Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Analyse du pays de 1982 à 1997
ANALYSE DU PAYS DE 1982 A 1997

La République centrafricaine (2,4 millions d'habitants). L'Empire centrafricain proclamé mégalomaniaquement en 1976 par Bokassa s'est effondré en 1979, lors de l'intervention de parachutistes français envoyés autant pour mettre un terme aux folies sanguinaires d'un tyran (une fois qu'elles eurent été dévoilées par Amnesty International) que pour éviter qu'il ne fasse appel à la protection de la Libye. Les dépenses somptuaires de Bokassa étaient d'autant plus scandaleuses (bien qu'elles aient été payées pour une bonne part par l'aide française) que ce pays de savane est très pauvre. Les exportations portent surtout sur une petite production de coton et de diamants. En mars 1981, l'ancien ministre de Bokassa, David Dacko, fut élu de justesse président de la République avec le soutien du gouvernement français, ce qui provoqua de vives réactions des partisans d'Ange Patassé, lui aussi ancien ministre du tyran, mais qui avait choisi le soutien des Libyens. Patassé devait trouver refuge à l'ambassade de France après une tentative de coup d'État contre le général Kolingba, qui avait pris le pouvoir le 1er septembre 1981.

Deux événements majeurs ont marqué la vie politique de la République centrafricaine (2,4 millions d'habitants) en 1983. Le comité militaire de redressement national (CMRN) présidé par le général Kolingba - au pouvoir depuis le 1er septembre 1981 - a accentué la répression contre ses adversaires pour raffermir son pouvoir ; c'est ainsi que le Dr Goumba, emprisonné en 1982, a été condamné en avril 1983 (libéré en septembre, il était de nouveau arrêté début 1984 à la suite de manifestations scolaires et universitaires hostiles au régime). En novembre-décembre 1983, l'ex-empereur Bokassa et certains de ses amis français ont organisé une tentative de retour à Bangui du monarque déchu. Cette aventure ayant tourné court, Bokassa est renvoyé de Côte-d'Ivoire, où il avait trouvé refuge depuis 1979 ; il s'est installé dans la région parisienne le 4 décembre.

Le régime du général Kolingba a continué - comme ses prédécesseurs - d'être porté à bout de bras par la France (1 000 soldats de l'"opération Barracuda" étaient encore stationnés dans le pays à l'été 1984). Les exportations centrafricaines ont connu un double mouvement en 1983: d'une part une légère amélioration dans l'exportation de diamants, de coton et de café ; d'autre part une diminution des exportations de bois. Pour encourager la production agricole, le CMRN a pris des mesures d'incitation à la production: primes de rendement, amélioration du prix d'achat au paysan (le prix d'achat du coton au paysan est ainsi passé de 60 à 80 francs CFA par kg). L'endettement croissant de la Centrafrique a poussé le gouvernement à négocier un réaménagement de la dette publique avec le Club de Paris en juillet 1983.

En République centrafricaine (2,5 millions d'habitants), les ex-officiers Gaston Ouedane (ancien ministre de la Fonction publique) et Jérome Allam (ancien secrétaire d'État au commerce), arrêtés le 3 mars 1982, ont été condamnés le 27 juillet 1984 par le Tribunal spécial de Bangui à dix ans de prison pour "atteinte à la sûreté de l'État". En décembre de la même année, après la visite de François Mitterrand à Bangui, le général André Kolingba, chef de l'État centrafricain, a annoncé la libération de cinquante-trois détenus politiques, dont Abel Goumba, président du Front patriotique oubanguien. Il a également déclaré qu'en 1975 la Centrafrique devrait revenir à une vie constitutionnelle normale, intention confirmée en janvier 1985 avec la précision qu'une nouvelle Constitution serait soumise prochainement à l'approbation du peuple.

La République centrafricaine a pâti de la guerre qui sévit au Tchad ; en novembre 1984, des "commandos rouges" tchadiens ont fait irruption sur son territoire. Le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés a d'ailleurs annoncé qu'environ 30 000 réfugiés tchadiens se trouvaient en territoire centrafricain à la fin de 1984.

Au plan économique, le grand problème de ce petit pays est que la plupart des indicateurs restent résolument au rouge: le déficit budgétaire a été de l'ordre de 11 milliards de francs CFA en 1984, contre 12 milliards en 1981 ; le déficit de la balance commerciale a atteint 9 milliards et celui de la balance des paiements, 42 milliards... En outre la dette extérieure représentait 36% de la production nationale en 1984. Sur le plan de l'agriculture, seul le coton semble avoir bénéficié des mesures d'incitation à la production prises par le gouvernement en 1983 puisque sa production s'est accrue de 19%. Par contre la production caféière a régressé (de 22,5%), de même que la production de bois (-15,3% pour les sciages, -30,4% pour les contreplaqués...).

En Centrafrique, l'événement politique le plus important de l'année 1985 a été la dissolution en septembre du Comité militaire de redressement national qui gouvernait le pays depuis l'accession au pouvoir en 1981 du général André Kolingba, et la constitution d'un nouveau gouvernement comprenant des civils (treize civils et dix militaires), les militaires conservant l'essentiel des postes clés. Par ce geste, le général Kolingba, devenu président de la République (tout en conservant les fonctions de chef de gouvernement et le portefeuille de ministre de la Défense), a marqué sa volonté d'engager le pays dans le processus de démocratisation annoncé au début de l'année. En novembre, quatre-vingt-neuf prisonniers politiques ont été libérés à l'occasion de la fête nationale.

Sur le plan économique et financier, en novembre 1985, les pays membres du Club de Paris (groupe des pays créanciers), sensibles aux efforts d'assainissement entrepris par le gouvernement, notamment l'adoption d'un plan de redressement économique et financier appuyé par un accord de confirmation du FMI, sont convenus de rééchelonner 10 millions de dollars de la dette extérieure publique ou garantie. L'encours de la dette publique extérieure s'élevait à 250 millions de dollars en 1985 (soit 33% du PNB).

Les productions ont connu une évolution favorable en 1985: 50 000 tonnes de coton (+36%), 10 000 tonnes de café (+50%), 350 000 carats de diamants (+10%), 140 000 tonnes d'arachides (+24%).

La balance commerciale a connu un déficit moindre qu'en 1984 (-24 milliards de francs CFA contre -26). L'inflation est restée modérée (8%) et l'augmentation de 30% des crédits à l'économie semblait indiquer une certaine reprise des affaires.

En Centrafrique, l'actualité politique a dominé l'année 1986, avec le passage progressif du régime militaire (en place depuis septembre 1981) à une forme presque civile de gouvernement, et avec le retour inopiné de l'ancien empereur Bokassa, le 23 octobre, suivi de son procès à partir de décembre.

Dans le domaine institutionnel, une Constitution a été rédigée et ratifiée par un référendum organisé le 21 novembre. Plus de 91% des votants l'ont approuvée et ont élu André Kolingba président pour six ans. Il dirigeait le pays depuis 1981. Toutefois, dans la capitale, Bangui, 25% des suffrages ont été hostiles au chef de l'État.

La capitale avait été agitée fin mars-début avril 1986 par l'écrasement d'un Jaguar français sur un quartier populaire proche de l'aéroport (trente-cinq morts) et par un attentat à l'explosif (sans victime). C'est à la même période qu'eut lieu une grève de lycéens.

La nouvelle Constitution a établi un régime de type présidentiel. Le président est élu pour six ans. Le Parlement, qui devait être installé en 1987, est formé de l'Assemblée nationale, dont les députés sont élus au suffrage universel direct pour cinq ans, et du Conseil économique et social. Un parti unique, le Rassemblement démocratique centrafricain (RDC), a été créé à la fin de 1986. Le remaniement ministériel du 8 décembre a tiré les conclusions du référendum. Sur sept ministres sortants, quatre étaient des militaires et l'aspect civil du pouvoir en a été ainsi renforcé. Toutefois, ces changements n'ont eu qu'une portée relative, et le colonel Grélombé a conservé et même renforcé son influence au ministère de l'Intérieur et à l'administration du territoire.

L'ancien empereur n'a pas trouvé le soutien qu'il espérait en rentrant dans son pays. Il a été arrêté à son arrivée. En juin 1987, au terme d'un procès de plusieurs mois, il a été condamné à mort. Le retour de Bokassa a engendré un malaise passager entre Paris et Bangui. Mais la Centrafrique, atteinte dans son redressement économique par la baisse des cours du coton, dépend plus que jamais de l'aide extérieure.

L'actualité politique a été marquée en 1987 par la poursuite de la mise en place d'institutions civiles, amorcée en 1986. Les 6 et 7 février 1987, aux assises du Rassemblement démocratique centrafricain (RDC, parti unique), le président André Kolingba a nommé Jean-Paul Ngoupande, ministre de l'Éducation nationale, comme secrétaire exécutif du Parti. Aux élections législatives du 31 juillet 1987, 142 candidats se sont disputé les 52 sièges à pourvoir. Premier scrutin en République centrafricaine (RCA) depuis environ vingt ans, il a été sans surprise: tous les sièges ont été remportés par le RDC. La participation (50% des électeurs) a cependant été moins forte qu'au référendum constitutionnel de novembre 1986 (91%).

Le remaniement ministériel du 3 décembre 1987 n'a pas touché les grands ministères mais les portefeuilles de l'Éducation et de l'Enseignement ont été regroupés en un seul ministère, confié à Pierre Sammy Mackoy. Cette nomination est intervenue alors qu'une certaine agitation régnait dans les lycées et à l'université de Bangui.

La visite en Centrafrique du ministre français de la Défense, André Giraud (14 janvier 1988), et celle du président Kolingba à Paris (15-18 février 1988) ont permis d'effacer les difficultés liées à l'arrivée au pouvoir du général Kolingba (1981) et à son absence lors du sommet franco-africain d'Antibes en décembre 1987. Paris a renouvelé son soutien à Bangui qui accepte la présence de 1 200 soldats français et de servir de base arrière pour la politique française au Tchad. Enfin, le président Kolingba a commué le 29 février 1988 la peine de mort prononcée en juin 1987 contre l'ex-empereur Bokassa en travaux forcés à perpétuité.

Au plan économique, le gouvernement a pris certaines mesures de libéralisation et d'assainissement de la fonction publique. Mais les problèmes du secteur du coton, en dépit de la hausse des cours au début de 1987, et l'importante fraude douanière ont continué de marquer négativement l'économie du pays.

Les efforts de redressement de l'économie centrafricaine ont été marqués, en mai 1988, par la signature d'un nouveau programme d'ajustement structurel avec la Banque mondiale et l'obtention, à la fin de l'année, d'un rééchelonnement à des conditions très favorables de la dette publique du Club de Paris. En 1987, la dette totale du pays était évaluée par la Banque mondiale à 585 millions de dollars.

Les pays créanciers ont ainsi fait un effort particulier, en raison des réformes accomplies par le gouvernement centrafricain (assainissement de la fonction publique et des entreprises publiques, rationalisation de la filière cotonnière).

Sur le plan politique, le processus de démocratisation s'est poursuivi avec la tenue d'élections municipales au suffrage universel direct (mai 1988), alors que maires et adjoints étaient jusque-là nommés par le chef de l'État. Le septième anniversaire de l'arrivée au pouvoir du général André Kolingba a été célébré le 1er septembre 1988 dans la discrétion, sans aucune déclaration officielle.

Lors de sa visite en RFA en novembre 1988, le chef de l'État a affirmé que les progrès réalisés par son pays dans la voie de la démocratie devraient permettre une reprise des échanges commerciaux bilatéraux, en baisse ces dernières années.

Dans son message à la Nation prononcé à l'occasion du Nouvel An 1989, le général Kolingba a invité les Centrafricains à défendre et à respecter les institutions du pays, mettant ainsi l'accent sur la nécessité d'une plus grande stabilisation du régime.

En janvier 1989, la République centrafricaine (RCA), comme sept autres pays africains, a renoué ses relations diplomatiques avec Israël, rompues depuis 1973. Elle les a suspendues avec le Soudan qui avait interdit le survol de son territoire à l'avion du chef d'État centrafricain, le général André Kolingba, alors qu'il se rendait en visite officielle en Israël, en mai 1989. Cette décision a été accompagnée de la fermeture des frontières entre les deux États. Les relations entre la RCA et le Soudan étaient étroites et de nombreux Soudanais résident en Centrafrique. La visite en Israël du général A. Kolingba a néanmoins eu lieu en juillet 1989. Cet incident s'est terminé avec le rétablissement des relations diplomatiques avec Khartoum en septembre 1989.

Sur le plan économique, la restructuration de la fonction publique a été lancée avec comme objectif la diminution de 10% des effectifs (2 000 postes sur un total de 20 000). Des aides au départ volontaire de fonctionnaires ont été instaurées afin d'encourager leur reconversion dans la création de PME. Le budget pour 1990 s'est élevé à 103,3 milliards de francs CFA, contre 100 milliards l'année précédente. La santé et l'éducation ont bénéficié d'une hausse de 10% de leurs dotations. L'aide extérieure et l'annulation par la France de la dette publique devaient permettre de couvrir le déficit budgétaire.

Sur le plan politique, une session extraordinaire du Rassemblement démocratique centrafricain (RDC, parti unique), réunie en mai 1990, a rejeté l'idée du multipartisme mais a décidé une révision de la Constitution en vue de la nomination d'un Premier ministre. Un remaniement du gouvernement, le 5 juin 1990, a créé le poste de ministre d'État chargé de la coordination de l'équipe ministérielle. D'autre part, les professeurs de l'université de Bangui ont été en grève du 20 avril 1990 au 16 mai. Ils réclamaient le rétablissement d'indemnités supprimées par le gouvernement ainsi que des primes de logement.

Selon la boutade la plus courante à Bangui, "pour l'instant seules les lettres sont ouvertes en Centrafrique". Quant au régime du général André Kolingba, il est resté fermé à toute demande de démocratisation, même si le président a déclaré, en mars 1991, qu'il n'était pas "irréductible au multipartisme".

Au sujet de sa plaque tournante militaire au coeur de l'Afrique, où sont "prépositionnés" un millier de ses légionnaires, la France a également montré peu d'empressement réformiste. Au Quai d'Orsay (ministère des Affaires étrangères), la Centrafrique est toujours le seul État "suivi" par un colonel...

Soutenue à coups de rallonges budgétaires par la France, l'ex-métropole coloniale, "Bangui-la-bureaucrate" a vécu coupée du reste du pays, réduite à un hinterland d'autosubsistance et de trafic de diamants. Le 20 mars 1990, l'opposant François Guéret, sorti de la tristement célèbre prison de Ngaragba en décembre 1986, a adressé une première "lettre ouverte au Président". Des reproches de "gabegie" et de "favoritisme" ont été repris, en des termes moins vifs, le 15 mai 1990, dans une seconde "lettre ouverte", cosignée par près de mille personnalités. Résultat: bon nombre d'entre elles ont été rayées de la fonction publique et un procès a été intenté contre Me Nicolas Tiangaye pour "faute professionnelle".

Le 13 octobre 1990, la colère populaire a explosé dans les rues de Bangui, après l'intervention brutale des forces de l'ordre lors d'un meeting tenu par le Comité de coordination pour la convocation d'une conférence nationale. Après deux jours d'émeutes, le calme a été rétabli. Provisoirement.

La République centrafricaine ne vit plus officiellement en régime de parti unique, mais depuis qu'il a exprimé, le 31 août 1991, son accord pour l'organisation d'un grand débat national, le général André Kolingba, le chef de l'État, n'a cessé de retarder les échéances. Il a reçu en septembre 1991 les représentants de l'opposition, qui est notamment animée par Abel Goumba et regroupée dans le Comité de coordination pour la convocation d'une conférence nationale (CCCCN); il a nommé en octobre un médiateur entre les pouvoirs publics et les partis politiques et annoncé le retour aux libertés syndicales pour le 1er novembre. Elles avaient été suspendues le 6 juillet 1991 par un décret du Premier ministre, confronté à une longue grève du secteur public (d'avril à juillet) et du secteur privé (juin), et à des opérations "villes mortes", à l'initiative de l'Union syndicale des travailleurs centrafricains et de la Coordination des élèves et étudiants.

Des manifestations pour l'amnistie générale et la convocation d'une conférence nationale, qui ont fait plusieurs victimes à partir d'août 1991, ont rythmé une vie politique du pays apparemment bloquée. Pour le chef de l'État, peu sensible aux pressions de l'épiscopat, "le peuple centrafricain ne doit pas suivre servilement les autres". Le 11 mai 1992, le général Kolingba a signé un décret portant création d'une commission nationale préparatoire au "débat national", sans tenir compte du contenu des 72 jours de négociations avec l'opposition.

Minée par les grèves, l'économie de la Centrafrique s'est dégradée: 50% à 80% de la production de diamants commercialisée en fraude, déclin de l'exploitation forestière, du café et du coton. Semblant ignorer l'existence des forces démocratiques, la France, premier partenaire commercial, a maintenu 1200 parachutistes dans les bases de Bangui et de Bouar. Elle a apporté plusieurs aides budgétaires exceptionnelles en 1991, pour le paiement des salaires, et le colonel français Jean-Claude Mansion est resté à la tête de la garde présidentielle qu'il a dirigée pendant toutes les années quatre-vingt, contribuant à la montée d'un réel sentiment anti-français dans le pays.

Le président centrafricain a finalement été victime de l'alternance au pouvoir en... France. Deux mois après les législatives françaises qui, en mars 1993, ont consacré le retour de la droite au gouvernement, le général André Kolingba a dû accepter, sous la contrainte, une échéance électorale maintes fois repoussée auparavant. Le premier scrutin présidentiel pluraliste en Centrafrique, après une tentative avortée le 25 octobre 1992 en raison d'irrégularités notamment à Bangui, a été fixée au 22 août 1993 à la suite d'une intervention résolue, début juin, du nouveau ministre français de la Coopération, Michel Roussin.

Créant un précédent dans l'histoire du "pré-carré" africain de la France, celui-ci a imposé la nomination, à Bangui, d'un "représentant spécial de la France", Michel Lunven, pour la période transitoire vers la démocratie. Mettant fin à leur rivalité, il a ainsi renvoyé dos à dos - à Paris - l'ambassadeur Alain Pallu de Beaupuy, en poste durant un an seulement, et le "marabout blanc" du président Kolingba, le colonel Jean-Claude Mantion, pendant treize ans chef de la garde présidentielle et, selon l'opposition centrafricaine, "proconsul" de la France à Bangui.

Hostile à la démocratisation du régime, André Kolingba n'a cessé d'y opposer sa résistance passive: acceptant du bout des lèvres le multipartisme, en avril 1991, il a d'abord retardé son application, puis ramené à un "grand débat national" - boycotté par la Confédération des forces démocratiques (CFD) du professeur Abel Goumba - la revendication d'une conférence nationale souveraine. Cependant, dans l'incapacité de rémunérer ses fonctionnaires, voire son armée, il a finalement dû accepter les conditions attachées au versement du "loyer" que la France continue à payer pour sa plaque tournante militaire au coeur du continent où restent "prépositionnés" 1500 légionnaires.

La situation économique a continué de se détériorer en 1993. Le Comptoir national du diamant a dû cesser ses activités, tandis que le commerce informel et les importations frauduleuses continuaient de s'imposer, rendant inopérantes les tentatives des bailleurs de fonds pour relancer des industries locales, tel le textile. L'évasion fiscale croissante a placé l'État dans l'impossibilité de payer les salaires des 19 000 fonctionnaires. Dans ce contexte, la dévaluation du franc CFA, le 12 janvier 1994, a été accueillie avec scepticisme par le gouvernement qui ne pouvait y voir d'effet positif à court terme. Pourtant la Centrafrique assure son autosuffisance alimentaire, sa population étant essentiellement rurale. Sa dette extérieure, relativement faible, lui a permis de garder le contact avec les organisations financières internationales.

Les complications politiques et sociales liées à cette situation de crise ont été étroitement suivies par la France qui accorde à cet État un intérêt stratégique tout particulier, du fait des deux bases militaires de Bangui et de Bouar où elle entretient une force de 1 200 hommes en alerte permanente, véritablement dissuasive dans la région car constituant un réservoir d'intervention à brève échéance.

Après avoir tout tenté pour proroger son mandat expiré en novembre 1992, le président André Kolingba a dû se résoudre à accepter le verdict des urnes, le 22 août 1993: il n'est arrivé que quatrième (avec 12% des voix) à l'issue du premier tour. Le ministère français des Affaires étrangères avait dû peser de tout son poids, suspendant immédiatement la coopération pour qu'il s'incline. Lors du deuxième tour, Ange Patassé, ancien Premier ministre de l'ancien dictateur Jean Bédel Bokassa, a battu Abel Goumba, chef de la Confédération des forces démocratiques (CFD). Le nouveau gouvernement, dirigé par Jean-Luc Mandaba, a obtenu, le 22 novembre 1993, la levée de la grève générale des fonctionnaires entamée le 27 avril précédent contre la promesse d'un début de règlement des salaires. Une aide de la Caisse française de coopération (CFD) a été débloquée le 14 janvier 1994.

Un an et demi après son accession à la présidence de la République à l'issue d'élections libres, Ange-Félix Patassé a pu profiter du référendum constitutionnel du 28 décembre 1994 pour mesurer sa popularité face à une opposition qui préconisait le "non" (82% de votes favorables). Dans ce nouveau cadre constitutionnel, où l'actuel président pourrait théoriquement demeurer en poste jusqu'à dix-huit ans, un régime semi-présidentiel a été instauré en même temps qu'ont été prescrites une refonte des instances judiciaires et une large décentralisation.

Après les longues grèves qui avaient marqué la fin du régime Kolingba (1982-1993), les services publics ont repris leurs activités bien que de nouveaux retards dans le versement des salaires, de même que la hausse des prix à la consommation consécutive à la dévaluation du franc CFA, le 12 janvier 1994, aient maintenu des risques de tensions sociales. Pourtant, certains secteurs de la production, tels le coton, le café ou le bois, auparavant déficitaires ou apparemment voués à la disparition, ont semblé tirer parti de la nouvelle situation monétaire en donnant des signes de reprise.

La confirmation de ces résultats n'a cependant pas eu d'effets immédiats sur les finances publiques dont le déficit a dû être couvert par l'aide internationale. Les mesures d'ajustement structurel exigées par le FMI (Fonds monétaire international), la Banque mondiale et la CFD (Caisse française de développement) concernaient les domaines sensibles du statut de la fonction publique et de la réforme douanière dans le cadre de l'UDEAC (Union douanière et économique d'Afrique centrale).

La France, ancienne métropole coloniale, a joué un rôle central dans la mise en place de cette politique. Soucieuse de défendre ses intérêts stratégiques dans le pays et dans la région, elle s'est efforcée de sortir de la situation de face à face dangereux où l'avait placée le soutien au régime Kolingba. Ce pari a été gagné avec le retour de l'aide multilatérale ainsi que celle des États-Unis et de l'Allemagne. L'instabilité persistante aux frontières du pays, particulièrement à l'est, a contribué à donner du poids aux arguments militaires.

Le gouvernement de Gabriel Koyambounou, mis en place en avril 1995 à la suite d'un conflit interne au sein du Mouvement pour la libération du peuple centrafricain (MLPC, au pouvoir), a eu bien des difficultés à sortir l'administration de son inertie et à commencer les réformes élaborées avec les bailleurs de fonds. Bien qu'il ait lui-même fait beaucoup de publicité autour de la création d'une cellule de lutte contre la corruption, il a semblé que le chef de l'État ne souhaitait pas prendre le risque de promouvoir aux plus hauts postes des personnalités compétentes susceptibles de le concurrencer politiquement.

Si la "démocratisation" du régime a assoupli la répression politique, différents événements avaient témoigné durant l'année 1995 de la fragilité du changement de style de gouvernement, comme la condamnation à une peine de prison pour un journaliste accusé d'offense au chef de l'État. Le climat social a été secoué par des manifestations, des grèves et surtout des mutineries de soldats réclamant leurs salaires, en avril puis en mai 1996. La seconde de ces mutinerie s'est accompagnée d'émeutes et de destructions tandis que la situation tournait à l'insurrection à Bangui. Le président Ange-Félix Patassé n'a pu se maintenir au pouvoir que grâce à une intervention de l'armée française qui a non seulement procédé à l'évacuation des expatriés, mais s'est aussi chargée de réduire la mutinerie. Cette opération a été facilitée par la présence dans le pays de deux bases militaires françaises, dont l'une est située dans la capitale. La médiation entre le pouvoir et les mutins a été assurée par un général français. La proposition du président Patassé de constituer un gouvernement d'union nationale autour du nouveau Premier ministre Paul Ngoupandé n'a pas rencontré l'accord des principaux partis d'opposition. Seuls quatre membres de la formation de l'ancien président Kolingba (1982-1993) ont fait leur entrée dans ce gouvernement formé le 18 juin 1996.

Ces événements ont remis en lumière la position dominante de la France dans ce pays, où elle risque, au nom d'intérêts stratégiques discutables, de se retrouver non seulement seule puissance étrangère mais encore en charge d'une situation ingérable.

Le président Patassé avait adopté une position très conciliante lors de sa visite à Paris en septembre 1995. En échange d'un soutien de la France devant le FMI (Fonds monétaire international), le chef de l'État centrafricain laissait supposer qu'il pourrait modérer l'écho du ressentiment de ces compatriotes à l'égard de la présence militaire française dans son pays (base militaire de Bangui). Toutefois, le soutien que lui a apporté Paris en mai 1996, en le sauvant pour un temps, est apparu susceptible de lui faire perdre dans son pays tout crédit d'indépendance.

Les revenus de l'État ont encore été très faibles en 1995 malgré la ressource de diamant dont le pays est le cinquième producteur mondial selon le critère de qualité. La tentative de créer des facilités pour que les transactions passent par le marché formel n'ont pas suffi à détourner significativement les producteurs des circuits de contrebande passant par le nord du pays.

Après la mutinerie d'une partie de l'armée en avril et mai 1996 et la nomination d'un gouvernement d'union nationale en juin, la République centrafricaine a tenté une nouvelle normalisation politique et économique, tandis que, le 3 novembre 1996, l'ancien président Jean Bedel Bokassa (1965-1979) décédait. Du 19 août au 9 septembre 1996, se sont tenus les états généraux de l'armée. Pour autant, la décision présidentielle de transférer hors de Bangui le régiment à l'origine des précédentes mutineries, et la tentative d'arrestation du capitaine Anicet Saulet, proche de l'ancien président André Kolingba (1982-1993), ont entraîné une nouvelle rébellion à partir du 15 novembre 1996. Une trêve a pu être instaurée grâce à la médiation de plusieurs chefs d'État africains (Gabon, Burkina Faso, Mali, Tchad), médiation dont le suivi a été confié à l'ancien président de la transition malienne, le général Amadou Toumani Touré.

Après la mort de deux des leurs tués par des mutins, les représailles des militaires français, le 5 janvier 1997, ont mis fin à cette mutinerie. Le 22 janvier, les accords de Bangui prônaient la constitution d'un nouveau gouvernement d'union nationale, une amnistie pour les soldats et les civils impliqués dans la mutinerie et l'instauration d'une force interafricaine d'interposition, la MISAB (Mission interafricaine de surveillance des accords de Bangui). Ces accords trouvaient un début d'application, dès le 30 janvier, avec la nomination d'un nouveau gouvernement, ouvert à l'opposition.

Celui-ci a dû faire face à un environnement économique particulièrement défavorable après une année de mutineries, de pillages et de destructions, dont le coût global a été estimé à 25,2 milliards de francs CFA. Les négociations avec le FMI ont été suspendues à deux reprises. Les difficultés de trésorerie de l'État étaient telles que les arriérés de salaires dépassaient plusieurs mois. Aussi, le 11 mai 1997, l'Union des syndicats de travailleurs de Centrafrique (USTC) a-t-elle déclenché une grève générale d'une semaine.

A cette situation économique et sociale préoccupante s'est ajoutée une situation politique et militaire incertaine, où ont alterné les signes d'apaisement et d'embrasement. L'Assemblée nationale a adopté le 15 mars le projet de loi d'amnistie mais, le 22 mars, de violents accrochages opposaient des éléments tchadiens de la MISAB aux mutins. Le 1er et le 7 avril se sont tenues les premières rencontres directes entre des représentants des mutins et le président Ange-Felix Patassé, aboutissant à l'entrée au gouvernement de deux officiers supérieurs réputés proches d'eux. Pour autant, la mort de trois mutins, début mai 1997, remettait non seulement en cause cette participation au gouvernement, mais également celle des partis d'opposition.

Le 27 juin 1997, de nouveaux affrontements se déroulaient entre les forces de la MISAB et les mutins, jusqu'au cessez-le-feu conclu le 2 juillet sous les auspices de A. Toumani Touré et de la France. Cette dernière, qui avait dû apporter un soutien décisif au président Patassé en 1996, montrait à travers son appui à la MISAB son souci de ne plus supporter seule les aléas de la normalisation politique centrafricaine.

Enfin, fin juillet 1997, la France a annoncé un resserrement de son dispositif militaire en Afrique, envisageant notamment son retrait de Centrafrique.

Source :
L'etat du Monde 1981-1998


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