Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Articles presse internationale
QUELQUES ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

Les Pygmées sont à la mode. Depuis quelques mois, ils ont fait leur apparition au cinéma et à la télévision sans pour autant être présentés avec plus d'authenticité qu'auparavant: ici et là, il s'agirait plutôt d'"ethnofiction". Au contraire, depuis 1972, Serge Bahuchet, jeune ethnologue chargé de recherche au CNRS, étudie l'insertion des Pygmées Aka de la République centrafricaine dans l'écosytème du milieu forestier naturel. On lira avec intérêt l'ouvrage qu'il leur a consacré.

En Afrique équatoriale, de l'Atlantique aux Grands Lacs, la plupart des Pygmées vivent encore du bon usage de la forêt sans pratiquer l'élevage et l'agriculture. Avec minutie, Serge Bahuchet décrit leurs techniques et les connaissances qu'ils possèdent d'une écologie singulière qui, malgré les apparences, demeure plus bénéfique qu'hostile. Il explique la circulation de ces ressources à l'intérieur de cette société de chasseurs-collecteurs ainsi que les liens qui les unissent aux Grands Noirs, les villageois agriculteurs. Ainsi, il tente de cerner au plus près leur situation présente face à la civilisation technique occidentale qui se manifeste de plus en plus, ne serait-ce qu'en raison de l'exploitation systématique de la forêt.

Quant à l'avenir des Aka, l'auteur est péremptoire: "Ils disparaîtront à leur tour, irréversiblement." Pourtant, selon nos propres observations, les Pygmées de la rive gauche de la Lobaye (RCA) et ceux de la région de la Sangha (République populaire du Congo) savent s'adapter à leurs nouvelles conditions de vie. Ceux du Gabon, du Zaïre et du Rwanda... ont su le faire depuis des décennies. Il est souhaitable qu'il en soit de même pour les Aka: la prospective des phénomènes humains exige une certaine prudence, ne serait-ce que pour se garder de tout déterminisme.

Mutineries en Centrafrique

LA multiplication des mutineries de soldats, en Afrique, men ace de déstabiliser de fragiles démocraties. La récente intervention militaire française en Centrafrique se veut un signal pour les rassurer. Au risque, pour Paris, d'endosser à nouveau l'uniforme de "gendarme" du continent noir...

"Au nom du peuple, j'ai demandé à la France d'intervenir pour sauver les institutions de la république issue d'élections libres et démocratiques..." Par cette déclaration, le 20 mai dernier, le président de la République centrafricaine, M. Ange-Félix Patassé, avait légitimé le déclenchement de l'opération "Almandin 2", destinée - comme le mois précédent - à rétablir l'ordre dans son pays, après une nouvelle mutinerie de la majorité de son armée (1).

Une force de 2 400 légionnaires, parachutistes, commandos et personnels divers de l'armée française a procédé, en une semaine, à l'évacuation de plus de 2 000 étrangers, dont les deux tiers de la communauté française expatriée, en même temps qu'elle occupait des périmètres de sécurité en plusieurs points stratégiques de Bangui, la capitale, et empêchait les mutins de s'emparer de la Radio nationale et du palais présidentiel, puis renouait avec les militaires rebelles les fils d'une négociation que le pouvoir ne paraissait plus en état de mener lui-même.

On retiendra d'abord de cette équipée que, pour la deuxième fois en quelques semaines, des soldats français ont été impliqués dans des combats de rue, dans une capitale africaine, au point de susciter cette fois des manifestations antifrançaises. Et que ce déploiement sophistiqué d'hommes, armes et matériels, accompagné d'une noria d'avions civils et militaires, aura consommé en quelques jours bien plus de crédits qu'il n'aurait été nécessaire pour apaiser la grogne des soldats de Centrafrique et celle des armées d'autres pays francophones, comme la Guinée ou le Congo, où de semblables mutineries se sont déclenchées depuis le début de cette année (2).

Le régime ainsi secouru sort affaibli de l'épreuve: une économie en désordre, à la suite du départ précipité des étrangers; une capitale en partie dévastée par les incendies et les pillages; un coup d'arrêt sans doute durable à la reprise du dialogue avec le Fonds monétaire international (FMI); la perte de crédibilité d'une équipe gouvernante à la merci d'un quarteron de sous-officiers, qui n'a dû son salut, pour la seconde fois en un mois, qu'à une aide militaire étrangère; et une dépendance accrue à l'égard du "parrain" français.

Il est vrai que, entre la France et le Centrafrique, les liens de connivence sont anciens: le sacre de l'empereur Jean-Bedel Bokassa en décembre 1977, l'affaire des "diamants" (3), la déposition de l'empereur par les parachutistes de l'opération "Barracuda" (4), le long règne du colonel Mancion (5), le soutien sans faille au général-président André Kolingba, finalement "lâché" en 1993 à l'occasion d'élections dont l'armée française avait dû assurer elle-même la logistique.

Le Centrafrique est aussi, depuis une vingtaine d'années, le principal pivot du parapluie militaire français en Afrique, articulé avec Dakar et Libreville à l'ouest, et Djibouti à l'est: un rôle de plaque tournante qui s'appuie sur deux bases permanentes (Bouar et Bangui) et un effectif de 1 400 hommes, couramment sollicités pour des interventions dans toute l'Afrique centrale (Rwanda, Zaïre, Cameroun, Tchad) et au-delà.

Le risque a été pris, en sauvant la mise au président Patassé et à son régime, de paraître s'aligner derrière un homme qui - pour avoir été élu, cette fois, avec les apparences de la démocratie - n'en a pas moins une image déplorable. Celle d'un "revenant": c'est lui qui avait organisé la pompe du sacre d'un empereur dont il était à l'époque le premier ministre. Une certaine indifférence à l'égard de la misère, omniprésente dans un pays qui a subi de plein fouet la dévaluation du franc CFA en janvier 1994. Un entourage dispendieux et corrompu. Des retards à remettre de l'ordre dans l'économie du pays et à conclure un accord avec le FMI. La valse des premiers ministres. L'incapacité à voir venir les crises, et ensuite à les régler...

Cette intervention militaire française a d'abord été présentée comme une opération "humanitaire", au sens où les armées occidentales entendent surtout la protection et l'évacuation de leurs propres ressortissants et alliés: une action de sauvegarde conçue pour éviter toute perte humaine et rassurer les communautés françaises expatriées sur le continent. Au même moment, le ministre français de la coopération, M. Jacques Godfrain, soutenait que "la France ne veut plus être le gendarme de l'Afrique (6)".

A un deuxième niveau, on a cherché à modifier le rapport de forces, avec la montée en puissance du dispositif, la décision d'évacuation générale des étrangers et le recours à des actions offensives, comme le dégagement du bâtiment de la Radio nationale pour empêcher les mutins d'en prendre le contrôle (7), au risque d'encourir le reproche d'ingérence et de s'attirer l'hostilité d'une des parties (8).

Dans une troisième étape - propre au cas centrafricain -, on est passé à la médiation, le général commandant l'intervention française se prévalant de ce nouveau rapport de forces pour obtenir, le 26 mai, l'engagement des mutins à rentrer dans leurs casernes et celui du président à les amnistier et à former un gouvernement d'union nationale...

La justification ultime est, alors, de démontrer que, "lorsque la France appose sa signature, elle la respecte", ainsi que l'affirmait le ministre de la défense, M. Charles Millon (9). Le message est destiné notamment aux vingt-quatre pays dits francophones, avec lesquels la France a conclu une soixantaine d'accords de coopération militaire technique ou de défense. Dans ce dernier cas, qui concerne huit pays - Cameroun, Côte-d'Ivoire, Comores, Djibouti, Gabon, République centrafricaine, Sénégal, Togo -, des modalités d'intervention immédiate sont prévues, y compris en matière de sécurité interne, parfois sous forme de clauses secrètes (10).

De fait, sur les 28 interventions recensées depuis 1959, au moins 14 ont été destinées à rétablir l'ordre intérieur, 7 ont constitué une réponse à une agression de la part d'un pays étranger ou d'une organisation armée opérant à partir des frontières, et 7 ont été à vocation essentiellement humanitaire (évacuation de ressortissants ou action dans le cadre d'une force multinationale).

Engagements sans préavis

LE dispositif militaire français en Afrique - près de 9 000 hommes prépositionnés sur 8 bases - est en place depuis la vague des indépendances des années 60: ce réseau de "forces de présence", combiné avec les "forces de souveraineté" basées dans les départements et territoires français d'outre-mer, assure, selon le ministère français de la défense - "une recherche préventive de stabilité et de maîtrise des crises au plus bas niveau d'intensité, en offrant des capacités d'information permanente, souvent de dissuasion, et fréquemment d'action au plus tôt et au plus près", dans le cadre d'une disponibilité maximale avec "engagement quasiment sans préavis", tout en assurant à la France "la disponibilité d'escales et de bases de transit pour la projection d'unités de renfort (11)".

Après l'Afrique des Grands Lacs, l'Afrique de l'Ouest - longtemps préservée - paraît s'embraser à son tour. Une "vague kaki" a surgi, ces derniers mois, avec les mutineries au Congo et en Guinée, et la prise du pouvoir par les militaires au Niger. Qui, mieux que les "frères d'armes" français, serait à même de comprendre - et d'endiguer - le mouvement de protestation qui gagne les garnisons dans les pays de la zone franc, où grossissent les rangs des "déçus de la démocratie"?

Il est significatif que, dans son action en Centrafrique, Paris ait pu s'assurer en quelques heures du soutien des principaux dirigeants africains francophones (Sénégal, Gabon, Cameroun, Togo, Mali, Burkina Faso), obnubilés par la menace que font courir sur la stabilité de leurs propres régimes des forces armées habituées jusqu'à la fin des années 80 à détenir directement le pouvoir et aujourd'hui laissées pour compte (12).

Au Niger, en janvier dernier, les officiers avaient pris prétexte d'un blocage des institutions pour démettre le président et le premier ministre, et ne se sont résignés à des élections, prévues ce mois de juin, que sous la pression des bailleurs de fonds du pays. En Centrafrique, une revendication d'abord corporatiste - le paiement d'arriérés de solde - a débouché sur une protestation plus large: "On demande sagement au chef suprême des armées de ne pas désarmer son armée", expliquait au début de cette seconde mutinerie le sergent Cyriaque Souké, avant de demander, quelques jours plus tard, la démission du chef de l'Etat.

Ailleurs, comme en Guinée, les militaires réclament simplement leurs salaires ou, comme au Congo, exigent l'intégration promise pour les miliciens. Tous s'inquiètent des plans de démobilisation imposés par le Fonds monétaire international dans le cadre des opérations de "dégraissage" des fonctions publiques. Et de la baisse de professionnalisme dans des corps d'armée en voie de paupérisation, suspectés et déconsidérés, alors que se développe, sur tout le continent, un marché privé de la sécurité: gardiennage, gardes du corps, vigiles, mercenariat, etc.

La dernière réunion ministérielle du Comité des Nations unies pour la sécurité en Afrique centrale, outre les habituelles préoccupations concernant la situation explosive dans la région des Grands Lacs, note, une fois de plus, "la prolifération des armes légères" dans l'ensemble des pays de la zone et demande l'aide internationale pour des programmes de "micro-désarmement": collecte et rachat d'armes, recensement et contrôle des permis de port d'armes (13).

En Centrafrique, le président Patassé avait promis, dès la première mutinerie d'avril, d'organiser des "états généraux de l'armée", mais sans s'exécuter à temps... Au Gabon, le président Omar Bongo, à son tour inquiet, vient de préconiser une concertation des chefs d'Etat sur la place des militaires dans les pays démocratiques (14)!

Notes:
(1) Déclaration à Radio-France internationale (RFI), 20 mai 1996.
(2) Déjà, pour contribuer à apaiser la première révolte des "sans-solde" centrafricains, Paris avait dû débloquer d'urgence en avril une première enveloppe de 700 millions de francs CFA, destinée à payer une partie des arriérés de salaire dus aux 5 000 éléments de l'armée nationale centrafricaine...
(3) Dénoncée par Le Canard enchaîné, la pratique des "cadeaux" de l'empereur - sous forme de "plaquettes" de diamants - à son "cousin" avait contribué à ternir, à la fin des années 70, l'image du président français de l'époque, M. Valéry Giscard d'Estaing.
(4) Un président de rechange, M. David Dacko, en exil volontaire en France, avait débarqué en septembre 1979 de la soute d'un Transall de l'armée française en même temps que des agents de la centrale française de renseignement faisaient main basse sur les archives impériales...
(5) Un officier français de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), qui a eu pendant plus de dix ans la haute main sur les affaires politiques dans le pays, avec bureau à la présidence.
(6) Déclaration sur Europe 1, 20 mai 1996.
(7) La radio, détruite pendant les combats, a dû cesser d'émettre.
(8) Le Centre culturel français de Bangui a été incendié par des manifestants.
(9) Déclaration, le 21 mai 1996 lors d'une visite à Toulouse, à l'état-major de la 11e division parachutiste, spécialisée dans les opérations extérieures.
(10) Le ministre français de la coopération, M. Jacques Godfrain, a préconisé le 22 mai une révision de ces accords de défense, qu'il juge "assez flous et laissés à la libre appréciation du chef d'Etat en place".
(11) Cf. "Les forces prépositionnées", dossier d'Armées aujourd'hui, no 186.
(12) Cf. Dominique Bangoura, Les Armées africaines, Editions du Cheam, 1992.
(13) Résolutions de la 8e réunion ministérielle, Yaoundé, 15-19 avril I996.
(14) Entretien sur RFI, 20 mai 1996.

DEBAT AUTOUR DE L'ELECTION PRESIDENTIELLE

L’élection présidentielle prévue au mois d’août aura-t-elle lieu ? Nombreux sont ceux qui en doutent à l’heure actuelle. En termes de moyens financiers et de force armée, le régime en place a toutefois une longueur d’avance sur l’opposition. Cette élection se présente d’ores et déjà comme une occasion pour le président Ange-Félix Patassé de fixer pour longtemps son pouvoir, loin des règles de la compétition ordinaire. L’insolente inégalité des moyens matériels entre lui et ses opposants, de même que le climat de terreur diffuse qu’instaurent les milices et autres forces paramilitaires du régime amènent la plupart des opposants à considérer ce combat comme perdu d’avance. Pour l’opposition, qui ne souhaite pas un report du scrutin, il s’agit de prendre de vitesse le pouvoir avant qu’il n’ait procédé à son "quadrillage militaire" du pays, mis en place son système de corruption d’une partie de l’électorat, et déployé l’attirail pour une fraude déjà tellement prévisible. Malgré leur victoire constatée aux législatives de janvier 1998, les opposants au régime ne sont jamais parvenus à jouer pleinement leur rôle dans cette "démocratie " depuis longtemps détournée de son parcours par un chef d’État qui d’année en année, depuis son élection en 1993, s’est appliqué à réduire un projet d’État de droit en un système autoritaire du pire acabit. Les opposants les moins déterminés ont régulièrement répondu aux chants des sirènes, en acceptant, moyennant finances ou postes officiels, de virer leur cuti et d’apporter leur contribution au pouvoir. Ce régime a fait de cette satisfaction digestive de certains opposants une véritable profession de foi et un recours systématique pour garantir sa primauté.

Plus inquiétant, Ange-Félix Patassé est passé du renoncement le plus choquant à ses promesses électorales d’antan à une dérive autoritaire confinant au délire, pour enfin déboucher sur un système de terreur bétonné par une politique ethniciste qui a, en six années de présidence, fait exploser la cohésion de la population centrafricaine. Un régime qui a fini par ériger l’incompétence, l’affairisme, la cleptomanie et le clientélisme le plus arrogant en système de gouvernement. Le temps s’est arrêté dans ce pays partiellement contrôlé, d’une part, par des forces de l’Onu –depuis les trois mutineries militaires en l’espace de la seule année 1996– et, d’autre part, par les institutions financières de Bretton Woods qui imposent d’autant plus crûment leurs diktats que, comme le confie un fonctionnaire du FMI, "il n’y a plus d’État, seulement un régime qui ne force pas le respect". Voilà à quoi ressemble le Centrafrique à la veille d’une élection présidentielle. Un pays au bord de la rupture.

Les trois mutineries que le pays a connues en 1996furent les signaux les plus spectaculaires du malaise centrafricain. Face aux revendications populaires, le président Patassé a, au fil du temps, confectionné un système qui a fini par montrer ses propres limites. En effet, l’absence chronique de toute perspective politique et économique révèle la réalité d’un pays sévèrement appauvri, où la violence sociale, contenue ou parfois exprimée lors des manifestations et autres pillages organisés, semble devenir le seul mode de dialogue entre la majeure partie de la population et le pouvoir. Ce dernier s’est appliqué à verrouiller militairement son territoire : augmentation sensible des effectifs de la garde rapprochée et de la garde présidentielle (près de deux mille hommes), création de milices et d’unités spéciales de commando, multiplication des unités d’écoute et de renseignement. Pour conforter ce verrouillage de son régime et en garantir le maintien, Patassé s’est dépensé sans compter pour se faire des nouveaux amis dans la région. Son rapprochement avec le président du Tchad, Idriss Déby, lui aura entre autres permis de renforcer sa garde présidentielle grâce à des effectifs supplémentaires de Tchadiens. En contrepartie, Patassé s’est fait un plaisir de livrer à son "frère " Idriss Déby quelques précieux renseignements sur les mouvements et positions de rebelles tchadiens qui trouvaient naguère refuge en Centrafrique. Du coup, la sainte alliance entre les deux pays leur a permis de gagner des points appréciables dans le hit-parade des régimes les plus répressifs de cette sous-région.

Autre alliance qui vient renforcer cette nouvelle donne sous-régionale : celle établie entre Patassé et le président congolais Laurent-Désiré Kabila. Dans le même temps, le Tchadien Idriss Déby est devenu l’un des amis les plus empressés du Congolais, auquel il a fourni des troupes dans sa guerre contre les rebelles de l’est de la RDC. Enfin, l’alliance des alliances est celle qui unit ces trois hommes au chef de l’État libyen, le colonel Mouammar Kadhafi. Dans le cercle ainsi constitué de ces présidents amoureux de la force et surtout du pouvoir sans partage, le colonel libyen apparaît comme le grand prêtre, le "liant" absolu. Tout part de lui, et tout revient à lui. Ses largesses et ses bonnes dispositions ne se comptent plus à l’égard de ces nouveaux amis. Il fournit finances et personnels militaires. Ainsi, dans le cas du Centrafrique, Patassé peut non seulement bénéficier du soutien militaire de la Libye, mais également compter sur les finances du "frère" Kadhafi pour les besoins de la campagne présidentielle.

Pour parvenir à constituer ce cercle d’amis autour du maître de Tripoli, le Centrafricain Patassé, le Tchadien Déby et le Congolais Kabila ont tous dû souscrire à un rite obligatoire : renoncer fermement à leurs amitiés anciennes ou en devenir avec "l’impérialisme". Même si, dans cet exercice, Kabila semble mieux inspiré que ses deux voisins du Tchad et du Centrafrique, ces derniers ont fait de leur mieux pour "se fâcher" depuis quelque temps avec la France, ancienne puissance coloniale et partenaire traditionnel. La nouvelle amitié tchado-libyenne agace Paris, tandis que le Centrafricain Patassé ne rate plus une occasion pour dénoncer un "complot français" visant à le bouter hors du palais. Et l’homme, soudain inspiré par un nationalisme jadis insoupçonnable, de lâcher : "Il y en a assez de ces Français qui viennent dicter la loi aux Africains". La révélation serait prometteuse si, dans le même temps, elle impliquait la prise de conscience d’un plus grand dévouement au service de ses concitoyens. Las. On sait que les colères de Patassé renvoient à son seul territoire, la gestion privative du bien public étant l’apanage du régime.

Davantage perçu comme un affairiste plutôt qu’un homme d’État, le président centrafricain a fini par désespérer même ses soutiens les plus dévoués, notamment en France. Le diamant, principale ressource du pays, est une affaire privée de la présidence, qui accorde les concessions, rétrocède des avantages, et surtout en tire directement des dividendes en dehors des circuits de la comptabilité nationale. Ce comportement a souvent donné du Centrafrique l’image d’un comptoir colonial anachronique, dirigé par un homme qui peut se permettre toutes les fantaisies tant qu’il veille aux seuls intérêts des exploitants privilégiés. Les recettes du diamant, qui ont assuré de colossales fortunes soigneusement planquées à l’étranger, n’ont jamais amélioré le sort de l’ensemble d’une population de deux millions de personnes.

En 1996, lors des émeutes, Ange-Félix Patassé avait dû la survie de son fauteuil au Français Jacques Foccart qui, alors que de nombreuses voix s’élevaient à Paris pour dénoncer le régime, avait œuvré pour sauver son poulain. Aujourd’hui, Foccart n’est plus là, et bon an mal an, la politique africaine de la France connaît ses mutations et sa remise en question. Les réseaux qui assuraient la garde du pouvoir centrafricain accusent même une certaine lassitude face à cette caricature de "démocratie dictatoriale", dont le représentant est désormais jugé proprement "inquiétant" à cause de ses délires verbaux et de ses réactions imprévisibles qui n’amusent plus grand monde. Ayant perdu ses repères, Patassé se tourne donc vers ses amitiés régionales, peu recommandables pour un meilleur devenir du Centrafrique. Aujourd’hui, six ans après son élection, il compte parmi ceux qui se sont plu à détourner, avec un cynisme consommé, les espoirs de démocratisation dans leur pays. Une attitude irresponsable qui place aujourd’hui le Centrafrique au bord de l’explosion sociale.

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier