à rapprocher des groupes ethniques de diverses origines. Des populations animistes, dites kirdi ( païen ), ont toutefois échappé à l'islamisation à la faveur des sites refuges qu'offrent les monts Mandara aux reliefs volcaniques tourmentés. Longtemps repliées sur elles-mêmes, rétives aux contrôles administratifs, elles ont commencé à s'ouvrir sur l'extérieur, à s'installer dans les plaines, où elles reçoivent l'influence de l'islam.

Le Sud est un pays de forêts et de populations bantoues. Les solitudes forestières du Sud-Est n'hébergent guère que quelques bandes pygmées ¨ tandis que la région  centre-sud  est beaucoup plus dense, principalement autour de Yaoundé. Les Peuls, islamistes et éleveurs, n'ont pas pénétré la forêt, redoutant pour leurs troupeaux la présence de la mouche tsé-tsé, vecteur de la trypanosomiase. Aussi la place était-elle restée libre pour le christianisme, qui sut s'implanter dans la foulée de la colonisation. A la différence du Nord et de ses puissantes chefferies, le Sud n'a pas connu de grandes organisations politiques mais une fragmentation de l'autorité à l'échelon des familles, des lignages et des clans.

Les peuples de la forêt, principalement ceux des régions côtières, tels les Douala, tôt en contact avec les Européens, ont été de bonne heure scolarisés par les missions chrétiennes. Ils ont par la suite constitué une part importante des élites qui ont pris la relève du pouvoir colonial, même si, contrairement à leurs attentes, le premier président de la République, Ahmadou Ahidjo, était nordiste, foulbé et musulman.

A la dualité Nord-Sud, fréquente en Afrique occidentale, s'ajoute l'existence d'une troisième entité : l'Ouest. Cet ensemble régional est constitué pour l'essentiel de hautes terres volcaniques, qui ont servi autrefois de refuge, en particulier aux Bamiléké, peuple qui doit sa notoriété ¾ et parfois la crainte qu'il inspire ¾ à son dynamisme économique et à son expansion spatiale. Les Bamiléké colonisent les plaines agricoles à la périphérie de leur montagne et, surtout, ils ont fait du port de Douala, capitale économique (1,5 million d'hab.) et poumon du Cameroun, leur véritable bastion. L'opération  ville morte  déclenchée en juin 1991 pour paralyser le pays et faire tomber le pouvoir central témoigne de leur force. Les problèmes de l'Ouest sont en outre compliqués par un héritage colonial, unique sur le continent, qui en fait une région partiellement anglophone dans un État majoritairement francophone.

Suite à la défaite allemande en 1918, le Cameroun avait en effet été démantelé, sa partie occidentale revenant aux Britanniques. En 1961, après un référendum organisé sous l'égide de l'ONU, le sud du territoire anglais opta pour son rattachement au Cameroun, dans le cadre d'un État fédéral, tandis que sa partie nord était intégrée au Nigeria ¨. En 1972, le pouvoir central ayant affermi son contrôle substituait à la république fédérale une  république unie du Cameroun  qui devint en 1984  République du Cameroun . De ce passé demeure un bilinguisme officiel, unique en Afrique. Au début de l'année 1993, les partis d'opposition de l'ouest camerounais ont revendiqué un retour au fédéralisme.

Une violence héritée de l'indépendance

L'accession à l'indépendance s'est déroulée dans des conditions douloureuses pour les populations de l'Ouest camerounais. C'est à Douala, dans un milieu syndicaliste issu de la Confédération générale du travail (CGT), que Ruben Um Nyobe avait créé en 1948 l'Union des populations du Cameroun (UPC). D'orientation marxiste et révolutionnaire, l'UPC déclencha en 1955 une insurrection en pays bassa et bamiléké où son audience était forte. Le reste du Cameroun, contrôlé au Nord par une chefferie musulmane méfiante envers un communisme athée et au Sud par une classe politique issue des écoles chrétiennes et aspirant au pouvoir, ne suivit pas.

L'armée française pacifia le pays bassa puis, après 1960, le pays montagneux bamiléké où la rébellion s'était réfugiée. Les mêmes méthodes qu'en Algérie furent alors appliquées, en particulier les regroupements des populations dans des camps. Il en est résulté une profonde altération de la distribution de l'habitat et une accélération des migrations vers les villes. L'insécurité dans l'Ouest ne prit fin qu'en 1970 avec l'arrestation du dernier chef rebelle. Le traumatisme de cette véritable guerre civile a laissé des traces et les peuples de l'Ouest camerounais, principalement les Bamiléké, continuent à être redoutés par ceux du Nord et du Sud, qui jusqu'alors se sont partagé le pouvoir d'État.

L'unité nationale dépend des équilibres ethniques et régionaux. Le président Ahidjo, au prix d'une politique intérieure sans doute très ferme, était parvenu à la garantir, en même temps qu'il avait donné une image positive de son pays sur la scène internationale. Sa succession, lorsqu'il s'est retiré en 1982 au profit de Paul Biya, s'est pourtant mal passée : le nouveau pouvoir sudiste a entrepris d'affaiblir le Nord, en le découpant par exemple en trois entités administratives. Depuis 1990 ce pouvoir, trop exclusif, est contesté par les forces politiques du Nord et surtout de l'Ouest, et la vie politique camerounaise ne parvient pas à sortir de ce jeu triangulaire exacerbé en temps de crise économique.

En décembre 1992, les élections présidentielles ont vu la victoire, plus ou moins contestée, du président Paul Biya, dont l'adversaire John Fru Ndi, anglophone de la région occidentale de Bamenda, affirme l'avoir emporté.

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier