ARTICLES TIRES DE LA PRESSE AFRICAINE DEPUIS 1998

L'Euro :

L'avènement de l'euro, la monnaie unique européenne dont les conditionalités entrent en vigueur à partir du 1er janvier 1999, crée d'autres événements dans les pays de la zone franc, plus activement à Abidjan (Côte d'Ivoire).
De façon irréversible et sûrement, l'euro se rapproche, n'en déplaisent aux Etats, en l'occurrence, africains dont les économies frisent avec le «laxisme budgétaire». A Abidjan, l'opinion publique et la presse nationale alimentent le débat sur la question du passage à l'euro, suivant de près la contribution des experts financiers et banquiers. Plus que jamais c'est un défi majeur que les acteurs économiques et au-delà les Etats de l'union européenne tout comme ceux de la zone franc sont amenés à relever. La question cruciale et incontournable pour les Africains porte sur une nouvelle dévaluation ou non du franc CFA. C'est connu dans le milieu des Ivoiriens, la dévaluation s'apprécie, mais ne s'annonce pas. Ni le ministre ivoirien de l'économie et des Finances, Niamien N'Goran, ni les économistes de la Banque nationale de Paris (BNP) n'ont pu convaincre véritablement l'auditoire composé majoritairement d'opérateurs économiques responsables d'entreprises lors du séminaire organisé dans la deuxième quinzaine de décembre 1997 à l'hôtel Ivoire (Abidjan). Vaine tentative (?) de faire partager l'idée selon laquelle "l'euro ne changera en rien la valeur du franc CFA". Mieux, les experts de la BNP se refusent à tout commentaire approfondi sur la question, rappelant par moment que le but du séminaire est d'informer les clients de la Banque internationale pour le commerce et l'industrie de Côte d'Ivoire (BICICI), filiale nationale de la BNP, sur l'introduction de l'euro et ses exigences.
Les ministres des finances de la zone franc ont déjà donné de la voie le 18 avril 1996 à N'Djamena (Tchad), indiquant que lorsque l'euro se substituera au franc français, les parités des francs CFA et comorien seront fixés mécaniquement par rapport à l'euro
La psychose d'une deuxième dévaluation du franc CFA se vit chez nombre des Ivoiriens les plus pessimistes. Dès lors, l'attitude des argentiers des Etats de la zone franc étonne plus d'un: "Pourquoi attendre 1999 ou l'an 2002 avant de réfléchir par nous-mêmes sur le devenir du F CFA ?" s'interroge-t-on. Les décideurs savent certainement ce qu'ils font et mesurent le poids réel du passage à l'euro sur le panier de la ménagère, et encore une fois sur les dettes publiques extérieures et ses services. Pour sûr, il y aura un changement de référence du franc CFA par rapport à l'euro une fois que la monnaie unique européenne se substituera au franc français. Il s'est voulu rassurant Jean-Pierre Petit, directeur général adjoint des études économiques à la BNP en affirmant lors de son passage à Abidjan qu' "en soi, l'euro ne conduit pas nécessairement à la dévaluation. Le problème de la zone euro, c'est simplement un changement de référence. Elle ne déclenche ni dévaluation ni réévaluation". Quelle sera la nouvelle parité entre le F CFA et l'euro ? "Là-dessus, je ne me prononce pas", répond catégoriquement l'économiste de la BNP. La question brûle et angoisse même les parlementaires. Cela s'est ressenti lors d'un récent passage du ministre ivoirien de l'économie et des finances devant les députés dans le cadre des "questions actuelles" initiées par l'assemblée nationale. A cette occasion, le député Amon Léon, par ailleurs PDG de la compagnie nationale d'assurance (CNA) a interrogé le ministre sur l'avenir du franc CFA après 1999; c'est-à-dire, dans moins d'un an I Quelques semaines plus tard, pour atténuer la psychose des conséquences néfastes d'une probable dévaluation du F CFA, le gouverneur de la Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Afrique de l'ouest (BCEAO), Charles Konan Banny, emboîtant le pas au conseiller juridique de la Banque nationale de Paris (BNP) tente de rassurer que "l'avènement de l'euro entraîne trop de bruit pour rien". Tant mieux, si cela provient d'un des décideurs de l'avenir du franc CFA en l'occurrence le gouverneur de la BCEAO. Plus que cette parole d'évangile, les Africains doivent sérieusement étudier la question: créer une monnaie unique autre que le franc CFA. Si on ne rejette pas du revers de la main cette proposition, en revanche, rien ne se fait concrètement pour une étude plus sérieuse et plus approfondie d'une politique monétaire. Cette politique devrait être de la compétence exclusive de la banque centrale de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) de concert avec le conseil régional des marchés financiers mis en place au mois d'octobre 1997.
La seule chose dont les Ivoiriens sont certains, c'est la dépréciation du franc CFA, la perte de sa crédibilité après la fixation irrévocable des parités des monnaies de la zone euro.
Mais comment se ressentira cette dépréciation et à quel(s) niveau(x) ? Pour plus de clarté, la chambre de commerce et d'industrie de Côte d'Ivoire (CCICI) a convié les acteurs économiques ivoiriens les 26 et 27 janvier un séminaire conjointement avec la société MATIF. Ce séminaire a porté sur l'impact de l'euro sur les marchés financiers et le Marché à Terme International de France (MATIF).
Les grandes entreprises, les institutionnels, les banques correspondantes, les PME/PMI, les artisans, les commerçants et les professions libérales ainsi que les particuliers..., bref, Tout le monde s'intéresse au passage à l'euro dès le 1er janvier 1999. Le pacte de stabilité entre les monnaies nationales européennes aura des répercussions non moins regrettables sur la monnaie CFA. Même si les experts en économie et finance font croire que contrairement
au pessimisme des populations, les conséquences de l'introduction de l'euro seront plutôt positives. Ils font là allusion à une garantie de convertibilité illimitée du franc CFA et à un accès facile des pays africains de la zone franc au marché européen. Ces Etats africains, dit on, seront moins vulnérables aux fluctuations des monnaies internationales, notamment le dollar. Soit. Mais l'Ivoirien tout comme les populations des pays de la zone franc s'interrogent : jusqu'en 1994, 1 FF équivalait à 50 F CFA; depuis cette date (après dévaluation), 1 FF équivaut à 100 F CFA. Quelle sera maintenant la parité fixe entre le F CFA et l'euro ? L'équation à plusieurs inconnus restent posée:
 lEURO=XFCFA. Doit-on s'attendre à une dévaluation déguisée du franc CFA ou à une dépréciation de cette monnaie ? Les grandes question se posent au moment où le taux moyen de croissance est de 5 % pour l'ensemble des Etats de la sous-région ouest-africaine alors qu'il est de 7 % pour certains pays comme la Côte d'Ivoire. A l'évidence, il n'y a pas échec pour ces Etats africains soumis à répétition à diverses réformes structurelles et économiques imposées par les bailleurs de fonds notamment la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International.

Les Privatisations :

LES TROIS dernières années, les privatisations réalisées en Côte d'Ivoire ont
rapporté quelque 230,6 milliards de FCFA à l'Etat, selon les statistiques présentées devant le Conseil des ministres.
Rappelant que son principal objectif est « le développement d'un actionnariat national », le gouvernement a souligné « l'engouement du public pour les privatisations », et relève que les recettes des privatisations ont connu une progression constante.
Elles se sont élevées à 32,7 milliards de F CFA en 1995, à 53,7 milliards en 1996, et enfin à 144,2 milliards en 1997.
La performance de l'année écoulée s'explique par la cession à des opérateurs privés de deux entreprises importantes, la Sodésucre et CI Telcom. En 1997, l'Etat a vendu 51 % du capital de Citelcom à France Télécom par l'intermédiaire de sa filiale France câbles et radio, pour une somme de 105 milliards de F CFA.
Côte d'Ivoire Télécom, qui a succédé à CI Telcom, a été paralysé au début du mois de février 1998 par une grève de cinq jours déclenchée par les employés membres du Syndicat national des agents des postes et télécommunications (Synapostel), qui ont dénoncé les écarts de salaires existant entre Ivoiriens et expatriés et exigé des augmentations ainsi que des primes.
Un accord est finalement intervenu entre la direction de Côte d'Ivoire Télécom et les employés de l'entreprise sur la revalorisation des salaires.

GROS PLAN SUR L'EDUCATION (Juillet 98)

Entre les autorités ivoiriennes et la toute-puissante Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire (Fesci), la trêve est-elle rompue ? L'accélération et l'enchaînement des événement" de ces derniers jours le laissent en tout cas penser, même si l'audience accordée, le 2 juin 1998, au leader de ce mouvement, Soro Kigbafori Guillaume, par le président Henri Konan Bédié est venue désamorcer la tension persistante qui régnait depuis le décès, le 13 mai 1998, d'Elélé Sombo Mages. Ce jour-là, alors que les élèves du Lycée moderne d'Anyama, localité située à une trentaine de kilomètres d'Abidjan, protestaient contre une cotisation imposée par le proviseur de l'établissement, la police fit une descente plus que musclée qui aboutit à la mort par balle d'Elélé Sombo.

Très vite, la Fesci, le syndicat le plus représentatif de la défense des intérêts des élèves et étudiants ivoiriens, s'organisa et fit le tour du pays pour informer la base et la sensibiliser quant à l'opportunité de s'associer à la mémoire de leur camarade. Après deux jours d'arrêt des
 cours, les 26 et 27 mai 1998, pour deuil national, la Fesci décida de passer à la  vitesse supérieure.
Pour Soro Guillaume, l'heure était venue d'organiser, dès le 3 juin, une autre grève de vingt-quatre heures, des meetings dans tous les lycées et universités de Côte d'Ivoire et, surtout, une grande marche de protestation sur la présidence de la République. Objectif visé ? Obtenir « la révocation et la condamnation à de lourdes peines pénales du proviseur du lycée, du policier tueur et du commissaire de la ville ».
Trois jours seulement après l'audience présidentielle, le gouvernement ivoirien publia un communiqué entièrement favorable aux étudiants puisque des sanctions ont été prises contre les personnes impliquées directement dans la mort de l'élève (le sergent de police Kouassi Kouakou a été mis aux arrêts en attendant sa comparution devant le tribunal militaire) ou indirectement (le commissaire de police d'Anyama, Koné Mamadou, et le proviseur du lycée, Massé Noufé, ont été relevés de leurs fonctions).
Si le feu a pu être circonscrit, les braises ne sont pas éteintes pour autant. Les étudiants comptent maintenir la pression sur le gouvernement afin de l'amener à prendre en compte leurs préoccupations. « Tant que les conditions objectives nous obligeront à utiliser la grève, nous la ferons sans état d'âme », prévient Soro
Guillaume. Les conditions objectives, ce sont seulement 9 700 chambres disponibles pour plus de 60 000 étudiants au cours de la présente année académique.

Autre préoccupation: l'accès d'un plus grand nombre d'étudiants aux bourses d'études. Le secrétaire général de la Fesci souhaite que « le président Bédié, qui est le dernier recours, prenne au moins 5 milliards de ses 15 milliards de F CFA de dépenses de souveraineté pour venir en aide aux étudiants », ce qui porterait à 10 milliards le montant total des bourses distribuées aux étudiants Ivoiriens.
Avec les étudiants de la Fesci, les enseignants du Syndicat national de la recherche et de l'enseignement supérieur constituent aussi pour le gouvernement ivoirien des « empêcheurs de dormir en paix ». Ils ont observé, du 2 au 4 juin 1998, un arrêt de travail pour protester contre les conditions salariales qu'ils jugent peu avantageuses et à deux vitesses depuis l'entrée en vigueur en 1991 des décrets de raccrochage des enseignants. La fin de la grève, sans résultat favorable sur tous ces points, laisse la porte ouverte à la reprise du mouvement dans les semaines ou les mois à venir. .

LES CHINOIS A L'OFFENSIVE (Juillet 98)

Pour sa première visite officielle à l'étranger, un peu moins de trois mois après sa nomination, le ministre chinois des Affaires étrangères, Tang Jiaxuan, a choisi, du 12 au 14 juin 1998, la Côte d'Ivoire. Trois jours qui auront permis « d'approfondir la connaissance mutuelle, d'élargir le terrain d'entente, de renforcer la coopération et de faire progresser encore davantage les relations d'amitié et de coopération existant depuis quinze ans entre les deux pays ».
Et si, au terme du séjour du ministre, la partie chinoise a remis, à titre gracieux, 200 millions de F CFA, les autorités ivoiriennes, par leur ministre des Affaires étrangères, Amara Essy, n'en ont pas moins présenté un chapelet de demandes: accroissement des crédits afin d'initier certains projets, création d'une commission mixte pour mieux identifier et mener les opérations d'investissement. Mais surtout, et de façon concrète, la Côte d'Ivoire espère fermement que la visite officielle du ministre chinois des Affaires étrangères permettra enfin de
concrétiser l'idée de construction de deux usines de traitement du cacao ivoirien.
Lancés en avril 1997 par des investisseurs publics et privés ivoiriens et chinois, en partenariat avec des entreprises françaises, ces deux projets tardent à voir le jour. Le premier, qui porte sur la construction d'une usine baptisée Qingke, entre dans le cadre de la coopération bilatérale entre la Côte d'Ivoire et la Chine. La société Qingke a prévu d'acheter toute sa production de cacao (masse, liqueur et beurre de cacao) en Côte d'Ivoire, mais aussi d'investir 12 millions de dollars au cours de la première phase.

Pour atteindre ses objectifs et aider la Côte d'Ivoire à écouler son importante production cacaoyère, Qingke, dont le capital de 3 millions de dollars est détenu à 40 % par le groupe chinois Jin Tal, à 30 % par la Caisse de stabilisation ivoirienne et, dans des proportions nettement moins élevées, par le groupe français Choc , Arbin, compte séduire les collectivités :
l'armée, les établissements scolaires, les grandes structures étatiques, etc.
Quant au second projet, il regroupe, au sein de la Société ivoirienne de cacao (Sicao) qui a ainsi vu le jour, la Société de négoce ivoirienne (Sonégi), la compagnie française Touton et la société chinoise Shangai Coline. L'ambition affichée est d'investir environ 12 milliards de F CFA pour créer, en Côte d'Ivoire, une usine de transformation de cacao.
Si ces différents projets voyaient le jour, ils viendraient certainement couronner une série d'actions et d'initiatives prises ces derniers temps par la Chine pour marquer sa présence en Côte d'Ivoire et consolider l'axe diplomatico économique entre Abidjan et Pékin.
D'ici là, la Côte d'Ivoire se réjouit déjà de la multiplication des missions économiques et commerciales chinoises, et surtout de l'installation de nombre d'entreprises industrielles sur le territoire national. Il en est ainsi de la construction, dans la zone industrielle de Yopougon, d'une usine de montage automobile Hua-Ke, symbole par excellence « des bonnes relations d'amitié existant entre nos deux pays », comme le soulignait, lors de l'inauguration de l'usine, le 17 octobre 1997, le ministre chinois du Commerce extérieur, Yang Wensheng.
Fruit du partenariat entre opérateurs privés des deux pays (les Ivoiriens détiennent 30 % des 500 millions de F CFA de capital), Hua-Ke ambitionne cette année de produire 300 véhicules utilitaires, puis 1 000 et 3 000 automobiles, respectivement en l'an 2000 et 2010. L'usine de montage Hua-Ke n'est pas le seul fleuron de la présence et de l'offensive chinoise en Côte d'Ivoire.

Yitwo Agro-lndustrial, une usine de montage de matériel agricole, a en effet été inaugurée en mars 1998 par le premier ministre ivoirien, Daniel Kablan Duncan. CEuvre d'hommes d'affaires des deux pays (le capital de 104 millions de F CFA appartient à 68 % à des partenaires chinois, dont les principaux sont China First Tractor, Yitwo international, Dong Fang et Finang, ainsi qu'à des privés ivoiriens), Yitwo Agro-lndustrial a nécessité un investissement de départ de plus de 800 millions (le montant total de l'investissement prévu est de 1,3 milliard). Ce qui devrait être suffisant pour permettre à l'usine de produire de 1 200 à 1 400 tracteurs et motoculteurs par an
« La Côte d'Ivoire ayant une économie basée sur l'agriculture, votre entreprise dispose déjà d'un marché national très demandeur. A cela vient s'ajouter le marché sous-régional de l'UEMOA qui est un débouché important pour vos produits, ce qui présage d'un développement rapide de vos activités », rassurait alors le ministre délégué chargé du Plan et du
Développement industriel, Théophile Ahoua Ndoli. Ces matériels agricoles devraient permettre, comme le confiait le président-directeur général de Yitwo, Fang Gang, « d'alléger l'intensité du travail des paysans et augmenter la productivité ».

Autre fierté: le palais de la Culture de Treichville, dont la construction avance à grands pas et qui devrait accueillir, après son ouverture prévue pour septembre 1999, le Festival mondial des afromusiques, trois mois plus tard. Attendu avec beaucoup d'impatience par les artistes ivoiriens, qui se plaignent régulièrement du nombre réduit de salles de spectacle dignes de ce nom, le palais de la Culture aidera certainement ceux-ci à développer leurs talents et créations...
De l'avis de l'ambassadeur de Chine en Côte d'Ivoire, Fang Gang, l'ouverture en décembre 1997 à Abidjan d'un centre de promotion des investissements, de développement et de commerce devrait donner un coup de fouet supplémentaire à la coopération entre les deux pays. Cette restructuration ambitionne de fournir aux entreprises chinoises des informations précises susceptibles de leur permettre d'investir en Côte d'Ivoire, dans des sections aussi diverses
que l'agriculture, les mines, l'électronique, l'automobile, les services, etc.
Au siège du Centre de promotion des investissements, du développement et du commerce, dans le quartier des affaires du Plateau, l'on ploie déjà sous le poids du travail et des dossiers à « boucler ». A commencer par l'installation, à Yamoussoukro, d'une usine de montage de micro-ordinateurs. La société à capitaux mixtes à créer devrait être détenue à 51 % par des partenaires ivoiriens et à 49 % par la partie chinoise. L'investissement de départ est estimé à 600 millions de F CFA, pour une capacité de production annuelle de 30000 à 50000 microordinateurs. Plusieurs autres projets chinois devraient être réalisés dans les années à venir. Ceux-ci vont de la recherche pétrolière off shore à la construction d'une usine de produits pharmaceutiques, en passant par l'unité rizicole de Yamoussoukro (censée produire annuellement plus de 2 000 tonnes de riz usiné) ou par le projet de riziculture de Guiguidou, dans la région de Divo. .

LES GRANDES MANOEUVRES (Août 98)

Paru le 5 juin 1998 dans Le Démocrate, l'organe officiel du Parti démocratique de Côte d'IvoireRassemblement démocratique africain (PDCI-RDA), l'éditorial de Yao Noël, directeur de publication et surtout secrétaire national du parti au pouvoir, ne pouvait passer inaperçu. Cette prise de position se voulait une réponse ferme, certains diraient musclée, à la réaction de l'ancien premier ministre Alassane Ouattara qualifiant, dans un quotidien français, la nouvelle Constitution de « texte destiné à maintenir une clique au pouvoir ». Cette passe d'armes, par organes de presse interposés, est tout simplement révélatrice du climat de tension, de raidissement, voire de fébrilité, qui s'est emparé de l'ensemble de la classe politique ivoirienne. A un peu plus de deux ans des échéances électorales de l'an 2000, le « top de départ » des grandes manoeuvres est déjà donné et l'on ne compte plus les tournées et sorties des états-majors des principaux partis politiques. Le secrétaire général du Rassemblement des républicains (RDR), Djény Kobina, a achevé en juin 1998 une tournée de douze jours dans l'est du pays. Objectif affiché: « préparer le terrain » pour Alassane Ouattara, le candidat naturel de ce parti à la succession du président Henri Konan Bédiéo Au Front populaire ivoirien (FPI), Laurent Gbagbo est sorti le 25 juin 1998, à la faveur d'une conférence de presse, de la réserve observée ces derniers temps, et ses lieutenants ont multiplié les séjours à l'intérieur du pays, les conférences-débats et les déclarations publiques, afin de « maintenir la base en éveil »

De son côté, le PDCI, après avoir observé une sorte d'attentisme, a connu un regain d'activité. Le signal de cette mobilisation est venu du Cercle national Bédié (CNB), son principal mouvement de soutien, qui tenait, le 30 mai 1998 à
Agnibilékrou, à l'est de la Côte d'Ivoire, son premier séminaire régional consacré à sa collaboration avec les élus du parti. Leur souhait, réaffirmé par le président Pierre Yangni Nda, est que s'établisse « une collaboration franche et agissante » entre ces deux structures, « organisée pour soutenir la politique économique et sociale définie par le Président au profit de la nation ».

Pour le second semestre de cette année, le PDCI s'est lancé dans un vaste mouvement de renouvellement de ses structures de base. Le programme va des opérations de placement des nouvelles cartes du parti aux tournées de délégations spéciales sur toute l'étendue du territoire national, en passant par les élections des présidents des comités et l'installation de leurs bureaux, les élections des secrétaires généraux de section et la grande rentrée politique d'octobre 1998 à Yamoussoukro. Mais, c'est sur le terrain des réformes constitutionnelles entérinées le 30 juin 1998 par l'Assemblée nationale que les formations politiques ont été le plus présentes, ce qui n'a fait qu'exacerber une atmosphère que les observateurs qualifient de délétère. Ainsi, l'opposition FPI RDR regroupée au sein du Front républicain a-t-elle choisi de ne pas participer au vote du projet de loi portant amendement de la Constitution. Le FPI a en effet claqué la porte de l'hémicycle à la suite du refus du président du Parlement ivoirien, Emile Brou, de retenir le préalable de M' Boga Doudou, président du groupe parlementaire FPlo Ce dernier demandait que le teste relatif à la révision constitutionnelle soit retiré de l'ordre du jour. La Ligue ivoirienne des Droits de l'Homme n'a pas hésité, de son  côté, à s'élever contre les pouvoirs excessivement forts accordés au chef de l'Etat, à commencer par la durée du mandat présidentiel qui passe de cinq à sept ans. Pour son président Bléou Martin, « les raisons invoquées au soutien d'une telle proposition sont inopérantes : en cinq ans, tout chef d'Etat peut mettre en oeuvre son programme. La Lidho pense que sept ans c'est trop long, et une telle durée prive par trop le peuple de son pouvoir de contrôle. »
Autre disposition controversée: l'article 10, qui mentionne que « lorsque surviennent un cas de force majeure, des événements ou des circonstances graves, rendant impossibles la tenue de l' élection présidentielle ou la proclamation de celle-ci, le président de la République dont le mandat vient à terme demeure en fonction, après consultation des présidents du Sénat et de l' Assemblée nationale ».

Pour Francis Wodié, le leader du Parti ivoirien des travailleurs (PIT) et seul adversaire d'Henri Konan Bédié lors de la dernière élection présidentielle de 1995 (il avait obtenu un peu plus de 3 % des voix), cet article opère une sorte de « coup d'Etat constitutionnel » en ce qu'il permet au chef de l'Etat, sous les prétextes les plus divers, de se maintenir au pouvoir. Sur ce point, une fois n'est pas coutume, le PIT rejoint le FPI et le RDR, qui ne cessent de mettre en garde contre ce qui est décrit comme la volonté du président Henri Konan Bédié de « confisquer le pouvoir »o
Le numéro deux du FPI, Aboudramane Sangaré, en a même profité pour demander au pouvoir de « s'asseoir pour discuter pendant qu'il est encore temps car quand toutes les possibilités seront épuisées, nous passerons à une autre étape »o Et, pour bien montrer que « ce ne sont pas des paroles en l'air », le FPI a boycotté le déjeuner offert à l' ensemble des députés par le chef de l'Etat le 12 juin 1998.
L'accès à la carte nationale d'identité constitue également un autre contentieux opposant les formations politiques, nombre de ressortissants du nord du pays se plaignant des difficultés qu'ils rencontrent dans l'établissement de ce document. « Pour nous, avance So Konaté, les procédures sont plus compliquées parce que nos prénoms (Abdramane, Sékou, etc.) et nos noms de famille (Touré, Doumbia, etc.) se retrouvent également au Burkina, au Mali et en Guinée. Et donc, pour prouver que nous sommes ivoiriens, nous devons, en plus de nos extraits de naissance, produire ceux de nos parents. Ce qui pose souvent des problèmes complexes quand ces derniers n'en ont jamais eu ou sont décédés sans laisser de traces d'un quelconque document de ce genre ».

En fait, résume M. Cissé, « tout est mis en oeuvre pour que les populations du Nord, considérées comme des militants inconditionnels d'Alassane Ouattara, ne participent pas en grand nombre aux prochaines consultations électorales ».
Conscients de la menace de fragilisation sociale que constitue ce dossier relatif à la carte nationale d'identité, les députés ont demandé au gouvernement de tout mettre en oeuvre pour que « chaque Ivoirien possède sa carte. C'est un devoir civique ». Ils souhaitent que le gouvernement organise une large campagne d'information des citoyens sur les pièces à fournir et sur les procédures, afin de prévenir « les interprétations tendancieuses et les sentiments de frustrations. La réduction du coût briserait également les résistances des citoyens ».
Cette préoccupation semble visiblement avoir été prise en compte au plus haut niveau puisque le Conseil national de sécurité (CNS) vient de voir son projet de lutte contre les difficultés d'identification des populations ivoiriennes adopté en Conseil des ministres. Les nouvelles dispositions administratives prévoient en effet « la réduction temporaire, jusqu'au 31 octobre 1999, du coût de la carte nationale d'identité par une baisse du droit de timbre et une exonération totale du droit de timbre en ce qui concerne les pièces nécessaires à l'obtention de ladite carte ».
En outre, « les procédures d'établissement des cartes nationales d'identité vont être simplifiées, avec notamment l'organisation d'audiences foraines pour éviter aux populations rurales des déplacements fréquents et onéreux pour la recherche des pièces d'état civil et autres documents nécessaires à l'établissement de cette carte ».

A L'AUBE DE L'AN 2000

Les Ivoiriens attendaient avec impatience le contenu du projet de loi portant révision de la Constitution soumis aux parlementaires pour savoir sous quel signe allaient se dérouler les élections générales de l'an 2000, singulièrement celle du président de la République. Après l'adoption par la Commission des affaires générales et institutionnelles du Parlement, le 28 mai dernier, des nouveaux articles 9 et 10, une frange considérable de l'opinion, les partis politiques et des organisations de la société civile en sont venus à dénoncer le recul de la démocratie et les menaces sur la paix sociale. De fait, à Abidjan, tout comme à l' intérieur du pays, on a encore en mémoire le boycott actif des élections de 1995. Non satisfaite de la loi qui devait régir ces scrutins -les seconds en Côte-d'Ivoire à l'ère du multipartisme -et lasse de demander, en vain, une commission électorale indépendante, l'opposition significative, constituée principalement du Front populaire ivoirien (FPI, socialiste) et du Rassemblement des républicains (RDR, centriste), avait décrété le boycott actif. Ce mot d'ordre massivement suivi avait occasionné dans bon nombre de villes des affrontements entre forces de l' ordre et militants de l' opposition. Quelle qu' en soit l' appréciation des uns et des autres -le pouvoir le condamne, l' opposition s'en vante -, ce boycott actif a eu un impact profond sur les esprits.
D'AUTANT QU'ON A dénombré plusieurs morts et que certains des manifestants, emprisonnés depuis octobre 1995 et condamnés il y a quelques mois, purgent des peines de prison à perpétuité. Certes, les Ivoiriens sont préoccupés par la cherté de la vie -un kilo de tomates se vend 2 800 F CFA (28 FF). Mais ils attendent de savoir quelle réponse le pouvoir va réserver aux revendications de l'opposition. Récemment, lors d'une prise de position publique, l'un des ténors de cette opposition, Laurent Gbagbo, président du FPI, a laissé clairement entendre que ses militants et lui-même allaient redescendre dans la rue si le Parti démocratique de Côte-d'Ivoire (PDCI, parti conservateur, au pouvoir) s'entêtait à ne pas prendre en considération leurs exigences. En effet, par l'adoption, en commission, du projet de loi que lui a soumis le gouvernement, le PDCI a indiqué sans ambages qu'il n'entendait pas changer les dispositions en vigueur, votées par sa majorité au Parlement et qui lui permettent d ' exercer le pouvoir sans discontinuer depuis l' accession à l'indépendance en 1960. Ainsi, après avoir rejeté, en décembre dernier, la proposition du FPI relative à l' institution d'une commission électorale indépendante, le PDCI vient-il d'écarter le nouveau projet de l' opposition socialiste -partagé dans ses grandes lignes par l'autre formation de l'opposition présente au Parlement, le RDR -visant à élaborer une loi électorale plus démocratique.
Le nouvel article 9 prescrit en ses alinéas 1 et 2 : " Le président de la République est élu pour sept ans au suffrage universel direct. ll est rééligible. Le candidat à l' élection présidentielle doit être âgé d'au moins 40 ans et de 75 ans au plus, être de nationalité ivoirienne et né d'un père lui-même Ivoirien de naissance et d'une mère de nationalité ivoirienne."

LE PARTI AU POUVOIR JUSTIFIANT, dans l'exposé des motifs, l'allongement du mandat présidentiel, qui était de cinq ans, par la nécessité de mieux assurer la réalisation des programmes de développement. Cette disposition se conjugue avec le nouvel article 10, qui stipule en ses alinéas 1 et 5 : " L'élection du président de la République est acquise à la majorité absolue au premier tour. Si celle-ci n'est pas obtenue, l'élection est acquise à la majorité au second tour, qui se déroule quinze jours après la proclamation des résultats du premier scrutin. (...) Lorsque surviennent un cas de force majeure, des événements ou des circonstances graves rendant impossible la tenue de l' élection présidentielle ou la proclamation des résultats de celle-ci, le président de la République dont le mandat vient à terme demeure en fonction, après consultation des présidents de l' Assemblée nationale et du Sénat." . La Ligue ivoirienne des droits de l'homme (LIDHO) a déjà fermement condamné ces textes, qu'elle juge dangereux pour la paix sociale. Par la voix de son président, le professeur Martin Bléou, elle a invité Henri Konan Bédié à "respecter ses engagements et à s'engager dans la voie de la démocratie". Le FPI s'est exprimé à travers les déclarations de deux de ses élus au Parlement, Me Emile Boga Doudou (président du groupe parlementaire) et Simone Ehivet Gbagbo ( vice président de l'Assemblée nationale) : " L'allongement du mandat présidentiel ne nous paraît pas aujourd'hui indiqué. Nous avons déjà eu un chef d'Etat (ndIr : feu Félix Houphouët-Boigny) resté au pouvoir pendant trente-trois ans. Et cela n'a pas fait sortir la Côte d' Ivoire du sous-développement. (...)Aujourd'hui, l'allongement du mandat n'a qu'un seul but, renforcer le pouvoir d'un individu. ( ...) De plus, le nombre de mandats n'est pas limitatif(...). Les ministres ont expliqué que les événements ou les circonstances « graves ii sont les troubles à l' ordre public. Cela est inquiétant. ( ...) Le pouvoir est capable de provoquer lui-même ces « troubles à l' ordre public ii par des décisions impopulaires afin d'avoir des raisons de ne pas organiser des élections. A la fin de son mandat, personne n'est sûr que le Président les organisera. S'il estime que la période est favorable pour sa victoire, il le fera. Dans le cas contraire, il créera des conditions telles qu' elles ne puissent avoir lieu."

SUR LE MODE DE SCRUTIN, SELON lequel tous les candidats au premier tour se retrouvent au second, la position du FPI exprimée par les deux parlementaires est tout aussi tranchée: "Le plus inquiétant est que la loi n'exige pas un minimum de suffrages pour l' élection du président de la République. De sorte que si nous sommes quatre mi/lions d'électeurs et que seuls cinq cent mille s'expriment, le président de la République peut être élu. Peut-on admettre que le Président, avec les pouvoirs dont il dispose dans notre pays, puisse ne recevoir la caution que d'une infime minorité de citoyens ? Nous répondons: non." Cette prise de position vient de ce que nombre d'Ivoiriens ne disposent pas, ou ne peuvent disposer, de pièces d' identité. Les documents à fournir et le coût élevé de l' opération font de plusieurs milliers d'entre eux des "sans papiers" dans leur propre pays. Ils ne peuvent prendre part au vote, ce qui pénalise l'opposition. Car, selon cette dernière, les personnes placées ainsi dans ce " secteur informel de la citoyenneté" sont nombreuses dans les zones où les populations lui sont favorables.

Outre ces dispositions légales très controversées sur le jeu électoral, le pouvoir vient de mettre sur la table des parlementaires un projet de loi portant sur le régime foncier rural. Une autre poudrière, si l'on tient compte du fait que la Côte-d'Ivoire a été secouée ces trois dernières années par des conflits fonciers. Dans la plupart des cas, des membres de l'ethnie du chef de l'Etat, qui ont fui leurs savanes arides pour créer des plantations dans les zones forestières, se sont affrontés, dans des combats parfois sanglants, aux populations des régions d'accueil. Or l'objectif du pouvoir, au mépris des dispositions coutumières, est de faire de l'Etat le propriétaire de la terre qui, selon une règle décriée instaurée par feu Houphouët-Boigny, "n'appartient qu'à celui qui la met en valeur" .
Si l'opposition maintient ses exigences relatives aux élections, et si le nouveau code foncier est adopté, la Côte-d'Ivoire verra s'ouvrir, sur deux fronts, des lendemains bien incertains.

GROS PLAN (Juillet 99)

1l y a une trentaine d'années, Henri Konan Bédié, alors ministre de l'Economie et des Finances de la Côte d'Ivoire, préconisait pour son pays un « capitalisme populaire ». Arrivé à la magistrature suprême en décembre 1993, il a gardé la même doctrine, mais sous un visage nouveau. il s'agit, aujourd'hui comme hier, d'amener le plus possible d'Ivoiriens à créer leurs propres affaires, autrement dit à se jeter dans le grand courant de l'entreprise. « Nous avons un secteur industriel, toutes choses étant égales par ailleurs, relativement développé », déclare le ministre ivoirien du Développement industriel et des Petites et Moyennes Entreprises (PME), Théophile Ahoua N'Doli. De fait, la Côte d'Ivoire possède  4 600 entreprises, dont 1 570 dans le secteur industriel. Si l'on y ajoute un certain  nombre de PME, le nombre de sociétés i du secteur moderne atteint 6 000 unités. ~ Parmi elles, 700 grandes entreprises ont i un chiffre d'affaires supérieur à 3 milliards de F CFA (30 millions de FF).

Depuis les économistes classiques anglais du début du XlXe siècle, notamment David Ricardo, on sait qu'un pays doit se spécialiser dans la production de biens pour lesquels il présente les meilleurs coûts comparatifs. En vertu de cette doctrine, la Côte d'Ivoire a raison de fonder aujourd'hui son développement sur l'agro-industrie.
« Notre première priorité est la transformation des produits de base dont nous sommes les principaux producteurs mondiaux, avant tout le café et le cacao, affirme Théophile Ahoua N'Doli. La deuxième priorité, c'est d'impliquer les Ivoiriens, à travers les PME », poursuit-il. Cela signifie qu'il faut faire d'eux des entrepreneurs. « La troisième priorité est de développer les exportations. Nous ne voulons pas nous limiter à l'import-substitution, c'est-à-dire à la production de biens destinés à remplacer les produits importés. C'est pour cela que nous tenons à rendre nos industries compétitives pour conquérir les marchés extérieurs. » La doctrine du capitalisme populaire se traduit à l'heure actuelle par la politique qui consiste à « amener le plus possible d'Ivoiriens à créer leurs propres affaires, que ce soit à leur propre initiative ou par l'intervention en Bourse, explique Théophile Ahoua N'Doli. L'industrialisation est le facteur le plus important du développement. La Côte d'Ivoire doit cesser d'être un pays purement agricole, exportateur de matières premières, pour devenir un vrai pays industriel, à l'instar de la Corée du Sud, de Singapour, de la Thai1ande... ».
Dès les années soixante, la Côte d'Ivoire a emprunté le chemin ardu du développement. A l'époque où la plupart des pays africains s'engageaient dans la voie socialiste de type soviétique se traduisant par un étatisme forcené, elle choisit le libéralisme économique. Elle fut appuyée, dans ce sens, par la France et par tous les pays occidentaux qui voulaient en faire leur « vitrine » en Afrique de l'Ouest.

La Côte d'Ivoire réalise alors des performances économiques exceptionnelles, dont un taux de croissance annuel moyen de l'ordre de 8 %. On parle du « miracle ivoirien ». Ces succès sont tels qu'ils deviennent aveuglants. Les autorités d'Abidjan ne voient pas venir la crise économique qui se profile à la fin des années soixante dix. Elle éclate au tournant de la décennie quatre-vingt. Par amour-propre, le gouvernement refuse de reconnaître que le pays est en état de cessation de paiements. Il continue de régler les échéances de la dette extérieure rubis sur l'ongle, alors que tous les clignotants de l'économie sont au rouge. Au milieu des années quatre-vingt, la situation n'est plus tenable. La crise est d'une profondeur abyssale. Abidjan jette l'éponge et appelle au secours les institutions de Bretton Woods -le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale.
Après une série de programmes d'ajustement structurel qui ne disent pas leur nom et qui ne sont malheureusement jamais menés à terme, la crise s'aggrave. A la fin des années quatre-vingt, on ne peut pas faire autrement que de recourir à des remèdes de cheval : cure d'amaigrissement de l'économie, réduction drastique du train de vie de l'Etat, baisse autoritaire du budget général... Mais rien n'y fait. Il faut aller plus loin dans les réformes: commettre « l'irréparable ».
C'est alors que le sacro-saint principe de l'inviolabilité de la parité fixe entre le franc CFA et le franc français est aboli. La monnaie nationale est dévaluée de 50 %, en janvier 1994. Une telle mesure a rarement produit des effets positifs, bien qu'elle soit recommandée par les économistes pour rétablir la compétitivité d'un pays (elle freine les importations qui deviennent plus chères et stimule les exportations qui apparaissent meilleur marché aux yeux des étrangers). Curieusement, la dévaluation du franc CFA aboutit à d'excellents résultats. Accompagnée d'une politique d'ajustement et de profondes réformes structurelles, elle donne un nouveau souffle à l'économie ivoirienne.
Pour la quatrième année consécutive, depuis 1995, la croissance du produit intérieur brut (PIB) de la Côte d'Ivoire s'établit à 6% en 1998. Cette performance résulte du double effet de l'accroissement des investissements et de la consommation des ménages. La reprise des investissements s'est confortée et se poursuit à un rythme élevé, de l'ordre de 15 % par an. Ils représentent à l'heure actuelle 16,6% du PIE contre seulement 7,8 % en 1993. La consommation des ménages, principal levier de la croissance économique, progresse au rythme de 5 % par an, favorisée par l'amélioration des revenus et par l'accélération des créations d'emplois: plus de 40000 en 1998 contre moins de 30000 en 1997 et 20000 en 1996.

« Le secteur extérieur a retrouvé son dynamisme, marqué par une progression continue des exportations de produits transformés et par une évolution soutenue des importations, tirée par les biens d'équipement, souligne le ministre de l'Economie et des Finances, Niamien N'Goran. Le solde de la balance commerciale reste largement excédentaire, et le déficit courant extérieur a été réduit de 11 % du PIB en 1993 à 4 % en 1998 », ajoute-t-il.
Sur le plan sectoriel, l'agriculture reste le pôle dominant de l'activité économique, avec une production de cacao qui a franchi la barre du million de tonnes en 1996 ( 1,3 million de tonnes, au terme de la saison 1998-1999). Malgré les niveaux de production actuels déjà très élevés, le potentiel des cultures d'exportation et des cultures vivrières reste considérable. Perçue comme un pays agricole, la Côte d'Ivoire dispose tout de même de gisements miniers importants. Dans ce domaine, l'activité est en pleine expansion, avec une production approchant les 3 tonnes pour l'or, 80000 carats pour le diamant, 15 000 barils par jour pour le pétrole et plus de 40 milliards de pieds cubes pour le gaz.
Cette bonne tenue de l'activité économique se déroule dans un contexte d'inflation maîtrisée, avec une hausse des prix de détail qui s'est limitée à 2,3 % en 1998 contre 5,2% en 1997 Dans le domaine des finances publiques, les efforts engagés pour maîtriser les dépenses et améliorer les recettes se sont traduits par un abaissement du déficit budgétaire à 2 % du pm en 1997 et à 1,8 % en 1998, contre 12 % en 1993. Cela s'est traduit aussi par une résorption des arriérés de paiement intérieurs et extérieurs. Mais, malgré les progrès accomplis, les finances publiques ivoiriennes demeurent fragiles. Le poids de la dette extérieure reste toujours considérable et constitue un lourd handicap. L'avenir économique du pays dépend en grande partie du règlement de cette question.
Cela dit, l'expérience ivoirienne se pose en modèle pour toute la sous-région. Dans un avenir immédiat, elle vise à atteindre un taux de croissance économique à deux chiffres, entre 2000 et 2005, avec pour objectif de faire passer le revenu par habitant à 2 000 dollars, à cette échéance. Outre le fait que la Côte d'Ivoire exporte déjà des produits industriels vers les pays voisins, elle y dépêche aussi ses opérateurs économiques. Nombre d'entre eux ont investi et créé des affaires en Guinée, au Mali, au Eurkina... Pour certains, il ne fait plus de doute que ce pays est sur le point de devenir la locomotive économique de l'Afrique de l'Ouest.

LA DETTE

LA. Dette extérieure, qui se chiffrait à 6 581 milliards de F CFA, à la fin 1998, constitue une forte entrave au développement de la Côte d'Ivoire : elle représente près de 300 % des recettes d'exportation, plus de 500 % des recettes budgétaires et plus de 130 % du produit intérieur brut (pm). Sans oublier un service annuel qui absorbe plus de 40 % des recettes budgétaires.
Le règlement définitif du problème de cette dette, dans le cadre de l'Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE) à laquelle la Côte d'Ivoire a été déclarée éligible, permettra de ramener le poids de cette dette
à 141 % des recettes d'exportation et à 280% des recettes budgétaires en 2001.

LA GESTION DE LA CÔTE D'IVOIRE

Le 6 août, Ngoran Niamien, le ministre ivoirien de l'Économie et des Finances, a pris la
décision, contraint et forcé, de rembourser les 18 milliards de F CFA de l'aide européenne que des fonctionnaires des ministères de la Santé et de l'Intérieur avaient détournés entre 1992 et 1997 . Dix-huit cadres et agents des deux départements ont été inculpés, et certains écroués. Niamien espérait ainsi mettre un terme à la polémique que ce scandale, révélé en juin par la presse locale, avait suscité. II n'a fait, en réalité, que donner raison aux bailleurs de fonds de plus en plus méfiants vis-à-vis de l'administration ivoirienne. Cet acte risque, en effet, de faire jurisprudence et coûter cher à la Côte d'Ivoire.
N'oublions pas que plusieurs audits sont en cours et concernent des domaines aussi sensibles et opaques que les filières café et cacao (entre 1996 et 1998), les comptes de la défunte Caisse de stabilisation (Caistab ), les dépenses non ordonnancées, etc. Le plus inquiétant est qu'ils ont été commandés par deux
bailleurs de fonds majeurs: le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Que se passera-t-il si le Fonds et la Banque demandent le remboursement des sommes, certainement plusieurs dizaines de milliards de F CFA, perçues indûment par les autorités d'Abidjan ?

L'acte du ministre des Finances montre simplement que la Côte d'Ivoire se trouve le dos au mur. Qu'elle ne peut plus défendre une administration bien structurée et, en apparence, efficace, mais gangrenée par la corruption et les malversations. Une administration dont la principale raison d'être est l'enrichissement des élites. Faut-il blâmer l'actuel gouvernement ? Comme les précédents, il a hérité du « système ». Les racines du mal, on le sait, remontent plus loin. Ce dossier qui porte sur la période 1993-1998 montre malheureusement que le
« système » a encore de beaux jours devant lui.
L'éléphant d'Afrique, c'est plus qu'un slogan! C'est une projection dans l'avenir, qui indique notre volonté de faire de la Côte d'ivoire, en une génération, un nouveau pays industriel. » Résolument optimistes, ces propos ont été tenus récemment par le président Henri Konan Bédié. L'homme qui préside aux destinées de la Côte d'Ivoire depuis décembre 1993, après la disparition de Félix Houphouët-Boigny, y croit dur comme fer.
C'est déjà ce qu'il affirmait en octobre 1995 aux investisseurs internationaux venus participer au premier forum Investir en Côte d'Ivoire (ICI'95) et profiter de l'incontestable boom économique ivoirien. Bédié leur promettait même une croissance à deux chiffres dès l'an 2000. Comment expliquer que le réveil soit si dur pour les quinze millions d'Ivoiriens ? Comment justifier que l'espoir, fondé sur de réelles potentialités d'un pays à même de devenir une véritable puissance économique régionale, ait cédé la place au doute ?

Les bailleurs de fonds internationaux sont sur la même ligne. S'ils ont décidé depuis juin de quasiment geler leurs interventions, c'est à la suite des virulentes critiques du Fonds monétaire international qui avait déjà exprimé son mécontentement, notamment au début de l'année 1998. Le FMI a publiquement fait état de ses réserves sur la gestion des finances publiques et a considéré que les conditions n'étaient pas réunies pour la poursuite du programme d'ajustement en cours. Une critique en règle contre un pays que le FMI voulait présenter comme un bon élève » de ses politiques macro économiques strictes, et qui s'est soldée par une crise avec la présence ivoirienne.
Depuis 1997, le FMI tirait la sonnette d'alarme.

Malgré une croissance soutenue, et moins de deux années après l' élection du président Bédié, le retour de
pratiques que l' on croyait révolues -comme les manipulations extrabudgétaires de dizaines de milliards de francs CFA -figurait parmi les raisons qui ont fait craindre le pire au Fonds. y compris le risque de voir se ralentir la dynamique de croissance, celle-ci ayant nécessité, de la part des précédents gouvernants, la mise en place d'une sévère politique d'austérité. Au grand dam des Ivoiriens, mais aussi de tous les ressortissants des pays de la zone franc.
Pour avoir l' explication, il faut remonter à janvier 1994 et à la dévaluation de 50 % du franc CFA inspirée par la
France. L'un des objectifs, pour Abidjan, était de restaurer la compétitivité de l' économie ivoirienne, locomotive sous-régionale grâce à son potentiel productif, mais toujours fortement dépendante des fluctuations des matières premières agricoles. La dévaluation permit un décollage économique avec une croissance de plus de 6% pendant 4 années. Sur la période 94-97, plus de 1368 milliards de dollars sont déversés sur la Côte d'Ivoire (prêts des bailleurs de fonds). Il faut y ajouter les gains engrangés grâce aux rééchelonnements obtenus devant le Club de Paris: 1 063 milliards de F CFA SUI quatre ans. Une première dans la zone franc, puisque le flux total atteint 2 431 milliards! Le tout agrémenté d'une progression des exportations ivoiriennes avec des cours orientés à la hausse, d'une nette reprise des investissements privés (locaux et étrangers), ainsi que d'une forte hausse de la consommation et de la croissance. L'opération dévaluation a incontestablement réussi.

Pourtant, malgré des résultats positifs, les relations commencent à se tendre dès le début 1997 avec le FMI. Le renouvellement de l'accord d'ajustement, venu à expiration en mars, est bloqué. Abidjan joue la montre, appelle Paris à l'aide, rien n'y fait: le Fonds refuse d'endosser ce qu'on appelle pudiquement « les dérapages des finances publiques ». Alors que les recettes sont inférieures aux prévisions, les dépenses publiques sont en forte hausse. Bédié, explique t-on alors à Abidjan, conforte l'assise de son régime et renvoie l'ascenseur à ses partisans. Les entreprises découvrent, à nouveau, que l'État est foncièrement un mauvais payeur: les arriérés intérieurs gonflent et provoquent de vives tensions sur la trésorerie de ce secteur privé qui doit être le fer de lance de la consolidation de la croissance et de la création d'emplois. En octobre 1997, les citoyens découvrent les fameuses « Deno »,les Dépenses non ordonnancées. En clair: des dépenses engagées sans affectation budgétaire précise.
Ngoran Niamien, le ministre des Finances, reconnaît alors publiquement l' ampleur du phénomène. Pas moins de 134 milliards de F CFA de Deno sont, à fin de l' année 1996, recensés par le FMI. Près de 5 % du volume global d'exportation du pays! Dans la foulée, Niamien annonce des mesures correctrices, confirmant que le pays repasse sous les fourches caudines du FMI.
C'est l'époque où, à Abidjan, on commence à parler des golden boys du café-cacao. On découvre, alors, François Bakou, un « petit génie » de la finance et de l'agro-industrie. En quatre ans, l'homme, qui se dit indépendant, rachète certains fleurons du paysage économique local: JAG, le deuxième exportateur de cacao du pays, la Saph et ses 17000 hectares d'hévéas, ou encore la Sicor, qui détient 10% du marché mondial de la noix de coco râpcc. Comment Bakou, le patron du groupe Octide, se finance-t-il ? L'homme -un ancien cadre de Cargill -prétend avoir fait fortune dans le négoce du riz. La rue le dit soit, au mieux, joker de la présidence, soit, au pire, prête-nom d'intérêts qui souhaitent rester dans l'ombre. On découvre également Daniel Usher, le patron de GIP, dont le seul nom donne, aujourd'hui encore, des crises d'urticaire à deux des plus grandes banques françaises. Le fils d'Usher Assouan, un baron du parti au pouvoir, le PDCI, qui est aussi un proche de l'un des fils du président Bédié, brasse les affaires. Le GIP contrôle la SICC, troisième exportatrice ivoirienne de café-cacao, se lance dans le transport ferroviaire (Sitarail) aux côtés de Saga et du groupe Bolloré, et va même jusqu'à se placer pour la reprise de la fameuse BIAO. Dans la foulée, il annonce un rapprochement avec un géant mondial : l'américain Cargill, qui finira par jeter l'éponge, estimant qu'Usher lui avait dissimulé la réalité de l' endettement de son groupe. À l'image de l'économie ivoirienne, dont les structures restent fragiles, Bakou et Usher ont eux aussl amorce .depuis plus de un an une descente aux enfers, laissant de serieuses ardoIses.

La palme revient à un géant du secteur prive qui est, c'est de notoriété publique, proche du président Bédié et de sa famille: le groupe Sifcom. Issu du rapprochement entre deux grandes sociétés de la place -Sifca, premier exportateur de café-cacao, et Comafrique, société de négoce automobile -, Sifcom connaît une ascension fulgurante avec l'arrivée au pouvoir de Bédié, même si la société était, dès les années soixante, réputée proche de barons du parti unique. Le groupe est présent partout, ou presque : Cosmivoire (corps gras), Palmindustries (huile de palme), Canal + Horizons, le téléphone filaire ou mobile, etc. Au total: plus de 1 200 salariés et un chiffre d'affaires qui devrait frôler la barre du milliard de dollars ! D.iplomate et experts Internationaux n'apprécient guère de retrouver Sifcom sur tous les gros projets de privatisation. D'autant que la presse locale évoque affaire sur affaire.
La Banque mondiale hausse alors le ton. Elle exige la libéralisation totale de l'importation des céréales et des filières café-cacao, deux des principales sources de revenus pour le régime. Au passage, elle demande le démantèlement de la Caisse de stabilisation, la fameuse Caistab, qu'Houphouët-Boigny avait bâti de ses propres mains et qui était la véritable « caisse noire » du pays.
En outre, la Banque exige, en vrac, la suppression d'exonérations fiscales ou douanières, un nouveau code des investissements, le renforcement de l' outil statistique (pour éviter les « déperditions » ) et un programme de soutien à l'administration. Pour les privatisations, elle impose la transparence. L'heure n'est plus aux concessions de gré à gré, comme celle qui a profité, en 1990, au groupe Bouygues dans le domaine de l'électricité. Toutefois, la Banque mondiale -à l'instar de nombre d'observateurs -s'étonne, en aparté, du déroulement de certaines opérations financières.
Ce que la Banque mondiale ne dit pas ou n'ose pas encore dire, c'est que sur quatre ans (1994-1997), plusieurs centaines de milliards de francs CFA sont détournés de l'investissement productif. Certaines sources indépendantes estiment les détournements directs et indirects à plus de 1 500 milliards de F CFA ! Avec une telle ponction, c'est toute la machine économique qui se grippe. D'autant que, privée d'accord avec le FMI et, partant, des 112 millions de
dollars qu'il devait lui verser, la Côte d'Ivoire termine l'année 1997 dans le rouge, faute d'avoir pu mobiliser les financements extérieurs nécessaires à la couverture de son déficit. Les prêts extérieurs tombent à 126 milliards de F CFA cette année-là, à comparer aux 556 milliards mobilisés dans l'euphorie qui a fait suite à la dévaluation. Il faudra attendre mars 1998 -et, à en croire la rumeur, une intervention du président français Jacques Chirac -pour que le dialogue reprenne avec un FMI de plus en plus intransigeant.
Un nouveau PAS (Programme d'ajustement structurel) est conclu le 17 mars 1998. Il marque le début d'une nouvelle période d'austérité pour des Ivoiriens déjà soumis à une lourde fiscalité. Trois objectifs sont fixés par le Fonds monétaire: une croissance de 6 %, la réduction des déficits public et courants, l' apurement des arriérés.
Dans la foulée, Abidjan obtient un accord sur sa dette commerciale (31 mars 1998) et un second sur sa dette publique (24 avril 1998) qui débouchent sur des annulations substantielles (mais conditionnelles) d'une partie de son endettement. Les trois quarts des sommes dues sont concernés. Plus intéressant encore: les pays créanciers envisagent ouvertement un allègement du stock de la dette à l'horizon 2001 -et non plus un simple traitement des échéances courantes -, ainsi que l'octroi à la Côte d'Ivoire du bénéfice de l'initiative HIPC (High lndebted Poor Countries), destinée à alléger de manière très significative la dette de certains pays pauvres pour lesquels elle devient « insoutenable ». Bien que prometteur, l'édifice volera en éclats en deux temps. En septembre 1998, la première revue de programme conclu pied à pied six mois plus tôt montre que certaines mauvaises habitudes ont la vie dure. Le remaniement ministériel du 10 août s'est traduit par la création de six nouveaux postes ministériels à financer.

La Caistab, dont le rôle a été réduit, est soupçonnée d'avoir manipulé les chiffres de la récolte de café-cacao en 1996 et 1997. Selon les institutions de Bretton Woods, ce sont quelque 100 milliards de F CFA qui manqueraient à l' appel. ,
Contrôlées par des majors françaises et dirigées par des barons locaux, les grandes banques sont au bord de la crise avec des provisions insuffisantes. Et pour cause: n'ayant pas prévu les déboires de certains de leurs plus gros clients -dont Usher et Bakou, sans oublier les nantissements couverts du cacao virtuel -, elles se sont retrouvées avec plus de 110 milliards de F CFA de créances compromises, pour ne pas dire irrécouvrables.
De quoi faire sauter tout le système... malgré la vigilance bienveillante de la Commission bancaire de l'UEMOA.
Deuxième coup dur: en visite sur place, en févrie rmars dernier, les experts du FMI concluent que les conditions ne sont plus réunies en Côte d'Ivoire pour engager les négociations sur la deuxième année du programme d'ajustement en cours. Bien avant que n'éclate le scandale de trop -le détournement avéré et reconnu de 18 milliards de F CFA d'aide européenne, destinés au secteur de la santé -,le FMI dénonce de nouveaux dérapages dans le finances publiques. Ainsi, les dépenses hors budget 120 milliards de F CFA à la fin de 1998 -explosent à nouveau. De même pour les arriérés intérieurs, qui s'envolent pour atteindn 85 milliards de F CFA. N'apparaissant pas dans les statistiques officielles, ils pénalisent toutes les entreprises privées, et donc la croissance et l'emploi. Enfin les secteurs sociaux, qui devaient être choyés à la demande de la Banque mondiale, subissent des coupes claires. Résultat: tous les bailleurs de fonds, ou presque, suspendent leurs concours ou voient leurs projets reportés sine die. Ce sont à nouveau plusieurs dizaines de milliards de francs CFA de crédits qui sont gelés.
Mais le plus grave est encore à venir: si, en septembre, les administrateurs du FMI ne constatent aucun progrès significatif dans l'application des mesures demandées, l' accord actuel serait purement et simplement remis en cause. Ce qui priverait Abidjan du bénéfice de l'accord de réduction de la dette (initiative HIPC), soit 11 bagatelle de 800 millions de dollars qui partiraient en fumée. Un tel scénario fait frémir la présidence ivoirienne, dont le titulaire garde les yeux rivés sur l'élection présidentielle d'octobre-novembre 2000, et à laquelle il se prépare activement depuis de nombreux mois. Ce « contexte de politique intérieure », comme disent diplomatiquement les institutions de Bretton Woods, n'est peut-être pas étranger aux dérapages actuels. La victoire à tout prix est peut-être la première explication non économique de l'enterrement du mythe de l'éléphant d'Afrique.

Toujours est-il que les signes d'essoufflement observés se sont confirmés l'an dernier, avec une hausse des prix supérieure aux prévisions du programme conclu avec le FMI. Plus grave encore: de solides interrogations demeurent quant à la croissance future, la Côte d'Ivoire ayant mangé son pain blanc. Les programmes d'investissement liés aux privatisations et aux douze travaux de l'éléphant d' Afrique ont déjà été comptabilisés. De plus, les effets bénéfiques liés à la dévaluation ont été totalement absorbés. Toujours structurellement dépendante -malgré son potentiel industriel renforcé -du marché mondial des matières premières, la Côte d'Ivoire a bénéficié d'une manne divine: le pétrole et le gaz qui, non seulement lui assurent une très précieuse autosuffisance, mais lui permettent aussi d'exporter des produits raffinés vers les pays de l' hinterland. Il ne manque plus à ses gouvernants actuels qu'à intégrer une simple notion promue par les institutions de Bretton Woods et la BAD: la bonne gouvernance. .

BEDIE VOYAGE DANS LE NORD DU PAYS

Une région, quatre départements, quatre étapes. Du 18 au 21 août 1999, le président Henri Konan Bédié était en déplacement au pays des savanes, dans le nord de la Côte d'Ivoire. A Korhogo, Boundiali, Tengréla, Ferkessédougou, et à chacune de ses étapes intermédiaire, le chef de l'état a eu droit à un accueil enthousiaste, parfois délirant. Il y a 25 ans qu'un chef de l'état ne s'était pas déplacé dans cette région. Les plus politisés des habitants de la région brûlaient de rencontrer un homme dont le résultat des dernières consultations électorales prouve qu'il n'a pas la primeur de leurs faveurs. Bravant des conditions météorologiques particulièrement délicates en cette saison des pluies, les populations sont donc sorties en masse. Ceux qui en doutaient encore ont eu la preuve que « la pluie a presque toujours accompagné la vie » d'Henri Konan Bédié, qui mérite bien son surnom de « N'Zueba », dont il a révélé l'existence au grand public dans Les Chemins de ma vie, le livre publié en collaboration avec le journaliste français Eric Laurent, et dont ses concitoyens se sont saisis. Mais d'autres, plus persifleurs, avancent que « N'Zueba » prenait peu de risques en se rendant dans la région des Savanes en pleine saison des pluies... Partout, au chapelet des réalisations, parfois soporifiques, a succédé le livre blanc des doléances. Et comme toujours en pareille circonstance, elles étaient nombreuses. Et variées. En tête de liste, le « goudron », dans une région où la dégradation des routes, sous le poids de pluies abondantes, a pris depuis longtemps des proportions catastrophiques. A telle enseigne que les mangues de Boundiali ou de Korhogo pourrissent souvent, faute de débouchés rapidement accessibles.
Autre problème important soulevé par les populations du Grand Nord: la difficulté à se faire délivrer une carte nationale d'identité. Avec l'apparition, puis le développement de la théorie de l'ivoirité, mal comprise et sans doute mal expliquée, les habitants de ces régions frontalières du Mali et du Burkina Faso se sentent, à tort ou à raison, indexés, suspectés de faire courir à la nation on ne sait trop quel danger.
Parmi les doléances soumises au chef de l'Etat figurent également les problèmes de coexistence entre les éleveurs peuls et les agriculteurs sénoufo, ou la faible alphabétisation des fillettes, victimes d'une solide résistance sociale. Plusieurs représentants des populations ont ainsi demandé à Henri Konan Bédié de les aider à envoyer leurs filles à l'école. Réponse de l'intéressé: le président de la République ne pouvait pas venir tous les matins dans le Grand Nord pour pousser les petites filles vers les bancs de l'école...

C'est à Korhogo, à quelque 600 kilo.mètres d'Abidjan, , que, vingt-cinq ans après feu le président Félix HouphouëtBoigny, son successeur Henri Konan Bédié avait décidé d'entamer sa « visite d'Etat » -pour re prendre les termes utilisés par le protocole ivoirien -dans le grand nord de la Côte d'Ivoire. Pour la réussite du « grand événement national en cette fin de siècle », n'a pas hésité à dire le ministre d'Etat chargé de la Solidarité nationale, Laurent Dona Fologo, on ne peut pas dire que la mobilisation des populations n'a pas été effective. Pour la bonne cause, le ministre d'Etat, par ailleurs secrétaire général de la formation au pouvoir, le Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI), est redevenu, le temps d'une « visite d'Etat », le rédacteur en chef d'un journal de circonstance: Les Echos des Savanes. L'éditorial du « numéro 00 » était sans détours : « Ensemble, dans l'enthousiasme, réservons un accueil digne au président Henri Konan Bédié. »
Message reçu cinq sur cinq par les motocyclistes (ils étaient plus d'un millier) de la troisième ville du pays, qui, dès 10 heures, ont pris d'assaut les alentours de la résidence présidentielle de Korhogo, le 18 août 1999, où ils se sont livrés à un véritable rodéo. Cette manière très particulière de rendre hommage à leur hôte a duré jusqu'à l'arrivée d'Henri Konan Bédié dans la cité du Poro. Mais le chef de l'Etat n'a pas eu le plaisir d'apprécier la dextérité et la maîtrise technique de ces jeunes motocyclistes. Tout comme il n'aura pas l'opportunité d'apprécier le riche patrimoine touristique de Korhogo (les villages des tisserands, des peintres, des forgerons, des menuisiers, etc.). Mais le peu qu'il a vu lui aura suffi pour constater l'état de dégradation avancée dont souffre la voirie de cette capitale régionale, élevée, quatre jours durant, au rang de « capitale de la Côte d'Ivoire ». C'est, en effet, à Korhogo que le chef de l'Etat et sa délégation avaient installé leur quartier général.
Si l'objectif d'Henri Konan Bédié, en venant ici, était de « sceller un pacte avec les populations de ce département », comme l'a indiqué le député maire EI-Hadj Adama Coulibaly Nibi Zana, par ailleurs ministre des Transports, il aura été atteint. Du moins si l'on se fie aux propos du richissime homme d'affaires Kassoum Coulibaly qui, lors i du meeting au stade municipal de Korhogo, a servi à la foule des propos dénués d'ambiguïtés: « le Sénoufo qui n'est pas avec Bédié n'est pas un vrai Sénoufo », ou encore « Bédié est notre Dieu ».

A Boundiali, deuxième étape du périple présidentiel, le 19 août 1999, les populations, malgré une pluie battante qui n'a pas faibli de la journée, sont sorties en masse. « A événement exceptionnel, comportement exceptionnel », dira le député-maire de Boundiali, Zémogo Fofana, pour justifier une mobilisation inhabituelle, dans cette ville dirigée par l'un des jeunes barons du Rassemblement des Républicains (RDR). Une mobilisation que la presse ivoirienne, dans son ensemble, n'a pas manqué de relever. Certains (proches du pouvoir) pour s'en féliciter et y voir le signe de reconquête d'une région que l'on dit en masse acquise à un parti d'opposition conduit, depuis le 1er août 1999, par Alassane Dramane Ouattara. D'autres (affidés de l'opposition) pour s'interroger sur les véritables intentions du député-maire, que l'on a vu esquisser avec une joie non-dissimulée, et à la grande surprise de la délégation qui accompagnait le chef de l'Etat, des pas
de la célèbre danse de la cité de Boundiali, le n 'goron, à l'issue de son discours d'accueil du numéro un ivoirien.
Dans cette ambiance festive, Henri Konan Bédié agrémentera son message de touches d'humour, soulevant les applaudissements ou les rires de l' assistance. Ainsi, quand il remercie ce « jeune et dynamique maire qui fut un ancien collaborateur, c'est le cas de le dire, un ancien ami ».

A Boundiali comme à Korhogo, la visite du président de la République a également donné lieu à la création d'un journal de circonstance, les Echos de la Bagoué. Contrairement à celui de la cité du Poro, ce journal n'a ouvert ses colonnes qu'aux seuls responsables du parti au pouvoir. Pourtant, dans cette ville située au confluent de plusieurs axes routiers majeurs (Korhogo-Boundiali-Odienné; Boundiali-Séguéla ; Boundiali-Mankono-Bouaké; Boundiali Tengrela), les postes électifs ont été trustés, dans leur immense majorité, par les candidats du RDR. Le PDCI nourrit le secret espoir de reprendre cette région, frontalière du Mali et du Burkina Faso, aux prochaines élections de l'an 2000. Pour les cadres du parti, le déplacement d'Henri Konan Bédié, par ailleurs président du PDCI, était du pain bénit.
Dans cette cité qui ne manque pas d'atouts touristiques ( elle est ceinte d'une succession de bourrelets granitiques massifs qui donne une étonnante impression de paix et de sécurité), l'activité principale de la population demeure la culture du coton. Conséquence logique, Boundiali abrite une usine d'égrenage, dont la capacité installée est de 30000 tonnes.

Comme à Boundiali, la pluie était abondamment de la fête à Tengréla, troisième étape de la « visite d'Etat », le 20 août 1999, au cours de laquelle Henri Konan Bédié n'a cessé de marteler que 1ui-même et l'ensemble de sa délégation étaient venus pour écouter (et non pas promettre ou distribuer quelques lots de consolation, que certains espéraient à l'évidence sonnants et trébuchants).
Généralement considérée comme une bénédiction, la pluie, qui n'a cessé de tomber tout au long de cette étape, était loin d'être la bienvenue. Nombreux étaient les ressortissants de Tengréla qui y ont vu « 1'oeuvre de personnes malveillantes ayant usé de leur pouvoir mystique pour faire tomber des trombes d'eau pour éviter que la cérémonie n'ait lieu... »
En tout cas, le député du département, Amadou Gon Coulibaly, porte-parole du RDR, a brillé par son absence. C'est à un véritable parcours du combattant qu'a dû se livrer la délégation présidentielle, pour couvrir les 117 kilomètres de pistes qui relient Boundiali à Tengréla. Distante d'à peine 125 kilomètres de la frontière malienne, cette ville n'a pas de banque et le taux de scolarisation y est l'un des plus faibles de Côte d'Ivoire. Comme c'est le cas partout ailleurs dans la région des Savanes, les populations s'adonnent principalement à la culture du coton. Sur le chemin du retour vers Korhogo, le cortège présidentiel marquera un arrêt à Mbengué, à 75 kilomètres de la capitale régionale. Mbengué a pour maire Zambé Souleymane Coulibaly, un ami de longue date du président de la République, et pour député Ngolo Coulibaly (RDR).

En route pour Ferkessédougou, dernière étape de son périple, le 21 août 1999, Henri Konan Bédié a bien voulu faire halte dans le fief de son « fidèle et loyal collaborateur » Laurent Dona Fologo. Cette étape à Sinérnentiali, la plus politique de la tournée présidentielle, n'a pas tenu ses promesses. Les clivages jusque-là imperceptibles sont apparus au grand jour. C'est à peine si le secrétaire général du parti au pouvoir, pourtant chargé de la Solidarité nationale dans le gouvernement, a daigné regarder et serrer la main (fraternelle?) que lui tendait l'ancien ministre Balla Kéïta, qui ne rate aucune occasion pour critiquer ouvertement sa gestion du PDCI. Et le professeur Hyacinthe Sarassoro, du RDR, tel « un pestiféré », n'a fait l'objet d'aucun égard de la part des organisateurs. N'eût été la bienveillance d'un membre de l'assistance, qui a bien voulu lui céder son siège, l'intéressé n'aurait même pas trouvé une place assise...
Au-delà de comportements qui ne surprennent plus -hélas -grand monde en Côte d'Ivoire, l'étape de Sinémentiali aura déçu plus d'un militant du PDCI par la piètre qualité de son organisation: sonorisation défaillante, estrade branlante d'où le président de la République devait pourtant s'adresser au peuple nafara. Tour à tour, le colonel Ange, l'ambassadeur Georges Ouégnin et le ministre d'Etat Emile Constant Bombet viendront s'assurer que cette tribune de fortune tiendra le coup.
Après ces moments d'inquiétude, direction Ferkessédougou, à 20 kilomètres de là. L'accueil est délirant dans une ville où vivent en parfaite intelligence de nombreux peuples de la sous-région. Henri Konan Bédié sera intronisé chef supérieur. Notable de Ferkessédougou, il répond désormais au nom de Soro Douyéri. Bien que 17 villages seulement sur les 183 que compte ce département soient électrifiés, que de nombreux villages attendent toujours d'avoir accès à l'eau potable et que le réseau routier soit entièrement dégradé, les populations ne désespèrent pas. Et si elles sont sorties en grand nombre, c'était pour dire au « Président de tous les Ivoiriens » qu'elles « comptent sur lui pour trouver des solutions à leur misère ».

Partout, de Korhogo la boudeuse à Ferkessédougou la trépidante en passant par Boundiali l'enthousiaste et Tengréla la pluvieuse, le président Henri Konan Bédié a pu se rendre compte du faible niveau de développement de la région des Savanes. Une région qui compte 1 270 villages et dont la production de coton seule richesse réelle -représente 26 % de la production nationale. Touche d'espoir dans cet océan de problèmes: la classe politique de cette région a montré sa capacité à transcender les clivages partisans pour parler d'une même voix quand il est question du développement du Grand Nord.

L'AFFAIRE OUATTARA (Septembre 98)

Ouattara a été l'ancien premier ministre avant de devenir directeur adjoint du FMI..!! A la mort d'Houphouet-Boigny, Ouattara était chef de l'état provisoire en tant qu'héritier constitutionnel. N'était alors éligible qu'un citoyen ivoirien né de parents ivoiriens eux-mêmes nés en Côte d'Ivoire. Ce décret ne visait alors qu'un candidat, Ouattara; il préféra le poste directorial que lui proposait le FMI ce qui permit à Bédié d'être élu haut la main (boycott de la gauche). 5 ans passèrent et fort de sa plue-value qu'ajoute son CV prestigieux, appuyé par un parti politique solide dont il est président (RDR, crée par des dissidents du parti au pouvoir, le PDCI d'Houphouet), Ouattra annonce en juillet sa candidature à l'élection de l'an 2000. Du coup, la parade de "l'ivoirité" conditionnelle à son éligibilité retrouve sa vigueur. La presse gouvernementale affirme que Ouattara n'a jamais été Ivoirien mais Burkinabé..!! (il est vrai qu'il a eu la citoyenneté).

Qui croire ? Selon Jean Kouakou Brou, le ministre de la Justice et des Droits de l'homme, le certificat de nationalité d'Alassane Dramane Ouattara remis, le 4 octobre, aux autorités compétentes dans le cadre de la régularisation de la situation de son parti, le Rassemblement des républicains (RDR), est un faux grossier. En revanche, le collectif des avocats qui assure la défense de l'ancien Premier ministre crie à l'acharnement et soupçonne le gouvernement d'avoir « trafiqué » le document.
Le 5 octobre 99, les militants du RDR avaient été agréablement surpris d'apprendre que la direction de leur parti s'était, conformément aux dispositions de la loi de 1993 sur les partis politiques, résolue à déposer à la préfecture d'Abidjan « un dossier modificatif » contenant, entre autres, les certificats de nationalité des seize membres du bureau exécutif. Ils étaient convaincus que leur formation allait  pouvoir reprendre ses activités, et notamment relancer son programme de meetings. Il n'en a rien été.
 Dès le lendemain, en  effet, le ministre de la Justice a convoqué une conférence de presse au cours de laquelle il a énuméré une série d'irrégularités relevées par ses services sur le certificat de nationalité de Ouattara -lequel fait, rappelons-le, l'objet d'une information judiciaire « pour faux commis dans certains documents administratifs ».
Kouakou Brou s'est d'abord étonné que la demande de certificat de nationalité du président du RDR ne comporte aucune signature. « Une demande verbale suffit », ont répondu les avocats. « D'accord, a rétorqué le gouvernement, à condition que le demandeur produise une carte nationale d'identité. » Or celle-ci figure précisément parmi les documents administratifs visés par l'information judiciaire. Du coup, le garde des Sceaux a reproché au juge-adjoint de la ville de Dimbokro (Centre), qui a délivré le certificat, d'avoir outrepassé ses prérogatives. Réaction du collectif des avocats : le demandeur d'un certificat de nationalité est tenu de produire un acte de naissance et la carte d'identité de l'un des parents. Et rien d'autre.
Le ministre s'est également public  déclaré surpris que Ouattara  ait déposé sa demande dans sa ville natale (Dimbokro) et  non dans celle où il réside (Abidjan), comme le pré:voit le code  nationale. « C'est inexact, se sont insurgés les avocats, on peut faire la demande sur l'ensemble du territoire national. De toute façon, une partie de la famille d'ADO réside bien à Dimbokro. »
Plus grave, le gouvernement a soutenu que le certificat de nationalité déposé à la préfecture d'Abidjan porte la date du 26 septembre, qui se trouve être un dimanche, jour où, naturellement, les services préfectoraux sont fermés! (Voir fac-similé.) Le collectif produit, de son côté, un document daté du 28 septembre. Quel est le vrai, quel est le faux ?
Pour faire bonne mesure, le ministre n'a pas hésité à exhiber devant les caméras de la télévision le registre des certificats de nationalité délivrés par le tribunal de première instance de Dimbokro. Or aux dates des 28 et 29 septembre, le nom de Ouattara n'y figure pas. Quant au numéro 2084/99 qui apparaît sur le document déposé à la préfecture d'Abidjan, il correspond à un autre certificat délivré, le 29 septembre, à un certain Koffi Konan Laurent. « Ce gouvernement est capable de tout, même de produire un faux registre », s'indignent les avocats, qui attendent la notification de l'annulation du certificat de nationalité de leur client pour contre-attaquer. .
Ouattara a même fait l'objet d'une poursuite judiciaire pour "faux et usage de faux administratifs", délit punissable d'une lourde peine de prison..!!
Il s'agit pour la Côte d'Ivoire d'un véritable scandale.....
Réaction de Ouattara : " Il serait inadmissible qu'ayant été le premier ministre du président Houphouet, président de la république par intérim pendant sa longue maladie et directeur adjoint du FMI, on m'interdise de me présenter à cette élection présidentielle".

LES INVESTISSEMENTS EN CÔTE D'IVOIRE (Octobre 99)

Quand, il y a quelques années, et s'inspirant du modèle des Dragons d'Asie, la Côte d'Ivoire lança l'idée de l' « Eléphant d'Afrique » qu'elle ambitionnait être, c'est-à-dire un pays industrialisé en l'espace d'une génération, la formule recueillit au mieux les sourires narquois et les haussements d'épaule, au pire les critiques acerbes et virulentes. Les plus sévères allèrent même jusqu'à parler d'éléphant dans un magasin de porcelaine! Les autorités ivoiriennes, convaincues qu'il s'agissait avant tout d'une oeuvre de longue haleine, ont décidé d'emprunter le chemin de la patience et de la foi. C'est à cette condition, estiment-elles, que l'objectif, fort ambitieux au demeurant, pourra être atteint.
Dans cette perspective, l' « attractivité » de la Côte d'Ivoire, et donc sa capacité à « séduire » les investisseurs étrangers constitue le socle de la politique économique menée par le président Henri Konan Eédié et son gouvernement. Réconfortés par une croissance qui s'est stabilisée autour de 6% à 7% jusqu'en 1997 et autour de 5 % depuis lors, les pouvoirs publics ne ratent aucune occasion pour lancer leurs slogans favoris : « La Côte d'Ivoire, le meilleur des nouveaux marchés » ou « La porte d'accès à 60 millions de consommateurs ».
C'est que, après une profonde crise qui a entravé son développement économique et social de 1980 à 1993, la Côte d'Ivoire a mis en place un ensemble de mesures d'ajustement, de stabilisation et de relance économique. Celles-ci ont permis de réduire, dans une forte proportion, les lourdeurs et les distorsions du système, favorisant ainsi le rétablissement de la compétitivité globale de l'économie. Depuis lors, les principaux indicateurs économiques sont en nette progression. Le taux moyen de croissance de l'économie, qui était de 2% en 1994, s'est élevé à 7% en 1995 et 1996. Sur la même période, les investissements privés sont passés de 4,6 % du produit intérieur brut (PIE) à 13 %, puis à 15 %. Cette catégorie d'investissements a représenté 70 % des investissements globaux en 1997, soit 620,7 milliards de F CFA. L'objectif du gouvernement est d'atteindre les 80% dès l'an 2000.

Pour l'année 1998, le taux d'investissement global a représenté 16,6 % du PIB, soit plus de 1, 1 milliard de F CFA. La part du secteur privé dans les investissements réalisés s'élève à plus de 747 milliards de F CFA. Les prévisions pour 1999 indiquent une participation accrue du secteur privé, pouvant atteindre 12,7 % du PIB (contre 10,9% en 1998), soit un montant de plus de 930 milliards de F CFA, ce qui donne un accroissement en valeur absolue de 182,4 milliards d'une année sur l'autre.
Ces bonnes performances d'ensemble, les observateurs les mettent sur le compte, d'une part, du processus de privatisation véritablement enclenché en 1991, d'autre part des dispositifs, vigoureusement incitatifs, mis en oeuvre par le gouvernement ivoirien sous la forme des mesures d'incitation à l'investissement.

Si, entre 1991 et 1998, le programme de privatisation a permis au Trésor public d'engranger la bagatelle de 280 milliards de F CFA, le montant total des investissements réalisés par les repreneurs, sur la période allant de 1993 à 1998, s'élève à près de 310 milliards. Pour la seule année 1999, les investissements projetés par ces sociétés dépassent 140 milliards de F CFA.
Les mesures d'incitation à l'investissement pour leur part ont eu un effet déterminant sur le volume des investissements en Côte d'Ivoire. Ainsi, de novembre 1984 à fin 1995, le montant total des investissements réalisés au titre des agréments prioritaires s'est élevé à 368 milliards de F CFA. Les résultats, à mai 1999, montrent que, sur les quelque 280 projets agréés, 131 ont effectivement vu le jour, 31 sont en cours de réalisation, 38 sont abandonnés, 13 sont en liquidation et 68 n'ont pas founi d'informations sur leur situation.

Les résultats sont encore plus appréciables depuis la mise en application, en février 1996, du nouveau code des investissements. Sur les trois premières années d'application de ce code, ce sont 276 entreprises qui ont bénéficié des régimes de déclaration et d'agrément, ces dernières projet tant de réaliser 602,043 milliards de F CFA d'investissement. Pour le premier semestre de 1999, 15 entreprises ont bénéficié du régime de déclaration et 28 du régime d'agrément à l'investissement. Le montant total des investissements dans ces deux régimes s'élève à 55 milliards de F CFA.
Quand on demande aux dirigeants ivoiriens les raisons qui pousseraient les opérateurs économiques à investir en Côte d'Ivoire, les arguments ne manquent pas. « Les investisseurs, tant nationaux qu'étrangers, y trouvent des conditions idéales d'implantation, de création de richesses et d'accroissement de la prospérité de leur entreprise », résume le Centre de promotion des investissements en Côte d'Ivoire (Cepici), le « guichet unique » créé en 1994.
De l'avis du Cepici, ces facteurs favorables découlent de la volonté clairement affichée du gouvernement ivoirien de faire du secteur privé le moteur de la croissance et de la relance économique. Il a, pour ce faire, initié de nombreuses mesures qui permettent aujourd'hui au secteur privé non seulement de s'épanouir, mais aussi de consolider et d'amplifier le mouvement de progression amorcé par l'économie.

« Les perspectives de croissance encore plus favorables à court et à moyen terme d'une économie assainie, en pleine diversification d'activités et qui a renoué avec une croissance saine, forte et durable ont conduit le gouvernement à mettre en oeuvre une politique plus volontaire et plus novatrice de promotion des investissements », souligne le Cepici.
Les principaux atouts de la Côte d'Ivoire, synthétisés en 20 points, mettent en avant la stabilité politique et sociale, une large ouverture sur le monde extérieur grâce à des infrastructures modernes et en constante amélioration, un réseau de télécommunication dense et en pleine mutation, une main-d' oeuvre abondante, qualifiée et bon marché, une place financière de première importance en Afrique de l'Ouest renforcée par l'ouverture en septembre 1998 de la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM), etc.

A en juger par le vif intérêt manifesté par les opérateurs économiques étrangers au cours des années qui ont suivi la dévaluation du franc CFA, en 1994, certains assurent que le message a été reçu « cinq sur cinq ».Il faut dire que de nombreux hommes d'affaires, séduits par la Côte d'Ivoire mais en ayant une connaissance relative pour ne pas dire imparfaite, s'associent à des partenaires nationaux afin de « prendre leur part du gâteau ».
Pour l'essentiel, l'investissement privé s'est fait dans le très prometteur secteur du pétrole et du gaz, objet de sollicitude des compagnies américaines Ocean Energy, Apache, Santa Fe Energy. Avec elles, on peut citer Shell International, la canadienne Ranger Oil, la suisse Addax. En attendant certainement que, sur ce terrain de l'exploration et de la production, les françaises Elf et TotalFina, partenaires majeurs de la Côte d'Ivoire en matière de raffinage et de distribution, occupent la place qui devrait être la leur. La fusion de leurs activités le permettra-t-elle ?
Ce secteur de l'industrie pétrolière, chimique et parachimique a représenté plus de 21,2 % des investissements réalisés en Côte d'Ivoire en 1996. Il est devancé par l'inidustrie agroalimentaire (22 % ), " qui vient rappeler la place prépondérante jouée par l'agriculture dans le développement économique du pays. La volonté des acteurs de ce secteur de transformer, sur place, le caoutchouc naturel, le coton mais également les incontournables café et cacao va certainement jouer en faveur de l'augmentation des investissements.
Pour la filière cacao, par exemple, les besoins en investissements sont évalués à 248 milliards de F CFA, principalement dans le but de porter le taux de transformation des 20 % actuels à 50 % en l'an 2000, quand les oléagineux ont besoin de 34 milliards pour porter la production à 500 000 tonnes dès l'année prochaine, et le bois de 124 milliards pour encourager les deuxième et troisième transformations.

Avec 15 % des investissements nets, le textile et l 'habillement font une remarquable percée, après avoir enregistré une période de forte récession au cours des années quatre-vingt.
Bien entendu, ces résultats, jugés satisfaisants dans l'ensemble par les autorité ivoiriennes, ne sauraient occulter les freins qui continuent de dissuader nombre d'investisseurs potentiels. A commencer par les dysfonctionnements, plusieurs fois observés, de l'appareil judi ciaire.
A tort ou à raison, la justice est accusée de manquer d'impartialité, de céder facilement aux pressions politiques et d'être sensible au bruit des espèces sonnantes et trébuchantes. Pour autant, à Abidjan, les hommes d'affaires se montrent très discrets sur la question, dès lors qu'il s'agit de donner des exemples d'entraves à l'exécution des décisions de justice, sous la forme récurrente de refus d'exécution du verdict des juges.
Autre frein à l' investissement : le coût jugé encore élevé, en dépit des efforts faits par le gouvernement, des droits de douane et de la fiscalité. A cela, il convient d'ajouter la succession de « scandales » économiques, ces derniers mois, qui ne sont pas faits pour rassurer les investisseurs potentiels, jetant ainsi un voile de suspicion sur l'ensemble de l'Administration ivoirienne.
Là aussi, les exemples ne manquent pas pour illustrer la propension ou le réflexe des agents des services administratifs (policiers, douaniers...) à résoudre les problèmes des usagers, ici les opérateurs économiques, en fonction de l'importance des billets de banque déposés sous la table.

LE CONFLIT BEDIE-OUATTARA (Novembre 99)

Dans la capitale américaine, Alassane Ouattara, mettant à profit les liens qu'il a noués pendant les cinq ans qu'il a passés à Washington en sa qualité de directeur général adjoint du FMI, s'est efforcé de créer un puissant lobby constitué de personnalités, de parlementaires, d'hommes d'affaires et d'une certaine catégorie de la presse à sensation qui ne résiste pas aux sirènes matérielles. Personne ne s'offenserait de cette attitude de la part d'un homme dont les ambitions sont notoires. Mais à une condition: que sa candidature se fasse dans le respect de la Constitution et de la loi électorale, que celles-ci l'autorisent à s'engager dans une bataille à armes égales avec le président de la République, probablement candidat à un nouveau mandat en octobre 2000. Après tout, n'importe quel Ivoirien qui remplit les conditions fixées par la Constitution et la loi électorale est libre d'être candidat à la magistrature suprême. Mais aux yeux du pouvoir, ce n'est pas le cas pour Alassane Ouattara. C'est lui-même, alors Premier ministre d'Houphouët-Boigny, qui est pourtant à l'origine de la loi d'août 1993 stipulant que pour diriger un parti politique ivoirien il faut être de nationalité ivoirienne.
On sait que, le 1er, août 1999, le RDR a organisé un congrès extraordinaire au cours duquel Ouattara a été élu président du parti. Mais sans observer l'obligation légale qui prévoit que tout changement intervenant dans la direction ou dans l'administration d'un parti ou d'un groupement politique doit être déclaré au ministère de l'Intérieur en vue d'obtenir un récépissé et un document indiquant l'état civil complet, le certificat de nationalité, le domicile et l'adresse du nouveau dirigeant, faute de quoi l'administration ne pourra accepter le fait accompli. La procédure engagée pour vérifier les pièces d'identité ne concerne pas l'éligibilité du candidat mais l'authenticité de ces documents. Or, Alassane Ouattara a exhibé une carte d'identité établie en 1982, c'est-à-dire quarante ans après sa naissance, puis a fourni une seconde carte. Le parquet d'Abidjan entame alors une procédure de faux et usage de faux, considérant que les pièces présentées ne sont pas "régulières".

EN L'ÉTAT ACTUEL, ALASSANE DRAMANE OUATTARA N'EST DONC que virtuellement candidat à l'élection présidentielle de l'an 2000, comme l'est aussi Laurent Gbagbo du Front populaire ivoirien (FPI). A ceux qui se demandent pourquoi cet ancien Premier ministre de la Côte-d'Ivoire ne peut être candidat à la présidence de la République, la réponse est que, selon la Constitution, la qualité de Premier ministre ne fait pas partie des conditions d'éligibilité. D'un point de vue juridique, sa nationalité ivoirienne n'est pas légitimée par le fait qu'il ait occupé des fonctions de Premier ministre. En Côte-d'Ivoire, cette fonction est simplement technique et nominative, car elle ne constitue pas un niveau d'exercice de la souveraineté, à la différence de la présidence de la République ou des fonctions législatives, et cela en dépit de l'importance de la fonction elle-même. Il en résulte que le président de la République, qui n'est lié par aucun texte, choisit librement ce collaborateur. C'est une pratique qui a été initiée par Houphouët-Boigny et dont il a souvent usé, jusqu'à Alassane Ouattara, que des Français, des Maliens, des Voltaïques et des Sénégalais avaient précédé dans cette fonction.

Alassane Ouattara a essayé d'obtenir des autorités américaines une déclaration soutenant la légitimité de sa candidature. En vain. On nous rapporte la réaction d'un haut fonctionnaire qu'il a rencontré à Washington : "Les Etats-Unis ne peuvent s'ingérer dans les affaires intérieures d'un pays. Ils ne peuvent que soutenir les lois nationales discutées et votées par le Parlement. Telle est notre position. Quant à votre différend avec le chef de l'Etat, vous devez savoir que nos rapports officiels sont fondés sur la légitimité du chef de l'Etat." C'est la même attitude qu'Alassane Ouattara a rencontrée dans les milieux officiels français. Et même lorsqu'il a tenté d'amener certains politiques français à prendre position, ni à droite ni à gauche on n'a voulu lui assurer un soutien contre Bédié, qu'on considère généralement comme le futur gagnant du scrutin de 2000. Il y a-t-il risque de déstabilisation, de guerre civile si la candidature d"'Ado" est rejetée ? Personne n'y croit sérieusement. Ses tentatives pour agiter ce spectre n'ont pas réussi. Depuis son retour à Abidjan, ses efforts visant à mobiliser ses amis américains -sous prétexte que Bédié est l'homme des Français et que les Etats-Unis devraient trouver en lui une alternative porteuse d'avantages sérieux pour les intérêts vitaux américains en Afrique occidentale -ont fait long feu. "Avec Paris, lui aurait dit un proche du couple Clinton, nous avons établi une stratégie diplomatique qui protège les intérêts des uns et des autres."

QUANT À DIRE QUE LES TRACASSERIES sont dues au fait que l'on veut empêcher que la Côte d'Ivoire ne tombe entre les mains des musulmans, comme Ouattara l'a affirmé à Paris, la question qu'on est en droit de se poser est la suivante: pourquoi cherche-t-il à porter le débat au plan religieux alors que la coexistence religieuse existe dans le pays ? Le secrétaire général du PDCI-RDA, Laurent Donna Fologo, dénonce cette dérive ethnico-religieuse d'Alassane Ouattara. Mais il n'est pas le seul. Le président du Conseil supérieur islamique, EI-Hadj Dieby Moustapha, reproche aussi ses propos au candidat déclaré du RDR. Il rappelle que l'Etat ivoirien est laïc, précisant : " Pour nous, la politique et la religion sont deux domaines séparés et entre lesquels il faut veiller à éviter la moindre influence". Il ajoute: "L'islam n'est pas l'apanage d'une ethnie ou d'une région de Côte d'Ivoire. Aujourd'hui, chaque ethnie du pays compte dans ses rangs de nombreux musulmans. C'est dire que l'islam est pratiqué aux quatre coins du pays où il renforce la cohésion nationale. (...) Le président Bédié s'est particulièrement illustré en posant des actes concrets en faveur de la communauté musulmane. Prenons par exemple la grande mosquée du Plateau. Sa construction a déjà coûté environ douze milliards de F CFA. C'est un chef-d'fEuvre architectural unique en Afrique subsaharienne. (...) Le Président a toujours respecté les musulmans, comme avant lui  HouphouëtBoigny."
Un bref séjour à Abidjan permet de se rendre compte qu'il n'y a pas de crise politique en Côte-d'Ivoire. Il se peut cependant qu'un parti politique, en l'occurrence le RDR, connaisse une crise délibérément entretenue. Au niveau de l'Etat, les Ivoiriens sont au travail, dans la discipline et la sérénité. A preuve, l'immense succès rencontré notamment par l'exposition France Technologies (voir p. 84) qui vient de fermer ses portes et dont les résultats ont dépassé les prévisions initiales.

IMPORTANT :

Le 24 Décembre 99, on apprenait que des soldats étaient descendus dans les rues; des coups de feu ont été entendu dans la capitale Abidjan et des vols dans les magasins de la ville ont été perpétré. Aucun mort n'est à déplorer.
Le porte parole de ce coup d'état militaire se nomme Robert Guei, général dans les forces armées du pays et ex-ministre de la Défense. Robert Guei a annoncé que le président Bédié avait été renversé et qu'il pouvait quitter le pays (ce qu'il a fait en se rendant au Togo).
Le 30 Décembre 99, Ouattara quittait la France après que le nouvel homme fort du pays ait annoncé vouloir rencontrer les chefs de partis politiques afin de former un nouveau gouvernement composé de civils. Le calme est revenu à Abidjan en cette fin d'année 99.
Guei a promis de restaurer la démocratie après une période transitoire dont la durée n'est pas encore connue.

Sources :
Afrique-Asie
Jeune Afrique
Jeune Afrique Economie
Africa International
Continental