Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Afrique coloniale I
L'INVASION DU CONTINENT

I. LA DÉCOUVERTE

A l'aube du XIXème siècle, l'Afrique, ponctionnée de tous côtés par la traite depuis quatre siècles, attire de plus en plus l'attention du monde. Pourquoi? D'abord en raison du mouvement anti-esclavagiste. Rappelons que la Grande-Bretagne, ayant supprimé l'esclavage dans son immense empire en 1830, monte la garde sur les trois mers autour de l'Afrique. En 1848, la France en fait autant. Bien que le Brésil ait attentu 1898 pour suivre le courant, dès le milieu du  siècle, la traite des Noirs n'est plus à la mode et sera de plus en plus bannie. Le mouvement missionnaire, résultant en partie de cette nouvelle attitude européenne, va contribuer aussi à la fortifier. Renversant totalement la position du xv siècle, les Eglises, surtout les protestants anglais, vont porter en Afrique un capital prodigieux de prosélytisme, de dévouement, de générosité, mais aussi parfois de naïveté et de compromissions. Au XVème siècle, il était bon d'arracher les Noirs de l'Afrique pour sauver leur âme. Au XIXème siècle, constatant sur place l'effroyable gâchis humain, nombre de missionnaires crièrent au génocide et encouragèrent le contrôle, voire la conquête de l'Afrique par l'Europe pour mettre fin au massacre! Un autre facteur important qui va pousser l'Europe vers l'Afrique est la curiosité scientifique, doublée parfois de l'esprit d'aventure. Au XIXème siècle en effet, l'Afrique demeurait la principale inconnue de la carte du monde. Depuis des siècles on y puisait des richesses sans chercher à s'exposer à tous les dangers d'une poussée vers l'intérieur. Et ceux qui l'entreprenaient se heurtaient souvent à l'hostilité des chefs noirs négriers, qui tenaient à conserver leur monopole de courtiers. L'Afrique Noire restait donc <le continent mystérieux>
la terTa incognita>. Ses portions les plus blanches sur la carte étaient baptisées:
l'Afrique ténébreuse (Darkest Airica).
Mais le renouveau d'intérêt pour l'Afrique s'explique surtout pour des raisons économiques. Durant le XIXème siècle en effet, l'Angleterre d'abord, puis les autres pays de l'Europe Occidentale vont subir une mutation de structures qui est la révolution industrielle ponctuée par l'invention des machines à vapeur, à filer, à tisser, du puddlage, etc. Cette Europe là avait des besoins radicalement nouveaux Elle n'avait que faire d'une Afrique expédiant sans arrêt des masses d'hommes sur des plantations où l'on avait de moins en moins besoin de leurs bras, puisque les machines agricoles commençaient à y suppléer. Alors qu'en Afrique même, ils pouvaient servir de main-d'oeuvre pour fournir des matières premières et constituer sur place un marché de choix pour la production industrielle européenne. L'âge mécanique imposait à l'Afrique un nouveau rôle àjouer dans l'essor européen. Prospecter les possibilités de l'Afrique en plantations et mines, contrôler au besoin ces sources de production et disposer d'un débouché humain le plus vaste possible pour la consommation, telle sera de plus en plus la tendance des capitalistes européens. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard que les pays européens les plus industrialisés seront aussi les plus grandes puissances coloniales. Mais cette tendance ne se manifestera nettement que dans le dernier quart du siècle. Les impératifs de plus en plus sévères pesant sur les économies nationales de l'Europe, mèneront alors à l'intervention militaire impérialiste. Ainsi donc, les trois figures principales de cette chalne d'événements sont les missionnaires, les marchands et les militaires (les 3 M).
On pourrait faire une galerie de portraits hauts en couleurs de ces pionniers qui vont du missionnaire brùlant de compassion à l'inadapté social plus ou moins déséquilibré, en passant par le collectionneur de trophées de chasse et le chercheur d'or. La découverte du gorille <gorilla-gorilla) par Du Chaillu, la dispute du royaume Bouganda entre musulmans, protestants et catholiques, et la découverte des gigantesques réservoirs de diamant et d'or d'Afrique du Sud, sont des phénomènes contemporains. il ne faudrait d'ailleurs pas mmimiser la dose de courage physique qu'il a fallû à tous ces hommes pour affronter l'inconnu. Pendant un an, deux ans, parfois trois ans, ils étaient coupés de tout contact européen. Ils risquaient davantage que les voyageurs de l'espace aujourd'hui. Ces hommes ont aussi amassé des détails ethnographiques, sociologiques, linguistiques et historiques, qui constituent un capital important pour la connaissance de nos peuples. Malheureusement, nombre d'entre eux, ignorant qu'ils abordaient une Afrique en pleine décomposition, ou incapables de se défaire des préjugés raciaux qu'ils apportaient, ont largement contribué à tracer de l'Afrique un portrait qui empoisonne jusqu'à aujourd'hui la mentalité de centaines de millions d'hommes. Finalement, ce portrait sera systématiquement porté au plus noir comme une justification de l'impérialisme colonial. Ces explorateurs, même quand ils avaient eux-mêmes des buts élevés, firent des descriptions qui excitaient l'intérêt des affairistes. Livingstone par exemple, parle des forges nombreuses et actives des Mangania. Il parle de la fonte du cuivre par les habitants du Katanga (Shaba) qui l'extraient de la malachite et le vendent en grosses barres ayant la forme d'un I majuscule. Ces barres qui pèsent de 50 à 100 livres sont répandues dans toute la contrée.
L'Afrique, terre exténuée, sera ainsi successivement l'objet de l'intérêt sympathique et scientifique, de l'intérêt de convoitise, et de l'appétit vorace du prédateur. Le tournant décisif se situe aux environs de 1880. Avant cette date en Afrique Occidentale, le travail des missionnaires était centré surtout sur les enclaves côtières, tenues par les Européens: missions catholiques en bordure du Sénégal; missionnaires protestants en Sierra Leone, Gold Coast, Nigeria et Liberia. Pour des raisons évidentes, dont en particulier la nécessité de s'occuper des intérêts spirituels des Blancs, les missionnaires s'orientaient surtout vers les régions de l'Afrique où les autres intérêts de leur pays étaient prépondérants; à moins que ces intérêts n'aient suivi leur propre implantation. C'est ainsi que les missionnaires américains s'installeront au Liberia et les missionnaires anglais en Sierra Leone, Gold Coast, etc. Avec cependant une contribution importante dans ces pays, des missionnaires allemands, par exemple ceux de Brême. Ces missionnaires ouvrirent des écoles d'enseignement général ou professionnel. Les missions Suisses en Gold Coast, par exemple, se distinguèrent dans ce dernier secteur. Mais l'essor missionnaire restera ici très périphérique durant tout le xix. siècle, et bien qu'il y ait des pasteurs africains ou métis, comme le célèbre Révérend Burch Freman en Gold Coast ou Joseph Merrick au Cameroun, les communautés africaines sauf peut-être en Nigeria, avec l'oeuvre de Crowther, restaient très peu touchées par le christianisme.

L'avance européenne sera due avant tout aux explorateurs et aux colonnes militaires anglaises et françaises. La principale énigme géographique de l'intérieur était alors le cours du Niger, qui, en raison du relief, prend sa source à quelques centaines de kilomètres de la côte mais fait une boucle de 4 000 km à l'intérieur, avant de regagner le golfe de Guinée. Les géographes européens ne connaissaient de ce grand fleuve que ce qu'en avait dit Pline qui avait parlé de Niger, puis Idrisi et Léon l'Africain. Or ce dernier avait embrouillé les choses en prétendant que le Niger coulait vers l'Ouest. Les hypothèses les plus fantaisistes se heurtaient. D'aucuns le confondirent avec le Sénégal ou avec le Congo, d'autres en faisaient une branche du Nil, cependant que pour certains, c'était une rivière tributaire de lacs intérieurs dans le pays Wangara. Or, les bouches du delta nigérien,que les bateaux européens hantaientdepuis des siècles,étaientconsidérées comme un simple lacis de cours d'eau côtiers. C'était un puzzle dans lequel entraient les controverses sur la vieille cité soudanaise de Tombouctou. Or, dans l'optique d'un accroissement du < commerce légitime>, la connaissance de cette voie naturelle de communication était vitale surtout pour la GrandeBretagne. Dès 1778, Sir Joseph Banks crée l'Association afncaine pour tirer la chose au clair. Or la boucle du Niger était défendue par le désert et l'hostilité des Maures ou des sultans musulmans du Nord, tandis qu'au Sud la grande forêt formait barrage. Deux expéditions furent lancées, l'une de Sierra Leone avec le Major Houghton, qui laissa sa vie dans le pays Maure, cependant que Hornemann, part du Caire, disparaissait dans le désert. Un jeune médecin écossais de vingt ans, Mungo Park, partit en 1795 de la Gambie et après avoir sué sang et eau, arriva à Ségou entièrement dépouillé, même de son parapluie, mais transporté de joie à la vue du fleuve puissant dont il s'empressa d'aller boire l'eau. Il constata que celui-ci coulait vers l'Est. Il essaya en vain de gagner Tombouetou. Un second voyage démontra que le temps des grosses caravanes européennes n'était pas encore venu. Sur les 38 hommes qui l'accompagnaient, il n'y eut bientôt plus que 5 survivants qui, sur un canot monté sur place, entreprirent de descendre le fleuve jusqu'à son embouchure. Ils périrent tous dans les rapides de Boussa.
Le gouvernement britannique lança encore plusieurs expéditions qui s'achevèrent par des désastres. En 1821, Denham et Clapperton, partis de Tripoli, atteignaient le Tchad croyant y trouver une solution. En vain. Ils visitèrent le Sokoto où Mohammed Bello leur parla d'un port appelé Rakab, et qui serait situé sur la côte de Guinée mais furent dissuadés de poursuivre leur route vers le Niger pour reprendre la route de Mungo Park. En 1825, Clapperton, convaincu que le Niger devait finir dans le golfe de Guinée, fut envoyé par le gouvernement britannique sur la côte où il chercha en vain le port de Rakah. Avec Richard Lander, il visita donc le pays Yorouba et le Sokoto devenus très méfiants et finirent par atteindre le Niger à Boussa, mais ne l'ayant pas remonté depuis le golfe du Bénin, ils ne pouvaient toujours pas se prononcer sur son cours inférieur. Clapperton mourait d'ailleurs bientôt et Richard Lander tenta de descendre le fleuve mais en fut empêché par les riverains. L'énigme était à peine entamée et un général britannique, nourri d'auteurs classiques, continuait à soutenir avec assurance que le Niger se jetait dans la Méditerranée... Il appartint aux deux frères Lander, Richard et Jean, de repartir sous le couvert du gouvernement britannique. Ayant atteint Boussa, ils descendirent le fleuve jusqu'à la mer déterminant ainsi la position exacte de tout son cours sur la carte (1830).
Dès 1826, un autre Ecossais, Gordon Laing, venu de Tripoli, avait atteint Tombouctou. Sur la route du retour, il fut assassiné par son escorte de Bérabish.

En 1827, un jeune Français, René Caillé, qui ne revait que de Tombouctou, partait de la côte de Guinée déguisé en maure. Il réussit à atteindre Tombouctou, la mysténeuse, qui, bien déchue depuis le XVIème siècle, lui cause une vive déception. Il se glissa ensuite dans une caravane de 1400 chameaux, qui avec des esclaves, de l'or et des plumes d'autruches, gagna le Sud-Marocain et Fès, via Teghazza. Au retour en France, il fut accueilli comme un héros. Il avait en effet plusieurs fois échappé de justesse à la mort. Mais, le plus grand explorateur de l'Afrique, avec Livingstone, fut certainement l'Allemand Henri Barth, voyageant pour le compte du gouvernement britannique. Il sillonna l'Air, les pays Haoussa et le Bomnu, reconnut le cours supérieur de la Bénoué, retrouva à Gwandou un exemplaire du Tarikh es-Soudan, source inestimable de l'histoire de l'Ouest Africain. A Tombouctou, où il demeura environ 8 mois, il aurait péri sans la protection d'un arabe influent, El-B ekkai. Après cinq ans de séjour dans le Soudan central et occidental, il réussit à retraverser le désert et à regagner l'Angleterre en 1855, via Tripoli. Aucun explorateur n'a fait autant que Barth pour donner de l'Afrique une vue à la fois scientifique et sympathique. Il avait été professeur de géographie comparée et de commerce colonial de l'antiquité à l'université de Berlin. Tour à tour géographe, historien, dessinateur, linguiste, ethnographe, économiste, cet érudit a bien mérité de l'Afrique. Il avait la culture nécessaire pour saisir les ensembles. Mais le détail humoristique ne lui échappait pas non plus, comme lorsqu'il nous décrit ce vizir du Cheik Omar du Bornou (fils de EI-Kanémi), Hadj Béchir, qui avait un harem de trois ou quatre cents concubines sélectionnées comme pour un <musée ethnologique>. <J'ai souvent observé, note-t-il, qu'en parlant avec lui des différentes tribus du pays nègre, il était, par moment, frappé par la nouveauté d'un nom, se lamentant qu'il n'ait pas encore eu un spécimen de cette tribu dans son harem et donnant immédiatement des ordres à ses serviteurs pour qu'ils essaient de lui procurer un spécimen parfait de l'espèce manquante.
Je me souviens aussi qu'un jour lui ayant montré une oeuvre ethnologique illustrée, à laquelle il s'intéressa vivement et étant arrivé sur une belle image d'une jeune Circassienne, il me dit avec une impression de satisfaction non déguisée qu'il possédait un spécimen vivant de ce genre  > Hélas! ce vizir si virilement puissant, montrait une inefficience politique regrettable que Barth analyse avec finesse, et qui entraînera son exécution capitale en 1853.
Le commerce anglais et français cherchait à pénétrer vers l'intérieur essentiellement en s'appuyant sur le Sénégal et le Niger dont les digitations du delta, avaient été baptisées les < rivières de l'huile>. L'huile de palme était en effet utilisée pour la fabrication du savon.
En Afrique Orientale et Centrale, le grand problème était la source du Nil dont Hérodote écrivait déjà < sur les sources du Nil, personne n'est renseigné... » D'aucuns prétendaient qu'il sortait des Monts de la Lune. En 1856, la Société Royale de Géographie envoyait Burton et Speke pour reconnaître les grands lacs dont les Arabes avaient fait état dans cette région. Elle avait deja ete parcourue par des missionnaires, en particulier, Rebmann et Krapf. Rcbmann fut le premier européen à découvrir la cime enneigée du Kilimandjaro. C'était un pacifiste qui ne portait jamais d'arme, meme pour se défendre contre les fauves. Krapf établit en 1855 une carte très vague de la région avec un unique et immense lac, bizarrement contourné. Rebmann et Krapf établirent le premier dictionnaire et la première grammaire swahili. En 1858, Burton et Speke, découvraient le lac Tanganyika. Speke laissant Burton malade, se mit à la recherche du second lac dont les Arabes d'Oujiji leur avaient parlé. Il découvrit ainsi à travers ses yeux myopes et sa vue basse, un immense lac, le plus grand d'Afrique, et le baptisa lac Victoria. Les riverains lui assurèrent qu'un grand fleuve sortait du lac vers le Nord. Dans un éclair d'intrnt ion. il en conclut que c'était le Nil. Son compagnon Burton, qui n'était pas de la partie, affecta de se gausser de cette hypothèse. Les deux compagnons se brouillèrent jusqu'à polémiquer et convoquer à Londres des conférences contradictoires. En 1860, Speke revenait de nouveau et contournant le lac Victoria à l'Ouest pénétrait le premier dans le Bouganda, notait une rivière sortant du lac, à l'endroit où aujourd'hui s'élève le grand barrage d'Owen. et la considéra comme le Nil. Par voie de terre, il retrouva le Nil plus en aval à Gondokoro en 1863. Il y retrouvait aussi Samuel Baker qui. avec sa charmante jeune femme, descendit à son tour au milieu de dangers de toutes sortes, vers le Sud pour découvrir le lac Albert. Speke fut feté comme le découvreur du Nil. Mais Burton, devenu son rival, était là. il éleva des doutes:
<Etait-ce sûr que les deux pièces d'eau aperçues par Speke au cours de ces deux voyages étaient le meme lac?  Par ailleurs, la réputation de Speke fut salie par ses adversaires, à propos de son comportement léger, avec les darnes et les jeunes filles de la cour de Moutésa. Le jour meme de sa confrontation avec Burton, àpropos des sources du Nil, Speke mourut dans un <accident de chasse>.
Livingstone, une autorité en la matière, n'était pas non plus d'accord avec lui sur la question. C'était un pasteur médecin qui arriva en Afrique du Sud en 1849.Il s'enfonça vers l'intérieur et après avoir franchi une partie du Kalabari. découvrit le lac Ngami. Il remonta ensuite le Zambèze et le quitta pour s'enfoncer vers l'Ouest. à travers les fièvres et la foret. Il finit par joindre Louanda sur la cote atlantique en 1854. Refusant de rentrer malgré sa santé délabrée, il assura qu'il voulait reconduire ses porteurs chez eux, comme il l'avait promis. et en profita pour traverser l'Afrique d'Ouest en Est, en descendant le Zambèze. Après un an de voyage, il retrouva le pays natal de ses porteurs. Devant cet acte de générosité. des dizaines de candidats se proposèrent pour l'accompagner. Les autochtones le conduisirent d'abord aux titanesques cataractes du Zambèze. qu'il baptisa chutes Victoria. En 1856, il touchait à la cote de l'Océan Tndien. En 1858. il retournait et découvrait le lac Nvassa. T' revit alors mais avec plus d'horreur encore les méfaits de la traite qu'il n'arrêta plus de stigmatiser. Comme des rivières sortaient du lac. il se demanda Si elles conduisaient au Nil. au Congo ou au Niger. Plus tard, il arriva au lac Tanganyika et plus à l'Ouest. il atteicnit la Loualaba. dont il se demanda Si c'était une partie du Nil ou du Congo. Mais ses réserves de vivres et de médicaments avant été volées à Ouiiii. il était prisonnier de l'Afrique. C'est alors qu'arriva Stanley, un iournalise américain envoyé par le New York Herald à sa recherche. Ensemble ils sillonnèrent la région à la recherche du Nil. Puis Stanlev repartit sans avoir pu décider Iivingstone à rentrer. Saisi par l'Afrique. ruminant l'idée fixe des sources du Nil et la turpitude de la traite des Noirs. il tourna en rond, ronté par la fièvre. porté dans un hamac par ses guides. Un matin. ceux-ci le trouvèrent à genoux, la tete enfoncée dans ses mains sur sa maigre couche. Ils crurent qu'il priait. Il était mort. Ils retirèrent ses viscères, firent sécher son corps et l'enveloppèrent soigneusement d'étoffes et de cvlindres d'écorce. Soixante Noirs conduits par Sousi et Chouwa, les fidèles compacuons, portèrent la dépouille de Livingstone pendant onze mois sur près de 2 000 km jusqu'à Bagamayo sur la cote (1875) rendant possible ainsi sa sépulture à l'abbaye de Westminster. Livingstone était avant tout un pasteur. Ulcéré par le commerce sanglant qu'il rencontrait à chaque pas, il en vint à souhaiter la colonisation de l'Afrique comme le seul remède <Que Dieu bénisse amplement, dit-il, tout homme, qui, américain, anglais ou turd, aidera à guérir cette plaie>.
Livingstone ne parle pas des Portuguais : en effet, pour lui, le Portugal n'avait aucun titre à coloniser en Afrique. Ce en quoi, il avait entièrement raison.
Stanley était d'une toute autre étoffe que Livingstone; pour lui, les sauvages ne respectaient que la force. Stanley marchait à la tête d'une expédition de 700 hommes (Livingstone, lui, avançait avec une petite poignée d'hommes), dont la plupart disparaissaient finalement, en raison de l'hostilité des gens ou par évasion. En 1875, Stanley faisait en bateau le tour du Lac Victoria, prouvant ainsi qu'il y avait là qu'une seule pièce d'eau qui était la source du Nil, et donnant enfin raison à Speke. Après avoir constaté que le lac Tanganyika n'avait pas d'issue vers le Nord, il se lança alors vers la Loualaba pour voir où elle conduisait. Quand il déboucha sur l'Atlantique, il en conclut que ce fleuve était le Congo. Ainsi se trouvaient traçés les grands axes d'accès à l'intérieur de l'Afrique. En 1889, Stanley reviendra organiser l'évacuation d'Emin Pacha, cet Allemand qui était coinçé par l'expédition mahdiste, avec sa garnison, dans la province d'Equatoria.
Stanley était en quête de performances : il était passé au service de l'Association internationale du Congo. Celle-ci avait été crée par Léopold II de Belgique en 1876, pour l'exploration du continent, la suppression de la traite et l'introduction de la civilisation. Stanley fut chargé d'implanter des stations et de signer des traités avec les chefs locaux. Leopold II qui a d'ailleurs été qualifié de «d'humanitaire rapace», accentuait ainsi une nouvelle tendance de la convoitise au rapt. Devant les activités de Stanley, le Portugal sentit qu'il allait perdre ce Congo que jusque là il considérait depuis le temps de Diego Cao et d'Affonso comme son bien. Or la France, grâce à Savorgnan de Brazza, avait déja reconnu le cours de l'Ogooué et les régions environnantes. A qui reviendraient les bouches du Congo ? France, Portugal ou au roi des Belges ? La Grande-Bretagne, cherchant avant tout la liberté du commerce, craignant les hauts tarifs pratiqués par la France, pencha pour le Portugal, de surcroît puissance de deuxième grandeur. Mais l'opinion pulblique anglaise, encore influencée par Livingstone, fut indignée qu'une telle région soit livrée à un pays rétrograde. Le Portugal sentant le terrain glisser émit alors l'idée d'une conférence internationale. Bismark saisit au vol cette occasion d'enlever l'initiative à la Grande-Bretagne, et ce fut la Conférence de Berlin (1884-85). Là, le Portugal fut débouté de ses pseudo-droits historiques et réussit tout juste à conserver l'enclave de Cabinda.

II)  L'INVASION ET LE PARTAGE

Mais quelles étaient les raisons profondes de ce changement ? Devant les tentatives de plus en plus prononcées à l'intérieur du continent, il s'agissait de fixer les règles du jeu et de discipliner la curée. La raison profonde était d'ordre économique; l'industrialisation était maintenant avancée de dans de nombreux pays européens, qui, par ailleurs, devaient se défendre contre la puissance agricole ou industrielle de pays comme la Russie ou les USA, dont les produits, grâce à l'amélioration des transports sur terre et sur mer, arrivaient à concurrencer en Europe les produits européens eux-mêmes. Des barrières douanières s'élevèrent. Il faut pour les pays européens s'assurer le monopole de régions productrices de matières premières et des débouchés pour les produits manufacturés. La pénurie du coton américain au moment de la guerre de secession, heureusement supplée par l'Egypte, avait d'ailleurs montré la valeur de l'Afrique comme garantie économique, sans compter les perspectives de découvertes minières que les masses de diamants et d'or Sud-Africains semblaient promettre.
A la Conférence de Berlin, quelques règles très simples furent édictées. L'occupation côtière ne suffisait pas pour revendiquer l'hinterland, à moins que celui-ci soit occupé avec notification aux Puissances. Les bassins du Congo et du Niger étaient déclarés libres pour le commerce international : ce fut donc la ruée sur l'Afrique et probablement le principal méfait de l'impérialisme. En 1880, à peine un dixième de l'Afrique était vaguement occupée par les Européens. En 20 ans, tout le reste va être pris. On prend car on pense en avoir besoin pour protéger des prises antérieures; puis on prend car c'est à la portée de la main; on prend aussi pour devancer son voisin et on finit par prendre pour prendre, comme en temps de pénurie, parce que cela peut toujours servir, ne serait-ce que comme monnaie d'échange. Les méthodes sont à peu près partout les mêmes. Le bluff et les traités extorqués alternent avec la liquidation de toute résistance et au besoin les massacres. Il est impossible de décrire par le menu cette fièvre prédatrice, dont les grands champions furent incontestablement la Grande-Bretagne, la France, le roi des Belges Léopold II et, sur le tard, l'Allemagne de Bismark.
Voyons les grands axes et les principaux conflits d'attribution.
Dans l'ouest africain, la France va se lancer dans une expédition axée sur le Niger, pendant que de la Côte d'Ivoire et de la Côte du Dahomey, elles envoie des missions qui doivent confluer dans la boucle du Niger, autour du Mossi, réputé déja comme un royaume très peuplé. Pour cette même raison, la Grande-Bretagne, implantée dans l'Ashanti et la basse vallée du Niger, va se mouvoir vers le Nord afin de contrôler le Mossi d'une part et les grands sultanats peuls d'autre part. Mais alors que la progression française est essentiellement une affaire gouvernementale, avec parfois des initiatives venant de chefs militaires locaux très échauffés et très peu prisés à Paris, la Grande-Bretagne va appuyer son action principalement sur les compagnies commerciales.
C'est en 1889 que le capitaine Binger entreprend la grande randonnée qui le mène de Bamako à la Côte d'Ivoire en passant par Sikasso, Ouagadougou, Kong; Binger s'intéressait avant tout aux passages et points stratégiques, aux forces militaires et politiques locales. Mais il a noté aussi avec précision de nombreuses observations à caractère économique et ethnographique et son livre Du Niger au Golfe de Guinée est une mine précieuse de renseignements. Monteil, lui, parti de la Côte d'Ivoire et par le pays Mossi, Dori etc. gagna Tripoli.
En Gold Coast, la Grande-Bretagne s'appuya sur l'United African Company U.A.C.). Au delta du Niger en 1879, l'Anglais Sir Georges Goldie fonde l'United African Company qui regroupait les sociétés britanniques du delta. La Compagnie française de l'Afrique occidentale, créée par le comte de Sémellé pour la concurrencer, ne réussit pas contre la compagnie britannique. Celle-ci devenue en 1883, la Royal Niger Company, balaya sa rivale en pratiquant une politique de dumping. Pour devancer les entreprises allemandes auprès du sultan de Sokoto, elle signa des traités avec lui et avec l'émir de Gwandou. L'U.A.C. était en effet une compagnie à charte qui disposait de droits semi-souverains pour l'administration, la fiscalité et les traités.
Les pays de la Haute-Volta seront le point de friction entre les intérêts français et britanniques. Des drapeaux anglais y avaient été distribués par le métis anglais Fergusson, qui avait obtenu du Mogho Naba la signature d'un traité d'amitié et de liberté de commerce avec l'Angleterre. Ce traité fut déclaré nul et non avenu par le capitaine français Voulet. Certaines sources assurent que les drapeaux britanniques, laissés par Fergusson, auraient été donnés par lui comme talismans pour être déployés avec un effet magique devant toute armée éventuelle de Blancs. Ces mêmes sources assurent que l'Union Jack avait malheureusement été dévié de sa destination magique pour une utilisation plus prosaïque, puisqu'on en avait fait des pagnes pour les femmes de Sa Majesté le Mogho Naba. Du Niger, les Français lancèrent une pointe vers le Tchad, mais ils ne purent que longer le désert car plus au Sud, les Anglais avaient déjà imposé leur influence. Voulet fit la jonction avec son compatriote Baud remonté du Dahomey, - qui allait devenir le Togo allemand -. Une course de vitesse opposa les deux conquérants européens dans- le sprint pour les traités.
Au Cameroun, où les missionnaires britanniques avaient travaillé depuis longtemps, des chefs avaient demandé à la Grande-Bretagne sa protection, mais rien n'avait été fait. Or, l'Allemand Nachtigal, en 1884, débarqua à l'Est du Nigeria et conclut une série de traités. Cinq jours après, le Consul britannique de Gold Coast arrivait trop tard. En 1887, les Français qui avaient occupé Conakry poussaient à travers la Guinée, où l'aventurier français Olivier de Sanderval joua fort habilement sur les rivalités inextinguibles des Alfaya et Soriya. Les contestations des Anglais, Français et Allemands étaient réglées finalement par des accords bilatéraux fixant les frontières Nord des enclaves anglaises et allemandes dans le bloc de l'Afrique Occidentale, où la France s'était taillée la grosse part du gâteau, peut-être pas la meilleure, car la densité de peuplement y était en général beaucoup plus faible et les sols moins fertiles. Par l'accord de 1898 signé à Paris, la frontière entre le Ghana et la Haute-Volta était déterminée: c'était un parallèle.
Cette ligne imaginaire passait évidemment au travers de peuples comme les Gourounsi, les Dagari, les Bisa, de même qu'au Sud, les Ewé du Togo étaient scindés entre Anglais et Allemands, les Temné entre la Guinée française et la Sierra Leone, les Haoussa entre le Nigeria et le Niger, etc... Chaque frontière, ainsi tracée sur le corps de l'Afrique, ressemble en fait à un coup de couteau de chasse.
En Afrique équatoriale, orientale et centrale, la Grande-Bretagne et le roi Léopold Il vont jouer les premiers rôles. Quand Stanley revint au Congo pour le compte du roi des Belges il trouva le drapeau français planté par Brazza: l'endroit qui devait devenir Brazzaville. Léopold Il, qui aurait souhaité posséder les deux rives du Congo, était furieux. Brazza avait réussi à signer un traité avec Makoko (1880). Du moins à la Conférence de Berlin le roi Léopold Il bouscula facilement les prétentions du Portugal. Les Etats-Unis reconnurent le Congo léopoldien, et la France, à qui était laissée la rive droite, s'empressa d'en faire autant à condition qu'en cas de cession, elle ait le droit de préemption. Bismarck préférant voir une petite puissance comme la Belgique dominer les bouches du Congo, plutôt que la France ou l'Angleterre, soutint aussi Léopold n. C'est ainsi que l'Etat indépendant du Congo fut reconnu et Léopold Il s'occupa activement de l'agrandir. Ses frontières avec l'Angola furent fixées par des traités, en 1891 et 1894, tandis qu'un accord intervenait avec la France dans la région de l'Ouellé. Les Zandé s'y trouvaient scindés entre le Congo belge, la République Centrafricaine et le Soudan.
En Afrique centrale et du Sud, le sursaut tardif du Portugal allait être déçu par l'activité de Cecil Rhodes à la tête de la British South Africa Cornpany. Le pays avait été reconnu par le voyage transcontinental de l'Anglais Cameron (1873-1875) et par celui de Serpa Pinto. En 1890, ce qu'un Anglais appela la <stupide insistance patriotique du Portugal> amena un ultimatum de la GrandeBretagne qui aligna des bateaux de guerre sur' la côte du Mozambique. Menacé et sans appui le Portugal céda et vit, la mort dans l'âme, le vaste hinterland de plateaux riches correspondant aux Rhodésies, non seulement lui échapper, mais couper en deux son domaine africain. Par cet arrangement, l'empire Lounda était découpé en trois tronçons, entre le Congo, l'Angola et la Rhodésie. Par ailleurs, le Nyassaland, où depuis longtemps les missionnaires anglais avaient travaillé, glissait sous le contrôle britannique. il y eut davantage de difficultés avec l'Allemagne.
En Afrique du Sud-Ouest, en effet, une petite colonie allemande s'était installée dans un pays semi-désertique où des missionnaires allemands travaillaient depuis 1842. Dès 1883, le commerçant Luderitz concluait un traité avec un chef local et hissait aussitôt un drapeau allemand. L'Angleterre protesta mais Bismarck envoya un navire de guerre à Angra Pequena et déclara qu'il ne pourrait continuer à garder son attitude conciliante pour la Grande-Bretagne dans sa politique égyptienne Si celle-ci ne se montrait pas compréhensive pour l'expansion coloniale allemande. La politique de Bismarck avait été jusque4à de s'occuper de l'unité allemande, au lieu de s'engager en Amérique; au contraire, il poussait la France en Afrique pour la détourner de <la ligne bleue des Vosges> et l'Angleterre pour lui attirer éventuellement des embarras qui affaibliraient sa position internationale. En Afrique orientale, Bargash (1873), se méfiant des Anglais anti-esclavagistes. avait proposé le protectorat de ses possessions à Bismarck, qui déclina l'offre. Il se rapprocha alors de la Grande-Bretagne, mais de 1880 à 1885, le gouvernement libéral de Gladstone répugnait à prendre des engagements en Afrique, et aurait préféré renforcer seulement la position du sultan, pour qu'il puisse éventuellement résister au désir d'expansion allemande. Les Anglais le poussèrent à consolider son autorité sur le continent. Quand Bargash se décida et s'allia avec Tippou Tib, il était trop tard.
En novembre 1884, l'Allemand Karl Peters avait débarqué secrètement sur la côte en face de Zanzibar. En trois semaines, il avait moissonné une douzaine de traités et les avait ramenés à Berlin où l'Allemagne n'en avait soufflé mot durant la Conférence de Berlin afin de ne pas éveiller de contestations. Aussitôt après, Guillaume I" annonça qu'il prenait sous sa protection les zones reconnues par Peters, cependant que les traités secrets étaient publiés. Bargash essaya de résister et lança un appel à ses amis anglais. Ceux-ci étaient très occupés au Soudan et quand deux destroyers allemands arrivèrent à Zanzibar, ils conseillèrent à Bargash de céder. Ce fut le point de départ du Tanganyika allemand. Les Allemands, tard venus dans le partage de l'Afrique, semblaient doués d'un appétit terrible. Ils s'élancèrent d'un bond formidable vers l'intérieur. La Grande-Bretagne se demanda s'ils n'allaient pas prendre tout l'Est Africain et se décida à enlever quelques morceaux pour limiter l'expansion germanique. Or, Emin Pacha était un Allemand. Si une expédition militaire allemande allait à sa rescousse pour le sauver d'une tentative mahdiste éventuelle, cela pouvait être le début d'une domination germanique jusqu'au Nil. Beaucoup d'Anglais s'en rendirent compte et tentèrent de décider le gouvernement à devancer l'Allemagne. Salisbury s'y refusa, craignant une nouvelle affaire Gordon. C'est l'initiative privée qui se chargea d'envoyer Stanley vers Emin Pacha. Entre-temps, une compagnie anglaise fondée en 1887, obtenait avec difficulté le statut de Compagnie à charte, car l'Angleterre, maintenant rapprochée de l'Allemagne par l'intermédiaire de la triple alliance, s'engageait plus fermement en Egypte et n'entendait pas qu'une puissance étrangère prenne pied autour des sources du Nil.
D'où l'importance prise par les royaumes interlacustres comme le Bouganda. La Compagnie Germanique de l'A/rique orientale, dès 1888, devait faire face à un soulèvement général de la côte et dut céder ses droits au gouvernement allemand. Ces difficultés facilitaient la voie aux intérêts anglais pour progresser. En effet, lors de la convention de 1886 déterminant les zones d'influence britannique, allemande, et zanzibarite, l'Ouganda n'avait pas été mentionné. Mais le dynamique Docteur Peters arrivait à obtenir du Kabaka Mwanga un traité de protectorat. Prise de court, la Grande-Bretagne réussit à échanger l'île d'Héligoland dans la Mer du Nord contre l'Ouganda, cédé ensuite à la compagnie britannique avant de revenir au gouvernement en 1894. Cependant, Léopold Il mettait la main sur certains des royaumes interlacustres, tels le Rwanda et le Burundi.
Lugard, chargé de conquérir la région des lacs, y trouva les missions protestantes et catholiques toujours occupées à leur guerre intestine. Le jeune Mwanga, qui était retombé sous la coupe des prêtres animistes, lança une persécution contre les jeunes chrétiens que l'apostolat du Père Lourdel et des Anglicans avait réussi à convertir jusque dans la cour du roi. Charles Lwanga et ses compagnons ayant refusé de renier leur nouvelle foi furent brûlés vifs. De véritables milices furent constituées autour des partis musulmans, catholiques (wa Iranceza) et protestants (wa ingleza). Des guerres de religion éclatèrent. Lugard prit carrément parti pour les missionnaires protestants.
Plus au Nord, la reconquête du Soudan, après les changements de perspectives du gouvernement de Salisbury, se traduisit par la prise d'Omdurman par Kitchener. On put se demander à ce moment Si l'Angleterre ne voulait pas réaliser le rêve de Cecil Rhodes, d'étendre la puissance britannique du Cap au Caire, et de la matérialiser par un chemin de fer. En 1894, en effet, la Grande-Bretagne fit un traité avec le roi Léopold Il, par lequel ce dernier lui cédait une bande du Congo entre la Rhodésie et l'Ouganda La Grande-Bretagne aurait eu ainsi un empire gigantesque d'un seul tenant, de l'Egypte au Cap. Mais la France et l'Allemagne protestèrent et menacèrent de remettre en question l'occupation même de l'Egypte par la Grande-Bretagne, en convoquant un congrès international. L'Angleterre céda.
Cependant, la France, qui avait en 1894 occupé Tombouctou, avec le Commandant Joffre, assurait la liaison avec l'Algérie, et cela par l'implantation méthodique dans le désert, grâce à Laperrine et Gouraud. Elle fit organiser aussi la mission Marchand, qui, partant du Congo, devait toucher le Nil, et à travers l'Ethiopie, devenue un pays ami, faire la liaison Ouest-Est de Dakar à Djibouti. Ce projet faillit réussir. Marchand parti du Congo, dut traverser des pays terribles: le Bahr el-Ghazal; c'était le royaume de la boue et des roseaux épais, à travers lesquels il fallait se découper littéralement un passage tout en se défendant contre les maîtres de céans parfois dérangés, les crocodiles. On faisait parfois quatre km par jour. La colonne volante de Mangin fit merveille. 4 000 km furent ainsi franchis et Marchand hissa le drapeau français à Fachoda, au bord du Nil (1898). C'était un exploit sportif et patriotique de premier ordre. Aussi bien, Kitchener, arrivé peu après d'Omdurman, déclarait à Marchand:  Monsieur, je vous félicite de cette performance >. Marchand désignant alors les tirailleurs noirs qui rendaient les honneurs, répliqua: <Ce n'est pas moi mais eux, qui l'ont fait 4 > Après ces politesses, il fallut en venir au fait. Kitchener demanda au Français de se retirer. Bien que disposant de forces bien inférieures, Marchand refusa de bouger, jusqu a ce qu'il ait reçu des directives de son gouvernement. Les esprits s'échauffèrent dans les deux pays. Delcassé, alors Ministre français des Affaires Etrangères cherchait à établir
l'entente cordiale > avec l'Angleterre; il préféra sacrifier le Nil et prescrivit à Marchand de partir. Par contre l'Angleterre reconnut à la France comme zone d'influence exclusive les pays de l'Afrique du Nord situés à l'Ouest du Nil:
c'était <le sable bon à gratter pour le coq gaulois. Ainsi en 1900, à part l'Ethiopie, le Liberia et le Maroc jusqu'en 1912, toute l'Afrique devenait la propriété des Etats européens. Et le manteau impérialiste tombait sur les savanes, les forêts et les déserts, comme une chape de plomb. Quant à la carte de l'Afrique, elle se transformait en un manteau d'Arlequin, qui projetait sur le continent noir les couleurs contrastées et l'ombre portée des nouveaux maîtres.
Le continent africain n'était pas d'ailleurs le seul à subir le rapt européen. Toutes les parties du globe qui se trouvaient en retard sur l'Europe pour la production massive des biens, y compris les armes, étaient dans le même cas. C'était un processus historique qui traduisait l'avance technologique que les Européens avaient atteinte, en partie grâce à leur propre créativité, mais en grande partie aussi grâce à l'accumulation prodigieuse de richesses, arrachées à l'Amérique, à l'Asie et à l'Afrique surtout, puisque là, ils avaient pris le capital le plus précieux: les hommes. Bolivar et les créoles d'Amérique latine, à la suite des Blancs d'Amérique du Nord, vont arracher leur indépendance des mains de l'Espagne et du Portugal. Ces deux puissances en effet s'était contentées de vivre sur leurs colonies et de consommer, sans transformer la structure pré-industrielle de leur économie. Elles étaient devenues ainsi de simples zones de transit pour les richesses exotiques qu'elles recevaient: l'or, l'argent, les épices, l'ivoire, etc. étaient envoyés en France et ailleurs pour payer les produits manufacturés que le Portugal et l'Espagne ne produisaient pas. Mais l'Amérique latine libérée ne va pas suivre les traces de l'Amérique du Nord dans le développement industriel, en partie pour des raisons climatiques et financières, mais aussi parce qu'elle avait échoué dans son unification et avait sombré dans l'instabilité des guerres civiles et des pronunciamentos. Quant à l'Asie, à l'exception du Japon qui réussira à sauver son indépendance en assimilant avec brio la technologie moderne, tous les autres pays vont subir les traités inégaux et le partage politique entre les pays européens. La Chine, source pourtant de la plupart des découvertes techniques qui avaient fait la force de l'Europe, n'échappera pas à la domination de celle-ci. L'impérialisme européen était donc un phénomène planétaire. L'Afrique était un objectif parmi d'autres. Mais nulle part, le règne de l'Europe n'a été aussi totalitaire que dans ce continent.

A. LA PREMIÈRE ATTITUDE DES AFRICAINS

C'est une idée communément reçue, parce que largement répandue par la littérature colonialiste, que l'Afrique était une serte de vide politique, où l'anarchie, la sauvagerie sanglante et gratuite, l'esclavage, l'ignorance brute, la misère se donnaient libre cours. Les agents d'occupation européens, dans ce schéma, étaient considérés uniquement comme des chevaliers de la civilisation et du progrès. Une autre idée fausse, non moins répandue, proclame ou insinue l'absence totale de sentiment national chez les Africains. Ceux-ci, à part quelques roitelets sanguinaires qui les opprimaient, auraient accepté la conquête européenne les bras ouverts, ou du moins, presque sans broncher, comme des lapins dans un clapier. En fait, il y eut beaucoup plus de lions que de lapins. Depuis les premières tentatives de pénétration, le nationalisme africain, sous des formes multiples parfois maladroites, parfois ambiguës, s'est toujours exprimé sans interruption jusqu'à la reconquête de l'indépendance. Sous les cendres du colonialisme, un feu vivant dormait, et de temps à autre, se révélait avec éclat. L'attitude des Africains à l'arrivée des Européens au XIXème siècle a été très variée. Certes, durant des siècles, les rumeurs avaient atteint les coins reculés du continent, racontant que des hommes blancs (des Nassara ou des Toubabou, ou des Mzoungou), arrivaient parfois sur la grande eau. Ces négriers ne pénétrèrent jamais loin, sauf par le truchement des pombeiros en Afrique centrale. La première réaction des Noirs devant ces Blancs fut rarement l'hostilité. Celle-ci a pu provenir entre autres causes du fait que la traite ayant atteint surtout les petites tribus inorganisées, celles-ci avaient tendance à voir dans tout convoi conduit par un étranger un prélude à la traite. En tout cas, Stanley décrit, avec truculence, cette hostilité omniprésente des  sauvages > : < Le 18 décembre, pour mettre le comble à nos misères, ces cannibales tentèrent un grand effort pour nous détruire, les uns juchés sur les branches les plus élevées des arbres qui dominaient le village de Vinya Ndjara, les autres embusqués comme des léopards au milieu des jardins ou lovés comme des pythons sur des bouquets de cannes à sucre. Rendus furieux par nos blessures, notre tir se fit plus meurtrier. Les fusils manquaient rarement leur but, etc.
Il est significatif de noter que ce sont les Européens les plus brutaux qui parlent le plus de l'hostilité des Africains. Mais l'attitude de loin la plus commune était la surprise craintive ou amusée, et surtout l'hospitalité. A. Brue, rendant visite en 1697 au < Siratik > des Peul, reçut le droit d'élever des forts, et comme il semblait s'intéresser à une jeunesse de 17 ans, qui, avec ses compagnes, s'était hardiment avancée pour nouer conversation, celle-ci lui fut donnée séance tenante en manage. Brue déclina l'offre parce qu'il était, disait-il, déjà lié par le mariage. Aucun inconvénient! répliquèrent ces dames, car notre parente est prête à cohabiter avec des rivales. > Quand Brue expliqua le système matrimonial européen, ce fut de la stupéfaction... '.
Au Bornou, les Blancs étaient regardés avec horreur, soit parce que soupçonnés d'être des lépreux, soit en tant qu'infidèles. Des jeunes femmes s'étant approchées de Denham pour essayer de converser, une matrone leur cria:
<Taisez-vous! C'est un païen), un incirconcis, qui ne fait ni ablutions, ni prières. Il mange le porc et ira en enfer. > Sur ce, ces dames s'éparpillèrent en poussant de hauts cris. Dans la région de Kano, les Haoussa au contraire s'imaginaient que les Blancs avaient des pouvoirs surnaturels comme celui de changer les gens en ânes, chèvres ou singes. Des malades et des femmes stériles venaient leur demander des amulettes et le fils du gouverneur de Kano, invité par Clapperton, à prendre le thé, recevait sa tasse avec des mains tremblantes. Dans un petit marché, ce même explorateur retint l'attention d'une jeune Peul, qui, après un examen détaillé de sa personne, déclara à ses amies: <il ne serait pas mal du tout s'il n'était pas Si blanc!> Sur les bords du Zambèze, le Père Gomez se trouvait un jour avec le gouverneur Pereira et un colon portugais qui envoya chercher sa guitare et commença à en jouer et à chantonner. Un groupe d'Africains se rassembla incontinent, et l'un d'eux se tournant bientôt vers son voisin s'écria: <Mais ces sauvages-là ont aussi des instruments de musique exactement comme les nôtres! >.
Voici une autre description de ce premier contact: <Les peuples Louba, qui forment une vaste nation, appartiennent à une des plus belles races de l'Afrique Centrale. Les hommes, admirablement découplés, sont généralement d'une taille au-dessus de la moyenne. Ils ont la poitrine large, les bras noueux, les jambes nerveuses. Au moindre mouvement du corps, tous les muscles jouent et se dessinent sous le beau bronze de la peau. La physionomie n'est pas désagréable, bien qu'elle soit empreinte d'un air d'astuce et de méchanceté. Quant aux femmes, beaucoup plus petites que les hommes, elles sont presque toutes laides, voire repoussantes. Pendant leur jeunesse, elles sont souvent délicieuses de proportions, mais elles se fanent vite... Le frère du chef vient nous rendre visite. Il nous apporte des vivres, notamment de superbes poissons. Mais j'ai beau demander à voir le chef lui-même, son envoyé me déclare que celui-ci ne peut sortir du village, ni me voir, que c'est la première fois qu'un Blanc traverse le pays et qu'on craint des maléfices. C'est en vain que je m'évertue à protester de la pureté de mes intentions. L'affluence est telle que je me hâte de faire doubler les sentinelles. Il s'agit de protéger nos ballots qui sont le point de mire de certains regards avides... Comme tous les Noirs qui voient pour la première fois des Européens, et qui se sentent en nombre, ces Louba poussent la curiosité jusqu'à l'insolence. Si nous n'y mettions le holà, ils envahiraient nos tentes et se coucheraient sur nos lits. Arrivés dès le matin, ils ne quittent plus le camp. Des heures entières, ils se plaisent, appuyés sur leurs longues lances, à observer tous nos actes. Nos repas surtout que nous prenons en plein air à l'ombre d'un arbre les amusent. La bouche bée, les yeux écarquillés, ils regardent manœuvrer fourchettes, cuillères et couteaux. Ils restent silencieux. Mais soudain la réflexion d'un loustic soulève l'hilarité générale. Bousculés par nos domestiques, ils ne se fâchent pas, se contentent d'imiter ironiquement leur attitude, lorsque graves et impassibles, ils se tiennent derrière nous les bras croisés. Si nous-mêmes, égayés par leurs mimiques, nous nous laissons aller à sourire, la phrase: <Le Blanc rit!> vole de bouche en bouche, et redouble la gaieté de ces hommes primitifs ?
Mais ce que tous les premiers voyageurs reconnaissent dans leurs écrits, c'est l'hospitalité africaine. Il y a dans Livingstone, dans Binger, dans Caillé, etc. des passages qui témoignent pour l'humanisme africain. Mungo Park, n'ayant pas obtenu une audience du roi de Ségou, n'avait pu emprunter les services de canots pour traverser le Niger et gagner la cité royale. Seul, harassé de fatigue, entouré par la méfiance craintive des gens, il vit s'élever le soir une grosse tornade et s'apprêtait à grimper dans un arbre pour échapper la nuit aux bêtes fauves, quand une femme qui rentrait des champs, s'apitoya sur son sort, prit la sangle de son cheval et lui fit signe de la suivre. Arrivée chez elle, elle lui apprêta une natte et un plat de poissons, et tandis que toute la famille réunie le dévorait des yeux, les femmes qui filaient du coton dans un coin, improvisèrent en l'honneur du Blanc, une chanson <modulée sur un air doux et plaintif>. Cette chanson sera d'ailleurs traduite en une romance européenne bien dans le ton de l'époque: <Traînant son corps pâle et débile - De peur, de fatigue affaibli. A l'ombre du palmier fleuri. L'homme blanc demande asile... > Refrain :  Ah! rassurons son coeur tremblant!    Prenons pitié de l'homme blanc ! a Cette hospitalité fut aussi bien celle du peuple que des chefs
Mais très vite et dès la fin du XIXème siècle, les Africains s'aperçurent que ces étrangers-là n'étaient pas comme les autres; la résistance va prendre ainsi sa source dans la conscience d'un danger mortel pour les collectivités africaines. Elle viendra, au début, de la réaction des chefs ou des minorités, qui voyaient dans l'intrusion européenne une menace pour leurs privilèges. C'était là comme un geste de l'instinct de conservation. Puis, devant l'installation du système colonial, avec ses brimades et parfois ses crimes, il y aura une résistance en général plus populaire, et qui prendra les formes les plus variées, depuis la fuite jusqu'au soulèvement armé. Cette résistance moins spectaculaire et moins connue que la première est pourtant le plus beau témoignage de la vitalité nationale des peuples africains. Elle était réfléchie alors que la première était plutôt réflexe. Partout les Africains ont défendu leur sol et souvent mètre par mètre. C'est par milliers qu'il faut compter les combats qu'ils ont livrés. C'est par milliers qu'il faut compter ceux qui se sont tués de leurs propres mains, plutôt que de survivre au temps de la liberté. C'est par centaines de milliers qu'il faut compter les victimes. La période coloniale est souvent appelée par les Noirs <le temps de la force>. C'est en effet par la force, par la coercition et la violence physique que ce régime a été établi. Dans l'impossibilité de relater d'un point de vue africain tous les combats retentissants ou obscurs que les Africains ont livrés depuis 1870 pour leur liberté, évoquons seulement quelques épisodes.

B. LA RÉSISTANCE AU SÉNÉGAL

1. Lat-Dyor Diop

Au Sénégal, le principal adversaire de l'implantation française, après EI-Hadj Omar, est Lat-Dyor Diop, né vers 1842, chef du canton du Guet en 1861; Lat-Dyor devient Damel (roi) du Cayor en 1862. Le Cayor était alors le royaume le plus important du Sénégal, entre Dakar et Saint-Louis puisque certains damels, comme Lat Faîl Soukaabe (1697-1719) avaient régné en même temps sur le Cayor et sur le Baol. La société comportait au sommet les nobles, nés des sept grandes familles royales à succession matrilinéaire. Le Dame conserve un pouvoir de type.magique qui se marque par le fait que le jour de son intronisation à Mboul la capitale, il reçoit le turban ainsi qu'un vase de graines, puis séjourne dans le bois sacré de l'initiation animiste. Les linguères, mère, tantes ou sœurs utérines du Damel, jouent un rôle politique important. Certaines n'hésitaient pas à marcher au combat, telle cette fille de Lat Soukaabe, qui habillée en homme, se lança à cheval contre les Maures Trarza et les battit à Gramgram.
La cour est composée de courtisans (Dag) et de dignitaires (Kangam) dont le Fara Kaba, chef des esclaves de la couronne (et esclave lui-même), est le plus important. Les Kangam étaient réputés pour leur intrépidité: < Fuir est un vice> déclaraient-ils.
Les hommes libres (Dyambour <bourgeois> ou paysans baadolo) constituent la population ordinaire mais sans grande influence politique. Viennent ensuite les gens castés selon la vieille division du travail des métaux, du bois, du cuir et du fil et correspondant aux tisserands, aux cordonniers, aux bourreliers et aux bijoutiers et forgerons. Les griots (géwel), < caste > spéciale, sont ici comme ailleurs rompus à l'art subtil de la raillerie distillée comme un poison ou de la louange répandue comme un parfum capiteux. Ils suivent leur maître souvent sur le champ de bataille comme porte-étendards et savent mourir à ses côtés. Mais ce sont les esclaves (dyaam>, qui, au bas de l'échelle, constituent le gros de la population du moins dans les villes (12 300 sur la population de 16 000 âmes à Saint-Louis et Gorée en 1825). Les captifs de case étaient les plus nombreux et se distinguaient peu des hommes libres. En effet, ils étaient considérés comme des fils de la maison, avaient des propriétés, mangeaient avec leurs maîtres. Les captifs de ces captifs avaient eux-mêmes des captifs. Les captifs de naissance, Dyaam-u-Buur-i, appartenant à l'Etat jouaient un rôle de premier plan sous les ordres du Fara-Kaba. Ils étaient parmi les notables les plus proches du roi, et consigneront avec ce dernier les traités engageant le royaume. C'est parmi eux qu'étaient recrutés les guerriers ou tyeddo. C'étaient des hommes aux cheveux tressés, portant des boucles d'oreilles et bardés d'amulettes, de colliers, de bracelets d'argent. Mais sous ces apparences plutôt féminines, c'étaient des guerriers d'élite. Grands buveurs de tafia et autres alcools locaux ou importés, grands trousseurs de filles, jureurs et pillards chroniques, ils représentaient l'image même de la géhenne pour les marabouts enrubannés. C'est à leur tête que Lat-Dyor, chevalier errant va poursuivre son ardente carrière.
Lat-Dyor était né dans un milieu animiste. Soutenu par Demba-Waar, le chef des captifs de la couronne, il se soumet au rite de l'initiation. Et < circoncis guéri>, il affronte et bat le dame? Ma Dyodyo protégé des Français. Il est intronisé à sa place. Or Ma Dyodyo ne se tenait pas pour battu; il inflige une défaite au nouveau damel à Ndari. Mais Lat-Dyor remporte sur lui une éclatante victoire à Ngolgol. Battu de nouveau l'année suivante, Lat.Dyor doit s'enfuir. Il tente en vain d'intéresser a sa cause les chefs du Sine et du Saloum et finit par se confier au grand marabout Ma-Bâ. Ce dernier, descendant de la grande lignée des Dénianké, avait été nommé en 1850 par EI-Hadj Omar son représentant pour la guerre sainte en Sénégambie. Fn 1861, les talibés de Ma-Bâ tuent le roi animiste du Rip, héritier d'une dynastie qui datait du XVIème siècle.
Devenu Imam (Almamy), Ma-Bâ fonde la ville de Nioro du Rip. Il fit montre de la même intelligence, de la même ténacité et de la même ambition que son maître EI-Hadj Omar. Il ne cachait pas son programme : <Protéger les cultivateurs, substituer la justice aux exactions et à l'arbitraire des Iyeddos, imposer l'Islam à tous les infidèles des royaumes de la Sénégambie. > Le Gouverneur de la Gambie britannique proposa aux Français une action concertée contre le marabout. Ce dernier était renforcé par la présence, parmi ses lieutenants, d'un chef de guerriers aussi valeureux que Lat-Dyor, encore que nombre des tyeddos de ce dernier, réfractaires à l'Islam, l'aient abandonné.
Lat-Dyor lui-même s'était converti sans doute <parce qu'il ne pouvait pas aire autrement > et qu'il ne pouvait négliger ce tremplin pour reprendre possession de son trône. Tout porte à croire qu'il a été fidèle à sa nouvelle foi, ce qui ne l'empêche pas, en vertu d'un syncrétisme qui nous est familier depuis Sonni Ali, de conserver les pratiques de la coutume pré-islamique. 'est ainsi qu'il eut jusqu'à dix-neuf femmes <pour s'égayer>. Ma-Ba lui rendît bien son dévouement puisqu'il se refusa à l'extrader comme le lui demandaient les autorités françaises. Mais en 1867, l'A Zmamy se faisait tuer à Somb dans un combat contre les Sérèr. Réaliste, Lat-Dyor va faire sa soumission et reçoit de Pinet-Laprade en 1869 le canton du Guet. En effet, les Frànçais avaient annexé le Cayor dès 1864. Mais, simple chef de canton, Lat-Dyor ne pouvait se contenter d'une <si pauvre chère>. Les hostilités reprirent avec les Français jusqu'en février 1871 où un traité reconnut à Lat-Dyor le titre de Dame? du Cayor sous le protectorat des Français. A ce titre, il les aida à liquider le marabout toucouleur Amadou Cheikou qui fut tué à Boumdou en 1875.
Mais en 1879, les Français décident de construire le chemin de fer de Dakar à Saint-Louis, afin d'en faire le principal stimulant du commerce e t l'axe de leur emprise politique. La traite des arachides l'emportait déjà en effet sur le vieux trafic de la gomme.
On avait raconté à Lat-Dyor que le chemin de fer était plus rapide que l'éclair. En fait, inauguré en juillet 1885, cette première voie ferrée de l'Ouest Africain, n'avait que des trains roulant à 20 km à l'heure. Mais Lat-Dyor était trop intelligent pour ne pas comprendre que par rapport à son autorité à lui, les effets nocifs du chemin de fer étaient effectivement plus rapides qué l'éclair. L'étranger, dit-on, ou le passant ne construit pas. Bien qu'il eût, semble-t-il, signé en 1879 un traité gardé secret acceptant le chemin de fer, il déclara par la suite que < ce serait certainement une souris qui lui apprendrait sous terre l'installation des rails >.
Il se rebelle donc à nouveau et doit se réfugier dans le Baol. Il est remplacé par Sambâ Yabya Faîl, personnage falot, que ses sujets chassent par deux fois. Les Français lui substituent le neveu de Lat-Dyor, Samba Laobé Fail, un Jeune colosse de vingt-quatre ans. Mais le nouveau dame? se risque à attaquer le roi du Djolof Ah Bouri Ndiaye Or, ce dernier, dont la France a besoin aussi pour la voie ferrée, obtient à son tour un traité de protectorat. Samba Laobé, furieux, ose demander des explications aux Français. A Tivaouane où était prévue une négociation, au cours d'un <brillant combat de cavalerie>, il est abattu et le Cayor est de nouveau annexé par les Français qui le transforment en une confédération de six provinces présidée par DembaWaar, le chef des esclaves de la Couronne qui avait soutenu Lat-Dyor dès le début, mais que ce dernier avait finalement destitué après une série d'intrigues.
Infatigable, et refusant le fait accompli, Lat-Dyor poursuit la guérilla jusqu'au jour où auprès du puits de Dyaqlé, il tombe le 26 octobre 1886 à quarante-quatre ans, entouré de ses derniers tyeddos. C'était un preux qui aimait à dire: < Je veux vivre digne et généreux.  L'un de ses six chevaux préférés  s'appelait  Lityin  c'est-à-dire  < épervier>, un  autre  Suusal-up-Kaani <couscous de piment>. C'était un homme libre qui se comparait lui-même a un arc qu'on ne cesse de ployer sans le rompre. Mais comme d'autres il arrivait un peu tard. Désigné parmi les princes du sang par un Conseil de grands électeurs qui pouvaient le destituer à volonté, il ne pouvait tenir qu'en s'appuyant sur ses troupes de tyeddos. Or, ceux-ci ne restaient fidèles que dans la mesure où le damel leur livrait les paysans (baadolo) comme des êtres corvéables et taillables à merci. Ces exactions rapprochaient les baadolo des marabouts qui eux-mêmes refusaient le pouvoir des tyeddos pour des raisons religieuses. Ce sont ces tensions internes à la société sénégalaise qui, jointes au refus des Français de composer avec un chef à l'esprit indépendant, ont signé le sort final de Lat-Dyor.

2. Mamadoli Lamine Dramé

Mamadou Lamine Dramé prend la relève. Ce Soninké, né vers 1840 près de Kayes, était revenu d'un pèlerinage à La Mecque et d'un séjour en Turquie, très instruit, après avoir été six ans prisonnier d'Amadou, lequel était jaloux de son prestige. Très vite, les Français s'inquiètent dc son armée de talibés. Or, les populations du Haut-Sénégal étaient à l'époque poussées à bout par le travail forcé, imposé par Galliéni. Ce dernier réussit parfois à jouer Mamadou Lamine contre les Toucouleur, puis Amadou contre Mamadou Lamine, dont les prétentions offusquaient l'Emir de Ségou. La smala de celui-ci ayant été capturée à Goundiourou, il se lance sur le fort de Bakel (avril 1886). Dix mille de ses soldats prononcent des assauts furieux, pénètrent dans la ville, où commencent de violents combats de rues, quand, à quelques doigts du succès, un boulet décime l'état-major du marabout qui se retire. Les Français passèrent alors à des méthodes terroristes de razzias contre les villages favorables au marabout, et d'exécutions sommaires. Le fils du marabout, Souai1,ou, âgé de dix-huit ans, est pris et fusillé. Il va à la mort avec une fière sérénité qui frappe les assistants. Mamadou Lamine, installé en Haute-Gambie, attaque le pays Sérère et se fortifie à Toubakouta, qui tombera sous les coups de l'artillerie, et malgré une défense héroïque. Désormais le marabout, blessé, est un fugitif; il est poursuivi par l'allié Casamançais des Français, Moussa Mollo. C'est la chasse à l'homme de village en village. Mamadou Lamine, affaibli par ses blessures, est bientôt rattrapé et achevé. Sa tête, tranchée, est mise dans un sac et rapportée à l'officier français. Cette liquidation permit à l'occupation française de s'étendre vers la Gambie et la Casamance, alors que jusque4à elle était axée sur le Niger.
La lutte de Mamadou Lamine rééditait presque, à une moindre échelle, le grand projet d'EI-Hadj Omar, par l'impossible combat sur plusieurs fronts:
contre les Infidèles ou étrangers blancs et contre les <païens > africains, sans compter l'antagonisme jaloux des roitelets musulmans ou non. Cette plate-forme ambiguë. ralliait des troupes hétéroclites (malgré le noyau soninké):
talibés fanatisés, jeunes exaltés ou frustrés, prolétaires et rebuts des comptoirs coloniaux, lesquels se désorganisèrent devant les grandes épreuves.
Cette lutte laissera entre le Haut-Sénégal et la Haute-Gambie un pays exténué par la famine, la rapine et l'épidémie.

3. Ail Bouri Ndlaye

Ah Bouri Ndiaye est né vers 1842 à Tyal. Il était d'usage de placer les jeunes princes comme pages dans des cours royales éloignées afin de les aguerrir davantage et de les soustraire à la jalousie de rivaux éventuels. AIl Bouri fit son stage chez le damel du Cayor Biram Ngone Latir, grand frère de Lat-Dyor. Ah Bouri y fit ses premières armes et se révéla très vite un guerrier de tout premier ordre. C'est au plus fort du combat de Mbayen dans les troupes du marabout Ma-Bâ qu'il se convertit à l'islam en 1864.
Onze ans après, à la Suite de sa victoire sur Amadou Cheikou à Samba Sadyo, il devenait roi du Djolof (1875). Ce prince, à l'allure athlétique et à la mine altière et intelligente, nous est décrit en ces termes en 1886 par Minet, aide de camp du Gouverneur de Saint-Louis: <Il arrive, précédé de nombreuses griottes jouant et vociférant et suivi par de nombreux guerriers. Il monte un superbe cheval gris clair de fer... Il me salue... Je m'assieds sur un pilon, lui par terre sur un vaste carré d'étoffe. Il fait placer deux hommes assis derrière lui pour lui servir de dossier et là, étendu, il est assez majestueux; la voix forte. bien habillé, couvert de beaux gris-gris à cordons de couleurs variées. La première chose qui me frappe, c'est l'air de respect et de crainte qu'on lit sur le visage de tous en sa présence. D'un signe, il arrête ces gens, les fixe sur place ou les fait marcher: c'est très remarquable. > Quand cet hercule s'était apprêté pour un combat, bardé de gris-gris et de munitions, portant plusieurs fusils en bandoulière et à la main sans compter le poignard à la taille, il fallait deux gaillards pour l'aider à se redresser en glissant une perche sous ses aisselles. Dans sa capitale à Yang-Yang, il menait un train de vie royal entouré par les griots (qui le saluaient au petit matin du titre souverain de Farééé) par les guerriers et les marabouts qui se faisaient peu d'illusions sur son orthodoxie car il alternait volontiers les longues prières et les beuveries de vin.
C'est là qu'il laissera sa mère Seynabou avec ordre de se faire sauter en cas de besoin sur la réserve de poudre, au moment où lui-même partait pour affronter Samba Laobé Faîl, le jeune et présomptueux damel du Cayor protégé alors par les Français. A la bataille de Gilé, Ah Bouri se surpassa en intrépidité folle. et Samba Laobé essuya un désastre cuisant. Rapproché de Lat-Dyor, Ah Bouri finit cependant par signer avec la France un traité de protectorat en juillet 1889. Le roi s'engageait à faciliter la construction du chemin de fer jusqu'à Bakel et à faire élever son fils aîné à Saint-Louis par la France. Mais déjà il se sentait peu à l'aise dans le contexte colonial. Il prend contact avec Amadou de Ségou, le fils d'El-Hadj Omar. Quand Dodds s'empara en 1890 de Yang-Yang, Ah Bouri galopait déjà à toute bride vers Nioro du Sahel. A Nioro et à Kolomina, Ali Bouri participa à la résistance contre Archinard. Avec son légendaire mépris du danger, il criait en pleine bataille en chargeant à la tête de ses cavaliers: < N'ayez pas peur, ce sont des ânes!

C. LA RÉSISTANCE AU SOUDAN

Amadou, fils d'FI-Hadj Omar, de caractère secret et porté au compromis était très cultivé, mais commandait un empire bien disparate. En plus de Ségou et du Kaarta, où s'élèvent les grandes forteresses de Nioro, de Diala, il y avait le fief de Dinguiraye, confié à son frère Aguibou, et le Macina, placé sous les ordres de son neveu, Tidjani. Mais les Toucouleur musulmans qui forment le cadre des troupes et de l'administration, ne sont qu'une minorité au sein des peuples Mandé, souvent animistes et des Peul du Maeina, musulmans, mais hostiles. Il faut y ajouter les dissensions familiales, surtout de la part de Tidjani. Les relations d'Amadou avec la France vont se gâter très vite. En 1880, un traité était signé entre lui et Galliéni, stipulant la liberté du commerce avec position privilégiée pour la France. Mais celle-ci s'engageait à ne jamais conquérir un pays appartenant aux Toucouleur. Plusieurs passages de ce texte étaient discordants entre la version française et la version arabe. Et cela, dès le préambule: dans le texte français: <Traité d'amitié et de commerce conclu avec l'Empire de Ségou au nom de la République Française.> Dans le texte arabe: <Gloire à Dieu! Que sa miséricorde s'étende sur tous les peuples en ce monde. Qu'il récompense ses fidèles dans l'éternité! Que Dieu protège Mahomet et sa noble famille! > Ce traité ne fut pas avalisé par le gouvernement français, dont le Secrétaire d'Etat aux Colonies le qualifia de <chiffon de papier>.
L'arrivée des Français à Bamako était une menace réelle pour Amadou, qui cependant, par ses nouveaux traités avec la France, facilita l'élimination de Mamadou Lamine, cependant qu'il refusait de faire cause commune avec Samori. Enfin, il protesta contre les empiétements français: <Vous avez fait, écrivait-il, irruption dans mes Etats sans autorisation, sans droit aucun et au mépris des traités qui nous liaient.> En 1888, Archinard, nommé commandant militaire du Soudan, passe aux actes contre Amadou et Samori, <indisciplinables et obstacles au commerce>. Il enlève méthodiquement les forteresses Toucouleur, lance sur le Niger des canonnières qui permettent à Marchand de reconnaître les fortifications de Ségou, cependant qu'il essaie (en vain d'ailleurs), de mystifier Amadou par une lettre remplie de professions de foi pacifiques. Dès 1890, Ségou est prise et ce coup de tonnerre déclenche des grèves parmi les ouvriers soudanais du Sénégal. Mari Diarra, l'homme de paille installé à la place d'Amadou à Ségou, est d'ailleurs fusillé l'année suivante pour <manque de docilité>. il n'avait pas compris. Les années suivantes consistent en contre-offensives furieuses mais désespérées d'Amadou dont les forteresses tombent les unes après les autres. A Kolomina, Ali Bouri Ndiaye, ex-roi du Djolof, retranché dans le lit d'une rivière à sec se fait canonner pendant deux heures, pour donner à son chef et au gros de l'armée le temps de regagner le Macîna (1891).
Entre temps, ouossébougou, où le chef Bambara, Bandiougou Diarra, rallié à Amadou, s'est retranché, est assiégé. Les guerriers africains harcelés par les canonnades <n'en semblent pas intimidés; quelques-uns entièrement découverts, nous menacent a grands cris.> Malgré la canonnade, la lutte reste longtemps indécise. L'officier français jouait sur les dissensions locales. Il convoqua les chefs de ses alliés Bambara et excita leur amour-propre en ces termes: < Etes-vous des femmes ou des captifs? Je croyais que les Bambara étaient braves; qu'ils ne craignaient pas plus la mort que les Blancs...>. Il fallut prendre la ville, case par case. Le tambour de guerre (tabala) installé dans le donjon du chef, bat sans arrêt <pour galvaniser la résistance. Les femmes mêmes se défendent- Un auxiliaire arrive à l'ambulance, blessé d'un coup de sabre à la tête que lui a asséné une femme du dion/outou (donjon). D'autres rentrent dans les cases, s'y renferment, s'entourent de séko (nattes de paille) et y mettent le feu. Plusieurs cases sont ainsi trouvées pleines de cadavres d'hommes, de femmes et d'enfants à demi carbonisés. Devant l'une d'elles à la porte, un enfant dît qu'au dernier moment sa mère l'a poussé dehors ~ Enfin, une grande flamme jaillit du donjon: le chef Bandiougou Diarra s'est fait sauter sur ses réserves de poudre. Amadou réfugié au Macina, a pris le pouvoir. Mais en 1893, la conquête française reprend. A Djenné, la population - pousse les soldats à la résistance; mais la ville est prise, ainsi que Bandiagara. Délogés successivement du Macina, de Djenné et de Mopti, Amadou et Ali Bouri décidèrent de se réfugier à Sokoto, pays maternel d'Amadou, en passant par Don alors inféodé à Sokoto. Ali Bouri tenta en vain de se tailler un royaume dans le Nord-Dahomey. Traqué par les Français et les Haoussa, il finit par être tué dans un engagement près de Dogondoutchi (Niger), à trois mille kilomètres du Djolof après une carrière épique de guerrier indomptable.
Amadou, lui, atteindra Sokoto dont l'émir lui donna la province de Zamfara. Certains de ses partisans poursuivront leur exode jusqu'au Soudan nilotique, à Médine Ct à La Mecque. Le fils d'El-Hadj Omar mourra en 1898, l'année même où Samori était pris et où Sikasso tombait à son tour. Coïncidence éloquente, qui montre bien que la lutte en ordre dispersé, voire les rivalités entre chefs ou groupes ethniques africains, fut un des facteurs de leur insuccès final. Il faut noter aussi le complexe de supériorité que les chefs noirs, surtout musulmans, avaient à l'égard du Blanc infidèle. Dans leurs lettres ils traitaient Archinard <d'incirconcis, fils d'incirconcis>.
Lobi et Birifor en lutte contre Samori s'allièrent aux Anglais et Monteil note que le chef de Bobo < veut mettre son pays à l'abri des entreprises de Tiéba, et pour cela il a confiance en moi.>
Sikasso, forteresse formidable, dont les murs d'enceinte de six mètres d'épaisseur à la base avaient un développement de 8 km, était sous les ordres de Babemba, successeur de ~îéba. Babemba inspira à ses gens des gestes de pur héroïsme au cours de sorties très meurtrières pour les deux camps. Mais le canon eut raison de la résistance du roi du Kénédougon. Retiré dans son palais il entendit bientôt les pas de course des assaillants, et, s'adressant à son garde: <Tièkoro, s'écria-t-il, tue-moi! tue-moi pour que je ne tombe pas entre les mains des Blancs! s Le garde déchargea son arme sur lui et le roi qui glissait déjà sous le coup, se redressa pour s'achever de sa propre main, honorant ainsi son serment: <Moi vivant, les Français n'entreront pas à Sikasso.>

D. LA RÉSISTANCE ET LA RÉPRESSION DANS TOUS LES AUTRES PAYS AFRICAINS

Au pays mossi, le roi de Ouagadougou, Naba Koutou, dit Wobgho, répliqua aux propositions de traité des Français: <Je sais que les Français veulent me faire mourir pour prendre mon pays. D'ailleurs, tu prétends qu'ils vont m'aider à l'organiser. Mais je trouve mon pays très bien tel qu'il est...> Les officiers Voulet et Chanoine, à la tête d'une colonne composée surtout de tirailleurs sénégalais et bambara (car les hommes d'un pays conquis servaient pour conquérir le pays suivant), s'emparèrent de Ouagadougou (1896). Le roi s'enfuit vers le pays Dagomba, berceau de la dynastie. il est remplacé presque aussitôt comme au Dahomey, comme au Sénégal, comme à Ségou, par un parent plus docile.

En Haute-Volta, comme bien souvent ailleurs, ce sont les ethnies traditionnellement moins bien organisées sur le plan politique qui s'opposèrent le plus à la conquête, car le patriotisme était centré chez eux sur chaque village, ce qui multipliait la résistance. Les Samo, par exemple, dans leurs gros bourgs <que leurs sauvages habitants défendent avec une rare ténacité> harcèleront sans cesse la colonne Voulet. Certains d'entre eux seront enfumés dans des grottes. Les Bobo et Lobi seront très longs à réduire. Dans le Fouta Djalon, l'Almamy Bokar Biro est pris et tué en 1897 après une chasse à l'homme. C'était un chef célèbre par sa bravoure et sa dureté. Alors qu'Alfa Yaya prenait d'abord une attitude accommodante à l'égard des Français, Bokar Bfro envoya au Gouvernement de Conakry une délégation pour une visite de courtoisie, mais refusa l'installation d'un représentant français à Timbo; et le Fouta Djalon sera peu après démembré. Omarou Bademba qui avait joué le jeu des colonisateurs fut assez vite destitué par eux. Alfa Yaya entra alors dans la résistance, pour être réduit à son tour. La <pacification> de la Côte d'Ivoire fut gênée surtout par les peuples forestiers et elle fut aidée dans le Nord et l'Est du pays par la menace de Samori et des Britanniques habilement exploitée par Clauzel. Mais la soumission était loin encore d'être définitive. Pour le Ghana nous avons déjà parlé de la puissante résistance des Ashanti.

Au Dahomey, les empiétements successifs de la France dans le royaume d'Abomey (occupation de Cotonou, refus des commerçants français de payer des droits de douane) entraînèrent des démêlés entre le roi Glélé et le Docteur Bayol qui semble avoir été passablement couard, Si l'on en croit ses télégrammes désespérés à Paris pour appeler à l'aide et agiter le spectre de la destruction totale du contingent français. Il fait arrêter la délégation d'Abomey à Cotonou et la livre à l'allié des Français, Toffa de Porto-Novo> qui les fait exécuter. La flotte bombarde Cotonou. Le Dahomey relève le gant en la personne de son nouveau roi Gbéhanzin, qui envahit la côte mais, sous la menace de bombardement de Ouidah, reconnaît par le traité de 1890 le protectorat français sur Porto-Novo et l'occupation de Cotonou contre une redevance annuelle. Gbéhanzin avait la mine altière, la mise très simple, le regard net et presque hautain. Il adorait le faste dans son entourage, sa domesticité, ses ustensiles en métal précieux, les réceptions et fêtes qu'il donnait volontiers. Grand orateur, il subjugue par la vigueur de son raisonnement et la finesse de son humour. Il ne dédaigna pas de composer des chansons. Mais dès qu'il s'agissait de son royaume, il affichait la fougue et l'intransigeance du souverain. En effet, ses armoiries le représentent comme un requin terrible qui barre le passage aux envahisseurs convoitant la terre de Wegbadja. Il avait déclaré aussi: <Le roi du Danhomé ne donne son pays à personne.> Ce pays s'étendait alors entre les Mahi ou les Yorouba du Nord et l'Océan d'une part, et d'autre part entre les pays Popo et Agoué à l'Ouest et le lac Nokoué qui le séparait du royaume de Porto Novo à l'Est.

Or, en 1891, une canonnière française remontant la rivière Ouémé en territoire dahoméen, essuie des coups de feu. C'est le signal de la guerre, préparée depuis longtemps par la France. Le colonel Dodds à la tête de 3 000 hommes munis d'armes modernes, dont certaines comme les balles explosives sont <expérimentales>, reçoit l'ordre d'occuper Abomey. Ce royaume esclavagiste et prédateur donna l'exemple d'une farouche résistance à l'étranger, et des guerriers, en particulier les amazones, multiplièrent les exemples du plus héroïque mépris de la mort, par exemple au combat désespéré de Cana. En 1892, Dodds pénètre dans Abomey évacué, mais pendant deux ans, ne réussit pas à mettre la main sur Gbéhanzin. Un fantoche, Agoli Agbo, est alors nommé, ce qui entraîne en 1894, la reddition de Gbéhanzin, déport6 aux Antilles, puis en Algérie. L'homme de paille dahoméen sera exilé d'ailleurs à son tour peu après au Gabon et le Dahomey annexé par simple décision du gouvernement français.

Entre-temps, la poussée des Français vers le Tchad va les mettre en contact avec Rabah, qui, à l'imitation de Zoubeir Pacha, s'était taillé un vaste royaume esclavagiste, contrôlé par une armée bien organisée et bien équipée de trente-cinq mille hommes. Trois missions partirent de l'Algérie, du Congo, et du Soudan avec rendez-vous au Tchad. La colonne partie du Soudan était sous les ordres de Voulet et Chanoine, les conquérants du Mossi. Ces officiers mégalomanes et désaxés semèrent leur route de massacres effroyables. Le gouvernement français finit par envoyer le colonel Klobb pour les <reprendre en main>. Cet officier put compter par dizaines les villages incendiés, les puits remplis de cadavres, les fossés remblayés pour servir de fosses communes, les dizaines de cadavres de femmes et même des fillettes pendues dans des bosquets. Klobb, au moment où il atteindra les deux officiers français rebelles, sera exécuté par eux. Ils étaient pris de la folie des grandeurs et rêvaient d'installer un empire à eux dans le Soudan central. Mais ils seront exécutés à leur tour par leurs tirailleurs africains, ce qui permettra à cette mission de rejoindre les deux autres au Tchad. Là Rabah fut battu et tué à Kousséri en 1900. La lutte continuera cependant avec son fils Fadel Allah, qui après sa défaite, aura comme lui, la tête tranchée. Mais la confrérie musulmane des Sénoussi continuera l'opposition aux Français jusqu'en 1911, où le sultan de Dar Kouti, Mohammed Idriss es-Sénoussi, fut tué au cours d'une négociation, ce qui permit à la France d'occuper complètement cette région désertique au Nord du Tchad.

Dans le Nigeria, une colonne était envoyée contre Ijébou; elle essuya des pertes sévères. Quand les émirs du Noupé et d'florin réalisèrent les dangers des traités signés avec les Britanniques, ils tentèrent de s'opposer et furent vite écrasés en 1897. La même année, le consul anglais Philips venait à Bénin pour faire des représentations à l'Oba Ovérami accusé de continuer la traite des esclaves et d'opérer des sacrifices humains. Ovérami avait accepté un protectorat britannique mais Il faut croire qu'il ne s'estimait pas pour autant dépouillé de sa liberté d'action car il fit exécuter Philips et ses compagnons. La réplique anglaise fut épouvantable. La ville de Bénin fut prise, saccagée et pratiquement rasée. Des milliers d'objets d'an furent emportés par les soldats étonnés de cette prodigieuse accumulation de chefs-d'œuvre,
cependant qu'Ovérami était exilé. Lord Lugard dut livrer encore bien des batailles avant de soumettre les émirats du Nord.

En Afrique centrale, les colonnes belges se heurtèrent non seulement au négrier Tippou Tib, avec lequel ils avaient collaboré un moment après Stanley, non seulement à Msiri, mais aussi aux autochtones Zandé, Pahouin, Lounda, Kouba, etc.

En Afrique orientale la <pacification> par les Allemands coûta très cher aux Africains qui se soulevaient contre les exactions de la compagnie allemande. En 1888, le métis négro-arabe Boushiri prenait la tête d'un soulèvement qui, de Bagamayo, s'étendit sur toute la côte. Le major Von Wissman, à la tête de mille hommes, reprit et détruisit systématiquement les villes qui avaient participé au mouvement. Boushiri, qui avait souvent échappé, fut enfin arrêté et pendu. D'autres ethnies se rebellèrent encore, surtout en raison des brutalités de l'Allemand Peters. Ce furent les Gogo et les Héhé. Un Gogo ayant <ricané en regardant Peters déjeuner, celui-ci lui donna une leçon en le faisant fouetter avec une cravache en peau d'hippopotame. Les parents et amis de la victime se rassemblèrent en armes. En vain, leur chef vint demander à Peters de parlementer pour ramener la paix. Peters lui fit répondre <Le chef veut la paix? Eh bien, il aura la paix éternelle! Et il fit procéder à des exécutions sommaires. Les Chaga furent traités de la même manière, après que l'un de leurs jeunes gens eut été accusé d'avoir frayé avec une des concubines africaines de Peters (1891). Finalement Peters, le sadique, sera rappelé en Allemagne. Mais la grande tribu des Héhé, au Sud-Ouest du Tanganyika n'avait pas accepté la situation. Ils se soulevèrent sous leur chef Mkwawa et infligèrent une défaite sévère à une armée de mille hommes que les Allemands dirigeaient contre eux. Pendant trois ans Mkwawa tint tête. En 1894, une seconde armée allemande, après une farouche mêlée put prendre Kalinga, sa capitale. Mais Mkwawa réussit à échapper et bien que sa tcte fût mise chèrement à prix, il fut soigneusement caché par ses sujets. Il continuera ainsi la guérilla avec une intrépidité à toute épreuve, jusqu'au jour où cerné par les Allemands, il se donna la mort (1898). Sa tête tranchée fut envoyée en Allemagne. Elle sera retournée en 1954, à la demande des Hehé.
En 1905, la rébellion Maji-Maji ainsi appelée parce que le sorcier, qui était à son origine, avait donné une eau magique dont les gens finirent par dire qu'elle devait changer les balles en eau, se traduisit par le pillage des centres administratifs du Sud du Tanganyika, l'extermination des fonctionnaires et missionnaires allemands. Les Ngoni se joignirent à eux. Le gouvernement allemand, pris au dépourvu, rassembla une grande armée, qui, partant de la côte, balaya et brûla tout (maisons, champs, et récoltes), sur son passage. 120 000 personnes périrent dans ce génocide jusqu'au moment où, sur la foi de documents fournis par des missionnaires, des députés socialistes saisirent le Reichstag (1906). Un Secrétariat d'Etat aux colonies fut créé et Demerg son premier titulaire vint visiter le Tanganyika où il fut surpris par le grand nombre de cravaches dans les bureaux administratifs.
La révolte des Héréro et Hottentot du Sud-Ouest africain allemand, sous l'incitation de leur <prophète> Witboî, par protestation contre la confiscation de leurs terres, fut brisée de la même manière. Les Héréro furent refoulés dans le désert, et périrent comme des mouches, perdant plus de 60 000 des leurs. En Angola du Sud, les Couanhama se soulevaient en 1897 et massacraient une mission militaire de Portugais, chargée de les convaincre de faire vacciner leur bétail. La guérilla continua jusqu'en 1904 où une armée portugai~e fut taillée en pièces. En 1906, un raid de représailles rasait leurs forteresses, mais la lutte continua jusqu'en 1915, à la défaite de Mongua. Les Ovimboundou et les Dembo se soulevèrent en 1902 et 1907 contre le travail forcé. Leur rébellion fut noyée dans le sang et poursuivie jusqu'en 1910. Au Mozambique, en 1894, les Africains tentèrent de prendre d'assaut la ville de Lourenço-Marquez. Battus l'année suivante, leurs leaders se réfugièrent chez un roi de l'intérieur, renomme pour sa résistance à la domination portugaise: Goungouhana. Il eut préféré éventuellement le protectorat britannique. Mais l'accord de 1891 liait la Grande-Bretagne. Goungouhana rejeta fièrement l'ultimatum que lui lancèrent les trois colonnes portugaises envoyées contre lui, mais épargna l'émissaire qui lui avait été envoyé. Sa capitale, Manjakazi, fut prise et brûlée (1895). On réussit à se saisir de lui et il fut traîné à Lisbonne et offert aux, lazzi de la foule. Mais peu après d'autres soulèvements surgissaient dans son pays.
En fait, il y a toujours eu une résistance à travers toute l'Afrique Noire. Et même quand l'ordre semblait régner officiellement, la résistance se poursuivait sous d'autres formes 13,
La prise de possession s'étendit, en fait, de la conquête à la fin de la première guerre mondiale. En Mauritanie par exemple, Ma el Ainin, fils du marabout Mohammed Fadel, mènera la lutte dans l'Adrar jusqu'en 1912, où les Français occupent Walata. Les Abbey de la région d'Agboville en Côte 'Ivoire, exaspérés par les excès du portage et du travail forcé, par la confiscation des armes juste après le versement des lourdes taxes requises pour le transport d'armes, se soulevèrent. Ils sont écrasés sans pitié par environ 1 400 tirailleurs amenés du Sénégal. En 1911, au milieu d'autres répressions dans la zone forestière, la <colonne du Bandama> réprime la résistance menée par une femme, chef du village de Salékrou. En Guinée, les Guérzé, Manon, Toma, Kissi, Coniagui tiennent bon dans une zone accidentée et forestière que Samori n'avait pu annexer. En 1907, les Toma, dans leur forteresse de Boussédou, infligent des défaites cuisantes au corps expéditionnaire français qui finalement après un pilonnage intense du village, y pénètre pour le trouver désert. Les défenseurs avaient gagné le Liberia tout proche. En Afrique Equatoriale, la forêt et le morcellement tribal reproduisaient presque partout les conditions des peuples réfugiés d'Afrique Occidentale. L'occupation sera donc beaucoup plus longue. Elle s'appuiera sur les axes fluviaux (opération de la Sangha en 1904, de la Lobaye en 1904-1907, de la haute Ngounié en 1908, du Haut-Oubangui en 1909, etc.). Les méthodes seront d'autant plus terribles ici que le pays est livré aux compagnies concessionnaires privées, chargées de l'ordre. Quand l'administration militaire prendra en main la région, l'occupation méthodique sera très lente. En 1912, 60 % seulement du pays était contrôlé et encore au prix de tournées de police constantes dont l'une d'entre elles seulement extermina <538 indigènes, hommes, femmes et enfants>. Un autre cas typique est celui du mouvement contestataire de John Chilembwé dans le Nyassaland (Malawi). Jotm Cbilembwé était un Yao converti qui fit des études dans un séminaire aux Etats-Unis. De retour en Afrique en 1900, il fit sécession de la Mission du pasteur qui l'avait envoyé outre-Atlantique et fonda sa propre <Mission industrielle de la Providence> qui connut un succès retentissant. Or, dans le district de Blantyre à l'époque, une série d'événements devaient créer une tension grave parmi les Noirs: le surpeuplement sur les plateaux du Shiré, la famine de 1912 consécutive à la sécheresse, le recrutement massif pour la guerre, la hausse de l'impôt par hutte, la discrimination raciale du grand propriétaire A.L. Bruce qui n'hésita pas à faire incendier plusieurs temples de la Mission de Chilembwé. Le 23 janvier 1915, une révolte éclata, trois Européens furent tués et un détachement de l'armée mit deux semaines pour mater les rebelles. Chilembwé fut abattu au moment où il tentait de s'enfuir, et la plupart de ses adjoints furent exécutés ou emprisonnés.
Au moment de la première guerre mondiale, toutes les régions de l'immense Afrique Noire n'avaient pas encore accepté la domination coloniale. Celle-ci, il faut le reconnaître, avait fini par supprimer les guerres ethniques. Réalisation incontestablement positive. Peuples dominants et dominés étaient alignés désormais dans l'égalité de la sujétion. L'occupant avait imposé non pas tant la paix que sa paix, d'une part parce que, en raison de la puissance des armes, ses guerres de conquête et de répression avaient fait beaucoup plus de victimes que les batailles menées par les meilleurs leaders de l'Afrique n'en avaient prélevées pour créer des royaumes où régnait la paix. Par ailleurs, la paix établie n'était-elle pas la condition indispensable pour mettre en train un régime dont chacun admet aujourd'hui qu'il a été établi par-dessus tout pour le bien des colonisateurs? Cette période sera envisagée au double point de vue économique et social d'une part, politique et culturel d'autre part, dans les principaux groupes de colonies, en notant ici que la principale charnière d'évolution se situe, semble-t-il, dans les années 1920, après la première guerre mondiale.


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier