Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Afrique coloniale II
L'AGE D'OR DES ETRANGERS

I.  DANS LES POSSESSIONS FRANÇAISES

A.  L'ECONOMIE

La France s'était taillé un morceau d'Afrique immense mais médiocrement doué au point de vue des ressources naturelles. C'était un vaste hinterland, souvent sans débouchés sur la mer. Le système économique colonial français ne se distingue pas essentiellement de celui des autres pays colonisateurs, et nombre des remarques qui suivent, en particulier en matière d'exploitation économique, et qui ne seront pas répétées par la suite, valent pour les autres colonies européennes. Il s'agit de tirer le maximum des terres conquises, de rentrer dans ses fonds. Un certain anti-colonialisme de droite ne s'appuiera-t-il pas sur la non-rentabilité des colonies? La première < doctrine> coloniale cohérente après Jules Ferry, est celle d'Albert Sarraut en 1923. Il présente les colonies comme le recours décisif qui relèvera la France des misères de la guerre. En principe la colonie devait se suffire à elle-même, grâce à l'autonomie financière. Cc principe fut appliqué en A.O.F. où les caisses de réserve abondamment garnies, servirent de garanties à des emprunts en France pour la réalisation de travaux trop peu rentables pour le secteur privé. Celui-ci par ailleurs prit en main l'essentiel de l'activité économique centrée sur la traite des produits africains et européens. La clef de voûte du système est un réseau bancaire très intégré et quasi monopoliste, avec la B.A.O. et le Crédit foncier de l'Ouest Africain. La B.C.A. et la Banque Française d'Afrique, moins solides, subiront des krachs au moment de la grande crise de 1929. A ces organismes de crédit, il était impensable que des indigènes puissent faire appel, entre autres raisons, parce que, du fait de l'absence de propriété privée, ils ne pouvaient fournir de garanties hypothécaires. Par contre ces banques, ainsi que des holdings spécialisés soutenaient des maisons surtout bordelaises (Peyrissac, Maurel et Prom) ou marseillaises (C.F.A.O. , C.J.C.A. ) Les trois grandes firmes qui dominent le marché sont la C.F.A.O., la S.C.O.A. I et Unilever qui contrôle les corps gras, mais qui a des branches dans beaucoup d'autres secteurs, et qui dispose d'ailleurs d'un empire pluricontinental. Ces sociétés sont en effet souvent liées entre elles et ont des ramifications par-delà les frontières des colonies françaises.

1.B.A.O.: Banque de l'Afrique occidentale.
2. B.C.A.: Banque commerciale africaine.
3. C.F.A.O.: Compagnie française de l'Afrique occidentale.
4. C.I.C.A.: Compagnie industrielle et commerciale africaine.
5. S.C.O.A.: Société commerciale de l'ouest africain.

Elles disposent de factoreries dans les principaux centres qui drainent les produits africains d'exportation et vendent les produits manufacturés européens. La mainmise sur ces deux postes du commerce permettait aux compagnies d'avoir des marges bénéficiaires très larges, surtout en l'absence de contrôle des prix. Les Libano-Syriens, qui ont des frais généraux réduits au minimum, arrivaient à se tailler une place dans le commerce de détail et parfois du demi-gros. Les commerçants africains entièrement dominés par les compagnies sur le marché, en devenaient souvent les intermédiaires et opéraient dans les parties excentriques du réseau commercial. Celui-ci est fortement influencé par les nouvelles voies ferrées ou les routes qui permettent le drainage des produits. En particulier le sel ne vient plus du désert mais des ports côtiers. De même, l'or ne remonte plus vers Je désert, mais va vers la mer. Néanmoins, l'antique échange Nord-Sud de la kola contre le bétail et le poisson séché, par exemple, continuera toujours. Au total, les compagnies investissent et réinvestissent au minimum. Chargées en fait de surveiller économiquement les colonies et d'en tirer le maximum, elles se heurtaient au maigre réseau des voies de communication, à la faible incitation des Africains à se livrer aux cultures d'exportation et au bas niveau des revenus.
L'administration va leur apporter un soutien puissant dans tous ces domaines. L'infrastructure qui sera installée est très nettement conditionnée par la traite. Le seul bon port était Dakar. Ailleurs, existent surtout des wharfs. Les chemins de fer s'élancent vers l'hinterland, en antennes isolées et s'appuient sur les principaux fleuves. Le Dakar-Niger (jusqu'à Bamako et Koulikoro) est achevé par le tronçon Thiès-Kayes en 1923. Le Conakry-Kankan, via Kouroussa, sur le Niger, est fini dès 1914. La voie ferrée du Dahomey-Niger s'arrête en route... De même pour l'Abidjan-Niger qui n'atteint la Haute-Volta à Bobo-Dioulasso qu'en 1934. Quant au Congo-Océan, commencé en 1921 et terminé en 1934, pour assurer un débouché français depuis le Congo jusqu'à Pointe-Noire, sa construction mobilise plus de 20000 hommes. Mais en plus de la voie ferrée, les fleuves, souvent coupés d'obstacles naturels, seront de peu d'utilité. Le réseau routier, très poussé en Afrique Occidentale où il atteint 100 000 km en 1940, dont 32000 km permanents, est au contraire très faible en Afrique Equatoriale Française o~ le Gabon ne dispose que de 100 km de routes en 1936.
En plus de l'établissement d'une infrastructure très utile pour la traite, l'administration va aider les compagnies à s'assurer la situation de monopole en imposant la préférence douanière, par des droits de douane draconiens, sauf dans le <bassin conventionnel du Congo>. Le décret du 14 avril 1905, qui généralise la surtaxe du Sénégal, consolide le commerce français et sonne le glas des maisons britanniques, prépondérantes jusque-là. Par ailleurs, de vastes concessions vont être attribuées aux grandes compagnies, surtout en Afrique Equatoriale. En 1899, environ 70 % de la superficie de l'A.E.F. soit 650 000 km2, un territoire plus vaste que la France, va être distribué pour trente ans à quelques grandes sociétés: la Sociéte des Sultanats du Haut-Oubangui s'adjugeant 140 000 km2 à elle seule. Ces compagnies utilisent leur monopole pour évincer Tes compagnies anglaises, comme la John Hoit qui, à force de crier justice, obtiendra finalement une compensation. Le monopole sera utilisé aussi contre le producteur africain, qui, vendant une denrée estimée à 3,00 F se verra remettre 1,00F de marchandise, parfois avariée ou douteuse, sous prétexte que le produit qu'il apporte, venant de la concession, appartient à la compagnie qui n'a que le travail à payer. Les meilleures terres étaient d'ailleurs souvent enlevées aux villages sis sur la concession. Plus tard, quand ces compagnies feront faillite, elles obtiendront de l'Etat, contre une réduction de leur domaine, de larges compensations. Par ailleurs, la main-d'œuvre est souvent fournie aux compagnies par les soins de l'administration et le truchement du travail forcé. La solution la plus élégante consistant en un accord par lequel l'administration s'engage à fournir une certaine quantité de coton, par exemple, à la compagnie qui devra l'égrener. Enfin le gouvernement français pratique une politique des prix qui protège les compagnies. Par exemple après la grande crise, quand les prix des produits exportés connurent des chutes très graves, des caisses de stabilisation et de compensation furent organisées par l'Etat pour renflouer les compagnies dépendant de ces exportations. Cette protection fut étendue partiellement, pour des raisons politiques, à la fin de la période considérée, aux producteurs africains, mais en général les baisses des cours étaient sévèrement répercutées sur le producteur.
Les principaux épisodes de l'évolution économique furent les années 1920 et 1930. Dans les années 20, le Ministre des Colonies, Albert Sarraut, tenta de lancer la politique dite de <mise en valeur>, Mais le capital privé ne suivit pas et quelques plans grandioses, qui devaient implanter des pôles économiques moteurs, firent fiasco. C'est ainsi que l'Office du Niger, qui, d'après l'ingénieur Bélime en 1920, devait irriguer 1 750 000 hectares dans la boucle du Niger, cultivés par 1 500000 Voltaïques à déplacer, pour produire 300 000 tonnes de coton, se rétrécit comme une peau de chagrin pour ne compter finalement en 1953 que 13 000 colons sur 25 000 hectares irrigués, la production annuelle ne dépassant pas 4 000 tonnes. Et pourtant des sommes très importantes pour l'époque avaient été englouties en recherches et travaux d'approche, grassement payés aux sociétés qui en furent chargées. Cependant que les recherches fondamentales idéologiques et sociologiques) avaient été négligées. La crise mondiale de 1929, avec la baisse terrible des prix pour les denrées importées et exportées, se traduisit par un marasme économique général, exprimé immédiatement par la chute brutale des recettes budgétaires provenant des droits de douane.
Mais dès 1934-35, les signes d'une relance économique étaient déjà très nets, surtout en A.O.F. La production d'arachides avait retrouvé en 1934 son niveau de 1930 et atteignait 722 600 tonnes en 1937. Cette situation va péricliter cependant avec la deuxième guerre mondiale qui supprime les subventions budgétaires de la métropole. La production d'arachides en A.O.F. tomba à 231 000 tonnes en 1942. Par contre la coupure avec la métropole va engendrer une première poussée industrielle au Sénégal par l'établissement des huileries. Au total cependant, l'économie restera typiquement coloniale dans sa structure. Elle est fondée à 95 % au moins sur l'agriculture et sur la commercialisation des matières premières provenant des plantations ou des mines. Le caoutchouc de cueillette, très important au départ, surtout en Guinée est ruiné dès 1911 par le caoutchouc de plantation d'Asie. L'arachide prendra la relève surtout au Sénégal et au Soudan, le palmier à huile venant au troisième rang et ces trois produits constituant en 1909 87 % des exportations en valeur. Le succès de l'arachide va être concurrencé bientôt d'ailleurs par le cacao, introduit dès 1908 par des méthodes autoritaires en Côte d'Ivoire, dans l'Indénié, puis par le café (Côte d'Ivoire, Guinée). Le coton et le sisal, dans la savane, restent secondaires (7 400 tonnes en 1929, 16 500 tonnes en 1938). La banane démarrera en Guinée avant la deuxième guerre mondiale. Le bois prendra une grande importance surtout en Côte d'Ivoire.
En A.E.F. le démarrage plus tardif a porté surtout sur le caoutchouc de cueillette et le bois de la forêt (Gabon, Congo), l'arachide et le coton dans les zones de savane. L'ivoire décline très vite, après les massacres d'éléphants perpétrés par les armes modernes. L'un des signes de cette économie de cueillette et de ponction qui consistait simplement à ramasser le plus possible sans investir, et dont certains observateurs de l'époque déploraient la courte vue, c'est que malgré le prix élevé des produits d'importation, la balance commerciale du Congo accuse de 1902 à 1906 un excédent des exportations en valeur. D'ailleurs le caractère mercantile des investissements apparaît dans le fait que le 4 juin 1945, la capitalisation en bourse des sociétés installées en Afrique Noire Française et cotées à la Bourse de Paris est ventilée comme suit: 63 % pour le commerce, 16 % pour les plantations et forêts, 7 % pour les mines et 4 % seulement pour l'industrie. Les mines (or, cuivre) sont tenues avant tout par les autochtones employant les méthodes traditionnelles. Les tentatives d'évincer les Africains n'étaient fondées sur aucun désir réel de moderniser ce secteur, car les investissements auraient été trop considérables. Les quelques sociétés dans ce domaine, par exemple la Compagnie des Mines de Siguiri; la Falémé Golden Valley, visaient surtout à exploiter les liquidités de certains capitalistes naïfs. Un autre aspect de cette structure coloniale, c'est le caractère très insulaire de l'essor économique, qui se concentre sur les côtes, le long des axes de drainage, et autour de quelques centres intérieurs. De même que l'échelle des produits est réduite seulement aux matières brutes, de même d'immenses régions restent pratiquement hors du circuit économique général; aucune intégration économique africaine. Par contre, l'intégration à l'économie métropolitaine est très étroite et ira grandissant. Ainsi en 1912, les pourcentages des échanges de l'A.O.F. avec la zone franc, par rapport au total du commerce, sont de 66 % pour les exportations et de 44,5 % pour les importations. En 1932, ces chiffres passent, respectivement à 82 % et 69 %. Cela en raison du statut douanier strictement protectionniste.
Les conséquences de cette emprise sont très lourdes pour les Africains qui sont dépouillés par un ensemble de mécanismes économiques. L'impôt de capitation constituait, après les droits de douane, le deuxième poste parfois le premier) des recettes budgétaires. Il était fixé souvent arbitrairement, par gonflement des recensements. Cet impôt devait être versé en argent, ce qui était un moyen de pousser les paysans à vendre des produits d'exportation. Au besoin, on prétextait le manque d'argent chez les Africains pour leur imposer le travail obligatoire dans <les champs de coton du Commandant>, sans compter les prestations ordinaires de travail pour les travaux d'infrastructure. Les routes, les ports, les voies ferrées, par absence de matériel (on limitait au maximum l'achat de machines), ont été construits à la main par des hommes et des femmes. Celles-ci passaient des semaines et des mois à damer les routes comme le plancher de leur case. Nul ne peut compter le nombre d'heures de travail ainsi systématiquement extorquées. Le chemin de fer du Congo-Océan et celui du Thiès-Kayes sont d'ailleurs jalonnés de cimetières. A défaut de prestataires, parfois en fuite, on mettait la main sur leurs femmes et leurs enfants, qui, en Afrique Equatoriale, étaient entassés comme otages dans des camps de la mort, car les otages n'étaient pas nourris. Il faut ajouter à cela la spoliation des meilleures terres, rendue légale en A.O.F. par le décret de 1935, sur les terres prétendues vacantes. Beaucoup des terres, ainsi détournées, ont été attribuées aux compagnies privées; de même pour les forêts classées, les terrains urbains accaparés par lotissements, çe qui entraînera la résistance des premiers occupants, tels les Lébou à Dakar.
Un autre mode de spoliation très subtil fut la constitution des greniers de semences par les sociétés indigènes de prévoyance, qui, issues d'un bon principe coopératif, se transformèrent peu à peu en un engin d'escroquerie. Ce système fut pourtant généralisé dans les années 1930-1933. Les semences que les paysans donnaient leur revenaient rarement. D'ailleurs le commandant de cercle, président de l'assemblée générale de la société de prévoyance, ne se faisait pas faute de les utiliser au besoin. Si l'on pense que les cultures d'exportation étaient faites dans un souci spéculatif sans prendre suffisamment soin de protéger les sols, Si l'on y ajoute que la hausse des prix concernait presque toujours pour le paysan celui des produits importés, tandis que la hausse des prix de ses propres produits était souvent absorbée par la marge bénéficiaire de la société monopoliste, on comprendra que le paysan, traqué dans ses forces de travail, dans ses maigres ressources monétaires, et parfois dans ses terres mêmes, ait souvent préféré partir. Ces migrations vont grossir les villes, surtout celles des pays côtiers, où l'économie était déjà plus évoluée et requérait des bras à des conditions moins arbitraires que dans l'intérieur. C'est ainsi que les travailleurs du Soudan (navétanes) partaient au Sénégal comme contractuels pour la culture de l'arachide; les habitants de Haute-Volta et du Niger descendaient en Gold Coast et en Côte d'Ivoire, aidant à l'essor déjà amorcé dans ces pays, tandis qu'ils enlevaient des forces précieuses à leur propre région, n'y expédiant en retour que d'insignifiantes économies, prises sur leurs maigres salaires. Une bonne partie de ceux-ci était d'ailleurs souvent gardée par l'employeur ou par l'administrateur, en principe comme économie forcée au profit du travailleur, mais en attendant, comme fonds de roulement ou moyen de chantage pour les autorités.
Les deux guerres mondiales et la crise de 1930 n'ont fait qu'aggraver ces conditions générales très misérables en raison de l'effort de guerre supplémentaire exigé des populations, par exemple en Afrique Equatoriale Française, pour pallier l'absence de subventions métropolitaines, ou encore en raison du marché noir haussant terriblement les cours, et des réquisitions massives de produits vivriers et <stratégiques>. Par manque de riz, de pétrole, de cotonnades, il y eut un retour partiel à l'économie de subsistance. Au cours des guerres et de la crise de 1931, il y eut des famines dont le souvenir est souvent encore vivant au Wadaï, au Kanem, en Oubangui, au Gabon, en pays Dogon, en Haute-Volta, au Niger, où il y eut 15 000 morts de faim en 1931. Des jacqueries ou même des soulèvements politiques s' ensuivirent parfois. Mais elles avaient moins de portée que l'organisation dans les villes, à la faveur de l'essor d'une classe ouvrière, des syndicats qui commencèrent, dès cette période, à traduire leur opposition dans les faits. En 1925, trois meneurs d'une grève partielle des chemins de fer du Dakar Niger sont arrêtés et fustigés. Une grève générale s'ensuivit où les troupes bambara requises refusent de tirer, contraignant ainsi les autorités à libérer les détenus. Le décret de 1937, qui réglemente les syndicats, était malheureusement très restrictif, car, pour être syndiqué, il fallait savoir parler, lire et écrire couramment le français. En 1938, une autre grève, où l'intervention de la troupe fait six morts, entraîne la grève générale qui se termine par une solution négociée avec le Gouvernement général de Dakar.
Cette phase de la colonisation n'a-t-elle été que négative? Sûrement pas. Les routes bien sûr ne servaient pas encore beaucoup aux Africains, tous piétons, et qui disposaient de pistes. Mais elles ont facilité les contacts avec le monde extérieur et servent encore aujourd'hui. Les voies ferrées visaient surtout à drainer les' richesses vers l'extérieur mais elles rendaient possible peu à peu l'essor d'autres activités économiques. Par ailleurs les Africains, qui se consacrèrent aux cultures d'exportation, accumulèrent bientôt assez de capitaux pour constituer au Sénégal, en Côte d'Ivoire, sur la côte du Bénin, une catégorie sociale privilégiée, qui emploiera à son tour des manœuvres de l'intérieur, amorçant ainsi un processus capitaliste de transformation. En 1938, en Côte d'Ivoire, les deux tiers des planteurs de café étaient des Africains. En outre, dans le domaine sanitaire, une grande oeuvre a été entreprise.' Les soins médicaux étaient donnés gratuitement. Les épidémies et endémies tropicales ou non (malaria, amibiase, fièvre cérébro-spinale, maladie du sommeil, lèpre, pian, etc.) auxquelles se sont ajoutées des maladies d'importation, minaient littéralement les populations. En 1905, l'A.M.I.(Assistance médicale indigène) est créée pour promouvoir l'action sanitaire. L'Institut Pasteur est fondé à Brazzaville, vers 1910, à Dakar en 1924, à Conakry, cependant qu'à Bamako est érigé un Institut de la lèpre (1934). Contre la maladie du sommeil, le docteur Jamot, qui s'appuie volontiers sur la contrainte administrative, organise les équipes mobiles d'intervention, et réalise une œuvre considérable de prophylaxie. Les missionnaires, et particulièrement les religieuses, ont accompli dans ce domaine, un travail exceptionnel et inestimable, presque toujours dans le désintéressement le plus absolu.
Mais il ne faut pas oublier de noter que la colonisation même, par la sous-alimentation ou le surmenage physique qu'elle a souvent provoqués, est une des causes de la relance des maladies que les rassemblements de travailleurs ont parfois diffusées, les médina des villes coloniales étant à Cet égard un bouillon de culture particulièrement favorable. De même la séparation prolongée des couples a sûrement produit un effet négatif sur le plan démographique, sans compter les hécatombes dues aux multiples répressions. Le travail force a fait régresser la population dans de nombreux pays, en particulier au Gabon. Or, sans population saine et en accroissement, pas de main-d'œuvre. On comprend alors le cri d'alarme d'Albert Sarraut vers les années 1920, quand il demandait de <conserver et augmenter le capital humain, pour pouvoir faire travailler et fructifier le capital argent >. Le directeur de la C.F.A.O., Julien Le Cesne, disait plus crûment <Nous devons faire du Noir.> En général, la colonisation a mis en train un processus de transformation intérieure. Des sociétés closes et repliées sur elles-mêmes sont désormais travaillées par le levain de l'argent et des idées nouvelles. La propriété privée peu connue jusque-là s'implante surtout dans les zones côtières et dans les villes. La dot versée à la fiancée, jusque-là symbole et lien, se transforme surtout dans les villes en un prix comme les autres.

B. STRUCTURES POLITIQUES

Mais quelle était l'armature politico-juridique de ce système? La France contrôlait en Afrique de l'Ouest un territoire d'un seul tenant, qui égalait neuf fois sa propre superficie, soit cinq millions de kilomètres carrés. Ces pays très variés s étendaient depuis les espaces désertiques du Hodh, jusqu'aux forêts obscures du pays Guerzé et du Mayombe. Peut-être, cet éparpillement même a poussé les Français à mettre sur pied un système dont la rigidité puisse maintenir la cohérence d'un ensemble Si disparate. Mais il y a aussi des raisons proprement historiques. En effet, l'empire colonial français d'Afrique Noire avait hérité, par la III' République, du régime autocratique de Napoléon III. Le petit territoire sénégalais qui était effectivement contrôlé par la France, autour des centres de Saint-Louis, Gorée, Dakar et Rufisque (1es quatre communes), aurait pu être facilement assimilé et a commencé de l'être effectivement. Or, le Sénégal a été la base de départ pour la conquête de tout le reste de l'Ouest africain. On comprend alors que les Français aient été tentés d'extrapoler purement et simplement à tout le reste de leurs acquisitions le statut de leur domaine sénégalais. Mais les conditions dans les collines du Lobi et les falaises du pays Dogon étaient 51 différentes de celles de la société biologiquement et culturellement métissée de Saint-Louis, que cette entreprise était une gageure. De là vient l'ambiguïté de la politique coloniale française qui errera, jusqu'à la fin, de l'utopie de l'assimilation aux mirages de l'association.

Il faut souligner aussi que la conquête a été marquée par l'organisation militaire et que des pans entiers des territoires conquis sont restés longtemps sous l'administration militaire. Les séquelles de cette situation se reflétèrent dans l'uniforme chamarré des commandants et dans l'appareil de gardes et de saluts qui entourait le représentant de l'autorité. Il est certain que l'esprit cartésien et le sentiment jacobin, plus ou moins sous-jacents, ont aussi joué leur rôle, pour la mise en place d'un système pyramidal, dont le sommet était le Ministre des Colonies et la base la masse des sujets en voie plus ou moins avancée d'assimilation.
Mais entre ces principes et la réalité, il y a de nombreux accommodements. Les territoires français furent d'abord regroupés en deux ensembles: l'A.O.F. composée de sept, puis de huit territoires, quand en 1919 le Haut-Sénégal-Niger fut scindé pour constituer deux colonies (1e Soudan et la Haute-Volta), les autres étant le Sénégal, la Mauritanie, la Guinée, la Côte d'Ivoire, le Niger et le Dahomey. Les territoires de l'A.E.F. constitués plus difficilement (Congo, Gabon, Oubangui-Chari et Tchad) furent un moment confondus en une seule colonie. Mais cette décision se révéla impraticable. A la tête de l'appareil, il y a donc le Ministre des Colonies, responsable de l'administration coloniale devant l'Assemblée Nationale. Celle-ci, en principe, pouvait légiférer pour les colonies. Néanmoins le manque d'intérêt ou la méconnaissance des dossiers l'amenèrent à se décharger pratiquement sur le Ministre qui guidait la marche des colonies par décrets. Mais le Ministre lui-même était trop loin et trop occupé car il dirigeait en plus Madagascar et les domaines Nord-africain, asiatique et américain de la France.
Le personnage-clé fut donc naturellement l'homme qui, dans chaque fédération, était à la tête de l'administration: le Gouverneur général. Représentant et détenteur des pouvoirs du gouvernement de la République, il est ordonnateur du budget fédéral, maître des forces armées, et chef des services administratifs centraux de la fédération. Or, aucune loi ni décret venu de France n'est applicable dans son secteur s'il n'en a pas fait la promulgation. Cette disposition lui donne pratiquement une sorte de droit de veto suspensif pour les mesures qui lui déplaisent, bien qu'il doive compter avec les intérêts économiques puissamment représentés au Parlement et au Gouvernement. Le Conseil de gouvernement qui l'assiste, formé du secrétaire général de l'administration, du général en chef, du procureur général, etc. n'est qu'un organe consultatif. L'échelon inférieur suivant est constitué par le Gouverneur, chef de territoire, qui est la réplique du Gouverneur-général, avec son propre conseil consultatif. Le principe était que le Gouverneur-général gouverne et le Gouverneur administre. Mais là encore la distance tempérait grandement la rigidité du principe. Les services du chef4ieu de territoire recevaient des ordres de Dakar, puis de Libreville et Brazzaville. Mais les ordres du Gouverneur territorial étaient souvent les plus pressants.
Le gouvernement conduisait le travail pratique par un réseau de commandants de cercle, ultérieurement secondés par des chefs de subdivision. Le commandant de cercle est réellement la cheville ouvrière de tout le système. C'est l'homme-orchestre, le maître Jacques chargé de préparer les décisions et de les exécuter. il doit être en même temps juge, financier, ingénieur des travaux publics, agent de police et de sécurité, chef militaire, gérant de greniers publics, inspecteur d'enseignement, agent sanitaire ou recruteur, etc. Bref, en tout et pour tout, il commandait. Et la distance aidant encore, c'était vraiment lui le <dieu de la brousse >. Tant qu'il lui fut permis de demeurer assez longtemps dans un poste, le commandant moyen pouvait à la longue faire face aux tâches polyvalentes dont il était investi. il connaissait assez les choses et les gens pour prendre les décisions les plus autorisées. Certains même ont laissé des monographies excellentes de leur secteur. Mais quand on se mit à le changer très fréquemment, le commandant devint une sorte de  bonne à tout faire  du système colonial. Par ailleurs les conditions d'isolement et l'ampleur des pouvoirs étaient telles que rares étaient ceux qui ne succombaient pas à l'ivresse de la puissance. S'ils ne mouraient pas tous du colonialisme, du moins ils en étaient presque tous frappés. Ceux qui ont dominé leur force et ont échappé aux abus sont tout simplement des âmes supérieures ou des héros. Mais le lot commun n'a pas pu toujours refuser Cette version tropicale du droit de cuissage (version déformée de l'hospitalité africaine) qui consistait à présenter au commandant en tournée (parfois sur sa demande), les plus belles filles du cru, préalablement baignées et apprêtées, afin qu'il fasse son choix. Certaines de ces filles, dit-on, tremblaient comme des feuilles, car elles s Imaginaient aller au trépas (1a couleur blanche étant, dans la religion et les récits africains, souvent considérée comme une couleur funéraire...). Certains hommes d'élite ont pu échapper à l'envie d'imposer leur volonté de puissance, uniquement pour montrer qu'ils étaient les plus forts. D'autres par Contre, hélas, sont allés trop loin dans l'oppression. Et des récits sinistres pullulent dans les rapports et les comptes rendus de procès. Dans la brousse africaine, des hommes, témoins ou victimes, racontent encore, en hochant leur tête chenue...
Telle était l'armature de l'autorité, Quant aux Africains, ils étaient divisés en deux catégories: les citoyens natifs des quatre communes du Sénégal et les autres. Les citoyens avaient les mêmes droits politiques qu'en France. Ils avaient un conseil général et envoyaient un parlementaire à l'Assemblée Nationale de Paris. Mais ils gardaient leur statut personnel (par exemple, la polygamie). Tous les sujets avaient vocation pour accéder à la citoyenneté. Dès après la première guerre mondiale, une doctrine très ferme s'opposa à cette perspective et préconisa la politique de l'association, respectant les us et coutumes des Africains. Politique qui masquait mal son refus de l'égalité à terme. Quant à la deuxième catégorie d'Africains, qualifiés très significativement de sujets, leur statut est celui de l'indigénat. Un décret de 1924 donne aux agents de l'autorité le droit de décider
 à leur encontre des peines disciplinaires (prison, amendes) pour une série de motifs, dont, par exemple, l'abstention de saluer le commandant ou le drapeau. L'internement administratif fut parfois un moyen de recrutement de la main-d'œuvre gratuite. Les sujets n'avaient pas droit aux mêmes hôpitaux que les
 citoyens français. Il y avait des dispensaires indigènes. Recrutes, ils n'avaient pas droit aux brodequins, et atteignaient rarement le grade d'officier, ne dépassant jamais en principe celui de capitaine. Ils relevaient au premier degré du tribunal du chef de canton ou du chef de subdivision, et au deuxième degré du tribunal du commandant. Celui-ci ne comprenant généralement pas les langues du pays, c'est son interprète qui instruit tout le procès, lequel a été Souvent décidé la veille au soir, autour de cadeaux apportés par la plus généreuse des parties en présence...
En 1937, un décret relatif à l'admission à la citoyenneté française énumère onze conditions nécessaires, et renforce encore les dispositions antérieures. En fait, en 1937, en dehors des natifs des quatre communes, deux mille Cinq cents Africains environ seulement étaient entrés dans la  famille>, sur quinze millions d'habitants... On était dans l'impasse, sans perspective bien définie.
La question des chefs fut réglée avec plus de netteté. Sur le plan juridique le problème des dizaines de protectorats établis par la France par traités avec les chefs africains, fut tranché au couteau grâce au décret unilatéral du 23 octobre 1904, mettant fin aux protectorats. Il y eu alors une série d'épurations éliminant les chefs récalcitrants. Alfa Yaya, qui avait pourtant appuyé les Français dans la conquête du pays Coniagui, est kidnappé à Conakry et envoyé au Dahomey (1905). Peu après son retour, il est repris et envoyé à Port-Etienne, où il meurt. Entre temps, le Fouta avait été scindé entre Alfaya et Soriya. Le Wali de Goumba, Tierno Aibu, est arrêté et transporté dans le camp des lies de Los où il meurt en 1912. Au départ, en effet, faute de cadres administratifs, les Français vont s'appuyer sur les autorités locales. Mais, dès 1910 le Gouverneur-général, William Ponty, déclara qu'ils formaient un écran à supprimer: d'où la création de la chefferie traditionnelle. <Seul le Commandant est responsable, déclara le Gouverneur Van Vollenhoven. Le chef indigène n'est qu'un instrument, un auxiliaire.> Mais, beaucoup de chefs traditionnels devinrent des chefs administratifs. Au Mossi par exemple, on enleva au Mogho Naba, chef suprême, pratiquement la levée des impôts, le recrutement, la justice de paix, etc... On décapitait tout le système traditionnel, pour n'en utiliser que les membres. Mais cette mesure montre bien l'ambiguïté du soi-disant système d'administration directe attribué aux Français. Car, Si pour le Gouvernement général, le chef de canton mossi n'était qu'un rouage de la nouvelle administration, pour le sujet africain, le chef restait <son> chef, au pouvoir confirmé par les Blancs, et son loyalisme n'avait pas essentiellement changé de nature. Il y avait donc du côté africain au moins, et subjectivement, un indirect rule. Les chefs de canton qui émargeaient au budget de l'Etat étaient très mal payés et il fallut réajuster leur hiérarchie pour raffermir leur prestige. Les seules institutions représentatives de ce système étaient les conseils de notables indigènes, autorisés par le décret de 1919 et qui n'avaient qu'un rôle consultatif. En 1939, il n'y avait que 23 communes mixtes, dont 14 au Sénégal. Les intérêts économiques des sociétés privées étaient défendus souvent avec succès au sein des conseils de gouvernement.
L'un des éléments les plus importants de l'autorité était l'armée. Les tirailleurs dits sénégalais, parce que les premiers venaient de cette région, étaient recrutés grâce aux soins des chefs de canton. Les laissés pour compte étaient versés d'office dans la  deuxième portion>, appelable pour les travaux publics. Bien des jeunes se sont dérobés par la suite au service militaire, surtout quand la première guerre mondiale eut ramené des mutilés, des défigurés, des diminués physiques, sortis de l'enfer de Verdun ou de la Somme. Il y eut même des révoltes ouvertes, durement réprimées, comme celle du Bélédougou, sous Dioré Traoré, ou en pays Somba. Mais d'autres peuples traditionnellement guerriers, trouvèrent dans le service militaire une carrière excellente. En 1918, il y avait 211 000 tirailleurs d'Afrique Noire. C'était la fine fleur de la jeunesse de ces pays. Elle fut largement utilisée comme vague de choc contre les Allemands.
De retour du service, les tirailleurs ou anciens combattants constituent une catégorie sociale originale. Pensionnés, assez aisés quand ils ne dilapidaient pas leurs ressources, plus éclairés que leurs frères, souvent incapables de retrouver leur place dans la société qu'ils avaient quittée pendant 15 ans (le service proprement dit durait 3 ans), ces tirailleurs constituaient un incontestable élément de fermentation, un levain: un facteur politique décisif. Beaucoup de commandants se plaignirent des idées explosives que certains rapportaient, sans compter que ce qu'ils avaient vu des Blancs, s'il les inclinait à respecter leur puissance matérielle, ne les poussait pas particulièrement à reconnaître leur supériorité morale. Par diverses organisations et distinctions honorifiques les anciens combattants furent habilement canalisés par l'administration.

C. LES MISSIONS CHRÉTIENNES

Un autre facteur important était la mission religieuse. Bien qu'ayant joué un rôle moins décisif qu'au Congo belge et dans les colonies portugaises, les missions religieuses ont rempli un rôle multiforme en Afrique Noire française. En effet, ici comme ailleurs, l'implantation des missions avait été liée au moins
chronologiquement à celle des puissances coloniales. Par ailleurs, les missionnaires étaient souvent de la même nationalité que les agents de l'ordre colonial et au fond de la brousse, l'isolement les poussait naturellement à des contacts personnels que l'Eglise, pour vivre et prospérer, exploita souvent du point de vue financier et matériel. Les conseils d'administration des missions obtinrent des biens immobiliers et fonciers, ainsi que des subventions pour leurs œuvres sociales. Si l'on y ajoute la pratique de la ségrégation au sein de certaines églises, on comprendra le caractère ambigu de la collaboration entre les missions et l'autorité coloniale. Par ailleurs, par la présentation toute occidentale de la religion, par la lutte contre de saines traditions africaines, regardées comme diaboliques, par les autodafés d'œuvres religieuses et artistiques animistes, les missionnaires ont fait croire à beaucoup de gens que la religion chrétienne était une affaire de Blancs propagée par eux pour leur propre profit.
Néanmoins, de nombreux missionnaires, vivant dans des conditions particulièrement misérables par exemple, ayant seulement un congé décennal), ont atteint à la simplicité héroïque des premiers âges de l'Eglise. De plus, les missions ont rempli durant cette période, surtout en A.E.F. où le Gouvernement leur abandonnait tout le secteur social, une œuvre que très probablement l'administration coloniale n'aurait pas accomplie pour des raisons d'orientation et de cadres. C'est le cas des Frères de Ploermel et des Soeurs de Saint-Joseph de Cluny au Sénégal, des Pères Blancs dans l'intérieur. D'innombrables dispensaires ont été bâtis et peuplés de religieuses qui ont poussé l'abnégation souvent jusqu'à l'ultime sacrifice. La plupart des écoles primaires et secondaires ont été ouvertes par des missionnaires, d'abord pour leurs propres besoins, puis pour les besoins généraux du pays. De ce simple point de vue, ils ont joué indirectement un rôle politique positif non négligeable dans la mesure où l'instruction une fois acquise, quelle qu'en soit la présentation, est une force autonome incoercible.
Mais parfois les missionnaires ont joué un rôle politique plus direct, entrant en conflit avec l'administration locale, en particulier, sur le terrain social. Par exemple, ils encouragèrent la libération des jeunes filles, et utilisèrent au maximum le décret Mandel sur la liberté de consentement de la fiancée, créant parfois des camps (très critiqués par certains) où les jeunes filles étaient défendues contre les initiatives de leurs prétendants indésirables. Des troubles s'ensuivent que les autorités locales auraient préféré ne pas voir. D'autres administrateurs, transportant les querelles laïcistes de la France en Afrique, voyaient dans les missionnaires des gens qu'il fallait brider avant qu'ils ne gangrènent tout le corps social. Des questions de personnalités intervinrent aussi et la collaboration habituelle du commandant et du missionnaire fut traversée d'orages spectaculaires. Au total, les missions chrétiennes ont été l'un des principaux leviers de l'évolution sociale, intellectuelle et morale de ces pays.

D. L'ISLAM

Quant à l'Islam, après avoir été considéré au début par certains Gouverneurs comme l'étape nécessaire que les Noirs devaient franchir pour accéder à la où son influence était moindre. Les nombreuses écoles coraniques de la période pré-coloniale, malgré leur niveau généralement bas, constituaient des foyers incontestables de culture. Or, on les laissa mourir et seules quelques rares médersa et de médiocres écoles de quartiers en Mauritanie, au Sénégal, en Guinée et au Soudan continuèrent l'enseignement coranique. Le marabout en général devait être dans l'esprit des autorités, intimement intégré à la politique coloniale. Ceux qui faisaient montre d'indépendance, étaient réputés subversifs. Cheik Hamalla par exemple était un mystique imprégné de foi qui attira des disciples nombreux et enthousiastes. Des confrères marabouts, plus ou moins fonctionnarisés, virent en lui un rival dangereux et l'attaquèrent Après l'affaire de l'Assaba, qui fit 400 morts, mais où sa participation ne put être prouvée, il fut néanmoins exilé en Algérie, puis en France, où il mourut.
La carrière d'Amadou Bamba fut moins tragique. On évalue à près d'un demi-million le nombre des adeptes (talibés) adultes mâles de la Confrérie Mouride, ce qui représente un wolof sur trois. Le fondateur est Amadou Bamba. Né vers 1850, il était par alliance neveu de Lat-Dyo; auquel son père marabout était attaché.
A la mort de Lat-Dyor, il gagne le Baol et y fonde la ville de Touba qui reste jusqu'aujourd'hui La Mecque des Mourides. Allié et protégé-protecteur du tègne (roi) du Baol, attirant des foules de fidèles, il inquiète très vite l'administration française hantée par les précédents de El-Hadj Omar, Mamadou Lamine, Ma-Bâ, etc...
Amadou Bamba émigre au Djolof où il est poursuivi des mêmes suspicions. En 189S, il est exilé au Gabon comme <rameutant> les mécontents et troublant J'ordre public. Ce fut son hégire de 7 ans où il passa son temps à lire le Coran et à composer des poèmes à la gloire du prophète. <Les mois et les jours, écrit-il, sont devenus pour moi comme des personnes qui me tenaient compagnie>. A son retour, l'accueil des fidèles fut tel qu'une nouvelle arrestation fut envisagée en 1903. Le Walï prend les devants et se constitue prisonnier. Il sera admis en 1907 au régime de la résidence surveillée. il se montra loyal à l'égard du Gouvernement colonial et mourut en 1927.
Amadou Bamba était l'objet d'un culte religieux. L'eau de ses ablutions était pieusement recueillie et le sable qui en était imbibé était vendu aux talibés. Il était le Cheik, le guide spirituel (murshid). Après avoir suivi le rituel Kadiri, il introduisait un nouveau wird (liturgie) consistant en invocations (dwâ) et litanies (dhikr) particulières. Le Maagal (grand pèlerinage) réunit chaque année environ 200 000 talibés à la grande Mosquée de Touba qui est aussi le mausolée d'Asnadou Bamba. Les dons des fidèles atteignent à cette occasion un montant de 200 millions de francs CFA (4 millions de Francs). La solidarité confessionnelle concrétisée par des dons est d'ailleurs remarquable chez les Mourides.
Ceux-ci se sont lancés, dès la fin du siècle dernier, dans la culture en grand de l'arachide, animant un front de colonisation pionnière où le travail était rythmé par des chants religieux. Des champs collectifs de la confrérie requéraient le travail des talibés une fois par semaine le mercredi, parfois au clair de lune, jusqu'à une heure tardive de la nuit. Les fidèles doivent d'ailleurs une aumône légale (assaka) fixée un moment à 140 francs CFA par tête et par an.
Cette organisation communautaire du travail, taxée de dangereuse par les uns parce qu'elle épuise les terres, et d'exploitation sociale par d'autres observateurs, donne à la confrérie mouride et à son cheik une puissance considérable et constitue pour certains un moteur sinon idéal, du moins pratique, du développement agricole.
Amadou Bamba, figure de proue de l'Islam Noir, était un fanatique, non de la guerre sainte violente mais de la <guerre sainte des âmes contre les passions>. Ses successeurs jouissent d'une influence socio-politique considérable au Sénégal.

L'évolution politique en général est sans histoire sous le beau soleil du colonialisme. Seul, le Sénégal connaît les réunions des campagnes électorales, qui en 1914, portent pour la première fois à la députation un vrai Noir, Biaise Diagne, qui, extrêmement avisé, dominera la scène politique jusqu'à sa mort en 1934, où il est remplacé par Galandou Diouf, lequel ayant molli après son élection, sera attaqué par la S.F.I.O. créée en 1938 avec comme leader, Maître Lamine Gueye. Au Congo, Matswa, ancien combattant revenu à Brazzaville, tente de créer un syndicat, ce qui le mena en prison. Il s'ensuivit des troubles et 500 arrestations. Sur la côte du Bénin, des remous éclatent aussi en 1923 et 1933, à propos de patentes de marché et de charges fiscales trop lourdes. Les troupes amenées de Côte d'Ivoire (car ce sont toujours des troupes étrangères qui sont utilisées pour les répressions) exercent à Lomé une dévastation sauvage (1933) que stigmatise le journal L'Etoile du Dahomey. En effet le Dahomey était l'une des régions les plus avancées grâce aux écoles missionnaires et publiques.

E. L'ENSEIGNEMENT

L'enseignement laïque avait été créé en 1854 par Faidherbe. Il est organisé en A.O.F. par l'arrêté de 1903 prévoyant l'école de village, l'école régionale pour la préparation du C.E.P.E. et l'école urbaine pour les fils de citoyens. L'enseignement professionnel était donné à l'école Pinet-Laprade de Gorée. L'école normale et l'école primaire supérieure de Saint-Louis (école Faidherbe) deviendra le premier lycée d'Afrique Noire, suivi par le cours secondaire Van Vollenhoven de Dakar. En 1912, le service de l'Enseignement est créé à Dakar ainsi que l'Ecole Normale William Ponty à Gorée pour les instituteurs, l'école de médecine à Dakar (1918) et l'école normale des jeunes filles de Rufisque (1939). L'école normale de Katibougou sera ouverte ultérieurement. Toutes ces écoles vont devenir les pépinières des cadres de l'A.O.F. Evidemment le contenu de cet enseignement fait partie intégrante du système colonial. Il s'agit d'éviter que l'enseignement des indigènes ne devienne un instrument de perturbation
 sociale (G. Hardy) d'où le malthusianisme culturel, les programmes tronqués sacrifiant la culture générale et l'histoire africaine authentique. Les petits Wolof apprenaient à connaître leurs < ancêtres les Gaulois~> et les Toucouleur récitaient des leçons présentant EI-Hadi Omar comme un sinistre agitateur. Les langues africaines sont prohibées dans ces écoles et leur utilisation entraîne la mise à genoux dans un coin avec les oreilles d'âne... L'enseignement agricole par contre est très développé mais il n'apporte pas grand-chose de neuf puisqu'il n'a presque rien de moderne. En fait, c'est trop souvent la version scolake du travail forcé. Quoi d'étonnant alors si les chefs sollicités pour envoyer leurs fils à l'école préféraient souvent leur substituer de jeunes captifs? Quitte à le regretter plus tard... C'était de leur part une réaction instinctive de défense. En fait, cette école française en Afrique était la pépinière d'une élite qui souvent coupée du peuple devenait l'étage inférieur de la pyramide administrative.
Durant la seconde guerre mondiale, l'Afrique Noire Française fournira une contribution encore plus éclatante à la lutte dans le camp des Alliés. En plus des 200 000 hommes de troupe envoyés sur les fronts et des réquisitions de toutes sortes, elle va se rallier à la France Libre d'abord au Tchad, avec le Gouverneur guyanais Félix Eboué, puis au Cameroun, au Congo, en Oubangui et au Gabon. Une tentative contre Dakar, en présence du Général de Gaulle échoue et la répression (à coups de guillotine) contre les gaullistes vrais ou supposés, Africains ou Européens, s'exerce, implacable, au nom du gouvernement de Vichy par le Gouverneur-général Boisson, qui tombera en septembre 1943. De nombreux soulèvements éclatent à Bobo, à Porto-Novo, en Casamance où le grand tambour de guerre fut confisqué après le saccage du village d'Effoc. Entre temps, des Africains nombreux combattaient dans la division Leclerc contre l'Afrika Korps et participaient aux débarquements en Italie, en Provence et en Normandie, puis luttaient en Allemagne même, contre les troupes nazies.

II . DANS LES TERRITOIRES BRITANNIQUES

A. LES MÉTHODES POLITIQUES

Il y a beaucoup moins de différence qu'on ne l'a dit entre les colonisations britannique et française . La plupart des divergences proviennent des habitudes socio-politiques des deux pays en Europe. Nous avons déjà parlé d'une certaine forme d'indirect rule et de séparation entre sujets et citoyens, du côté francophone. Les morceaux d'Afrique, pris par la Grande-Bretagne, étaient en général, bien dotés au point de vue économique. Ils avaient souvent un accès sur la côte:
les Britanniques vont traiter leurs colonies sans doctrine préconçue ou générale. C'est à coups de précédents et d'adaptations successives qu'ils vont mettre au point leur formule. Mais, comme on l'a dit, les précédents finissent par avoir force de loi. Par ailleurs, deux principes, qui font d'ailleurs partie des postulats les plus sacrés du droit public britannique, ont toujours guidé la politique coloniale anglaise: d'abord le principe de l'autonomie financière, condition et mesure de l'autonomie politique. <Si vos finances publiques sont équilibrées, vous avez vocation à la responsabilité politique>. Il semble que les Britanniques aient tiré par là une leçon de l'amère expérience de la révolution des colonies d'Amérique. Mais il faut souligner que bien avant la guerre d'indépendance américaine, la vieille tradition britannique a toujours poussé à l'autonomie locale et éprouvé de la répugnance pour la centralisation. Telles sont les idées générales qui courent en filigrane sous un magma de décisions ou d'attitudes éminemment pragmatiques, qu'on a qualifiées de commandement indirect (indirect rule).

En effet, de 1830 à 1843, cet homme remarquable qu'était G. Mac Lean avait déjà tenté de mouler les règles administratives et judiciaires anglaises dans le cadre africain, par coopération avec les chefs. Mais pour des raisons propres à chacune de ces deux catégories, les missionnaires et les négociants firent pression contre cette méthode. Néanmoins, l'expérience sera reprise sous d'autres formes. Par ailleurs les colonies de l'Ouest africain vont bénéficier dès cette période d'un démarrage socio-économique beaucoup plus net que les possessions de l'Afrique Orientale et Centrale.
Dans l'Ouest africain, en effet, les colonies anglaises constituaient des enclaves possédant un large front côtier, et le plus souvent les cours inférieurs de fleuves importants: Gambie, Volta, Niger. En 1901, l'Ashanti était annexé comme colonie tandis que Sir Goldie devait céder les pouvoirs administratifs de la Compagnie royale du Niger en 1900 au Colonial O/lice. Les relations de ces pays avec l'Europe dataient de plusieurs siècles. L'exploitation économique va être confiée à des compagnies à charte, cependant que la direction administrative reviendra à un Gouverneur responsable devant le Secrétaire d'Etat aux Colonies et dirigeant le pays par l'intermédiaire de chefs de districts. Or en 1900, Frédéric Lugard, qui commandait dans le protectorat du Nigeria du Nord, se trouva devant une pénurie de cadres. Dès qu'il eût soumis les émirs peul, il s'entendit avec eux pour leur abandonner une grande partie de la routine administrative, à condition qu'ils renoncent à la pratique de l'esclavage et acceptent la supervision d'un résident qui n'interviendrait qu'en cas d'abus. Les émirs continuaient à distribuer la justice et à percevoir l'impôt dont le montant et l'assiette furent cependant simplifiés, un certain pourcentage (1/4, puis 1/2) des sommes perçues devant revenir obligatoirement à l'administration centrale britannique pour les services publics. En somme, ayant imposé certaines règles du jeu, l'Angleterre se contentait de jouer les arbitres, sans intervenir directement et habituellement, travaillait aussi pour rassembler les trois parties du Nigeria (Colonie de Lagos, sauf dans certains secteurs techniques (santé, agriculture, transports). Lugard protectorat du Sud et territoire du Nord); il y parvint en 1914. Plus tard, Lugard essaya de donner une formulation théorique des principes de l'administration indirecte dans son livre Le double mandat dans l'Afrique tropicale britannique. Il rappelle le double mandat que les Puissances s'étaient donné à elles-mêmes à la Conférence de Berlin: apporter aux Africains les bienfaits de la civilisation matérielle et morale, et aussi exploiter les richesses de l'Afrique. Il en conclut d'abord que la présence européenne n'est jamais purement altruiste. Mais ajoute-t-il, le mandat d'exploitation risque d'oblitérer complètement le mandat de civilisation si les Européens n'optent pas pour l'indirect rule en s'appuyant sur les chefs traditionnels, reconnus par les Africains, quitte à former ces chefs à leurs nouvelles responsabilités. Cette doctrine qui, dans ses principes, ne manque pas d'aspects positifs, était cependant dans la pratique pleine d'ambiguïté. En effet, il faut noter d'abord que nombre de chefs traditionnels de l'Afrique avaient été déposés et exilés sinon exécutés par les Britanniques eux-mêmes, parfois, il est vrai sous inculpation d'esclavagisme qu'ils avaient souvent appris de leurs partenaires européens. Par ailleurs, Si l'indirect rule satisfaisait l'aristocratie d'émirs et autres sultans, l'expérience montra qu'il satisfaisait rarement leurs sujets. Et puis, le morcellement des peuples entre puissances européennes dû aux frontières artificielles, enlevait souvent aux chefs traditionnels la base matérielle et territoriale de leur autorité. Enfin, le travail d'éducation et de promotion sociale, entrepris vaille que vaille par le colonisateur, ne mettait-il pas d'avance en échec le principe même de l'autorité traditionnelle, sans compter que celle-ci n'existait pas de la même manière dans toutes les régions de l'Afrique. On s'en aperçut bien quand on tenta de généraliser ce qui se pratiquait dans le Nord du Nigeria et de l'étendre au Sud. Dans les régions du delta (Calabar, Port-Harcourt) et de Lagos, une population détnbalisée avait déjà pris le pli des institutions municipales à l'européenne, tandis que les peuples de l'Est n'avaient pas d'armature politico-administrative très nette et que les Etats Yorouba avaient été très ébranlés par les remous politiques du XIXème siècle. Entre 1920 et 1930, les Britanniques tentèrent d'introduire le même système en Gold Coast où la puissante originalité politique de l'Ashanti, piétinée par les Anglais depuis le départ de Mac Lean, restait réfractaire à l'administration directe. En 1926 c'est le retour d'exil du roi Prempéh. En 193S le conseil confédéral des chefs ashanti est reconnu et légalisé. Le même effort fut fait auprès des chefs Dagomba et Mampoursi des territoires du Nord, mais avec des difficultés pour déterminer l'extension de leurs pouvoirs sur les petits peuples d'alentour. Au total l'expérience réussit beaucoup moins bien qu'en Nigeria du Nord. Dans la colonie du Sud du Ghana, elle échoua même presque entièrement. Dès 1874 en effet, des cadres anglais y pratiquaient l'administration directe. Et malgré l'existence de conseils de chefs, l'influence croissante des Africains instruits, déjà munis d'institutions représentatives, comme celles qui étaient à l'origine de la constitution Mankessim, va bloquer le processus. Une opinion publique existait déjà et elle va considérer tout raffermissement de l'autorité des chefs, dont la plupart avaient trempé dans le commerce esclavagiste, comme une politique réactionnaire intolérable. Finalement, l'indirect rule qui pouvait être localement un expédient pratique pour faire face à la pénurie d'encadrement, se révélait inapte à servir de principe général et dynamique d'administration.
Un autre type d'institution, au contraire, va se révéler plus prometteur pour l'avenir: ce sont les conseils exécutifs et législatifs. Les premiers étaient constitués de hauts fonctionnaires désignés pour assister le Gouverneur, tandis que le conseil législatif était une assemblée locale compétente pour élaborer les lois de la colonie, sous réserve de l'approbation du Gouverneur et du Secrétaire d'Etat aux Colonies. Dès 1843, il était constitué en Gambie, dès 1850 en Gold Coast et dès 1852 à Lagos. De 1922 à 1925, des dispositions furent prises pour régler l'élection des membres par un électorat africain. Mais ce n'est qu'à partir de 1948 que la majorité dans ces conseils revint aux membres élus, sur les membres nommés. D'ailleurs, il s'agissait là d'un régime démocratique restreint et non d'un régime parlementaire, car l'exécutif du Gouverneur n'était pas responsable devant le conseil législatif mais devant le Secrétaire d'Etat aux Colonies. Par ailleurs, le cas échéant, le Gouverneur disposait du droit de veto. Ce qu'il faut noter pourtant, c'est la précocité des embryons de sel/-government dans l'Afrique occidentale anglophone. Et quand, en 1940, des Africains évidemment très soigneusement triés furent appelés dans les conseils exécutifs, un timide début de contrôle africain sur les affaires, et notamment sur les impôts, commença. Ce que Blaise Diagne était appelé à faire dans le cadre institutionnel de Paris, les quelques Africains des conseils exécutifs et législatifs essayaient de le faire dans un cadre local. Néanmoins, le système britannique, parti de postulats non assimilationnistes, y aboutissait pratiquement dans un certain sens, puisque les colonies s'organisaient, dans leur secteur moderne, sur le modèle britannique. Par ailleurs, il est vrai que les institutions démocratiques locales permettaient aux Africains une action plus efficace, réduisant ainsi l'exploitation fiscale des Africains, par rapport aux territoires français voisins. Mais leur caractère provincial et exotique limité en faisait une expérience moins totale que celle des parlementaires africains admis au compte-gouttes jusque dans le temple du Parlement français.

Le système éducatif mis en place par les Britanniques devait jouer aussi dans le même sens. Ici aussi, et davantage peut-être, l'action des missionnaires fut importante. C'est la Church Missionary  Society qui fonde en 1827 le premier collège universitaire de Fourah Uay (Freetown) qui sera une pépinière de cadres pour tout l'Ouest africain britannique. Un siècle après, seulement, est fondé le collège d'Achimota sous le principat du fameux docteur africain James Aggrey. Achimota sera la source de plusieurs générations de cadres et d'hommes d'Etat ghanéens. La structure de l'enseignement était la même qu'en Angleterre (Grammar sehool, High school College, etc.). Mais le contenu était, selon les mêmes principes généraux, adapté à l'Afrique. En particulier, les rudiments de la lecture et de l'écriture, étaient acquis dans et par la langue maternelle. Ce système, s'il limitait parfois les perspectives des élèves, avait l'incomparable avantage de ne pas les déraciner de leur milieu. En général d'ailleurs le système anglais, qui procédait d'un postulat moins <généreux> et <humaniste> que le système français, ne l'était qu'apparemment. Il offrait l'avantage de ne pas diviser la société africaine, puisqu'on n'y trouvait pas des citoyens et des indigènes.

Au point de vue économique, les principes énoncés plus haut ont conduit à une gestion prudente et stricte des colonies. Les subventions d'équilibre étaient regardées dès le départ comme des anomalies graves. C'est un des arguments que Lugard mit en avant pour demander l'unification du protectorat du Nord-Nigeria alors déficitaire, et de la région Sud plus favorisée. Il fit valoir la complémentarité économique des deux secteurs, la nécessité d'un débouché maritime pour le commerce du Nord et d'un réseau ferré commun. En 1927, deux voies ferrées étaient lancées de la côte vers le Nord, l'une partant de Lagos vers Kano, l'autre de Port-Harcourt. Elles débloquèrent les pays Yorouba traversés et le Bornou traditionnellement actifs dans le commerce, et activèrent les cultures d'exportation comme le coton et l'arachide. Les mines de Jos furent vite atteintes ainsi que celles d'Enougou. L'huile de palme, qui avait succédé au bois d'ébène, restera la première denrée d'exportation dans le Sud, constituant 1/4 de la valeur totale des exportations en 1950 et 1/3 avec le cacao. Mais à la même date, l'arachide compte pour un sixième du total des exportations. Plus tard, les produits miniers venaient s'ajouter: étain (Jos) et colombite au Nord, charbon d'Enougou et pétrole de Port-Harcourt au Sud.
Le Ghana> moins étendu que le Nigeria, plus ramassé, a connu une fortune économique plus précoce, en grande partie, grâce au cacao qui, apporté de Fernando Po par Tétéh Kwasi, dépassait très rapidement les exportations d'or, et constituait en 1913 50 % de la valeur des exportations. Malgré les maladies cryptogamiques du cacaoyer, cet arbre béni, le Ghana se hissait au premier rang de la production mondiale, avec un pourcentage de 60 % environ du total. Le système des marketing Boards, appliqué aussi au Nigeria, permit de tirer du cacao des réserves énormes de capitaux. Il consistait à acheter le cacao aux producteurs locaux un peu au-dessous du cours mondial chaque fois que celui-ci était un peu élevé. Avec les réserves ainsi constituées, on pouvait au contraire acheter à un prix supérieur au cours mondial quand ce dernier était trop défavorable au producteur local. Mais la succession de nombreuses années à cours ascendant permit de disposer d'une masse financière considérable, où le gouvernement puisait pour édifier l'infrastructure technique et sociale du pays. La première voie ferrée fut construite pour relier le port de Sékondi puis Takoradi aux mines d'or de Tarkwa et à Koumasi. La deuxième ligne relia Accra à Koumasi et des embranchements seront établis ultérieurement. L'or était exploité principalement par les Africains. La Gold Coast, pays de l'or, devint le pays où le revenu par tête d'habitant était le plus élevé dans tout l'Ouest africain. On comprend alors le pouvoir de fascination du grand marché de Koumasi, sur les jeunes des territoires du Nord, et jusqu'en pays francophones: c'était l'Eldorado. C'était le pays du cacao et des mines d'or, non loin des mines de manganèse et bientôt de bauxite.

En Sierra Leone, la construction d'une voie ferrée, de Freetown (colonie) vers la région du protectorat au Nord, de 1896 à 1908, ne changea pas grand-chose à la pauvreté du pays jusqu'en 1930, quand le fer et les diamants commencèrent à être exploités. Mais les Africains, ici comme ailleurs, ne participaient que comme main-d'œuvre surtout à ces activités Si lucratives pour les compagnies. Un grand problème d'intégration sociale était posé. Les créoles métis, ayant bénéficié le plus de l'instruction, constituaient les cadres nombreux et même pléthoriques de la Sierra Leone, qui fut obligée d'exporter certains d'entre eux. Mais la majorité africaine de l'intérieur avait une situation diminuée et c'est sur elle que pesait le poids du système.

La Gambie, coincée comme une banane entre les dents du Sénégal, était le type même du morceau d'Afrique arraché sans égard à l'équilibre pré-colonial. C'était un pays pauvre dont les maigres productions d'arachides comptaient pour 9/10 dans le total des exportations.
En Afrique Orientale, les mêmes principes de colonisation vont donner des expériences très contrastées. En Ouganda, le protectorat britannique avait été établi en 1894. Les luttes de clocher parfois transformées en batailles rangées entre catholiques et protestants, furent assoupies par la nomination d'un évêque anglais à la tête de la mission catholique. Les rébellions du Kabaka en 1897, puis des Cipayes soudanais en 1898, furent matées et la mise en valeur commença par la construction, malgré l'opposition de l'aile réactionnaire du gouvernement anglais, d'un chemin de fer de Mombasa à l'Ouganda. Commencée en 1896, la voie atteignait le site de Nairobi en 1898, et après avoir franchi la Rift Valley, touchait le lac Victoria à Kissoumi (1901) où un bateau assurait la liaison en direction de Kampala. La voie sera poussée après la deuxième guerre mondiale jusqu'aux mines de cuivre de Kilembé, découvertes en 1927. Cette voie, très importante pour l'Ouganda, le fut davantage encore pour le Kenya. En effet, peu de colons européens en profitèrent pour venir s'installer en Ouganda. Et pourtant, dès 1900, Sir Harry Johnson, consul général britannique, signait un accord avec le Kabaka du Bouganda, par lequel ce dernier instaurait le régime de la propriété privée, innovation révolutionnaire qui introduisait d'un bloc le pays dans le système capitaliste. Par contre, cet accord reconnaissait au Kabaka et à son conseil (le Loukiko) le droit de diriger le pays avec l'assentiment du conseil général Cette même formule d'indirect rule fut établie avec les autres royaumes voisins. Mais, en 1921, des conseils exécutifs et législatifs étalent établis, créant deux administrations presque parallèles, situation qui provoquera après 1945 une crise politique très importante. L'Ouganda était un pays relativement riche. La principale culture vivrière était la banane. Mais le coton, dès 1903, puis le café, vont être cultivés par les Africains sur des sols fertiles. Ainsi l'Ouganda fut relativement à ses voisins peu touché par la colonisation européenne. Les Hindous prenaient par contre en main le commerce. En 1939, le
collège Makéréré, à Kampala, était ouvert, et jouera pour l'Est africain britannique le même rôle que Fourah Bay College (Sierra Leone) ou William Ponty (Sénégal) dans l'Ouest africain.
Au Kenya par contre, l'évolution sera bien différente. Au début du x~ siècle, ce pays était encore sous la coupe totale de la Compagnie britannique de l'Afrique Orientale, avec des postes de mission. Le chemin de fer du lac Victoria rompit l'isolement en transportant des vagues de commerçants et de colons. Le haut commissaire britannique, contrairement au consul de l'Ouganda, encourageait ici l'implantation des colons, afin disait-il de lancer la production commercialisable, pour rentabiliser la voie ferrée et faire mentir ainsi les sceptiques du Parlement britannique. Et comme l'air léger et salubre des hauts plateaux semblait être une invite aux Blancs, ceux-ci pullulèrent bientôt sur les terres volcaniques dont ils accaparèrent les meilleures, aux dépens des Kikouyou et Masaï. Cette spoliation massive posait les bases d'un grand conflit. Dès 1905, un conseil exécutif était constitué. En 1907 était installé un conseil législatif de membres nommés, dont Lord Delamere, aristocrate anglais devenu un pionnier truculent et bourru, et porte-parole des colons. Jugeant que le conseil législatif n'était qu'une façade sans réalité, il partit en claquant la porte. Cet incident révèle bien ce que devaient être réellement ces conseils législatifs, surtout pour les quelques Africains qui s'y trouvaient confrontés avec des Blancs socialement cossus et influents. D'ailleurs, la question ne se posait pas pour les Africains du Kenya, car, prétextant le niveau de leur instruction, on leur donnait d'office des représentants blancs dans le conseil. En effet, les Asiatiques (Inde et Pakistan) avaient réclamé une représentation, et en 1923, un rapport connu sous le nom de Livre blanc Devonsbire, concluait qu'en toute occasion il fallait considérer comme prépondérant l'intérêt des Africains. Mais ce n'est que 20 ans après, en 1944, que le premier représentant africain franchira le seuil du conseil législatif.

A Zanzibar, les colons anglais s'adonnaient à la culture du blé, du café, du thé, du sisal et à l'élevage. Par le traité d'Heligoland (1890), Zanzibar était devenue protectorat britannique. La ville, qui avait un moment dominé les rives occidentales de l'Océan Indien, le cédait de plus en plus aux nouveaux ports côtiers. La politique tatillonne des Britanniques à l'encontre du Sultan qui avait du mal à se laver des soupçons d'esclavagisme, poussa ce dernier à une rébellion qui fut vite matée (1895). Les Anglais en profitèrent pour limoger, avec canonnade à l'appui, le sultan régnant, en faveur de leur homme de paille, le sultan Hamoud, qui mit un terme officiel à la Traite des Noirs, en 1897. En 1913, le contrôle de l'administration féodale de Zanzibar passa du Foreign O/lice au Colonial O/lice, et en 1925 des conseils exécutif et législatif étaient constitués. Mais ce n'est qu'en 1960, qu'on envisagera de donner aux membres élus la majorité dans le conseil législatif. Cette décision allait révéler au grand jour l'antagonisme latent entre la majorité noire (2 500 000 environ) et les minorités arabes (50 000 environ) et asiatiques (20 000). Le clou de girofle et la noix de coco constituaient les principales ressources de l'île.

Dans les Rhodésies, en 1890, la Compagnie de l'Afrique du Sud s'implantait non sans mal à Salisbury. En 1895, Rhodes voyait avec orgueil son nom donné à ces deux immenses pays, constituant de part et d'autre du Zambèze la Rhodésie du Nord et la Rbodésie du Sud. Celle-ci comportait au Nord le Mashonaland et au Sud le Matabéléland. La Compagnie dirigeait les affaires administratives et économiques avec le docteur Jameson, jusqu'au raid, qui entraîna son rappel. Dès 1914, il y avait une majorité élue dans un conseil législatif composé uniquement de Blancs. Mais, 1914 marquait l'échéance de la charte accordée à la Compagnie. Par crainte d'une réunion avec l'Afrique du Sud, malgré les avantages économiques, surtout au début de la guerre, la charte fut prorogée pour dix ans. L'union avec la Rhodésie du Nord fut repoussée, celle-ci paraissant alors aux colons un poids lourd sans grand avenir économique. En 1922, les intérêts Ca place optèrent pour le statut de colonie britannique. C'était la fin du régime de la Compagnie qui maintint cependant son monopole sur les minerais jusqu'en 1933, et sur les chemins de fer jusqu'en 1945. Il faudra attendre 1961 pour avoir une représentation africaine dans les conseils. Le grand handicap de la Rhodésie étant sa continentalité, Rhodes avait obtenu qu'une prolongation du chemin de fer du Cap, passant par le Bechouanaland, pour éviter le Transvaal, arrive à Salisbury. Elle sera poussée vers le Congo via la Rhodésie du Nord et en 1899 un embranchement rejoindra le port portugais de Beira. La domination blanche est éclatante en Rhodésie du Sud durant cette période. En effet, les colons, qui ont accaparé les meilleures terres et rejeté les Africains dans des réserves, sont au nombre de 200 000. Le racisme est monnaie courante et la ségrégation, Si elle est moins brutale qu'en Union Sud-africaine, n'en est pas moins réelle. Il y a un enseignement normal pour les Blancs et un enseignement indigène. Au niveau de l'Université, créée en 1950 cependant, cette séparation n'existera plus officiellement. La Rhodésie du Nord, deux fois plus étendue que sa voisine du Sud, a beaucoup moins de colons blancs. En effet, elle était alors beaucoup moins riche. Elle restera sous le contrôle de la Compagnie de l'Afrique du Sud jusqu'en 1924, où elle deviendra colonie avec les organes exécutif et législatif habituels. Mais bientôt, le cuivre découvert et exploité donnait à la Rhodésie du Nord en 1927 le troisième rang mondial, après les Etats-Unis et le Chili. Plus de la moitié des Européens de Rhodésie du Nord sont employés dans les entreprises des mines de cuivre. Il faudra attendre cependant 1960 pour que le barrage de Kariba, sur le Zambèze, apporte l'énergie nécessaire pour les fours.

La région du lac Nyassa était devenue protectorat britannique de l'Afrique Centrale en 1891. En 1907, il prend le nom de Nyassaland et reçoit un gouverneur assisté des conseils habituels. Le grand problème de ce pays était l'isolement continental. Une voie ferrée franchissant l'escarpement de la rivière Shiré unit les plateaux à la rive Nord du Zambèze. En 1922, cette ligne partie de la rive Sud atteint le port portugais de Beira. En 1935, le pont sur le Zambèze unira les deux tronçons dont la partie Nord est poussée jusqu'aux rives du lac Nyassa. Bien que les compagnies aient reçu 5 % de la superficie du pays en concession, très peu de colons s'installèrent au Nyassaland, où la densité de la population des Yao et Ngoni est telle que nombre d'entre eux sont obligés d'aller chercher du travail dans les zones minières ou industrielles d'Union Sud-Africaine.

En Afrique du Sud la Grande-Bretagne avait la charge de quelques enclaves dites territoires du Haut Commissariat. En effet, devant la politique inquiétante de l'Union Sud-Africaine, les Anglais ont refusé l'intégration de ces territoires dans le bloc politique sud-africaine. Leur commissaire résident, pratiquant une politique d'indirect rule, coiffait l'autorité des chefs et sous-chefs locaux. C'est seulement à partir de 1930 que ces régions ont connu un réveil socio-politique. Le Basoutoland, pittoresque pays de collines, est le pays de Moshesh, dont le successeur, Béreng Seisso, fit ses études à Oxford. C'est un pays de paysans, qui sont des mineurs occasionnels dans les entreprises de l'Union sud-africaine.
Au Swazi/and, dans leur opposition aux Zoulou, les Swazi avaient fini par demander le protectorat britannique. Leur chef est assisté d'un conseil restreint et d'un conseil élargi, et le pays dispose de quelques mines d'asbeste.
Le Bechouanaland, vaste plaine steppique, habitée par les Bamangwato, a demandé le protectorat britannique en 1885, par le roi très chrétien, Khaina III. Son successeur, Sérétsé Khama, déclencha on 1949 un scandale pour s'être marié à une jeune Anglaise. Mais on 1961, les temps ayant changé, la chose fut acceptée.
Nous avons laissé l'Afrique du Sud au moment où la dernière guerre boor avait englobé le pays dans la communauté britannique. Le général Botha devenait premier ministre en 1910 comme leader du parti Sud-africain. Il s'adjoignait aussitôt Smuts, un homme de bureau, qui complétait admirablement son propre tempérament débordant et expansif, fait plutôt pour les contacts humains. Mais dans son gouvernement se trouvait aussi Hertzog, un ultra, porte-parole des Afrikaaners de l'Orange. En 1912, ce dernier fonde le parti nationaliste dont le programme vise à la sécession d'avec la Grande-Bretagne. Lors de la première guerre mondiale, Botha fit cause commune avec la GrandeBretagne et se mit même à la tête des troupes pour conquérir le Sud-Ouest africain allemand qu'il força à une reddition inconditionnelle, ce qui permit à l'Union Sud-Africaine qui par auteurs avait participé aux opérations on Afrique Orientale et en Europe, de recevoir de la Société des Nations en guise de mandat le Sud-Ouest africain. A la mort de Botha, en 1919, Smuts, moins populaire, eut affaire à des remous graves, dont une grève générale des mineurs européens qui s'emparèrent de toute la région aurifère. Smuts s'introduisit clandestinement dans Johannesbourg, prit la direction des opérations et écrasa les rebelles, qui perdirent plusieurs centaines des leurs. Plusieurs Africains avaient été lynchés par eux. Mais Smuts fut surnommé <le sanguinaire> et désormais le parti raciste prit un départ irrésistible. Aux élections de 1924, Smuts perdit le pouvoir et Hertzog installa un gouvernement nationaliste dont les partisans les plus acharnés demandaient la sécession. Néanmoins Hertzog tout en faisant voter des lois instituant un drapeau national et 1'afrikaan comme seconde langue nationale en 1925, accepta lors de la conférence impériale de 1926 de faire partie du Commonwealth. Un gouverneur vint donc représenter le roi, et un haut-commissaire le gouvernement britannique. Il jeta aussi les bases d'une industrie lourde, pour satisfaire ses alliés travaillistes.
Lors de la crise de 1930 Hertzog dut constituer un gouvernement d'union avec Smuts. Ce rapprochement entraîna la sécession des ailes extrêmes des deux partis, qui constituèrent deux nouveaux mouvements politiques le Parti du Dominion, et le parti nationaliste épuré du Docteur Malan. Peut-être à cause de la propagande de ce dernier, Hertzog accentua la politique raciste. Il enleva aux Noirs instruits le droit de vote, la population noire étant représentée au Parlement par des Blancs. Au moment de la seconde guerre mondiale, Smuts prit parti pour les alliés. Hertzog préférait s'abstenir. Le Parlement se prononça à une infime majorité pour la guerre, et Smuts reprit le pouvoir pour mettre la position stratégique et les immenses réserves de l'Union à la disposition des alliés. Il dut épurer les cadres du Sud-Ouest africain, où un parti nazi tendait la main aux racistes du parti nationaliste. Ce dernier, sous le leadership du Docteur Malan, docteur on théologie, réussit cependant à prendre le pouvoir en 1946. Il accentua l'apartheid en rayant les métis (colored) des listes électorales des Blancs. Il fut remplacé on 1954 par Strijdom et en 1958 par le Docteur Verwoed, ex-professeur de psychologie.
La prospérité de l'Union Sud-africaine était durant cette période essentiellement basée sur l'agriculture et l'élevage (laine) et surtout sur l'or et le diamant qui rapportaient on moyenne 300 milliards de francs CFA par an. En 1911, l'immigration des Asiatiques (Inde), qui étaient venus pour travailler dans les plantations de canne du Natal et dans le commerce, fut stoppée et les mesures restrictives contre eux entraînèrent les actes de désobéissance civile menés par le jeune avocat, Mahatma Gandhi, qui exerçait à l'époque en Afrique du Sud. L'Union sud-africaine, au mépris de tout droit international, refuse de fournir à l'O.N.U. des rapports exigés pour son mandat sur le Sud-Ouest Africain. Elle finit même par annexer ce territoire, qui envoie des députés au Parlement.

III . DANS LES TERRITOIRES ALLEMANDS

Des territoires que l'Allemagne avait ramassés on un tour de main au moment de la ruée impérialiste (Sud-Ouest Africain, Tanganyika, Kamerun, Togo) le premier était assez défavorisé par son climat désertique. Quelques mines d'or y furent exploitées jusqu'à l'annexion par l'Union sud-africaine. Le Togo allemand était un territoire qui équilibrait son budget et où le colonisateur eut soin de créer des cadres techniques. Après la première guerre, le Togo fut partagé on deux tranches: sous mandat britannique à l'Est, sous mandat français à l'Ouest. Un grand problème de reconversion se posa et très tôt après la deuxième guerre mondiale, comme on le verra, la tribune de l'O.N.U. recevra des pétitionnaires togolais.

A- LE KAMERUN

Le Kamerun avait d'abord été, selon la méthode bismarkienne, confié à des commerçants. Mais leur carence fit passer la direction entre les mains des militaires et de l'administration allemande. Le pays avait été conquis et soumis non sans difficulté. Dans la région du Mont Cameroun, les villages de Sofo et Gj,éa, après avoir an5anti un petit contingent, furent réduits dans leurs montagnes par une forte expédition on 1894. Dans le pays Ewondo, où le site de la future capitale, Yaoundé, fut choisi on 1887, les habitants avaient offert aux Allemands et à leurs troupes de Dahoméens une hospitalité chaleureuse qui se termina même par le mariage du chef militaire allemand Dormik avec une jeune fille du pays. Mais le major allemand n'en expédiait pas moins par fournées à la potence tous ceux qui faisaient montre de la moindre velléité de résistance. En pays Boubu, on pays Maka et Ndjem, la résistance durera jusqu'en 1907 et ce n'est qu'en 1911 que certains chefs comme Somo et certaines régions comme le pays Bafla déposeront les armes. Quant au Nord-Kamerun, les Allemands s'y heurtèrent aux lamibés, beaucoup mieux organisés et mieux armés que dans le Sud. Ils y employèrent aussi des moyens plus importants. Le lamido Mahama se défendit avec rage dans Tibati jusqu'au moment où il fut en 1909 capturé, torturé et déchu pour être remplacé par Chiroma, homme de paille qui avait d'avance souscrit aux conditions des vainqueurs. Mais Ngaoundéré fut emporté et son chef Abo, massacré. Le larrudo de Rey est battu. Soubeïrou, émir de Yola, et Amadou, lamido de Maroua, sont battus à Garoua et Maroua, malgré leurs prouesses et massacrés peu après, leurs frères étant investis à leur place (1902). Une puissante forteresse fut bâtie à Mora dans la pointe Nord du pays, enserrée entre le Nigeria et le Tchad.

Dans les quatre résidences du Nord et du Centre (Mora, Adarnawa, Banyo, Bamoum) s'instaura une politique d'administration indirecte après une épuration prudente des chefs. Les peuples réfugiés surtout, qui avaient souvent déli6 jusque-là l'autorité des lamibés peul, furent les gros perdants de la collaboration qui fut souvent de la complicité entre les chefs dociles et les conquérants. Dans les districts du Sud, c'était le régime de l'administration directe. Après la révolte des soldats dahoméens et un essai avorté d'enrôler des mercenaires soudanais, les Allemands initièrent les fils de chefs Kamerounais à l'inflexible tradition de l'armée allemande. Un timide projet de gestion autonome au niveau de communes et de districts est rejeté par la chambre de commerce de Kribi en 1908. Ici, par le truchement du conseil territorial comme ailleurs, les compagnies locales exerçaient une pression sinon une Oppression quasi Souveraine. La NordWest Kamerun Gesellscha/t avait reçu en 1890 une concession de 100 000 kilomètres carrés. Après avoir exploité le caoutchouc de cueillette, la Compagnie, comme la Société Bidundji, passe aux plantations de bananes, de café, de cacao, d'hévéa, de palmiers à huile. Des routes s'ouvrent. Le chemin de fer du Nord, qui joint Douala à Nkongsamba et aux plantations du pays Bamiléké, est inauguré en 1911. Le chemin de fer Douala-Yaoundé suit peu après. Le transport fluvial est actif sur la Bénoué, l'Ogooué, le Logone et le Chari. Le commerce est accaparé par de grosses compagnies comme la Grait Von Schlippenbach qui emploie 300 Européens et 700 Africains. Pour les besoins de toutes ces compagnies, environ 80 000 porteurs et 250 000 manœuvres noirs <trimaient> en permanence sur les pistes et les chantiers. Cependant en 1896, une ordonnance impériale de Guillaume II créait des terres de la couronne (Kron-Land) englobant toutes les terres dites vacantes. En 1904, il fallut créer des commissions foncières (land Commissionen) pour préserver des réserves indigènes contre la voracité des compagnies. Une activité multiforme et minutieuse était mise en branle: installation d'une jumenterie pour l'amélioration des races locales, pesée des travailleurs et visites médicales sur les plantations, recherches géologiques, jardins d'essais pour l'amélioration des espèces, tout est marqué au coin de l'esprit méthodique allemand qui ne laisse rien au hasard.
L'enseignement fut, par l'accord de 1907, laissé aux Missions, mais en diminuant la place des langues africaines au profit d'une culture plus générale. En effet, dès le début, les Allemands ouvrirent leur pays aux étudiants Kamerounais. Mais on vit aussi, dès 1911, des Kamerounais enseigner l'ewondo et le douala à l'université de Hambourg. Un peu avant la première guerre mondiale l'affaire Rudolf Douala Manga vint se greffer sur le problème des terrains arrachés aux Douala dont il était le chef supérieur. Ayant pris fait et cause pour les siens, il fut destitué. Les Douala, loin de se rebeller, allèrent chercher des avocats en Allemagne. L'émissaire de Douala y fut arrêté et avec son chef ils furent inculpés de complot contre 1asécun~té du Kamerun et pendus en 1914. L'énervement des Allemands, qui se sentaient encerclés par les Français et Anglais des territoires voisins, amena d'ailleurs de nombreuses autres exécutions sommaires. Durant la guerre, alors que la forteresse de Mora au Nord demeurait imprenable, tout le reste du pays tombait entre les mains des Anglo-Français dès 1916. A la fin de la guerre, deux tranches occidentale et méridionale du pays étaient découpées pour être rendues à l'A.E.F. cependant que le reste était partagé en deux mandats internationaux, confiés respectivement à la France et à l'Angleterre. A la faveur de la reconversion qui s'ensuivit, toute l'élite instruite en allemand fut condamnée au chômage et une répression sévère s'ensuivît du côté français. Par centaines, les condamnés gagnèrent à pied le camp de Mokolo dans le Nord-Kamerun. La France au début cependant libéra les manoeuvres des plantations allemandes. Mais le travail forcé et l'indigénat sévirent ici comme ailleurs. Les travaux du chemin de fer du centre furent une hécatombe: Les 38 kilomètres qui séparent Ndjock de Makak coûtèrent la vie à des milliers de personnes et les conditions de travail furent par endroit horriblement inhumaines. On développe le port de Douala pour faire face à l'essor de la production de cacao, de café, d'huile de palme, d'hévéa, etc. qui s'épanouissait surtout sur les terres riches du pays Bamiléké, lequel prend l'allure d'une fourmilière humaine, laborieuse et âpre au gain, animée par des planteurs à peu près à la même latitude que le pays Yorouba, l'Ashanti et l'Indenie.
L'enseignement public démarre alors avec en 1939 une école primaire supérieure à Yaoundé, cependant que l'œuvre sanitaire est marquée par des médecins comme Jamot et Aujoulat. En 1940, le colonel Leclerc s'empare de Douala qui va servir de base pour le Gabon et le Tchad en lutte dans le cadre des Forces Françaises Libres.

B. LE TANGANYIKA

Les possessions allemandes d'Afrique Orientale ont été gérées avec des méthodes sensiblement analogues.
Tandis que le Rwanda et le Burundi avaient un régime d'administration indirecte par le truchement des Mwami, le Tanganyika était plutôt soumis à une administration directe très assimilatrice, dont les cadres administratifs étaient composés d'Arabes, de Swahili d'un niveau assez médiocre et qui, par surcroît, n'étaient pas autochtones. De nombreux colons allemands prirent possession des terres riches des plateaux du Nord, autour de Moshi, et sur la côte, recevant de vastes concessions et bénéficiant du travail forcé, auquel s'ajoutaient des taxations sévères. Ce sont toutes ces oppressions qui ont conduit aux révoltes que nous avons évoquées plus haut, et qui furent noyées dans le sang. Les Allemands lancèrent le sisal en 1893, le café, le coton, l'arachide. En 1914, deux voies ferrées étaient établies au Nord (ligne d'Oujoumboura) et au Sud. Durant la première guerre mondiale, les attaques britanniques se heurtèrent à la science militaire du général allemand, Von Lettow Vorbeck qui tint jusqu'à la fin de la guerre. Mais les campagnes militaires avaient transformé en déserts de vastes régions. En prenant le mandat du pays, les Anglais débaptisèrent l'Afrique Orientale Allemande pour la renommer Tanganyika. Le redressement fut assez rapide. Dès 1923, le territoire n'avait plus besoin de subventions. En 1925, il fut réorganisé administrativement par un ancien collaborateur de Lugard, Sir Donald Cameron qui raffermit l'autorité des chefs dûment sélectionnés, et leur confia des responsabilités dans le domaine fiscal et judiciaire. En 1926 un conseil législatif était créé, mais ses membres seront nommés jusqu'en 1958. La colonie asiatique était ici comme au Kenya très importante (80 000 ressortissants) et les ressources d'exportation du pays furent surtout le sisal, l'arachide, le coton, le café. En 1940, des mines de diamants étaient ouvertes à Shmyanga.

IV .  DANS LES COLONIES PORTUGAISES

Le Portugal, en plus des îles du Cap Vert, de la Guinée portugaise et de Sao Tomé, contrôlait surtout deux vastes pays, le Mozambique et l'Angola.
La politique africaine du Portugal est intimement liée à l'évolution métropolitaine. Quand en 1910 la République fut proclamée, d'aucuns s 'imaginèrent qu'une ère de réformes devait s'ouvrir. Cela consista à donner aux gouverneurs locaux plus de pouvoirs. En 1920, l'autonomie financière fut accordée au Mozambique et à l'Angola, avec possibilité de lancer des emprunts pour leur plan de développement économique. Or 50 % au moins des recettes budgétaires consistaient dans l'impôt de capitation, dit <taxe de hutte>. Les emprunts étant trop lourds par rapport à ces maigres recettes, la monnaie locale perdit toute valeur et ce fut un glissement vers le fiasco, les territoires n'en étant sauvés que par les subventions de la métropole. En contrepartie, dès 1926, le contrôle du Portugal redevenait extrêmement strict sur les finances des colonies. L'acte colonial de 1930 dû à Salazar, alors Ministre des Colonies, consacrait cette totale reprise en main des colonies par la métropole, tant au point de vue politique qu'économique, tout en interdisant le travail forcé au profit des compagnies. Les grands principes de cet acte furent repris depuis lors dans la charte de 1933 et après quelques amendements, dans la constitution de 1951. Il semble qu'après les difficultés de la grande crise mondiale, le Portugal ait voulu s'accrocher plus intimement à ses réserves africaines qu'il considérait comme un <legs de l'histoire>. Cette nouvelle politique fut cependant assouplie devant les plaintes des colons portugais. Le Ministre des Colonies était le responsable de l'administration. Flanqué d'un conseil consultatif, il était cependant en contact direct avec chaque territoire par le truchement d'inspecteurs. En Angola et au Mozambique, son représentant est le Gouverneur-général, assisté d'un conseil de gouvernement dès 1926, et beaucoup plus tard (1955) par un conseil consultatif élu, mais sur des listes soigneusement préparées et où en fait, seules les missions, les affaires et les travailleurs portugais étaient représentés. Plus bas dans les districts, le pouvoir est au gouverneur qui dirige les administrateurs de circonscriptions et les chefs de postes (che/e de posto). Ces deux dernières catégories de fonctionnaires sont de loin les plus importantes, puisqu'en contact constant et direct avec les indigènes. Ils jouent à peu près le même rôle polyvalent que le commandant dans le système colonial français. L'interprète, la police indigène (sepoy) et les chefs de village (régulo) complètent encore l'analogie. Le chef de poste jugeait les indigènes avec l'assistance de gardes et d'interprètes, et appliquait des sanctions allant de la paumée à la flagellation, au bannissement ou à l'exécution, en général très discrète.
En 1951, les colonies devinrent du jour au lendemain provinces d'outre-mer, et la fiction d'un Portugal multicontinental, égalitaire et fraternel devint l'alpha et l'oméga de la propagande de Lisbonne. Les Portugais, comparables en cela aux Belges, voyaient la montée des indigènes vers la civilisation comme un processus très lent, presque à l'échelle géologique. L'unité de mesure était au minimum le siècle. C'est pourquoi, malgré l'acte spectaculaire de 1951, la triste réalité était là: arriération économique, sociale et culturelle, exploitation et racisme sous le manteau hypocrite de l'assimilation. Au point de vue économique, la colonisation se caractérise par un essor très lent, surtout dans le domaine rural. En 1901, un décret étendait la propriété de l'Etat sur toutes les terres <vacantes>, mais d'autres décrets consécutifs tentèrent de réserver des espaces pour la population africaine. De vastes concessions furent attribuées aussi à des compagnies pour la culture du café en Angola et de la canne au Mozambique. Mais les Africains ne furent pas entièrement dépouillés comme en Afrique du Sud, à la grande fureur des colons d'ailleurs.
En fait, pour Salazar, il est aberrant de faire sortir le Noir du cadre tribal pour le projeter dans le monde industriel moderne sans une sorte de transition agraire, pour une initiation à la civilisation, selon les critères portugais. D'où l'importance donnée, dans les plans de développement, à l'implantation de petits colons portugais, chargés de lancer des fermes-modèles, les Africains étant peu à peu associés à cette transformation. Le but politique conservateur, sinon réactionnaire, est évident. Des  villages-modèles>, au point de vue politique surtout, ont été ainsi créés dans le Sud de l'Angola; mais l'encadrement technique et la fourniture de matériel et de semences en font des entreprises coûteuses et microscopiques. Au Mozambique, des coopératives ont été montées vers les années 1950 par l'administration mais elles ne concernent que 12 000 Africains environ, dans un pays de six millions d'habitants. Manquant de produits d'exportation (le maïs, le manioc, le haricot et le riz constituaient les principales cultures vivrières), les Portugais ont, comme ailleurs, chargé douze compagnies à monopole de promouvoir l'essor de cette production. Le coton est cultivé par les Africains, mais ils sont rivés à leur plantation et dirigés par l'administration dans leur travail, avec des tonnages imposés et l'obligation de vendre aux compagnies à des prix fixés au-dessous du cours mondial. En 1956, on estimait à519 000 le nombre des paysans africains engagés dans la <bataille du coton>. En effet, le travail forcé est le principal moteur de l'économie des territoires portugais.
En 1943, Viera Machado, ministre de Salazar, posait le principe: <Si nous voulons civiliser les indigènes, nous devons leur inculquer comme un précepte moral élémentaire l'idée qu'ils n'ont pas le droit de vivre sans travailler. Une société productive est fondée sur un dur labeur, obligatoire même pour les vagabonds et nous ne pouvons souffrir d'exception à ce principe, pour des raisons de race. Ainsi donc, malgré des protestations platoniques concernant l'entière liberté des Africains, ceux-ci encourent la peine du travail obligatoire, s'ils ne peuvent pas apporter la preuve d'une occupation, s'ils sont en retard pour le règlement de leurs impôts ou même pour les travaux jugés d'intérêt collectif. L'exploitation de la main-d'œuvre noire a donc suppléé encore plus ici qu'ailleurs à la faiblesse des investissements. Tous les moyens furent employés pour avoir des 4?availleurs, pour les garder et pour en tirer le maximum. Le scandale de cette situation a été spectaculairement dévoilé au monde par le rapport de 1947, dû à un ancien inspecteur général tombé en disgrâce et emprisonné pour subversion en 1952, Enrique Galvao. Les statistiques officielles, qui ont tendance à réduire le nombre des <recrutés> et à hausser celui des <volontaires>, parlaient de 125 000 recrutés en 1960. Mais les salaires sont Si bas que seule la force peut requérir la main-d'œuvre (mao dobra) nécessaire. Pour assurer le contrôle de cette main-d'œuvre, il est imposé à tout Africain qui se déplace, même dans son propre district, de posséder un laissez-passer, sur lequel tous les déplacements sont consignés. Bref, un passeport pour voyager dans son propre pays.
Sur le plan industriel, le Portugal a fait leur part aux territoires d'outre-mer dans son plan national de développement pour six ans. Mais les ressources du Portugal étant maigres, le capital étranger domine les principales entreprises. Il est encouragé a s investir pour aider au décollage des territoires, mais aussi afin d'impliquer politiquement les pays fournisseurs de ces capitaux.
Au Mozambique la puissante Compagnie du Mozambique qui dominait la région de Sofala a été récupérée par le gouvernement en 1912. Mais le seul minerai d'importance reste le charbon de Moatissé sur le Zambèze (200 000 tonnes par an). L'essentiel de l'essor économique porte sur les plantations de coton, de thé, de sisal, de canne, etc., sur l'ouverture d'usines de transformation ou de conditionnement et sur la fourniture d'énergie électrique ( barrage sur la Rébué). Mais la prospérité dépend surtout du trafic de transit qui parvient à Beira et Lourenço-Marquez en provenance de Johannesbourg et du Transvaal. Les deux ports ont pris de grandes proportions. Une autre source de revenus consiste dans les salaires des nombreux Africains, qui, souvent par fuite du travail forcé ou maigrement paye, s en vont dans les mines Sud-africaines pour ramener l'argent de la dot ou de leur installation. On compte environ 50 000 Portugais au Mozambique. En Angola, le chemin de fer de Benguela qui est raccordé au réseau du Shaba (Katanga) et à Beira à travers la Rhodésie, est un tronçon d'un des rares transafricains. Commencé en 1903, il était achevé en 1929 et drainait aussitôt le cuivre du Shaba Katanga), cependant que sur son trajet était érigée la nouvelle capitale, plus centrale: Nova Lisboa. Mais Louanda, sur la côte, reste la principale ville et la capitale économique. La Compagnie du diamant angolais (Diamang) est dominée par le capital étranger: anglo-saxon, belge et allemand, par exemple pour le fer et le manganèse. L'implantation de colons blancs est activement encouragée.
Malgré l'exploitation économique et sociale des Africains par le travail obligatoire et le régime de l'indigénat, le Portugal se vante encore d'ignorer le racisme dans ses colonies comme Si la propension au métissage et les déclarations d'intentions constituaient en cette matière un brevet irrécusable. En fait, le grand principe de cette doctrine coloniale c'est que la voie est ouverte à tous pour accéder au statut de Portugais à part entière. Jusqu'en 1953, on avait distingué trois catégories dans la population: les Portugais, automatiquement citoyens, les assimilés et la masse africaine. Les assimilés devaient avoir satisfait aux nombreuses conditions (dont une déclaration de loyalisme et deux attestations de bonne conduite, ainsi qu'un standing de vie européanisé) pour être certifiés < civilisés >. Sans être entièrement l'égal d'un Portugais, l'assimilé était cependant dispensé du laissez-passer pour ses déplacements, du travail par recrutement, etc. Il avait le droit de vote et l'égalité des salaires avec les Portugais pour le même travail. Mais en 1950, en Angola, il y avait 90 000 assimilés sur une population de 4 millions d'habitants, après quatre siècles de domination portugaise... Au Mozambique la proportion était de 4 353 assimilés pour 5 735 000 habitants... Dans les îles de Sao Tome et de Principe où le métissage était quasi général, la population de 60 000 habitants avait plus de 50 % d'assimilés. Au total, on peut dire que plus de 99 % de la population reste dans l'indigénat. Il y a encore des hypocrites qui prétendent que ce n'est pas une question de race mais de culture...
En effet, l'éducation dans les territoires Portugais était conçue comme le principal moyen d'assimilation dont le but officiel est de  nationaliser et civiliser les Noirs. Dans ce domaine, les missions et par-dessus tout les missions catholiques ont été investies, comme au Portugal même, de grandes responsabilités. On distingue en effet l'enseignement officiel, destiné aux Portugais et assimilés, et l'enseignement adapté (adaptacco), antérieurement appelé <enseignement rudimentaire> pour les fils d'indigènes. Il s'agit là d'un enseignement basé sur les éléments de la lecture, de l'écriture et du calcul, complété par des notions d'artisanat ou d'agriculture, lc tout en portugais. Cet enseignement est confié surtout aux missions. Il y a une demi-douzaine de collèges au personnel qualifié mais où parviennent très peu d'indigènes. Les études universitaires se poursuivent à Lisbonne. Quand on pense qu'au Portugal même, il y avait 40 % d'illettrés, cet effort semblera considérable. Mais il faut savoir que dans l'enseignement élémentaire, en 1959-60, le nombre des jeunes Portugais constituait 60 % du nombre total des élèves, alors que les Portugais ne constituent que 3 % de la population. Par ailleurs, même dans les services hospitaliers un certain effort a été fait dans l'étude et l'éradication des maladies tropicales; mais la discrimination y existe aussi. Il y avait dans les hôpitaux de Louanda, des salles d'opération distinctes pour Européens et Africains. Dans ces conditions, rien ne servait au Portugal de se gargariser des tirades impériales tirées des Lusiades de Camoèns... La triste et bientôt dure réalité était là.

V . DANS LES TERRITOIRES BELGES

A. AU CONGO

1. L'évolution

La Belgique est devenue coloniale presque malgré elle. Mais quand elle le devint... Cela n'est d'ailleurs pas un cas très particulier, car dans tous les Etats européens, il y avait de puissantes oppositions, parfois de gauche et de droite conjuguées, mais pour des raisons inverses, contre les atrocités ou même simplement les entreprises coloniales. L'homme-clé ici c'est le roi des Belges, Léopold Il, qui a déployé pour se tailler son morceau d'Afrique une sorte de cupidité fébrile et sénile, donnant par exemple quelques coups de crayon sur la carte pour englober le Katanga (Shaba) en pleine conférence de Berlin. Cette fureur d'annexion l'opposera d'ailleurs aux Français dans la région de l'Oubangui et du Bahr el-Ohazal. Il recherchera aussi très bruyamment à acquérir de l'Angleterre un bateau de guerre pour bombarder Lisbonne. Il s'en fallut de peu qu'il ne prît le contrôle du bassin du Nil jusqu'à Fachoda. Après avoir fondé l'Association internationale du Congo, dont il devint très vite l'uni4ue associé, il s'assura les services de Stanley en 1879 pour agrandir ce domaine au maximum. Et comme dit plus haut, la Conférence de Berlin (1885) lui donna entièrement satisfaction. Restait maintenant à occuper et prendre en main cet immense territoire, barré dans son centre par la prodigieuse opacité de la forêt tropicale et gangrenée dans toutes ses parties pa? la traite des Noirs.
De 1886 à 1894, date du traité de délimitation des frontières avec l'Angleterre, c'est une reconnaissance minutieuse du territoire, surtout dans ses parties périphériques les plus contestées. En particulier, le géologue Jules Cornet reconnaît en détail les richesses du bassin du cuivre du Shaba Katanga) en parcourant environ 6 000 kilomètres sur le terrain. Dans le même temps, le cardinal Lavigene avait engagé une campagne enflammée contre la traite. Des zouaves pontificaux, sous les ordres du capitaine Joubert, participèrent même aux combats contre les négriers de la côte. Ceux qui étaient les plus visés ici étaient les traitants arabes. Le plus important d'entre eux, Tippou Tib, avait pourtant été engagé comme gouverneur de la région des rapides, et grassement payé par Léopold Il. Mais les négriers commençaient à mal supporter les taxes sur l'exportation de l'ivoire, et quand parvinrent au Congo les nouvelles des rébellions du Tanganyika contre les Allemands, ce fut le soulèvement de 1892. Les Belges, avec des troupes composées de Noirs, détruisirent, systématiquement et non sans pertes sévères, les forteresses (bornas) bien défendues par les Arabes ou métis arabes, qui avaient eux aussi leurs troupes noires, par exemple à Niangouré et Kassonga ou Béna Kalounga, le réduit du puissant chef Roumaliza. Ces campagnes qui comporteront aussi la réduction de la mutinerie des soldats noirs Batétéla, et la dispersion à la boîte à mitraille des soulèvements de l'Ouellé, dureront jusqu'au début de 1900.

2. Le régime léopoldien

Ainsi donc, le terrain était conquis. Mais dix millions y avaient été engloutis sur la cassette privée du roi Léopold, qui ne rentrait pas alors dans ses fonds. C'est l'époque où il confiait à des familiers qu'il était obligé de <supprimer des plats>. Le roi essaya alors de lancer une société de financement des entreprises d'exploitation: la Compagnie du Congo pour le commerce et 1~industne, créée en 1887. Mais les banques restaient réticentes et Albert Thys, nommé directeur et porte-parole du roi, eut du mal à tenir à l'écart les intérêts anglais dans les investissements de départ. Le plus important de ceux-ci était mis en œuvre par la Compagnie du chemin de 1er du Congo (1889) que le gouvernement belge aida largement. Stanley avait dit en effet: <Sans le chemin de fer des cataractes, le Congo ne vaut pas un penny.> Ce travail dans une nature hostile, de Léopoldville à Matadi, fut inauguré après neuf ans de labeur. Il avait coûté la vie à132 Blancs et i 800 travailleurs de couleur, ce dernier chiffre étant sans doute très sous-estimé. <La construction du Matadi-Léo, écrit Cornevin, fut certes une épopée, mais sur un fond de cimetières et un rythme de marche funèbre.> Le roi belge publia une partie de son testament, où il cédait à la Belgique l'Etat indépendant du Congo, portant ainsi au Mont-de-Piété, pour la première fois dans l'Histoire, fut un Etat. Le Parlement belge laissa tomber quelque argent, mais en précisant bien que cela ne l'engageait nullement à prendre le Congo, considéré comme une charge encombrante. Mais quand dès 1894, la balance commerciale du Congo se révéla équilibrée, le Parlement belge fit tout pour confirmer ses droits d'annexion, tandis que le roi faisait tout pour reculer cette échéance.
Comment avait-on réussi à rendre le Congo rentable? Tout simplement par la mise en coupe réglée du pays. Léopold Il avait en effet contracté des dettes auprès d'un syndicat de banquiers. Par ailleurs, il tenait à faire rentrer au plus vite des bénéfices. Le processus de pillage du Congo fut mené rondement. Alors qu'à la Conférence de Berlin, pour avoir l'appui des puissances, il acceptait l'internationalisation du bassin du Congo avec liberté d'établissement et de commerce pour tous, dès 1889, il décrète que les terres vacantes appartiennent à l'Etat. Cet acte allait à l'encontre d'un engagement international, mais aussi contre la coutume et la règle africaine, selon laquelle il n'y a pas de terres vacantes. Tel était l'avis de Mgr Augouard. Tel était aussi l'avis du Père Vermesch. <Au Congo écrit-il, il est faux de supposer que la terre est vacante. A qui appartient le caoutchouc qui pousse sur la terre occupée par les autochtones du Congo? Aux autochtones et à personne d'autre, sans leur consentement, et nne juste compensation. L'appropriation des terres soi-disant vacantes nous met en présence d'une gigantesque expropriation> Mais prenant le contre-pied de cette position, un autre jésuite, A. Castelain, se base sur la loyauté de Stanley qui a ramené des traités, pour en conclure à <l'acceptation de la nouvelle souveraineté par les indigènes>. Il justifie le travail forcé par la loi divine du travail: <Le peuple barbare qui se refuse à cette loi ne se civilisera jamais. On peut donc l'y contraindre et comme il ne peut servir que du travail en compensation des services qu'on lui rend pour l'amélioration de son sort, on a double motif pour imposer et exiger ce travail.> Il évoque aussi la suppression de la traite <perpétrée dit-il par les Arabes > L'auteur reconnaît qu'il y a eu des abus, mais qui tendent à disparaître... Si l'opinion était ainsi divisée, c'est que dès 1891, les produits des terres domaniales, ainsi accaparés, étaient réservés à l'Etat. En d'autres termes, le roi Léopold et la société dont il était le principal actionnaire possèdent le sol, le produit de ce sol, et par le monopole du recrutement, même les indigènes qui vivent sur ce sol. Sur 2450 000 kilomètres carrés, il y en a 2420 000 qui passent ainsi sous la coupe de l'Etat ou des sociétés dont il est l'un des bénéficiaires: la Compagnie du Katanga, la Société anversoise, la Compagnie du Lomami, l'Abir, etc. C'étaient des compagnies de cueillette et de ramassage qui ne faisaient que drainer vers la côte, grâce aux réquisitions, tout le caoutchouc et l'ivoire disponibles sur leur fief.
Ce régime léopoldien fut sûrement l'une des pages les plus sinistres de l'histoire de l'Afrique Centrale. Les témoignages de missionnaires protestants ont été rejetés par certains apologistes de l'œuvre de Léopold, mais la commission d'enquête, désignée par le roi lui-même, Si elle innocente le roi, admet les abus commis sur place par les sociétés. Par ailleurs, la commission officielle n'était restée que deux mois et demi sur place, tandis que les missionnaires, eux, avaient été témoins oculaires durant de longues années. Certes, des intérêts anglo-saxons, compromis par la suppression du régime de la porte ouverte, orchestreront la campagne avec des arrière-pensées très matérialistes. Mais de toute façon, la commission d'enquête officielle n'a pas osé publier le détail des dépositions qu'elle avait recueillies.
Les récits des missionnaires, eux, sont simplement hallucinants: chaque village devait fournir un certain tonnage de caoutchouc pour lequel son chef recevait soit une brassée de cotonnades, soit une poignée de sel par panier de caoutchouc, ou même simplement un petit miroir. Les témoignages des missionnaires Weeks, Padfield, Gauman, Harris, sont accablants. Pour éviter la fuite des indigènes, chaque village était confié à la garde d'une escouade de miliciens (capita) et le départ des hommes ou le défaut du caoutchouc entraînait des expéditions punitives qui aboutissaient à des assassinats publics des chefs ou de leurs gens par des agents européens de la Société, à des viols ou enlèvements de femmes, à des mutilations de bras, de jambes, des parties génitales, à l'empalement de jeunes filles ou de femmes, à des scènes de cannibalisme, à l'inceste donné en spectacle par les réfractaires obligés de s'exécuter en public, etc. Le chef Bouma, flanqué de vingt témoins, déposa sur la table, devant la commission d'enquête, cent dix baguettes, dont chacune représentait dit-il une vie sacrifiée pour le caoutchouc. Les baguettes les plus courtes représentaient les enfants et les moyennes, les femmes: < Il avoue que ses gens ont percé de lances trois esclaves et une sentinelle. Puis il raconte comment le Blanc lui avait fait la guerre et après la bataille, lui avait montré les cadavres de ses hommes en disant: <Maintenant, tu vas apporter du caoutchouc n'est-ce pas? ~ A quoi il répondit: <Oui.> Ailleurs, un agent de la Société renvoie un fils de chef qui avait rapporté le cadavre de son père assassiné par les miliciens pour défaut de caoutchouc. Et pendant qu'il repartait, il lança contre lui son chien qui le mordit à la jambe alors qu'il portait avec un autre homme le cadavre de son père. Le caoutchouc qui s'entassait sur les quais d'Anvers était littéralement pétri de sueur et de Sang.
Il est vrai que Léopold I!, évoluant dans son palais sur des tapis de haute lisse, n'avait jamais mis les pieds en Afrique. Il est vrai aussi que les agents des Compagnies n'étaient pas composés uniquement de Belges> mais de tout un ramassis d'aventuriers et de légionnaires européens pour qui l'hystérie de la violence était devenue une atmosphère normale. Sur place aussi, le directeur en Afrique des sociétés lançait périodiquement des circulaires demandant que les statistiques des contraintes par corps lui soient expédiées en doubles expéditions, et ajoutant: <Je rappelle que les otages doivent être convenablement traités.> Mais il reconnaissait trois mois après, dans une autre circulaire: <Je constate que malgré toutes mes recommandations, dans beaucoup de postes, on ne tient pas compte des prescriptions relatives à la contrainte par corps. Je vous confirme la circulaire n0 93 et 98, etc.  >
En 1903, l'Abir vendait sur le marché d'Anvers 812 525 kilogrammes de caoutchouc et l'on estime que cette production a nécessité le travail permanent pendant toute l'année de 30000 récolteurs au moins, plus de 3 000 pagayeurs, porteurs, etc. à salaire symbolique, sans compter 10 500 autres travailleurs, soit 43 500 indigènes mobilisés. Nul ne sait combien de morts cela suppose. Mais les atrocités étaient Si évidentes que le journal beige Le Patriote, royaliste et catholique, écrivait dans son éditorial indigné du 28 février 1907: <Rien n est changé au Congo...> Et après avoir évoqué le terrorisme des miliciens de l'A bir, le journal concluait: <Le souvenir de ces faits restera gravé dans les mémoires des gens et dans celle de la vengeance de Dieu. Tôt ou tard, les exécuteurs auront à rendre compte à Dieu et à l'Histoire.> Le bénéfice annuel moyen de l'Abir était de trois millions environ. Le roi Léopold put rentrer amplement dans ses fonds et même faire construire des monuments somptueux et des casinos. En Belgique, des hommes de plus en plus nombreux, soit ulcérés ~ la faillite de plus en plus tragique de la <mission civilisatrice>, soit alléchés par les possibilités du Congo, poussaient à l'annexion. Le roi qui avait écrit:
<Mes droits sur le Congo sont sans partage. Ils sont le produit de mes peines et de mes dépenses>, tenta de tirer le maximum, tout en léguant le Congo en 1906 comme bien inaliénable des belges. Mais la pression fut telle qu'il dut rendre cet acte inconditionnel et en 1908 le Parlement beige procédait à l'annexion du territoire. Néanmoins le système léopoldien, avec ses tarifs ferroviaires excessifs, sa destruction des ressources naturelles sur d'immenses concessions, entravait le développement colonial.

3. Réformes

Dès 1908 l'administration libéralisait le commerce et en 1910 remplaçait en principe le travail forcé par l'impôt en argent.
Une exploitation plus rationnelle ne put commencer en fait qu'après la première guerre mondiale en 1920. C'est alors que les sociétés nouvelles, comme l'Union Minière du Haut-Katanga, la Forminière, Univeler, réunissant des capitaux anglo-saxons et belges et coiffées par la Société Générale de Banque et le holding de la Compagnie du Congo pour le commerce et l'industrie, entraînèrent sans transition le Congo de l'économie de cueillette à l'économie capitaliste des mines, des plantations et des trusts. Dès 1911 l'Union Miniere du HautKatanga construisait sa première fonderie, sur les gigantesques réserves de cuivre et d'étain et finit par faire des bénéfices annuels de 2,5 à 4,5 milliards de francs beiges. Cependant en 1913, la Forminiere ouvrait les premières mines pour le diamant et l'or. L'Unilever disposa de 5 650 000 hectares soit un espace deux fois aussi étendu que la Belgique. Le total des terres expropriées (en général de bonnes terres) s'élevait à i 440 000 hectares en 1957. Le comité du Kivu disposait de 300 000 hectares, en principe jusqu'en l'an 2011... En 1927, le commerce du Congo accusait un excédent des exportations de un milliard et des dividendes énormes étaient transférés en Belgique.
Mais la grande crise mondiale fut très longue à résorber de 1929 à 1939. C'est alors que les cultures obligatoires, dites < éducatives > obligèrent un million de familles à fournir du coton, des palmistes, des arachides. La deuxième guerre mondiale ne fit qu'accélérer le boom économique par la valorisation des métaux nécessaires à l'électronique (germanium et béryllium) ainsi que des produits stratégiques comme le cuivre, l'étain, le cobalt, l'uranium et le lancement des industries de transformation. L'exploitation du Congo entraîna une dépopulation très nette de ce pays. En 1928, une commission gouvernementale fut obligée d'interdire le recrutement de plus de 25 % du total des hommes adultes et valides d'une collectivité. En effet, ceux-ci étaient souvent requis pendant des années pour travailler à des centaines de kilomètres de chez eux:
<C'est nous qui enfantons les enfants, mais c'est vous qui les mangez p déclarait une femme lors d'une enquête médicale. D'ailleurs ces missions médicales étaient souvent fuies par les populations. Les transferts de populations furent encore facilités par les travaux d'amélioration des transports qui étaient rendus nécessaires par l'obligation de trouver des débouchés .1
Dans le domaine social, cependant, la colonisation beige pouvait présenter des réalisations positives très importantes, quoique altérées par l'esprit paternaliste qui les inspirait. Ainsi, il n'a pas été question de syndicats pour les Africains jusqu'en 1945. Mais des cantines patronales et des maisons correctes furent construites par les compagnies. Un gros effort fut fait aussi dans le domaine sanitaire et prophylactique, aussi bien par les compagnies privées que par les services d'Etat. Léopold Il avait confié aux missions catholiques le soin de l'enseignement. Le gouvernement belge dès 1908 institua un enseignement officiel, qui n'était pas nécessairement laïque, pour la formation des auxiliaires de l'administration. Mais en 1920 il ne comptait que 1 861 élèves alors que 100000 écoliers fréquentaient les établissements de la mission catholique et 85 000 les écoles protestantes. Cet enseignement missionnaire était assez élémentaire quant à son niveau. Pour le contenu, il débutait par les langues locales et la langue la plus répandue dans la région (kiswahili, kilouba, kikongo, etc.). Le français ou le néerlandais, langues de la métropole, n'étaient enseignées qu'à titre exceptionnel comme langues étrangères, cependant que dans certains séminaires, les cours se faisaient en latin...
Comme la ségrégation était officiellement prohibée, bien que dans le domaine de l'habitat urbain elle ait été extrêmement stricte, partout où s'ouvrait une école pour Européens, il fut donné à quelques Africains de suivre des programmes différents et d'un niveau plus élevé. Mais l'école laïque ne démarra qu'en 1940. En 1954, s'ouvrait l'université catholique de Lovanium. L'université d'Elisabethville ne démarra qu'en 1956. Bref, beaucoup plus systématiquement que les Anglais, les Belges entendaient faire évoluer les Africains dans leur propre cercle. L'enseignement professionnel était abandonné aux compagnies privées. La contribution des nombreuses missions protestantes fut considérable; aussi une université protestante sera-t-elle ouverte à Stanleyville en 1958. L'Islam n'était notable que dans le Maniéma. Un autre aspect positif de la colonisation belge au Congo a été le travail de recherche scientifique important, réalisé par de nombreux instituts comme 1'I.N.E.A.C. 22 qui sélectionnèrent des plantes, par exemple une variété de café Robusta, qui devait réussir ensuite en Côte d'Ivoire.
Le paternalisme belge, comme celui des Portugais, calculait l'évolution de l'Afrique à l'échelle des siècles. Il avait peu à peu transformé le Congo, en grande partie grâce aux réinvestissements des bénéfices acquis sur place, réinvestissements qui, comme le disait le Gouverneur Ryckmams <s 'incorporent au capital initial et réclament leur rémunération>. Des colons belges nombreux étaient venus s'installer surtout sur les plateaux salubres du Shaba (Katanga). Ce dernier était devenu, après les secteurs du Rand et du Transvaal Sud-Africain, la deuxième région de toute l'Afrique pour la puissance de l'industrie et l'importance de l'urbanisation, plus du tiers de la population vivant dans les villes. Dans tout le Congo, on estimait à 3 500 000 le nombre d'Africains vivant du salariat. Certaines régions des terres riches du Kivu et du Shaba (Katanga), avec leur réseau routier moderne et l'humanisation du paysage formaient de grands flots vraiment modernes. Mais l'Africain qui était soigné en tant qu'homme, y était très négligé en tant que citoyen.
Le statut politique et administratif du Congo est fixé par la charte coloniale de 1908. Il se rapproche un peu du système français. C'est le roi qui, en collaboration avec le Ministre des Colonies, légifère pour le Congo avec l'assistance du conseil colonial à titre consultatif. Le gouverneur général dispose du pouvoir local par voie d'ordonnances-lois qui ne sont valables que cinq mois et sous réserve d'une approbation par décret. Par ailleurs une commission de protection des indigènes, présidée par le procureur général à Léopoldville, est indépendante du Gouverneur-général. L'administration de la justice était plus indépendante de l'autorité exécutive locale dans le système belge que dans le système français, et dans les jugements des tribunaux indigènes, on tenait beaucoup plus compte du droit coutumier. Le pays était divisé en six provinces sous les ordres d'un commissaire provincial. La province se subdivisait en districts ayant à leur tête des commissaires. La cellule administrative était le territoire, avec un administrateur.

B. AU RUANDA-BURUNDI

Dans le Ruanda Burundi, ex-allemand, et reçu comme mandat en 1918, il y avait sensiblement la même administration, sauf que la tendance à l'indirect Rule était motivée ici par l'existence de deux Mwami, assistés de leurs chefs et sous-chefs et flanqués d'un résident conseiller. Un gouverneur belge coordonnait l'ensemble et dans son conseil consultatif figuraient des Africains.
La force publique organisée dès 1886 et comprenant des contingents mobiles à la disposition permanente des autorités civiles qui eurent à réprimer de nombreux soulèvements, par exemple contre Kassongo Niembé dans le district du Lomani, en 1957 ou durant la deuxième guerre mondiale, par la répression d'une grève qui fit soixante morts et d'une mutinerie qui fit cent morts. La force publique exerça une influence très grande par son important réseau d'écoles techniques et professionnelles et par ses œuvres sociales.

VI . EN ETHIOPIE

En Ethiopie, l'arrivée au pouvoir de Hallié Sélassié devait entraîner une politique hardie pour tirer le pays de sa situation médiévale. En 1924 et 1931, il promulgue des lois sur la libération des esclaves, établissant même à travers le pays un réseau de bureaux pour s'occuper en détail de trancher les cas litigieux. Mais l'aristocratie opposa trop souvent une sourde résistance à ces mesures révolutionnaires. Par ailleurs, la monnaie éthiopienne fut sérieusement affectée par la crise économique de 1930. Enfin, le pays au relief tourmenté avait un grand besoin de cohésion et d'intégration nationales. La victoire d'Adoua avait déjà joué un grand rôle dans ce sens. De plus les Ethiopiens, qui avaient poursuivi leurs études en Europe et qui au retour avaient reçu des postes de gouverneurs ou hauts fonctionnaires, constituaient un élément unificateur non négligeable entre Somali, peuples de l'Amara, Falacha, Juifs, Galla et peuples du Sud dont les religions (animisme, Islam, christianisme) étaient par surcroît dissemblables. Mais le principal facteur < d'amalgamation> va être ici la résistance à l'agression italienne.
En effet, les Italiens, malgré le traité d'amitié de 1928, n'avaient pas digéré le désastre d'Adoua. Ils commencèrent par accuser l'Ethiopie de mauvaise volonté, par exemple dans la liaison entre le port italien d'Assab et l'Ethiopie. Puis ils parlèrent de raids éthiopiens sur la frontière de la Somalie italienne. I' s'agissait en fait de déplacements plus ou moins appuyés par la force, de clans d'éleveurs nomades, dans des régions où les frontières n'étaient pas tracées et où l'on se disputait les points d'eau. En Somalie française et britannique, des litiges de ce genre étaient souvent réglés à l'amiable. Mais le régime fasciste d'Italie avait besoin de sa petite moisson de gloire... Les Italiens avaient d'ailleurs occupé les puits de Wal-Wal qu'une mission anglo-éthiopienne vérifia comme étant en dehors de leur domaine. Cette mission fut survolée par des avions italiens qui prétendirent par la suite qu'ils prenaient seulement des photos. Bientôt des escarmouches eurent lieu à Wal-Wal. L'Italie exigea à titre d'excuse de l'Ethiopie que celle-ci vienne rendre les honneurs au drapeau italien à WalWal. L'Ethiopie refusa jusqu'à ce que la preuve soit faite qu'elle était dans son tort et finit par faire appel à la Société des Nations. Celle-ci désigna une commission d'arbitrage qui échoua dans sa tâche. En août 1935, les deux puissances européennes les plus concernées, la France et la Grande-Bretagne, rencontrèrent l'Italie à Paris et tentèrent de l'apaiser en proposant de reposer en bloc la question de l'Ethiopie et pratiquement de se partager l'influence sur ce pays, sans toucher à sa souveraineté politique, mais en tenant compte des <intérêts particuliers> de l'Italie. L'Italie refusa net. Au conseil de la S.D.N., elle rompit publiquement avec l'Ethiopie et prépara la conquête de celle-ci.
Ce pays abandonné par la S.D.N. et les puissances, quoique bénéficiant de la sympathie de certaines, vît sa résistance balayée par une immense armée fasciste de 400 000 hommes, qui prît facilement le Tigré, dont le Ras Gougsa avait été acheté. Addis Abeba tombe en 1936, après des bombardements intenses qui détruisent villes, villages, armée et troupeaux. Le Négus se réfugia en Grande-Bretagne et s'occupa désormais avec beaucoup de dignité de l'action diplomatique pour récupérer son trône. Quant aux Italiens ils eurent peu de temps pour s occuper de leurs colonies où seulement quelques ouvrages et quelques secteurs de colonisation furent réalisés. Dès 1941, l'Ethiopie était libérée par les Anglais, et le Négus, loin dc se lier à la seule Grande-Bretagne, demanda une assistance technique à tous les pays avancés.

VII. LE LIBERIA

Le Liberia, qui en tant que pays indépendant avait reçu très peu d'investissements extérieurs, ne jouissait pas sur le plan interne des conditions nécessaires pour un essor économique. Les Noirs américains, constitués en bourgeoisie dirigeante, n'avaient pas tenté l'intégration nationale de tous les peuples du pays. ils se contentaient de gérer l'indépendance comme l'affaire d'une caste tournée encore vers le pays où ils avaient été libérés: les Etats-Unis. L'instruction était très médiocre et l'économie délabrée fut encore ébranlée par la guerre, le Liberia ayant sacrifié son commerce avec l'Allemagne pour suivre les Etats-Unis dans la guerre, et cela contre promesse d'une aide financière qui ne vint pas. Mais à partir de 1930, le trust américain Firestone obtenait une immense concession pour l'exploitation de l'hévéa et accordait en contrepartie un emprunt au Liberia. Firestone> devenu un Etat dans l'Etat libérien, exploita la main-d'œuvre africaine d'une façon abusive et des travailleurs du Liberia furent même expédiés dans les plantations espagnoles de Fernando Po. Une enquête révéla que le président King lui-même n'était pas absolument pur de tout reproche.
La crise de 1930 précipita la débâcle financière du Liberia, au point que les fonctionnaires n'étaient plus payés. La S.D.N. intervint et créa un comité d'assainissement à la tête duquel les Etats-Unis proposèrent de mettre un conseiller général. C'était le processus qui avait supprimé l'indépendance de l'Egypte en 1876. En 1931, la Chambre des représentants, dans un ultime sursaut, s'opposa à ces mesures, annula la dette extérieure, tout en promettant de reprendre le paiement des intérêts de la dette dès que la situation budgétaire se serait améliorée. La république continua à vivoter jusqu'au moment où, après la deuxième guerre mondiale, la découverte en 1945 et l'exploitation des mines de fer de Bomi Hilîs apporta des ressources et des devises appréciées. L'essor économique est contrôlé par les compagnies américaines comme la Liberia Mining Company (1945), la Liberia Company (1947) et la Liberia Product Company (1948). L'accession du Président Tubman au pouvoir marque un tournant, puisque par sa mère qui était une autochtone de l'ethnie des Krou, mariée à un pasteur américain, il était lié avec toute la masse des gens de l'hinterland qui jusque-là avaient été considérés presque comme l'une des ressources naturelles du Liberia. Le Président Tubman eut le souci de les intégrer davantage, en les associant aux responsabilités politiques et en faisant bénéficier leurs régions des transformations économiques en cours. Mais la subordination au capital Nord-Américain restait inchangée.
Elu président en 1975 pour un mandat de huit ans, William R. Tolbert poursuit la politique du Président Tubman, mais avec une ouverture plus grande vers les Etats voisins et les pays de l'Est. Le 3 octobre 1973, la Déclaration du fleuve Mano, concernant un régime de libre échange, était signée entre le Liberia et la Sierra Leone.
Des réformes sont intervenues dans les textes constitutionnels pour effacer les traces de l'esprit pionnier et colon, et leur substituer le mot d'ordre " d'engagement total ". Un plan décennal (1972-1982) pour l'emploi et un plan de 8 ans (1976-1984) pour le développement socio-économique, sont mis en œuvre pour corriger les distorsions croissantes entre régions et classes sociales.
Les mines constituent 73 % de la valeur des exportations du pays. Le minerai de fer exploité par le Liberian American Swedish Minerals Company (L.A.M.C.O.) dans le projet Nimba, qui constitue l'une des plus grosses entreprises privées d'Afrique, fait du Liberia l'un des plus grands producteurs, et l'un des trois plus grands exportateurs de minerais de fer dans le monde.
L'agriculture de rente est toujours dominée par la gigantesque Compagnie des Plantations Firestone qui utilise 15 000 hommes sur les 40000 travailleurs du caoutchouc employés dans le pays.


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier