Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Articles presse africaine
ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE AFRICAINE

ACCORDS DE BANGUI MARS 1998

LA FIN d'une année donnant souvent l'occasion d'effectuer des
bilans, la classe politique centrafricaine au grand complet vit au rythme de l'évaluation de l'application des Accords de Bangui. Ces Accords avaient été signés le 30 janvier 1997 par les différents acteurs de la vie politique nationale, au lendemain des mutineries militaires de 1996, en vue de pacifier le pays.

Un an après leur signature, le constat est unanime: les objectifs visés ne sont pas atteints. L'insécurité règne toujours à Bangui ainsi que dans l'est et le centre de la Centrafrique. La dissolution des milices et des polices parallèles rattachées à la présidence, le ramassage des armes, la réduction de l'effectif de la garde présidentielle et la normalisation des relations entre l'opposition et le régime en place,
demeurent des voeux pieux. Face à ce constat d'échec, le Gil (regroupement de 11 partis d'opposition) a crié haut et fort sa déception, voire son désarroi.  Le Comité international de suivi des Accords de Bangui, que préside le général malien Amadou Toumani Touré, lui a emboîté le pas. Résultat l'évaluation de l'application de ces Accords, que redoutait tant le régime d'Ange Félix Patassé, est en cours depuis le 10 février 1998, et les conclusions seront connues, en principe, le 18 février.
L'épineux dossier des Forces armées centrafricaines devrait être passé au crible, le 19 février. Un code de bonne conduite devrait être élaboré face au déploiement des forces des Nations unies, qui prendront prochainement la relève de la Mission de surveillance des accords de Bangui (Misab) dont le mandat aurait dû prendre fin le 6 février denier. Pouvoir et opposition sont d'accord sur le bien-fondé du déploiement des forces onusiennes en Centrafrique, à quelque mois des élections législatives.

L’ASSASSINAT DU COLONEL REHOTE

La cinquantaine, officier formé à l'école de guerre de Paris (dernier passage en 1993), le colonel Rehote, nomme préfet au nord de Centrafrique, dans la région de Bozoum, a été assassiné avec cinq autres personnes dont son jeune frère âgé de douze années, dans la matinée du 22 décembre dernier. Officiellement, tombe dans une embuscade des " Zarguinas ", les "coupeurs de route ". Les premiers suspects interpellés, des miliciens proches d'un députe du Mouvement pour la libération du peuple centrafricain (MLPC), ont été aussitôt relâches faute de preuve. Sur fond d’insécurité, Bangui, la capitale centrafricaine traîne sa peur, peur des milices attribuées au président Ange Félix Patassé. Peur des éléments Kaba (ethnie du président centrafricain) de la Mission inter- africaine de surveillance des accords de Bangui (Misab) qui a détruit les quartiers Lakouanga et Petevo fiefs supposés des mutins, dans le cadre de l'opération baptisée en sango " A Koli A Kpé ", la fuite en avant. Les habitants de ces quartiers fuyaient par peur des éléments du général Ndjadder Uhomme qui vient de mourir a été successivement: directeur de l'école militaire de Ban-gui, chef de cabinet sous le président André Kolingba, secrétaire d'Etat à la Défense, puis écarté et mis à la disposition de la Fonction publique avec l'arrivée au pouvoir du président Ange Félix Patassé. Depuis lors, il s'occupait de son champ au quartier PK 10 à Petevo où on le voyait régulièrement charger sa Toyota Pick-Up avec des produits de son champ. Des amis français sont intervenus pour que le président Ange Félix Patassé ne le laisse pas à l'écart. Tout de suite, il a été considéré comme un pro-français, surtout qu'un de ses fils saint cyriens, Bertin Rehote, spécialisé en génie militaire, a préféré rester en exil en France. Il ne sera intégré dans l'armée qu'avec la troisième mutinerie (un de ses neveux est le beau-frère du sergent Cyriaque Souké, un des chefs mutins), quand les jeunes éléments de l'armée ont exigé son retour. En désespoir de cause, Ange Félix Patassé l'a envoyé comme préfet dans son fief natal au Nord, là où l'insécurité bat son plein. Le colonel Alphonse Rehote n'appartient pas au grand Nord, mais à la région de la Ouaka à l'Est, en pays Banda, une région qui a perdu de nombreux officiers dans le passé comme Martin Lingoupou, Mandaba, Mazoungou, le lieutenant Fidel Obrou, Zoukongo, Zatao etc... Depuis quelques temps à Bangui beaucoup d'officiers se cachent, par peur des règlements de compte, surtout que des informations laissent entendre que des mutins auraient été passés par les armes. L’année dernière, trois jeunes soldats ex-mutins, le sergent Biamba Libanza, Chabardo et Siembo Bruno venus réclamer leur mobylette dans une gendarmerie de Bangui, sont ressortis en cadavres déchiquetés. Avec les mêmes crimes rituels, des corps émasculés et découpés par des tueurs qui font peur à une capitale qui pensait pourtant en avoir beaucoup vu sous l'empereur Bokassa.

Rehote laisse derrière lui une vingtaine d'enfants. Pour sa famille, un commando serait parti de Bangui armé de manière impressionnante. Selon un fils du colonel, ce sont les éléments les plus radicaux du pouvoir qui entretiennent les "Zarguinas" aujourd'hui déployés vers d'autres régions Banda comme Grimari, Bambari et Bongassou dans la perspective de la future échéance électorale.
Il y a trois semaines, on a recensé une cinquantaine de tués en province, le colonel Django, préfet à l'époque du président André Kolingba vient d'échapper à la mort.
Comme il est de tradition, depuis l'arrivée au pouvoir du président Ange Félix Patassé, les assassins disparaissent toujours pour laisser place à une commission d'enquête chargé "d'enterrer" l'affaire.

BOL D’OXYGENE

La facilité d'ajustement structurel renforcée (FASR) dont vient de bénéficier la Centrafrique est un véritable ballon d'oxygène pour ce pays exsangue qui sort de deux années d'une crise politico-militaire et sociale sans précédent. Ce programme a été approuvé, le 20 juillet 1998, à Washington, par le conseil d'administration du Fonds monétaire international (FMI) à la grande satisfaction des autorités centrafricaines.
Grâce à cette bouée de sauvetage, la République centrafricaine touchera, conformément aux règles du Fonds, 120 % de sa quote-part, soit environ la
somme de 39,6 milliards de F CFA sur une durée de trois ans. Pour la première année de ce programme (de juillet à décembre 1998), le gouvernement centrafricain recevra du FMI environ quelque 14 milliards de F CFA.
Il faut souligner que ce programme devrait permettre à l'Etat centrafricain de rendre beaucoup plus performantes ses régies financières, en s'efforçant, par ailleurs, de ne pas accumuler de dettes.
En effet, sur les 40 milliards de F CFA de recettes annuelles de la République centrafricaine depuis le déclenchement de la crise politico-militaire de 1996, 8 milliards sont consacrés chaque année au remboursement de sa dette vis-à-vis du FMI et de la Banque mondiale. Tandis que la masse salariale mensuelle des agents permanents de 1'Etat est de l'ordre de 2 milliards de F CFA.

Enfin, conditionnalité oblige : dans le cadre de ses réformes structurelles, le gouvernement centrafricain devra privatiser quelques sociétés d'Etat (dont la société pétrolière Pétroca, la société de télécommunications Socatel et la société d'énergie Enerca) et ouvrir le capital des trois principales banques d'Etat - l'Union bancaire en Afrique centrale (Ubac), la Banque internationale pour la Centrafrique (Bica) et la Banque populaire maroco-centrafricaine (BPMC) - au secteur privé.

LEGISLATIVES  (Novembre 1998)

Depuis le 5 octobre, au lycée Barthélémy Boganda comme dans tous les établissements scolaires du pays, les élèves centrafricains attendent la rentrée des classes. Leurs enseignants, en grève, supplient le gouvernement de leur verser seulement deux mois de leurs arriérés de salaire... sur les dix mois qui leur sont dûs. Cette patience, que l'on retrouve à tous les niveaux de l'échelle sociale, a cependant ses limites. Le 15 octobre, des fonctionnaires de la santé ont séquestré leur ministre pendant quelques heures, pour des raisons similaires. Mais le spectre de la guerre civile, après les mutineries qui ont ruiné le pays en 1996, modère cette grogne larvée. D'autant que les perpectives des élections législatives des 22 novembre et 13 décembre 1998 sous le contrôle de la force d'interposition de l'ONU, et de la présidentielle, fin 1999, nourrissent un réel espoir de changement.
Pour l'ensemble de la classe politique centrafricaine, ces élections constitueraient une issue à la crise et clarifieraient enfin la situation, en mesurant le poids réel des uns et des autres devant les électeurs. En effet, le Gouvernement d'action pour la défense de la démocratie (GADD), initié en août 1997 sous l'impulsion du Comité international de suivi (CIS), puis remis en selle bon an mal an après la signature d'un Pacte de réconciliation nationale, le 4 avril 1998 (en application de l'article 4 des Accords de Ban-gui, qui ont mis fin à la troisième mutinerie, le 25 janvier 1997), a fait long feu. Le président de la république, Ange-Pélix Patassé, prend l'habitude de gouverner àcoup de décrets tandis que le consensus s'effrite dans les rangs du gouvernement dirigé par Michel Gbezera-Bria, désormais frappé d'inertie. Du coup, les ministres de l'opposition, en charge des portefeuilles les plus sensibles comme la Fonction publique, comptent les jours qui les séparent de la prochaine législature, qui devrait entrer en action le 1er janvier 1999. Ils représentent environ la moitié des vingt-neuf ministres, et appartiennent au C il, un groupement de onze partis, dont le porte-parole est le professeur Abel Goumba, le président du Front patriotique du progrès (FPP). L'autre moitié représente la Majorité présidentielle, composée du Mouvement pour la libération du peuple centrafricain  (MLPC), dirigé par Ange-Félix Patassé, et d'une poignée de petits partis.

"Le MLPC est le parti le mieux aguerri, affirme Gabriel Koyambounou, vice-président et directeur de campagne du MLPC. Tout au long de nos dix-huit ans de lutte politique, nous sommes restés longtemps dans la clandestinité. Puis nous avons été le fer de lance de l'opposition, forçant la main aux pouvoirs publics sous le régime du général Kolingba pour ramener le multipartisme dans la loi fondamentale." En fait, depuis l'accession au pouvoir de son chef de file en 1993, le MLPC n'a qu'une majorité relative à l'Assemblée, élue au même moment que le chef de l'Etat. Avec trente-six députés (sur quatre-vingt cinq au total), il a cependant bénéficié de l'appui sans faille de la Mouvance présidentielle, composée à l'époque de presque tous les partis, à l'exception du Rassemblement démocratique    centrafricain (RDC) d'André Kolingba, et du FFP d'Abel Goumba, qui fut l'adversaire du président Patassé au deuxième tour de la présidentielle.
La Mouvance lui assurait jusqu'à vingt-sept voix supplémentaires au début de la législature contre quelques unes seulement aujourd'hui.

C'est qu'en janvier 1995, la coalition a volé en éclat à l'occasion du référendum constitutionnel, boycotté par la plupart des partis. Sans les consulter, le président Patassé avait modifié les textes qu'ils avaient préparé lors de la Concertation nationale, limitant unilatéralement les attributions du Premier ministre. Et s'il avait accepté de ramener à deux le nombre de mandats présidentiels, il avait exclu son exercice en cours. L’affaire avait entraîné une levée de boucliers ses opposants craignant, à juste titre, de le voir installé au pouvoir pour... dix-huit ans, en rappelant à l'envi que Patassé avait été ministre puis Premier ministre de Bokassa, dont il avait personnellement organisé le couronnement.
Cette faillite des politiques a eu des conséquences tragiques, laissant la voic libre aux militaires. Les armes ont parlé en 1996. Les crises se sont succédées sans issue apparente, les partis s'enlisant dans une atomisation dangereuse, sur des bases régionales ou tribales plutôt que sur des options d'envergure nationale. Les crispations ethniques étaient au coeur des mutineries, opposant l'ancienne armée du président Kolingba, majoritairement Yakoma, et la Garde présidentielle recrutée exclusivement chez les Sara-Kaba. "C'est   Kolingba qui a fossoyé l'unité nationale en plaçant les Yakomas à tous les postes clés", assure aujourd'hui le porte-parole de la Présidence, Prosper Ndouba, justifiant ainsi l'esprit de revanche que les opposants reprochent à l'actuel régime, dans un mouvement pendulaire.

En fait, ceux qui ont porté Patassé au pouvoir lors des premières élections pluralistes de RCA sont originaires de sa région, l'Ouham et l'Ouham Pendé, au nord du pays, qui sont aussi les deux préfectures les plus peuplées, et écartées depuis toujours des instances de décision. Une donnée qui impose depuis lors une autre grille de lecture du paysage politique centrafricain, qui se résume à première vue à une lutte sans fin entre savaniers et riverains - ou forestiers - au pouvoir depuis l'indépendance à travers les Bobangui (Barthélémy Boganda), ou les Ngbaka (Jean-Bedel Bokassa et David Dacko) puis les Yakoma. Tous les acteurs semblent aujourd'hui le déplorer, sans pour autant parvenir à trouver un remède. Un point positif, pourtant : le nouveau découpage adopté en juillet à l'Assemblée, qui a permis un rééquilibrage au profit du parti au pouvoir, n'a pas suscité de polémiques virulentes. Il a augmenté le nombre des circonscriptions, qui sont passées de quatre-vingt cinq à cent neuf réparties dans les seize préfectures, auxquelles il faut ajouter les huit arrondissements de Bangui. La Commission électorale mixte et indépendante (Cémi) mise en place en juin, responsable de l'organisation du scrutin, parvient jusqu’a présent à mener son travail à bien sans trop de heurts. Elle a finalement avalisé 840 candidatures, le 23 octobre, sur les 874 dossiers qui avaient été déposés dans ses locaux de l'Assemblée nationale où elle siège sans relâche. Ce chiffre, impressionnant, s'explique par le nombre élevés de partis politiques, trente-quatre au total, dont quinze ont vu le jour en 1998.

"C'est l’engouement pour les postes » affirme Prosper Ndouba. Le salaire d'un député est de 500 000 F CFA et couvre toute la durée de la législature qui est de cinq ans. C'est pourquoi tout le monde veut y aller." Selon Honoré Nzessiwé, membre du RDC et vice-président de la Cémi représentant l'opposition ; celle-ci toutes tendances confondues, représenterait les deux tiers des candidatures. "Mais elle est très disparate » ajoute-t-il. Et chacun attend de voir le rapport de force entre les deux tours  pour se positionner Un rien pourrait faire basculer la majorité d'un côté ou de l'autre."
Rares sont d'ailleurs ceux qui se hasardent à avancer un pronostic. Les ravages provoqués par les crises successives ont suscité un vif mécontentement, y compris bien sûr dans les fiefs traditionnels du -MLPC. Ce dernier présente 91 candidats. Mais une dizaine de députés sortants ont claqué la porte, à l'instar du premier vice-président de l'Assemblée nationale et membre du Bureau politique, -Denis Kossi Bela. Inversement, les partis d'opposition n'ont pas reconduit tous leurs candidats, certains ayant fait preuve de nomadisme au fil de la législature. Presque tous les partis ont procédé à des primaires. Dont certaines ont abouti à l'échec de grosses pointures. Exemple d'un de ces barons dissidents, l'ancien Premier ministre Jean-Luc Mandaba, qui du coup a quitté lui aussi le MLPC, préférant tenter sa chance en indépendant. Mais le phénomène va bien au-delà du seul parti au pouvoir puisque la Cémi a dénombré quatre-vingt seize candidatures indépendantes. Des députés qui se rallieront au plus offrant, à moins qu'ils n'aient déjà passé des accords en sous-main.

"Chez nous, il n'y a pas de candidats indépendants issus ou dissidents du PSD," annonce Enoch Derant Lakoué, le président du Parti social démocrate. "Mais la où nous n'avons pas de candidats, nous avons conclu des alliances avec certains d'entre eux", confie-t-il. Premier ministre dans le dernier gouvernement Kolingba, de février à octobre 1993, il avait payé cher cet engagement en obtenant à peine 5 % des voix à la présidentielle. Un score qu'il n'aura sans doute pas de mal à dépasser dans sa ville natale de Bossangoa. Le PSD, présent sur presque tout le territoire, avec soixante-et-onze candidats, fait aujourd'hui cavalier seul et n'envisage pas de rallier l'un ou l'autre groupe avant les législatives, histoire de mesurer ses forces avant l'échéance de 1999.
Autre parti d'envergure nationale, le FFP d'Abel Goumba propose de son côté
  quatre-vingt six candidats. Mais il est confronté à d'incessantes
attaques. A l'extérieur, où il est la z cible privilégiée du parti au pouvoir. Il doit aussi faire face à des conflits internes. L'an dernier, à Kouango, dans la Ouaka, fief du doyen de la classe politique centrafricaine, son allié de longue date, le docteur Michel Kosh Komba, l'a quitté pour fonder un parti dit "centriste, axé sur le développement a la base et contre tous les extrémismes" – bien qu’agité par d’évidentes motivations claniques. Plus récemment, une lettre ouverte des "habitants de Malîmaka", le quartier de Goumba à Bangui, a dénigré son autoritarisme l'accusant de refuser de passer la main. Résultat, neuf militants ont été exclus. Un épisode fâcheux, d'autant plus que cette quête affichée de renouvellement ne s'appuie pas - loin s'en faut - sur des idées ou des méthodes novatrices.
Le cas de l'ancien Premier ministre du Gouvernement d'union nationale du régime Patassé, Jean-Paul Ngoupandé, autrefois secrétaire général du RDC, est très différent. Candidat à Dekoua, une localité située près de Sibut, au nord de Bangui, l'homme a fait parler de lui en fondant à son retour d'exil en France, en mai dernier, le Parti de l'unité nationale (PUN) - qui présente près de quatre-vingt candidats. Créer un nouveau parti à la veille d'une échéance électorale n'est pas chose facile. Surtout quand son leader doit faire face à toutes les chicanes. Interdit de passage sur les ondes, Ngoupandé a multiplié ses efforts pour faire quand-même entendre sa voix.

Parallèlement, il a pris langue avec différents partenaires dans l'intention de fonder un nouveau groupement, le Renouveau. Et former un groupe parlementaire qui soutiendrait son éventuelle candidature à la présidentielle ? Ceci expliquerait ses appels du pied à son collègue Kossi-Bela, lui aussi à la tête d'un petit parti, ou encore à Daniel Nditiféi, ancien ministre du Plan qui dirige le MDI-PS, le Mouvement pour la démocratie, l'indépendance et le progrès social (cinq candidats). Charles Massi, qui rencontre les mêmes embûches que Ngoupandé, est aussi un de ses amis. Dissident célèbre du MLPC, il se présente à Bouar au nom du Forum démocratique pour la modernité (Fodem), créé l'an dernier, et qui soutient soixante-cinq candidats. Mais avec qui celui-ci fera-t-il alliance?

"Après les élections, le plus dur reste à faire", reprend Honoré Nzéssiwé, qui prévoit de belles empoignades, autant pour la composition du gouvernement que pour la présidence du Bureau de l'Assemblée en cas de victoire de l'opposition, et surtout pour la désignation du Premier ministre. Le général Kolingba, qui dirige toujours le RDC, cultive la discrétion et maîtrise à merveille l'art d'éconduire la presse. Son parti est cependant bien vivace. Membre du G Il, il participe à l'actuel gouvernement de coalition et présente soixante-dix neuf candidats. Pour eux, la base des regroupements avec les autres partis s'est résumé le plus souvent à une alliance fluctuante contre Patassé, considéré comme la "contradiction principale". Ses partisans
affichent cependant une priorité: l'application du Programme minimum commun (PMC), élaboré de façon consensuelle par l'ensemble de la classe politique après les mutineries. Autre élément clé réclamé par l'opposition, la révision constitutionnelle. "L'article 37 devra être modifié avant même la nomination du Premier ministre. Il s'agit de redéfinir ses attributions afin qu'il ait à nouveau les coudées franches pour gouverner, dit encore Nzessiwé. Lors de la Table ronde de janvier 1997 qui avait abouti aux Accords de Bangui, le principe avait été retenu niais il n'a jamais été appliqué. Pour cela, nul besoin de refaire un référendum, assure-t-il. Ils 'agira d'une simple formalité si l'opposition est majoritaire." A condition que le président accepte ensuite de promulguer la nouvelle loi. Mais Si au contraire le parti au pouvoir l'emporte, ce que personne ne peut exclure, l'opposition aura du fil à retordre, en attendant l'élection du prochain chef de l'Etat.

PATASSE

Boali, à une centaine de kilomètres nord-ouest de Bangui. C'est dans un décor sobre et champêtre d'un campement de l'Enerca (Énergie de Centrafrique, société nationale en voie de privatisation qu'Ange-Félix Patassé prépare l'élection présidentielle du 29 août. Quelques maisonnettes en dur, un poulailler, des bicyclettes chinoises, un détachement de Garde, un petit bureau encombré de dossiers, un ventilateur brassant l'air tiède de la saison des pluies :1' ingénieur agronome inventeur du célèbre « maïs Pata est ici proche de sa terre. Le confort est aussi mode Boali qu'à Bangui, où le président centrafricain loge depuis six ans dans l'ancienne résidence de l'ambassadeur du Gabon, cadeau - tout comme la Cadillac de fonction - d'Omar Bongo à un «frère » qui n'est décidément pas un homme d'argent.
A 62 ans, ce personnage affable et sentimental, imprévisible et volontiers démagogue, s'est considérablement assagi. L'ancien tribun syndicaliste, qui fut des collaborateurs de Bokassa, dirige son pays comme un chef, son village. Avec un paternalisme gourmand un sens inné du consensus « à l'africaine » qui lui confère, dans une bonne partie de la Centrafrique, une popularité certaine. Profondément nationaliste, une caractéristique qui lui a valu nombre de déboires avec celle qu'il appelle, dans un éclat de rire, «notre mère patrie la France », Ange-Félix Patassé joue désormais - avec des fortunes diverses - les médiateurs dans les conflits qui déchirent l'Afrique centrale. L'habileté avec laquelle « AFP » est parvenu à surmonter les trois mutineries de 1996 et 1997 lui confère en la matière un certain savoir-faire. Et sa certitude d'être réélu au premier tour le 29 août, une évidente assurance.
Face à lui, c'est le trop-plein. Neuf candidats d'inégale valeur se disputent les faveurs de l'électorat d'opposition, dont deux des anciens collaborateurs de Patassé, Jean-Paul Ngoupandé, ex-Premier ministre, et Charles Massi. Deux anciens présidents, tous deux très affaiblis par la maladie, David Dacko et André Kolingba. Et une poignée de politiciens familiers depuis longtemps du paysage local, tels Abel Goumba et Enoch Derant Lakoue. Le résultat, très serré, des législatives de 1998 aurait pourtant de quoi inquiéter Ange-Félix Patassé.

Son parti, le Mouvement de libération du peuple centrafricain, y était apparu comme vieilli et prisonnier d'une culture passablement sectaire de mouvement clandestin
voué à la conquête du pouvoir Intelligemment, Patassé, à qui l'on peut tout reprocher sauf d’être tribaliste, a tiré les leçons de ce semi-échec. En nommant à des postes clés des ministres n'appartenant pas au MLPC - dont le premier d'entre eux, Anicet Georges Dologuélé. Et en s'engageant à fond dans une campagne très personnalisée. «Attention ! confie-t-il dans un sourire, le Patassé candidat est beaucoup plus dangereux que le Patassé président...»

ELECTIONS PRESIDENTIELLES (Août 1999)

Pour les Centrafricains, le choix, au premier tour de l'élection présidentielle du 12 septembre 1999, ne devrait probablement pas être évident. Parce que le nombre des candidats - 10- n'est pas nécessairement un élément de simplification et de clarification. Parce qu'ils les connaissent bien pour les avoir vus, tout du moins dans leur grande majorité, à l'oeuvre, avec un souvenir suffisamment mitigé sur leurs actions d'hier pour emporter d'emblée leur décision d'aujourd'hui: tous ou presque, à un moment ou à un autre, se sont retrouvés au devant, sinon de la scène politique, du moins à un poste éminent de responsabilité. Parce que nombre d'entre eux, dans un passé plus ou moins récent, leur ont présenté (aux législatives de novembre décembre 1998, par exemple) projets et programmes de société, s'ils ne les ont pas purement et simplement dirigés.

Les Centrafricains n'attendaient plus d'eux qu'ils soient des messies ou des héros des temps modernes, ils cherchent juste, plus prosaïquement, quelqu'un qui les entende, qui s'occupe à peu près correctement de la banalité du quotidien, qui la gère convenablement, à défaut de lui ouvrir un horizon.

S'il ne tenait qu'à eux, le chef de l'Etat qui leur permettra d'entrer dans le IIIe millénaire serait, comme eux, pragmatique et réaliste. Quelqu'un qui ne se perdrait pas en promesses de toutes sortes appelées à tomber comme des fleurs d'arrière-saison sitôt le scrutin clos, qui dépasserait les ambitions personnelles aux arrière-goûts (amers) de revanche ou de règlements de comptes, qui servirait de tampon entre les atavismes régionalistes ou ethnicistes, et qui ne jouerait pas au Don Quichotte de village.
Ce n'est pas propre à la seule Centrafrique, aux seuls Centrafricains. C'est chose courante en Afrique. Et démographiquement, le pays de Barthélemy Boganda est un petit Etat. Hauts cadres de l'administration publique ou privée, et hommes politiques, qu'ils aient un mandat électif ou qu'ils soient responsables politiques dans leur province ou sur le plan national, sont la plupart du temps les mêmes. D'où l'impression que les institutions vivent au ralenti, le sentiment d'une éternelle cooptation du personnel politique ou d'encadrement, de l'éternel retour des mêmes qui jouent
à se faire la courte échelle dans des combinaisons d'états-majors qui durent le temps d'un mariage contre nature, ou à tout le moins illégitime.
Un mariage aux contours de parti unique que d'aucuns voient comme «une subtile construction, une arche de Noé (qui) doit tout attraper. Et Dieu sait Si un pays africain, aussi petit soit-il, est riche en diversités ». Exactement ce que le défunt président ivoirien, Félix Houphouet-Boigny, disait dès 1945 « Je suis de tous les milieux, de toutes les corporations. Chef de canton, ancien fonctionnaire, planteur, transporteur, oncle de commerçant ou d'employé de commerce, je servirai l'intérêt de tous...
Belle profession de foi digne de tout homme d'Etat, mais passablement dévoyée aujourd'hui dans de subtils dosages ethniques, régionaux, familiaux, économiques, des tissages d'alliances, des fraternités occultes... », Signe Erik Orsenna, avec d'autres, dans Besoin d'Afrique.
Et de parler d' « émasculation politique » et d'« alternance... personnelle ». C'est l'alternative que le scrutin présidentiel des 12 septembre et 3 octobre 1999 (en cas de second tour, bien sûr) devait proposer aux Centrafricains. D'abord, parce qu'ils ne voyaient personne dans ~ l'opposition susceptible de remporter la consultation et de disposer de suffisamment de marge de manoeuvre pour gouverner tout seul -aucun des neuf candidats ne disposant d'une majorité à l'Assemblée nationale issue des élections législatives de novembre-décembre 1998 lui permettant de se passer du soutien des autres. Ensuite, parce que le président Ange-Félix Patassé, jouissant de la
prime d'ordinaire accordée au sortant, et à moins d'un coup de tonnerre inattendu, pourrait être difficilement battu.
Partis à la bataille électorale en ordre dispersé, les leaders de l'opposition ne peuvent (au mieux) espérer qu'un second round, avec, à la clé d'une hypothétique victoire, la mise en place d'un attelage de circonstance, véhicule de projets différents propulsés au niveau de « territoires de connivence où
l'électorat est invité à faire son « marché » par défaut plus que par conviction Parce qu'il n'y retrouve pas toujours nécessairement les critères qui auraient dû lui dicter sa préférence. Contre mauvaise fortune, il est purement et simplement appelé à faire bon coeur. Bien assis dans son fauteuil, le président candidat ne consent à le quitter que l'espace d'une campagne électorale et ne voit (à priori) personne d'autre l'y succéder que lui-même.
Choix difficile que celui qui n'en laisse pas, ou qui propose les mêmes pour recommencer. Des 10 prétendants qui appellent de leur vote le soutien de leurs concitoyens, outre le chef de l'Etat candidat à sa propre succession, deux sont d'anciens premiers magistrats du pays. Tous trois des habitués des allées du pouvoir, donc. Avec des destins politiques croisés.
David Dacko, premier de cordée du Mouvement pour la démocratie et le développement (MDD), 69 ans de bonhomie rondouillarde, fut par deux fois chef de l'Etat (de 1960 à 1965, puis de 1979 à 1981, ramené à Bangui dans un avion Transaîl français avec la bénédiction du président Valéry Giscard d'Estaing) et eut à compter parmi les ministres de son gouvernement, en 1965, un certain Ange-Félix Patassé. Avant d'être renversé par les coups d'Etat du colonel Jean-Bedel Bokassa (devenu empereur, il fera de son prédécesseur son conseiller personnel) et du général André Kolingba.

L'officier supérieur, à la tête d'un Comité militaire pour le redressement national (CMRN), dès septembre 1981, avant de créer le Rassemblement démocratique centrafricain (RDC), en 1986, restera au pouvoir jusqu'à l'élection présidentielle de 1993 et cédera les rênes de l'Etat à Ange-Félix Patassé, à l'issue du scrutin.
Les deux hommes se connaissent bien, et pas seulement pour avoir eu à en découdre dans une consultation électorale. Ils se sont croisés sous Bokassa. Ange Félix Patassé, comme ministre et André Kolingba, comme chef d'état-major, avant d'être nommé ambassadeur au Canada... sur intervention discrète 4e l'actuel numéro un du pays qui voulait, prétend-il, le soustraire à l'ire de l’empereur. De l'histoire ancienne.
Aujourd'hui, avec le RDC, André Kolingba, 63 ans, et Ange-Félix Patassé, 62 ans, champion du Mouvement pour la libération du peuple centrafricain (MLPC), cherchent leur sort politique au fond des urnes. Pour la énième fois.
Tout comme le doyen d'âge de l'aréopage, l'« éternel opposant », le professeur agrégé de médecine Abel Goumba, ancien vice-président du gouvernement de l'Oubangui-Chari (1957-1958) et ministre des Finances et du Plan; président de la République par intérim pour moins d'un mois à la mort de Bartélemy Boganda (mars-avril 1959) et ministre d'Etat dans le gouvernement Dacko (avriloctobre 1959)...
A 72 ans, il se veut toujours l'homme du refus, celui qui, depuis quarante ans, symbolise l'opposition aux différents régimes autoritaires qui se sont installés dans le pays. Comme tel, et au-delà de son âge - pas nécessairement un handicap rédhibitoire, surtout en Afrique -, il passe pour être un repère moral auprès de nombre de ses compatriotes. Toujours bien placé, comme à la présidentielle de i 993 quand il resta seul en lice face à Ange Félix Patassé. Jamais vainqueur, jusqu'ici en tout cas.
Au milieu de ces « caïmans » du vivier politique centrafricain: les jeunes pousses qui se sont fait les dents à leurs côtés, et qui ne souhaitent rien d'autre que de les envoyer à la retraite. Même s'il a été jusqu'au bout favorable à une candidature unique qui ferait pièce à l'artillerie électorale du président Patassé dont il fut l'ambassadeur (après avoir été ministre d'André Kolingba), entre autres à Paris, et le premier ministre, de juin 1996 à janvier 1997, Jean-Paul Ngoupandé, 49 ans, s'est résolu à entrer dans la course à la magistrature suprême sous la bannière du Parti de l'unité nationale (PUN), sa formation. Quitte, comme convenu, à laisser aller au second tour celui de ses camarades de l'opposition arrivé en tête, à l'issue du premier.
Autre homme neuf de l'opposition, mais qui - comme Jean-Paul Ngoupandé - n'est pas tout nouveau dans le sérail, Charles Massi, tête de file du Forum démocratique (Fodem), conteste, lui aussi, le leadership de son ancien patron, Ange-Félix Patassé. Plusieurs fois ministre, notamment aux Mines et à l'Energie, puis à l'Agriculture, il avait été limogé en décembre 1997, accusé d' « exonérations » illicites en faveur -d'un bureau d'achat de diamants, et relaxé six mois plus tard pour « absence d'infractions ».

A 47 ans, il partage avec Jean-Paul Ngoupandé d'avoir été de l'équipe du président-candidat et d'avoir été écarté, sans autre forme de procès. De là à croire qu'avec sa formation, créée en mai 1998, il aurait des raisons personnelles pour en découdre avec AngeFélix Patassé, il n'y a qu'un pas que d'aucuns franchissent allègrement.

Un peu plus âgé que Charles Massi, Enoch Derant Lakoué, 55 ans, fait partie des adversaires du candidat Patassé qui affichent une expérience gouvernementale, sorte de visa d' entrée dans la bagarre de l'élection présidentielle. Présenté par le Parti social-démocrate (PSD), plusieurs fois ministre (il fut titulaire du maroquin des Transports, dès 26 ans, et ancien premier ministre, en 1993), il jouit d'une solide réputation de prétendant « sérieux », même s'il a été battu aux élections présidentielle et législatives de 1993, ainsi qu'aux dernières législatives de 1998. Parce qu'il est profilé gestionnaire pour avoir été le premier directeur général de la Banque de développement des Etats de l'Afrique centrale (BDBAC).
Dans cette cour des grosses pointures, de président-candidat, d'anciens chefs d'Etat ou de gouvernement, d'ex-ministres, aussi, la présence de l'indépendant et ceinture noire de karaté Fidèle Gouandjika paraîtrait presque incongrue Si l'enjeu n'était pas d'importance. Elle met en tout cas en évidence, par contraste, le manque de renouvellement du personnel politique centrafricain et, qui sait, le choix limité laissé aux électeurs. Même qualifié de sous-marin du Mouvement de libération du peuple centrafricain (MLPC, au pouvoir) par certains dirigeants de l'opposition, cet ingénieur des télécommunications, membre du Haut Conseil de la communication, n'en lance pas moins une profession de foi que partageraient la plupart de ses compatriotes: «Je suis le candidat de la jeunesse, car il est temps qu'elle participe à la prise des décisions importantes pour notre pays. et qu'elle succède à l'ancienne génération qui a dirigé les affaires, sans succès jusqu'ici. »

Sources :
Afrique-Asie
Jeune Afrique
Jeune Afrique Economie
Africa International
Continental


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier