
ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE AFRICAINE
ACCORDS DE BANGUI MARS 1998
LA FIN d'une année donnant
souvent l'occasion d'effectuer des
bilans, la classe politique centrafricaine
au grand complet vit au rythme de l'évaluation de l'application
des Accords de Bangui. Ces Accords avaient été signés
le 30 janvier 1997 par les différents acteurs de la vie politique
nationale, au lendemain des mutineries militaires de 1996, en vue de pacifier
le pays.
Un an après leur signature,
le constat est unanime: les objectifs visés ne sont pas atteints.
L'insécurité règne toujours à Bangui ainsi
que dans l'est et le centre de la Centrafrique. La dissolution des milices
et des polices parallèles rattachées à la présidence,
le ramassage des armes, la réduction de l'effectif de la garde présidentielle
et la normalisation des relations entre l'opposition et le régime
en place,
demeurent des voeux pieux. Face
à ce constat d'échec, le Gil (regroupement de 11 partis d'opposition)
a crié haut et fort sa déception, voire son désarroi.
Le Comité international de suivi des Accords de Bangui, que préside
le général malien Amadou Toumani Touré, lui a emboîté
le pas. Résultat l'évaluation de l'application de ces Accords,
que redoutait tant le régime d'Ange Félix Patassé,
est en cours depuis le 10 février 1998, et les conclusions seront
connues, en principe, le 18 février.
L'épineux dossier des Forces
armées centrafricaines devrait être passé au crible,
le 19 février. Un code de bonne conduite devrait être élaboré
face au déploiement des forces des Nations unies, qui prendront
prochainement la relève de la Mission de surveillance des accords
de Bangui (Misab) dont le mandat aurait dû prendre fin le 6 février
denier. Pouvoir et opposition sont d'accord sur le bien-fondé du
déploiement des forces onusiennes en Centrafrique, à quelque
mois des élections législatives.
L’ASSASSINAT DU COLONEL REHOTE
La cinquantaine, officier formé à l'école de guerre de Paris (dernier passage en 1993), le colonel Rehote, nomme préfet au nord de Centrafrique, dans la région de Bozoum, a été assassiné avec cinq autres personnes dont son jeune frère âgé de douze années, dans la matinée du 22 décembre dernier. Officiellement, tombe dans une embuscade des " Zarguinas ", les "coupeurs de route ". Les premiers suspects interpellés, des miliciens proches d'un députe du Mouvement pour la libération du peuple centrafricain (MLPC), ont été aussitôt relâches faute de preuve. Sur fond d’insécurité, Bangui, la capitale centrafricaine traîne sa peur, peur des milices attribuées au président Ange Félix Patassé. Peur des éléments Kaba (ethnie du président centrafricain) de la Mission inter- africaine de surveillance des accords de Bangui (Misab) qui a détruit les quartiers Lakouanga et Petevo fiefs supposés des mutins, dans le cadre de l'opération baptisée en sango " A Koli A Kpé ", la fuite en avant. Les habitants de ces quartiers fuyaient par peur des éléments du général Ndjadder Uhomme qui vient de mourir a été successivement: directeur de l'école militaire de Ban-gui, chef de cabinet sous le président André Kolingba, secrétaire d'Etat à la Défense, puis écarté et mis à la disposition de la Fonction publique avec l'arrivée au pouvoir du président Ange Félix Patassé. Depuis lors, il s'occupait de son champ au quartier PK 10 à Petevo où on le voyait régulièrement charger sa Toyota Pick-Up avec des produits de son champ. Des amis français sont intervenus pour que le président Ange Félix Patassé ne le laisse pas à l'écart. Tout de suite, il a été considéré comme un pro-français, surtout qu'un de ses fils saint cyriens, Bertin Rehote, spécialisé en génie militaire, a préféré rester en exil en France. Il ne sera intégré dans l'armée qu'avec la troisième mutinerie (un de ses neveux est le beau-frère du sergent Cyriaque Souké, un des chefs mutins), quand les jeunes éléments de l'armée ont exigé son retour. En désespoir de cause, Ange Félix Patassé l'a envoyé comme préfet dans son fief natal au Nord, là où l'insécurité bat son plein. Le colonel Alphonse Rehote n'appartient pas au grand Nord, mais à la région de la Ouaka à l'Est, en pays Banda, une région qui a perdu de nombreux officiers dans le passé comme Martin Lingoupou, Mandaba, Mazoungou, le lieutenant Fidel Obrou, Zoukongo, Zatao etc... Depuis quelques temps à Bangui beaucoup d'officiers se cachent, par peur des règlements de compte, surtout que des informations laissent entendre que des mutins auraient été passés par les armes. L’année dernière, trois jeunes soldats ex-mutins, le sergent Biamba Libanza, Chabardo et Siembo Bruno venus réclamer leur mobylette dans une gendarmerie de Bangui, sont ressortis en cadavres déchiquetés. Avec les mêmes crimes rituels, des corps émasculés et découpés par des tueurs qui font peur à une capitale qui pensait pourtant en avoir beaucoup vu sous l'empereur Bokassa.
Rehote laisse derrière lui
une vingtaine d'enfants. Pour sa famille, un commando serait parti de Bangui
armé de manière impressionnante. Selon un fils du colonel,
ce sont les éléments les plus radicaux du pouvoir qui entretiennent
les "Zarguinas" aujourd'hui déployés vers d'autres régions
Banda comme Grimari, Bambari et Bongassou dans la perspective de la future
échéance électorale.
Il y a trois semaines, on a recensé
une cinquantaine de tués en province, le colonel Django, préfet
à l'époque du président André Kolingba vient
d'échapper à la mort.
Comme il est de tradition, depuis
l'arrivée au pouvoir du président Ange Félix Patassé,
les assassins disparaissent toujours pour laisser place à une commission
d'enquête chargé "d'enterrer" l'affaire.
BOL D’OXYGENE
La facilité d'ajustement structurel
renforcée (FASR) dont vient de bénéficier la Centrafrique
est un véritable ballon d'oxygène pour ce pays exsangue qui
sort de deux années d'une crise politico-militaire et sociale sans
précédent. Ce programme a été approuvé,
le 20 juillet 1998, à Washington, par le conseil d'administration
du Fonds monétaire international (FMI) à la grande satisfaction
des autorités centrafricaines.
Grâce à cette bouée
de sauvetage, la République centrafricaine touchera, conformément
aux règles du Fonds, 120 % de sa quote-part, soit environ la
somme de 39,6 milliards de F CFA
sur une durée de trois ans. Pour la première année
de ce programme (de juillet à décembre 1998), le gouvernement
centrafricain recevra du FMI environ quelque 14 milliards de F CFA.
Il faut souligner que ce programme
devrait permettre à l'Etat centrafricain de rendre beaucoup plus
performantes ses régies financières, en s'efforçant,
par ailleurs, de ne pas accumuler de dettes.
En effet, sur les 40 milliards de
F CFA de recettes annuelles de la République centrafricaine depuis
le déclenchement de la crise politico-militaire de 1996, 8 milliards
sont consacrés chaque année au remboursement de sa dette
vis-à-vis du FMI et de la Banque mondiale. Tandis que la masse salariale
mensuelle des agents permanents de 1'Etat est de l'ordre de 2 milliards
de F CFA.
Enfin, conditionnalité oblige : dans le cadre de ses réformes structurelles, le gouvernement centrafricain devra privatiser quelques sociétés d'Etat (dont la société pétrolière Pétroca, la société de télécommunications Socatel et la société d'énergie Enerca) et ouvrir le capital des trois principales banques d'Etat - l'Union bancaire en Afrique centrale (Ubac), la Banque internationale pour la Centrafrique (Bica) et la Banque populaire maroco-centrafricaine (BPMC) - au secteur privé.
LEGISLATIVES (Novembre 1998)
Depuis le 5 octobre, au lycée
Barthélémy Boganda comme dans tous les établissements
scolaires du pays, les élèves centrafricains attendent la
rentrée des classes. Leurs enseignants, en grève, supplient
le gouvernement de leur verser seulement deux mois de leurs arriérés
de salaire... sur les dix mois qui leur sont dûs. Cette patience,
que l'on retrouve à tous les niveaux de l'échelle sociale,
a cependant ses limites. Le 15 octobre, des fonctionnaires de la santé
ont séquestré leur ministre pendant quelques heures, pour
des raisons similaires. Mais le spectre de la guerre civile, après
les mutineries qui ont ruiné le pays en 1996, modère cette
grogne larvée. D'autant que les perpectives des élections
législatives des 22 novembre et 13 décembre 1998 sous le
contrôle de la force d'interposition de l'ONU, et de la présidentielle,
fin 1999, nourrissent un réel espoir de changement.
Pour l'ensemble de la classe politique
centrafricaine, ces élections constitueraient une issue à
la crise et clarifieraient enfin la situation, en mesurant le poids réel
des uns et des autres devant les électeurs. En effet, le Gouvernement
d'action pour la défense de la démocratie (GADD), initié
en août 1997 sous l'impulsion du Comité international de suivi
(CIS), puis remis en selle bon an mal an après la signature d'un
Pacte de réconciliation nationale, le 4 avril 1998 (en application
de l'article 4 des Accords de Ban-gui, qui ont mis fin à la troisième
mutinerie, le 25 janvier 1997), a fait long feu. Le président de
la république, Ange-Pélix Patassé, prend l'habitude
de gouverner àcoup de décrets tandis que le consensus s'effrite
dans les rangs du gouvernement dirigé par Michel Gbezera-Bria, désormais
frappé d'inertie. Du coup, les ministres de l'opposition, en charge
des portefeuilles les plus sensibles comme la Fonction publique, comptent
les jours qui les séparent de la prochaine législature, qui
devrait entrer en action le 1er janvier 1999. Ils représentent environ
la moitié des vingt-neuf ministres, et appartiennent au C il, un
groupement de onze partis, dont le porte-parole est le professeur Abel
Goumba, le président du Front patriotique du progrès (FPP).
L'autre moitié représente la Majorité présidentielle,
composée du Mouvement pour la libération du peuple centrafricain
(MLPC), dirigé par Ange-Félix Patassé, et d'une poignée
de petits partis.
"Le MLPC est le parti le mieux aguerri,
affirme Gabriel Koyambounou, vice-président et directeur de campagne
du MLPC. Tout au long de nos dix-huit ans de lutte politique, nous sommes
restés longtemps dans la clandestinité. Puis nous avons été
le fer de lance de l'opposition, forçant la main aux pouvoirs publics
sous le régime du général Kolingba pour ramener le
multipartisme dans la loi fondamentale." En fait, depuis l'accession au
pouvoir de son chef de file en 1993, le MLPC n'a qu'une majorité
relative à l'Assemblée, élue au même moment
que le chef de l'Etat. Avec trente-six députés (sur quatre-vingt
cinq au total), il a cependant bénéficié de l'appui
sans faille de la Mouvance présidentielle, composée à
l'époque de presque tous les partis, à l'exception du Rassemblement
démocratique centrafricain (RDC) d'André
Kolingba, et du FFP d'Abel Goumba, qui fut l'adversaire du président
Patassé au deuxième tour de la présidentielle.
La Mouvance lui assurait jusqu'à
vingt-sept voix supplémentaires au début de la législature
contre quelques unes seulement aujourd'hui.
C'est qu'en janvier 1995, la coalition
a volé en éclat à l'occasion du référendum
constitutionnel, boycotté par la plupart des partis. Sans les consulter,
le président Patassé avait modifié les textes qu'ils
avaient préparé lors de la Concertation nationale, limitant
unilatéralement les attributions du Premier ministre. Et s'il avait
accepté de ramener à deux le nombre de mandats présidentiels,
il avait exclu son exercice en cours. L’affaire avait entraîné
une levée de boucliers ses opposants craignant, à juste titre,
de le voir installé au pouvoir pour... dix-huit ans, en rappelant
à l'envi que Patassé avait été ministre puis
Premier ministre de Bokassa, dont il avait personnellement organisé
le couronnement.
Cette faillite des politiques a
eu des conséquences tragiques, laissant la voic libre aux militaires.
Les armes ont parlé en 1996. Les crises se sont succédées
sans issue apparente, les partis s'enlisant dans une atomisation dangereuse,
sur des bases régionales ou tribales plutôt que sur des options
d'envergure nationale. Les crispations ethniques étaient au coeur
des mutineries, opposant l'ancienne armée du président Kolingba,
majoritairement Yakoma, et la Garde présidentielle recrutée
exclusivement chez les Sara-Kaba. "C'est Kolingba qui a fossoyé
l'unité nationale en plaçant les Yakomas à tous les
postes clés", assure aujourd'hui le porte-parole de la Présidence,
Prosper Ndouba, justifiant ainsi l'esprit de revanche que les opposants
reprochent à l'actuel régime, dans un mouvement pendulaire.
En fait, ceux qui ont porté Patassé au pouvoir lors des premières élections pluralistes de RCA sont originaires de sa région, l'Ouham et l'Ouham Pendé, au nord du pays, qui sont aussi les deux préfectures les plus peuplées, et écartées depuis toujours des instances de décision. Une donnée qui impose depuis lors une autre grille de lecture du paysage politique centrafricain, qui se résume à première vue à une lutte sans fin entre savaniers et riverains - ou forestiers - au pouvoir depuis l'indépendance à travers les Bobangui (Barthélémy Boganda), ou les Ngbaka (Jean-Bedel Bokassa et David Dacko) puis les Yakoma. Tous les acteurs semblent aujourd'hui le déplorer, sans pour autant parvenir à trouver un remède. Un point positif, pourtant : le nouveau découpage adopté en juillet à l'Assemblée, qui a permis un rééquilibrage au profit du parti au pouvoir, n'a pas suscité de polémiques virulentes. Il a augmenté le nombre des circonscriptions, qui sont passées de quatre-vingt cinq à cent neuf réparties dans les seize préfectures, auxquelles il faut ajouter les huit arrondissements de Bangui. La Commission électorale mixte et indépendante (Cémi) mise en place en juin, responsable de l'organisation du scrutin, parvient jusqu’a présent à mener son travail à bien sans trop de heurts. Elle a finalement avalisé 840 candidatures, le 23 octobre, sur les 874 dossiers qui avaient été déposés dans ses locaux de l'Assemblée nationale où elle siège sans relâche. Ce chiffre, impressionnant, s'explique par le nombre élevés de partis politiques, trente-quatre au total, dont quinze ont vu le jour en 1998.
"C'est l’engouement pour les postes
» affirme Prosper Ndouba. Le salaire d'un député est
de 500 000 F CFA et couvre toute la durée de la législature
qui est de cinq ans. C'est pourquoi tout le monde veut y aller." Selon
Honoré Nzessiwé, membre du RDC et vice-président de
la Cémi représentant l'opposition ; celle-ci toutes tendances
confondues, représenterait les deux tiers des candidatures. "Mais
elle est très disparate » ajoute-t-il. Et chacun attend de
voir le rapport de force entre les deux tours pour se positionner
Un rien pourrait faire basculer la majorité d'un côté
ou de l'autre."
Rares sont d'ailleurs ceux qui se
hasardent à avancer un pronostic. Les ravages provoqués par
les crises successives ont suscité un vif mécontentement,
y compris bien sûr dans les fiefs traditionnels du -MLPC. Ce dernier
présente 91 candidats. Mais une dizaine de députés
sortants ont claqué la porte, à l'instar du premier vice-président
de l'Assemblée nationale et membre du Bureau politique, -Denis Kossi
Bela. Inversement, les partis d'opposition n'ont pas reconduit tous leurs
candidats, certains ayant fait preuve de nomadisme au fil de la législature.
Presque tous les partis ont procédé à des primaires.
Dont certaines ont abouti à l'échec de grosses pointures.
Exemple d'un de ces barons dissidents, l'ancien Premier ministre Jean-Luc
Mandaba, qui du coup a quitté lui aussi le MLPC, préférant
tenter sa chance en indépendant. Mais le phénomène
va bien au-delà du seul parti au pouvoir puisque la Cémi
a dénombré quatre-vingt seize candidatures indépendantes.
Des députés qui se rallieront au plus offrant, à moins
qu'ils n'aient déjà passé des accords en sous-main.
"Chez nous, il n'y a pas de candidats
indépendants issus ou dissidents du PSD," annonce Enoch Derant Lakoué,
le président du Parti social démocrate. "Mais la où
nous n'avons pas de candidats, nous avons conclu des alliances avec certains
d'entre eux", confie-t-il. Premier ministre dans le dernier gouvernement
Kolingba, de février à octobre 1993, il avait payé
cher cet engagement en obtenant à peine 5 % des voix à la
présidentielle. Un score qu'il n'aura sans doute pas de mal à
dépasser dans sa ville natale de Bossangoa. Le PSD, présent
sur presque tout le territoire, avec soixante-et-onze candidats, fait aujourd'hui
cavalier seul et n'envisage pas de rallier l'un ou l'autre groupe avant
les législatives, histoire de mesurer ses forces avant l'échéance
de 1999.
Autre parti d'envergure nationale,
le FFP d'Abel Goumba propose de son côté
quatre-vingt six candidats.
Mais il est confronté à d'incessantes
attaques. A l'extérieur,
où il est la z cible privilégiée du parti au pouvoir.
Il doit aussi faire face à des conflits internes. L'an dernier,
à Kouango, dans la Ouaka, fief du doyen de la classe politique centrafricaine,
son allié de longue date, le docteur Michel Kosh Komba, l'a quitté
pour fonder un parti dit "centriste, axé sur le développement
a la base et contre tous les extrémismes" – bien qu’agité
par d’évidentes motivations claniques. Plus récemment, une
lettre ouverte des "habitants de Malîmaka", le quartier de Goumba
à Bangui, a dénigré son autoritarisme l'accusant de
refuser de passer la main. Résultat, neuf militants ont été
exclus. Un épisode fâcheux, d'autant plus que cette quête
affichée de renouvellement ne s'appuie pas - loin s'en faut - sur
des idées ou des méthodes novatrices.
Le cas de l'ancien Premier ministre
du Gouvernement d'union nationale du régime Patassé, Jean-Paul
Ngoupandé, autrefois secrétaire général du
RDC, est très différent. Candidat à Dekoua, une localité
située près de Sibut, au nord de Bangui, l'homme a fait parler
de lui en fondant à son retour d'exil en France, en mai dernier,
le Parti de l'unité nationale (PUN) - qui présente près
de quatre-vingt candidats. Créer un nouveau parti à la veille
d'une échéance électorale n'est pas chose facile.
Surtout quand son leader doit faire face à toutes les chicanes.
Interdit de passage sur les ondes, Ngoupandé a multiplié
ses efforts pour faire quand-même entendre sa voix.
Parallèlement, il a pris langue avec différents partenaires dans l'intention de fonder un nouveau groupement, le Renouveau. Et former un groupe parlementaire qui soutiendrait son éventuelle candidature à la présidentielle ? Ceci expliquerait ses appels du pied à son collègue Kossi-Bela, lui aussi à la tête d'un petit parti, ou encore à Daniel Nditiféi, ancien ministre du Plan qui dirige le MDI-PS, le Mouvement pour la démocratie, l'indépendance et le progrès social (cinq candidats). Charles Massi, qui rencontre les mêmes embûches que Ngoupandé, est aussi un de ses amis. Dissident célèbre du MLPC, il se présente à Bouar au nom du Forum démocratique pour la modernité (Fodem), créé l'an dernier, et qui soutient soixante-cinq candidats. Mais avec qui celui-ci fera-t-il alliance?
"Après les élections,
le plus dur reste à faire", reprend Honoré Nzéssiwé,
qui prévoit de belles empoignades, autant pour la composition du
gouvernement que pour la présidence du Bureau de l'Assemblée
en cas de victoire de l'opposition, et surtout pour la désignation
du Premier ministre. Le général Kolingba, qui dirige toujours
le RDC, cultive la discrétion et maîtrise à merveille
l'art d'éconduire la presse. Son parti est cependant bien vivace.
Membre du G Il, il participe à l'actuel gouvernement de coalition
et présente soixante-dix neuf candidats. Pour eux, la base des regroupements
avec les autres partis s'est résumé le plus souvent à
une alliance fluctuante contre Patassé, considéré
comme la "contradiction principale". Ses partisans
affichent cependant une priorité:
l'application du Programme minimum commun (PMC), élaboré
de façon consensuelle par l'ensemble de la classe politique après
les mutineries. Autre élément clé réclamé
par l'opposition, la révision constitutionnelle. "L'article 37 devra
être modifié avant même la nomination du Premier ministre.
Il s'agit de redéfinir ses attributions afin qu'il ait à
nouveau les coudées franches pour gouverner, dit encore Nzessiwé.
Lors de la Table ronde de janvier 1997 qui avait abouti aux Accords de
Bangui, le principe avait été retenu niais il n'a jamais
été appliqué. Pour cela, nul besoin de refaire un
référendum, assure-t-il. Ils 'agira d'une simple formalité
si l'opposition est majoritaire." A condition que le président accepte
ensuite de promulguer la nouvelle loi. Mais Si au contraire le parti au
pouvoir l'emporte, ce que personne ne peut exclure, l'opposition aura du
fil à retordre, en attendant l'élection du prochain chef
de l'Etat.
PATASSE
Boali, à une centaine de kilomètres
nord-ouest de Bangui. C'est dans un décor sobre et champêtre
d'un campement de l'Enerca (Énergie de Centrafrique, société
nationale en voie de privatisation qu'Ange-Félix Patassé
prépare l'élection présidentielle du 29 août.
Quelques maisonnettes en dur, un poulailler, des bicyclettes chinoises,
un détachement de Garde, un petit bureau encombré de dossiers,
un ventilateur brassant l'air tiède de la saison des pluies :1'
ingénieur agronome inventeur du célèbre « maïs
Pata est ici proche de sa terre. Le confort est aussi mode Boali qu'à
Bangui, où le président centrafricain loge depuis six ans
dans l'ancienne résidence de l'ambassadeur du Gabon, cadeau - tout
comme la Cadillac de fonction - d'Omar Bongo à un «frère
» qui n'est décidément pas un homme d'argent.
A 62 ans, ce personnage affable
et sentimental, imprévisible et volontiers démagogue, s'est
considérablement assagi. L'ancien tribun syndicaliste, qui fut des
collaborateurs de Bokassa, dirige son pays comme un chef, son village.
Avec un paternalisme gourmand un sens inné du consensus «
à l'africaine » qui lui confère, dans une bonne partie
de la Centrafrique, une popularité certaine. Profondément
nationaliste, une caractéristique qui lui a valu nombre de déboires
avec celle qu'il appelle, dans un éclat de rire, «notre mère
patrie la France », Ange-Félix Patassé joue désormais
- avec des fortunes diverses - les médiateurs dans les conflits
qui déchirent l'Afrique centrale. L'habileté avec laquelle
« AFP » est parvenu à surmonter les trois mutineries
de 1996 et 1997 lui confère en la matière un certain savoir-faire.
Et sa certitude d'être réélu au premier tour le 29
août, une évidente assurance.
Face à lui, c'est le trop-plein.
Neuf candidats d'inégale valeur se disputent les faveurs de l'électorat
d'opposition, dont deux des anciens collaborateurs de Patassé, Jean-Paul
Ngoupandé, ex-Premier ministre, et Charles Massi. Deux anciens présidents,
tous deux très affaiblis par la maladie, David Dacko et André
Kolingba. Et une poignée de politiciens familiers depuis longtemps
du paysage local, tels Abel Goumba et Enoch Derant Lakoue. Le résultat,
très serré, des législatives de 1998 aurait pourtant
de quoi inquiéter Ange-Félix Patassé.
Son parti, le Mouvement de libération
du peuple centrafricain, y était apparu comme vieilli et prisonnier
d'une culture passablement sectaire de mouvement clandestin
voué à la conquête
du pouvoir Intelligemment, Patassé, à qui l'on peut tout
reprocher sauf d’être tribaliste, a tiré les leçons
de ce semi-échec. En nommant à des postes clés des
ministres n'appartenant pas au MLPC - dont le premier d'entre eux, Anicet
Georges Dologuélé. Et en s'engageant à fond dans une
campagne très personnalisée. «Attention ! confie-t-il
dans un sourire, le Patassé candidat est beaucoup plus dangereux
que le Patassé président...»
ELECTIONS PRESIDENTIELLES (Août 1999)
Pour les Centrafricains, le choix, au premier tour de l'élection présidentielle du 12 septembre 1999, ne devrait probablement pas être évident. Parce que le nombre des candidats - 10- n'est pas nécessairement un élément de simplification et de clarification. Parce qu'ils les connaissent bien pour les avoir vus, tout du moins dans leur grande majorité, à l'oeuvre, avec un souvenir suffisamment mitigé sur leurs actions d'hier pour emporter d'emblée leur décision d'aujourd'hui: tous ou presque, à un moment ou à un autre, se sont retrouvés au devant, sinon de la scène politique, du moins à un poste éminent de responsabilité. Parce que nombre d'entre eux, dans un passé plus ou moins récent, leur ont présenté (aux législatives de novembre décembre 1998, par exemple) projets et programmes de société, s'ils ne les ont pas purement et simplement dirigés.
Les Centrafricains n'attendaient plus d'eux qu'ils soient des messies ou des héros des temps modernes, ils cherchent juste, plus prosaïquement, quelqu'un qui les entende, qui s'occupe à peu près correctement de la banalité du quotidien, qui la gère convenablement, à défaut de lui ouvrir un horizon.
S'il ne tenait qu'à eux, le
chef de l'Etat qui leur permettra d'entrer dans le IIIe millénaire
serait, comme eux, pragmatique et réaliste. Quelqu'un qui ne se
perdrait pas en promesses de toutes sortes appelées à tomber
comme des fleurs d'arrière-saison sitôt le scrutin clos, qui
dépasserait les ambitions personnelles aux arrière-goûts
(amers) de revanche ou de règlements de comptes, qui servirait de
tampon entre les atavismes régionalistes ou ethnicistes, et qui
ne jouerait pas au Don Quichotte de village.
Ce n'est pas propre à la
seule Centrafrique, aux seuls Centrafricains. C'est chose courante en Afrique.
Et démographiquement, le pays de Barthélemy Boganda est un
petit Etat. Hauts cadres de l'administration publique ou privée,
et hommes politiques, qu'ils aient un mandat électif ou qu'ils soient
responsables politiques dans leur province ou sur le plan national, sont
la plupart du temps les mêmes. D'où l'impression que les institutions
vivent au ralenti, le sentiment d'une éternelle cooptation du personnel
politique ou d'encadrement, de l'éternel retour des mêmes
qui jouent
à se faire la courte échelle
dans des combinaisons d'états-majors qui durent le temps d'un mariage
contre nature, ou à tout le moins illégitime.
Un mariage aux contours de parti
unique que d'aucuns voient comme «une subtile construction, une arche
de Noé (qui) doit tout attraper. Et Dieu sait Si un pays africain,
aussi petit soit-il, est riche en diversités ». Exactement
ce que le défunt président ivoirien, Félix Houphouet-Boigny,
disait dès 1945 « Je suis de tous les milieux, de toutes les
corporations. Chef de canton, ancien fonctionnaire, planteur, transporteur,
oncle de commerçant ou d'employé de commerce, je servirai
l'intérêt de tous...
Belle profession de foi digne de
tout homme d'Etat, mais passablement dévoyée aujourd'hui
dans de subtils dosages ethniques, régionaux, familiaux, économiques,
des tissages d'alliances, des fraternités occultes... », Signe
Erik Orsenna, avec d'autres, dans Besoin d'Afrique.
Et de parler d' « émasculation
politique » et d'« alternance... personnelle ». C'est
l'alternative que le scrutin présidentiel des 12 septembre et 3
octobre 1999 (en cas de second tour, bien sûr) devait proposer aux
Centrafricains. D'abord, parce qu'ils ne voyaient personne dans ~ l'opposition
susceptible de remporter la consultation et de disposer de suffisamment
de marge de manoeuvre pour gouverner tout seul -aucun des neuf candidats
ne disposant d'une majorité à l'Assemblée nationale
issue des élections législatives de novembre-décembre
1998 lui permettant de se passer du soutien des autres. Ensuite, parce
que le président Ange-Félix Patassé, jouissant de
la
prime d'ordinaire accordée
au sortant, et à moins d'un coup de tonnerre inattendu, pourrait
être difficilement battu.
Partis à la bataille électorale
en ordre dispersé, les leaders de l'opposition ne peuvent (au mieux)
espérer qu'un second round, avec, à la clé d'une hypothétique
victoire, la mise en place d'un attelage de circonstance, véhicule
de projets différents propulsés au niveau de « territoires
de connivence où
l'électorat est invité
à faire son « marché » par défaut plus
que par conviction Parce qu'il n'y retrouve pas toujours nécessairement
les critères qui auraient dû lui dicter sa préférence.
Contre mauvaise fortune, il est purement et simplement appelé à
faire bon coeur. Bien assis dans son fauteuil, le président candidat
ne consent à le quitter que l'espace d'une campagne électorale
et ne voit (à priori) personne d'autre l'y succéder que lui-même.
Choix difficile que celui qui n'en
laisse pas, ou qui propose les mêmes pour recommencer. Des 10 prétendants
qui appellent de leur vote le soutien de leurs concitoyens, outre le chef
de l'Etat candidat à sa propre succession, deux sont d'anciens premiers
magistrats du pays. Tous trois des habitués des allées du
pouvoir, donc. Avec des destins politiques croisés.
David Dacko, premier de cordée
du Mouvement pour la démocratie et le développement (MDD),
69 ans de bonhomie rondouillarde, fut par deux fois chef de l'Etat (de
1960 à 1965, puis de 1979 à 1981, ramené à
Bangui dans un avion Transaîl français avec la bénédiction
du président Valéry Giscard d'Estaing) et eut à compter
parmi les ministres de son gouvernement, en 1965, un certain Ange-Félix
Patassé. Avant d'être renversé par les coups d'Etat
du colonel Jean-Bedel Bokassa (devenu empereur, il fera de son prédécesseur
son conseiller personnel) et du général André Kolingba.
L'officier supérieur, à
la tête d'un Comité militaire pour le redressement national
(CMRN), dès septembre 1981, avant de créer le Rassemblement
démocratique centrafricain (RDC), en 1986, restera au pouvoir jusqu'à
l'élection présidentielle de 1993 et cédera les rênes
de l'Etat à Ange-Félix Patassé, à l'issue du
scrutin.
Les deux hommes se connaissent bien,
et pas seulement pour avoir eu à en découdre dans une consultation
électorale. Ils se sont croisés sous Bokassa. Ange Félix
Patassé, comme ministre et André Kolingba, comme chef d'état-major,
avant d'être nommé ambassadeur au Canada... sur intervention
discrète 4e l'actuel numéro un du pays qui voulait, prétend-il,
le soustraire à l'ire de l’empereur. De l'histoire ancienne.
Aujourd'hui, avec le RDC, André
Kolingba, 63 ans, et Ange-Félix Patassé, 62 ans, champion
du Mouvement pour la libération du peuple centrafricain (MLPC),
cherchent leur sort politique au fond des urnes. Pour la énième
fois.
Tout comme le doyen d'âge
de l'aréopage, l'« éternel opposant », le professeur
agrégé de médecine Abel Goumba, ancien vice-président
du gouvernement de l'Oubangui-Chari (1957-1958) et ministre des Finances
et du Plan; président de la République par intérim
pour moins d'un mois à la mort de Bartélemy Boganda (mars-avril
1959) et ministre d'Etat dans le gouvernement Dacko (avriloctobre 1959)...
A 72 ans, il se veut toujours l'homme
du refus, celui qui, depuis quarante ans, symbolise l'opposition aux différents
régimes autoritaires qui se sont installés dans le pays.
Comme tel, et au-delà de son âge - pas nécessairement
un handicap rédhibitoire, surtout en Afrique -, il passe pour être
un repère moral auprès de nombre de ses compatriotes. Toujours
bien placé, comme à la présidentielle de i 993 quand
il resta seul en lice face à Ange Félix Patassé. Jamais
vainqueur, jusqu'ici en tout cas.
Au milieu de ces « caïmans
» du vivier politique centrafricain: les jeunes pousses qui se sont
fait les dents à leurs côtés, et qui ne souhaitent
rien d'autre que de les envoyer à la retraite. Même s'il a
été jusqu'au bout favorable à une candidature unique
qui ferait pièce à l'artillerie électorale du président
Patassé dont il fut l'ambassadeur (après avoir été
ministre d'André Kolingba), entre autres à Paris, et le premier
ministre, de juin 1996 à janvier 1997, Jean-Paul Ngoupandé,
49 ans, s'est résolu à entrer dans la course à la
magistrature suprême sous la bannière du Parti de l'unité
nationale (PUN), sa formation. Quitte, comme convenu, à laisser
aller au second tour celui de ses camarades de l'opposition arrivé
en tête, à l'issue du premier.
Autre homme neuf de l'opposition,
mais qui - comme Jean-Paul Ngoupandé - n'est pas tout nouveau dans
le sérail, Charles Massi, tête de file du Forum démocratique
(Fodem), conteste, lui aussi, le leadership de son ancien patron, Ange-Félix
Patassé. Plusieurs fois ministre, notamment aux Mines et à
l'Energie, puis à l'Agriculture, il avait été limogé
en décembre 1997, accusé d' « exonérations »
illicites en faveur -d'un bureau d'achat de diamants, et relaxé
six mois plus tard pour « absence d'infractions ».
A 47 ans, il partage avec Jean-Paul Ngoupandé d'avoir été de l'équipe du président-candidat et d'avoir été écarté, sans autre forme de procès. De là à croire qu'avec sa formation, créée en mai 1998, il aurait des raisons personnelles pour en découdre avec AngeFélix Patassé, il n'y a qu'un pas que d'aucuns franchissent allègrement.
Un peu plus âgé que
Charles Massi, Enoch Derant Lakoué, 55 ans, fait partie des adversaires
du candidat Patassé qui affichent une expérience gouvernementale,
sorte de visa d' entrée dans la bagarre de l'élection présidentielle.
Présenté par le Parti social-démocrate (PSD), plusieurs
fois ministre (il fut titulaire du maroquin des Transports, dès
26 ans, et ancien premier ministre, en 1993), il jouit d'une solide réputation
de prétendant « sérieux », même s'il a
été battu aux élections présidentielle et législatives
de 1993, ainsi qu'aux dernières législatives de 1998. Parce
qu'il est profilé gestionnaire pour avoir été le premier
directeur général de la Banque de développement des
Etats de l'Afrique centrale (BDBAC).
Dans cette cour des grosses pointures,
de président-candidat, d'anciens chefs d'Etat ou de gouvernement,
d'ex-ministres, aussi, la présence de l'indépendant et ceinture
noire de karaté Fidèle Gouandjika paraîtrait presque
incongrue Si l'enjeu n'était pas d'importance. Elle met en tout
cas en évidence, par contraste, le manque de renouvellement du personnel
politique centrafricain et, qui sait, le choix limité laissé
aux électeurs. Même qualifié de sous-marin du Mouvement
de libération du peuple centrafricain (MLPC, au pouvoir) par certains
dirigeants de l'opposition, cet ingénieur des télécommunications,
membre du Haut Conseil de la communication, n'en lance pas moins une profession
de foi que partageraient la plupart de ses compatriotes: «Je suis
le candidat de la jeunesse, car il est temps qu'elle participe à
la prise des décisions importantes pour notre pays. et qu'elle succède
à l'ancienne génération qui a dirigé les affaires,
sans succès jusqu'ici. »
Sources :
Afrique-Asie
Jeune Afrique
Jeune Afrique Economie
Africa International
Continental

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier