Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Afrique coloniale partie III
L'INVASION COLONIALE

Les puissances coloniales se partagèrent l'Afrique, rapidement et sans douleur, au cours des vingt dernières années du XIXème siècle - du moins sur le papier. Il en alla cependant tout autrement sur le terrain. La possession très répandue d'armes, les codes d'honneur militaires et une longue tradition d'hostilité à tout contrôle rendirent la résistance populaire à la conquête beaucoup plus redoutable qu'en Inde, par exemple. Les administrateurs coloniaux, qui s'efforcèrent de créer des Etats dans un continent sous-peuplé mais turbulent, durent affronter les mêmes problèmes que leurs prédécesseurs africains, et s'y attelèrent souvent de la même manière. Ils disposaient toutefois d'avantages technologiques: puissance de feu, transports mécaniques, compétences médicales, écriture. En règle générale, les États qu'ils fondèrent avant la Première Guerre mondiale n'étaient que des squelettes à qui les forces politiques africaines donnaient chair et vie. La conquête européenne eut cependant deux effets décisifs. Comme chaque colonie dut développer une production spécialisée à 1' intention du marché mondial, elles acquirent une structure économique qui survécut souvent tout au long de notre siècle ; d'emblée une nette distinction sépara la production paysanne locale d'Afrique occidentale, de celle, européenne et capitaliste, d'Afrique orientale, perpétuant un très ancien contraste entre les deux régions. En outre, l'intrusion européenne eut des effets profonds sur la démographie.

Le partage

La lente pénétration européenne en Afrique, tout au long du XIXème siècle, connut une brutale accélération à la fin des années 1870, pour plusieurs raisons. L'une fut l'avancée française au Sénégal, lancée en 1876 par un nouveau gouverneur, Brière de l'Isle. Vingt ans plus tôt, Faidherbe y avait déjà mené une politique expansionniste, mais son départ en 1865, et la défaite française devant la Prusse en 1870, l'avaient interrompue. Brière de l'Isle était toutefois de ceux qui voulaient revitaliser la France par la richesse coloniale, surtout celle de la savane d'Afrique occidentale. Cette idée était partagée par de nombreux militaires coloniaux, impatients de se distinguer et accoutumés, depuis l'Algérie, à une liberté d'action presque totale, ainsi que par certains hommes politiques qui en 1879 firent voter l'octroi de fonds destinés à la construction d'une voie ferrée allant du Sénégal au Niger. Les militaires les utilisèrent en 1883 pour financer leur avancée sur le fleuve jusqu'à Bamako. Cette politique s'étendit à deux autres régions. Des agents français cherchèrent d'abord à conclure des traités avec les notables locaux du bas Niger, menaçant ainsi les intérêts commerciaux, très anciens, des Anglais. Puis, en 1882, les députés français ratifièrent un traité aux termes duquel le souverain du lac Malebo, sur le fleuve Congo, cédait ses droits héréditaires à l'explorateur Savorgnan de Brazza. Ce traité, qui fut à la base de l'Empire français d'Afrique équatoriale, menaçait les projets du roi Léopold Il de Belgique, qui depuis 1876 avait utilisé sa fortune privée pour installer des comptoirs commerciaux sur le bas Congo; il se sentit contraint d'émettre des revendications territoriales. Redoutant la mise en place d'un pouvoir protectionniste français, mais peu désireux d'en prendre eux-mêmes la responsabilité, les Britanniques reconnurent les vieilles prétentions du Portugal sur la région, en échange de la liberté d'y commercer. Cela exaspéra d'autres hommes d'État européens, en particulier le chancelier allemand.
Bismarck ne souhaitait nullement créer des colonies allemandes, mais la protection des intérêts commerciaux de son pays en Afrique faisait partie de ses responsabilités, et pouvait également lui permettre de se gagner des soutiens politiques. En 1884, il autorisa donc la création de protectorats allemands dans l'Afrique du sud-ouest, au Togo et au Cameroun, profitant d'une querelle entre ses deux principaux rivaux européens, la France et l'Angleterre. Cette querelle était consécutive à des événements survenus dans le nord de l'Afrique. En 1881, la France avait établi un protectorat sur la Tunisie, lourdement endettée, essentiellement dans le but de prévenir une hégémonie italienne. L'Egypte, elle aussi, avait de fortes dettes, et se trouvait sous contrôle financier commun des Français et des Anglais. En 1879, quand les Européens obtinrent la déposition du Khédive Ismail, le vide politique égyptien fut comblé par des propriétaires terriens et des officiers menés par le colonel Arabi, hostiles au contrôle de l'étranger. La France et l'Angleterre dressèrent des plans d'invasion, mais le nouveau gouvernement français renonça à les appliquer. Les responsables anglais du Caire déclarèrent à Londres que l'ordre s'effondrait en Égypte, fournissant à une faction impérialiste du cabinet l'occasion d'ordonner une invasion de l'Egypte en août 1882. Les Britanniques avaient prévu de mettre en place un régime plus conciliant, de stabiliser ses finances et de se retirer, mais ils se rendirent compte que c'était impossible. Il en résulta un antagonisme franco-anglais qui renforça d'autant l'autorité de Bismarck.
Il en fit usage pour convoquer, en 1884-1885, la conférence de Berlin, qui reconnut les droits de Lêopold Il sur l'Etat indépendant du Congo (plus tard Congo belge, puis Zaïre), ceux de la France en Afrique équatoriale, et exigea la liberté du commerce dans toute la région. Les délégués reconnurent la primauté britannique sur le bas Niger, et celle de la France sur sa partie supérieure. Plus important encore, la conférence édicta que les prétentions des Etats européens sur les territoires africains devraient être, à l'avenir, plus substantielles que la prédominance informelle exercée jusque-là par l'Angleterre grâce à son pouvoir économique et maritime. Le partage qui en résulta fut modelé par les efforts de la Grande-Bretagne à défendre ses intérêts les plus précieux, qu'il s'agisse de positions stratégiques permettant de protéger les routes maritimes menant vers l'Inde, ou de régions au commerce particulièrement important, comme le Nigeria.
Le lendemain même de la fin de la conférence, Bismarck déclara placer sous protectorat le territoire faisant face à l'île de Zanzibar, où des aventuriers allemands avaient signé des traités. Jusque-là satisfaite d'exercer un contrôle indirect sur la région par le biais du souverain de Zanzibar, l'Angleterre préféra la partager par un traité signé en 1886, qui lui attribuait le Kenya actuel, et le Tanganyika à l'Allemagne. En 1890, un second traité lui laissa les mains libres en Ouganda, où se trouvaient les sources du Nil considérées comme vitales pour la sécurité de l'Égypte.
La Conférence de Berlin précipita par ailleurs une expansion européenne rapide en Afrique occidentale. Les Britanniques placèrent sous protectorat le delta du Niger, à partir duquel ils s'étendirent ensuite au Bénin et chez les Igbo. Ils assirent également leur prédominance chez les Yoruba, en marchandant en 1886 un traité de paix qui mit fin à près d'un siècle de guerres, et en convainquant les Etats yoruba, las des conflits, d'accepter des représentants diplomatiques. L'Angleterre gagna ainsi le contrôle du sud du Nigeria, partie la plus riche de la forêt d'Afrique occidentale. Dans cette région, les conquêtes françaises les plus importantes furent le Dahomey, pris en 1892 après un mois de résistance farouche, et la Côte-d'Ivoire, considérée au départ comme une simple route menant de la côte vers les positions françaises au Niger.
En Afrique occidentale, c'est le haut Niger qui intéressait avant tout la France. En 1888, son armée reprit depuis Bamako son avancée à l'intérieur des terres, capturant en 1891 Nioro, la capitale des Toucouleur, prenant Djenné et Tombouctou en 1893-1894, puis marchant vers le sud pour conquérir le Fouta-Djalon et la capitale mossi en 1896. Son principal adversaire fut Samori Touré, qui dans les années 1870 avait créé entre le Haut-Niger et les bordures de la forêt un État de langue mandé administré grâce à des groupes de jeunes armés, qu'il finançait par de massives razzias d'esclaves. Sa longue résistance prit fin avec sa capture en 1898. Les Français purent alors avancer vers le lac Tchad, où des colonnes parties du Niger, du Congo et d'Algérie firent leur jonction en 1900. Cette avancée vers l'est avait conduit les colonies côtières à s'étendre vers le nord, pour assurer la sécurité des terres de l'intérieur et de leur commerce. Si la Sierra Leone et le Liberia restèrent confinés aux rivages, les Britanniques eurent le temps d'occuper sans résistance le royaume ashanti en 1896, et d'établir en 1900 un protectorat sur le califat de Sokoto.
Par ailleurs ils n'étaient pas mécontents de voir la France occuper d'immenses étendues de " sols pauvres ", pour reprendre une expression du Premier ministre anglais. Dans le nord-est du continent, le souci de la sécurité de l'Egypte les rendait plus pointilleux, mais il leur fut inutile d'intervenir avant 1896, quand le milieu de la vallée du Nil passa sous le contrôle non d'un rival européen, mais de l'État mahdiste. Le Mahdi soudanais, Muhammad Ibn Abdallah, s'était déclaré en 1881 chef des peuples sans Etat du Soudan contre la domination égyptienne, alors affaiblie par l'agitation politique qui régnait au Caire. Trois ans plus tard ses forces prirent Khartoum, et il créa un régime théocratique que les Anglais se contentèrent d'abord de contenir. Inquiets des ambitions françaises en Ethiopie, ils y soutinrent les visées italiennes, ce qui mena en 1889 à l'occupation de l'Erythrée par l'Italie, puis à une avancée vers le sud à travers le royaume chrétien, avancée à laquelle l'empereur Ménélik mit un terme en 1896 à la bataille d' Adoua, la plus grande victoire africaine contre un envahisseur étranger. Elle sapait la politique britannique, tout comme les projets français de se diriger vers le Nil depuis l'Afrique équatoriale. En 1898, les Anglais détruisirent les forces mahdistes à Omdurman, et reprirent le contrôle du Soudan. Six ans plus tard, la France renonça à son opposition à la politique britannique en Egypte en échange d'une plus grande liberté d'action au Maroc, qu'elle envahit en 1911. Les Italiens, quant à eux, obtinrent en guise de dédommagement la liberté d'envahir la province Ottomane de Tripoli (la Libye actuelle).
Ces liens réciproques entre des événements survenus dans des régions différentes, facteur d'accélération d'une expansion jusque-là progressive, caractérisent également l'Afrique australe. La principale initiative y fut en 1877 l'annexion manquée, par les Anglais, de la république sud-africaine (le Transvaal), en vue de créer une Confédération dominée par le Cap, qui assurerait la sécurité des communications de l'Empire britannique. Sept ans plus tard, Bismarck défia cette hégémonie en créant l'Afrique du sud-ouest allemande (la Namibie). Pour empêcher que cet État et la République sud-africaine, très hostile, ne se joignent et bloquent ainsi toute expansion vers le nord, la Grande-Bretagne établit en 1885 un protectorat sur le Bechuanaland. Un an plus tard, les données du problème furent modifiées par la découverte d'or en République sud-africaine: cet État allait désormais pouvoir, peut-être avec l'aide des alliés européens, dominer l'Afrique du sud. La première réaction des Anglais fut d'encourager en 1890 Cecil Rhodes, le magnat du diamant, à lancer vers le nord une colonne de pionniers dans ce qui devint la Rhodésie du Sud (le Zimbabwe), dans l'espoir qu'on pourrait également y trouver de l'or, ce qui ferait contrepoids à la République sud-africaine. L'Angleterre occupa également la Rhodésie du Nord (la Zambie) et le Nyasaland (le Malawi), malgré les prétentions territoriales du Portugal dans ces régions, et accorda à l'Angola et au Mozambique des frontières reconnues. Les prospections menées en Rhodésie du Sud s étant toutefois révélées décevantes, Rhodes, avec le soutien discret des Britanniques, tenta en vain, en 1895, d'envahir la République sud-africaine, dans l'espoir de provoquer une insurrection des colons d'origine anglaise. L'échec de son entreprise ne laissait d'autre moyen que la menace de guerre. Le haut commissaire britannique au Cap, Sir Alfred Milner, parvint en 1899 à manœuvrer le Président Kruger: celui-ci lança un ultimatum qui poussa le cabinet anglais, plutôt réticent, à la guerre anglo-boer, qui visait non pas à prendre le contrôle des mines d'or, mais à défendre la position britannique en Afrique du sud contre la menace qu'elles représentaient. La victoire coûta à Londres trois ans d'une guerre qui mobilisa près de 500000 hommes (22000 moururent), et coûta 222 millions de Livres.
Quand survint la Première Guerre mondiale, les puissances européennes s'étaient, sur le papier du moins, partagé tout le continent africain, exception faite du Liberia et de l'Ethiopie, qui tous deux étendaient leur territoire par les armes. Sur le terrain, toutefois, de nombreuses et vastes régions isolées demeuraient hors du contrôle des Européens. C'est pendant le premier conflit mondial que furent conquis le Darfur, au Soudan, et le pays des Ovambo au nord de la Namibie, puis, en 1920, l'intérieur du Somalîland britannique. Dans les montagnes du Rif, au nord du Maroc, les troupes berbères d'Abd el-Krim résistèrent jusqu'en 1926 à 250 000 soldats espagnols et français, tandis que le Haut Atlas échappa à l'administration coloniale jusqu'en 1933. Les Bédouins de Libye avaient été soumis deux ans plus tôt. En 1940, l'intérieur de la partie ouest du Sahara échappait encore aux Etats d'Europe. Ce ne sont là, pourtant, que des résistances de grande ampleur. Dans tout le continent, des groupes plus réduits, généralement dépourvus d'États, défièrent les nouveaux venus, comme ils avaient défié tous ceux qui les avaient précédés. En 1925, un fonctionnaire de district de 27 ans écrivait depuis le centre du Nigeria: " Je continuerai, bien entendu, à les rosser jusqu'à ce qu'ils se rendent. Voir un village réduit en pièces est un spectacle plutôt pitoyable, et j'aimerais qu'il existe un autre moyen, mais malheureusement ce n'est pas le cas ~. " Vingt-deux ans plus tard, il devenait le premier gouverneur général du Ghana indépendant. À dire vrai, en Afrique la domination coloniale fut souvent très brève.
Le partage du continent n'obéissait pas à une motivation unique. L'Afrique n'était nullement essentielle aux économies européennes:
dans les années 1870, elle représentait à peine 5 % du commerce britannique, qui se limitait essentiellement à l'Egypte et à l'Afrique du sud. En Afrique tropicale, les intérêts commerciaux rendaient vitales les annexions à l'ouest, mais ailleurs les marchands - ainsi les Allemands de Zanzibar - s'opposèrent souvent à la conquête, de peur qu'elle ne perturbe leurs activités. Les hommes d'affaires abandonnaient les investissements coloniaux, toujours risqués, à des concurrents moins prospères, ou à des enthousiastes qui n'étaient pas poussés par des motivations économiques. La British South Africa Company de Cecil Rhodes ne versa jamais de dividendes au cours des trente-trois ans pendant lesquels elle administra la Rhodésie. Ce n'est qu'une fois que d'autres eurent supporté le coût des opérations pionnières que les grandes banques allemandes, ou la Société générale belge, placèrent de l'argent en Afrique. Les plus importants motifs économiques du partage étaient les intérêts impériaux de la Grande-Bretagne, les espoirs - et les craintes - à long terme que nourrissait Léopold II sur la richesse du Congo, les rêves d'Eldorado français à Tombouctou, la crainte des Anglais d'être exclus de colonies françaises trop protégées. De tels motifs pouvaient émouvoir les hommes d'Etat, mais à un degré moindre, sans doute, que leurs ambitions stratégiques de contrôler les rivages sud de la Méditerranée, ou le chemin de l'Inde.
Pour autant, ils ne dirigeaient pas toujours l'expansion impériale:
certes Bismarck contrôla celle de son pays, et, en règle générale, le cabinet britannique également, même Si sur le terrain ce furent leurs agents qui prirent l'initiative en Égypte en 1882, et jusqu'à un certain point en Afrique du sud, et Si l'agitation missionnaire l'emporta sur tout autre considération au Nyasaland. De tels intérêts particuliers furent spécialement puissants en France, où régnait un système politique multipartite, et où l'expansion coloniale fut conduite par des colonels ambitieux sur les frontières, et par le parti colonial à Paris. Ce groupe de pression rassemblait les députés des colonies, divers intérêts géographiques et commerciaux, des fonctionnaires, des officiers en retraite, des publicistes et des patriotes professionnels. Il définit la politique qui mena les troupes françaises jusqu'au lac Tchad, menaça l'Angleterre sur le Nil, et conquit le Maroc.
De surcroît, l'Afrique fut partagée non seulement parce que les hommes politiques, ou les militaires, le voulaient, mais aussi parce que, pour la première fois, ils avaient les moyens techniques de le faire. Jusque-là, deux grands obstacles avaient confiné l'Europe aux zones côtières, à l'exception du nord et du sud du continent. L'un était la maladie, en particulier la malaria qui, au début du XIXème siècle, tua en moins d'un an près de la moitié des Européens qui débarquaient en Afrique occidentale. Au cours des années 1850, l'introduction de la quinine réduisit ce chiffre de quatre cinquièmes et rendit possibles les opérations militaires. L'autre était l'absence d'une supériorité militaire écrasante, les fusils du début du XIXème siècle réclamant au moins une bonne minute de chargement, ne portant que jusqu'à 80 mètres, et ne fonctionnant pas trois fois sur dix. Ce n'est qu'en
1866 que furent utilisés pour la première fois les fusils à chargement par la culasse. Vingt ans plus tard, ils cédèrent la place aux modèles à répétition, que les forces françaises d'Afrique occidentale adoptèrent en 1885, un an après que la mitrailleuse Maxim eut été brevetée elle tirait onze coups par seconde. L'artillerie de campagne dévasta les places fortes d'Afrique de l'est et les défenses de torchis de la savane, et les Français n'eurent aucune perte à déplorer quand ils chassèrent les Toucouleur du Ségou, alors que les partisans d'Abd el-Kader les avaient combattus avec des armes d'aussi bonne qualité que les leurs. En 1898, les Britanniques tuèrent à Omdurman 10800 Soudanais au moins, sans perdre plus de 49 hommes.

Ces deux campagnes furent d'ailleurs exceptionnelles par l'importance des forces européennes engagées. Les armées coloniales se composaient en majorité de mercenaires africains qu'il aurait été difficile de distinguer de ceux de Mirambo ou de Samori. Les tirailleurs sénégalais qui conquirent la savane d'Afrique occidentale pour le compte de la France étaient pour l'essentiel des esclaves, tandis que nombre de troupes indigènes étaient délibérément recrutées dans les " tribus martiales " des régions isolées. Pourtant, même ces forces avaient des armes très supérieures à celles se chargeant par le canon, et d'une portée inférieure à quinze mètres, dont faisaient usage les guerriers du Buganda, qui tiraient l'arme à la hanche, ou à bout de bras - tout en portant, de surcroît, des vêtements blancs pour mieux mettre en valeur leur courage. Plusieurs dirigeants africains se procurèrent des fusils modernes; Samori, par exemple, en eut jusqu'à 6 000 à son apogée. Mais en Afrique tropicale, seuls le Dahomey, les Toucouleur et les Mhadistes et Menelik possédèrent quelques pièces d'artillerie, et les deux derniers des mitrailleuses. Dans les années 20, Abd el-Krim, il est vrai, en employa plus de 200, et acheta même trois aéroplanes, dont il ne se servit jamais. A cette époque, les Européens commençaient à perdre ce quasi-monopole des armes modernes qui avait pour un temps rendu leurs conquêtes suffisamment peu coûteuses en hommes et en argent.

Résistance et négociation

Limités par une infériorité technologique, les Africains durent décider s'il fallait combattre ou négocier avec ces envahisseurs qui cherchaient à convertir leur partage sur le papier en pouvoir sur le terrain. Il s'agissait d'une question tactique, les objectifs africains étant les mêmes dans les deux cas: préserver le plus possible d'indépendance et de pouvoir, étant donné les circonstances. Ce faisant, il leur fallait prendre en compte leur situation globale. Ceux qui avaient déjà fait l'expérience de la puissance de feu des Européens pouvaient penser que la résistance était futile, comme le fit le royaume ashanti en 1896 ; en 1874, on y avait eu affaire à des " fusils qui tuaient cinq Ashanti en même temps ". D'autres n'avaient parfois pas d'autre choix que de combattre. Des officiers français ambitieux, formés dans la tradition algérienne selon laquelle l'islam était un ennemi irréconciliable, repoussèrent les efforts des chefs toucouleur pour obtenir un modus vivendi; de même, en Ouganda, les Britanniques considérèrent le Bunyoro comme une ennemi parce qu'il était entré en conflit avec des Européens, et avec le royaume buganda dont ils avaient fait leur base. Même quand il était possible de négocier, certains peuples ne pouvaient espérer conserver leur mode de vie une fois passés sous contrôle européen - en particulier les chefferies esclavagistes yao du Nyasaland, qui résistèrent farouchement. Inversement, pour d'autres, accepter une prédominance européenne un peu lointaine pouvait présenter des avantages apparemment supérieurs aux inconvénients: ce fut le cas des royaumes yoruba, lassés des guerres, qui signèrent des traités avec les Anglais après que ceux-ci eurent vaincu le royaume d'Ijebu qui leur avait résisté. Les Africains apprenaient vite de leurs voisins. Le roi Lewanika de Bulozi demanda à son allié Khama, du Bechuanaland Si, vu son expérience de la " protection " britannique, il pouvait la recommander. La réponse fut positive - et coïncida avec un avis semblable, donné par un missionnaire local -' autre élément important de la situation. Cette région d'Afrique centrale illustre la complexité des circonstances historiques en fonction desquelles les Africains durent faire leur choix. Elle subissait encore les conséquences de l'invasion des Ndebele, des Kololo et autres groupes venus d'Afrique du Sud au cours de la première moitié du XIXème siècle. Le royaume militarisé des Ndebele tenta de coexister avec les pionniers de Cecil Rhodes, mais fut contraint à la guerre en 1893 par les agressions blanches, comme par le militantisme de ses jeunes guerriers. Les Blancs trouvèrent des alliés parmi certains des peuples shona qui voyaient en eux des protecteurs potentiels face aux Ndebele. Lewanika craignait également ces derniers, ce qui fut une des raisons pour lesquelles il négocia avec les Anglais; mais une autre, plus importante, était l'instabilité du pouvoir lozi - il n'avait repris son trône qu'en 1864 aux envahisseurs kololo, et se voyait menacé par des prétendants, des sujets mécontents et de nombreux esclaves. Il déclara donc en 1888 vouloir chercher la protection des Britanniques " pour me protéger contre eux [les Lozi]. Vous ne les connaissez pas; ils complotent contre ma vie".

La seule caractéristique commune de ces calculs complexes fut la division des structures politiques africaines. Chacune, comme les puissances européennes, avait ses partisans de la paix et de la guerre, ses colombes et ses faucons. Parfois, comme dans le royaume ashanti ou au Dahomey, les avocats des deux partis s'étaient longuement affrontés pour le pouvoir. Parfois ils étaient virtuellement en guerre, comme au Buganda, où les protestants, plus faibles, firent des troupes anglaises, arrivées en 1890, des alliés leur permettant d'assurer leur prédominance sur les partis catholique, musulman et traditionaliste. Plus fréquemment, l'avance des Européens polarisait l'opinion. En 1879, suite à la victoire britannique sur les Zoulous, le souverain Sekhukhuni, proposa lors d'une réunion publique d'accepter la domination européenne, ce qui lui valut d'être traité de lâche, et contraint à la résistance. Douze ans plus tard, il y eut chez les Mpondo, sur la frontière nord-est de la colonie du Cap, une véritable guerre civile pour savoir s'il fallait ou non combattre les Anglais. De telles querelles se reproduisirent dans le califat de Sokoto quand les Britanniques l'envahirent en 1900. Chaque émir décida seul de se battre ou de se soumettre. Le Kontagora, une chefferie de frontière militarisée profondément engagée dans le trafic des esclaves, résista par les armes. Zaria, en mauvais termes avec le Califat, ouvrit ses portes. Kano renforça ses murailles mais ne résista guère une fois que les canons les eurent abattues. Au Sokoto même, on hésita entre la résistance, la négociation ou l'exil. Une minorité se battit jusqu'à la mort en dehors de la ville; mais d'autres s'en furent vers l'est en direction de La Mecque et, rattrapés, moururent le 27 juillet 1903 avec le calife Attahiru lors de la bataille de Burmi - certains s'étaient attachés de concert avec des cordes, de façon à ne pas pouvoir reculer.
Les objectifs étant semblables, et les décisions très complexes, il serait facile de croire que les " sociétés de guerriers " combattirent, tandis que les, peuples plus pacifiques auraient négocié. Les Sotho affrontèrent l'Etat libre d'Orange dans les années 1850 et 1860, négocièrent un protectorat britannique en 1868, se battirent en 1880 pour empêcher le gouvernement du Cap de les désarmer, et en 1884 négocièrent de nouveau la restauration de la protection britannique. Le plus important est de savoir Si les circonstances donnaient la prédominance, du côté africain comme du côté européen, aux colombes ou aux faucons. Ceux-ci étaient toutefois spécialement nombreux dans deux types de sociétés. Le premier regroupait les unités politiques militarisées, qui dominaient à l'échelle locale. Elles ne combattaient pas toujours - l'Ibadan, l'Etat yoruba dominant, choisit de négocier - mais les raisons de ne pas résister devaient être contraignantes. Ni Sckhukhuni des Pedi, ni Lobengula, des Ndebele, ne purent convaincre leurs jeunes guerriers de discuter. L'honneur militaire était là un principe essentiel, tout comme chez ceux qui, comme les Mahdistes, menaient un combat sacré. Le second type de Société où les faucons étaient particulièrement forts regroupait les peuples sans Etat, qui connaissaient des querelles incessantes entre villages, chérissaient l'idée qu'ils se faisaient de l'honneur, et n'avaient jamais connu de domination étrangère. Il fut exceptionnellement difficile de les soumettre, d'autant plus qu'ils vivaient souvent dans des régions éloignées. C'est ainsi que les Baoulé de Côte-d'Ivoire résistèrent contre les Français jusqu'en 1911, village par village. Les Igbo du Nigeria ne furent définitivement vaincus qu'en 1919, les Jola du Sénégal dans les années 1920, les Dinka au sud du Soudan en 1927. Des pasteurs comme les Somali, ou les Bédouins de Libye, furent encore plus intraitables, leur farouche volonté d'indépendance se voyant renforcée par leur mobilité et leur ferveur islamique. Ces deux types de société résistèrent avec obstination, et lancèrent les plus importantes rébellions contre la domination coloniale à ses débuts.
Se rebeller contre un Etat colonial fut plus difficile que de résister à la conquête, car il fallait s'organiser à la fois secrètement et à grande échelle Si l'on voulait réussir. Les dirigeants des grandes révoltes armées furent donc des autorités politiques et militaires reconnues, surtout là où la résistance à la conquête avait été vaincue, où les exigences coloniales en matière de terres, d'impôts et de main-d'œuvre étaient lourdes, et où se présentait une occasion favorable. Les Ndebele de Rhodésie du Sud se révoltèrent ainsi en 1896, trois ans après avoir été battus par les pionniers blancs de Cecil Rhodes, lors d'une guerre où une partie seulement des forces Ndebele s'était engagée. Mécontents d'avoir été spoliés de leurs terres et de leur bétail, enhardis par l'absence de nombreux policiers blancs à cause du fameux Raid Jameson, les Ndebele se soulevèrent donc sous la direction de leurs chefs militaires, mobilisèrent les peuples dont ils étaient les suzerains, ainsi que leurs clients shona, qui n'avaient pas pns part aux précédents affrontements ; la révolte s'étendit ainsi aux chefferies shona, jusque-là hostiles, mais qui avaient désormais des raisons de se soulever. Après avoir assiégé Bulawayo, les chefs ndebele obtinrent d'importantes concessions avant d'accepter de faire la paix. Au Buganda, Kabaka Mwanga se souleva en 1897, mobilisant de nombreux exclus de l'ordre colonial et chrétien, mais fut vaincu par les Britanniques et les chefs convertis au christianisme. Trois ans plus tard, le royaume ashanti, qui n'avait pas réussi à résister lors de l'occupation britannique en 1896, se souleva sous la direction de la Reine mère et des chefs militaires - le Roi était en exil. Les Britanniques furent assiégés à Kumasi quatre mois durant, mais des renforts de troupes permirent d'écraser la révolte. La dernière grande rébellion s'appuyant sur des institutions politiques et militaires établies eut lieu en 1917 au Mozambique: un groupe shona restaura la royauté et s'assura un vaste appui populaire à une époque où les Portugais étaient affaiblis, tout cela aggravé par le mécontentement né de la Grande Guerre.

Les griefs contre les débuts de la domination coloniale étant très répandus, les peuples sans Etat, et les petites chefferies, se lancèrent souvent dans des révoltes locales; mais ils manquaient généralement de l'organisation nécessaire pour menacer le contrôle européen comme le firent les Ndebele ou les Ashanti, même quand ils recouraient à des institutions dépassant les divisions politiques, comme le culte nyabingi, qui mena jusqu'en 1928 l'opposition au contrôle allemand, puis anglais, sur la frontière entre le Rwanda et l'Ouganda, ou la société secrète qui, entre 1898 et 1910, organisa la résistance des Ekumeku aux Britanniques, à l'ouest du pays igbo. De ce point de vue, la révolte maji maji de 1905-1907 constitue une exception:
elle se répandit dans toute l'Afrique orientale allemande (la Tanzanie actuelle) sous l'autorité d'un prophète nommé Kinjikitile, qui agissait dans le cadre d'un culte religieux territorial; il jouissait de l'aura propre aux personnes possédées par les dieux, et distribuait un remède (le maji) censé rendre invulnérable aux balles. Ailleurs, d'autres rébellions de grande ampleur des peuples sans Etat ne furent déclenchées que sous influence islamique. La révolte menée par le Mahdi soudanais contre la domination égyptienne avait eu recours, comme celle de Kinjikitile, à la fois à l'autorité divine et aux diverses ethnies. C'est au Niger, en 1916-1917, que se déroula la plus importante rébellion musulmane contre la domination coloniale : des tribus touareg assiégèrent Agadès à une époque où la France était en situation de faiblesse, et où déclinait l'économie du désert. Le christianisme n'en inspira qu'une, celle, en 1915, des travailleurs des plantations du Nyasaland, sous la direction de John Chilembwe, pasteur africain formé en Amérique. Ses disciples, animés d'espoirs millénaristes, lancèrent contre leurs employeurs un assaut bref et sanglant, mais ne trouvèrent guère de soutien, car les chrétiens étaient encore rares, et occupés à renforcer leur position au sein de l'ordre colonial
- tâche vers laquelle se tournèrent presque tous les Africains une fois les révoltes armées vaincues.
La plupart des colonies africaines ayant été conquises dans l'espoir d'en tirer des avantages à long terme, leur administration se borna d'abord à la direction des opérations militaires. Les Africains furent impressionnés par leur force, comme le montrent les mémoires de Ganda alphabétisés, alors que les Européens qui dirigeaient le Buganda étaient conscients de leur faiblesse face à " près d'un million de Noirs raisonnablement intelligents, faiblement civilisés, aux tendances guerrières, et possédant près de 12 000 fusils 3 ". Maintenir un ordre précaire, au besoin par un usage prompt de la violence, était donc la première préoccupation d'un administrateur, La seconde était d'y parvenir au moindre coût. " Apprendre à connaître son district, et sa population. Garder l'œil sur eux, collecter l'impôt Si possible, mais pour l'amour du ciel, ne jamais inquiéter ses supérieurs " : c'est ainsi qu'un ancien commissaire aux affaires indigènes de Rhodésie se souvenait de ses devoirs 4. Son poste avait précisément été créé pour collecter l'impôt au profit de son gouvernement qui avait besoin d'argent. En 1903, le gouverneur général d'Afrique équatoriale française mettait en garde ses subordonnés: " Pour vous juger, je me fonderai par-dessus tout sur les impôts que vous aurez perçus sur les indigènes . " Le Nyasaland, colonie pauvre, introduisit l'impôt direct dès sa création en 1891, exigeant de chaque homme adulte le règlement d'une somme correspondant à un ou deux mois de revenus - chose fréquente en Afrique orientale, où 1'impot était considéré non seulement comme une source de revenus et " un sacrement de la soumission ", mais aussi comme une " mesure éducative " contraignant les Africains à fournir marchandises ou main-d'œuvre à l'économie coloniale. Au début, la collecte des impôts s'accompagna de beaucoup de brutalités et provoqua de fortes résistances, notamment en 1898 en Sierra Leone (la " guerre de l'impôt sur les huttes "), et en 1906 lors de la révolte bambatha au Zoulouland. Des témoignages rapportent qu'en Ouganda certains, ne pouvant trouver l'argent nécessaire, se suicidèrent.
Pour la plupart des individus, cependant, l'impôt fut sans doute moins pesant que les exigences de main-d'œuvre des premiers colons. Celle-ci avait longtemps été rare en Afrique, et le fut encore plus quand les dirigeants européens réclamèrent des porteurs et des travailleurs du bâtiment avant d'introduire des transports mécaniques. Aussi l'abus le plus répandu aux débuts de la colonisation fut-il le travail forcé. Les Français exigeaient de chaque homme un travail non payé, allant jusqu'à douze jours par an. Ils enrôlaient également les Africains pour des périodes plus longues, cette fois rétribuées, et pour le service militaire: pendant la Première Guerre mondiale, près de cinq cent mille hommes furent ainsi appelés sous les drapeaux, bien que nombre d'entre eux s'y soient soustraits et que les Européens aient rencontré des résistances armées. Dans l'État libre du Congo, la corvée, codifiée en 1903, était de quarante heures par mois, bien qu'en réalité elle fût appliquée de manière arbitraire. Le travail forcé demeura très commun au moins jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, comme au Liberia et dans les colonies portugaises, où il ne fut aboli, officiellement qu'en 1961-1962. Dans les colonies britanniques, il prit généralement fin au début des années 20. Jusqu'à cette date, un paysan ganda pouvait devoir en tout jusqu'à cinq mois de travail: un mois à son propriétaire africain (tenant lieu de loyer), un à la communauté locale, deux (tenant lieu d'impôt) à l'État, et un mois de travail, payé mais obligatoire (kasanvu) au service de l'État ou, plus rarement, d'un employeur privé. La tâche de recruter de la main-d'œuvre pour ces derniers fut souvent l'une des tâches les plus déplaisantes des premiers fonctionnaires coloniaux.

Les administrateurs étaient plus fiers de leur tâche essentielle:
rendre la justice et faire appliquer la loi. Les premiers d'entre eux furent aussi soucieux que les empereurs éthiopiens, ou les Ashantiene, d'attirer les procès dans leurs tribunaux, et pour les mêmes raisons, c'est-à-dire accroître leur pouvoir politique, soumettre la population à leur autorité et imposer l'idée qu'ils se faisaient de la justice. Les historiens n'ont pas accordé d'attention au processus au terme duquel les administrations coloniales détruisirent les juridictions africaines concurrentes, réprimèrent les vendettas et affirmèrent leur droit d'être les seules habilitées à condamner à mort. Mais les Africains, eux, s'en souviennent fort bien. Les fonctionnaires y voyaient une réussite de première importance puisque de nombreuses sociétés africaines avaient été violentes et cruelles, alors que la justice coloniale à ses débuts fut pourtant souvent répressive. Nombre de fonctionnaires de la première heure étaient des gens brutaux, recrutés faute de mieux. On leur confiait des armes à feu très puissantes, ils étaient, à cause de la distance, à l'abri de leurs supérieurs et de l'opinion publique. Les exigences du recrutement s'élevèrent considérablement après la Première Guerre mondiale, mais même les plus justes d'entre eux ne représentaient que des régimes étrangers et impersonnels: lors d'une parade de masques igbo, le " gouvernement " était représenté par une forme sans visage tenant un morceau de papier. Leurs tribunaux se contentaient en général de faire appliquer principalement des ordres et des interdictions qu'ils définissaient eux-mêmes. Et quand ces " étudiants magistrats ", comme les appelaient les Africains, tentaient d'appliquer la loi indigène, son caractère non écrit les mettait à la merci des vieillards qu' ils consultaient, et qui souvent remodelaient les coutumes à leur avantage, avant tout aux dépens des femmes et des jeunes. Un lgbo se souvint par la suite: " Les Blancs... ont apporté la paix entre les communautés, mais pas au sein des communautés 6 "
Les fonctionnaires ne pouvaient se passer d'agents africains. Dans les grands centres ils dépendaient des employés et des interprètes; en 1909, au Dahomey, l'un de ceux-ci fut accusé d'avoir " créé un tribunal dans lequel il règle toutes les questions avant de les soumettre à l'administrateur; ce n'est pas pour rien, il faut payer en poulets, en moutons, en argent... "Il a dit que le Blanc croira tout ce qu'il raconte  ". Pour communiquer avec les campagnes, les administrateurs devaient s'en remettre à des messagers personnages essentiels de l'administration rurale en Rhodésie du Nord - ou à des soldats, " purs barbares... [dont la brutalité envers les paysans 8 " fut l'un des griefs qui provoqua la rébellion de John Chilembwe. Il arrivait que ces agents ruraux disposent d'une autorité indigène, mais ils pouvaient être aussi de simples " chefs d'impôts ", comme on les appelait en Côte-d'Ivoire, ou des " chiens du gouvernement ", comme disaient les Nouba du Soudan. Nombre d'entre eux n'avaient d'autre qualification que leur volonté de collaborer. Certains étaient des étrangers, ainsi les hommes de la côte, de langue swahili, dont les Allemands se servirent en Afrique orientale, ou bien les Fouibé qu'eux et les Britanniques imposèrent aux peuples sans État des hautes terres du Cameroun et du Nigeria. Mais les Africains les plus puissants furent ces modernisateurs prévoyants qui comprirent vite que la résistance armée était condamnée, et qu'il était plus avisé de manipuler l'ordre colonial au profit de leur peuple et d'eux-mêmes. Le plus grand d'entre eux fut Sir Apolo Kaggwa, Premier ministre du Buganda de 1889 à 1926, infatigable modernisateur qui poussa le parti protestant, qu'il dirigeait, à nouer une alliance profitable avec les Anglais, et négocia en 1900 un accord qui assurait une grande autonomie au pays, préservait la monarchie et donnait à ses dirigeants chrétiens le pouvoir de partager entre eux les terres du royaume à titre perpétuel. En Afrique occidentale, son plus proche homologue fut sans doute Obaseki, du Bénin ; de nombreux hommes de moindre stature, mais animés de préoccupations analogues, veillèrent à ce que le colonialisme en Afrique ne soit pas seulement une épreuve, mais une opportunité à saisir.

La manière dont une administration coloniale recrutait, formait et contrôlait ses agents africains déterminait en grande partie son caractère. Or, cela était plus fonction des circonstances que des principes. Les petites colonies côtières d'Afrique occidentale, au milieu du XIXe siècle, étaient gouvernées selon des méthodes globalement européennes. Les résidents permanents des ports du Sénégal avaient la nationalité française. Les possessions britanniques étaient des colonies de la Couronne, pourvues d'institutions formelles, où était en vigueur la loi anglaise. Mais les colonisateurs ne pouvaient appliquer de telles méthodes dans les immenses territoires conquis après le partage. Là où l'occupation était relativement pacifique et le commerce étranger important, comme dans le sud du Nigeria, leur administration pouvait être financée par des droits de douane, de sorte que les impôts directs étaient inutiles et que le corps de fonctionnaires pouvait se réduire à une poignée de Blancs cherchant à guider peu à peu les dirigeants africains vers l'idée que les Européens se faisaient d'un bon gouvernement; ce fut longtemps la méthode de l'administration du Cap en Afrique du sud.
Il était toutefois plus courant que les premiers fonctionnaires coloniaux soient des militaires aux yeux de qui les Africains menaçaient l'ordre et la sécurité publics. Ce fut tout particulièrement le cas des officiers français formés en Algérie. Quand, en 1890, le colonel Archinaud prit le Ségou, il déporta 20000 Toucouleur au Sénégal, nomma un chef issu d'une dynastie bambara amie puis, suspectant sa fidélité, le fit exécuter sommairement, nomma un de ses rivaux bambara, pour abolir finalement le pouvoir indigène et rétablir une administration directe - le tout en moins de trois ans. De ce point de vue sécuritaire, tout Africain puissant était dangereux. Le mentor d'Archinaud lui expliqua: " Il nous faut surveiller tous ces chefs comme autant de gens à détruire. " Les officiers britanniques adoptèrent la même attitude au Soudan, où leur hostilité à ce qui pouvait subsister du mahdisme confinait à la paranoïa, et les colons firent de même partout. Au début du siècle, cette méthode était assez rodée pour devenir une routine civile, appelée " administration directe ", et pratiquée surtout par les Français, les Belges et les Portugais. Ceux-ci croyaient à la centralisation et ne voyaient dans les souverains héréditaires " rien d'autre, en règle générale, que des parasites ", pour reprendre la formule de William Ponty, gouverneur général de l'Afrique occidentale française. Les fonctionnaires beiges et français étaient plus nombreux que leurs homologues britanniques: en 1926, on en comptait un pour 18 000 personnes en Côte-d'Ivoire, contre un pour 70 000 dans le sud du Nigeria. Des Français dirigeaient les grandes subdivisions selon lesquelles l'AOF et l'AEF étaient partagées. En dessous, des chefs africains administraient des cantons (souvent les anciens kafi) et des villages. L'administration directe obligea les systèmes politiques africains à entrer dans ce cadre contraignant. Les monarques cédèrent la place à de simples chefs de canton au Dahomey et au Fouta-Djalon, tandis que le Mogho Naba (" Seigneur du Monde ") des Mossi était délibérément privé de pouvoir. Les peuples sans Etats furent subordonnés à des chefs de canton, choisis de préférence dans la population locale, mais surtout pour leur fidélité et leur efficacité - notamment parmi les anciens soldats. Eux-mêmes s'appuyaient sur des chefs de village, généralement du lieu. L'administration belge, au début, nivela ainsi les chefs par le haut et par le bas, afin de former la base d'une pyramide bureaucratique. C'est ainsi que " l'administration directe " fut mise en pratique par l'intermédiaire d'Africains, la question étant de savoir à quel niveau de la société indigène se ferait le lien avec la bureaucratie coloniale, ce qui aiguisait donc les contradictions de la domination européenne.

Ce fut l'originalité de " l'administration indirecte " que les Britanniques conçurent dans le califat de Sokoto (au nord du Nigeria) avant la Première Guerre mondiale, puis étendirent à d'autres colonies. Frederick Lugard, le militaire qui avait à la fois conquis le Califat et créé le système, avait gardé la vieille haine de l'armée des Indes pour " l'Indien politisé ", qui se mua chez lui en un mépris des " Africains européanisés " du sud du pays. Il voulait que l'administration se montrât plus autoritaire, et comprit que les émirs foulbé et leurs institutions relativement sophistiquées pourraient servir un tel but, " car ce sont des dirigeants nés, et aux capacités incomparablement supérieures à celles des tribus négroïdes". Ses troupes, d'une importance numérique exceptionnelle, lui permirent de vaincre et de remplacer les émirs sans détruire leurs administrations. Comme il proclama après avoir pris Sokoto: " Chaque sultan et chaque émir... régnera sur le peuple comme autrefois... mais il obéira aux lois du gouverneur et agira conformément aux conseils du résident 9. " Le Califat fut aboli en tant qu'unité politique, et chaque émir placé à la tête d'une administration autochtone distincte, dotée du pouvoir législatif, judiciaire, et de celui de lever les impôts, dont une partie allait aux autorités britanniques. Contrairement au Kabaka du Buganda, tel que l'agrément de 1900 définissait ses fonctions, les émirs n'avaient pas de position assurée, mais ils ne régnaient que grâce au bon vouloir des Anglais. Beaucoup furent remplacés, mais la classe dominante foulbé conserva le pouvoir, au prix d'une forte oppression - les Haoussa appelaient les débuts de la période coloniale " le déchirage en deux " - et pour finir d'une grande stagnation.
Lugard avait conçu le système d'administration indirecte en fonction des circonstances tout à fait exceptionnelles du nord du Nigeria, mais il se convainquit, et convainquît les autres, que ses principes pouvaient conduire à une administration plus ordonnée que les arrangements ad hoc de la conquête. Pourtant, peu de sociétés africaines avaient connu des institutions administratives telles que celles de Sokoto, tandis que celles qui pouvaient exister avaient souvent été détruites par la conquête. En dehors du Nigeria, pour mettre en place une administration indirecte adaptée à la structure de l'administration, de la justice et des finances locales, il fallait donc d'abord redécouvrir ou réinventer ces institutions antérieures. Tel fut le nouvel enjeu pour la concurrence politique africaine. En 1912, quand Lugard prit le contrôle du sud du Nigeria pour l'amalgamer avec le nord, ses adjoints inventèrent un XVIIème siècle imaginaire où l'Ibadan aurait été soumis à un " Empire oyo " restauré, dans lequel un Alafin ambitieux domina un Oyo Mesi purement formel, tout en exerçant un pouvoir nouveau, celui de lever directement les impôts. Dans le sud-ouest du pays, où vivaient de nombreuses sociétés sans Etat, le désordre qui en résulta fut encore plus grand: cela se termina en 1929 par la " guerre des femmes " au cours de laquelle des femmes igbo, croyant qu'elles allaient être taxées, attaquèrent des chefs, des tribunaux, ainsi que des comptoirs commerciaux européens: la répression fit 53 victimes. Le Tanganyika, ancienne Afrique orientale allemande, adopta en 1925 l'administration indirecte, et l'appliqua à des peuples dépourvus d'État en créant des conseils de chefs, mais il fut très difficile de découvrir quelles institutions avaient pu exister avant la conquête allemande. Comme partout ailleurs, les unités placées sous le contrôle d'administrations indigènes en vinrent à être considérées, et à se considérer elles-mêmes, comme des " tribus ". Au cours des années 30, l'administration indirecte s'étendît au Nyasaland et à la Rhodésie du Nord, où elle remplaça l'administration directe qui reposait sur le statut d'intermédiaires des chefs, et au Basutoland, au Bechuanaland et au Swaziland où les Britanniques y eurent recours pour limiter le pouvoir de ces chefs. Cette politique était fortement conservatrice, ce qui fut particulièrement clair au Soudan, où les élites égyptiennes et soudanaises sollicitées en raison de leurs sympathies anti-madhistes furent abandonnées après 1924, quand une mutinerie au sein de l'armée permit d'entrevoir les premières lueurs du nationalisme soudanais. Les Anglais recoururent donc à l'administration indirecte et réhabilitèrent les " chefs tribaux " dans le cadre d'une politique qui, selon son gouverneur, " visait à rendre le Soudan plus sûr pour l'autocratie ". Une des mesures de cette politique fut d'exclure toute influence islamique - venue du nord - dans le sud, qui n'était pas musulman. De même, dans la Côte de l'Or, la Confédération ashanti fut restaurée en 1935, mais privée de la bureaucratie qui avait équilibré le pouvoir héréditaire. Elle s'efforça avant tout de faire disparaître " les associations de jeunes" en raison de leur " militantisme injustifié ".

L'administration indirecte ne fut pas adoptée dans toutes les colonies britanniques. Les colons blancs jugeaient qu'elle limitait la main-d'œuvre, et donnait trop de pouvoir aux chefs, dont la Rhodésie du Sud ne se servait que comme agents du gouvernement, refusant de restaurer le royaume ndebele. Le Kenya leur confiait des fonctions d'administrateurs; en 1924, pourtant, y furent créés des Conseils indigènes locaux dont la composition - certains de leurs membres étaient élus - stimula la politique rurale la plus vivante d'Afrique tropicale. En règle générale, toutefois, l'administration indirecte devint non seulement la caractéristique essentielle de la colonisation britannique, mais de surcroît un modèle pour les autres Etats coloniaux, malgré leur propension à croire qu'il s'agissait là d'un exemple frappant d'indolence anglo-saxonne. Après la Première Guerre mondiale, quand les Belges récupérèrent le Rwanda et le Burundi, précédemment allemands, ils les gouvernèrent par l'intermédiaire de monarchies tutsi, tout en les rationalisant pour les intégrer dans des pyramides administratives. Le Mogho Naba, longtemps ignoré, devint un allié essentiel des Français après avoir fait la preuve de son utilité lors du recrutement de troupes africaines pendant la Première Guerre mondiale, tout en exhortant son peuple à produire du coton. En 1917, le gouverneur général d'AOF poussa à recruter des chefs qui jouiraient d'une véritable autorité sur les populations, tout en ajoutant qu'ils devaient " demeurer notre instrument 10 " Cela resta la politique de la France même au Maroc et en Tunisie: en théorie, les fonctionnaires protégeaient des souverains indigènes, mais en pratique ils exploitaient leur prestige de manière flagrante. Le premier gouverneur français du Maroc avait écrit: " Il y a dans chaque société une classe dominante née pour régner... Faisons-la passer de notre côté " Ses compatriotes furent lents à le suivre, mais dans les années 30 tous les fonctionnaires d'Afrique partageaient son point de vue.

Les économies coloniales à leurs débuts

La question cruciale pour chaque colonie fut de savoir Si son économie devait reposer principalement sur une production agricole assurée par la paysannerie, sur des fermes ou des plantations à l'européenne, sur l'exploitation minière, ou sur tous ces éléments. Bien qu'il y ait eu ultérieurement quelques changements d'orientation, la pluart des colonies adoptèrent tout au long de leur histoire la trajectoire économique suivie avant la Première Guerre mondiale. Ces choix furent rarement définis et planifiés car la majorité des Etats européens laissaient le développement économique à l'entraprise privée, se contentant de créer des infrstructures et un système juridique, et d'engloutir le revenu des impôts qui firent entre leur sujet dans l'économie monétaire. Il en résulta que chaque colonie prit dans l'économie mondiale une place déterminée par les marchandises dont elle était la spécialiste et pour lesquelles elles disposaient de certains avantages naturels, à une période généralement prospère pour les producteurs. Les conséquences s'en faisaient sentir sur tout le reste de l'économie.
Ce processus fut moins brutal dans les colonies déja intégrées dans le commerce international. Ce fut le cas de l'Egypte où, en 1879, 3 ans avant l'invasion anglaise, le coton, principale exportation, occupait 12% des terres cultivées. Il en occupait 22% en 1913 : la domination britannique ne fit que renforcer l'orientation économique suivie par le pays, ce qui se traduisit par une prospérité marquée - le revenu per capita augmenta de près de 50% - mais aussi par de fortes disparités sociales; en 1917, 53% des familles rurales ne possédaient pas de terres en Haute-Egypte, et 36% dans le delta.
En Afrique tropicale, les côtes de l'ouest du continent étaient déja pleinement intégrées dans l'économie mondiale, ce qui les avantagea tout au long de la période coloniale, surtout les régiobs exportatrices de produits tropicaux, qui connurent parfois une expansion spectaculaire. Entre les années 1880 et la Première guerre mondiale, les exportations d'arachide su Sénégal furent ainsi multipliées par dix. La production, jusque là limitée à la côte, s'étendit à l'intérieur des terres en même temps qu'une voie de chemin de fer qui se dirigeait vers le Niger, et réduisait les frais de transport de près de 95%. La majorité des nouveaux producteurs étaient oualof; renonçant à la guerre, ils consacrèrent leur énergie à la colonisation des plaines sèches de l'intérieur. Cette exploitation systématique d'une brousse encore vierge fut souvent organisée par les marabouts d'une branche locale de la Qadiryya - la fraternité mouride, crée dans les années 1880 par Amadou Bamba.
La partie est de la forêt d'Afrique occidentale, où l'on cultivait jusque là le yam, fut le théatre d'une colonisation encore plus spectatculaire, celle du cacao, plante nouvellement introduite qui ne donnait de fruits qu'au bout de 5 ans. Les pionniers en furent les Akwapim, au sud de la Côte de l'Or. A partir des années 1880, ils allèrent s'installer dans la forêt densu voisine pour y acheter de la terre et la défricher en vue d'y installer des plantations. Nombre d'entre eux étaient commerçants, enseignants ou pasteurs, et employaient des ouvriers salariés. En 1903, la voie ferrée venue de la côte atteignit Kumasi : le cacao se répandit dans tout le royaume ashanti, où les premiers producteurs furent des chefs qui accaparaient les plants et contrôlaient le travail des esclaves ou des dépendants. En 1911, on comptait près de 2500 Km2 de plantation en Côte d'Ivoire; elle était le premier producteur mondial de cacao. Le pays yoruba fut une autre région pionnière; des commerçants africains de Lagos y créerent des plantations qui s'étendirent peu à peu à l'intérieur des terres. Le succès d'une production entièrement africaine garantissait que « le développement futur de ce pays serait par son peuple et pour son peuple » (phrase du gouverneur de Lagos en 1901).

L'Afrique équatoriale n'avait pas exporté de produits agricoles avant la colonisation. Sa population était clairsemée, et l'environnement physique et climatique rendit très difficile la création de voies ferrées. Le roi de Belgique Léopold II manquait des ressources financières nécessaires, tandis qu'au Congo les Français étaient à court d'hommes et d'argent. C'est pour ces raisons que l'exploitation fut particulièrement brutale dans cette région aux débuts de la période coloniale. Vu ses problèmes financiers, le souverain belge décida de consacrer l'Etat libre du Congo au commerce, avec toute la violence que permettaient ses forces militaires. Cette décision se trouva coïncider, par hasard, avec une demande accrue de caoutchouc - ce fut l'époque des bicyclettes, puis des voitures. Entre 1890 et 1910, son prix tripla, et des milliers d'Africains parcoururent les forets en quête de latex. Cette " époque de l'argent chaud", comme disaient les Yoruba, profita à beaucoup de gens, mais pas au Congo, comme on l'expliqua en 1899 à un consul britannique:
Sa méthode consistait à arriver en pirogues dans un village, dont invariablement les habitants s'enfuyaient aussitôt; les soldats débarquaient et commençaient à piller, s'emparant des poulets, du grain, qu'ils sortaient des maisons; après cela ils s'en prenaient aux indigènes de façon à pouvoir s'emparer de leurs femmes ; celles-ci étaient gardées en otage jusqu'à ce que le chef du district apporte le nombre prescrit de kilogrammes de caoutchouc.

En 1908, suite aux protestations internationales, la Belgique prit le contrôle du territoire, où elle établit un régime moins brutal, mais encore très autoritaire. L'autre méthode de financement du roi Léopold - louer de vastes régions à des compagnies privées - fut reprise dans les années 1890 par les Français en AEF, où quarante sociétés pillèrent la région pendant une génération. Des concessions de ce genre couvraient aussi une bonne part du Cameroun et du Mozambique.
D'autres situations contrastaient avec cette Raubwirtschaft; le développement d'une production marchande sur les côtes, là où les chemins de fer furent la plus grande réussite de la période, à la fois la clé du développement économique et un moyen vital d'échapper au cercle vicieux de l'Afrique (sous-population et moyens de transport inadéquats). Dans les années 1880, l'Égypte, l'Algérie et la colonie du Cap possédaient déjà des réseaux de voies ferrées. De nouvelles lignes atteignirent Bulawayo (depuis l'Afrique du sud) en 1897, le lac Victoria (depuis Mombasa) en 1901, le Niger (depuis le Sénégal) en 1905, Kano (depuis Lagos) en 1912, et le Tanganyika (depuis Dar es Salaam) en 1914. Elles avaient été créées avant tout pour des raisons stratégiques, mais leur impact économique fut plus profond encore, car elles permettaient souvent de réduire les frais de transport de 90 à 95 %, restructuraient les systèmes commerciaux, libéraient la main-d'œuvre, et assuraient des débouchés à la production marchande de l'intérieur des terres, créant ainsi des économies coloniales spécifiques.
Beaucoup d'anciens systèmes commerciaux s'effondrèrent face à cette concurrence: le commerce transsaharien, qui allait du pays haoussa à Tripoli, avait prospéré tout au long du XIXème siècle; il déclina à mesure que les voies ferrées parties du sud approchaient de Kano, ce qui en 1916 poussa les négociants touareg à une révolte désespérée. Entre 1900 et 1912, le nombre de porteurs des caravanes partant de Bugamoyo pour la région du lac Tanganyika tomba de 43 880 à 193; le chemin de fer était passé par là. Dar es Salaam, Mombasa, Dakar et Conakry prospérèrent tandis que les ports négligés par les voies ferrées tombaient en désuétude. Des villes ferroviaires telles que Bouaké et Bamako supplantèrent Kong et Tombouctou qui étaient, certes plus romanesques, mais des cités anciennes telles que Kano et Kumasi reprirent une vie nouvelle grâce aux locomotives à vapeur. Celles-ci permirent également aux firmes commerciales européennes et à leurs agents africains ou libanais, de pénétrer profondément à l'intérieur du continent et d'y mettre en place une économie de traite - échange de produits importés contre des marchandises locales - qui devint la structure économique dominante. En Afrique orientale, les nouveaux venus étaient originaires d'Asie; le plus prospère d'entre eux, Alidina Visram, possédait à sa mort, en 1916, près de 240 magasins. Pour autant, les commerçants africains ne furent pas nécessairement appauvris. En Afrique occidentale, ils se virent peu à peu exclus de l'import-export mais saisirent de nouvelles occasions de commercer localement, en particulier après l'abolition coloniale des droits d'octroi intérieurs et autres contraintes. Les nouveaux riches (akonkofo) du royaume ashanti racontaient plus tard: " Nous étions guerriers, nous sommes devenus marchands, négociants, chrétiens, et propriétaires, nous avons laissé l'argent à la banque sous protection britannique, et nous avons commencé à bâtir d'énormes maisons ~ " Inversement, en Afrique équatoriale et orientale, le système commercial du xix~ siècle ne survécut pas à la colonisation, sauf les lignes de communication.

Le chemin de fer rendit également possible l'exploitation à grande échelle de la principale richesse économique de l'Afrique: ses gisements de minerais. C'est ce qui se passa, au début du siècle, pour l'or en Rhodésie du Sud et dans le royaume ashanti, bien qu'aucun des deux ne soit devenu un nouveau Witwaterstrand. La découverte de terrains diamantifères donna une vitalité nouvelle à l'Afrique du sud-ouest allemande à partir de 1908, et à l'Angola après 1912. De façon moins spectaculaire, la Tunisie devint le principal fournisseur de l'Europe en phosphates, avant que le Maroc ne lui fasse concurrence. Le centre du Nigeria devint un important producteur d'étain pendant la Première Guerre mondiale, toujours grâce au chemin dc fer, qui permit aussi les débuts de la production de cuivre au Shaba en 1911 où les voies ferrées étaient parvenues l'année précédente. Pour se faire une idée de la prédominance de l'exploitation minière il suffit de lire ces chiffres : sur 1 222 millions de livres (estimation) investis en Afrique sub-saharienne en 1938, 555 le furent en Afrique du sud, 143 au Congo belge, 102 dans les deux Rhodésies, et 422 seulement dans le reste du continent, en grande partie d'ailleurs dans des investissements ferroviaires.
Le chemin de fer joua également un rôle vital dans la création d'une agriculture blanche sur les hautes terres de l'est et du sud de l'Afrique, accueillantes aux Européens comme au bétail. Dans les années 1890, les pionniers de la colonne menée par Cecil Rhodes conquirent la Rhodésie et s'emparèrent d'un sixième de ses terres, en grande partie situées au centre du pays, dans le highveld, et qui recouvraient la quasi-totalité du royaume ndebele; ils confisquèrent également la plus grosse part du bétail. Après 1908, les espoirs de trouver de l'or s'amenuisant, les colons se mirent à l'agriculture et lancèrent la culture du tabac. Ils finirent par contrôler la moitié des terres du pays. En Rhodésie du Nord, il n'y eut d'importante colonisation blanche qu'après la création d'une voie ferrée menant au Shaba, les terres longeant la ligne étant réservées aux Européens. C'est à cette époque que le Swaziland, le Nyasaland et l'Afrique du sud-ouest devinrent réellement des colonies de peuplement. La colonisation blanche des hautes terres du Kenya, entreprise pour rentabiliser la voie de chemin de fer stratégique menant au lac Victoria, eut pour conséquence l'accaparement de près de 18 % des meilleures terres agricoles de la colonie. En Afrique de l'est allemande, des plantations de sisal et des colons privés étaient regroupés le long de la ligne menant vers le nord-est. L'Afrique du nord fut une autre région de colonisation de peuplement. En Algérie, les domaines européens doublèrent entre 1881 et 1921, ne laissant aux autochtones que des terres médiocres. En 1914, les Européens possédaient 200000 hectares en Tunisie, dont près de la moitié dans les vieilles régions céréalières du nord. Le Maroc était lui aussi considéré comme un grenier à blé potentiel ; on encouragea l'agriculture coloniale dans les plaines atlantiques. Ces chiffres sont toutefois un peu trompeurs car, avant la Première Guerre mondiale, les fermiers africains et arabes prospérèrent eux aussi grâce aux marchés créés par l'arrivée des Blancs et l'amélioration des transports. Les dix premières années de notre siècle furent pour les Shona de Rhodésie du Sud, et les Kikuyu du Kenya, une décennie de prospérité et d'expansion. Les domaines des Européens étaient souvent exploités par des tenanciers autochtones car, comme à l'époque romaine, de nombreux fermiers blancs accumulaient du capital en exploitant les métayers ou les travailleurs agricoles du cru, qu'ils s'agisse des khamanisa du nord de l'Afrique ou des " squatters " de l'est.

L'agriculture paysanne connut des réussites même en dehors de l'Afrique occidentale, car les cultivateurs luba supplantèrent les colons blancs du Shaba dans la compétition pour le marché de l'alimentation des villes productrices de cuivre, et en Ouganda et au Nyasaland les planteurs de coton européens durent s'incliner face aux petits producteurs locaux. Comme le Nigeria ou la Côte de l'Or, l'Ouganda demeura un pays de Noirs, parce que ses paysans devinrent les fournisseurs des négociants européens - ce qui, par le biais des impôts, consolidait l'Etat colonial; ils firent pousser du coton dès 1903, deux ans après l'arrivée de la voie ferrée jusqu'au lac Victoria. Quand elle parvint à Kano en 1912, elle stimula la production et la commercialisation de l'arachide chez les paysans haoussa. Là, les entrepreneurs étaient pour l'essentiel d'anciens acheteurs de noix de kola. Ailleurs, c'étaient souvent des chrétiens éduqués - ainsi les premiers producteurs de café en Afrique orientale allemande - ou des dirigeants politiques, comme les chefs ganda, qui contraignirent leurs paysans à cultiver le coton pour pouvoir payer l'impôt.
Ce contrôle de la main-d'œuvre fut essentiel dans l'Afrique des débuts de la colonisation, surtout parce que les Africains, depuis longtemps, comptaient presque exclusivement sur l'esclavage, que tous les régimes coloniaux entendaient abolir, même si en pratique ils se montraient prudents. Ils savaient que l'émancipation rapide des esclaves telle quelle avait eu lieu dans la colonie du Cap et au Sénégal, avait coûté cher en indemnisations, et provoqué des crises économiques temporaires, au terme desquelles apparaissaient de nouvelles formes de dépendance. En Inde, les Britanniques avaient aboli l'esclavage petit à petit, sans verser d'indemnités ni provoquer de désorganisation, mais sans abolir non plus la dépendance: ils avaient commencé par interdire la traite, puis déclaré que l'esclavage n'avait aucun statut légal, laissant les esclaves réclamer leur liberté Si et quand ils le voulaient. Cette politique fut adoptée en Côte de l'Or dès 1874, et par la suite dans toute l'Afrique, avec toutefois d'importantes variations locales. A Zanzibar, par exemple, toute l'économie reposait sur l'esclavage, et la domination britannique sur l'alliance passée avec les Arabes propriétaires d'esclaves ; ainsi, lorsqu'en 1897 l'esclavage fut déclaré illégal, une loi contre le vagabondage permit de contraindre la plupart de ceux qui avaient été libérés à rester sur les plantations, où ils devinrent fermiers. Dans le nord du Nigeria, importante société esclavagiste, le souci de Lugard de préserver la hiérarchie indigène l'amena à limiter l'illégalité de l'esclavage par des clauses selon lesquelles les esclaves mâles devaient acheter leur liberté, n'avaient pas le droit d'acquérir de terres, et devaient être reconduits chez leurs maîtres en cas de fuite; l'esclavage ne disparut donc que peu à peu - il fallut attendre 1936 pour qu'il soit déclaré illégal. Au Soudan, les autorités britanniques firent preuve de la même prudence. En AOF, un régime militarisé recourut largement à la main-d'œuvre servile dans les premiers temps, mais la France abolit le statut légal en 1903 et les esclaves eurent tôt fait de reprendre leur liberté, peut-être parce que beaucoup d'entre eux n'avaient été capturés que peu de temps auparavant:
c'étaient souvent des victimes de Samori. Des dizaines - et peut-être des centaines - de milliers d'entre eux quittèrent leurs maîtres, en dépit des efforts des Français pour les en empêcher. Certains régimes coloniaux commencèrent par libérer ceux de leurs ennemis, ainsi à Ijebu et au Dahomey. Dans d'autres régions, l'esclavage, ou des formes apparentées, persistèrent pendant la période coloniale et même au-delà, en particulier en Mauritanie et au Botswana, où les classes dominantes gardèrent le pouvoir. Ailleurs, l'émancipation provoqua des crises chez certaines aristocraties africaines: les planteurs arabes de la côte kenyane furent ruinés, on dit qu'au Liberia certains propriétaires se suicidèrent, et les gens instruits se plaignirent qu'" une populace de serfs et de domestiques [se vante d'être] supérieure à ses maîtres ". Pourtant, en règle générale, l'émancipation se passa en douceur. En premier lieu, parce qu'elle fut menée à bien par des régimes étrangers, qui pour la plupart n'avaient pas d'intérêts directs dans cette affaire. En second lieu, de nombreux esclaves demeurèrent avec leurs maîtres; leur statut progressa peu à peu, même s'ils restèrent toujours dépendants, accélérant ainsi un processus propre à l'esclavage de type lignagier. Cela s'appliquait en particulier à la majorité des femmes esclaves, qui souvent n'avaient pas d'autre moyen de vivre, et les administrateurs coloniaux, tous de sexe masculin, ne voyaient en elles que des concubines: " C'est davantage une question de divorce que d'esclavage ", écrivit Lugard. L'esclavage céda souvent la place à une vieille forme de dépendance financière, dans laquelle le débiteur travaillait pour son créancier au lieu de lui verser des intérêts, et ce jusqu'à ce qu'il ait remboursé sa dette; en 1909, on disait qu'à elle seule Ibadan comptait 10000 prêteurs sur gages; cette institution eut la vie dure pendant la période coloniale. Parmi les raisons qui permettent de comprendre que l'émancipation se soit généralement déroulée de façon paisible, il faut ajouter le fait qu'à l'exception du nord du Nigeria, les terres disponibles étaient assez vastes pour que les anciens esclaves deviennent paysans; les Mourides, par exemple, les acceptaient en véritables égaux dans leurs communautés. Enfin, beaucoup d'entre eux trouvèrent des emplois salariés car la demande de main-d'œuvre était toujours élevée.

L'aliénation des terres dégagea de la main-d'œuvre, l'émancipation aussi, et enfin la coercition La quatrième source de main-d'œuvre, qui connut l'accroissement le plus rapide, fut la migration; les habitants des régions où n'existaient pas de voies ferrées permettant l'exportation de marchandises y étaient souvent contraints pour payer leurs impôts. Ce phénomène n'avait rien de nouveau. En Afrique occidentale, aux débuts de la colonisation, une grande part des travaux non qualifiés fut assurée par les Kru de la côte libériane, que les Européens depuis le xv1'Ie siècle employaient comme marins et dockers, tandis qu'en Afrique de l'est la majorité des travailleurs des plantations allemandes venaient de régions où se recrutaient, au XIXème siècle, les porteurs de caravanes. Toutefois, de nombreux peuples entrèrent sur le marché pour la première fois. La première migration des Mossi vers "l'Angleterre " (nom qu'ils donnaient à la côte de l'Or fut concomitante de la taxation en 1896, même Si pour ces migrants comme pour d'autres, le travail salarié fut aussi un moyen d'acheter des marchandises importées et d'investir dans l'économie nationale. Les Lozi de la plaine inondable du Zambèze, qui étaient souvent des anciens esclaves, les imitèrent peu de temps après, et pour les mêmes raisons. Au XIXC siècle, les deux régions avaient été célèbres pour leur prospérité agricole, avant de sombrer et de devenir les mares stagnantes de l'agriculture, notamment au Bulozi dont le système d'irrigation périclita faute d'esclaves pour l'entretenir. Tout cela montre à quel point l'impact initial de la colonisation fut variable. L'Afrique orientale du XIXe siècle avait été restructurée autour de Zanzibar; l'Afrique coloniale (à la possible exception de l'Égypte) le fut autour de certains points de croissance:
villes, mines, domaines européens, fermes marchandes africaines. Tous étaient entourés de zones de production alimentaire, elles-mêmes entourées de régions plus éloignées exportant des travailleurs migrants ou du bétail. La plupart de ces points de croissance se situaient dans des zones forestières, ou sur les hautes terres, et les réservoirs de main-d'œuvre, pour l'essentiel, dans la savane, ce qui inversait les traditionnels courants de l'histoire africaine. Pour ces pôles de croissance, la colonisation vorace de la terre allait s'avérer coûteuse à long terme, mais féconde pendant les débuts de la colonisation. Inversement, les régions qui les alimentaient en hommes subirent un déclin paralysant.

Environnement et démographie

L'Afrique des débuts de la colonisation ne subit pas de catastrophe démographique globale d'une ampleur comparable à celles provoquées en Amérique latine et dans le Pacifique par la conquête et l'arrivée de maladies nouvelles. Les Africains s'étaient déjà adaptés à leur environnement, un des plus hostiles de la planète; de surcroît, comme ils appartenaient aux populations de l'Ancien Monde, ils avaient déjà, à l'instar des Asiatiques, développé une certaine résistance aux maladies d'origine européenne. La variole, par exemple, fut sans doute plus destructrice en Afrique occidentale pendant la traite. Pourtant, certaines régions avaient eu des contacts moindres, tandis que d'autres étaient particulièrement vulnérables en raison de la nature de leur environnement ou de l'invasion coloniale. Une telle diversité régionale entraîna aux premiers temps de la colonisation une crise démographique, mais comme en sourdine: les peuples africains survécurent une fois de plus.
" Guerres, sécheresse, famine, épidémies, criquets, peste bovine Pourquoi tant de calamités successives ? Pourquoi ? " Le missionnaire François Coillard exprimait ainsi au Bulozi, en 1896, une angoisse très répandue. En elle-même, la conquête militaire ne fut sans doute pas la plus mortelle, mais elle eut, dans certaines régions, des effets dévastateurs. Les vingt et un ans de guerres intermittentes à l'issue desquelles les Italiens conquirent la Libye y tuèrent près d'un tiers de la population. En 1904, les Allemands réprimèrent une révolte des Herrero, dans l'Afrique du sud-ouest, en les chassant dans le désert d'Omaheke; un recensement de 1911 montre que seulement 15 130 d'entre eux (sur 80000) avaient survécu. La répression, et la famine, qui vinrent à bout de la rébellion maji maji tuèrent non seulement près d'un tiers de la population dans la région, mais " réduisirent de plus de 25 % la fécondité des femmes qui avaient survécu ", selon une étude entreprise trente ans plus tard. En Afrique orientale, les combats entre Britanniques, Belges, Allemands et Portugais pendant la Première Guerre mondiale, eurent des effets tout aussi catastrophiques : le taux de mortalité fut effrayant chez les hommes de troupes africains - plus de 100000-, et le million de porteurs et de travailleurs, victimes de la maladie et de l'épuisement. Ce furent des hécatombes exceptionnelles, mais elles montrent que la violence coloniale pouvait avoir des effets importants sur la démographie, bien que par ailleurs la conquête ait également mis un terme à de nombreuses violences locales. En 1891, au Nyasaland, quand les Anglais prirent le contrôle de la vallée du Sbire, les hommes chantèrent:

Enfant du babouin
Redescends des collines
Le pays est de nouveau sur pied.

À l'échelon du continent, la violence fut moins destructrice que la famine. Dans toute la savane tropicale, les pluies abondantes du milieu du XIXème siècle diminuèrent durant les années 1880: il s'ensuivit quarante ans de relative aridité avant qu'elles ne reprennent dans les années 20 (le phénomène est attesté par le niveau des lacs, mais il y eut de fortes variations locales). La sécheresse, se conjuguant souvent à d'autres aspects de la crise provoquée par la colonisation, entraîna dans toute la savane une série de famines. Elles commencèrent dans les années 1880 en Afrique orientale, où elles atteignirent leur paroxysme en Ethiopie en 1888-1892, " le Jour Horrible ", quand la peste bovine tua les bœufs qui tiraient les charrues, et désorganisa le système agricole. Exacerbée par les criquets, la violence et la maladie, cette crise, dit-on, tua un tiers de la population éthiopienne, bien que ce soit là un chiffre conventionnel. De nombreuses régions du Soudan souffrirent également. En 1896, le Transvani connut la dernière grande famine d'Afrique du sud En Afrique orientale, celle de 1898-1900 fut exacerbée par les achats alimentaires coloniaux; on découvrit par la suite qu'elle avait tué les deux tiers de la population d'un mbari kikuyu. La savane d7Afrique occidentale fut frappée à son tour en 1913-1914, quand une sécheresse exceptionnelle vint coïncider avec l'instauration d'un nouveau système fiscal, les exportations marchandes, le déclin du commerce transsaharien, et les migrations de main-d'œuvre. En Afrique orientale, les combats de la Première Guerre mondiale provoquèrent des famines très répandues, dont, au Rwanda, la cruelle famine rumanura de 1916-1918. Enfin, l'AEF connut la pire famine de son histoire de 1918 à 1926, déclenchée par les exigences excessives en produits alimentaires et en main-d'œuvre du système colonial. Comme d'habitude, la mort frappait avant tout par le biais de la maladie, surtout la variole, chez ceux qui se regroupaient pour trouver de la nourriture et de l'eau. L'Afrique orientale subit à la fin du siècle dernier une terrible épidémie; il se pourrait qu'elle fût l'effet de l'arrivée dans la région d'une souche beaucoup plus virulente, d'origine asiatique. Comme les autres maladies, la variole frappait ceux qui, de plus en plus nombreux, s'aventuraient dans un environnement nouveau, et surtout les travailleurs; elle restait une tueuse d'enfants. En 1913, un médecin du Nyasaland nota que 93 % des adultes, et 68 % des enfants qu'il avait examinés en avaient souffert.

La maladie du sommeil était la plus redoutable de toutes; cette épidémie avait déjà bien des caractéristiques qui, un siècle plus tard, seront celles du sida. Provoquée par des trypanosomes, micro-organismes qui attaquent le système nerveux central, elle entraîne la fièvre, l'épuisement, puis le coma et la mort. En Afrique occidentale, elle était très ancienne, chronique, et transmise par la mouche tsétsé, Glossina palpalis, qui vit près des marais et des cours d'eau On ne sait trop Si, avant les années 1890, elle était déjà présente en Afrique orientale; aucun observateur n'en fait mention à l'époque, mais des Africains interrogés après 1900 signalèrent une épidémie ancienne sur la rive sud-est du lac Victoria, et des cas isolés ailleurs - la première peut-être transmise par une variante de la mouche tsétsé, Glossina morsitans, qui infectait à coup sûr le gibier et le bétail. La première épidémie de la période coloniale semble avoir été provoquée par deux processus dont les rapports demeurent obscurs.

Le premier fut la rapide diffusion de la maladie du sommeil en Afrique occidentale, peut-être parce qu'une mobilité accrue y exposait davantage de gens. Il y eut dans les années 1860 des épidémies locales sur la côte, entre le Sénégal et l'Angola. Celle du bas Congo remonta le fleuve et atteignit le lac Tanganyika en 1901. Au cours des trente ans qui suivirent, elle devait tuer jusqu'à 90 % des populations dans les localités les plus affectées de l'Afrique équatoriale. Certains pensent également qu'elle franchit le bassin Congo-Nil pour parvenir jusqu'au lac Victoria, où elle fit son apparition vers 1895. D'autres croient qu'elle était d'origine locale. En 1905, elle avait en tout cas tué plus de 200000 personnes au nord du lac. Elle se diffusa également en Afrique centrale en passant par le lac Tanganyika, atteignant en 1907 la Rhodésie du Nord. A ce moment intervint un second processus. La peste bovine qui avait provoqué la famine de i 888 en Ethiopie se répandit dans toute l'Afrique sub-saharienne, tuant parfois jusqu'à 90 % du bétail, appauvrissant leurs propriétaires, et exterminant le gibier sur lequel la Glossina morsitans prospérait. Ce qui permit à la brousse, abritant la mouche tsé-tsé, de reconquérir les pâturages et de menacer les terres cultivées, surtout là où la violence, la famine, la confiscation des terres ou les migrations de main-d'œuvre réduisaient les populations humaines. C'est pourquoi quand, avant la Première Guerre mondiale, le gibier réapparut, il put occuper de plus grands espaces de brousse; les mouches tsé-tsé transmirent encore davantage la maladie du sommeil aux humains, soit parce qu'ils avaient entre-temps perdu de leur immunité antérieure, soit parce que la Glossina morsitans avait été infestée par des trypanosomes plus virulents lors de l'épidémie autour du lac. Il en résulta de nombreuses épidémies locales dans la savane, tandis que de vastes zones jusque-là occupées par les hommes et leur bétail leur furent désormais interdites - et avant la Première Guerre mondiale, les seuls remèdes existants étaient presque aussi mortels que la maladie elle-même.
Les médecins coloniaux s'inquiétèrent également d'une apparente progression des maladies vénériennes, notamment de la syphilis, qui en 1908 infectait, disait-on, 80 % des Ganda. Mais 51 la syphilis vénérienne se répandait bel et bien, les examens devaient sans doute signaler la prévalence du pian et de la syphilis endémique, maladies apparentées présentes depuis longtemps en Afrique tropicale. Ces inquiétudes dissimulèrent en tout cas la diffusion en Afrique équatoriale, probablement depuis les années 1860, d'une autre maladie vénérienne, la gonorrhée, dont les symptômes étaient moins graves, mais qui provoquait la stérilité, surtout chez les femmes, et qui serait la principale responsable des taux de natalité exceptionnellement bas de la région.

Certains Africains voyaient dans ces maladies autant d'armes biologiques manipulées par les Européens. D'autres en rendaient responsables les négriers arabes, leurs propres péchés ou l'oubli des anciens dieux. La liste des catastrophes n'était d'ailleurs pas close. Vers 1850, un parasite venu du Brésil, qui se logeait dans la plante du pied et provoquait d'horribles plaies, atteignit l'Angola et traversa le continent pour parvenir au Mozambique en 1895. La troisième pandémie de peste apparut en Chine en 1893 et affecta les villes côtières d'Afrique, de Mombasa à Dakar. Il y eut des épidémies de choléra, de fièvre jaune, de méningite cérébro-spinale. Mais la pandémie de grippe espagnole de 1918 fut la pire de toutes dans chaque colonie, elle tua entre 2 et 5 % de la population. Qu'elle se soit propagée le long des nouvelles voies de communication laisse penser qu'une mobilité et des contacts plus fréquents, sans amélioration concomitante des moyens médicaux, sont à l'origine de la succession de catastrophes du début de la colonisation.
Les données démographiques fiables sont rares, mais la période qui suivit la conquête fut sans doute la plus destructrice en Afrique équatoriale, où violences, famines, variole, maladie du sommeil, maladies vénériennes et grippe survinrent en même temps. On peut raisonnablement estimer qu'entre 1880 et 1920 la population du Congo beige chuta d'un tiers ou de la moitié. En 1914, elle diminuait probablement de 0,25 % par an environ. En Afrique équatoriale française, les pertes furent sans doute aussi importantes, surtout en Oubangui-Chari (la République centrafricaine moderne) et dans les forêts du Gabon, où 20 % des femmes nées avant 1890 déclarèrent dans les années 60 n'avoir jamais porté d'enfant ayant survécu, alors que dans le reste de la région ce pourcentage était de 13 à 14 % (chiffre au demeurant très élevé). La stérilité était due avant tout à la gonorrhée, propagée au Gabon par les migrations de main-d'œuvre vers l'industrie du bois, et favorisée par les réactions indulgentes que suscitaient les grossesses extra-maritales. On est pratiquement certain que l'Ouganda, le Burundi, le nord de l'Angola et le sud du Soudan virent leur population diminuer. La plupart des historiens pensent que ce fut aussi le cas dans les savanes d'Afrique orientale, à un degré moindre. Violences, famines et épidémies s'abattirent également sur les populations d'Afrique occidentale, mais les données démographiques y sont particulièrement maigres.
La crise des débuts de la colonisation fut moins algue dans les forêts d'Afrique de l'Ouest, sauf peut-être dans le royaume ashanti, secoué par la défaite de 1874. Il se pourrait que ces peuples aient été mieux immunisés contre ces maladies européennes auxquelles ils avaient déjà été exposés. Ils échappèrent également à la famine et à la maladie du sommeil et la prospérité consécutive à la commercialisation des produits agricoles a peut-être permis d'améliorer l'hygiène et l'alimentation. Toutefois c'est dans le nord et le sud du continent qu'on assista à la croissance démographique la plus importante. Le nord de l'Afrique échappa à la crise des débuts de la colonisation, exception faite des violences au Maroc et en Libye, et de la pandémie de grippe espagnole. La population égyptienne continua d'augmenter de près de 1 % par an, et celle de l'Algérie à un rythme un peu plus lent, tandis que le Maroc et la Ttinisie faisaient en ce domaine de modestes progrès. L'Afrique australe, elle aussi, échappa à la plupart des catastrophes; le recensement effectué en 1904 dans la colonie du Cap suggère que sa population africaine augmentait de 2 % par an. Après 1900, la Rhodésie du Sud connut elle aussi une croissance démographique étonnamment rapide, peut-être parce qu'elle fut épargnée par les grandes famines ou des épidémies (à l'exception, là encore, de la grippe).
On ne sait trop Si, des années 1880 aux années 1920, la population totale de l'Afrique augmenta ou déclina: il ne fait aucun doute en tout cas que son évolution fut sans uniformité. Lui en donner une fut l'une des plus importantes conséquences de la domination coloniale.


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier