ANALYSE ECONOMIQUE ET SOCIALE

1996

Pour la deuxième année consécutive, la croissance du PIB de la Côte-d'Ivoire sera supérieure à celle de sa population, environ 7 % contre 3,8 %. Les dirigeants ivoiriens voient là les prémices de l'émergence d'un « éléphant » d'Afrique, qui placerait sur les bords du golfe de Guinée un cousin des « dragons » asiatiques. A l'appui de leurs dires, on peut observer une nette croissance de l'activité industrielle (+ 17% au cours des premiers mois de 1996) et un intérêt certain de gros investisseurs internationaux pour les privatisations qui se sont poursuivies. France Télécom, un consortium américano-ivoirien baptisé Africa Bell et Malaysian Telecom se sont ainsi disputé la compagnie du téléphone.
A en croire l'extraordinaire accroissement des importations d'automobiles (+ 180 %) et la multiplication des chantiers de construction dans les quartiers résidentiels d'Abidjan, les Ivoiriens les plus fortunés sont en train de renouer avec le train de vie qui suscita l'envie de l'Afrique dans les années 70. Le secteur de la distribution moderne, en grande partie aux mains de groupes d'origine pakistanaise, multiplie les ouvertures de grandes surfaces à Abidjan, et trois opérateurs se sont lancés sur le marché du téléphone cellulaire.
Mais l'essentiel de la croissance repose toujours sur l'exportation des matières premières, cacao (dont la Côte-d'Ivoire est le premier exportateur mondial), café, hévéa, coton et fruits. Dans l'ouest du pays, de nouvelles surfaces ont été défrichées par les réfugiés libériens, qui sont en bonne partie responsables du volume de la production de cacao pour la campagne 1996-1997, supérieur aux prévisions avec près de 850000 tonnes. Mais l'ouverture des campagnes de vente du cacao et du café a été retardée afin de contrer le mouvement à la baisse des cours mondiaux. A cette occasion, on a pu mesurer la précarité des conditions de vie des paysans, qui, habitués à ce que l'ouverture des campagnes coïncide avec la rentrée scolaire, n'ont pu, pour beaucoup d'entre eux, envoyer leurs enfants à l'école.
D'autre part, l'incessant travail de séduction des investisseurs étrangers accompli par le premier ministre, Daniel Kablan Duncan, est en partie contré par une ambiance politique et sociale qui reste très tendue, malgré l'absence d'échéances électorales proches. Des dizaines d'opposants restent en prison, et des rumeurs de putsch ont couru dans la foulée de l'élection présidentielle d'octobre 1995. L'insécurité reste prédominante, et elle est autant le fait de forces de l'ordre corrompues et toujours prêtes à faire feu que des bandes armées. L'option répressive retenue par le gouvernement a entraîné le vote d'une loi donnant une grande latitude à ces forces de l'ordre en matière de perquisition, ce qui ne peut qu'inquiéter les entrepreneurs.

1997

La Côte-d'Ivoire demeure sur le fil du rasoir. Pour la troisième année consécutive, la croissance économique devrait être supérieur à 6 %, un taux suffisamment élevé pour assurer une augmentation du PIB par habitant puisque la croissance démographique est de 3,5 %. C'est une performance respectable, l'une des meilleures de la région. Mais elle reste insuffisante si on la met en rapport avec l'ambition des dirigeants ivoiriens: faire du pays un « éléphant d'Afrique » à l'image des « dragons » du Sud-Est asiatique, ce qui ferait entrer la Côte-d'Ivoire dans le cercle des pays développés dès 2025. Pour cela, il faudrait une croissance annuelle à deux chiffres, un objectif encore lointain.
Le dynamisme de l'économie repose toujours sur la filière cacao (la part du café dans le commerce extérieur ne cessant de baisser), qui devrait, pour la campagne 19971998, atteindre un niveau comparable au record de 1,2 million de tonnes de l'année précédente. Conformément aux voeux du gouvernement, une part croissante de la production est transformée sur place, grâce à la modernisation d'usines déjà existantes et à l'installation d'une unité réalisée par un chocolatier français.
C'est une autre force de la Côte d'Ivoire que d'avoir simplifié les procédures d'implantation des investisseurs étrangers. Pourtant, ceux ci se font encore prier, et la très forte croissance du secteur secondaire est essentiellement due à la reprise de l'activité d'entreprises qui s'étaient mises en hibernation pendant la crise. Cette reprise a suscité peu de créations d'emploi -sauf dans le bâtiment, -puisque l'investissement a été consacré à l'achat d'équipements plus productifs.
Peut-être grisé par ces résultats, le gouvernement ivoirien s'est permis quelques écarts par rapport à l'orthodoxie budgétaire, ce qui a suscité un différend avec les bailleurs de fonds internationaux. Ceux-ci veulent voir l'Etat se désengager totalement de la filière cacao et surtout procéder à une réforme profonde, qui mettrait un terme à une corruption endémique dans tous les secteurs publics, des douanes jusqu'à l'éducation nationale. Malgré un climat politique apaisé et des relations sociales plutôt calmes, les dirigeants ivoiriens ne se sont toujours pas attaqués aux deux grands obstacles qui empêchent la naissance de l'« éléphant d'Afrique » : une croissance démographique incontrôlée et la déliquescence de l'appareil d'Etat.

1998

Malgré une conjoncture extérieure difficile, la Côte-d'Ivoire termine bien l'année 1998, avec une croissance voisine de 6 %. On est encore loin de la croissance à deux chiffres qui devrait faire du pays un « éléphant d'Afrique » à l'instar des « dragons » de l'Asie du Sud-Est, mais la reprise enregistrée depuis 1995 ne se dément pas. Pour l'instant, la crise asiatique a eu des conséquences ambiguës. On a craint un moment que la chute des monnaies asiatiques ne porte un coup aux exportations ivoiriennes, comme le cacao ou l'hévéa, mais la qualité des produits ainsi que les mauvaises conditions climatiques en Asie ont permis de sauvegarder les positions ivoiriennes sur ces marchés, sans que la baisse de la demande ne se fasse sentir. Quelques années après ses voisins maliens ou burkinabés, la Côte-d'Ivoire revient en force dans le secteur cotonnier, qui a été en grande partie privatisé. La croissance du secteur agricole a été bridée par la sécheresse du début de ; l'année, qui a provoqué une brusque t hausse des prix à la consommation, I d'autant plus rapidement maîtrisée que .les droits de douanes ont été, conformément aux recommandations des .institutions financières internationales, .considérablement réduits. Le secteur industriel a connu une très vive expansion, continuant de croître de plus de 10 % comme il l'a fait depuis quatre ans.
A la reprise d'activités mises en sommeil pendant la crise des années 80 s'ajoute de plus en plus d'implantations de sociétés étrangères, particulièrement dans le domaine de la transformation du cacao. Ce dynamisme a provoqué une hausse assez nette des salaires dans les secteurs concernés, ce qui, dans un pays où le SMIC est fixé à 35000 FCFA (350 francs) par an, a été bien accueilli par les couches sociales concernées. Mais le secteur informel reste à l'écart de ces mouvements et une forte proportion de la population urbaine vit toujours bien au-dessous du seuil de pauvreté.
Après une période de tension, les relations de la Côte-d'Ivoire avec les institutions de Bretton Woods se sont rassérénées, et la réforme budgétaire devrait permettre un meilleur emploi de fonds qui restent insuffisants pour assurer la couverture scolaire et sanitaire du pays. Le problème de la sécurité juridique des activités économiques reste au centre du débat en Côted'Ivoire. Les rentrées des recettes douanières sont restées inférieures aux prévisions, malgré la baisse des tarifs, en raison d'une fraude endémique. Les autorités ont donné la plus grande publicité au procès de l'homme d'affaires Roger Nasra, accusé d'avoir détourné près de 1 milliard de francs CFA des caisses du Trésor public, mais, en l'absence de sanctions à l'encontre de responsables politiques, l'opinion publique et les milieux d'affaires restent sceptiques quant à la volonté réformatrice du gouvernement.

1999

Une prime non versée aux militaires, et la mutinerie qui s'est ensuivie, le 23 décembre 1999, a valu à la Côte d'Ivoire le premier coup d'Etat de son histoire. La destitution surprise du président Konan Bédié s'explique par l'impasse politique et économique où il s'était enfermé.
De plus en plus contesté, le pouvoir s'est crispé, lors du retour en Côte d'Ivoire, en août, de l'ancien premier ministre et ancien directeur général adjoint du FMI Alassane Ouattara, candidat à l'élection présidentielle d'octobre 2000. II a engagé contre cet opposant une bataille politico-juridique pour prouver qu'il n'est pas ivoirien (ivoirité) et ne peut donc briguer la magistrature suprême.
Manifestations et marches se sont succédé, ponctuées d'affrontements violents avec les forces de l'ordre. Les principaux leaders du parti de M. Ouattara ont été mis en prison. A la veille du coup d'Etat, toute contestation semblait impossible par la voie démocratique.
La Côte d'Ivoire connaît également une crise économique sévère. L'embellie qui avait suivi la dévaluation du franc CFA, en janvier 1994, a vécu. Le taux de croissance, qui avait atteint jusqu'à 7% en 1997, ne cesse de chuter depuis et ne devrait pas dépasser 3% pour l'année 2000. Trois facteurs se sont conjugués pour dégrader les performances du pays: la chute des cours des matières premières, en particulier du cacao, du café et du coton ; la suspension des aides du FMI, de la Banque mondiale et de l'Union européenne après de sérieux dérapages budgétaires et des détournements de fonds; enfin, le climat politique et social de plus en plus tendu.
Auteur d'un budget 1999 trop ambitieux, le gouvernement de Daniel Kablan Duncan a dû par deux fois procéder à des coupes, l'une de 90 milliards de francs CFA (900 millions de francs français) dès décembre 1998 et l'autre de 20 milliards (200 millions) en fin d'exercice. Les arriérés s'accumulent et atteignaient fin 1999, selon un audit exigé par le FMI, au moins 1,1 milliard de francs français. C'est dans ce contexte difficile qu'a éclaté, en juin, le « scandale des 18 milliards de francs CFA de l'Union européenne ». A la suite d'un audit de sa coopération en matière de santé et de décentralisation, l'Union a découvert des factures douteuses et exprimé ses fortes présomptions à propos de possibles détournements de fonds. Depuis décembre 1998, dans l'attente du résultat de cet audit, les versements de l'Union européenne ont été suspendus.
En 1999, la Côte d'Ivoire n'a donc reçu que 10 % des apports extérieurs qu'elle escomptait. Pour boucler ses fins de mois, le gouvernement a dû lancer un emprunt de quelque 60 milliards de francs CFA (600 millions de francs français) sur le marché obligataire régional et a atteint le plafond de ces crédits auprès de la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO).
A cette « mal-gouvernance » s'est ajoutée la baisse continue des cours mondiaux du café, du coton, mais surtout du cacao, qui a perdu en un an la moitié de sa valeur. Très dépendante de son agriculture, qui représente quelque 35 % de son PIB et 65 % de ses recettes extérieures, la Côte d'Ivoire n'a pas été en mesure de compenser cet effondrement. La baisse du pouvoir d'achat qui en a résultée dans les campagnes comme en ville, où la hausse des prix du carburant a relancé l'inflation, a touché les populations les plus pauvres et provoqué des manifestations contre la cherté de la vie.

2000

La Côte d'Ivoire vient de tourner la première page militaire de son histoire et est entrée, avec l'élection présidentielle d'octobre 2000, dans la seconde République, dirigée par Laurent Gbagbo, un opposant historique qui se réclame du socialisme. Cette transition violente laissera de profondes séquelles.

En décembre 1999, une mutinerie s'est transformée en putsch contre le président Henri Konan Bédié. Miné par la corruption, la gabegie et l'affairisme, le régime Bédié est tombé comme un fruit mûr. La junte dirigée par le général Robert Gueï a dit avoir trouvé les « caisses vides ». Un an de « transition » n'y a rien changé, et le nouveau pouvoir hérite d'une situation économique catastrophique.

Les militaires avaient lancé une opération « Mains propres », censée permettre de récupérer quelques avoirs de l'Etat. Mais cette opération s'est limitée à un chantage exercé sur les barons de l'ancien régime, qui conservaient des influences et pas mal d'ambitions politiques.

L'insécurité qui a régné pendant dix mois a dissuadé les investisseurs et ralenti l'activité des entreprises. Les tensions de trésorerie se sont accentuées tout au long de la transition. L'exceptionnelle campagne cacaoyère (1,4 million de tonnes), principale ressource du pays, n'a pas compensé la baisse des cours mondiaux. Pour l'année 2000, l'évolution du PIB devrait approcher -2%

En donnant la priorité au paiement des salaires, la junte a sacrifié le remboursement de la dette. Sur 8 milliards de francs à verser aux bailleurs de fonds en 2000, la Côte d'Ivoire n'a pu s'acquitter que d'un quart environ de ses engagements. Ses arriérés se chiffraient fin 2000 à plus de 10 milliards de francs.

Privée des appuis budgétaires de la Banque mondiale et du FMI depuis décembre 1998 pour cause de mauvaise gouvernance, et après avoir bénéficié de plusieurs sursis, le Côte d'Ivoire s'est vue, en septembre, coupée de tous les financements de l'Agence française de développement. En octobre, la Banque mondiale a interrompu également son aide. La France a, certes, promis une aide d'urgence après les législatives de décembre 2000, mais la conclusion d'un nouveau programme avec les institutions de Bretton Woods ne devrait pas intervenir avant la fin du premier semestre 2001.

La tâche du nouveau gouvernement s'annonce difficile. L'attente des populations, qui se sont considérablement appauvries au cours des dernières années, est énorme. Le parti du nouveau président, le FPI, a fait de nombreuses promesses, notamment en annonçant la sécurité sociale et l'école pour tous. Les salariés attendent des améliorations de salaires et des centaines de milliers de jeunes chômeurs, une solution miracle. Le gouvernement n'aura qu'un bref état de grâce, mais peut compter pendant quelques mois sur la bienveillance des syndicats qui lui sont proches.

Restent les traumatismes de l'élection présidentielle, qui a été suivie de graves violences, d'abord celles exercées par des militaires contre les partisans de M. Gbagbo, puis celles de ces mêmes militants, soutenus par la gendarmerie et la police, contre ceux de l'ancien premier ministre Alassane Ouattara, ancien directeur général adjoint du FMI, écarté de la course à la présidence au prétexte que ses parents ne seraient pas ivoiriens. Une fracture est en train de s'agrandir entre le Sud chrétien et le Nord musulman, fief de M. Ouattara, et la réconciliation nationale prônée par le président Gbagbo semble avoir du mal à la réduire.

Source :
Bilan du Monde 96-2001