LA CÔTE D'IVOIRE DE 1980 A 1997

La Côte d'Ivoire (8,6 millions d'habitants) est devenue le second État d'Afrique noire pour l'importance de son produit national par tête. Cette performance est d'autant plus remarquable que la croissance économique ivoirienne repose principalement sur l'exportation de produits agricoles: le cacao, dont la Côte-d'Ivoire est devenue le premier producteur mondial, et le café dont elle est le troisième producteur. L'organisme d'État, la "Caisse de stabilisation" (du prix des produits agricoles) a le monopole des transactions sur le café et le cacao et en assure la vente sur le marché mondial (surtout en France et dans les pays de la Communauté économique européenne). Depuis vingt ans, elle réalise d'importants bénéfices (c'est la principale source de financement des investissements de l'État) en payant ces marchandises un prix relativement bas aux planteurs ivoiriens. Cependant, les salaires extrêmement bas qu'ils versent à leur main-d'oeuvre, essentiellement formée de travailleurs immigrés, Voltaïques pour la plupart, leur permettent de faire des profits non négligeables. Le développement de la production de café et de cacao a d'ailleurs été surtout le fait d'un grand nombre de petites et moyennes plantations ; ce qui diffuse assez largement les revenus de l'exportation au sein de la population ivoirienne.

Mais un problème se pose: celui de l'emploi des jeunes Ivoiriens massivement scolarisés (grâce à la diffusion de l'enseignement primaire par la télévision dans presque tous les villages), qui ne veulent pas aller travailler dans les plantations, à cause des salaires extrêmement bas qu'acceptent les travailleurs immigrés. Proclamant son attachement aux principes du libéralisme économique, mais sachant mener une politique dirigiste à long terme et négocier habilement dans les multinationales, le gouvernement ivoirien a lancé avec leurs concours une politique d'industrialisation (usines textiles notamment) ; les emplois industriels sont réservés aux Ivoiriens, qui touchent des salaires très supérieurs à ceux des immigrés dans l'agriculture. Ces derniers sont parfaitement conscients de leur exploitation en Côte-d'Ivoire, mais ils préfèrent y travailler dans ces conditions plutôt que de rester dans leurs pays, frappés par la misère et la répression. Cela explique la relative faiblesse - du moins jusqu'à présent - des luttes de classe en Côte d'Ivoire, malgré le développement rapide de l'économie moderne. Cet État a en outre la chance de rassembler des ethnies entre lesquelles les contentieux historiques sont relativement faibles, car aucune d'elles n'a pu pratiquer la traite des esclaves au détriment des autres.

Telles sont les raisons de la stabilité politique que connaît la Côte-d'Ivoire depuis l'indépendance. Depuis 1960, le pays est dirigé par le Président Houphouët-Boigny, qui a exercé le pouvoir avec habileté de façon relativement débonnaire (il n'y a guère eu de prisonniers politiques), préférant user d'une corruption largement généralisée plutôt que d'incarcérer. L'avenir de la Côte-d'Ivoire risque cependant d'être difficile: la crise économique mondiale provoque une baisse considérable des cours du café et du cacao. Cela réduit donc gravement les recettes de la "Caisse de stabilisation" et les possibilités d'investissement de l'État ivoirien. La crise économique mondiale compromet aussi le programme d'industrialisation: de ce fait, le nombre de jeunes Ivoiriens au chômage s'accroît dangereusement, ce qui laisse la porte ouverte à tel ou tel politicien pour exiger le départ des très nombreux étrangers, l'exemple du Nigeria faisant école. Cela aurait évidemment de graves conséquences pour l'agriculture ivoirienne, qui serait alors privée de cette main-d'oeuvre à très bon marché. L'État n'a plus les possibilités financières passées, la corruption généralisée devient plus choquante, les avantages de certaines catégories de fonctionnaires se réduisent, et ceux-ci manifestent leur mécontentement. En mai 1983, les professeurs de l'enseignement secondaire ont ainsi fait une grève massive, qui a faillit conduire à l'épreuve de force. Enfin, Houphouët-Boigny, qui a su durant plus de trente ans gérer les contradictions ivoiriennes, est âgé et malade, tandis que ses éventuels successeurs se préparent à se disputer le pouvoir. En attendant, la ville de Yamousoukro est devenue en mai 1983 la capitale officielle de la Côte-d'Ivoire, car c'est là qu'est né Houphouët-Boigny...

La Côte-d'Ivoire (8,6 millions d'habitants), dont la balance des paiements était encore positive en 1976 et en 1977, a, depuis 1979, une balance des paiements négative, signe manifeste d'une brutale détérioration des termes de l'échange et de la situation économique. Les années 1983 et 1984 ont été caractérisées par une importante récession, qui a obligé les autorités à prendre d'énergiques mesures de redressement, notamment en matière de réduction du train de vie de l'État et de lutte contre la corruption et l'affairisme.

La crise économique a touché cette fois-ci tous les secteurs: agricoles, commerciaux et industriels. La sécheresse, conjuguée à de nombreux feux de brousse et des incendies de forêts, a entraîné une forte diminution de la production agricole. La Côte-d'Ivoire, premier producteur mondial de cacao, a vu pour l'année 1983 sa production de cacao chuter de 456 000 à 350 000 tonnes tandis que la production de café baissait de 367 000 à 273 000 tonnes. Pour la première fois depuis l'indépendance, la production industrielle a enregistré en 1983-84 un recul en volume, notamment dans le textile et le bâtiment. La production pétrolière n'a malheureusement pas comblé tous les espoirs qu'elle avait suscité à l'origine (l'un des gisements ivoiriens ne fut-il pas nommé Espoir): la production est restée aux alentours de 22 000 barils par jour, alors qu'on en escomptait le double. Du fait de la sécheresse, la production d'énergie hydro-électrique a diminué de plus de 50%, et l'année 1983 et le début de 1984 ont connu de longues coupures de courant, parfois durant toute la journée.

Le service de la dette est devenu très lourd, atteignant en 1983 9 milliards de francs français, autant que le budget de fonctionnement de l'État, et le gouvernement entendait restructurer cette dette extérieure (d'un montant d'environ 7 milliards de dollars, dont 2,9 milliards vis-à-vis des banques commerciales). Deux créanciers importants, la France et le FMI, ont fait savoir en décembre 1983 qu'ils continueraient à soutenir l'économie du pays. De son côté, la Banque mondiale, qui a accordé à la Côte-d'Ivoire le tiers des concours totaux de l'Afrique de l'Ouest, lui a consenti un nouveau prêt de 280 millions de dollars.

Malgré ses problèmes économiques, la Côte-d'Ivoire reste un important pôle d'attraction pour la région, drainant de nombreux travailleurs immigrés. La proportion d'étrangers, estimée à 27,8% en 1980, pourrait passer à 31% en 1990. Il s'agit essentiellement d'une forte colonie française, dans le secteur privé, et surtout de Voltaïques, Maliens, Ghanéens travaillant dans les plantations et de ressortissants des États environnants tels que le Togo, le Bénin, la Guinée, travaillant dans le petit commerce et l'artisanat. Cette forte présence de travailleurs immigrés pose un problème potentiel et l'on peut s'attendre dans le futur à des flambées de xénophobie ou des mouvements d'humeur notamment au cas où la crise économique s'accentuerait et où le président Houphouët-Boigny, au pouvoir depuis 1960, viendrait à disparaître.

En mars 1984, une rencontre entre le ministre français de la Coopération, Christian Nucci, et les autorités ivoiriennes a permis de mettre au point la réduction du nombre des coopérants. Le départ de mille coopérants, d'ici 1986, représentera pour le pays une économie annuelle de 200 millions de francs et pourrait donner des emplois à de jeunes diplômés ivoiriens.

Depuis 1960, la Côte-d'Ivoire (9,5 millions d'habitants) est dirigée d'une main paternaliste par le président Félix Houphouët-Boigny, âgé de quatre-vingts ans en 1985, fatigué et sans successeur. Pour la première fois depuis 1980, le pays est confronté à une récession prolongée - le taux de croissance a été nul en 1984 alors que les années soixante-dix avaient connu un taux de 7 à 8%.

Tout au long de l'année 1984, la crise a sévi de façon indiscutable. L'Ivoirien de la rue l'a baptisée "conjoncture" ou "kodjo", exprimant ainsi son espoir qu'elle ne durera point. La dette extérieure est lourde: plus de 7 milliards de dollars à la fin 1984, soit presque autant que le PNB (il était de 7,56 milliards de dollars en 1982, d'après un rapport de la Banque mondiale). Cette dette est énorme si on la compare aux revenus des populations rurales, estimés, pour la période 1984-1985, à 5,4 milliards de francs français (FF). Il a donc fallu rééchelonner les échéances de 1984 (1,15 milliard de dollars), assainir brutalement la gestion de l'économie par la suppression des baux et loyers abusifs, l'emprisonnement des fonctionnaires les plus impliqués dans le trafic des baux, l'alignement des salaires des cadres des sociétés d'État et d'économie mixte sur ceux de la fonction publique. Les cadres ont grogné et débrayé, mais sans succès.

Il a fallu aussi se débarrasser de l'excès de coopérants français. Au nombre de 3 000 au début 1984, ils grevaient lourdement le budget ivoirien qui devait financer leurs frais à 83%. Mille coopérants ont été ainsi remerciés en 1984-1985. Mais leur départ n'était qu'une mesure indispensable et trop longtemps retardée. Elle ne signifiait en rien un changement de cap politique, ni un éloignement par rapport à l'ancienne puissance coloniale. La présence des capitaux étrangers est activement encouragée et les Français ont encore financé, en 1982, 21% des investissements du pays, et les États-Unis ... 3% ; la majeure partie des investissements a été réalisée directement par l'État ivoirien (64%), tandis que les Libano-Syriens et les nationaux ivoiriens en finançaient 9%. En 1983, on estimait à 50 000 le nombre de Français résidant en Côte-d'Ivoire. Conformément à un pacte militaire vieux de vingt-deux ans, 500 soldats français stationnent en permanence à Abidjan, de même que de nombreux conseillers militaires français.

Le budget 1985, baptisé "budget d'austérité", a été voté à la baisse: 10 milliards de FF contre 14,4 milliards en 1982. Par rapport à l'année 1984, le budget de fonctionnement a été réduit de 2,52% et celui d'investissement des deux tiers.

L'inflation, quoique non dramatique, a sévi sur les produits locaux. L'indice général des prix à la consommation est passé de 374,1 en mars 1983 à 401,1 en mars 1984, soit une inflation de 7,22%. En 1970, cet indice était de 100.

Pour sortir de la crise, un redéploiement industriel semble nécessaire, mais il se heurte aux difficultés de développement des industries de substitution. Des investissements importants ont été consentis dans un nouveau secteur agro-industriel: celui du latex (caoutchouc naturel), l'objectif étant de faire de la Côte-d'Ivoire le premier producteur africain vers la fin des années quatre-vingt. La production de caoutchouc était de 34 000 tonnes en 1984 pour une superficie plantée de 43 000 hectares. On prévoit que cette production passera à 90 000 tonnes pour 78 500 hectares, vers 1990. Par ailleurs, la Côte-d'Ivoire a ouvert un nouveau marché avec le champagne d'ananas fabriqué à la Fruitière du Baudame.

Sur le plan de la production pétrolière, après l'extension de sa capacité de raffinage, Abidjan voudrait devenir le "Rotterdam de l'Afrique de l'Ouest". Un accord a été signé avec la compagnie américaine Gulf et des contacts commerciaux plus serrés ont été noués avec les pays de la sous-région. La Côte-d'Ivoire rêve aussi d'accroître son industrie touristique. En 1984, elle n'a reçu que 200 000 touristes malgré les investissements très importants réalisés dans ce secteur.

La Côte d'Ivoire a été en Afrique le pays du "miracle économique" avant que la crise économique mondiale ne la frappe par surprise, au début des années quatre-vingt, après la chute brutale des cours du café et du cacao.

La houlette paternaliste du vieux président Félix Houphouët-Boigny qui, à quatre-vingt-un ans en 1986, gouverne son pays depuis 1960 a dû se faire plus dure et plus énergique. La politique "de rigueur" mise en oeuvre en 1984 a été activement poursuivie. La corruption a enfin été dénoncée. Il faut dire que les dirigeants ont pris de très mauvaises habitudes et que les scandales à milliards sont devenus monnaie courante dans ce pays. C'est ainsi qu'Emmanuel Dioulo, député-maire d'Abidjan, a été compromis dans un scandale financier portant sur près de 30 milliards de francs CFA (600 millions de francs français) et a dû momentanément prendre la fuite. Un autre, Mohamed Diawara, ancien ministre des Finances, a été accusé d'avoir détourné plus de 6 milliards de francs CFA appartenant à la Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest (CEAO). Au début 1986, il n'avait toujours pas rendu gorge.

Plus que jamais, la politique de réduction du train de vie de l'État est à l'ordre du jour. Les indemnités de logement ont été supprimées. Les salaires des 82 000 fonctionnaires et agents de l'État sont bloqués depuis 1984. En janvier 1985, ceux des 16 000 agents des sociétés d'État et d'établissement publics nationaux ont été - sauf cas particuliers - alignés sur la grille des salaires de la fonction publique. Cette dernière mesure a déclenché un vif mécontentement suivi d'une grève, en juin 1985, énergiquement réprimée: 342 enployés ont été aussitôt licenciés ; le calme revenu, 276 d'entre eux ont été réintégrés.

Sur le plan industriel, le programme sucrier, véritable gouffre financier, a été revu. Deux complexes ont été fermés, ceux de Serebou et de Katiola. Un programme de réhabilitation a été mis au point pour les quatre autres (Zuémoula, Borotou, Ferkessedougou I et II).

Toutes ces mesures ont porté quelques fruits. Le taux de croissance du PNB, nul en 1984, est redevenu positif en 1985. En janvier 1986, l'année s'annonçait bonne. 1985 a enregistré une production record de cacao (500 000 tonnes), de café (270 000 tonnes) et de coton (212 000 tonnes), alors qu'en 1960, année de l'indépendance, la Côte d'Ivoire ne produisait que 80 000 tonnes de cacao, 60 000 tonnes de café et 6 000 tonnes de coton. Les prix d'achat du cacao et du café ont pu être augmentés et sont passés respectivement à 400 francs CFA et 200 francs CFA le kilo.

Par ailleurs, la réduction sensible du nombre d'assistants techniques a permis de dégager quelques ressources financières. Elles ont servi au recrutement de douze cents jeunes universitaires après septembre 1985. Coût: deux milliards de francs CFA.

Une politique active d'intervention a été poursuivie en matière de pêche. La Côte d'Ivoire est devenue en 1986 le premier producteur africain de thon et le deuxième exportateur mondial, après le Japon.

Quant au secteur industriel, il se remet plus lentement des mauvaises années. Selon le ministère ivoirien de l'Industrie, il y avait, en 1982, 727 entreprises réalisant 1 066 milliards de francs CFA de chiffres d'affaires, dont 37% à l'exportation. Ces entreprises employaient 60 359 personnes, dont 75% de nationaux. Depuis, de nombreuses faillites et cessations d'activité ont été enregistrées.

Sur le plan social, la présence massive des étrangers est toujours mal ressentie. Des Ghanéens illégalement entrés en Côte d'Ivoire sont régulièrement expulsés. Les 1er et 2 juin 1985, 500 d'entre eux ont été expulsés d'un coup. Lors d'un match de football entre le Ghana et la Côte d'Ivoire, à Kumasi, des bagarres ont éclaté, suivies, le 2 septembre 1985, de violents incidents à Abidjan. Des mesures ont dû être prises pour le rapatriement de 10 000 ressortissants ghanéens, sur les 300 000 qui vivaient en Côte d'Ivoire.

Le cardinal Yago a fêté à Abidjan ses vingt-cinq ans à la tête de l'Église catholique ivoirienne forte d'un million de fidèles, de ses diocèses dotés de onze évêques nationaux et de ses 500 prêtres dont 136 Ivoiriens.

Le VIIIe congrès du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI, parti unique) s'est déroulé sans surprise du 9 au 12 octobre 1985. Houphouët-Boigny a été réélu président de la République mais le problème de sa succession n'a pas été clairement résolu.

En Côte d'Ivoire, l'année 1987 a été placée sous le signe de l'agriculture. Un ambitieux projet de vulgarisation agricole a été mis en chantier dans le cadre du programme d'"ajustement structurel" appliqué depuis 1981. D'un montant de 58,5 millions de dollars (avec une contribution de 34 millions de dollars de la Banque mondiale), il vise à toucher d'ici 1992 près de 50% de la population agricole. L'agriculture constitue d'ailleurs toujours le secteur clé de l'économie ivoirienne: ayant contribué en 1986 pour 25% au PIB et fourni 60% des exportations, elle emploie 77% de la population active. Elle a par ailleurs contribué pour 30% aux recettes de l'État par le biais de taxes sur les cultures industrielles.

L'année 1986 a été celle des records de production pour l'huile de palme et le cacao, mais la baisse des prix sur le marché international a entraîné des pertes de recettes. La croissance en volume du PIB qui a été de 4,9% en 1985 et de 5,4% en 1986 devait être de 1% en 1987.

La Côte d'Ivoire reste fortement endettée. A la fin de 1986, l'encours de la dette extérieure était de 2 400 milliards de francs CFA (contre 213 milliards en 1975), et le service de la dette représentait encore 32% des recettes d'exportation. En juillet 1986, un nouvel accord de rééchelonnement a été signé pour les années 1986 à 1989 et, pour la même période, un crédit de 116 millions de dollars a été obtenu du FMI (fin 1986). Satisfaction pour les autorités ivoiriennes: le commerce avec les pays de l'Est est en constante augmentation (32 milliards de francs CFA en 1983, 85 milliards en 1985). Les exportations ivoiriennes prépondérantes sont le café, le cacao, le bois.

La Côte d'Ivoire reste le pôle industriel de la sous-région. En 1987, un nouveau fleuron s'est ajouté à sa couronne, la CIPHARM, usine pharmaceutique mise en place en association avec Rhône-Poulenc, Roussel-Uclaf et Sanofi. Coût: 1,8 milliard de francs CFA, chiffres d'affaire prévu pour 1988: 1,25 milliard de francs CFA. La Côte d'Ivoire a aussi mis en oeuvre le plan informatique le plus important de la sous-région. De 1986 à 1996, le parc informatique devrait passer de 1 250 à 11 600 unités.

Sur le plan politique, les relations franco-ivoiriennes sont redevenues excellentes après le léger froid provoqué par des articles parus dans les journaux français L'Unité et Le Matin en juin 1986 et qui mettaient en cause la politique paternaliste du président Félix Houphouët-Boigny. Après quelques bouderies du côté d'Abidjan, l'affaire a été close moyennant excuses verbales. Preuve de l'excellence de ces relations, l'armée ivoirienne, forte de 13 000 hommes, a bénéficié chaque année depuis 1983 d'une aide directe exceptionnelle d'environ 750 millions de francs CFA, sous forme de matériels radioélectriques ultramodernes, de véhicules, de vedettes, etc. La Côte d'Ivoire reste l'un des premiers pays africains bénéficiaires de l'aide française: 1,4 milliard de francs CFA en 1986. Le problème de la présence des étrangers dans le pays se pose avec de plus en plus d'acuité, surtout au regard de "l'après-Houphouët". De 27,8% en 1980, la proportion d'étrangers devrait passer à 31% en 1990. Outre les ressortissants des pays voisins, on dénombre environ 50 000 Français et 100 000 Libano-Syriens.

Le 25 mai 1987, la "sage Côte d'Ivoire" faisait sensation en annonçant aux bailleurs de fonds la suspension unilatérale de ses remboursements au titre de la dette extérieure. C'est que ceux-ci représentaient désormais plus de 60% de la valeur des recettes d'exportations et que ces dernières s'amenuisaient constamment sous le double effet de la baisse des prix et du dollar. Ainsi, de février 1985 à décembre 1988, le prix du café a chuté de 20% et la valeur du dollar de 80%. Les négociations sur le rééchelonnement ont repris en décembre 1987 avec le Club de Paris.

La libéralisation du commerce extérieur, intervenue à la demande du FMI, a contribué à la réduction des recettes publiques. Il a été notamment mis fin à la politique protectionniste en faveur de l'industrie locale et aux contingentements à l'importation. Les droits de douane ont été réduits sur certains produits, et les mercuriales et minima de perception supprimés. Il en est résulté aussitôt une augmentation de la fraude douanière, par la présentation de factures fausses ou sous-évaluées. Un journal a estimé à plus de cent milliards de francs CFA le manque à recevoir pour l'État. C'est beaucoup, si l'on sait que le budget de 1988 était de 637,1 milliards de francs CFA. Pour l'équilibrer, il a fallu augmenter de 50% les droits de timbre et de 20% la taxe sur les tabacs. Il a fallu aussi généraliser, à compter du 1er février 1988, la TVA à tous les secteurs de l'économie.

La politique économique de la Côte d'Ivoire est donc restée marquée du sceau de la rigueur. Mais il existe toujours des déséquilibres et des gaspillages dangereux. La Banque nationale pour le développement agricole (BNDA) a accusé un déficit de 60 milliards de francs CFA. A la fin de 1987, il ne restait certes plus que 301 experts français dans l'administration ivoirienne - contre 703 en 1983 -, mais ils coûtaient la bagatelle de 11 milliards de francs CFA, soit 36 millions par expert. L'effectif des assistants techniques français a été réduit à 2 000 depuis la fin 1986, pour un coût de 31,1 milliards CFA. Le taux de croissance de l'économie a été négatif en 1987 (-1%). Sur le plan financier, la Banque mondiale reste le premier bailleur de fonds de la Côte d'Ivoire: 1,5 milliard de dollars de prêts accordés depuis 1980. En 1988, avec le FMI, elle envisageait d'investir dans le pays entre 120 et 130 milliards de francs CFA, avec l'objectif de porter le taux de croissance à +1,9%.

Une telle situation économique ne va pas sans mécontentement. Les enseignants du secondaire avaient clamé le leur en 1986. Le gouvernement a fait incarcérer, le 3 septembre 1987, plusieurs responsables du Syndicat national des enseignants du secondaire (SYNESCI) dont le secrétaire général, Laurent Akoun. Il a aussi poussé à l'élection, à la tête du syndicat, d'une direction qui lui était dévouée. Le 4 décembre 1987, il a fait condamner les anciens responsables de quatre à six mois de prison ferme pour détournements et recel de fonds et de biens sociaux. Le 9 novembre 1987, le journal Jeune Afrique a été interdit en Côte d'Ivoire après la parution d'un article faisant état de la participation ivoirienne au coup d'État perpétré quelques jours plus tôt contre le capitaine Thomas Sankara, au Burkina Faso.

La Côte d'Ivoire après la guerre du cacao

A quatre-vingt-trois ans, le vieux président et leader du petit pré-carré des anciennes colonies françaises, Félix Houphouët-Boigny, a engagé un combat dont l'enjeu a largement dépassé les frontières de son pays: cette bataille inédite dans l'histoire des matières premières s'est livrée entre le 9 juillet 1987 et le 2 janvier 1989 à Abidjan. Pendant ces dix-huit mois, la Côte d'Ivoire a défié le marché international du cacao au nom d'un "plus juste équilibre entre le Nord et le Sud".

En l'espace de trois campagnes, les cours du cacao se sont littéralement effondrés. Un état de fait que le premier producteur mondial ne peut supporter: du cacao dépendent 40% de ses ressources budgétaires et 60% de ses recettes d'exportation. Or, en ce mois de juillet 1987, alors que s'annonce pour la campagne 1987-1988 une nouvelle récolte record de 690 000 tonnes, la Côte d'Ivoire perd entre 5 et 6 FF sur chaque kilo de fèves exporté. Pour en finir avec la chute des cours, Félix Houphouët-Boigny déclenche une grève sine die des ventes de cacao ivoirien.

Audace ou naïveté?

C'est la première fois qu'un pays producteur de cacao déclare ouvertement la guerre aux acteurs du marché mondial. Pour le vieux président ivoirien, il n'existe pas de surproduction mondiale de cacao, les seuls responsables de la crise que traverse son pays étant les courtiers londoniens qui, sur les marchés à terme, jouent avec du "cacao papier". Autrement dit, "des spéculateurs sans scrupules qui ne se soucient pas des retombées de leurs actes pour les paysans ivoiriens". Le monde du cacao va réagir avec force en se liguant contre la Côte d'Ivoire. De commercial, le bras de fer devient vite idéologique. Présentée depuis trois décennies, comme "vitrine de la France en Afrique", la Côte d'Ivoire semble rompre le pacte libéral qui la lie à l'Occident en remettant en cause les lois du marché.

Au fil des mois, la tension ne cesse de monter, la "sainte alliance chocolatière" jouant à plein. En effet, loin de s'affoler, les négociants, les courtiers, les industriels du chocolat se sont organisés pour résister à la privation subite d'un tiers du cacao mondial disponible. Les chocolatiers au cours de cette année 1988 ont réduit de moitié - de six à trois mois - leurs stocks garantis. Les négociants se sont retournés vers d'autres producteurs, heureux de saisir l'aubaine: le Brésil, la Malaisie mais aussi le Ghana et le Cameroun ont profité de l'embargo ivoirien pour augmenter leurs ventes. Ainsi, loin de remonter, les cours mondiaux du cacao ont-ils poursuivi leur chute tout au long de l'année 1988. De 1410 livres sterling la tonne, le 9 juillet 1987, ils sont tombés à 925 à la fin de 1988.

Financièrement étranglée au moment de déclencher la grève des ventes, la Côte d'Ivoire a vécu toute l'année 1988 au bord de la faillite. En mai 1987, Abidjan avait une première fois suspendu les remboursements de sa dette évaluée à près de 10 milliards de dollars. Ce qui avait immédiatement entraîné le blocage des nouveaux crédits que le FMI destinait à Abidjan et la suspension, par la Banque mondiale, des négociations sur le financement de nouveaux projets. Aussi, pour ne pas se priver des subsides internationaux - 2 milliards de francs promis en 1988 par la France, la Banque mondiale et le FMI - la Côte d'Ivoire qui devait affronter pour 1988 un déficit de ses finances publiques de 200 milliards de francs CFA (4 milliards de FF) avait repris langue avec ses créanciers au mois de décembre 1987.

Rééchelonnement de la dette

Le 29 avril 1988, un accord de rééchelonnement est conclu avec le Club de Londres, reportant en 1993 le remboursement du principal de la dette privée ivoirienne courant sur les années 1985-1995 et son étalement sur quinze ans. Déjà, à la mi-décembre, la Côte d'Ivoire avait obtenu du Club de Paris le réaménagement de sa dette publique à partir de 1994 remboursable sur dix ans. Mais, moins d'un mois plus tard, incapable d'honorer ses échéances, la Côte d'Ivoire ajourne à nouveau ses paiements. Pour épargner l'asphyxie à son "meilleur allié en Afrique", la France finit, à contrecoeur, par intervenir. L'issue du bras de fer est négociée par Jean-Christophe Mitterrand, conseiller du président de la République française pour les affaires africaines.

Le 3 janvier, la Côte d'Ivoire annonce officiellement avoir vendu 400 000 tonnes au groupe français "Sucres et Denrées" qui obtient de facto le monopole de la commercialisation du cacao ivoirien. 200 000 tonnes ont déjà été écoulées sur le marché mondial, 200 000 autres seront stockées pendant au moins deux ans dans les ports européens, avec l'espoir de faire remonter, à terme, les prix mondiaux. Sans le coup de pouce français, l'accord n'aurait pu être conclu: entre les douze francs exigés par la Côte d'Ivoire et les huit francs du marché mondial, la marchandise est enlevée à dix francs par "Suc'Den", un prêt de la France de 8 millions de francs (400 000 millions de francs CFA) permettant de compenser la différence.

A l'issue de ces dix-huit mois d'embargo qui ont mis le pays à très rude épreuve, il est étonnant de constater que la Côte d'Ivoire n'a pas connu une seule secousse sociale. Pas de mécontentement de la part des paysans, et pour cause: Félix Houphouët-Boigny s'est refusé à baisser le prix garanti aux quatre millions d'Ivoiriens vivant des revenus du cacao et fixé à 8 francs le kilo. Pas de trouble, non plus, dans les villes: les fonctionnaires ont été régulièrement payés en dépit des difficultés budgétaires. Mais, le calme qui a régné tout au long de cette année 1988 a relevé également pour beaucoup de la personnalité imposante du président ivoirien.

Depuis plus d'un quart de siècle de règne sans partage, Félix Houphouët-Boigny a assuré la stabilité politique et sociale de la Côte d'Ivoire. Son secret: un fin mélange d'autocratie et de paternalisme. La période a d'ailleurs été marquée, début septembre, après six ans d'exil en France, par le retour du plus vieil opposant au régime, l'universitaire Laurent Gbagbo. Le 15 de ce même mois, les douze professeurs écartés de la direction du Syndicat national des enseignants du secondaire de Côte d'Ivoire, se sont publiquement repentis après un détour pour "rééducation" par le camp militaire de Séguéla.

Le "plus grand édifice de la chrétienté"

En politique étrangère, le président Houphouët-Boigny s'est montré tout aussi fidèle à ses principes. Depuis 1970 et au grand dam de ses pairs africains, le chef de l'État ivoirien s'est fait l'ardent défenseur d'une "politique de dialogue" avec l'Afrique du Sud. Grâce aux règlements des conflits d'Afrique australe, le regain d'honorabilité acquis en 1988 par le régime de Prétoria a permis à la Côte d'Ivoire de pratiquer au grand jour sa diplomatie secrète. Le 15 octobre, le président Houphouët-Boigny a reçu dans son village natal de Yamoussoukro le chef de l'État sud-africain Pieter Botha.

Arrivé en pleine nuit pour quelques heures seulement, l'hôte du président ivoirien n'a pu admirer l'immense basilique en construction. Destinée à être le plus grand édifice de la chrétienté, "Notre-Dame de Yamoussoukro" a été officiellement offerte au Vatican, le 1er mars 1988. Le président espère en retour une visite de bénédiction du pape Jean-Paul II. Au milieu d'une végétation luxuriante, pas moins de 1 500 ouvriers ont travaillé en 1988 sur ce gigantesque chantier: 272 colonnes, 7 500 mètres carrés de vitraux, une coupole de 310 tonnes et une croix surplombant l'ensemble à 149 mètres de haut. Mais son coût évalué à 1,6 milliard de francs (80 milliards de francs CFA) a, semble-t-il, définitivement occulté la beauté de l'édifice et jeté le discrédit sur son auteur. Félix Houphouët-Boigny a eu beau se défendre d'avoir financé la basilique sur sa fortune personnelle, l'entreprise est apparue démesurée pour un pays qui s'est plaint tout au long de l'année 1988 d'être victime d'une crise provoquée par d'autres.

Pour la Côte d'Ivoire, pendant trois décennies l'un des pays les plus prospères et stables sur le continent africain, l'année 1989-1990 a été le temps des ruptures. La "vitrine de la France en Afrique" a volé en éclats. Le 2 mars 1990, le président Félix Houphouët-Boigny, âgé de 84 ans, a été conspué dans les rues d'Abidjan comme "voleur" et "dictateur". La mévente du cacao, une corruption ubuesque et une fin de règne interminable ont fait apparaître le "vieux sage de l'Afrique" comme un satrape. L'indépendance "confisquée" et les libertés bafouées ont été revendiquées par un large mouvement contestataire. Sous la pression de la rue et des bailleurs de fonds étrangers, Félix Houphouët-Boigny a finalement renié, le 3 mai 1990, trente ans de pouvoir sans partage. En légalisant les partis d'opposition, le "héros de l'indépendance" s'est fait le héraut d'un avenir "démocratique et pluraliste". Pour partir, selon ses propres dires, "la tête haute, en beauté"...

Au coeur du "miracle ivoirien", l'économie, fondée sur la vente de matières premières et, notamment, de café et de cacao, a flanché sous le poids de la dette: plus de 14 milliards de dollars. Avec ses quelque 10 millions d'habitants, dont tout un chacun - du vieillard au village, au fonctionnaire en ville en passant par une jeunesse majoritaire - doit théoriquement 7 000 francs français à l'étranger, la Côte d'Ivoire est le pays le plus endetté d'Afrique. Sommé par les organismes financiers internationaux de contribuer aux efforts de redressement, le président Felix Houphouët-Boigny a annoncé ex abrupto, le 26 février 1990, des coupes salariales de 10 à 40%. L'agitation a aussitôt gagné les rues d'Abidjan. Déjà passablement "fatiguée du Vieux", au pouvoir depuis l'indépendance, la population a refusé de faire des sacrifices pour sauver le régime. La "moralisation de la vie publique en Côte d'Ivoire" est devenue le pôle de ralliement d'une poussée contestataire.

"Le cacao nous a tous perdu", a finalement avoué Félix Houphouët-Boigny, bâtisseur - sur sa "cassette personnelle" - du plus grand édifice chrétien au monde, la basilique Notre-Dame de la Paix à Yamoussoukro. Pendant plus de deux ans, de juillet 1987 jusqu'en novembre 1989, le président ivoirien a imposé un "embargo" sur l'exportation du cacao. Cette stratégie visait à peser sur l'évolution d'un marché mondial tombé à son plus bas niveau depuis quatorze ans. En 1989, cette "bouderie" du marché s'est retournée contre le premier producteur mondial. Assis sur une montagne de fèves invendues, le "vieux roi du cacao" a été obligé de conclure des block-deals avec les plus grands négociants internationaux, seuls capables d'enlever et de placer des tonnages gigantesques. Manipulé par un entourage soudoyé, Félix Houphouët-Boigny a signé des contrats fabuleux avec les "spéculateurs", qu'il n'avait cessé de pourfendre. Après avoir payé le prix fort pour sa "grève de la vente", la Côte d'Ivoire a bradé son cacao aux géants du négoce (Sucres et Denrées, Phillip Brothers).

Dès juin 1989, le prix garanti aux producteurs de café et de cacao a été baissé de moitié. Mais lorsque, au printemps 1990, les salariés des villes ont dû à leur tour être mis à contribution, leur front du refus a fait reculer le gouvernement. L'unité syndicale et le monopole politique du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) ont éclaté. Une demi-douzaine de partis d'opposition, dont le Front populaire ivoirien (FPI) du professeur Laurent Gbagbo, ont engagé la préparation des échéances électorales de la fin 1990. Dernière hypothèque: le départ du "Vieux"...

1990 restera l'année du multipartisme, lequel fut annoncé le 30 avril sous la pression de manifestations populaires conspuant le président Félix Houphouët-Boigny, à la tête de l'État depuis l'indépendance (1960).

En septembre 1990, la bénédiction pontificale de la basilique de Yamoussoukro, réplique de Saint-Pierre de Rome, n'a pas soulevé l'enthousiasme espéré par le vieil autocrate, malgré l'importance des moyens officiels mis en oeuvre. Cette manifestation a suscité de vigoureuses critiques à l'étranger et l'irritation des bailleurs de fonds, excédés par les dépenses somptuaires d'un État qui s'était déclaré insolvable en mai 1987. F. Houphouët-Boigny, voulant "se retirer la tête haute", a brigué en octobre 1990, à 85 ans officiels, un septième mandat présidentiel, après avoir réduit au silence les contestataires "rénovateurs" au congrès de l'ancien parti unique, le PDCI-RDA (Parti démocratique de Côte d'Ivoire - Rassemblement démocratique africain) qu'il présidait toujours à la mi-1991. Face à lui, c'était une première, la gauche démocratique a soutenu la candidature du professeur Laurent Gbagbo, 45 ans, dirigeant la principale force d'opposition, d'audience nationale, le Front populaire ivoirien (FPI). Intimidations de l'armée, de la police, des préfets, arrestations d'opposants, fraude massive ont permis à F. Houphouët-Boigny de s'accorder 81,68% des suffrages (il avait obtenu 100% des voix en 1985...), l'opposition dénonçant, après avoir relevé le défi, la "mascarade électorale". L'électorat, démobilisé, s'est largement abstenu (60% à 70% de la population) aux élections municipales (30 décembre 1990) et aux législatives (25 novembre 1990) qui ont consacré l'entrée de l'opposition au Parlement (dix des 175 sièges dont neuf au FPI et un au Parti ivoirien des travailleurs).

Confronté au naufrage de l'économie ivoirienne (baisse de 4,9% du PIB en 1989 et de 6% en 1990), fondée depuis plus de trente ans sur les seules cultures du café et du cacao dont les cours ont chuté de 55% entre 1986 et 1989, le chef de l'État a dû se résoudre, vu son âge et l'impatience de la Banque mondiale et des institutions financières, à envisager "l'après-Houphouët". La Constitution, modifiée le 6 novembre 1990, précise désormais que le président de l'Assemblée nationale (Henri Konan Bédié, reconduit en décembre 1990) achève le mandat présidentiel en cas de vacance, et qu'un Premier ministre, responsable devant le chef de l'État, conduit l'action gouvernementale (Allassane Ouattara, l'ancien gouverneur de la BCEAO - Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest - a été nommé à ce poste le 7 novembre 1990).

Si la réduction des dépenses de l'État (19 ministres au lieu de 29, 144 directions d'administration contre 185) et une meilleure couverture fiscale ont été mises en avant par le plan Ouattara - impuissant à récupérer les arriérés dus au Trésor par les dignitaires du régime -, les retombées sociales en sont très dures: vagues de licenciements dans les secteurs public (journaliers) et parapublic, hausse du coût de la vie... Ce plan n'a pas fait renaître la confiance des investisseurs (fuite des capitaux non enrayée) dans ce pays aux circuits financiers asséchés. La dette intérieure (927 milliards FCFA) a obéré l'activité économique, entraînant la fermeture de nombreuses entreprises et aggravant le chômage. Faute de crédits, la récolte de café de 1990 n'était toujours pas achetée aux paysans en mars 1991. La dette extérieure (plus de 15 milliards de dollars) est comparativement plus lourde que celle du Brésil, à population égale. Prônée par l'opposition, la réforme de la Caisse de stabilisation, cassette "clandestine" du chef de l'État et de ses ministres, a été imposée par la Banque mondiale en avril 1991.

La France, premier partenaire commercial, a réservé en 1990 18% des engagements de la CCCE (Caisse centrale de coopération économique) à la Côte d'Ivoire, contre 14% entre 1986 et 1989. Le groupe Bouygues, par sa filiale SAUR, contrôle désormais l'électricité (EECI). Les crises politique et économique ont réduit le rôle diplomatique du pays dans la sous-région. Dans le conflit libérien, la Côte d'Ivoire sert à la fois de terre d'accueil pour les réfugiés et de lieu de transit pour armer les maquis de Charles Taylor.

Le processus de démocratisation, engagé le 30 avril 1990 par la reconnaissance du multipartisme, a été suspendu en février 1992, plaçant le pays dans une impasse politique.

Suite aux exactions de l'armée sur le campus de Yopougon (Abidjan) en mai 1991, la commission officielle d'enquête a conclu à la responsabilité directe du chef d'état-major, le général Robert Guéi. En refusant de le sanctionner, le président Félix Houphouët-Boigny a déclenché à la fin janvier 1992 une vive réaction des forces démocratiques. Le 18 février 1992, jour d'une manifestation, prétextant des violences orchestrées par des "loubards", jeunes souvent utilisés par l'ancien parti unique, le PDCI-RDA (Parti démocratique de Côte d'Ivoire-Rassemblement démocratique africain), les autorités ont fait arrêter et condamner à de lourdes peines de prison (de un à trois ans) près d'une centaine de personnes, à l'issue de procès dont la nature politique a été dénoncée à l'étranger, notamment par le Parlement européen, et qui a soulevé la réprobation du cardinal Yago, archevêque d'Abidjan. Parmi les condamnés figurent en effet le chef de file de l'opposition, Laurent Gbagbo, secrétaire général du Front populaire ivoirien (FPI) et président du groupe parlementaire FPI, René Dégni-Ségui, président de la Ligue ivoirienne des droits de l'homme, et plusieurs dirigeants de l'opposition démocratique. Les condamnés ont fini par être amnistiés fin juillet 1992.

C'est de Paris et de Genève, où il a séjourné à partir du 2 février 1992, et où il était toujours à la mi-1992, que le président ivoirien a continué de diriger son pays, et les négociations sur le conflit libérien, contraignant le Premier ministre Alassane Ouattara, sans base politique et sociale, à de fréquents allers-retours. Autre signe du blocage de la vie politique, les députés FPI, dont deux ont été condamnés à deux ans de prison, ont refusé de siéger depuis l'ouverture de la session parlementaire, le 29 avril 1992. Après le retrait tardif du député du Parti ivoirien des travailleurs, seuls les députés de l'ancien parti unique ont continué de siéger.

La désignation d'un président de l'Assemblée nationale dénué de tout charisme, Konan Bédié, comme successeur constitutionnel en cas de vacance du pouvoir (le chef de l'État était, en 1992, dans sa 87e année officielle) a suscité bien des rancoeurs au sein du PDCI-RDA, déchiré en de nombreux clans, tous d'accord cependant pour barrer la route à L. Gbagbo (qui a été candidat en 1990) lors de la prochaine élection présidentielle, prévue en 1995. La paysannerie, base traditionnelle de F. Houphouët-Boigny, s'est détournée du PDCI-RDA et un nouveau syndicat paysan (SYNACI, Syndicat national des agriculteurs de Côte d'Ivoire), créé en juillet 1991 à l'initiative de l'opposition, a connu un réel succès. La base et les jeunes officiers d'une armée secouée par de graves convulsions, en juillet 1991, n'ont pas été insensibles au discours démocratique et le général Guéi a dû former un corps spécial, la FIRPAC (Force d'intervention rapide para-commando), pour assumer les tâches de répression.

Fondée sur le café et le cacao aux marchés fortement déprimés et dont les accords internationaux ont été renégociés en 1992, l'économie ivoirienne avait connu un léger frémissement lors de la mise en oeuvre du plan Ouattara après une grave récession en 1989-1990. Mais la tension sociale et politique a stoppé bien des projets et freiné la restructuration des entreprises publiques, susceptible d'aggraver un chômage déjà endémique. Les privatisations (20 prévues en 1992 sur les 80 envisagées), qui sont, selon le Premier ministre, la clé de voûte de la relance, ont suscité des remous politiques. Le groupe français Bouygues, qui contrôle eau et électricité du pays, s'est déclaré intéressé par les télécommunications. Asphyxiée par ses dettes extérieure et intérieure, la Côte d'Ivoire a bénéficié, en 1991-1992, de la manne du FMI (in extremis) et de la Banque mondiale, de la CEE et de la France (1,2 milliard FF de prêt d'ajustement en 1991, qui a fait de la Côte d'Ivoire le premier bénéficiaire en Afrique des concours financiers publics de Paris), sans que n'ait été pour autant rétablie la confiance des investisseurs.

En faisant libérer, le 31 juillet 1992, par une loi d'amnistie, le leader de l'opposition, Laurent Gbagbo, président du groupe parlementaire du Front populaire ivoirien (FPI), et près d'une centaine de démocrates dont René Dégni Ségui, le dirigeant de la Ligue ivoirienne des droits de l'homme (LIDHO), le président Félix Houphouët-Boigny, absent du pays de février à juin 1992, a sorti son régime de l'impasse dans laquelle il s'était enfermé en les condamnant lourdement suite à la manifestation du 18 février 1992. La vive réprobation suscitée à l'étranger par ces procès arbitraires avait eu raison de la compréhension des bailleurs de fonds, d'ordinaire prodigues envers un pays financièrement asphyxié. Les négociations avec le FMI (Fonds monétaire international) avaient été suspendues en juin 1992 (elles ont repris en septembre). De plus, cette amnistie a libéré la haute hiérarchie militaire d'éventuelles poursuites liées aux exactions commises en mai 1991 sur le campus d'AbidjanYopougon et dont elle avait été reconnue coupable par une commission officielle d'enquête qui avait alors reçu l'aval du chef de l'État.

Le FPI, après avoir réclamé, en août 1992, le départ du Premier ministre Alassane Ouattara et la formation d'un gouvernement de transition, a organisé sa première convention nationale (en décembre) sur le thème d'élections libres et transparentes en 1995 et a mené une intense activité diplomatique marquée notamment par son admission à l'Internationale socialiste.

En n'écartant pas l'hypothèse de sa candidature à la présidence en 1995, le Premier ministre a imprudemment contrarié l'ambition du dauphin constitutionnel, Henri Konan Bédié, président de l'Assemblée nationale. En mars 1993, les députés du Parti démocratique de Côte d'Ivoire-Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA), ancien parti unique, ont demandé de surseoir aux privatisations chères au Premier ministre, reprenant certaines critiques de l'opposition. Le groupe français Bouygues a souhaité adjoindre à son contrôle de l'eau, et de l'électricité, celui des télécommunications, il s'est assuré avec Électricité de France (EDF), en décembre 1992, l'exploitation à venir du gisement de gaz off-shore Foxtrot (15,6 milliards de m³). Cette rivalité Bédié/Ouattara s'est alimentée des éternelles rumeurs de réforme constitutionnelle et des 88 ans officiels du chef d'État, Félix Houphouët-Boigny, encore maître du jeu, et qui n'a pas rayé l'échéance 1995 de son agenda personnel.

Fondée sur le cacao et le café aux cours très bas, l'économie ivoirienne, étranglée par une dette intérieure et marquée par la multiplication des faillites et des licenciements, n'est pas sortie du marasme. La baisse de l'activité économique s'est confirmée en 1992 et la France, qui a engagé cette année-là 2,204 milliards FF en Côte-d'Ivoire, a commencé de désespérer de la concrétisation de la relance annoncée à partir de 1990 par A. Ouattara. La Banque mondiale, prônant la dévaluation du franc CFA, n'a commencé de décaisser qu'à la fin de 1992 une partie des fonds concédés un an plus tôt. Elle a exigé des réductions salariales que le Premier ministre ne pouvait annoncer sans déclencher une tempête sociale vu la combativité des syndicats. Le FMI a, pour sa part, demandé la réduction d'un quart du nombre des fonctionnaires. Dans les campagnes, la libéralisation des filières café et cacao s'est faite au détriment de paysans qui, ne percevant toujours pas le prix garanti aux producteurs, ce qui a renforcé l'influence du Syndicat national des agriculteurs (SYNAGCI), proche du FPI. Les mutineries de la Garde républicaine (ancienne milice du PDCI) à la Présidence d'Abidjan et Yamoussoukro, les 29 mars et 4 avril 1993 et les changements à la tête de l'armée, ont alourdi ce climat de fin de règne, propice aux aventures, dans un environnement rendu instable par le conflit libérien.

La succession d'Houphouët-Boigny

L'annonce, le 7 décembre 1993, jour anniversaire de l'indépendance, de la mort, officiellement à 88 ans, du premier président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, à la tête du pays trente-trois ans durant, a ouvert une page nouvelle de l'histoire de la Côte d'Ivoire qu'il a écrasée de sa personnalité tout le temps de sa présence au pouvoir.

Son mauvais état de santé avait avivé, dès le premier semestre 1993, la lutte de succession au sein de l'ancien parti unique, PDCI-RDA (Parti démocratique de Côte d'Ivoire-Rassemblement démocratique africain), fondé en 1946 et qu'il dirigeait toujours. Si l'article 11 de la Constitution désignait le président de l'Assemblée nationale, Henri Konan Bédié, son protégé depuis le début des années soixante, comme lui fils de chef baoulé, pour achever le mandat présidentiel, celui-ci a dû contenir les ambitions du Premier ministre Alassane Drahamane Ouattara. Cet ancien gouverneur de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) avait été imposé aux autorités ivoiriennes par le FMI en 1990, au plus fort de la crise économique et bénéficiait de l'appui de nombreux barons du PDCI, dont Philippe Yacé, président du Conseil économique et social et "numéro deux" du régime jusqu'en 1980. Avant même que la Cour suprême ne déclare la vacance du pouvoir, H.K. Bédié, encouragé par la France, a déclaré assumer les responsabilités de chef de l'État et demandé à tous de "se mettre à sa disposition", entraînant la démission, le 9 décembre, de A. Ouattara.

Reconduction d'un régime autoritaire

Formé le 15 décembre 1993 autour du Premier ministre, Daniel Kablan Duncan, ancien ministre des Finances du gouvernement de A. Ouattara, le nouveau gouvernement avait officiellement pour tâche prioritaire le redressement économique; sa composition a cependant reflété une conception autoritaire de la gestion de l'État et la volonté de contrôler les consultations électorales générales de 1995. Mise à l'écart des proches de A. Ouattara, maintien des ministres "sécuritaires" (Léon Konan Koffi à la Défense et Émile Constant Bombet à l'Intérieur), ouverture symbolique à la Culture pour le dirigeant d'un groupuscule d'opposition, le nouveau chef de l'État a ainsi rejeté la proposition de gouvernement de transition faite par Laurent Gbagbo, dirigeant de la principale force d'opposition, le Front populaire ivoirien (FPI).

Hostile à l'article 11, ce mouvement, réuni le 27 novembre 1993 en convention nationale extraordinaire, a demandé l'élection d'une Constituante chargée de donner au pays des institutions démocratiques modernes et l'organisation, sur la base d'une nouvelle loi électorale, de scrutins transparents pour doter le pays d'autorités légitimes. Le vote des non-Ivoiriens récusé par l'opposition... et la Constitution en vigueur est apparu constituer un enjeu décisif pour 1995. Au moins trois millions d'étrangers peuvent, en effet, servir de clientèle électorale au mépris de la Constitution, comme cela a été le cas en 1990.

L'élection, le 5 janvier 1994, de Charles Donwahi à la présidence de l'Assemblée nationale n'a pas révélé de fracture significative parmi les élus du PDCI, l'unité du parti au pouvoir n'était cependant que de façade. Avant même les funérailles de F. Houphouët-Boigny, le 7 février 1994, en présence d'une délégation française pléthorique comprenant nombre d'anciens Premiers ministres, son successeur a placé ses hommes à la tête de la presse écrite et audiovisuelle et réprimé les partisans de A. Ouattara lorsqu'ils ont voulu l'accueillir, en janvier 1994, à l'issue d'un séjour à l'étranger. Après la valse des préfets, des nominations dans l'armée, mais aussi au sein de la police et de la justice, le clan "bédiéiste" s'est assuré le contrôle des rouages de l'État. A partir de février, plusieurs journalistes proches de A. Ouattara ou de l'opposition ont été incarcérés. Le "numéro deux" du FPI, Abou Drahamane Sangaré, a été par deux fois condamné, à un et trois ans de prison ferme, en tant que directeur des publications du groupe Le Nouvel Horizon, proche du FPI.

Craignant de nouvelles provocations du pouvoir, comme cela était arrivé en février 1992, cette formation a privilégié l'organisation de tournées sur l'ensemble du pays où elle a achevé de se structurer territorialement. A l'ordre du jour de son congrès de la fin 1994, figurait le lancement de la campagne présidentielle de son charismatique secrétaire général, L. Gbagbo, à la popularité et l'habileté inquiétantes pour le nouveau président, lui-même déjà en campagne mais peu à l'aise en public. Réuni le 30 avril, le congrès extraordinaire du PDCI a ovationné ce dernier pour qu'il prenne la tête du parti sans qu'ait pu s'exprimer Djény Kobéna, animateur des "rénovateurs" regroupés dans le Rassemblement des républicains.

Ce climat politique tendu, illustré par la répression des étudiants intervenue en mai 1994, n'est pas apparu propice à encourager les investisseurs dans cet État sous haute surveillance du FMI (tout programme a été suspendu de septembre 1992 à janvier 1994). Plus de dix ans de politique d'ajustement structurel se sont soldés par un échec: déficit des finances publiques, PIB en régression à partir de 1987, une dette intérieure paralysant l'activité économique, dette extérieure de l'ordre de 18 milliards de dollars faisant de la Côte d'Ivoire le pays le plus endetté par habitant de la planète...

A la chute des cours du cacao et du café au milieu des années quatre-vingt se sont ajoutées fraude et corruption en matière fiscale et douanière au profit des dignitaires du PDCI. Dans le même temps, les producteurs de café et de cacao sur lesquels se fonde depuis la période coloniale l'économie ivoirienne n'ont pas perçu les prix officiels garantis, qui n'ont cessé de décroître, renforçant l'influence du Syndicat des agriculteurs de Côte d'Ivoire (SYNACI) proche du FPI. Les salariés ont connu la rigueur des réductions de salaires et des licenciements (20 000 dans le secteur public et des milliers de laissés-pour-compte des entreprises privatisées ou liquidées).

A la suite de la dévaluation du franc CFA, le 12 janvier 1994, à laquelle était hostile F. Houphouët-Boigny, la Côte d'Ivoire a renoué avec les institutions de Bretton Woods qui lui ont accordé un concours conditionnel de 8,6 milliards FF à échéance de 1996. Dès 1994, l'ensemble des bailleurs de fonds s'est engagé à hauteur de 6,6 milliards FF, dont le quart pour la France qui a comblé depuis des années les déficits de ce pays nés d'une politique économique dispendieuse et prévaricatrice.

Dévaluation, un marché de dupes

Premier exportateur de cacao (un tiers de la production mondiale), quatrième producteur de café, la Côte d'Ivoire devait selon les champions de la dévaluation tirer les plus grands bénéfices de ce changement, les cours s'étant en outre raffermis. C'était compter là sans les risques de saturation du marché nés de la concurrence asiatique et l'augmentation des charges des planteurs contraints d'améliorer la qualité de leurs produits. La hausse de 20% à 30% des prix aux producteurs, victimes d'une grave désorganisation de la commercialisation, n'a pas compensé une inflation estimée avec optimisme à 40% pour 1994.

La limitation à 10% de la hausse de la masse salariale (représentant trois quarts du budget de fonctionnement) dans un État qui a eu de plus en plus de mal, à partir de la fin 1993, à payer les salaires, a relancé l'action de la Fédération des syndicats autonomes de Côte d'Ivoire (FESACI), dirigée par Marcel Etté.

Dans le cadre des privatisations concernant plus d'une vingtaine d'entreprises publiques en 1994, le groupe franco-ivoirien d'import-export Sifcom, proche du nouveau chef d'État, s'est renforcé. Mais les intérêts français, à l'image du groupe de travaux publics Bouygues contrôlant avec EDF (Électricité de France) l'eau, l'électricité et le gisement de gaz Foxtrot, ont dû faire face à l'offensive des États-Unis et du Canada pour l'exploitation du gaz, d'un nouveau gisement de pétrole et des télécommunications.

Les tensions avec le Libéria, suite à des incursions militaires, en août 1993, et avec le Ghana après des affrontements meurtriers consécutifs à un match de football opposant les équipes des deux pays (23 morts officiellement) s'étaient apaisées à la mi-1994.

Achevant le mandat de Félix Houphouët-Boigny, officiellement disparu le 7 décembre 1993, l'ancien président de l'Assemblée nationale, Henri Konan Bédié, à la tête de l'ancien parti unique, le Parti démocratique de Côte d'Ivoire - Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA), s'est engagé, dès 1994, dans la bataille des élections générales fixées à octobre-décembre 1995. En mal de légitimité, il a suscité la création de sections du Cercle national Bédié (CNB), ressuscitant ainsi un culte maladroit de la personnalité, et a voulu se réconcilier avec les victimes de son prédécesseur, notamment les Guébié de la région de Gagnoa, où des massacres firent quelque 4 000 morts en 1970.

Le président Bédié a cependant dû compter avec la défection de l'ancien courant rénovateur du PDCI de Djény Kobéna, qui s'est constitué en parti en juin 1994, le Rassemblement des républicains (RDR). Cette formation a disposé, à partir de novembre 1994, d'un groupe parlementaire et a bénéficié de la sympathie du rival malheureux - il a été écarté du pouvoir à la mort de F. Houphouët-Boigny - de H.K. Bédié, l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara, devenu directeur adjoint du FMI et candidat possible à la magistrature suprême.

Secrétaire général du Front populaire ivoirien (FPI, opposition), le député Laurent Gbagbo, candidat à la présidentielle de 1995 comme il le fut à celle de 1990 face à F. Houphouët-Boigny, a proposé, dès novembre 1994, la constitution d'un Front républicain (FR). Ce dernier a été fondé le 5 avril 1995 pour exiger des élections transparentes et réaliser l'alternance au pouvoir, réunissant le FPI, membre de l'Internationale socialiste, le RDR (centriste) et l'Union des forces démocratiques (UFD, regroupant six petites formations). Cette union a été favorisée par l'autoritarisme du régime de H. K. Bédié, lequel a entrepris d'assurer sa reconduction par un recensement et un code électoral contestables, par une répression maladroite des journalistes et par l'exclusion de l'opposition des médias officiels. La marche du FR, organisée le 4 mai 1995, pour le retrait du code électoral voté en décembre par une Assemblée qui ne reflète plus la réalité politique du pays, a connu un grand succès.

Vivement contesté, le président Bédié a bénéficié d'un contexte économique favorable. Après sept années de récession, le pays a renoué avec la croissance dont le taux (1,5% en 1994) aura toutefois été inférieur à celui de la croissance démographique. La dévaluation du franc CFA (12 janvier 1994) et la flambée des cours du café ont amélioré la situation des finances publiques, profitant plus en 1994 à l'État (250 milliards FCFA) qu'aux planteurs de cacao et de café (50 milliards). Le rapatriement de capitaux, l'afflux d'aides financières de la France, de l'Allemagne et surtout du FMI (94,6 milliards FCFA en 1994 et 92,4 en 1995) n'ont pas vaincu l'attentisme des investisseurs, encore sensibles, selon la Banque mondiale, à une participation excessive de l'État dans les secteurs productifs.

Cette relative aisance financière de l'État a permis une augmentation modulée (3% à 15%) des salaires des fonctionnaires en mai 1995, tandis que l'inflation (25,8% en 1994), qui a durement affecté la vie quotidienne des populations, n'entraînait qu'une mobilisation syndicale modeste.

La Côte d'Ivoire, dont le rayonnement diplomatique s'est réduit, a accueilli 300 000 réfugiés du Libéria voisin et certains de ses villages ont subi les attaques des forces de l'un des trois principaux belligérants, le Front national patriotique du Libéria de Charles Taylor. Malgré les efforts du Ghana et du Nigéria, l'échec des négociations entre factions libériennes, qui se sont affrontées en juin 1995 en territoire ivoirien, est demeuré préoccupant pour Abidjan.

Le 22 octobre 1995, la première élection présidentielle depuis la mort du président Félix Houphouët-Boigny, en décembre 1993, s'est déroulée dans un climat très tendu (une dizaine de morts lors des manifestations d'octobre et des rumeurs de coup d'État militaire) aux relents xénophobes et ethnocentristes. Ces événements sont intervenus après des mois d'affrontement politique entre l'opposition unie dans le Front républicain (FR) et le pouvoir. Un code électoral visant à écarter, au nom de l'"ivoirité", l'ancien Premier ministre d'Houphouët-Boigny, Alassane Ouattara, dont le père est d'origine burkinabé; la mise en place d'une Commission nationale électorale et d'un Conseil constitutionnel sur mesure; un découpage électoral contestable et un recensement facilitant la fraude ont poussé le FR à un boycottage actif. Le mot d'ordre a été très suivi dans le centre-ouest et le nord du pays où le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, membre de l'Internationale socialiste, et le Rassemblement des républicains (centriste) de Djéni Kobina, qui voulait faire de A. Ouattara son candidat, sont le mieux implantés.

Chef d'État ayant succédé à Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié a prolongé son intérim (décembre 1993-octobre 1995) par un mandat de cinq ans au terme d'un vote aux relents de plébiscite qui lui a accordé, face à un faire-valoir, 96,5 % des voix, pour une participation officielle - non crédible selon tous les observateurs de - 56 %. Bien que la promesse de réviser les listes électorales n'ait pas été tenue, l'opposition a participé aux législatives du 26 novembre 1995 et aux municipales du 11 février 1996, le plus souvent en ordre dispersé, ce qui a permis au Parti démocratique de Côte-d'Ivoire (PDCI, ancien parti unique) d'enlever 147 des 168 sièges pourvus (L. Gbagbo a été écarté du Parlement faute d'élection dans sa circonscription et D. Kobina pour son "origine ghanéenne"; 7 sièges promis à l'opposition demeurant vacants en juillet 1996) et 158 des 196 communes (scrutin à un tour à majorité simple).

Ce coup d'arrêt à une laborieuse démocratisation, souligné par Amnesty International, et qui n'a pas réduit le soutien de la France au régime, s'est traduit par près de 500 arrestations d'opposants à partir d'octobre 1995, dont plus de 200 restaient incarcérés et non jugés en juillet 1996, par la condamnation de plusieurs dizaines d'entre eux selon la loi "anti-casseurs" qui sévit au nom de la responsabilité collective et par une répression de la presse d'opposition.

La dévaluation du franc CFA de 1994 a durement affecté la population au regard de la forte inflation en 1994-1995 (près de 50 % en réel), mais l'État ivoirien en a été le premier bénéficiaire dans la Zone franc. La flambée des cours et l'importante production de café, celle du cacao  dont la Côte-d'Ivoire, avec 850 000 tonnes, reste le premier producteur mondial - ont permis de renouer avec la croissance: 1,5 % en 1994; 6,5 % en 1995 et à nouveau en 1996. Pourtant, la situation sociale est restée préoccupante, la forte croissance démographique (3,8 % de moyenne annuelle) soulignant l'insuffisance des infrastructures de santé et d'éducation. La Côte-d'Ivoire, privilégiée par les bailleurs de fonds (FMI, Banque mondiale, France, qui a engagé 2,4 milliards FF en 1994-1995), a réduit de 20 % sa dette interne, mais la dette extérieure (180 % du PIB en 1995) demeurait écrasante avec un service égal à la valeur de la moitié des exportations. Une légère reprise des investissements et de l'industrie n'a pas réduit la plaie du chômage.

Tout comme le programme de privatisations des entreprises publiques (79 des 117 prévues ont été réalisées), la libéralisation de la filière café-cacao s'est faite sur fond de querelles intestines, les agréments n'étant accordés qu'aux partisans convaincus du chef de l'État.

La rupture des accords d'Abuja, signés en août 1995 par les factions en lutte au Libéria, ne pouvait par ailleurs qu'inquiéter le pays, accueillant déjà plus de 400 000 réfugiés libériens.

Les élections présidentielles de 1995, les premières depuis la mort de Félix Houphouët-Boigny en décembre 1993, en exacerbant la xénophobie et l'ethnocentrisme, ont profondément déchiré la Côte-d'Ivoire. Dans un contexte économique plus favorable, le président Henri Konan Bédié, peu enclin à l'ouverture, a tardé à décrisper le climat politique malgré la volonté de dialogue affichée par la première force d'opposition, membre de l'Internationale socialiste, le Front populaire ivoirien (FPI), présidé par Laurent Gbagbo. En octobre 1996, au Xe congrès du Parti démocratique de Côte-d'Ivoire-Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA), ancien parti unique qu'il préside, le chef de l'État a fait un pas très calculé vers l'opposition qui, par la voix de L. Gbagbo, n'a pas exclu l'hypothèse de s'associer à un gouvernement d'ouverture sur la base d'un programme minimum et de la mise en place d'une Commission nationale électorale indépendante. Les premiers contacts discrets de décembre 1996 n'ont pas eu de suite, mais l'organisation d'élections partielles le 29 décembre 1996, qui ont permis le retour du leader de l'opposition au Parlement, et la libération, le 1er janvier 1997, après un an de détention, du secrétaire général du FPI, Abou Drahamane Sangaré, et de deux journalistes d'opposition ont créé une certaine détente.

Cependant, le régime Bédié, qui a laissé habilement officialiser les exactions de son prédécesseur (crimes et faux complots), n'avait toujours pas apuré, en juin 1997, le contentieux né du boycottage actif, par l'opposition unie dans le Front républicain (FR), de la dernière élection présidentielle (7 morts en détention et plusieurs dizaines de personnes toujours détenues mi-1997). L'ancien chef d'État-Major, le général Robert Guéi, qui avait refusé que l'armée fasse obstacle au boycottage, a été révoqué le 29 janvier 1997, ainsi que plusieurs officiers et sous-officiers. Au malaise de l'armée a succédé, de janvier à juin 1997, celui des universités dans lequel le pouvoir, soufflant le chaud et le froid, s'est enlisé. Le président Bédié, qui a conforté son autorité en remaniant le gouvernement en août 1996, a créé un Conseil national de la sécurité pour, officiellement, faire face à la montée de la criminalité, et une zone d'opération militaire a protégé les régions frontalières du Libéria où s'est dessinée une issue politique à la mi-1997.

Au plan économique, le retour de la croissance (6,5 % en 1996) et une reprise des investissements ont eu pour contrepoint le cours irrégulier du café, une baisse d'au moins 20 % de la production de cacao dont ce pays est le premier fournisseur (40 % de la production mondiale) et une dette dont le service a représenté en 1997 près de la moitié du budget de l'État. C'est à la restructuration de cette dette (environ 20 milliards de dollars), dont le principe a été acquis en mai 1997, que devrait surtout être consacrée la nouvelle facilité d'ajustement structurel renforcée du FMI qui s'est montré sensible au progrès du programme de privatisations. Le secteur des télécommunications a été emporté, en janvier 1997, par France Telecom (51 % des parts) pour 105 milliards de francs CFA, soit l'équivalent du produit de toutes les privatisations depuis 1991.

Confronté à des urgences politiques et sociales intérieures, le régime du président Bédié, malgré ses interventions dans les conflits libérien et sierra-léonais, n'a pas assis son autorité diplomatique sur le continent africain où les "petits" voisins du Togo et du Burkina Faso ont mieux tiré leur épingle du jeu.

Source :
L'etat du Monde 1981-1998