ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

DANS une large mesure, le "miracle ivoirien" s'est fondé sur la destruction de la forêt. Intensément exploité depuis la fin des années 50, le bois s'est toujours rangé parmi les principaux produits d'exportation du pays depuis son indépendance, avec le café et le cacao. Entre 1900 et 1981, les surfaces boisées sont passées de 15,6 à 3,2 millions d'hectares; et alors qu'on défrichait 80 000 hectares en 1950, ce chiffre a atteint 500 000 hectares dans les années 80. La disparition de la forêt ivoirienne ne fait donc plus de doute. La seule question est de savoir si elle aura lieu en 1990 - hypothèse optimiste - ou si, avec la disparition en 1985 des derniers grands massifs exploitables - plus de 100 hectares, - l'irrémédiable a déjà eu lieu (1).

Certes, les conditions climatiques et la succession des formations végétales de remplacement (jachères arborées ou plantations destinées à produire du café ou du cacao) entraînent souvent un maintien de la prédominance des arbres dans le paysage, mais au prix d'un très grave appauvrissement de la flore et de la faune.

Les causes de ce désastre écologique et socio-économique sont similaires à celles rencontrées ailleurs sur le continent. Mais les conséquences de la déforestation en Côte-d'Ivoire se distinguent par leur intensité et par la façon dont elles se combinent à la crise affectant les modes traditionnels de gestion des ressources naturelles dans un contexte de décollage économique qui a tourné court. Les quelques parcs naturels, d'ailleurs déjà menacés par le braconnage et l'extension incontrôlée des cultures, ne sauraient remplacer une politique d'extrême fermeté visant à sauver ce qui peut encore l'être dans le sud-ouest du pays et à engager une reconquête.

L'ampleur de la déforestation affectant la Côte-d'Ivoire a enfin transformé, bien involontairement sans doute, ce pays en une sorte de laboratoire géant où des phénomènes de grande ampleur peuvent être analysés.

C'est ainsi que des modifications climatiques sensibles allant dans le sens d'un assèchement sont constatées depuis une vingtaine d'années, sans qu'il soit encore possible de se prononcer de façon définitive sur leur origine. L'influence de l'harmattan (vent chaud et asséchant venant du nord-est), qui souffle au cours d'une période de l'année de plus en plus longue et sur une partie croissante du territoire (au fur et à mesure que la déforestation s'étend vers le sud), semble être fondamentale dans cette dégradation du climat qui s'est manifestée spectaculairement en 1983 par de gigantesques feux de brousse et de forêt qui détruisirent des milliers d'hectares de plantations commerciales, ainsi que des zones occupées par la forêt habituellement humide. Ainsi, des effets an chaîne menacent directement l'ensemble de l'économie ivoirienne, dont environ 70 % des exportations sont constituées par les trois produits actuellement rendus les plus vulnérables: le bois, le café et le cacao.

Notes:
(1) Parmi les innombrables publications consacrées à la déforestation en Côte-d'Ivoire, on consultera notamment: Y. Monnier, "Méningite cérébrospinale, harmattan et déforestation", Cahiers d'outre-mer, n° 130, 1981; J.-C. Arnaud et G. Sournia, "Les forêts de Côte-d'Ivoire: Une richesse naturelle en voie de disparition", Cahiers d'outre-mer, n° 127, 1977; J.-Ch. Tulet, "La disparition de la forêt ivoirienne: Pertes et profits pour une société", l'Information géographique, n° 45, 1981. Sur les conséquences climatiques éventuelles de la déforestation, voir J.-C. Arnaud et M. Lesourd, Cahiers géographiques de Rouen, n° 21, 1984; pour un aperçu d'ensemble, le petit livre de G. Rougerie, la Côte-d'Ivoire, PUF, Paris, 1977, demeure inutile.

Née dans les soubresauts des indépendances, la jeune littérature d'Afrique noire cherche à forger sa propre personnalité. Difficilement, les romanciers ivoiriens tentent d'atteindre un public fuyant, tout en continuant de s'adresser à lui dans la langue de l'ancien colonisateur. Les difficultés de l'édition, le manque cruel de librairies ne les aident point à combler la distance. Ecartelé entre les problèmes du "moi" et ceux de son environnement, entre le modèle occidental et la culture africaine, entre du "sous-Balzac" et une tradition déjà dépassée, comment l'écrivain peut-il devenir le "tribun de la société"?

L'IVOIRIEN Adiaffi n'a publié que deux romans: la Carte d'identité, pour lequel il a obtenu le Grand Prix du roman d'Afrique noire en 1981, et D'éclairs et de foudres (1), au style torrentiel et à l'imagination débordante. Pourquoi avoir attendu des années avant d'affronter le public? Par souci de rigueur, il ne souhaitait pas éditer ses oeuvres produites il y a quinze ou vingt ans "en exil" - en France, - littérairement médiocres, mais surtout ne répondant pas aux problèmes contemporains de la Côte-d'Ivoire. Il a évité le piège où sont tombés de nombreux écrivains ouest-africains: raconter l'histoire d'un étudiant qui part en France pour "gagner le papier du Blanc" (un diplôme) permettant de revenir au pays exercer des fonctions de cadre, et qui se retrouve la tête farcie d'idées progressistes peu appréciées de l'autre côté de la Méditerranée, mais déculturé, étranger chez lui, voire chômeur.

Aujourd'hui encore, dans son petit appartement spartiate loué au huitième étage d'une tour d'un quartier résidentiel d'Abidjan, Jean-Marie Adiaffi ressent ce déracinement à l'intérieur de son propre pays. Cet ancien étudiant de l'institut des hautes études cinématographiques (IDHEC), enseignant la philosophie, a reconstitué sa case à fétiches dans un recoin de son bureau sans charme, Comme la plupart de ses compatriotes, il ne se sent vraiment lui-même que quand il retourne au "village", au campement qui l'a vu naître et où réside encore une bonne partie de sa famille.

Une autre raison pour laquelle Adiaffi a publié si tard, c'est que son écriture était à ce point neuve que les éditeurs n'osaient pas engager le moindre franc sur lui. Il fallut l'opiniâtre conviction de plusieurs coopérants français pour que les éditions CEDA, à Abidjan, se laissent convaincre.

"La jeune littérature d'Afrique noire se cherche encore. Née dans les soubresauts de la décolonisation et des indépendances, liée tout à la fois aux modèles occidentaux qui lui ont permis d'abord de s'exprimer et en révolte contre ces mêmes modèles, elle peine à sortir de sa gangue et à trouver sa forme et sa personnalité propres [...]. L'Afrique est subjugués par son modèle, puis juge et déchire l'idole et, du même coup, valorise et exalte sa propre image, pour aboutir enfin aujourd'hui à une vision plus équilibrée et plus sereine de l'autre et de soi-même." Ces propos de Guy Michaud (2) résument parfaitement les contradictions que vivent quotidiennement les écrivains ivoiriens.

Ni Rimbaud, ni Bob Marley

PREMIER dilemme: dans quelle langue écrire? Aucun des deux principaux éditeurs d'Abidjan (le CEDA et les Nouvelles Editions africaines) ne reçoit de manuscrit en langue vernaculaire, alors que cinq d'entre elles sont enseignées à l'Université, que quantité d'autres sont transcrites (une soixantaine de langues sont parlées en Côte-d'Ivoire) et que diverses expériences d'alphabétisation en langues locales ont vu le jour ces dernières années. Une littérature peut-elle restituer en langue française une vision africaine du monde authentique? Voilà un grand débat qui n'a toujours pas trouvé d'issue à Abidjan. Situation paradoxale: l'écrivain africain écrit dans une langue qui n'est pas la sienne et pour un public dont la majorité ne sait pas lire. Jean-Marie Adiaffi n'utilise pas l'agni, par peur, dit-il, du tribalisme. Fort bien, mais peut-on éliminer la présence d'une littérature imprimée en langue africaine?

Pour Lilian Kesteloot, tout un domaine de la sensibilité ne peut s'extérioriser que dans la langue maternelle. L'homme africain ne saurait "renoncer à ses idiomes traditionnels sans ressentir une amputation grave de sa personnalité (3)". Mais les écrivains ivoiriens ont sûrement en mémoire la vengeance sordide que les autorités kényanes ont exercée à l'encontre de Ngugi Wa Thiongo en 1978. L'auteur d'Enfant ne pleure pas (4) s'était mis à écrire des pièces de théâtre en kikuyu, qu'il avait fait jouer à des paysans. L'impact fut tel que les autorités le jetèrent en prison sans jugement.

Pour Bernard Dadié, le "vieux" de la littérature ivoirienne, l'écrivain a du mal à ajuster son style à la sensibilité de son lecteur africain et il se préoccupe davantage de recherches formelles pour un public dont la majorité bénéficie d'une instruction scolaire très primaire. D'où le procès d'"hermétisme". La culture livresque, poursuit l'auteur d'Un nègre à Paris (5), ne doit pas supplanter la culture orale. La Bible elle-même a été écrite après coup.

De nombreux écrivains - en début de carrière tout au moins - ne font que se raconter. Climbié, de Bernard Dadié, le Jeune Homme de Bouaké, de Moussa Koné, Kocumbo, l'étudiant noir, d'Aké Loba (6), les Frasques d'Ebinto, d'Amadou Koné, placent un personnage dans une situation et notent son comportement. Les problèmes du "moi" l'emportent nettement sur ceux de la société. Il y a des Cosette partout en Côte-d'Ivoire..., sauf dans les romans. Apparaît alors, après la question de la langue, un deuxième noeud de contradictions: l'auteur est limité par la fonction didactique qu'il fait assumer à son oeuvre. Et quand il veut soulever de graves questions socio-politiques, il produit un substitut d'essai ou d'étude ethnologique aux dépens de l'écriture. Comme ces auteurs rédigent en français, ils n'arrivent pas toujours à éviter l'impression de placage artificiel que donne le transfert d'attitudes, sorties du contexte linguistique quand on passe d'un idiome à un autre.

Les indépendances furent acquises il y a plus d'un quart de siècle. Le colon, le "Blanc", ne pouvant éternellement servir de cible, un renouvellement des thèmes s'imposa. Selon Gérard Lezou, auteur de la Création devant les transformations actuelles en Côte-d'Ivoire (7), chaque écrivain tente de résoudre le problème "suivant l'importance de sa part dans la distribution de l'héritage colonial et dans la mesure où les nouvelles Républiques constituées permettent la libre expression des opinions".

Il convient alors de se libérer des modèles occidentaux dont les influences ne sont pas niées: pour Aké Loba, Victor Hugo est "le plus grand patriarche que la France ait jamais eu". Bernard Dadié ne cache pas ses sympathies pour Emile Zola. Charles Nokan est très marqué par le symbolisme baudelairien, La Mère, de Maxime Gorki, est un modèle inégalé pour les écrivains qui se veulent l'éveil de la conscience des peuples africains. Mais il convient de dépasser ces influences. A partir du modèle théorique occidental, le créateur ivoirien se veut le guide consolateur de son peuple ou, pour reprendre l'expression de Dadié, le "tribun de la société".

L'écrivain doit ainsi concilier les exigences d'un réalisme qui permet de rêver et de combattre et celles d'une écriture qui, comme le demande Jean Marie Adiaffi, doit "s'enraciner dans une mythologie". Pour l'auteur d'un volumineux Silence, on développe (à paraître), il est urgent de réinventer les mythes: en tant qu'ancienne colonie et nation indépendante, la Côte-d'Ivoire (par ailleurs constituée de peuples pour beaucoup venus d'ailleurs) est un terreau bien jeune, qui ressemble au n'zassa, le pagne agni constitué de pièces bigarrées. Le risque est grand de ce que Adiaffi appelle une "culture nénuphar" qui flotterait sans fondement à la surface de la société. "Autrefois, la littérature orale était au service du peuple, poursuit Adiaffi, un tiers des contes avait trait au mariage forcé, à la polygamie. Aujourd'hui, la littérature écrite, au lieu de parler de la libération, s'enfonce dans le mythe du développement à travers les thèmes inspirés par l'Occident, comme l'opposition ville-brousses. Rares sont ceux, à Abidjan, qui tentent d'opérer une coupure épistémologique radicale pour déplacer le lieu littéraire d'où ils parlent en évitant deux écueils: s'en tenir aux formes de la littérature orale - car elles sont dépassées - et faire du sous-Balzac.

L'écriture de la libération reste à inventer. Comme celle de la déchirure. La littérature ivoirienne n'a encore trouvé ni son Rimbaud ni son Bob Marley.

Dans ce pays, les écrivains sont presque tous des fonctionnaires: professeurs d'université, administrateurs civils, diplomates, anciens ministres, voire dirigeants politiques en activité. Le démon de l'écriture saisit même de jeunes lycéens qui voient dans la publication d'un livre, comme dans le football ou les variétés, un moyen de se faire connaître et de gagner de l'argent. L'origine sociale des écrivains encourage le conformisme. Ainsi, il n'y a quasiment pas de littérature policière, même si, émule d'Edgar Faure, l'ancien ministre Usher Assouan, présentement député et maire de Cocody (un quartier d'Abidjan), a publié un thriller sous un pseudonyme. M. Kinimo K. Man Jusu, chroniqueur littéraire à Fraternité Matin, quotidien ivoirien du matin, regrette le manque de littérature d'évasion. Il estime aussi que le "miracle économique" ivoirien a assoupi des écrivains "entretenus", qui ne vivent pas la vie du peuple et n'en parlent que d'une manière fausse.

Se faire éditer n'est pas chose facile. Les deux principales maisons d'édition publient, bon an mal an, une trentaine de livres de fiction. La relative modestie du chiffre d'affaires (celui du CEDA, qui emploie trente-six personnes à temps complet, était de 1 milliard 800 millions de francs CFA (8) en 1986) empêche de prendre des risques financiers. Propriété du groupe Hatier (à 40 %) et de l'Etat ivoirien (à 60 %), le CEDA a réussi jusqu'ici à préserver jalousement son indépendance financière (9). Mais son directeur, M. Venance Kacou, déplore la manière dont les autorités perçoivent le rôle de l'édition dans les sociétés en voie de développement. Bien que comptant plusieurs ministres écrivains, la classe politique ivoirienne demande aux maisons d'édition de publier prioritairement des livres scolaires sans se soucier de créer un patrimoine culturel en encourageant la vie littéraire.

Comme partout ailleurs, la poésie est publiée à fonds perdus. Les romans, quant à eux, dépassent très rarement le premier tirage de 3 000 exemplaires (exception récente: l'Envol des tisserins, de Paul Yao Akoto, romancier néophyte, mais ancien ministre de l'éducation nationale), si bien que la fiction ne vit que grâce au secteur scolaire florissant. Le papier et l'encre étant fortement taxés, il est moins onéreux d'imprimer les livres en France; pourtant les maisons d'édition s'efforcent d'"ivoiriser" totalement cette activité (10). Les écrivains ne manquent pas de souffle, bien au contraire. Mais ils acceptent tacitement de "faire court" comme le leur "conseillent" les éditeurs.

La diffusion est boiteuse. Hors d'Abidjan. le pays souffre cruellement du manque de véritables librairies (les librairies "par terre" - dont l'approvisionnement est souvent mystérieux, - s'en tiennent généralement à de l'infra-littérature). En outre, les éditeurs ivoiriens trouvent leurs diffuseurs français bien peu entreprenants. Alors que le théâtre de Soyinka est joué outre-Manche depuis vingt ans, le directeur du CEDA déplore que "les romans africains n'intéressent pas le public français (11)".

A Abidjan, les rapports de l'édition avec les médias sont généralement bons. Le CEDA coproduit des émissions de radio et de télévision où, l'on ne s'en étonnera pas trop, ses productions ne sont pas férocement critiquées. La chronique littéraire a fini par conquérir droit de cité dans les organes de presse: Fraternité Matin consacre une trentaine de feuillets par mois à la littérature, et l'hebdomadaire Ivoire Dimanche une ou deux pages par semaine.

La grande misère des libraires

DANS un pays où la déperdition scolaire est énorme (les trois quarts des enfants scolarisés ne parviennent pas en classe de sixième), où l'alphabétisation est loin d'être achevée et où le fait écrit n'est pas massivement acquis, la lecture n'est pas encore entrée dans les moeurs. C'est une activité solitaire, or il est difficile de s'isoler. Lorsqu'il a un moment de libre, l'ivoirien préfère rendre visite à sa famille plutôt que lire. Il lit ce qui lui est immédiatement utile. Le lycéen ou l'étudiant n'achète un roman que s'il est au programme.

La Côte-d'Ivoire ne dispose d'aucune statistique fiable sur la lecture. Dans une ville comme Abidjan, qui compte environ deux millions d'habitants, on ne peut évaluer à plus de trois mille les personnes qui lisent des livres de fiction. S'il veut être entendu, l'écrivain est donc condamné à avoir une pratique sociale importante. D'autant qu'une part non négligeable du lectorat est européen. La moitié des lecteurs d'Adiaffi sont français contre 10 % seulement de ceux d'Amadou Koné, à l'écriture assurément plus traditionnelle; l'écrivain marxiste Charles Nokan est bien connu des universitaires danois, mais beaucoup moins des étudiants de son pays (12). La Bibliothèque nationale est totalement inopérante. Les bibliothèques du Centre culturel français et de l'Institut africain pour le développement économique et social (INADES), dirigé par des jésuites, sont les seuls lieux publics où il fait bon lire. Offrant chacune quarante mille volumes, elles prêtent cinquante mille livres par an (en majorité des ouvrages de culture générale ou scientifiques), dont deux mille - dans le cas du Centre culturel français - ne reviennent jamais (13).

Comparé à Cocody ou au Plateau, le quartier Latin a des dimensions de continent. La scène littéraire ivoirienne est un microcosme où tout le monde se connaît. Les écrivains ont fréquenté les mêmes lycées, ont connu l'"exil" français au même moment et dans les mêmes conditions. Le corpus romanesque n'étant pas encore très important, tout le monde a lu tout le monde. Le moindre événement prend des proportions inouïes. Ainsi, en 1986, un débat universitaire houleux consacré à Charles Nokan, qui en France serait passé complètement inaperçu, a été commenté jusque dans les plus hautes sphères de l'Etat.

Les relations avec le pouvoir ne manquent pas d'ambiguïtés. Une bonne partie des écrivains sont violemment hostiles au système en place, mais il est difficile aux fonctionnaires qu'ils sont de ne pas s'autocensurer. Comme nous le dit un intellectuel proche du régime: "Houphouët est incontournable mais on ne peut que le contourner."

Notes:
(1) CEDA, Hatier, Paris, 1982.
(2) Guy Michaud, préface à Gérard Dago Lezou: la Création romanesque devant les transformations actuelles en Côte-d'Ivoire, les Nouvelles Editions africaines, Abidjan-Dakar, 1977.
(3) Anthologie négro-africaine. La littérature de 1918 à 1981, Marabout, Verviers, 1982.
(4) Hatier-CEDA, Monde Poche, Paris, 1987. Voir aussi son article "Décoloniser l'esprit" dans le Monde diplomatique, août 1987.
(5) Présence africaine, Paris, 1959.
(6) Respectivement Seghers, Paris, 1956; Nouvelles Editions africaines, Abidjan, 1974; Flammarion, Paris, 1960.
(7) Op. cit.
(8) 1 franc CFA = 0,02 francs.
(9) Malgré les tutelles du ministère de la culture et du ministère des finances qui siègent au conseil d'administration. Parallèlement à cette tutelle, l'audit de la société est assuré par un haut fonctionnaire des finances. Le CEDA publie principalement des livres scolaires.
(10) 30 % des livres sont fabriqués en France.
(11) Les oeuvres publiées dans la collection "Monde noir", dirigée par Jacques Chevrier, connaissent des ventes symboliques en métropole.
(12) En 1970, au département de lettres modernes de la faculté des lettres d'Abidjan, deux heures (en DUEL II) étaient consacrées à l'enseignement de la littérature africaine contre dix heures à la littérature française. Depuis, la tendance s'est inversée.
(13) En 1986, l'INADES a prêté 278 romans africains à ses 750 adhérents.

La stagnation menace, en Afrique, les villes moyennes. Les citoyens habitent au village ou vont chercher fortune à la capitale. Grand-Bassam, autrefois chef-lieu du pays, reste chargée d'histoire coloniale mais vit maintenant d'expédients, supporte durement les effets de la crise et doit parfois s'en remettre à la charité internationale. Et pourtant, "tous les génies de l'océan et de la terre - dit un écrivain - veillent sur Grand-Bassam".

SUR le mur délabré d'un bâtiment en ruine, la municipalité a accroché une pancarte sur laquelle on peut lire: "Utiliser les poubelles est un acte civique." Il y a belle lurette que plus personne ne se conforme à cette recommandation. A Grand-Bassam, comme dans bien d'autres endroits de Côte-d'Ivoire, il existe un certain décalage entre - disons - la société civile et les réalités: comment vivre ensemble en se conformant à des structures, à des schémas de pensée exogènes, tout en tirant parti, dans la mesure du possible, des retombées d'une économie extravertie?

Ce jour-là, comme tous les autres jours, la lagune Ebrié, somptueuse étendue d'eau, séparait le quartier anciennement colonial des autres quartiers de Grand-Bassam. La violente réverbération du soleil accentuait l'impression d'accablement, de lenteur et de langueur. L'eau, que ne ridait pas le moindre souffle de vent, n'offrait aucune fraîcheur. Tout près, le marché, installé provisoirement, laissait s'échapper des odeurs pestilentielles.

Nous étions entrés dans Grand-Bassam par la route d'Abidjan, longue de quarante kilomètres, entre plantations de cocotiers et lagune. Une route bien calme en semaine, mais très animée le dimanche au moment de l'exode vers les plages du golfe de Guinée.

Devant le commissariat de police, des scènes de la vie de tous les jours. Un jeune policier avait rudoyé un vieux marchand sénégalais dont les papiers ne devaient pas être en règle. Le vieux n'admettait pas qu'on porte la main sur lui. A quelques mètres de là, dans la cour du commissariat, d'autres policiers continuaient à deviser indifférents ou poursuivaient la lecture de leur journal sous les manguiers. Mais leur jeune collègue ayant soudain menacé le vieillard d'aller chercher son arme, ils l'en avaient empêché. Et des passants attroupés avaient pris spontanément fait et cause pour le Sénégalais, car, dans l'Afrique traditionnelle, un jeune ne saurait molester un vieillard.

Ce mercredi, il y avait audience au tribunal de première instance. Près de la mairie, dans la salle de réunion où justice était rendue, une bonne centaine d'hommes et d'adolescents (originaires du Sahel pour la plupart) attendaient des jours meilleurs, allongés sur le sol sableux. En face, le "Congo", la salle de cinéma locale, appartenant à un Libanais, affichait Les Barbarians, Yeelen et un film indien de série B. Derrière ce cinéma, des prostituées (les "Ghanéennes", comme on les appelle ici un peu abusivement) offraient, derrière un simple rideau, leurs charmes pour 500 francs CFA (1).

Une centaine de personnes se pressaient dans la mairie en attendant qu'un huissier introduisît l'inculpé. Au-dessus de la tête de madame le juge, deux ventilateurs brassaient faiblement l'air chaud et humide. Une fillette, qui ne devait guère avoir plus de onze ans, accusait un plombier de trente-cinq ans, originaire du pays gouro, dans le centre du pays, d'avoir abusé d'elle à plusieurs reprises. Le gouro avait offert à l'enfant une paire de boucles d'oreilles. Apparemment, cette liaison était connue de tous, mais la famille s'était résolue à porter plainte après que la gamine eut contracté une maladie vénérienne. La salle suivait les débats sans émotion particulière, comme s'il s'était agi d'un vol de sandales. A la fillette, qui ne semblait guère traumatisée, madame le juge fit quelques remontrances, peut-être ne pourrait-elle jamais avoir d'enfants. Au plombier, elle fit remarquer qu'il avait "la chance de résider dans une ville ou il y avait des prostituées à tous les prix" et qu'il était dès lors "honteux de s'en prendre à une enfant". L'accusé niait mollement, répétant à plusieurs reprises une phrase qu'il avait sans doute apprise par coeur: "Ceci est un démenti, madame le juge, je ne l'ai pas connue."

Le juge demanda au prévenu s'il était pratiquant. Le plombier amateur de Lolitas dit qu'il était catholique. "C'est une circonstance aggravante, vous avez des instincts démoniaques. Comment pouvez-vous être excité par une fille qui n'a pas de seins?"

Le galant gouro fut condamné à deux ans de prison. La tête basse, il rejoignit sous bonne escorte la prison de Grand-Bassam, dans les cachots de laquelle plusieurs grands du régime avaient été emprisonnés quarante ans auparavant, lors des luttes émancipatrices.

Comme Saint-Louis-du-Sénégal ou Gorée, la ville de Grand-Bassam est chargée d'histoire coloniale. De ce passé, il reste un phare, éteint il y a trente ans et qu'on ne rallumera plus, et, surtout, d'imposantes maisons coloniales à l'architecture astucieusement fonctionnelle.

Aujourd'hui, ces maisons sont soit en ruine, soit habitées par des Bassamois aisés, car les loyers ne sont pas à portée de toutes les bourses. Elles appartiennent à des Libanais, à l'Etat ou à des familles locales prisonnières de problèmes d'héritage insolubles.

Le site de Grand-Bassam fut découvert vers 1470 par le navigateur portugais Soeiro Da Costa. Des négociants hollandais, danois et anglais précédèrent les Français qui y construisirent Fort-Saint-Louis en 1701. Il fallut attendre le dix-neuvième siècle pour qu'une colonie fixe s'installât. Les colons prirent possession de l'emplacement moyennant "coutumes": pour 36 fusils, 36 barils de poudre, 36 pièces d'étoffe, 120 jarres de 5 litres d'eau de vie, 96 acquêts de tabac, le tout livrable chaque mois par douzième. Il leur fut permis de construire des fortins.

Les populations d'origine - Abouré et N'zima - cèdent alors le site de Bassam à la France pour une redevance annuelle de 4 000 francs or. Cette somme sera versée jusqu'en 1915. Les populations s'adonnaient principalement à la pêche et au commerce, exploitant le sel marin et échangeant l'huile de palme contre des produits européens.

Les premières factories s'installent en 1843. En 1852, 1 200 guerriers se révoltent et attaquent le fort. Un corps expéditionnaire français de 700 hommes, venus du Sénégal, mate la rébellion. La colonie de la Côte-d'Ivoire naît le 10 mars 1893 et se voit rattachée à l'AOF (Afrique occidentale française) le 16 juin 1895. En décembre de cette année, le Père Alexandre Hamard ouvre, à Grand-Bassam, la première école.

En 1900, la ville cesse d'être le chef-lieu de la colonie après une épidémie de fièvre jaune. Malgré cela, le "wharf" (débarcadère) est mis en service le 1er juillet 1901. Il mesure 175 mètres de long sur 7,50 mètres de large. L'année 1908 voit la création de la chambre de commerce. Pendant la première guerre mondiale, Bassam fournit son tribut de "tirailleurs sénégalais" qui iront mourir à Verdun ou ailleurs. Après la guerre, la ville connaît une ère de prospérité sans précédent. Une première scierie, la SCAF, ouvre en 1920. L'année suivante, 100 000 tonnes d'acajou sont exportées. Bernard Dadié, le père de la littérature ivoirienne, se souvient: "C'était en 1928, Grand-Bassam. la cité des billes de bois. En effet, des billes, il y en avait partout. Billes venues de l'Agnéby dans le pays abbeu, billes venues de la Comoé dans le pays M'Gbato (2)." C'était, ajoute Georges Courrèges, "la grande époque de Bassam, l'époque des flonflons, des bals et des fêtes pour les Européens. L'époque où les forestiers viennent flamber à Grand-Bassam après leur saison d'abattage (3)."

Mais, à partir de 1930, Abidjan devient le premier pôle économique de la colonie: c'est là que la métropole a choisi d'installer le terminal du chemin de fer. Les grands paquebots accostent désormais au wharf de Port-Bouët. Et en 1934, le chef-lieu de la colonie est transféré à Abidjan. L'embarcadère de Bassam sera déclassé en 1951, après l'inauguration du canal de Vridi par le ministre de la France d'outre-mer de l'époque, François Mitterrand.

Deux ans plus tôt, Grand-Bassam avait été le lieu d'une action quasi héroïque (et qui est restée gravée dans la conscience collective nationale) menée par des militantes anticolonialistes. Le 6 février 1949, des responsables du Rassemblement démocratique africain (RDA) - fondé en 1945 par Félix Houphouët-Boigny - sont arrêtés après des incidents. Les femmes se mobilisent et une première marche sur Grand-Bassam a lieu le 4 août pour exiger la libération de Marcellin Sibo. Celle-ci obtenue, les détenus entament une grève de la faim. Et le 22 décembre 1949, la marche des femmes s'organise devant le palais de justice de Bassam. Les forces de l'ordre font usage de pompes à eau, lancent des grenades lacrymogènes et frappent les manifestantes. Une prise de conscience sur la situation coloniale se développe qu'on évoque encore avec émotion aujourd'hui.

Mises à part les maisons coloniales et cet acte épique, que reste-t-il du Grand-Bassam d'autrefois?

Un monument aux morts, dédié aux victimes civiles de la fièvre jaune: une femme avec une gerbe de blé tenant sur son sein un homme mort. Un jeune garçon explique ainsi la signification de cette statue: "La femme est allée chercher des plantes magiques pour ressusciter le mort." Pourquoi pas, en effet?

Et puis, il y a l'Abyssa, cette fête rituelle des N'zima. Une fois par an, en octobre, cette ethnie qui ne possède pas de masque, fait entendre l'attoungblan, le grand tambour parleur des Akan. L'Abyssa tourne autour d'une légende merveilleuse: un chef eut sept garçons. Un esprit lui remit sept vases en or contenant du feu, un palmier, du riz, de l'argent, des ignames, des graines de palmistes, du maïs. De la naîtraient sept clans solidaires. Un jour les hommes du clan de Mwavile se rendirent en forêt planter le maïs. Ils virent des êtres mystérieux qui dansaient au son d'un tam-tam céleste et qui leur confièrent le tambour en les chargeant de planter à chaque récolte des graines de palmier. Ainsi naquit l'Abyssa, cette danse propitiatoire. Pendant la fête, les N'zima doivent se purifier, se défouler, jeter les rancunes à la lagune.

Jeanne et Bruno sont deux Français résidant en Côte-d'Ivoire depuis une quinzaine d'années. Lui enseigne les mathématiques au lycée, elle est provisoirement inactive. S'ils ne considèrent pas la Côte-d'Ivoire comme leur seconde patrie, ils savent qu'il quitteront Grand-Bassam avec un fort pincement au coeur. Leur villa, une construction moderne, est située à deux pas de la mer, rue du Colonel-Monteil, et jouxte une imposante maison coloniale. Il reste à Grand-Bassam une dizaine d'assistants techniques français qui, parce qu'ils sont relativement jeunes et que la corporation jette ses derniers feux, ne souhaitent et ne peuvent cultiver le moindre sentiment d'appartenance au pays. La pharmacie est tenue par un Français et la boulangerie appartient à un "vieux Blanc" installé avant l'indépendance.

Dans l'entreprise Wolf, soixante employés s'occupent du traitement de la fibre de noix de coco. Mais l'entreprise SCAF sommeille. Cette menuiserie était autrefois la plus grosse source d'emplois. Il faut dire que le secteur secondaire attend un second souffle à Grand-Bassam: l'école de vannerie, les centres de céramique, l'usine à chaussures et les quelques fermes d'élevage de poulets n'offrent guère plus de deux cents emplois. On peut prendre un verre à "La Taverne", un des quelques restaurants (avec "l'Assoyam", "La Madrague", "Le Wharf", "La Paillotte") tenus par des Français; ainsi qu'au "Filet Bleu", propriété d'un Ivoirien administrateur financier à l'institut de cardiologie d'Abidjan. Jeanne et Bruno fréquentent les petits commerces libanais: une quincaillerie, une librairie (la "Librairie Descartes"!) Il y a aussi un horticulteur allemand, un restaurant vietnamien et des "maquis" qui, en bord de mer, offrent une nourriture locale de qualité et bon marché.

GRAND-BASSAM compte quelque 40 000 habitants. La ville coloniale c'est, comme son nom l'indique, le quartier France, et plus précisément le France résidentiel, où habitent, principalement des fonctionnaires, et l'Assoyam, l'ancienne "Zone indigène". De l'autre côté de la lagune, les deux tiers de la population vivent au quartier Impérial, avec ses sous-quartiers: Congo, Phare, Bramakoté, Belle-ville, Oddos. Les habitants sont des N'zima, qui cohabitent avec des Dioula et des Burkinabé. A Moossou ne vivent que des Abouré. Enfin, vers Aboisso, le quartier CAFOP (4), à vocation fortement résidentielle, abrite de jeunes cadres.

Les N'zima sont avant tout des pêcheurs de mer et de lagune, des bijoutiers et des planteurs. Les Abouré, quant à eux, ne vivent que du poisson. On pêche ici à la senne et au filet. Les pêcheurs n'zima ne se plaignent pas trop, malgré la concurrence de la pêche industrielle. Les pirogues sont généralement motorisées. Il existe une séparation totale entre les activités de pêche et la distribution du poisson jusqu'à l'intérieur d'une même famille. La femme achète à son mari le poisson qu'elle va transformer pour fumage, et vendre sur les marchés de la région.

Les bijoutiers sculptent, dans la tradition akan, l'or baoulé. Les planteurs cultivent principalement la noix de coco, qui est d'un rapport sûr, et une activité moins fatigante que la culture de riz ou du manioc.

Les Dioula sont généralement de la deuxième ou troisième génération. Leurs parents s'étaient installés ici du temps du wharf, ils s'occupent traditionnellement des transports ou tiennent des petits commerces. Dans leurs boutiques, ont peut acheter tous les produits d'usage courant au micro-détail: une cuiller d'huile de table, une cigarette, un verre de pétrole, un bonbon, un morceau de glace, un cube Maggi, une dose de Nescafé...

Les Burkinabé (principalement des Mossi) effectuent les travaux les plus pénibles: manoeuvres, ouvriers agricoles, boys.

Quant aux Baoulé, on les trouve dans pratiquement tous les secteurs de l'économie.

Le monde extérieur pour le pêcheur n'zima c'est "le Blanc". Il souhaite ardemment envoyer au moins un de ses enfants en Europe. Car l'Europe, c'est le savoir, un lieu ou tout est parfait. Un "vieux", père d'un haut fonctionnaire, nous a raconté avoir fait le grand voyage en 1982 et avoir été stupéfait par l'existence de clochards blancs à Paris. Il nous a avoué avoir refoulé depuis cette vision d'horreur. Le monde extérieur parvient principalement par la télévision qui se répand de manière foudroyante jusque dans les foyers les plus modestes.

Si Grand-Bassam connaît quelque animation, c'est surtout grâce à son lycée, aux 3 500 jeunes venus de toute la Côte-d'Ivoire tenter de décrocher le baccalauréat. Apparemment, le lycée offre un cadre enchanteur avec ses bâtiments espacés, ses cocotiers qui rappellent la plage toute proche. Mais être élève de l'enseignement public n'a rien d'une sinécure. Comme le dit Fraternité Matin, le système éducatif ivoirien est "hypersélectif" (5). C'est pourquoi il faut d'abord être recruté et les places sont rares. Et ce qui est rare finit par être cher. Si bien qu'un grand nombre d'élèves doivent passer par ce qu'on appelle pudiquement les "recrutements parallèles" et débourser jusqu'à 150 000 F CFA (quand un ouvrier agricole gagne 20 000 F par mois) pour pouvoir fréquenter des établissements à l'accès théoriquement gratuit.

Les effectifs par classe peuvent aller jusqu'à quatre-vingts élèves. Pour caser tout ce monde, l'administration a transformé des toilettes en salles de classe (on va se soulager "en brousse"), elle a installé trois élèves par table et le corps enseignant a dû faire une croix sur les travaux pratiques. Les élèves adoptent un comportement "responsable". Il y a dans ce lycée 250 internes.

Les 2 500 autres élèves non originaires de Grand-Bassam se "débrouillent", c'est-à-dire qu'ils doivent se trouver un tuteur qui les hébergera contre de menus services (sept élèves vivent chez le censeur du lycée). En terminale, cette année, Kouamé Kouassi réside chez un employé municipal. Il travaille comme répétiteur dans une autre famille où il s'occupe des devoirs de quatre enfants. Il gagne 9 000 F par mois dont il soustrait 5 000 pour sa famille nourricière. Tous n'ont pas réussi aussi bien dans une ville dont la population est de 40 000 habitants, si bien que plusieurs dizaines de jeunes vivent dans des conditions d'extrême précarité. Dans ce contexte, il est remarquable que 82 % des élèves de terminale aient été reçus au baccalauréat en 1987, et que la drogue (il y a un important trafic de chanvre en provenance du Ghana tout proche) n'ait pas fait de ravages parmi eux. Quant aux quelques "brebis égarées" (comme les élèves eux-mêmes les appellent) qui s'adonnent au koutoukou, l'alcool de palme (6), on n'en fait pas une affaire.

Le lycéen bassamois travaille dur. Ses loisirs sont rares. Il n'a vraiment pas le temps de s'intéresser à la vie politique et la section du MEECI (Mouvement des élèves et étudiants de Côte-d'Ivoire), son syndicat unique s'occupe surtout de la buvette.

Parfois une affaire vient cependant mettre un peu de piment dans son existence. Il y a trois ans, les génies de la lagune n'avaient pas été convenablement honorés sans doute. Pour se venger, ils s'en prirent à une vingtaine de lycéennes qui en classe et à intervalles réguliers, furent sujettes à des transes. Après avoir fermement éconduit les enquêteurs de Fraternité Matin, on fit venir des féticheurs et des prêtres. Ils firent procéder à des sacrifices. Tout le monde se badigeonna de kaolin, on égorgea trois moutons et quarante poulets. Les transes cessèrent aussitôt.

EN Côte-d'Ivoire comme dans tout le tiers-monde, les capitales attirent les populations à un rythme incontrôlable. Bien qu'elle compte cinq fois plus d'habitants qu'en 1950, Grand-Bassam souffre de cet exode rural: l'ivoirien habite au village, ou bien il va chercher fortune à Abidjan. Les villes moyennes stagnent et ne peuvent prétendre au rang de capitales régionales. Les productions agricoles ne transitent même pas par elles et sont acheminées directement de la brousse à Abidjan.

La population bassamoise tend à être de moins en moins autochtone. M. Kouakou Alagbé, par exemple, est un Baoulé de la région de Yamoussoukro qui a quitté son village il y a une dizaine d'années et à su se faire accepter comme manoeuvre sur la plantation d'un chef de clan n'zima. Les premiers temps, il résida - en célibataire - dans la famille de son employeur. Après cinq ans de bons services, quand des rapports de confiance se furent établis avec son patron, il obtint de celui-ci un lopin à défricher qu'il cultiva à son propre compte. Il fit alors venir sa femme et ses enfants et encouragea plusieurs de ses frères à suivre son exemple. Ils sont aujourd'hui une cinquantaine, économiquement indépendants, pratiquant des cultures pérennes qui leur rapportent gros. Et, fait significatif, ils n'ont pas appris les langues locales. Lorsqu'un N'zima ou un Abouré leur parlent, c'est en français ou en baoulé. Quand Kouakou mourra, il aura, il en est sûr, suffisamment économisé d'argent pour faire ramener sa dépouille dans son village natal.

Installé depuis 1973 à Grand-Bassam, M. Yoboué Koffi est un artisan baoulé originaire de Dimbokro. Il vit en alternance sur la côte et dans son village où il est planteur. Aidé de son jeune frère et de son neveu, il sculpte des statues baoulé, sénoufo et gouro. Quatre clients sur cinq sont Européens. En semaine, il en voit un ou deux par jour. Le dimanche, c'est le défilé, mais il ne vend guère plus de quatre ou cinq objets. Une fois payée la taxe municipale, il évalue son revenu mensuel à environ 50 000 francs. Avec cette somme, il lui faut faire vivre sa femme, ses trois enfants, deux neveux et son père. Sous l'appatam (7) où il travaille, il y a deux postes de radio, l'un branché sur Radio France internationale, pour les nouvelles, l'autre sur la station gabonaise Africa N° 1, pour la musique. Je le laisse parler de la France: "La France c'est bien. On veut aller connaître là-bas. Les Français d'ici sont gentils parce que la France aide la Côte-d'Ivoire. La colonisation c'était bien nécessaire pour nous éduquer. Mais les colons ont fait souffrir nos parents. Toujours nous bénirons Houphouët qui nous a libérés du travail forcé. On ne se comprenait pas avec les colons. Quand on voit des Africains en Mercedes, on essaie de se forcer pour en avoir aussi." A-t-il une idée du prix d'une telle voiture en Côte-d'Ivoire? Non (8). Il nous emmène chez Yao, son "vieux". Sur son poste de télévision, en noir et blanc, celui-ci regarde "Télé pour tous", l'émission préférée des Ivoiriens (avec "La coupe nationale du progrès", consacrée aux  paysans, à la radio). Âgé d'environ quatre-vingts ans, Yao a bien connu le temps de la colonisation. Il l'évoque sans nostalgie (sauf que, dit-il, "du temps des Blancs, les soins médicaux étaient gratuits.") Il se souvient parfaitement des longs mois passés sur les plantations des colons à sarcler le sol. Au mur de sa chambre, il y a deux photos, celle d'un père dominicain qui lui a appris à lire et celle d'Houphouët-Boigny qui, lorsqu'il était député français, fit abolir le travail forcé. Yao me montre, en opinant gravement, un article du Fraternité Matin du jour (9): "On ne peut lire l'essai Houphouët ou la philosophie du comportement sans éprouver une sensation de rapetissement, une sorte d'éblouissement qui force la tête à incliner vers le bas, dans un mouvement de profonde révérence, devant la stature de grand homme d'Etat, du "sage de Yamoussoukro."

Cela peut paraître miraculeux, mais Yao et les siens parviennent à épargner. Comme 4 000 autres habitants de Bassam et de ses environs, ils possèdent un compte à la succursale locale de la SGBCI (Société générale des banques en Côte d'Ivoire). Sur ce compte, il y a environ 100 000 francs que la famille a économisés pour la "soudure", cette période difficile de juin à octobre, avec la rentrée des classes qui grève tant le budget. Il faut attendre novembre, au moment des récoltes, pour que les comptes se renflouent. Comme le déplore Ouattara Lamissa, le directeur de la succursale bancaire, l'activité économique locale est désespérément faible. Beaucoup de chèques restent impayés. L'"ardoise" est devenue une pratique commerciale normale. Alors, les banques doivent consentir des provisions énormes. Elles les font bien sûr payer aux usagers qui doivent, par exemple, débourser 6 250 francs - somme plus que coquette - chaque trimestre pour tenue de compte. La banque est entièrement informatisée, elle dispose d'un système d'alarme ultra-moderne (qui contraste singulièrement avec la Statue de bronze représentant un vieux Baoulé pesant de l'or et qui trône dans le hall), mais elle n'a pas encore trouvé le moyen d'aller vers les consommateurs potentiels pour leur offrir un service à leur portée. Mais il faut dire que la population est en grande partie analphabète.

Il y a bien moins heureux que Yao et sa famille. M. Mamadou Boukari, un Mossi du Burkina, est domestique à mi-temps chez un couple de jeunes coopérants français sans enfant. Rétribué au tarif officiel, il touche avec les heures supplémentaires, 22 500 francs par mois, c'est-à-dire 750 francs par jour. Pour nourrir sa famille de cinq enfants (du riz et de la semoule de manioc à chaque repas avec de temps en temps une sauce grasse), il dépense 700 francs par jour. Quand il est malade - il a fréquemment des crises de paludisme, - ses employeurs lui payent les médicaments qui ne sont pas remboursés par le système de protection sociale. M. Boukari a été frappé par la crise économique. Il y a cinq ans, il conduisait des engins sur un chantier de travaux publics pour un salaire de 80 000 francs par mois. Comme des milliers d'autres, il a été "compressé" (licencié) en 1984, l'année terrible de la grande sécheresse. Depuis 1985, il n'a jamais eu plus de 1 000 francs devant lui.

En 1979-1980, les instances dirigeantes de Côte-d'Ivoire ont décidé de démocratiser les élections législatives et municipales. Tout le monde avait désormais la faculté de se présenter aux suffrages des électeurs alors qu'auparavant il fallait l'aval du parti unique, le PDCI-RDA (10). Une nouvelle génération d'hommes politiques s'engouffra dans la brèche, les campagnes électorales s'animèrent singulièrement, mais, en contrepartie, le tribalisme refleurit, car nombreuses étaient les listes constituées exclusivement sur des bases ethniques. La vie politique municipale à Grand-Bassam est ainsi viciée depuis huit ans par la sourde rivalité qui oppose N'Zima et Abouré, pourtant ethnies on ne peut plus soeurs.

Le maire actuel, Mme Achi Brou Marthe, est parfaitement représentative de cette nouvelle race d'édiles compétents et entreprenants. Ingénieur en électronique, elle est la belle-soeur d'un proche du président de la République et la nièce du PDG de la Société des transports abidjanais. Son époux est le directeur de Filtisac, une grosse entreprise de textile, et lui-même maire d'un village voisin. Le premier adjoint est M. Aloulou Serge Pacôme, directeur du Centre de formation des journalistes. Comme Mme Achi Brou, il agit par lui-même, sans pour autant remettre en cause le bien-fondé des décisions du parti et du gouvernement. Les élections de 1985 furent "chaudes", les CRS devant parfois séparer des militants un peu emportés. Des deux côtés, on s'accusa d'avoir acheté des électeurs, d'avoir fait voter des étrangers qui n'y avaient pas vraiment droit, d'avoir donné de l'argent aux divers groupes ethniques. Rien de bien méchant. Mais s'ils ont reconnu sportivement leur défaite, les supporters de l'ancien maire, M. Anzouan, ne s'en tiennent pas moins à l'écart et préparent la revanche. En Côte-d'Ivoire, comme ailleurs, la démocratie est un long apprentissage.

MAIS en cette période de "conjoncture" (11), l'argent est plus que jamais le nerf de la guerre. Que peut bien entreprendre une ville de quarante mille habitants qui dispose d'un budget théorique de 271 millions de francs et d'un chapitre de recettes de 160 millions de francs? À vrai dire pas grand-chose. Un kilomètre de bitumage de route coûte 1 500 000 francs sans l'assainissement. Et ce sont 20 kilomètres qui, de toute urgence, devraient être bitumés. Les urgences sont légion. Grand-Bassam étant au niveau de la mer et uniformément plate, il faudrait immédiatement consacrer 600 millions au drainage du quartier impérial, qui a les pieds dans l'eau deux mois par an. Il faudrait également équiper d'un vestiaire et de douches le stade de football (l'équipe de la ville évolue en première division). La gare routière est beaucoup trop petite. A l'abattoir, on ne peut sacrifier que cinq bêtes par jour. Il n'y a pas de bibliothèque municipale. L'hôpital ne s'en sort que grâce à l'institution Marthe-Mercadier qui a offert récemment deux conteneurs de 4 tonnes de matériel et à la societé suisse Piaget, qui a fait parvenir 16 tonnes de matériel. Il faudrait redynamiser la pêche, implanter une usine agro-alimentaire, relancer le tourisme, construire à très court terme six classes d'enseignement primaire, agrandir le lycée et le collège, construire un palais de justice (celui des colons, splendeur architecturale, est une ruine sur le point de s'écrouler).

En attendant, la ville vit d'expédients, s'en remettant parfois à la charité internationale. La contribution de l'Etat a baissé d'un tiers en 1987. Une solution "moderne", mais elle concerne le pays tout entier, serait d'instaurer un système d'impôts locaux. On nous dit ici qu'on a gardé un souvenir tellement cuisant de ces impôts que l'administration coloniale percevait à coups de chicottes, que même pour recouvrer des taxes municipales comme la patente, il faut, en permanence, faire face à des "lobbies" fort bien organisés.

Heureusement, Grand-Bassam dispose d'infrastructures non négligeables. Toutes les rues sont éclairées et les maisons ont l'eau courante. Les trois cents abonnés du téléphone ont accès à l'automatique et à l'international quand bien des villes de l'intérieur doivent se contenter d'un opérateur six heures par jour. Et puis il y a ce nouveau marché, la grande - et forcément unique - oeuvre de quinquennat de Mme le maire; il a coûté 45 millions, payés entièrement sur le budget de la ville. Il faut dire que l'ancien marché prenait l'eau et que les ménagères y faisaient leurs courses en piétinant des asticots.

"Tous les génies veillent sur Bassam, disait Bernard Dadié, génies de la Comoé, génies de la lagune Ebrié, génies de l'océan, génies de la terre." Certes. Mais pour que Grand-Bassam tienne, il lui faut aussi de grands projets qui souderaient les hommes et les ethnies et empêcheraient le tissu social de se désagréger. Assurément la crise a frappé moins fort à Grand-Bassam qu'à Abidjan. On peut, le soir, aller pêcher avec la certitude que demain il y aura encore des carpes et des machoirons dans la lagune. Mais à l'orée du troisième millénaire, peut-on seulement vivre de poissons et de souvenirs?

Notes:
(1) 1 franc français = 50 francs CFA.
(2) Les Jambes du fils de Dieu, CEDA Hatier, Abidjan, 1981.
(3) Georges Courrèges, Grand-Bassam et les comptoirs de la côte, L'Instant Durable, Clermont-Ferrand, 1987.
(4) Les CAFOP sont les équivalent de nos écoles normale.
(5) 19 janvier 1988.
(6) 100 litres d'alcool de palme ou Bangui donnent 15 litres de koutoukou très alcoolisé. A ces 15 litres, on ajoute 100 nouveaux litres de bangui. Une seconde distillation donne une quinzaine de litres à 43° d'alcool éthylique. Le principal rival du koutoukou est le gin, que les Bassamois prononcent "guin".
(7) Abri sommaire constitué d'une toiture de tôle ou de branches de palmier posés sur quatre piquets.
(8) Les voitures sont taxées à 110%.
(9) 2 janvier 1988.
(10) Parti démocratique de Côte-d'Ivoire. Le PDCI est de facto et non de jure parti unique.
(11) C'est ainsi qu'on appelle ici la crise économique. "Etre conjoncturé", c'est être victime de cette crise.

LA Côte-d'Ivoire a opté pour "la voie du libéralisme économique (...) Les résultats montrent combien cette approche est payante." Faite à Abidjan, en janvier 1987, cette profession de foi prononcée par le secrétaire d'État américain, M. George Shultz, est révélatrice d'un certain aveuglement idéologique. Car le pays se retrouve aujourd'hui au bord de la faillite. Chute des cours du café et du cacao, incompétence de l'administration, impéritie d'une classe politique paralysée par l'ombre omniprésente du président Houphouët-Boigny. Tous ces facteurs se conjuguent pour rendre la crise inextricable et inquiéter les alliés de la Côte-d'Ivoire, en tout premier lieu la France.

Abidjan, l'inattendue capitale d'une Afrique moderne: entre ses tours d'acier, ses gigantesques enseignes lumineuses et sa cathédrale futuriste, la Côte-d'Ivoire soigne sa façade riche et occidentale. Même lieu, autre réalité: dans les couloirs ministériels, les fonctionnaires blancs tentent, en vain, d'arracher quelque répit aux argentiers de Washington. Non loin de leur univers cloîtré, dans les faubourgs, s'entassent les rescapés du miracle économique ivoirien (1).

La "crise" a mis au jour les artifices d'un pays qui disposait de tout pour transformer le rêve en réalité. A la différence du Nigéria ou du Gabon, la Côte-d'Ivoire n'a pas attendu l'or noir - découvert sur le tard et en quantités insuffisantes - pour se donner les moyens de son développement. Dépourvue de richesses minières, elle a cherché à faire fructifier d'autres ressources naturelles: terre, soleil, eau en abondance. Avec, en outre, un chef d'État expérimenté, paysan de tradition et démocrate de vocation, qui s'est formé dans les rangs de six gouvernements français avant 1960. La Côte-d'Ivoire semblait sur de bons rails. En 1969, le président de la Banque mondiale, M. Robert MacNamara, en visite à Abidjan, s'exclamait, admiratif: Il serait difficile sans doute de trouver dans toute l'Afrique un pays qui ait accompli des progrès plus décisifs vers la prospérité. A la fin des années 70, après une décennie d'une croissance soutenue de 7 % par an, le pays paraissait définitivement sorti de l'ornière du sous-développement. Aujourd'hui, le spectre de sa faillite n'en est que plus effrayant.

La Côte-d'Ivoire est financièrement étranglée. Elle vient d'en apporter la preuve en se déclarant, pour la deuxième fois en moins d'un an, insolvable. En mai 1987, fort de son prestige et de son autorité, le président Houphouët-Boigny avait unilatéralement ajourné le remboursement de la dette extérieure, évaluée à 50 milliards de francs français. Portée à bout de bras par ses créanciers - Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale et France, qui lui accordent environ 2 milliards de francs français de prêts pour la seule année 1988, - elle s'engouffre dans un long processus de rééchelonnement. Le 29 avril, le gouvernement conclut enfin un accord s'engageant à reprendre le paiement de sa dette. Mais, moins d'un mois plus tard, Abidjan, dans l'incapacité d'honorer ses échéances, déclare à nouveau forfait.

Un pays "géré comme une plantation"

POUR 1987, la situation se résume en quelques chiffres: baisse du produit intérieur brut (PIB) de 5,8 %, diminution de 5 milliards de francs du solde positif de la balance commerciale. Pour l'année en cours, on s'attend à un déficit budgétaire de 7,3 milliards, et le seul trou de la Caisse de stabilisation des prix des produits agricoles (CAISTAB) pourrait atteindre 3,2 milliards de francs. Principal responsable: la chute des prix mondiaux du café et du cacao, qui a entraîné un manque à gagner de 6 milliards de francs dans les recettes d'exportation en 1987, soit 10% du PIB.

Les pouvoirs publics ont adopté une attitude de sauvegarde. Ils accablent la "conjuration des spéculateurs internationaux", décidés, selon eux, à mettre à genoux la Côte-d'Ivoire, premier producteur mondial de cacao et troisième producteur de café. Depuis de longs mois, le président Félix Houphouët-Boigny harangue la communauté internationale: "Il faut mettre fin au jeu des spéculateurs, sinon la population affamée se retournera contre eux", a-t-il récemment déclaré à un ministre français de passage à Abidjan. Signal de détresse d'un chef d'Etat qui, de par sa seule volonté, a engagé son pays dans la voie du "tout café et tout cacao"? En 1960, année de l'indépendance, la Côte-d'Ivoire produisait 85 000 tonnes de cacao et 136 000 tonnes de café. Aujourd'hui, les ventes de cacao et de café - 620 000 et 300 000 tonnes - représentent en volume 60 % des exportations et 45 % des devises.

Un tel déséquilibre dans le système de production ne fut pas stigmatisé tant qu'il enroba la Côte-d'Ivoire de ses effets bénéfiques. Soutenus par un mouvement à la hausse des cours, les deux piliers de l'économie ont permis en l'espace de deux décennies de multiplier par douze le PIB en valeur courante. Le revenu par habitant a doublé, et les investissements en matière d'équipement sont sans commune mesure avec le niveau des pays voisins. Mais, en 1981, alors que la Côte-d'Ivoire ravissait la première place de producteur mondial de cacao, la tendance s'inversa. Puis, en 1986, les cours de ce produit et ceux du café se sont littéralement effondrés, entraînant le gouvernement dans un cycle infernal de ventes à perte. En raison d'un coût de production supérieur au prix d'achat, Abidjan perdait entre 5 et 6 francs sur chaque kilogramme de fèves exporté, avant de déclencher -en juillet 1987 - une grève des ventes.

Réplique audacieuse, baroud d'honneur ou vaine obstination? Doté de solides attaches à la terre, le président ivoirien se révolte contre la fatalité. "Il a géré son pays comme une plantation: tant que ça se vend, il faut planter", explique un conseiller. Mais les paysans sont d'autant plus sensibles au "combat du Vieux" qu'il y va de leur rente de situation. D'une part, les cultures de cueillette, notamment le cacao, exigent peu d'efforts et de soins. D'autre part, l'instauration d'un prix garanti aux producteurs a ponctionné leur revenu pendant la période faste du "boom cacaoyer". Comme a d'ailleurs coutume de l'affirmer M. Houphouët-Boigny, "ce sont eux qui ont financé le développement du pays". Or, pour rester crédible, la solidarité nationale ne peut jouer dans un seul sens: la CAISTAB, après avoir largement encaissé et, souvent dépensé sans retenue l'argent des petits planteurs, doit aujourd'hui débourser sans en avoir les moyens. Au-delà de l'impact économique, il y va de la légitimité du modèle ivoirien.

Le credo du chef de l'État comportait également des risques de paternalisme. Invités à pratiquer le "laisser pousser", les planteurs ne se sont jamais souciés de la rentabilité de leurs exploitations. Les vergers cacaoyers et caféiers, 4 millions d'hectares, n'ont qu'un maigre rendement d'environ 450 kilogrammes l'hectare pour les deux fruits. Or les Malaisiens, nouveaux venus sur le marché mondial, ont déjà des rendements qui oscillent entre 1,5 et 2 tonnes l'hectare. Ils s'apprêtent à exporter cette année 200 000 tonnes de fèves. Un défi que les exportateurs ivoiriens ne sont plus en mesure de contrebalancer, ne serait-ce que par la qualité de leur produit. Les fèves asiatiques présentent encore des problèmes d'acidité, alors qu'Abidjan, de par sa position prédominante, exporte "fèves et cailloux confondus", selon l'expression d'un chocolatier. Le vieillissement des plants de café n'a pas, dans le passé, davantage retenu l'attention: le gouvernement a dû s'engager dernièrement, à grands frais, dans des opérations de renouvellement.

La déresponsabilisation des planteurs s'est faite à tous les échelons, entraînant à chaque étape un surcoût dont l'État mesure, aujourd'hui, l'ampleur. Ultra-libéraux, les pouvoirs publics n'ont pas cherché à maîtriser l'ensemble de la chaîne de production. Ni les paysans ni l'État ne participent à la collecte du café et du cacao, à leur acheminement jusqu'à Abidjan. Ce sont autant d'activités abandonnées, pour la plupart, aux intermédiaires libanais, aujourd'hui décriés pour avoir fait de leur charge un monopole. Jaloux de leur pactole, ils facturent lourdement leur intervention: chemin faisant vers le port, le prix des produits augmente de 25 %.

Le gouvernement se prend aujourd'hui à rêver aux millions de petits Chinois à qui il serait si profitable de faire découvrir les délices du chocolat. Certes, mais qui exprime publiquement ses regrets de n'avoir pas pris de participations dans l'industrie chocolatière mondiale, ou de n'avoir pas monté ses propres usines qui auraient permis de transformer sur place la matière brute? Actuellement, l'industrie nationale traite 100 000 tonnes, soit seulement un sixième de la récolte cacaoyère.

L'attrait du café et du cacao n'a-t-il pas avant tout détourné le paysan d'autres cultures? Sur le plan vivrier, la Côte-d'Ivoire est globalement autosuffisante depuis le milieu des années 70. Seul le riz continue à être importé massivement: 300 000 tonnes par an, en plus d'une production locale de 60 000 tonnes. Sur le plan des cultures de rente, la "diversification" - mot d'ordre du parti unique au pouvoir - s'est faite à contrecoeur. Ces dernières années, seuls les secteurs de l'hévéa et du coton ont enregistré un accroissement remarquable de leurs rendements - 1 500 kilogrammes par hectare pour l'hévéa, les plus élevés du monde - et une amélioration de leur qualité. En revanche, les fruits tropicaux, le palmier à huile ou le sucre restent à la traîne en dépit de programmes onéreux - et parfois surdimensionnés - engagés au cours de la période récente.

La crise sonne l'heure du bilan. Aussi les Ivoiriens commencent-ils à pointer le doigt vers ceux qui, depuis trois décennies, tirent les ficelles de l'économie ivoirienne: "les Blancs". Comment, en effet, ne pas s'interroger sur la réelle sagacité de ces légions de conseillers blancs qui, dans l'ombre des ministres, des directeurs de sociétés nationales, ont fait la pluie et le beau temps. Pour ne plus avoir à sanctionner des ministres "laxistes" et leurs conseillers impuissants, le président s'est récemment attaché les services d'un autre Blanc: depuis mars 1987, M. Antoine Césaréo dispose de pouvoirs étendus à la tête de la Direction et contrôle des grands travaux. Initialement bureau d'études, la DCGTX est désormais l'organisme habilité à négocier et à adjuger tous les marchés, à la place des ministres, intervenant également dans les secteurs agricoles, dans la gestion des entreprises publiques. Un autre Français, M. Jean Belkiry, occupe, lui, le poste de secrétaire général du gouvernement ivoirien. Récemment, un diplomate nigérian ironisait: "Chez nous, c'est encore plus le chaos. Mais tout au moins nous ne pouvons nous en prendre qu'à nous-mêmes. Depuis l'indépendance, nous avons pratiqué la substitution d'importations: il n'y a plus un seul Blanc dans les ministères."

Dans le secteur privé, la situation est analogue, la mauvaise conscience en moins: les expatriés s'affichent seuls maîtres à bord. L'arrivée des capitaux extérieurs s'est faite très tôt, encouragée par la profession de foi libérale du président Houphouët-Boigny. En 1976, en plein "boom" économique, la Côte-d'Ivoire n'est présente qu'à hauteur de 39 % dans le capital social de ses entreprises industrielles: 27,5 % de capitaux publics, 11,5 % de capitaux privés. La France, à elle seule, représente 41 % face à vingt-six autres nations détentrices des 20 % restants. Les plus grosses entreprises sont françaises. Sur le marché de la denrée fétiche - et stratégique, - le cacao, cinq groupes français se sont bâti des empires: à elles seules, les sociétés SIFCA, Abile Gal, Société havraise de commerce (SHAC), DAFSI, et Mercuria (filiale de Sucre et Denrée) détiennent officiellement 28 % des quotas d'exportation. Mais grâce au rachat de parts à des locaux, elles atteindraient 40 %. Toutes les grandes entreprises françaises disposent de filiales - vingt-sept agences pour la BNP - ou de représentations, et les capitaux français contrôlent 55 % du commerce local.

Dix ans plus tard, la récession a quelque peu érodé ces chiffres. Le secteur tertiaire - banques, assurances, études et ingénierie - concentre aujourd'hui l'essentiel des capitaux français. "Comme si l'économie n'était pas déjà suffisamment vulnérable avec son café et son cacao, il fallait encore qu'elle ne soit pas nationale", maugrée un cadre ivoirien. De surcroît, le management étranger a entraîné une déresponsabilisation des cadres nationaux qui, très souvent, s'accommodent de la tutelle étrangère au lieu de relever le défi. Cercle vicieux que celui d'"experts" blancs peu engagés par l'avenir du pays et de hauts fonctionnaires ivoiriens qui usent de leur poste comme d'une prébende au profit d'une famille tentaculaire. Même dans le privé certains nationaux disposant d'un quota à l'exportation de café ou de cacao préféraient jusqu'à présent le céder aux sociétés étrangères - par pure commodité. Paradoxal, le système ultra-libéral n'a pas encouragé l'esprit d'entreprise.

Seul à tenir la barre au sein d'une société disparate et tiraillée, le président Houphouët-Boigny puise son autorité dans sa remarquable capacité à résister aux "vents du change". Une capacité élevée au rang de doctrine et de pratique politiques: L'"houphouétisme" ou le fin mélange de paternalisme et d'autocratie. Mais vingt-huit ans de règne sans partage ont fini par émousser le sens critique des Ivoiriens, désormais habitués à suivre la voie tracée par leur président. Vingt-huit ans de paternalisme ont instauré une confiance grégaire au sein d'une population d'autant moins préparée à se prendre en charge que la classe politique dissimule sa propre impéritie dans un culte de la personnalité de plus en plus excessif, à l'égard du "vieux sage de Yamoussoukro" (2).

"Dans ces moments difficiles que connaît le monde entier, les pays, à l'instar des bateaux qui voguent sur les flots agités, déchaînés, veulent conserver leur capitaine. Comment pourrais-je alors me dérober à mon devoir?...", a déclaré à ses concitoyens le président ivoirien en acceptant en 1975 son quatrième quinquennat. Huit ans plus tard, dans le feu de la seule véritable crise sociale qu'ait connue le pays, le chef de l'État lance à l'adresse des enseignants grévistes: "Sans moi, vous ne seriez rien. Vous qui n'aviez rien mais que ma politique a permis de sortir du trou, vous allez maintenant me traiter de voleur?" Après vingt-huit ans de personnalisation du pouvoir, la Côte-d'Ivoire est, pour le meilleur et pour le pire, ce que le président Houphouët-Boigny a voulu qu'elle soit (3).

L'identification au régime est si prégnante, l'image du "père de la nation" si forte, qu'aucun Ivoirien ne peut la briser sans éprouver un sentiment de culpabilité iconoclaste. D'autant que le président, acquis aux vertus irréfragables du "dialogue", ramène inlassablement les brebis galeuses au sein du troupeau. A défaut d'y parvenir, le "Vieux" renie les récalcitrants, qui, abandonnés au discrédit ou à l'errance, finissent immanquablement par implorer son pardon. Après le passage à la présidence, en septembre, de l'ancien secrétaire général du Syndicat des enseignants (SYNESCI), M. Laurent Akoun, et de l'opposant de toujours, M. Laurent Gbagbo, M. Félix Houphouët-Boigny a pu se féliciter d'avoir réuni sous sa houlette "la communauté nationale tout entière".

Dominant souverainement à l'intérieur, le président jouit à l'extérieur d'un immense prestige. Très tôt, il a imposé au monde occidental l'image d'un chef d'État modéré à la tête d'un pays stable et prospère, dirigeant de l'Afrique francophone. En toutes circonstances, il a mis sa vocation pacifiste à la disposition de ses voisins. Cette image a été sublimée par le soutien indéfectible et révérencieux de la France. Plus que de raison et de réalité, Paris célèbre sa communion avec le chef de file du pré-carré francophone. Mais désormais cette alliance stratégique coûte cher: 1,6 milliard de francs d'aide en 1987. La "vitrine de la France en Afrique" est-elle devenue un luxe inabordable? Pour l'instant, la question n'est ouvertement posée qu'au Trésor français.

Le prestige du "Vieux" ne paraît pas entamé, mais constitue le dernier rempart d'un pays au bord de la faillite. Jouant son va-tout, il a imposé à la communauté internationale deux coups d'éclat audacieux: d'abord, en mai 1987, l'ajournement du remboursement de la dette extérieure, puis, depuis juillet 1987, la grève des ventes du cacao. Le président cherche à prouver qu'il n'existe pas de surproduction sur ce marché hautement spéculatif. Contre les pressions de ses créanciers, depuis plus de seize mois, le chef de l'État refuse de vendre tant que les prix ne remonteront pas. Poursuivant cette logique, il a rejeté, cette année encore, une baisse du prix garanti aux producteurs. "Une position orgueilleuse", selon les créanciers, qui partout ailleurs sentirait le soufre révolutionnaire et qui, ici, trouble les exégètes d'une fin de règne incertaine. D'autant que le refus d'honorer les obligations à l'extérieur a coïncidé, au printemps 1987, avec l'ouverture du gigantesque chantier de la basilique de Yamoussoukro. Aux yeux de beaucoup, cette copie tropicale de Saint-Pierre de Rome est d'ores et déjà le cénotaphe du régime (voir pages 1 et 17, l'article de Claude Julien).

L'aura et la vitalité de son président, vieillissant, ne suffisent plus à un "pays modèle" en panne d'énergie. Alors que l'après-cacao reste à inventer, la Côte-d'Ivoire, attentiste et échaudée par la crise, s'enfouit dans la léthargie (4). Défiant "les spéculateurs et leur argument de surproduction cacaoyère", M. Félix Houphouët-Boigny a encore l'initiative d'une solution pour demain. Mais le pays s'est refermé sur ses frustrations confuses, incapable de relever les défis d'aujourd'hui.

Notes:
(1) Voir Philippe Haeringer, "Abidjan: l'apprentissage de la violence", le Monde, diplomatique, mai 1986.
(2) Voir Bernard Gensane, "La littérature ivoirienne dans les effluves du "miracle économique", le Monde diplomatique, mars 1988.
(3) Cf. Claude Wauthier "Grandes manoeuvres en Côte-d'Ivoire pour la succession de M. Houphouët-Boigny", le Monde diplomatique, juillet 1985.
(4) Sur un aspect "provincial" de la crise, lire Bernard Gensane "A Grand-Bassam, l'an 2000 n'est pas pour demain", le Monde diplomatique, juin 1988.

PLUSIEURS mois de guerre civile au Libéria entre partisans du président Doe et de M. Charles Taylor ont provoqué à la frontière de la Côte-d'ivoire un afflux de réfugiés qui ne se sentent pas en terre étrangère. Deux ethnies se retrouvent et nouent des pactes d'alliance reproduisant les anciens clivages. Au-delà du conflit pour la conquête du pouvoir à Monrovia, c'est la stabilité de l'Ouest ivoirien qui pourrait en être troublée.

"Officiellement tout a commencé ici le 27 décembre 1989, avec l'arrivée des premiers réfugiés", confirme le préfet ivoirien de Danané, dernière ville-frontière de l'Ouest, entourée des villages surpeuplés par l'exode libérien. Avant de se reprendre aussitôt et d'insister sur l'instabilité chronique de l'Etat voisin et la perméabilité des frontières, car les deux ethnies majeures du conflit, dan et guare, se trouvent à cheval sur les limites internationales. Ainsi le coup d'Etat manqué du général Thomas Quiwonkpa (en novembre 1985), originaire de l'ethnie dan (ou yacouba, selon la terminologie malinké), avait déjà amené à Danané des militaires et des notables libériens, dûment accueillis selon la légendaire hospitalité ivoirienne.

Le conflit actuel semble d'une tout autre ampleur: plus de 70 000 réfugiés en Côte-d'Ivoire, 100 000 en Guinée au bas mot au mois de mai; des villes comme Sanniquellie ou Ganta ont été abandonnées par une partie de leur population après la prise de contrôle par les rebelles de M. Charles Taylor, ex-haut fonctionnaire et chef du Front national patriotique du Libéria (NPFL).

Le Libéria n'est pourtant ni l'Angola ni le Cambodge: l'analyse des formes de combat et du dualisme ethnique qui les sous-tend montre une double et contradictoire interprétation du conflit - mais n'est-ce pas le cas de toute société africaine? L'une, la plus courante dans les médias occidentaux, pose uniquement le problème en termes de géostratégie internationale, de guérilla de conquête, d'aide américaine, ivoirienne ou kadhafiste. L'autre, plus interne et plus proche du jeu des acteurs locaux, se dessine davantage en continuité avec le substrat ancien des"guerres de lignages" (1).

Jean-François Bayart, dans sa magistrale synthèse l'Etat en Afrique (2), qualifie d'"escapisme" ce que Gilles Deleuze (3) nommerait ailleurs "ligne de fuite": cette aptitude nomade, particulièrement africaine, à s'échapper des normes, territoires et institutions imposés par l'Occident, pour trouver le salut en d'autres lieux, attitudes ou valeurs en continuité avec la société précoloniale.

Sous l'impact différentiel de la colonisation, plus que féroce chez les peuples segmentaires à l'anarchie ordonnée par l'équilibre des conflits et l'absence de tout pouvoir centralisé, la société dan trouvera à plusieurs reprises son salut dans la fuite, et notamment vers le mythique Libéria.

Dès 1908, l'administration coloniale fait état de "guerres permanentes [en pays dan], entraînant l'impossibilité non seulement d'administrer mais d'être en relation suivie avec ces tribus": les appareils militaires et administratifs ne voient dans ces frontières (tout comme aujourd'hui...) que des flux centrifuges et incontrôlables.

A ces figures de l'incompatibilité segmentaire et étatique, l'Etat colonial, puis indépendant, oppose dans une belle continuité sa logique: recensements (malgré les fausses déclarations et le labyrinthe des parentés), sédentarisation villageoise (tempérée par la fuite en brousse dans les campements), quadrillage par les "pistes stratégiques", portage, travail prestataire et forcé, recrutement militaire enfin. Ainsi pour Alain Marie (4), anthropologue de la société dan, le "despotisme occidental" aboutit dans l'ordre économique au "développement forcé", de sorte que tout rapport à l'Etat n'est désormais vécu que sur le mode du ressentiment, de la méfiance et de l'antagonisme.

Les Dan, peuple particulièrement apte de tradition aux guerres lignagères, comme des poissons dans l'eau sur leur territoire montagneux, ont tout naturellement adapté les alliances et tactiques traditionnelles à la guérilla récente; dans les débuts, seul différait le but ultime: la conquête du pouvoir central; par contre, des conflits éclatés on retenait les même techniques d'embuscades, menées à l'aide d'un matériel hétéroclite: armes artisanales des chasses villageoises, récupération sur l'ennemi, contrebande active de Côte-d'Ivoire ou du Burkina. Au fond, le conflit semble d'école: zone montagneuse où s'établit le foco, doublé d'une base arrière favorable ou complice; guérilla diffuse culminant en prise des villes au début de la saison des pluies; enfin, organisation d'une armée plus professionnelle. En face: incurie et démobilisation, incompétence économique, corruption et maladresse d'un régime aux abois. Manque toutefois une réelle confrontation idéologique, d'où le libre jeu des logiques ethniques et segmentaires.

Un conflit très "local"

SI l'on sait généralement que le président sergent-chef Samuel Doé est originaire de l'ethnie krahn et que la guérilla se développe en territoire gyo ou mano, les observateurs omettent bien souvent de signaler les conséquences réelles de cette dualité ethnique.

Le Libéria est dès l'origine basé sur une "première articulation" ethnique: la dualité des descendants d'afro-américains (ou congos) qui fonde en fait ce qui était vu dès le début par l'opinion internationale (en particulier américaine) comme un havre de paix, sur une domination ethnopolitique très inégale. "Peau noire masques blancs": la formule de Franz Fanon s'applique bien aux descendants (80 000 environ aujourd'hui) des Noirs américains transformés en ethnie dominante, sur le modèle d'ailleurs des bourgeoisies créoles qui, comme dans la proche Sierra-Leone, tiennent le haut du pavé. Ethnie prenant peu à peu des caractères de caste fermée, de par ses intermariages et calquée sur le modèle américain qui faisait d'eux l'équivalent des "évolués" des possessions francophones, dans une opposition implicite à la "barbarie tribale" des natives de l'intérieur.

Le coup d'Etat sanglant du 12 avril 1980, qui coûta la vie au président William Tolbert, procède de cette revanche historique des autochtones, mais aussi de l'Intérieur sur la Côte: le conflit apparaît déjà comme une opposition géopolitique à base ethnique. Ce qui aurait pu passer comme catharsis momentanée d'une domination passée apparaîtra vite comme l'acte fondateur d'un régime établi sur la violence contre ses opposants, particulièrement méprisant des droits de l'homme et des libertés constitutionnelles. Mais aussi, comme au Gabon, au Zaïre, au Togo et autres, un régime reposant sur des hommes décidément sans qualité aux yeux des intellectuels locaux, et où le pouvoir a été usurpé par un responsable arrivé par la violence et qui ne s'y maintenait que par elle.

Que le président Doé soit d'ethnie krahn, d'apparence ultraminoritaire au Libéria (4 % de la population), n'indique pas d'emblée qu'il appartienne au même ensemble que les Wé ou Guéré de Côte-d'Ivoire, où réside d'ailleurs une partie de sa famille. De même chez ses adversaires, pour l'homologie Dan (Ivoiriens)-Gyo (Libéria), même ensemble ethnique situé un peu plus au Nord, à peine séparé par la frontière et qui ne doit qu'à deux contextes linguistiques différents de ne pas porter la même appellation collective. La "deuxième articulation" ethnique oppose donc les Krahn-Guéré soutenant le président Doé et les Gyo-Dan où M. Taylor recrute à l'origine ses partisans. Autour des deux blocs, d'autant plus rivaux qu'ils sont limitrophes, une coalescence d'alliés selon les meilleures traditions guerrières; ainsi le président Doé a-t-il lancé des irréguliers adigo contre les villages du comté de Nimba; ces derniers, musulmans liés à la Guinée et proches des Dyoula de Côte-d'Ivoire, ont à satiété ravagé et brûlé les villages dan du Libéria: jusqu'à Monrovia les lynchages anti-Madigo aboutissent à un mouvement anti-islamique en retour.

Inversement, les violences de la soldatesque officielle ont d'abord gagné bien des coeurs à la guérilla de M. Taylor, paradoxalement plus disciplinée et organisée. Mais la violence se fait vite xénophobe dans ce contexte: allogènes, Libanais et autres communautés sont en première ligne dans les événements récents en Afrique de l'Ouest.

Cela ne signifie pas que la guerre ne procède que d'oppositions ethniques. Car des alliances politiques se construisent entre différents peuples. Par la violence, ces oppositions premières sont instrumentalisées par les dirigeants à d'autres fins, mais parfois la maîtrise leur échappe: ainsi dans Monrovia, les propres troupes krahn de Doé se sont livrées, selon l'aveu du président, à d' "irrationnelles tueries" contre les soldats gyo et mano de l'armée officielle.

Non sans doute que M. Charles Taylor soit plus "démocrate" que le président Doé: la guerre porte une alliance interethnique au pouvoir, avec ses postes et prébendes, derniers moyens d'accès à cette "politique du ventre" décrite par Jean-François Bayart, sur tout le continent; l'alternance veut que "tout le monde mange", sorte de droit naturel s'exerçant au pire par la violence, au mieux par un habile dosage d'ethnies et régions dans les gouvernements successifs (système houphouétiste, entre autres). Enfin dans cette Afrique décidément plurielle, le "Libéria utile", celui des riches mines de fer du mont Nimba, est celui du comté du Dan-Gyo: bloc ethnique certes, mais non sans influence économique.

Ces noms d'ethnies, longtemps effacés de l'histoire, ou flottant selon les aléas de la conquête coloniale ou des définitions erronées, sont aujourd'hui revendiqués par les intéressés et interviennent comme système d'opposition dans le cadre des Etats-nations. Les stéréotypes ethniques sont aussi instrumentalisés dans le conflit: quiconque ignore l'image terrible du guerrier yacouba, aux lèvres peintes et aux dents taillées en biseau, à la solide réputation d'anthropophage, peut bien sûr sourire à telle description; mais il s'interdit de comprendre que les victoires se gagnent parfois dans l'imaginaire, fût-ce sur des données fantasmées. Les Guéré ne sont d'ailleurs pas en reste, leur réputation de sorcellerie étant bien établie dans les peuples proches.

Réfugiés-frères en Côte-d'Ivoire

LE monde "en double" de la sorcellerie est celui d'un manichéisme spontané: à qui veut les entendre, ces récits de "diables", comme on dit localement, priment dans l'imaginaire des acteurs (5).

La condamnation, en juin 1989, du ministre de l'intérieur libérien, le général Gray Allison, pour meurtre rituel (la victime décapitée et son coeur arraché) révéla récemment au grand jour des pratiques courantes, et jusqu'au sommet de l'Etat, fût-ce sous des formes plus anodines au moment des élections, remaniements ou... putschs projetés.

A la suite des tonitrantes dénonciations de M. Samuel Doé contre ses voisins, la Côte-d'Ivoire a officiellement adopté un profil bas et une attitude quelque peu ambigüe à l'égard des réfugiés.

Les trois premiers mois marquent à la fois une phase d'attentisme et d'impuissance de l'Etat, obligé de faire appel à l'aide internationale: réflexe étonnant de la riche Côte-d'Ivoire, terre d'accueil, de la sous-région (30 % à 40 % d'allogènes), mais aussi en grave crise économique; le recours aux bailleurs de fonds apparaît ici au grand jour, alors qu'il est pratiqué plus subtilement au quotidien. Aux villages yacouba de traiter selon leurs codes ce qui n'est officiellement que "problème international": et, de fait, les réfugiés-frères sont accueillis en pleine saison des fêtes, les greniers collectifs de riz allégrement vidés.

Funérailles et mariages sont d'ordinaire l'occasion de pareilles jouissances: les réfugiés suivent naturellement ces réseaux lignagers et villageois de parenté ou d'alliances. Ce n'est que petit à petit que la zone d'accueil s'étend sur l'Ouest et le Sud ivoiriens: les réfugiés semblent soucieux de se masser dans les villages-frontières, allant de l'un à l'autre au grand dam du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) ou même s'aventurant à nouveau en territoire libérien.

Pour les Dan, les réfugiés ne sont que "ceux de l'autre côté de l'eau" et le dicton yacouba "femme du Libéria, fille de Côte-d'Ivoire" exprime bien le sens des alliances matrimoniales. Le seu, ou pacte d'alliance politique et guerrière, traverse traditionnellement la frontière.

L'Etat ivoirien s'est voulu quelque peu ethnologue, refusant les classiques camps du HCR aux portes des villes et laissant jouer ces logiques traditionnelles: le "containment" des réfugiés est donc passé par leur cantonnement et leur dispersion dans les villages.

Ambassades et entreprises - le fameux groupe Sucres et Denrées ou encore Blohorn ont spectaculairement livré du riz - "sponsorisent" l'accueil: gestes à la fois caritatifs et politiques à l'égard d'Abidjan, qui sollicite avec insistance... Sous la houlette du ministre de l'intérieur qui répartit les crédits et les tâches, les professionnels de Médecins sans frontières (MSF), de la Croix-Rouge et du HCR ont très vite assuré un encadrement efficace, avec une logique d'urgence toute militaire, qui ignore ou relativise parfois les capacités locales.

Sauf pour les cases: devant les besoins présents, Médecins sans frontières s'est contenté de fournir machettes et dabas, qui peuvent aussi servir aux cultures: 7 500 cases ont été en grande partie construites, à l'armature de bois et au toit rond de papo, selon le modèle dan.

MSF a réhabilité hôpitaux et centres de santé et vacciné à tour de bras, mais certains réfugiés n'ont pas supporté la longue marche de l'exode. Malgré la politique de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), thérapeutes locaux ou matrones ne sont ni formés ni fournis en médicaments de base; médecins, pharmaciens ou infirmiers libériens ne peuvent officiellement pratiquer en Côte-d'Ivoire. Quand la boue isole les villages, l' "auto-administration clandestine" (6) des communautés villageoises remédie une fois de plus aux carences extérieures.

D'autant qu'en dehors de l'Etat ivoirien ou de l'aide internationale des réseaux informels à peine cachés s'activent localement: l'argent des émigrés libériens aux Etats-Unis croise celui d'une active contrebande avec la Guinée qui s'étale au marché de Danané. M. Charles Taylor lui-même joue l'Arlésienne en pays dan, donnant conférence de presse ou coups de téléphone aux Etats-Unis, appuyé par sa parenté et ses amis ivoiriens. Administration et population locale vivent les événements par procuration: l'Etat ivoirien, par géopolitique bien comprise, ne serait pas fâché d'avoir l'un de ses débiteurs au pouvoir à Monrovia plutôt que l'encombrant et imprévisible président Doé.

Si la masse des réfugiés fait craindre des problèmes matériels à moyen terme, les préoccupations viennent plutôt du renouveau de l'antagonisme larvé guéré-dan, qui semble mal augurer de la stabilité de l'ouest ivoirien. D'un autre côté, les militaires bété, surreprésentés dans l'armée ivoirienne, suivent de très près l'aventure militaire de M. Charles Taylor. Et à Abidjan, ce conflit-prétexte devient source de paraboles - codées dans la presse officielle ou distillées dans les tracts des nouveaux partis - sur le droit au tyrannicide, l'alternance ou l'équilibre ethnique, bref, la future démocratie.

Notes:
(1)Emmanuel Terray et Jean Bazin, Guerres de lignages et guerres d'Etats en Afrique, Archives contemporaines, Paris, 1982.
(2) Jean-François Bayart, l'Etat en Afrique, Fayard, Paris, 1989.
(3) Gilles Deleuze, Mille plateaux, éditions de Minuit, Paris, 1980.
(4) Alain Marie, Une société segmentaire face à l'Etat, pouvoirs étrangers et dynamiques locales chez les Dan de Côte-d'Ivoire, thèse EHESS, Paris, 1981.
(5) Voir le livre clef de Marc Augé, Théorie des pouvoirs et idéologie, Hermann, Paris, 1975, qui part des conceptions des lagunaires ivoiriens pour une analyse générale des logiques de l'imaginaire en Afrique.
(6) Selon la formule d'Ernest Gellner in Arabs and Berbers from Tribe to the Nation in North Africa, Duckworth, Londres, 1972, soulignant les capacités de gestion des communautés paysannes.

DE quelle autonomie, par rapport aux bailleurs de fonds, les gouvernements des pays en voie de développement disposent-ils dans la mise en oeuvre de l'ajustement structurel? Aucune, diront certains. Cela dépend des domaines, répondent Bernard Contamin et Yves-André Faure dans un récent ouvrage (1).

En effet, selon eux, le gouvernement ivoirien s'est aménagé une grande autonomie lors de la réforme des entreprises publiques, annoncée dès 1977 mais véritablement menée, avec de nombreux rebondissements, depuis 1980.

Tous deux universitaires et chercheurs au département Sud de l'ORSTOM, les auteurs mettent en évidence l'étroite imbrication des dimensions économiques, sociales et politiques du "modèle" ivoirien de développement, centré sur l'Etat (cas particulier d'un "modèle subsaharien"). Depuis l'indépendance, l'Etat, "plaque tournante de la redistribution du surplus" (p. 9), a été fortement présent dans les activités économiques: agent d'accumulation, d'investissement, de modernisation. Mais, surtout, "le secteur parapublic a été indiscutablement le terrain d'élection des pratiques patrimonialistes" (p. 220).

La crise du début des années 80 "était aussi politique" (p. 8). Il ne faut pas s'étonner que les agences internationales aient été évincées de ce processus de réformes, et que ces dernières n'aient pas jusqu'à présent débouché sur "un désengagement significatif de l'Etat" (p. 8), mais plutôt sur une recomposition de son rôle et de son fonctionnement, tout en restant très sélectives. Les enjeux, surtout internes, étaient trop considérables.

Les auteurs offrent une masse d'informations souvent inédites, fruit d'un patient travail d'investigation de terrain, qui feront de cet ouvrage une source de référence indispensable aux chercheurs. L'a priori empirique, l'accumulation de très nombreuses données, ne doivent pas masquer l'analyse du rôle de l'Etat dans la crise et dans l'ajustement, et d'une façon plus large, la réflexion sur l'avenir de l'économie et de la société ivoiriennes. Une fois encore, la Côte-d'Ivoire apparaît comme un pays test.

POUR ceux qui suivent l'interprétation commune et dominante de l'influence décisive du FMI et de la Banque mondiale dans la mise en oeuvre de l'ajustement structurel, l'ouvrage pourra apparaître comme une légitimation utopique du régime ivoirien. Les autres sortiront convaincus que, contrairement aux aspirations des néolibéraux, l'Etat ivoirien a pour l'avenir un rôle essentiel à jouer, d'autant plus que la pression sociale sera forte, et qu'il peut encore faire "échec à la Banque" (ch. 5).

Notes:
Faculté de sciences économiques,université d'Abidjan.

Notes:
(1) Bernard Contamin et Yves-André Faure, la Bataille des entreprises publiques en Côte-d'Ivoire. L'Histoire d'un ajustement interne, Karthala, ORSTOM, Paris, 1990, 369 pages, 150 F.

L'AGITATION estudiantine n'ayant point cessé en Côte-d'Ivoire, les cités universitaires restent fermées. Tandis que les privatisations suivent leur cours, le petit peuple des villes et des campagnes se retranche de plus en plus dans le refus d'un mode de développement étranger à sa propre culture. Et dans l'attente de l'élection présidentielle de 1995, la classe politique s'installe dans le climat de morosité des fins de règne qui s'éternisent.

Abidjan, palais présidentiel, 29 janvier 1992: "Je ne prendrai pas de sanction... Quand un couteau vous blesse, est-ce que vous le jetez? Vous essuyez le sang et vous le remettez à la maison..." A la surprise générale, le président Félix Houphouët-Boigny, quatre-vingt-sept ans (1), refusait en ces termes les conclusions de l'enquête sur les brutalités policières menées contre les étudiants de la cité universitaire de Yopougon, dans la nuit du 17 au 18 mai 1991.

L'emploi de la force militaire contre le mouvement estudiantin, échappant aux pratiques courantes, a profondément troublé l'opinion publique, jusque dans les rangs du Parti démocratique de Côte-d'Ivoire-Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA), l'ex-parti unique toujours au pouvoir.

L'exposé de la commission nationale d'enquête, pourtant nommée par la présidence, permet de juger de cette violence: étudiants battus à coups de crosse et de rangers, membres brisés après défenestration, obligés de ramper sur le goudron ou dans les caniveaux; ce "scénario à la libérienne" culmine dans le viol de plusieurs étudiantes, des pratiques sadiques ou perverses d'humiliation, dont la presse scandalisée a retenu l'obligation faite à certains de laper le sang des blessés... (2).

Cette explosion de brutalités des paracommandos du colonel Robert Guei (aujourd'hui promu général) n'est pas sans rappeler le versant noir du "miracle ivoirien", qui explique partiellement la longue durée du régime: internements arbitraires des camps d'Akwedo et de Séguela (pratiques dénoncées en leur temps par Amnesty International), morts suspectes d'opposants, répression sanglante des Guébiés (Bétés de Gagnoa, en 1972) ou du SANWI et, surtout, élimination politique d'opposants accusés de "complots" réitérés.

Certes, le "président-prophète" a toujours prôné la religion de la paix, et le bilan est globalement positif pour les droits de l'homme. Le "multipartisme administratif" est bien installé: élections présidentielle, législatives et municipales "à la mexicaine" où l'ex-parti unique, pourtant largement discrédité, a raflé 95 % des sièges. Si, en 1990, le régime, avec tout le poids de l'administration, peut se permettre de passer de 80 % des voix à la présidentielle à 90 % aux législatives (7 députés de l'opposition ont été élus) et d'octroyer quelques mairies à l'opposition (Front populaire ivoirien, FPI), les élections partielles de mars 1992 reflètent sans doute des rapports de force plus réels: un candidat du FPI a obtenu plus de 75 % des suffrages à Ouragahio, fief bété de M. Laurent Gbagbo, chef de ce parti, tandis qu'un cacique du PDCI, M. Amethier, remportait la ville côtière de Bonoua avec 56 % des voix.

La fin de règne se poursuit dans le désenchantement et la morosité. Rien n'a été réglé: sans conférence nationale, ni la succession ni les vrais enjeux de l'avenir n'ont même été envisagés. Et, ainsi, la Côte-d'Ivoire semble s'enfoncer dans l'incertitude institutionnelle. Le régime rejette sur l'extérieur les référents de la crise (repoussoirs des pays troublés comme le Liberia, le Togo ou le Zaïre justifiant le modèle ivoirien, mais responsabilité des "spéculateurs sans visage") et l'opposition semble elle-même sans programme de rechange devant les amères potions des institutions financières internationales.

Comme une société de cour

Une "succession à la brésilienne" est-elle possible, fondée sur un éclatement du PDCI, dont le dauphin officiel, M. Henri Konan Bedie, est contesté par l'intelligentsia et difficilement acceptable par les ethnies de l'Ouest? L'opinion publique semble actuellement favorable à un gouvernement d'union nationale, autour d'un des rares hommes politiques en réserve de la République: M. Akoto Yao, ancien ministre de l'éducation, joint à son origine akan une popularité certaine. Un groupe charnière d'une cinquantaine de députés lui permettrait alors d'accéder à la primature, ou d'être un candidat très bien placé à l'élection présidentielle de 1995.

"Qu'a fait depuis trente ans le PDCI?", demande, dans les meetings, M. Laurent Gbagbo. La foule, ravie, hurle en coeur la réponse: "Rien" Propos excessifs, qui négligent l'excellent réseau routier, les barrages et les grands projets de développement, une capitale "à l'américaine", etc. Equipements qui contrastent avec l'état de délabrement de pays limitrophes comme le Burkina, la Guinée, le Ghana. La vérité est sans doute à mi-chemin de ce refus total et de l'apologie d'un "miracle ivoirien" décidément bien fini.

Le régime est organisé sur le modèle d'une "société de cour", formée selon l'idéologie lignagère de cercles concentriques autour du président. Le premier cercle comprend à la fois ses parents et ses proches, ses compagnons de lutte, gardes du corps ou hommes de confiance devenus d'influents notables; puis le groupe des vieux conseillers d'origine étrangère aux pouvoirs dépendant de leurs liens personnels avec le chef. Les représentants de puissantes familles alliées qui tiennent de grandes régions et en sont les responsables en cas de difficultés et les anciens opposants ralliés au plus haut niveau font encore partie des caciques, tandis que les hauts techniciens, ministres ou dirigeants de sociétés d'Etat n'ont d'autre légitimité que leur savoir, et sont donc vulnérables. C'est aussi le cas des "jokers" du président, dont l'ascension utile est parfois aussi rapide que la chute: ainsi de l'ex-directeur de la DCGT (bureau d'étude devenu une sorte de "super-ministère" tout-puissant), M. A. Cesareo, ou de l'ancien ministre des finances, M. Koumoue Koffi, et peut-être de l'actuel premier ministre, en cas de difficulté politique majeure.

Cette constellation de pouvoirs fluctuants, dont l'équilibre est assuré par le président, "tient le pays" par une cascade de clientèles, d'alliés (libanais) ou de parenté élargie, depuis la capitale - d'où le nom de "caciquisme urbanisé" - jusqu'au moindre village. A ce modèle coercitif, correspond un système de prédation très au point qui voit la paysannerie assurer non seulement la croissance urbaine et les équipements, mais aussi les comptes en banque européens; on considère que, comme pour le Zaïre, la fortune présidentielle équivaut au moins à la dette extérieure (18 milliards de dollars en 1990, selon la Banque mondiale) et que, à la belle époque des cours élevés du café et du cacao, les ponctions sur la Caisse de stabilisation s'élevaient à plus de 1 000 milliards de francs CFA par an... (3).

A travers les multiples entreprises d'Etat, chaque cacique - et donc chaque ethnie - pouvait participer de cette "politique du ventre", qui est aussi un devoir social: mariages, funérailles, patronage... tout est prétexte à "don forcé" qui crée et renforce le rang des caciques. De même, au sommet, le président a pu mener une discrète et habile politique clientéliste: réconciliation et pardon, arbitrage et dosages ministériels, si ce n'est union matrimoniale des factions opposées (4).

Pour de multiples raisons, ce système de prédation, et donc de pouvoir, n'est plus possible et se heurte tant aux difficultés extérieures (cours des matières premières, ajustement structurel...) qu'aux contestataires n'ayant plus accès à sa reproduction élargie. La prédation économique fonctionnait en effet en liaison avec une croissance insouciante du long terme, et qui n'a pu continuer qu'à défaut d'un contrôle "sur le fond" des conseillers occidentaux.

Le milieu très éclaté des "développeurs", aux rôles interchangeables, obéit à des logiques professionnelles (aux agronomes "à l'occidentale" ont succédé les économistes néolibéraux) ou aux modes intellectuelles, plus qu'aux logiques paysannes ou à l'évaluation (inexistante) des besoins ou des échecs. La paysannerie réagit au "développement forcé" comme elle le fit face à l'Etat colonial: "escapisme", acceptation des "cadeaux" (tracteurs, équipements...), mais non-remboursement des crédits, détournement du matériel et réinterprétation des projets; au fond, elle applique à son échelle le modèle de prédation dominant.

Quel "développeur" se soucie, en ville, du quotidien? Le petit peuple abidjanais vit dans l'environnement nauséabond des nyama-nyama (détritus) et de la boue de la gare centrale d'Adjamé, dans les cohues indescriptibles des bus de la SOTRA; il est pris à la gorge par les usuriers (360 % l'an...) faute de crédit classique, alors que la classe dominante et ses "conseillers techniques" ont permis la faillite des sociétés d'Etat et des banques correspondantes, sans projets alternatifs immédiatement réalisables.

Même échec du modèle en milieu rural: dans la région lagunaire, par exemple, un des derniers espaces préservés du pays, l'aménagement du territoire est inexistant et les grands équilibres socio-ethniques sont négligés, menaçant gravement un milieu fragile et les cultures locales. Le nouvel axe Ouest-Est de la "route côtière" qui devrait aller du Libéria au Ghana est la "dernière frontière" ivoirienne. Seuls les groupes écologistes internationaux font pression sur les bailleurs de fonds (Banque africaine de développement, CEE) pour que les magnifiques forêts et mangroves (et leur faune: éléphants, lamantins) ne soient pas entièrement défrichées et brûlées par les migrants sahéliens et baoulés, grands planteurs de café et de cacao. Pour les autochtones, qui ne sont qu'un quart de la population et n'ont plus la maîtrise foncière, aucun aménagement à l'échelle communautaire n'est prévu: "blocs de développement" étatiques, relance des villes et multiplication des pistes agricoles font craindre un désastre dans des lieux paradisiaques. Le "temps des villages" n'est pas venu pour les "développeurs" qui serait l'objet de projets plus complexes, suivant de plus près les lignes de force sociologiques. Et les contradictions spatiales, ethniques et écologiques s'aggravent dangereusement.

Non sans raison, l'intelligentsia ivoirienne a donc l'impression que le pouvoir est ailleurs. Caricaturalement, pour le pouvoir politique nomadisant entre Abidjan et les capitales occidentales: Paris, vers lequel se tournent les gouvernants, soucieux de légitimité économique ou désireux de trouver des boucs émissaires (les "nouveaux négriers", pour le journal Fraternité-Matin ), ou l'opposition, en quête de soutien; Washington, où se décident bien des projets: ainsi le programme sectoriel forestier ivoirien (PSF, 30 milliards de francs CFA) a-t-il été bloqué à plusieurs reprises dans la capitale des Etats-Unis par une polémique très américano-américaine entre sénateurs, écologistes, administrateurs, anthropoloques... dans une incompréhension très partagée des données locales réelles. Les organisations de Bretton-Woods "exercent désormais un contrôle total sur les gouvernements africains (5) ": à Abidjan, un membre résident du Fonds monétaire international ou de la Banque mondiale a sans doute le niveau de vie d'un ministre ivoirien - et plus de pouvoir que lui.

L'attention populaire semble réagir par un nationalisme latent et un discours parfois xénophobe devant ces influences extérieures. Lors des grandes manifestations et des grèves de mars 1990, la population a signifié qu'elle ne peut accepter l'ajustement structurel, et notamment la diminution des salaires, sans qu'il soit envisagé un autre développement ou le rapatriement des capitaux frauduleusement acquis et exportés. Bien au contraire, la privatisation favorise les "grandes compagnies" (6), tels les groupes Bouygues ou Bolloré, présentés officiellement comme des sauveurs, tandis que l'opinion fait ses comptes: privatisation du secteur énergétique (eau, électricité), de l'édition, des sociétés agricoles (Palmindustrie), Caisse de stabilisation démantelée...

Non seulement les structures de l'Etat sont bouleversées, mais les référents fondateurs de l'indépendance semblent dangereusement remis en question par des politiques monétaristes et, pour certains, provocatrices, dans une ambiance d'affairisme et de scandales. "L'argent n'a ni odeur ni couleur... Il n'y a pas de secteurs stratégiques", déclare M. Alhassane Ouattara, tandis que ses proches collaborateurs participant au comité de privatisation ont été accusés par la presse d'opposition de multiplier les sociétés d'investissement à faible capital, mais qui pourraient, à terme, contrôler les groupes privatisés. Dans cette hypothèse, une nouvelle génération, à base technocratique, tenterait, avec l'appui extérieur des groupes internationaux, de se substituer à la vieille garde caciquale pour tenter une ultime "modernisation conservatrice" du régime (7).

Emergence de l'"informel"

Cette "société bloquée" dans son projet par les rituels de mimétisme, de soumission et de reconnaissance (si éloquents dans les cérémonies officielles ou les négociations sur la dette ) et dans son avenir par une succession non résolue est pourtant travaillée par des courants de fond souvent méconnus. On peut en citer trois principaux: l'un, de civilisation, repose sur le double mouvement d'authenticité ou d'occidentalisation; l'autre, plus politique, pose le problème de l'hégémonie à la fin du "pacte de croissance"; le dernier, peut-être le plus important à terme, est celui de l'équilibre migratoire et de l'environnement naturel.

"Un procès d'occidentalisation": ainsi le sociologue Abou Toure définissait-il la culture ivoirienne en 1981, dans des analyses qui sentaient alors le soufre - duplication aveugle des institutions, de la législation (en particulier pour le droit foncier ou l'interdiction de la polygamie), conduite privée "à l'antillaise" (comme chez Frantz Fanon, l'idéal féminin de la peau claire et du "look occidental" s'allie à la recherche des "protecteurs"). Dix ans après, le même auteur, l'un des rares "intellectuels" du régime, publie un livre à la gloire des "petits métiers d'Abidjan" (8); mais, en fait, ce secteur "africain" de l'économie (dit "informel" selon l'idéologie étatique) traduit l'émergence d'un rejet profond des modèles de société et d'économie à l'occidentale: représentant 60 % des emplois et près de 40 % du produit national brut de la capitale, ces activités ont reçu un coup de fouet de la crise économique. La cherté des produits européens provoque la création d'ingénieux produits de substitution, le bricolage ou le montage partiel d'équipements (voitures d'occasion, électro-ménager, etc.), en général plus adaptés aux goûts ivoiriens.

Dans le secteur agricole, où 90 % du riz est produit par les femmes, sans aide ou projets de développement, en culture pluviale et non mécanisée (tandis que les crédits vont au riz irrigué de bas-fond... avec 75 % d'échecs), on assiste à des substitutions; ainsi l'attiéké (semoule de manioc) gagne-t-il du terrain dans l'alimentation; l'importation sauvage de "fripes" des pays limitrophes joue le rôle de soupape de sûreté pour les ménages touchés par le chômage. Les médicaments achetés au Nigéria et au Ghana par les thérapeutes traditionnels servent de recours aux patients qui ne peuvent plus accéder à des hôpitaux ou à des dispensaires démunis de tout, et qui sont devenus payants. Ainsi les petits métiers réinvestissent-ils la ville occidentale de toutes parts, par toutes les failles de l'urbanisme, au grand dam des importateurs de produits occidentaux, très liés au régime.

Les rapports néotraditionnels se maintiennent en ville ou sont récupérés par de nouvelles techniques. Des associations de ressortissants de tel ou tel village se réunissent pour cotiser afin de se procurer des équipements à taille humaine, sans aide étatique ou internationale. L'autochtonie joue un rôle important aussi bien dans les bidonvilles urbains que dans les bas-fonds villageois; même si elle est déniée par l'Etat, l'identité ethnique devient déterminante dans les interactions individuelles (mariages) ou politiques à Abidjan. Dans l'art, la chanson, la littérature (défense de la religion des "génies de la terre", par l'écrivain Jean-Marie Adiaffi) (9), dans les sciences humaines où une histoire ou une anthropologie autonomes commencent à se manifester, la fin du mimétisme s'amorce. La science politique a récemment reconnu - alors que le libéralisme triomphant ignore superbement ces spécificités socio-politiques - la réinterprétation originale de l'Etat et du lien social depuis l'indépendance.

La crise est donc bien dans tous les domaines l'occasion d'un "retour au réel" africain, que certaines prescriptions des bailleurs de fonds ne peuvent qu'accentuer: l'adaptation de l'habitat (géobéton, réhabilitation des bidonvilles), l'insistance mise sur les soins de santé primaires (officiers de santé, prévention) ou l'éducation de base vont, par exemple, dans ce sens.

De cette résurgence des cultures africaines, l'"explosion des sectes" est un bon exemple et, quelques années avant la crise, précurseur de l'instabilité politique. La Côte-d'Ivoire est, en réaction à la colonisation, une "terre de prophètes", dont certains ont fondé des religions nationales (tel W. Harris, depuis 1910), tandis que d'autres restent à l'échelon local ou ethnique. Sécurisant pour les fidèles (notamment en ville, où ils jouent un rôle d'intégration), ces mouvements, qui se multiplient, sont vus comme un danger latent par l'Etat, subvertissant les religions "officielles" (catholicisme), mis à nu par les syncrétismes baroques (christianisme céleste d'origine ghanéo-nigérienne), la sorcellerie ou l'émergence de prophètes contestataires (tel Koudou Jeannot, récemment assigné à résidence). En cas de crise profonde, on ne peut exclure l'hypothèse d'un recours messianique, d'un nouveau chef charismatique porteur d'une solution globale aux contradictions sociopolitiques.

Quelle autre issue au système caciqual? La fracture des événements de mars 1990 a mis en lumière les contenus d'un "nouveau bloc historique", qui servirait d'alternative au régime. Les étudiants, oubliant les références traditionnelles - respect des vieux ou des hiérarchies officielles - recentrent le débat sur l'actualité; lors des "rituels d'explication" du parti en brousse ou dans la capitale, ils peuvent intervenir sans ménagements d'âge ou de rang et, dans les plus violentes manifestations prendre des positions extrêmes et des allures de "guerriers urbains" (masques, corps décorés de karité ou de kaolin, boucles d'oreille et jeans...), aussitôt répercutés par les médias internationaux ( Africa n° 1, RFI). La culture de la dérision cède à des "modèles d'inconduite" dont l'image des nouchis (exclus ou révoltés) est l'archétype admiré, représenté, entre autres, par le chanteur Alpha Blondy. Depuis 1990, les symboles du pouvoir d'Etat (mairies, écoles, préfectures, commissariats) ont été attaqués lors des manifestations, et la violence sociale augmente dans tous les secteurs, après trente ans de "religion de la paix", fortement imposée (10).

Universitaires et cadres moyens, exclus des prébendes, attendent avec impatience l'alternative: la plupart des leaders de l'opposition sont, comme M. Laurent Gbagbo, issus du milieu enseignant. Leur compétence intellectuelle leur donne l'impression de pouvoir prendre en main les leviers de commande d'un Etat déliquescent, bien que leur éloignement des affaires provoque une large incompréhension des données du développement et des contraintes économiques. Seules les municipalités leur permettent d'exercer quelque pouvoir local, et, sauf exception, leur programme est surtout l'alternance des classes moyennes, au mieux une moralisation de l'appareil d'Etat.

D'autant que, au-delà d'un langage marxisant, volontiers dogmatique, qui leur assure le soutien des chômeurs et autres exclus, cette petite bourgeoisie urbaine appartient en majorité aux ethnies exclues du "rêve ivoirien": le dossier des migrations et de l'équilibre territorial constitue en fait une bombe à retardement pour tout régime à venir.

Le président Félix Houphouët-Boigny a longtemps rêvé d'une "grande Côte-d'Ivoire" qui se substituerait aux anciennes fédérations, qu'il a d'ailleurs contribué à ruiner. Dans cette perspective, l'accueil de migrants sahéliens (Maliens, Burkinabés, etc.), le rôle donné aux ethnies commerçantes (Mauritaniens, Djoulas) ou aux Occidentaux (Libanais, Français) contribuent à la fois à peupler le pays et à confier chaque secteur de l'économie à un groupe ethnique dont l'activité et la sécurité dépendent directement du vieux dirigeant. Jusqu'en 1990, quand les Afro-Américains se voient offrir la double nationalité, quand les Libériens et, en général, les réfugiés politiques sont chaleureusement accueillis, l'hospitalité s'exerce à plein (11), mettant l'Ivoirien en position globale de rentier de la terre et des échanges. L'action de l'administration et du PDCI à l'échelon local a pour but de favoriser l'installation des allogènes et de "casser" le pouvoir de l'autochtonie, notamment celui des maîtres de terre.

Etrangers et boucs émissaires

Une telle politique, qui a permis de peupler la zone forestière d'une main-d'oeuvre à bon marché, comporte de graves inconvénients. Le régime s'est fondé sur un "pôle ethno-politique" baoulé, les autres peuples étant représentés au gouvernement et intéressés par de grands projets: soja au nord (Malinkés): sucreries en pays sénoufo; AVB chez les Baoulés; ARSO à l'Ouest, etc. L'alliance politique baoulé-dioula se complique du fait que ces derniers, musulmans, sont majoritaires à Abidjan, mais que, en fait, issus d'ethnies limitrophes du Mali et du Burkina, ils sont étrangers au "noyau historique" ivoirien, principalement forestier. C'est donc une alliance bété (peuple de l'Ouest, sur-représenté dans l'armée), monde krou (Ouest), lagunaires, qui peut constituer une alternance politico-ethnique, si elle arrive à s'unir, comme on l'a vu, à l'intelligentsia et aux universitaires (où ce bloc est majoritaire), aux exclus et aux marginaux urbains, voire à une paysannerie aux abois (12) (à tel point que les paysans renoncent à scolariser leurs enfants, à entretenir ou récolter les cultures de rente, pour se tourner vers les vivriers).

En ville, les étrangers sont d'autant plus objet d'un discours xénophobe qu'ils fourniraient aux deux camps d'excellents boucs émissaires de diversion: si Européens et Libanais ont déjà voté par l'exode et le désinvestissement, l'opinion accuse surtout les Sahéliens, bénéficiaires de cartes d'electeurs, d'avoir fortement influencé les scrutins de 1991 en faveur du régime. Les étrangers africains, depuis peu soumis à l'obligation de posséder une carte de séjour (Mossis, Guinéens, Maliens...), sont associés à tous les maux de la capitale: vols sanglants de voitures, prostitution, délinquance, drogue, trafic d'armes... activités qui tendent pourtant à s'"ivoiriser".

En brousse, depuis l'instauration du multipartisme, la situation s'est tendue dans les campements forestiers de l'Ouest: même dans les lieux où Baoulés et Mossis sont devenus majoritaires, la revendication des autochtones bétés (symbolique et économique) apparaît si forte que le peuplement apparaît réversible en cas de conflits. Et pourtant les terres libres s'amenuisent, la forêt se vend au sud de 30 000 à 50 000 francs CFA l'hectare et, tandis que les migrants s'obstinent à défricher et à planter, les rancoeurs s'accumulent chez les maîtres traditionnels du sol. Les rivalités, certes fort différentes de celles qui opposent les Kabyes et les Ewes du Togo ou à l'origine de la guerre civile libérienne (amorcée par la domination des congos sur les natives ), donnent à penser qu'un conflit politico-ethnique sur le foncier serait ici aussi dévastateur (13).

Devant ces échéances de longue durée, le pays semble ne plus être gouverné, au sens politique du terme, mais tant bien que mal administré au jour le jour, sous responsabilité extérieure. Jusqu'ici l'affection - voire la pitié - l'emporte sur la rancoeur envers le "Vieux" (M. Houphouët-Boigny), qui avait su préserver l'essentiel: la paix civile. Bien qu'il ne puisse empêcher les observateurs et son propre peuple de se poser avec toujours plus d'angoisse la même question: "Pour combien de temps encore?".

Notes:
(1) Officiellement âgé de quatre-vingt-sept ans, et donc né en 1905, le chef de l'Etat ivoirien, selon diverses déclarations présidentielles et des recoupements officieux, serait en fait né entre 1895 et 1900.
(2) Rapport de la commission nationale d'enquête, Fraternité-Matin, 30 janvier 1992; le Monde, 31 janvier 1992.
(3) 1 F CFA = 0,02 franc.
(4) Sur le caciquisme ivoirien, des recherches sont en cours à l'Institut français de polémologie.
(5) Voir Keith Bradsher, "Rain Forest Project in Africa Stirs Debates at World Bank", New York Times, 10 octobre 1991 et Victoria Brittain, "Incertitudes en Zambie et en Tanzanie", le Monde diplomatique, août 1990.
(6) Voir Achille M'Bembe, "Afrique des comptoirs, ou Afrique du développement?" le Monde diplomatique, janvier 1992.
(7) Déclaration du premier ministre, le 13 novembre 1991 (Fraternité-Martin); lire aussi, à propos du comité de privatisation, James Cenach. "Le premier ministre vend et rachète", Nouvel Horizon, 28 août 1991.
(8) Cf. Abou Toure, la Civilisation quotidienne en Côte-d'Ivoire, procès d'occidentalisation, Karthala, Paris 1982; Les Petits Métiers à Abidjan, Karthala, Paris, 1985.
(9) Cf. Bernard Gensane, "La littérature ivoirienne dans les effluves du "miracle économique", le Monde diplomatique, mars 1988.
(10) Sur les mouvements religieux en Côte-d'Ivoire, cf. Michel Galy, "Foisonnement des initiatives et grandes religions", Marchés tropicaux, 15 février 1991.
(11) On considère que 40 % à 50 % de la population ivoirienne est d'origine allogène, principalement des pays sahéliens (Burkina, Mali) ou côtiers, (Ghana, Guinée et, récemment, Liberia).
(12) Bien que le prix officiel du café soit, par exemple, de 100 F CFA le kilo, le prix réel, notamment par le biais de l'usure pratiqué par les intermédiaires libanais, très inférieurs est de 35 F à 45 F CFA le kilo en brousse, et parfois payé en coupons ou reconnaissances donnant lieu à impayés (campagne 1991).
(13) Lire Corinne Moutout, "Qui croit encore au "miracle" ivoirien?" le Monde diplomatique, décembre 1988.

DANS les années 70, les économistes classiques vantaient le "miracle ivoirien". Ce n'est plus qu'un lointain souvenir: entre 1986 et 1991, les cours du cacao et du café ­ les deux tiers des exportations ivoiriennes ­ ont chuté respectivement de 59 % et 72 %. Le produit intérieur brut par habitant a baissé de 8,9 % en 1990, de 4 % en 1991, de 4,9 % en 1992 et de 6,2 % en 1993 (estimation).

Evaluée à une vingtaine de milliards de dollars, la dette a explosé ces dernières années, faisant de la Côte-d'Ivoire le pays au niveau d'endettement par habitant le plus élevé au monde. Cet endettement est original par son ampleur (10 % de l'encours de la dette de l'Afrique subsaharienne), la part de la dette privée (30 %), celle de la dette multilatérale (20 %), l'importance de la dette souscrite à des taux d'intérêt élevés, la prépondérance de la dette à taux flottants (50 %) et l'importance des créances libellées en dollars (40 %).

Si la Côte-d'Ivoire honorait la totalité du service de sa dette, il lui faudrait y consacrer les trois quarts du produit de ses exportations. En raison de son insolvabilité depuis 1991, les sources de financement internationales lui sont coupées, à l'exception des crédits de la Banque mondiale, la France ayant jusqu'ici réglé directement les échéances dues à cette institution.

Un nouveau plan d'ajustement structurel doit être négocié avec le FMI avant la fin du premier trimestre de cette année, pour tenter de renflouer l'économie.

La succession du président Félix Houphouët-Boigny qui s'annonçait délicate -après trente-trois ans d'un pouvoir sans partage- a finalement été assuré en moins d'une semaine. "Toute la Constitution, rien que la Constitution", avait recommandé la France, ancienne puissance de tutelle coloniale, avant et après le décès de ce dernier grand représentant de l'"ère franco-africaine". Le jour même de l'annonce de la disparition du dirigeant, M. Henri Konan Bédié, le président de l'Assemblée nationale, a "pris les responsabilités de chef de l'Etat", en vertu de l'article 11 de la Constitution, inclus en 1990 à la demande de Félix Houphouët-Boigny. Il prenait ainsi de court les autres prétendants: M. Alassane Ouattara, le premier ministre, vite contraint à démissionner contre son gré, ou M. Philippe Yacé, le président du Conseil économique et social, qui avait eu en son temps les faveurs du "Père de la nation".

Quelques jours plus tard, le poste de premier ministre était confié à M. Daniel Kablan Duncan, jusque-là ministre de l'économie, et familier ­ comme son prédécesseur ­ des négociations financières internationales. Le gouvernement formé à la mi-décembre selon le subtil et habituel panachage régional ne comprend ­ à une exception près, au ministère de la culture ­ aucun membre en vue de l'opposition: M. Laurent Gbagbo, chef du Front populaire ivoirien (FPI), qui contestait cette succession aux formes semi-monarchiques et demandait des élections, a préféré décliner les offres et prendre date (1).

La période officielle de deuil, d'une durée d'un mois, et l'attente de funérailles repoussées plus loin encore, a été ressentie paradoxalement comme un soulagement à Abidjan. Le temps de l'effervescence du printemps 1990 semble bien loin, quand fleurissaient les tracts caustiques et les publications clandestines et que s'exprimait au grand jour la verve de citoyens trop longtemps soumis à la redondance de la parole omniprésente d'un "président-prophète". Ses longues absences de plus de six mois en France ­ quand les décisions se prenaient par télécopie et que les conseils des ministres se tenaient rue Masseran, à Paris ­, ses maladies récurrentes avaient en effet tétanisé l'opinion.

Le travail de deuil, les pressions extérieures ou le relatif consensus "à l'ivoirienne" ne peuvent faire oublier les dangers qui guettent la transition, une fois finies les "années de plomb" du parti unique. Ces derniers temps, la personne du chef de l'Etat semblait s'effacer devant sa fonction de père fondateur et de garant d'une unité interethnique: ainsi pendant une de ses longues absences, le Parti démocratique de Côte-d'Ivoire (PDCI), divisé sur la succession et l'héritage, avait organisé de surréalistes "totémisations" politiques du chef absent, en ajoutant à "Boigny" (le bélier) d'autres surnoms ethniques.

On connaît le rôle d'équilibre que tenait le président entre les trois pôles politico-ethniques aux alliances changeantes ­ akan, krou et djoula ­, mais aussi son rôle de protecteur des étrangers, notamment des migrants sahéliens. Les tracts d'avertissement, au ton xénophobe, distribués récemment lors des élections gabonaises pourraient être bientôt reproduits à Abidjan: les militants de l'opposition refusent en effet que les quatre millions d'étrangers "clients collectifs du régime" participent aux prochaines élections. En novembre dernier, après un match de football perdu, une "chasse aux Ghanéens" avait eu lieu en Côte-d'Ivoire. Dosage d'ethnies, synthèse de religions dont le président-prophète représentait la clef, défense des Sahéliens, des Libanais et des Français: les inquiétudes sont vives qu'à cette mosaïque segmentaire ne succède une "théorie des dominos" de la violence, selon le schéma des émeutes de Dakar (2)...

Montée des revendications sociales

A DÉFAUT de pratiques démocratiques, rien n'existe pour la gestion des crises sociales hormis l'armée aux interventions toujours très violentes et une gendarmerie très vite débordée; aussi la multiplication inaccoutumée des grèves après les récentes vagues de licenciements et la réduction drastique du niveau de vie font-elles craindre des conflits explosifs en l'absence de tradition syndicale forte. Or la diminution nette des salaires, déjà adoptée par le Sénégal, apparaît à Abidjan comme un véritable casus belli, susceptible de mettre le feu aux poudres...

Depuis 1990, de nouveaux acteurs intérieurs sont apparus, après trente ans d'une grande passivité sociale. Les revendications sur la terre ou sur le contrôle communautaire du pouvoir des experts ­ ivoiriens ou occidentaux ­ aboutissent à une revendication globale d'un développement plus partagé: les peuples de la forêt, poussés par une faim de terre, pourraient être tentés d'inverser le processus migratoire contre le colonat agricole djoula et baoulé.

A Abidjan, la capitale économique ­ il n'est pas dit que Yamoussoukro reste longtemps capitale administrative ­, le pouvoir de M. Henri Konan Bédié risque d'avoir fort à faire pour maîtriser les formes de mobilisation politique et la violence sociale. Le pays garde en mémoire les manifestations du 18 février 1993 et les excès de la contre-violence de l'Etat, alors que M. Laurent Gbagbo et d'autres leaders de l'opposition ont été molestés et embastillés plus de trois mois (après avoir été condamnés à plus de deux ans de prison).

Le pouvoir risque de payer au prix fort les élections contestées de 1991, qui n'ont laissé que sept députés à l'opposition alors que tous les sondages annonçaient une défaite du PDCI, après trente ans d'immobilisme: occasion perdue, "cohabitation manquée", le pays n'a pas pu s'exercer à ces médiations politiques, et à un partage du pouvoir; il n'est resté que les intrigues de palais ou les excès non encore régulés et ritualisés de la rue. Car dans cette transition risquent de ressortir des dossiers brûlants dont l'étranger a eu peu d'échos: enrichissement personnel des dirigeants et de leurs alliés européens et libanais, corruption généralisée et système judiciaire perverti... Répressions, jamais oubliées, des Agnis ou des Bétés de Gagnoa... Les successeurs de Félix Houphouët-Boigny auront surtout à gérer un pays en grave récession économique, qui ne se remet pas de la baisse catastrophique des prix du café et du cacao.

Le poids de la dette (lire l'encadré ci-dessous) et la rigueur inflexible des institutions de Bretton-Woods étranglent littéralement l'économie; quant à l'aide française, elle se trouve progressivement dans une situation de dépendance complète, assurant uniquement le paiement de la fameuse "dette incontournable" des emprunts contractés sur les conseils de la Banque mondiale et du FMI.

La ville, nouvelle brousse

LES institutions internationales ne considèrent plus "officiellement" les phénomènes d'exclusion et de dissolution de ce qui restait de l'Etat de droit que comme des maux nécessaires, relevant au mieux de la charité privée ou des mouvements religieux. Mais à Abidjan de plus en plus de citadins coupés de leurs racines et paupérisés sont marginalisés. Le secteur "africain" de l'économie, dit informel, concerne en fait l'immense majorité de la population: même pour les économistes officiels, la Côte-d'Ivoire ­ l'ancien pays du "modèle" et du "miracle" (3) ­ relève de l'aide aux pays les moins avancés, le revenu étant passé au-dessous du seuil de 740 dollars par habitant.

Par contraste, la publication clandestine d'une liste des "100 milliardaires ivoiriens" avait fait grand bruit en 1991, assimilant l'ordre des richesses des fameux "quotaires" de l'import-export à la hiérarchie des "grands" du régime (4). En dehors des groupes français Bouygues et Bolloré, principaux bénéficiaires des privatisations (malgré l'opposition nationaliste des députés du PDCI), c'est en effet dans le commerce des matières premières que sont édifiées les plus grandes fortunes: ainsi de l'ancien directeur des douanes, retiré récemment enrichissement réalisé; des "100 000 tonnes présidentielles" octroyées chaque année à prix préférentiel; ou, à l'inverse, de la juteuse importation de riz étranger, confiée à la femme de l'ancien chef de l'Etat...

Dans les campagnes, l'ajustement structurel a connu un succès ponctuel et inattendu avec la multiplication des décortiqueuses artisanales, une fois levée l'obligation d'usinage. Les planteurs, très durement touchés par la baisse des prix agricoles, n'ont bénéficié d'aucune compensation de la Caisse de stabilisation, pillée par le régime et par le financement des infrastructures urbaines; aussi ont-ils saisi l'occasion pour effectuer eux-mêmes la transformation primaire du café, alors que le transport et l'exportation sont toujours solidement tenus par les notables ivoiriens, français et libanais.

En ville, l'austérité a un coût social plus lourd. Frais d'éducation trop élevés, familles de plus en plus éclatées: les conséquences sont les mêmes que pour les pays les plus pauvres de la planète, et les projets pour les enfants de la rue se multiplient. Estimés à plus de 30 000 pour Abidjan par une enquête de l'Institut d'ethnosociologie, ces derniers survivent grâce à mille petits métiers, mais passent aussi à toutes les formes de la délinquance urbaine, vivant des miettes d'une société mieux intégrée et concevant la ville comme une immense brousse ou comme un terrain de jeux et de rapines.

Des palliatifs apparaissent cependant, face aux carences de l'Etat et des communautés traditionnelles disparues. Ainsi une série de projets, gérés par des organisations non gouvernementales (ONG) européennes et ivoiriennes, font école dans les villes de l'intérieur pour gagner bientôt les campagnes. Sur le modèle de la Grameen Bank du Bangladesh, de très petits prêts sont consentis à des artisans non alphabétisés, à des jeunes en danger ou délinquants, formés par les ONG, pour leur permettre de s'installer comme vendeurs ambulants, fabricants de savon, tailleurs, etc. (5). Jusqu'ici les taux d'intérêt réclamés étaient un rêve de banquier: plus de 71 % début 1993. Les 20 % d'intérêt annuel demandés par les ONG sont toujours attractifs pour ceux qui, ne pouvant accéder aux banques, n'ont d'autres recours que les usuriers à... 360 % par an!

Soutenue par une fraction minoritaire de la Banque mondiale et du Fonds d'aide et de coopération français, cette expérience s'inscrit contre la volonté de coercition, d'intégration, de fiscalisation classique d'activités de plus en plus autonomes: que reste-t-il d'autre quand l'"informel" assure l'essentiel de l'économie, après la faillite de l'Etat et la fuite des Occidentaux, tout comme au Zaïre, au Togo et en Angola?

Notes:
(1) La publication de scénarios sous la signature de Didier Bigo, dans un document intitulé "La succession en Côte-d'Ivoire, une transition politique stable", largement diffusé dans les cercles ministériels, a pu passer pour une sorte de "succession, mode d'emploi" des élites ivoiriennes, cf. Revue juridique et politique, n° 1, 1989. Lire aussi Scénario de crises en Afrique, ministère des affaires étrangères, juin 1990, publié par Albert Bourgiet Christian Casteran, in le Printemps de l'Afrique, Hachette, Paris, 1991.
(2) De violentes émeutes avaient éclaté à Dakar, capitale du Sénégal, en février 1988, à l'issue d'une élection présidentielle qui avait opposé l'actuel chef de l'Etat, M. Abdou Diouf, à M. Abdoulaye Wade, chef du Parti démocratique sénégalais.
(3) Cf. Michel Galy: "Fin de règne, fin d'un rêve: la Côte-d'Ivoire, rejet du modèle, retour du réel", le Monde diplomatique, novembre 1992.
(4) L'opposition a, depuis plusieurs années, posé la question du rapatriement de la fortune présidentielle (estimée à l'équivalent de la dette extérieure du pays) et de celle des principaux prétendants. La difficulté de récupérer la fortune des familles Marcos ou Duvalier l'a amenée à réclamer de l'Occident une réforme du secret bancaire, de la justice financière et des paradis fiscaux. Ce sujet est largement débattu à Abidjan comme dans bien des capitales africaines.
(5) Cf. le rapport de l'Association française des volontaires pour le progrès (AFVP), programme-pilote d'appui au secteur informel, Abidjan, mars 1993.

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997