GEOPOLITIQUE DU PAYS

Depuis son indépendance en 1960, cette ancienne colonie d'Afrique-Occidentale française (AOF), riveraine du golfe de Guinée, a été dirigée par Félix Houphouët-Boigny qui est décédé le 7 décembre 1993. L'exceptionnelle longévité politique d'un président qui avait été réélu pour un septième mandat en 1990 recouvre deux périodes bien distinctes. Après deux décennies de forte croissance économique, celles du  miracle économique , les difficultés se sont accumulées au cours des années 80 : crise économique et financière consécutive à l'effondrement des cours de cacao, crise d'un régime sur lequel plane l'incertitude de la succession de celui qu'on appelait  le Vieux .

La marque d'Houphouët-Boigny

L'histoire de la Côte-d'Ivoire se confond totalement avec celle de l'homme qui a présidé à ses destinées. Né en 1905 d'une famille de chefs baoulé ¨ de Yamoussoukro, Houphouët-Boigny est entré dans la vie publique en 1944 en créant le Syndicat agricole africain (SAA). De ce groupe de planteurs de café et de cacao est issu le Parti démocratique de la Côte-d'Ivoire (PDCI), qui adhère au Rassemblement démocratique africain (RDA) fondé à Bamako en 1946. Député à l'Assemblée nationale française, Houphouët-Boigny s'apparente au groupe communiste avant d'opter en 1951 pour l'Union démocratique et socialiste de la résistance (UDSR) de François Mitterrand. Ces quelques années sont essentielles pour la compréhension des orientations politiques qu'il donna par la suite à son pays avec une fidélité sans faille.

Le régime politique s'appuie sur une bourgeoisie de petits et gros planteurs de café et de cacao, qui a pris son essor au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le PDCI, parti unique jusqu'en 1990, s'est ancré dans le terreau de ce monde rural. Mais, avec le développement et l'urbanisation, le pouvoir a dû élargir sa base et partager ses privilèges avec d'autres catégories sociales (bourgeoisie commerçante, intellectuels). La vieille garde des planteurs, vieux chefs de famille, n'est pas assurée de conserver sa part de pouvoir face à ces nouvelles forces sociales quand son chef aura disparu.

Houphouët-Boigny a délibérément joué le jeu de la continuité et de l'alliance avec la France pour préparer sans heurt la marche vers l'indépendance. A deux reprises ministre de gouvernements français, il a participé à l'élaboration des réformes qui aboutirent à la décolonisation. Élu à la tête de la Côte-d'Ivoire, il a conduit une politique active de coopération avec la France (plus de 40 000 résidents français en Côte-d'Ivoire au début des années 80) et a été un fidèle allié du bloc occidental. Il a fait échouer le projet d'une fédération du Mali, substitut d'une AOF qui fut dominée par Dakar : l'État francophone le plus riche d'Afrique de l'Ouest entendait disposer seul de ses ressources après avoir été la  vache à lait de l'AOF  et assurer un leadership régional.

Le développement à l'ivoirienne : du modèle à la crise

Le modèle ivoirien de développement a consisté en un mélange de libéralisme et d'interventionnisme de l'État. Il a longtemps fait illusion sur un  miracle  économique qui doit une grande part de sa réussite à l'afflux d'une main-d'oeuvre étrangère originaire, principalement, du Burkina Faso ¨ qui fut rattaché à la Côte-d'Ivoire jusqu'en 1946. La Côte-d'Ivoire compte 30 % d'étrangers, ce qui l'expose, la crise économique persistant, à des accès de xénophobie. L'économie de rente ivoirienne est fragile car dépendante des cours mondiaux des produits agricoles.

La variété des productions (cacao 1er producteur mondial ; café 3e ; huile de palme, ananas, banane, caoutchouc), a certes permis d'atténuer les conséquences des variations des prix à l'exportation, mais depuis 1978 les termes de l'échange se sont globalement dégradés, principalement sous l'effet d'un effondrement durable des cours du cacao (50 % de baisse entre 1986 et 1989). La concurrence de nouveaux producteurs, la Malaisie en particulier, a porté un coup sévère à la Côte-d'Ivoire qui a tenté en 1988, sans succès, d'en bloquer la vente pour faire remonter les cours. Or, cacao et café ont été le nerf de la guerre de la politique ivoirienne par le biais de la Caisse de stabilisation, organisme public ayant le monopole de leur commercialisation.

Durant les années fastes, elle a réalisé des bénéfices considérables, mais la paysannerie a supporté l'accumulation du capital.

D'un autre côté, le chef de l'État et ses ministres ont abondamment puisé dans la caisse. L'opposition leur reproche d'avoir dilapidé le capital de la nation dans des dépenses somptuaires, au premier rang desquelles la construction de Yamoussoukro ¾ érigée capitale politique en 1983 au détriment d'Abidjan qui garde la primauté politico-économique de l'Afrique de l'Ouest francophone ¾ et de sa basilique. En 1991, la Banque mondiale a imposé une réforme de la Caisse de stabilisation, mais cela ne suffira pas à résoudre les difficultés d'un pays  conjoncturé , selon l'expression locale.

La pénurie se traduit par la baisse du pouvoir d'achat, très sensible pour les fonctionnaires, et par un chômage croissant des diplômés ou autres déscolarisés prompts à la révolte contre les privilégiés du régime. Confrontée à des difficultés croissantes de la vie quotidienne, la population urbaine grossit le lot des mécontents : c'est sous la pression des manifestations de la rue qu'Houphouët-Boigny a dû se résoudre en 1990 à accepter le multipartisme ; mais à contrecoeur et sans jouer le jeu d'une démocratie pluraliste comme l'ont montré les condamnations, au début de 1992, des chefs de l'opposition, notamment Laurent Gbagbo, le plus important d'entre eux.

L'alourdissement du climat politique réveille des oppositions ethniques et régionales où se profilent les trois grandes composantes de la Côte-d'Ivoire. Un Nord plus ou moins islamisé, pays de savanes jadis contrôlées par des formations politiques malinké ¨ ou dioula, accusant aujourd'hui un retard économique par rapport aux régions forestières d'un Sud qui se divise en deux grands ensembles de part et d'autre du fleuve Bandama. A l'est les groupes akan, héritiers des royautés agni et baoulé ; à l'ouest, des populations qui n'étaient pas autrefois organisées en État (Kru ¨, Gouro, Bété ¨). Ces derniers ont manifesté une attitude frondeuse vis-à-vis du pouvoir hégémonique des Baoulé : le vide laissé par la disparition d'Houphouët-Boigny peut ouvrir une période de turbulence. Des signes avant-coureurs en sont déjà perceptibles, telle la mutinerie de la garde présidentielle en mars 1993. Après la mort d'Houphouët-Boigny, le président de l'Assemblée nationale, Henri Konan Bédié, a été proclamé chef de l'État. Mais les principaux partis d'opposition ont refusé de participer au gouvernement.

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion