1) TRENTE ANNEES D'ECONOMIE
Pour l'analyste de la croissance actuelle de la Côte d'Ivoire, l'évolution de l'économie de ce pays depuis l'indépendance est de nature à susciter la plus grande prudence. La Côte d'Ivoire a montré sa vulnérabilité aux chocs exogènes, notamment aux retournements de tendance des cours du café et du cacao. Selon les chiffres de la Banque Mondiale, le PIB par habitant s'est ainsi accru de 3,9% par an dans la décennie 1970, a chuté de 3,70;0 par an de 1979 à 1993, puis retrouvé une croissance de 40;0 par an depuis 1994. Cette volatilité s'explique par un modèle de croissance aux bases fragiles.
Quinze années de «miracle ivoirien»
Du début des années 1960 aux années 1977-78, la Côte d'Ivoire connaît une croissance essentiellement liée au boom des exportations de café, cacao et bois. Le PIB s'accroît alors de plus de 7% par an en moyenne. Grâce à une politique de défrichage intensif de la forêt, soutenue par les pouvoirs publics, les surfaces cultivées des produits d'exportation s'accroissent de manière spectaculaire. Une agriculture extensive du café et du cacao se met en place, où près d'un Ivoirien actif sur deux devient planteur, avec l'appui croissant d'une main d'oeuvre immigrée bon marché (Burkinabés ou Maliens). La Caisse de stabilisation des prix (Caistab), autorité publique unique de la filière café cacao, remplit abondamment les caisses de l'Etat grâce à la différence qu'elle perçoit entre les prix aux producteurs et les prix à l'exportation du café et du cacao.
Le boom tourne à l'euphorie
dans les années 1975-1977 , où les cours mondiaux du cacao
triplent et ceux du café quadruplent. La Caistab ne répercute
cette hausse sur les prix aux producteurs que tardivement (à partir
de 1978) et partiellement (hausses inférieures à 50%) . L'État
engrange alors des plus-values considérables sur la période
1974-1980, qu'il consacre à de très importants programmes
d'investissement. Le montant des investissements publics triple entre 1974
et 1978. Les demandes publique et privée s'en trouvent fortement
stimulées, entraînant dans leur sillage les investissements
privés, qui augmentent à un rythme annuel de 200;0. Le PIB
global, pendant cette période, s'accroît de 100;0 par an.
La Côte d'Ivoire bascule dans la catégorie des Pays à
Revenu Intermédiaire (PRI), avec un PIB par habitant qui atteint
2.237 $ en 1978 (il est aujourd'hui inférieur à 800 $ actuellement)
.
Au début des années
1970 les taux élevés d'investissement étaient encore
financés par une épargne intérieure importante. La
«manne cacaoyère» produit deux effets simultanés:
d'une part elle enclenche un phénomène de désépargne
au profit, notamment, d'une housse exponentielle de 10 consommation de
biens importés, housse qui a pour effet immédiat d'accroître
le déficit extérieur. D'outre port, les gros programmes d'investissements
publics débloqués par les ressources du cacao accroissent
les dépenses publiques dons des proportions spectaculaires: 42,4%
du PIB en 1978 contre moins de 300;0 dons les années 1960 (le ratio
actuel est d'environ 24%). Le financement d'un déficit budgétaire
croissant est obtenu par un recours systématique aux emprunts extérieurs.
La dette publique ivoirienne quadruple dans les années 1970, passant
de 18,7% du PIB en 1970 à 45% en 1980.
La hausse de la demande intérieure
accroît également le prix des biens et services produits localement,
réduisant sensiblement leur exportabilité. Les exportations
ivoiriennes, hors café-cacao, chutent de 2% par an entre 1976 et
1981, phénomène aggravé par une politique commerciale
protectionniste: en cherchant à favoriser une industrialisation
de substitution aux importations, par l'établissement de quotas
d'importations et la mise en place de barrières douanières,
le gouvernement affecte l'échangeabilité des productions
locales, ce qui a un effet dépressif sur les exportations non-traditionnelles.
Le poids du café et du cacao dons les exportations s'en trouve renforcé,
accroissant mécaniquement 10 vulnérabilité de l'économie
aux fluctuations exogènes.
L'État ivoirien des années 1970 pèche par optimisme. Il considère 10 housse du prix des matières premières comme un phénomène de long terme et vit ou-dessus de ses moyens, embauchant des fonctionnaires par milliers, construisant des immeubles, ponts, routes, hôpitaux à grands frais. Surtout, il lance une politique d'industrialisation qui fait de la Côte d'Ivoire le pays le plus industrialisé d'Afrique aujourd'hui (hors Afrique du Sud), mais au prix de quelques gouffres financiers. Certains «éléphants blancs» se révèlent très coûteux sur le long terme, du fait de leurs faibles taux de productivité et de leur gestion souvent catastrophique. l'exemple le plus fréquemment cité est celui de la Sodesucre, qui a coûté plus de 100 milliards de F CFA à l'État. La construction de six unités sucrières, devant assurer une production annuelle de 300.000 tonnes de sucre à la Côte d'Ivoire, a permis d'embaucher jusqu'à 12.000 personnes. Cet outil productif hypertrophié n'a jamais pu dépasser les 150.000 tonnes et fut partiellement démantelé dans les années 1980 (fermeture des sites de Katiola et Serebou), avant d'être cédé au privé en 1997 , pour moins de 30 milliards (en F CFA dévalués). Autre conséquence: en créant ex nihilo des dizaines d'entreprises publiques (dans les filières agro-industrielles notamment) l'État alourdit considérablement ses interventions budgétaires dans les années 1970. Le poids qu'il acquiert dans le secteur productif suppose un niveau élevé de recettes ; il ne résistera pas à la chute brutale des revenus de la décennie 1980.
La longue crise des années 1980
la dépendance de la Côte
d'Ivoire vis à vis des cours mondiaux du cacao et 10 sur-implication
de l'État dans l'économie productive sont les deux facteurs
qui vont précipiter le pays dons une crise profonde, qui durera
de 1980 à 1993 environ. Cette crise a marqué les esprits
et fait prendre conscience de la vulnérabilité du modèle
de croissance ivoirien.
Entre 1978 et 1986, les cours du
cacao chutent de 40%. Alors que la dynamique d'importations continue sur
sa lancée, la chute de la valeur des exportations inverse le résultat
du solde commercial, qui, de largement excédentaire, devient déficitaire
à partir de 1979. La moins-value de recettes est particulièrement
préoccupante pour l'État ivoirien, qui doit faire face à
un accroissement continu de ses dépenses d'investissement. En 1981,
selon les chiffres de la Banque Mondiale, les dépenses publiques
d'investissement ont dépassé de 40% celles inscrites au Plan
d'Investissement Public (PIP) pour les cinq an. nées précédentes.
Or l'État a engagé de nouveaux et coûteux chantiers,
tels que la transformation de Yamoussoukro, village natal du président
Houphouët-Boigny, en capitale politique de la Côte d'Ivoire.
Il ne peut ni ne veut revenir sur ses engagements et doit donc trouver
de nouveaux modes de financement.
La chute brutale de l'épargne
privée complique encore la tâche de l'État. Face au
retournement de conjoncture, les entreprises étrangères rapatrient
massive. ment leurs bénéfices, tandis que les travailleurs
étrangers, Libanais, Maliens, Burkinabés, mais aussi Français,
transfèrent une grosse partie de leur épargne en dehors des
frontières. Privé d'épargne domestique, étranglé
par la baisse des recettes d'exportation, l'État répond à
ses besoins de financement par un endettement extérieur massif.
Le résultat ne se fait pas attendre: le pays connaît en 1980
sa première crise de paiements extérieurs. Le déficit
de la balance des paiements atteint 18% du PIB, le service de la dette
approche les 40% du PIB et les avoirs extérieurs nets de la Banque
Centrale sont quasiment réduits à néant.
La soudaineté avec laquelle
le secteur privé réduit ses dépenses d'investissement,
dès la fin des années 1970 et aussi rapidement qu'elles avait
accrues précédemment, montre que l'économie ivoirienne,
après quinze années de «miracle», conservait
des fondamentaux fragiles. Elle met en échec un des paris de la
politique économique des années 1970 : le développement
d'un fort secteur privé industriel, que le gouvernement pensait
voir nécessairement découler des très importants investissements
qu'il consentait en infrastructures et services de base. Or si croissance
industrielle il y a eu, le développement du secteur privé
fut, au bas mot, moitié moins important que l'État ne l'avait
escompté.
Les premières tentatives de stabilisation
Alors que le PIB ne cessera de décroître
entre 1980 et 1993, avec une accalmie en 1985-86, la Côte d'Ivoire
doit, pour échapper à la banqueroute, se plier aux contraintes
de l'ajustement structurel. Un premier programme de stabilisation, portant
sur les années 1981-83, est signé avec le FMI. La priorité
est mise sur l'assainissement des finances publiques, notamment par une
hausse de la pression fiscale, et sur la restructuration des sociétés
d'Etat. Le niveau des investissements publics est considérablement
réduit, pas.sant de 15,6% du PIB à 6,2%.
Les mesures d'ajustement, complétées
par un second programme pour les années 1984-86, ont-elles été
récessionnistes ? De l'aveu de la plupart des économistes,
la chose ne fait aucun doute. La liquidation ou la cession au privé
d'une bonne vingtaine d'entreprises publiques, le gel des salaires et l'arrêt
des embauches dans la fonction publique, la hausse des prix des services
publics, la hausse des impôts indirects (TVA) et des droits de douane
ont eu pour effet une forte contraction de la demande intérieure.
Mais la crise a aussi été aggravée par des chocs extérieurs
imprévus. la forte hausse du dollar, l'accroissement des taux d'intérêt
(qui alourdissent le poids de la dette) et la détérioration
des termes de l'échange ont gravement affecté le déficit
de la balance courante. Du point de vue climatique, une sécheresse
dramatique en 1983 a provoqué des pertes de l'ordre de 50% sur les
récoltes agricoles.
La situation semble se rétablir
en 1985, à la faveur d'un retournement de tendance des cours du
cacao. Mais alors que les comptes publics retrouvent un équilibre
précaire, les termes de l'échange replongent en 1986, les
cours du café et du cacao rechutent spectaculairement en 1987 et
entraînent à nouveau le pays dans la récession. Les
deux premiers plans d'ajustement auront finalement échoué
à assainir la situation: les recettes de l'État sont toujours
aussi aléatoires et l'économie s'avère plus que jamais
vulnérable aux variations des cours des matières premières.
La diversification des ressources
économiques du pays est encore en devenir.
Les autorités ivoiriennes décident, face au nouveau retournement de conjoncture, de rompre les relations avec les bailleurs de fonds. Le mouvement de libéralisation économique est stoppé et l'État cesse de rembourser la dette extérieure à partir de 1987. Le gouvernement se fixe une nouvelle politique: provoquer une hausse des cours du cacao en pratiquant de la rétention de stocks. Cet épisode, dit de la «guerre du cacao», se révèle un fiasco complet. Les cours ne remontent pas et la Caistab connaît des déficits abyssaux. La politique de repli et d'isolement se traduit par le rétablissement de barrières douanières sur les biens manufacturés et une hausse de 30% sur les droits de douane. Mais les comptes publics se dégradent à grande vitesse, la croissance de l'activité redevient fortement négative et la «guerre» doit être arrêtée en 1989.
Vers la dévaluation : 1989-1994
La Côte d'Ivoire, en 1989,
est au plus mal. Le cacao est tombé à moins de 25% de sa
valeur de 1978. le déficit public atteint 16,5% du PIB et le gouvernement
ne parvient pas à imposer la baisse des salaires de la fonction
publique qui allégerait ses dépenses. En manque pressant
de liquidités, celui-ci doit à nouveau se tourner vers la
communauté financière internationale. Un accord de prêt,
assorti d'un rééchelonnement de la dette publique, est signé
fin 1989 avec le FMI. Celui-ci obtient des mesures que l'État avait
longtemps différées, telles que la baisse du prix du cacao
aux producteurs, qui passe de 400 F CFA à 250 F CFA. La Côte
d'Ivoire reprend ses remboursements et s'engage sur un plan de réduction
de ses dépenses de 25%.
Les années 1989-1990 annonçaient
un véritable changement de cap: en marge de la réconciliation
avec les bailleurs de fonds, le multipartisme était introduit,
un nouveau Premier Ministre indépendant
était nommé (Alassane Ouattara), qui s'engageait sur de véritables
mesures de libéralisation de l'économie. Mois le contexte
économique reste morose sur les années 1989-93, avec des
termes de l'échange de plus en plus défavorables. Le PIB
par habitant poursuit sa chute et passe sous la barre des 1.000 $ en 1993.
L'investissement atteint ses plus bas niveaux, à seulement 3% du
PIB en 1993. Surtout, les mesures de libéralisation rencontrent
de fortes résistances: la restructuration du secteur bancaire se
fait dans la douleur en 1991, le contrôle des prix n'est supprimé
qu'en 1992, les privatisations n'avancent que lentement (huit entreprises
publiques privatisées en cinq ans), la suppression des entraves
aux exportations (taxes et licences) et l'uniformisation des droits de
douane attendent 1993 pour se voir appliquées.
De fait, la Côte d'Ivoire connaît
en 1993 une véritable crise de compétitivité, notamment
liée à un taux de change réel qui s'est apprécié
du fait de la baisse du dollar. Le pari des autorités monétaires
françaises est de corriger cette surévaluation, par une réduction
de 50% de la parité du FCFA par rapport au franc français.
La dévaluation a lieu en janvier 1994 ; elle marque le début
d'un nouveau cycle de croissance pour la Côte d'Ivoire.
Les enseignements de la crise
Plusieurs facteurs ont contribué
à la crise des années 1980, dont certains remontent à
la période de forte croissance des années 1970. En résumé,
on peut affirmer que l'économie ivoirienne, en 1993, souffre structurellement
de deux maux : elle est trop étatisée d'une part, ce qui
a pour effet de voir l'activité plonger sitôt que les comptes
publics se dégradent. Elle est trop dépendante des exportations
du café et du cacao d'autre part, ce qui la met à la merci
des retournements de tendance des cours mondiaux.
Il faut préciser que cet
état de fait a été maintenu volontairement par le
pouvoir ivoirien, et ce pendant plus de trente ans. Le dirigisme économique
est une véritable culture au sein des élites du PDCI (ex-parti
unique), qu'elles ont hérité de l'époque coloniale
et dont elles n'ont fait que tardivement le deuil. Les années 1960
et 1970, il faut le rappeler, ne proposaient aux «nations du Tiers-Monde»
guère d'autre modèle de développement que celui du
volontarisme d'État. Tous les pays d'Afrique sans exception en ont
fait l'expérience. Tous, sans exception, ont également parié
sur leurs ressources agricoles ou minières pour leur croissance,
promues dans les mentalités au rang de leviers centraux du développement.
La Côte d'Ivoire, dans l'ensemble, aura fait une utilisation plus
avisée que d'autres de ses recettes cacaoyères, comme le
prouvent la permanence d'un tissu industriel étoffé et le
maintien d'infrastructures de qualité.
La myopie de la Côte d'Ivoire
sur la durabilité de ses recettes d'exportation, si elle ne fait
pas exception, aura cependant considérablement retardé les
mesures d'assainissement nécessaires. A premier rang de celles-ci
figure la mise en place d'une fiscalité élargie et efficace,
seule capable de se substituer à d'aléatoires prélèvements
sur le cacao. Or au plus fort de la crise, soit entre 1987 et 1993, le
taux de pression fiscale diminue au total de plus de 8 points en Côte
d'Ivoire. Ce manque à gagner est aggravé par un phénomène
massif de fraude, sur les taxes directes et indirectes comme sur les recettes
douanières. L'ampleur du redressement à effectuer fait dire
à la Banque Mondiale que «dix années d'efforts»
seront nécessaires à un assainissement budgétaire
durable.
L'erreur de stratégie majeure
de l'ère Houphouët Boigny finissante aura été
de maintenir à tout prix son emprise sur l'économie productive.
Plutôt que de tenter l'expérience de la libéralisation,
sur des modèles de type argentin ou, plus tard, polonais, l'État
a préféré se lancer dans la spirale de l'endettement,
dans le but de sauver ce qui pouvait l'être de ses interventions.
La dette globale sur le PNB passe ainsi de 77% en 1980 à 243% en
1993, fardeau insupportable qui réduit à néant la
marge publique d'investissement et absorbe, pour le paiement des intérêts,
plus de la moitié des recettes de l'État.
Enfin la politique d'attraction
des investissements privés s'est révélée totalement
insuffisante. La corruption, l'absence d'Etat de droit, les protections
à l'importation, les entraves au rapatriement des capitaux, le retard
pris par les privatisations ont été autant de facteurs décourageant
l'investissement. Ces obstacles ne commenceront à être levés
qu'à partir du milieu des années 1990, lorsque la Côte
d'Ivoire, sous la pression des bailleurs de fonds, opte résolument
pour un modèle économique de type libéral.
2) LES DEFITS A RELEVER
Au delà de la conjoncture défavorable des années 1998-2000, où la dépression des cours des matières premières aura limité la croissance à 4,5% en moyenne contre 7% sur 1995-1997, l'économie ivoirienne souffre d'un certain nombre de fragilités structurelles qui minent sa stabilité. Nous reprenons ci-dessous une partie des analyses effectuées sur ce sujet par le Centre de Développement de l'OCDE, dans une étude sur la Côte d'Ivoire à paraître fin 1999. Sans prétendre à l'exhaustivité, nous avons dégagé neuf insuffisances majeures qui nous semblent brider toute perspective de «take-off» rapide de l'économie ivoirienne.
Faiblesse persistante des taux d'investissement
Selon les chiffres du World Development
Report 1998/99, l'investissement en Côte d'Ivoire, malgré
un redressement à partir de 1994, reste structurellement faible.
Alors qu'un taux de 25% serait nécessaire à une croissance
significative de la productivité du travail, le taux d'investissement
brut a oscillé entre 16% et 20% du PIB entre 1995 et 1998. En prenant
l'hypothèse haute, ce taux ne serait que très légèrement
supérieur à la moyenne de l'Afrique subsaharienne (18%) .Il
est à comparer avec ceux de la Malaisie (43% en 1997), de la Corée
du Sud (35%), du Chili (28%) ou même du Zimbabwe (25%) ou de la Tunisie
(24%). Cette faiblesse est due à deux facteurs conjugués:
la réduction drastique de l'investissement public depuis 1978/80
et les niveaux continuellement insuffisants de l'investissement privé.
La décennie 1970 a été
celle de l'explosion du budget d'investissement de l'État, où
l'investissement public atteignait à lui seul plus de 15% du PIB.
C'est l'époque des gros investissements agro-industriels : sucre,
huile de palme, hévéa, mais aussi des grandes infrastructures,
routes, ponts, télécommunications, logements sociaux. Avec
les programmes d'ajustement structurel des années 1980, l'investissement
public connaît une chute brutale: 10% du PIB en 1983, 4% en 1987,2,8%
en 1991. La Banque Mondiale impose en sus de cette réduction une
réorientation des flux publics d'investissement vers les secteurs
de l'éducation et de la santé, au détriment du financement
des infrastructures et des grandes sociétés publiques.
En ce qui concerne les investissements
privés, il est important de souligner qu'ils n'ont jamais été
très élevés en Côte d'Ivoire. Culminant à
18% du PIB au plus fort du «miracle ivoirien» des années
1970, ils ont connu une dégringolade ininterrompue jusqu'en 1993,
où ils étaient tombés à environ 4% du PIB.
Cette faiblesse a plusieurs explications. La première est la faible
contribution des investissements étrangers à l'ensemble de
l'investissement privé: entre 10 et 15% de leur montant global,
contre plus de 40% dans les pays émergents d'Asie.
La deuxième, plus fondamentale,
est la difficulté qu'a toujours, rencontrée l'investissement
privé à se financer localement. Le taux d'épargne
est structurellement faible en Côte d'Ivoire, du fait du rapatriement
des revenus de la main d'oeuvre immigrée et de celui des bénéfices
des entreprises étrangères, mais aussi à cause des
importants transferts rendus nécessaires par le remboursement de
la dette. Résultat: les promoteurs privés ne peuvent se passer
(cf. ci-dessous, notre article sur les entreprises en création)
des financements extérieurs pour le montage de leurs investissements,
financements toujours insuffisants à satisfaire la demande d'un
secteur privé structurellement bridé.
Que penser du redressement de l'investissement
privé depuis 1994 ? Premièrement: il se situe actuellement
en dessous des niveaux qu'il avait atteints dans les années 1970,
entre 110;0 et 14% du PIB environ. Deuxièmement, son augmentation
est en grande partie conjoncturelle. Les investissements étrangers
ont presque triplé depuis 1994, mais cette hausse est due d'une
part aux grandes privatisations (Côte d'Ivoire Télécom,
CIDT, Palmindustrie) et aux travaux de réhabilitation qui leur ont
succédé, d'autre part aux grands travaux d'infrastructure
«< 12 travaux») concédés au secteur privé,
tels l'agrandissement de l'aéroport d'Abidjan et la centrale thermique
d'Azito.
Ces lourds investissements «de
rattrapage» vont se poursuivre sur 2000 et 2001 : doublement de la
capacité d' Azito, construction du troisième pont d'Abidjan,
poursuite des investissements de réhabilitation de Côte d'Ivoire
Télécom, mise en service des nouveaux champs gaziers découverts
au large d'Abidjan. Mais si le taux d'investissement privé augmente
mécaniquement du fait de ces grands projets, il ne doit pas masquer
le faible niveau global de l'investissement privé, notamment industriel.
On objectera qu'il y a eu croissance
du secteur industriel depuis 1994, d'environ 9% par an. D'où cette
croissance provient-elle ? Selon l'OCDE, il s'agit d'une croissance liée
au dynamisme des exportations, lui même redevable à la dévaluation
du FCFA. La croissance de l'industrie ivoirienne, en particulier, est surtout
due à la hausse de son taux d'utilisation des capacités productives,
qui était tombé à moins de 75% en 1993 et est remonté
à 85% en 1997 (88% actuellement).
Fragilité de la variable cacao
Le cacao a fait l'essor de la Côte
d'Ivoire, dont elle est devenue en quinze ans le premier producteur mondial.
l'accroissement récent de la production cacaoyère, qui est
passée de 865.000 tonnes en 1994 à 1,2 million de tonnes
en 1998 (+39%) a été le moteur de la croissance ivoirienne
des cinq dernières années. Mais le cacao a aussi fait le
déclin de l'économie, notamment dans les années 1980.
la variable cacao peut être
considérée comme un des principaux déterminants de
la fragilité économique ivoirienne: on estime actuellement
qu'une variation de 100.000 tonnes de la production cacaoyère d'une
année sur l'autre correspond à 0,5 point, voire 1 point selon
les sources, de PIB en moins ou en plus pour l'économie. De même
une chute des cours mondiaux de 30 à 40%, comme il s'en est produit
sur 1998/99, peut-elle coûter entre 2 et 3 points de PIB à
la Côte d'Ivoire. Il est d'autant plus urgent pour le pays de sortir
de cette dépendance que les perspectives cacaoyères, pour
la décennie 20002010, ne sont pas bonnes,
Le passage d'une production de 170.000
tonnes en 1970 à 1,2 million de tonnes en 1998 s'est effectué
selon un système de culture extensif, où l'immense forêt
ivoirienne a été progressivement annexée par le cacao.
La ruée des paysans sur ce produit d'exportation s'est traduite
par un développement tous azimuts des fronts pionniers cacaoyers,
qui a pris la place de la nécessaire intensification des cultures.
La déforestation cacaoyère a coûté 10 millions
d'hectares à la forêt ivoirienne; aujourd'hui les réserves
forestières sont presque totalement épuisées, les
2 millions d'hectares restants étant protégés par
l'État. En l'absence de nouvelles terres fertiles, la Côte
d'Ivoire doit absolument, si elle veut garder les mêmes niveaux de
production, procéder à cette intensification des cultures
longtemps différée.
la menace vient d'Asie, et en particulier
d'Indonésie. Ce pays s'annonce comme un nouveau grand du cacao,
grâce à un système de culture beaucoup plus intensif
que celui de la Côte d'Ivoire. l'utilisation systématique
d'engrais et de produits phytosanitaires permet aux planteurs indonésiens
d'atteindre des rendements de l'ordre de 2 tonnes à l'hectare, contre
500 kg à l'hectare en Côte d'Ivoire.
Les perspectives d'une intensification
rapide des modes de production ivoiriens sont faibles, du moins à
court et moyen terme. Le niveau d'éducation des planteurs en brousse
est très peu élevé et les structures d'encadrement
technique y font défaut, malgré les récents efforts
de l'État dans ce sens. Surtout, les paysans ne disposent pas des
structures de crédit qui leur permettraient de financer l'acquisition
de matériel ou d'intrants (engrais, pesticides, fongicides) et donc
d'accroître leur productivité.
Dans ce double contexte de dépression
des cours et de saturation de l'offre cacaoyère ivoirienne (probablement
d'une baisse de l'offre d'ici 2005 du fait de l'appauvrissement des terres
cultivées) et compte tenu de la place que le cacao brut et transformé
occupe dans l'économie (38% des recettes d'exportation), l'économie
ivoirienne reste fondamentalement vulnérable.
Incertitudes sur la stabilisation macro-économique
Hormis le contexte agité de
l'année 1999 et la suspension des décaissements du FMI, des
questions se posent à propos de la stabilisation macro-économique
entreprise par le gouvernement ivoirien dès 1994. Si l'inflation
a été spectaculairement jugulée jusqu'à ce
jour, le redressement des comptes publics après la dévaluation
paraît plus que fragile. Le déficit budgétaire est
certes tombé de 12% du PIB en 1993 à 1,8% en 1998. Mais cette
réduction est redevable à la diminution drastique des dépenses,
plus qu'à l'augmentation des recettes. Les dépenses publiques
primaires se sont élevées à 1.271 milliards de F CFA
en 1998, soit 19,6% du PIB, alors qu'elles atteignaient 27% du PIB dix
ans plus tôt. Les dépenses salariales et de fonctionnement
ont diminué grâce à la réduction du nombre de
fonctionnaires et les rééchelonnements de la dette obtenus
ont fait baisser le service de dette, qui est passé de 11% du PIB
à moins de 5% en 1998.
Sur le front des recettes, les résultats
sont très mitigés, la hausse des recettes étant beaucoup
plus conjoncturelle que structurelle. L'amélioration constatée
des recettes est due pour l'essentiel au contexte favorable des exportations
de produits traditionnels, en premier lieu du cacao et du café.
L'accroissement des volumes et des prix a permis des niveaux de prélèvement
exceptionnels sur ces produits. L'excédent de stabilisation s'est
élevé à 131 ,6 milliards de FCFA en 1998, soit 9 ,5%
des recettes globales de l'État. Ces recettes fiscales vont mécaniquement
baisser du fait du repli actuel des cours et de la disparition du système
de stabilisation. Les difficultés fiscales de l'année 1999
en sont le premier signe.
L'effort de recouvrement mené
sur les impôts directs et indirects, s'il présente des résultats
encourageants, nécessite des efforts importants. Seule une plus
large mobilisation des recettes fiscales intérieures semble en mesure
d'annihiler les effets pervers de la fiscalité sur les exportations
et de lutter contre les fluctuations du budget de l'État.
Poids de la dette extérieure
L'endettement de la Côte d'Ivoire
est faramineux: 10.074 milliards de F CFA de stock de dette environ en
1997, pour un PIB de 5.984 milliards. Cette dette est à 90% une
dette d'origine extérieure, avec une composante majoritairement
privée jusque dans les années 1980. En 1987 les flux financiers
privés se tarissent définitivement, du fait de l'insolvabilité
constatée de l'État ivoirien. Celui-ci a alors recours à
l'endettement public, bilatéral et multilatéral. La dette
bilatérale et multilatérale représente la majorité
du stock de dette au milieu des années 1990, contre moins de 30%
quinze on$ plu$ tôt En 1994 le poids de la dette est devenu insupportable
: 214% du PIB et plus de 50% des recettes d'exportation .Le pays
bénéficie alors de l'initiative de Naples du Club de Paris
et obtient une diminution de 66% de son encours de dette, à condition
qu'il fasse dorénavant face aux échéances de la dette
rééchelonnée.
La France annule unilatéralement
50% du stock de sa dette en 1994. L'ensemble des créditeurs bilatéraux
annulent pour leur part leurs arriérés de paiement entre
1994 et 1996. En 1997 c'est la dette bancaire qui est restructurée
dans le cadre du plan Brady. La réduction nette de la dette est
de 5 milliards de dollars, soit 400;0 de l'encours de dette extérieure
de la Côte d'Ivoire. En mars 1998 enfin, un accord avec le Club de
Paris annule 1 ,4 milliard de dollars de créances (service de la
dette), annulation échelonnée jusqu'en 2001 .
Mais la Côte d'Ivoire peut
encore compter sur l'Initiative sur la dette pour les PPTE (pays pauvres
très endettés) décidée par le Club de Paris
en 1998. Si les réformes d'ajustement en cours se poursuivent selon
le calendrier prévu, la Côte d'Ivoire verrait son stock de
dette multilatérale et bilatérale réduit de 80%. Selon
les dernières propositions de la réunion du G8 à Cologne
en juin 1999, cette réduction devrait même atteindre 90%.
Au total, la Côte d'Ivoire
pourrait voir son stock de dette extérieure passer de 16 milliards
de dollars en 1996 à moins de 7 milliards de dollars dés
2001. Le service de la dette publique passerait à moins de 3% du
PIB, contre 5, 1% en 1997. Comme l'indique le Premier ministre, Daniel
Kablan Duncan, «le jeu en vaut la chandelle». Il s'agit maintenant
de voir la Côte d'Ivoire sera capable de respecter ses engagements
vis à vis des institutions de Bretton Woods. L'année électorale
qui s'annonce, nous l'avons dit, ne prête pas à l'optimisme
quant à un éventuel tour de vis de politique économique.
Faible diversification du commerce
extérieur
La diversification des exportations
est un des maîtres mots de
la stratégie du gouvernement, et pourtant elle reste une réalité
lointaine. La balance commerciale ivoirienne est structurelle ment excédentaire,
avec un taux de couverture annuel de 1500;0. Les exportations ont atteint
2.592 milliards de FCFA en 1998, contre 1.764 milliards pour les importations.
Le manque de diversification des
échanges est d'abord géographique. Alors que l'Europe reste
de loin le principal partenaire, fournissant 500;0 des importations et
absorbant 550;0 des exportations, l'Afrique n'arrive qu'en deuxième
position avec 200;0 des importations et 250;0 des exportations. Plus grave,
l'Uemoa n'absorbe que 12% des exportations ivoiriennes et ne fournit à
la Côte d'Ivoire qu'1 % de ses importations. Ces répartitions
n'ont guère varié depuis dix ans, la structure des échanges
par destination restant globalement la même qu'en 1990.
Or la diversification du commerce
extérieur ivoirien, toutes les analyses le prouvent, passe d'abord
par une augmentation des échanges avec les pays de la sous-région.
L'Uemoa est un gros marché pour les exportations non-traditionnelles
de Côte d'Ivoire, marché pour l'instant capté par des
importations venues d'Europe ou d'Asie. Les études menées
par la Fédération des Industries de Côte d'Ivoire en
mars 1999 (journées Acomex d'Abidjan) ont abouti à une liste
conséquente de débouchés industriels non satisfaits
par l'industrie ivoirienne au sein de l'Uemoa.
Le tarif extérieur commun
(TEC), qui supprime les barrières douanières entre membres
de l'Uemoa au 1er janvier 2000 est une raison supplémentaire d'espérer
une telle diversification, mais aucune tendance récente ne vient
véritablement la confirmer. Les dernières statistiques de
la Fédération des Industries montrent que le chiffre d'affaires
ex port de ses entreprises membres vers l'Uemoa ne dépasse pas 7,2%
de leur chiffre d'affaires global. La Banque Mondiale estime pour sa part,
dans une étude publiée en 1998, que l'impact du marché
régional sur l'économie ivoirienne sera très faible.
Le manque de diversification se
retrouve aussi et surtout dans la composition des échanges. Les
importations sur 1998 sont dominées par les biens intermédiaires
et d'équipement (56%), tandis que les produits alimentaires importés
(21 %), constitués en grande partie de poisson, riz et blé,
montrent l'anémie de la production vivrière locale. Les exportations
pour leur part sont toujours composées à majorité
de produits agricoles
bruts. Le cacao, le café,
l'ananas, la banane, le coton en masse et le caoutchouc brut constituent
47% des exportations en 1998. Les produits issus de l'industrie agro-alimentaire,
représentés principalement par le cacao en masse et les conserves
de thon, comptent pour 16% des exportations, tandis que les produits pétroliers
issus de la raffinerie d'Abidjan, la SIR, en représentent entre
9% et 1 2% seIon les années. Les sciages et placages de l'industrie
du bois, enfin, ils fournissent 7% de la valeur des produits exportés.
La sortie d'une structure d'exportations
dominée par les produits agricoles bruts ne semble pas pour demain.
La part du cacao a même eu tendance à se renforcer ces dernières
années, du fait du très fort accroissement des volumes produits.
La chose est connue: cette dépendance vis à vis de quelques
produits phares, exportés vers des marchés que la Côte
d'Ivoire ne maîtrise pas, nuit gravement à la stabilité
des recettes d'exportation et, partant, à l'activité économique
du pays.
Insuffisances du système financier
L'activité économique
de la Côte d'Ivoire, en particulier l'investissement (cf. ci-dessus),
est sérieusement pénalisée par les insuffisances du
système financier ivoirien. Celles-ci ne datent pas d'hier. Dans
les années 1980, les banques ivoiriennes ont été les
principales victimes de la crise des paiements de l'État. En 1991
, selon l'OCDE, les créances douteuses des banques s'élevaient
à 18% du total des crédits à l'économie et
les arriérés de paiement de l'État, du secteur public
et de la Caistab atteignaient un total de 300 milliards de F CFA.
La confiance envers le système
bancaire s'étiole à la fin des années 1980 et les
dépôts diminuent de 15% environ jusqu'en 1992.
Le système bancaire a commencé
à être assaini à partir de 1989. La plupart des banques
de développement, en raison de leur rentabilité négative,
ont été liquidées en l'espace de trois ans. Les grandes
banques commerciales restantes ont fait l'objet de recapitalisations et
les arriérés de l'État à leur égard
ont été apurés ou convertis en titres.
Le paysage financier en a-t-il été
modifié en profondeur ? Quatre banques, encore aujourd'hui, dominent
la place ivoirienne. En 1998 elles concentrent 78% des dépôts.
Il s'agit de la BICICI (filiale de la BNP), la SGBCI (Société
Générale), la SIB (Crédit Lyonnais) et la BIAO (en
cours de privatisation; la Belgolaise en est l'adjudicataire provisoire).
L'OCDE juge cette situation «oligopolistique», risquée
et peu favorable au développement. Ces banques ont en effet pour
principale activité le financement des campagnes de café
et de cacao ivoiriennes. Des erreurs d'appréciation vis à
vis d'exportateurs douteux leur ont coûté plusieurs dizaines
de milliards de F CFA ces dernières années (affaires SICC,
Eburnea, JAG).
Mais surtout leur activité
dans les secteurs industriels et des services est anémique. La prudence,
voire la frilosité des établissements bancaires envers les
investissements de moyen et long terme nuit, sans aucun doute possible,
au dynamisme de l'investissement. Les grandes entreprises parviennent parfois
à arracher quelques crédits de court terme, mais elles doivent
principalement se financer à l'étranger pour le moyen et
long terme. Les PME pour leur port sont les grandes perdantes du système.
Leur difficulté à se financer est aggravée par le
coût élevé du crédit, coût que la position
oligopolistique des quatre grandes banques permet de maintenir à
des niveaux élevés.
Le repli des banques sur des activités
qu'elles connaissent (financement des campagnes café-cacao) aux
dépens de la prise de risque et de l'innovation traduit la méfiance
que conservent, en général, les milieux financiers vis à
vis de la croissance économique ivoirienne. Plusieurs banquiers
l'affirment: leur confiance dans les nouveaux projets et leurs entrepreneurs
est faible, ils ne disposent pas d'informations suffisamment fiables pour
évaluer les risques, ne peuvent guère compter sur le système
juridique pour les protéger en cas de difficulté. Les milieux
économiques ripostent et taxent les banquiers de Côte d'Ivoire
«d'incompétence», selon les propos mêmes du président
de Nestlé Côte d'Ivoire Georges Ndia .Pour ce dernier, les
banques ne disposent tout simplement pas des compétences humaines
et techniques qui leur permettraient d'effectuer de vraies analyses de
risque. Elles se réfugieraient donc dans une «frilosité»
de façade.
Quoi qu'il en soit, la densité
du tissu bancaire ivoirien ne doit pas faire illusion. Les banques ne disposent
pour ainsi dire pas de ressources de long terme. Dans l'incapacité
de financer la croissance, elles servent davantage de béquille à
l'économie que de réel stimulant.
Indicateurs sociaux : grave déficit du secteur santé
Les indicateurs sanitaires de la Côte d'Ivoire sont au rouge. Le taux de contamination de la population par le virus du SIDA atteint 10% de la population générale, soit plus d'1 million d'adultes et 100000 enfants contaminés. Ces chiffres impressionnants, de l'avis général, menacent l'avenir démographique du pays à moyen terme. Ils ne doivent cependant pas masquer d'autres indicateurs tout aussi préoccupants: un taux de mortalité infanto-juvénile (enfants décédés avant l'âge de cinq ainsi de 12,3 pour 1000, un taux de mortalité maternelle (décès de la mère en cours de grossesse, à l'accouchement ou jusqu'à 42 jours après l'accouchement) de 597 pour 100 000 naissances vivantes. Ce dernier taux est particulièrement inquiétant quand on le rapporte aux très importants progrès qu'a effectués le pays en matière d'accouchement médicalisé. Les autres affections de santé concernent principalement le paludisme, la tuberculose, la rougeole et la diarrhée. La malnutrition et l'anémie chez les enfants de moins de cinq ans atteignent de fortes proportions à Abidjan, respectivement 18,8 pour 1000 (moyenne nationale de 7,5 pour 1000) et 28,2 pour 1000 (moyenne nationale de 11,7 pour 1000.
Les indicateurs de santé,
fait inquiétant, ne sont pas meilleurs que dans des pays où
le niveau de vie est inférieur, tels le Mali ou le Sénégal.
Cette situation s'explique par une offre de soins à la fois insuffisante
et inadaptée. Le paradoxe de la Côte d'Ivoire est de disposer
d'une offre tertiaire surdimensionnée avec plusieurs CHU, d'une
offre secondaire particulièrement réduite (55 hôpitaux
généraux, dont 21 disposent d'un bloc chirurgical fonctionnel)
et d'une offre primaire nettement insuffisante: moins de 200 centres de
soins publics dans tout le pays. Cette situation est le produit de la politique
sanitaire de prestige de l'époque Houphouët-Boigny, qui entendait
doter en priorité le pays de structures de santé de niveau
occidental. Résultat : les 3 CHU d'Abidjan connaissent des taux
d'occupation des lits de l'ordre de 30%, le coût de l'hospitalisation
étant prohibitif pour l'Ivoirien moyen. La clientèle, effet
mécanique du manque de structures de premiers soins, vient la plupart
du temps y recevoir des soins qui relèveraient d'un simple dispensaire.
La vocation même du CHU, structure de dernier recours, s'en trouve
pervertie.
Les dispensaires publics sont réputés
pour leurs équipements vieillissants, le manque de motivation du
personnel {malgré son bon niveau général de formation)
et sa faible productivité : 10 à 1 2 consultations/jour par
médecin, contre 30 à 32 dans les FSU-COM, nouveaux centres
de santé mis en place par la Coopération française.
Les médecins n'y travaillent souvent que le matin, prodiguant des
consultations dans un cadre privé l'après-midi. L'explication
de laisser-aller tient au faible niveau de rémunération des
médecins et à la tolérance tacite de leur absentéisme
par les pouvoirs publics. La population n'a souvent d'autre recours que
l'offre médicale privée. Cette offre est particulièrement
abondante à Abidjan, où elle atteindrait 1 .500 structures
de soins. Mais elle est gravement déficiente dans les provinces
(pas de statistiques fiables), où les médecins renoncent
généralement à s'installer.
La double cherté d'un dispositif
de santé haut de gamme pour les classes aisées d'une part,
d'une offre de soins primaires déficiente et donc coûteuse
en interventions de replâtrage d'autre part, constitue un problème
financier non résolu pour l'instant. L'inégalité d'accès
aux soins et l'accumulation de mauvais indicateurs de santé sont
pour leur part un problème économique grave, qui tarde également
à faire l'objet de politiques appropriées.
Education : des perspectives inquiétantes
Alors que l'éducation a constitué
une des priorités de la Côte d'Ivoire des années 1960
et 1970, période où elle absorbait près de 40% des
dépenses de l'État, l'explosion démographique d'une
part, la longue crise des années 1980-1993 d'autre part ont pesé
négativement sur ses performances. le nombre d'élèves
du primaire est passé de 330.000 en 1963 à 1,6 million en
1995, celui des élèves du secondaire de 20.000 à 464.000.
les taux de scolarisation, après
avoir considérablement augmenté dans les années 1970,
connaissent une nette régression depuis la fin des années
1980. l'État ivoirien, du fait des graves difficultés des
finances publiques, n'a plus les moyens de suivre la demande de scolarisation.
le budget de l'éducation passe de 31 ,4% du budget général
en 1981-1984 à 18,8% en 1994-1998. l'offre scolaire baisse en conséquence,
en quantité (nombre d'écoles et de professeurs par élève)
et en qualité (qualification des enseignants, matériel pédagogique).
les ménages subissent d'autre part une chute de leurs revenus et
certains renoncent, pour des raisons financières, à scolariser
tous leurs enfants, notamment les filles. le taux de scolarisation dans
le primaire, qui avait atteint 72,6% vers 1988, tombe à 68% en 1996.
Fait inquiétant: ce taux est aujourd'hui nettement inférieur
à la moyenne d'Afrique subsaharienne (710;0}. les taux de scolarisation
du secondaire, en revanche, sont stables à 22%.
L'illettrisme reste à des
niveaux élevés aujourd'hui. Plus de 50% des hommes et 70%
des femmes de plus de 15 ans sont illettrés en Côte d'ivoire.
L'inégalité d'accès à l'éducation par
sexe, classique dans les pays en développement, n'a pas diminué
en proportion depuis 10 ans. Selon l'OCDE, sans efforts consentis dans
j'enseignement primaire, le taux d'alphabétisation global atteindra
seulement 50% de la population de plus de 15 ans en 2025. Il s'agit sans
doute actuellement d'une des plus grandes inquiétude sur l'avenir.
En accumulant des retards en formation de «capital humain»,
la Côte d'Ivoire hypothèque largement les chances du décollage
économique annoncé pour le XXlème siècle.
Croissance de la pauvreté
et des inégalités
Selon l'OCDE, la pauvreté
absolue a triplé en Côte d'Ivoire entre 1985 et 1993, passant
de 10% à 31 ,3% du fait de la crise économique. Si Abidjan
a été relativement préservée, les villes secondaires
et les zones forestières, notamment de l'Ouest, ont connu des augmentations
sans précédent de la pauvreté. La croissance économique
des quatre dernières années a accentué les inégalités
de répartition. Plus de 30% des pauvres se trouvent actuellement
en zone savane, 38% en zone forestière (l'Ouest étant plus
épargné que l'Est! et 25% en zone urbaine hors Abidjan.
La faiblesse de l'indice actuel
de pauvreté à Abidjan (6,8%) montre à quel point la
croissance récente a été circonscrite à la
capitale économique ivoirienne. Il y a un besoin urgent de réorienter
les dépenses d'assainissement, d'électrification, d'infrastructures
de santé et d'éducation vers l'intérieur du pays.
Autres inégalités qui se sont accentuées: celles entre
les classes aisées et le reste de la société, y compris
les classes moyennes. Les plus favorisés qui possédaient
des comptes en devises à l'étranger se sont enrichis avec
la dévaluation. Ils ont pu investir dans les privatisations, la
terre ou le négoce, à l'inverse de la petite et moyenne bourgeoisie
dont la croissance des revenus a été réduite et qui
a dû affronter le doublement des prix des produits importés.
Deux phénomènes connexes
sont à retenir. La première est la montée de la xénophobie
liée à l'accroissement de la pauvreté et des inégalités.
La Côte d'Ivoire compte au moins 35% d'étrangers sur son sol,
qui sont de plus en plus la cible des frustrations des exclus de la croissance.
En développant la thématique de l'ivoirité et en modifiant
le code de la nationalité, le gouvernement a abondé dans
le sens de la xénophobie latente. Dans une nation où la coexistence
pacifique entre communautés ne s'est jamais démentie, on
observe ces derniers temps d'inédites manifestations de rancœur
contre les étrangers: violences contre les pêcheurs ghanéens
de la région de Sassandra, campagne anti-Iibanaise à l'occasion
d'une affaire de pédophilie à Abidjan, très violentes
accusations contre les Burkinabés, Maliens, Guinéens (rassemblés
sous l'appellation commune et réductrice de «dioulas»)
à l'occasion du début de campagne électorale de M.
AJassane Ouattara, accusé d'être burkinabé et de vouloir
prendre le pouvoir aux dépens d'Ivoiriens de souche.
Deuxième constatation: la
réduction des inégalités devrait aller en s'aggravant,
du moins sur le court terme. Le «pari libéral» du gouvernement
Kablon Duncan a pour conséquence la suppression des instruments
de répartition mis en place sous l'ère Houphouët Boigny.
La fin de l'intervention publique dans le secteur productif du fait des
privatisations d'une part, la fin du régime stabilisé des
prix du café et du cacao d'autre part, vont brutalement interrompre
10 redistribution des fruits de la croissance vers les classes moyennes
urbaines (fonctionnaires et employés des entreprises publiques)
et les paysans de l'intérieur, système de redistribution
caractéristique des années 1960 et 1970. Il est entendu que
10 croissance espérée par le mouvement de libéralisation
devrait à moyen terme profiter à l'ensemble de 10 population.
Mais la stabilité sociale du pays se remettra-t-elle du choc créé
par 10 disparition de l'ancien modèle d'assistance étatique
? Il apparaît de fait urgent, pour l'État ivoirien, de réinventer
de nouveaux modes de redistribution du revenu national, seuls capables
de venir à bout des fortes tensions in égalitaires actuelles.
3) LE CONTEXTE DE LA CROISSANCE
Sur une échelle de A à
E des risques pays, la Côte d'Ivoire a été classée
en 1999 dans la catégorie D par les experts de Credit Risk International.
Ce qui fait de ce pays de 15 millions d'habitants un «petit marché
à potentiel» selon cet organisme anglo-saxon, avec un risque
politique jugé «modéré» et un environnement
des affaires classé «assez favorable». Seuls les risques
financiers y sont jugés «élevés», comme
partout en zone FCFA.
Les autres pays de l'Union Économique
et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) sont classés dans la
catégorie E, celle des «petits marchés sans grand potentiel».
La Côte d'Ivoire doit sans doute sa distinction au dynamisme retrouvé
de son économie, qui connaît des taux de croissance de l'ordre
de 6% depuis 1994. Cette évolution inespérée de l'activité,
après treize années de profonde récession a suscité
de nombreux commentaires et analyses économiques.
A quoi la nouvelle croissance ivoirienne
est-elle redevable ? A elle seule, la question est politique. Le gouvernement
n'a de cesse d'expliquer qu'un véritable cercle vertueux de croissance
s'est mis en place, qui a un avenir durable devant lui. Cette vision des
choses participe au discours politique du président Bédié,
dont l'arrivée au pouvoir a coïncidé avec le retour
de la croissance et qui a pour projet-slogan de «faire de la Côte
d'Ivoire un pays industrialisé en l'espace d'une génération».
.Les faits sont incontestables:
la Côte d'Ivoire a enregistré d'importants investissements
dans le domaine des infrastructures, notamment d'opérateurs étrangers,
qui ont enclenché des remises à niveau de grande ampleur
dans les télécommunications, l'énergie ou les transports.
Le tissu industriel local a été massivement sollicité
et l'emploi est reparti à la hausse. Une excellente conjoncture
mondiale et climatique a permis une relance spectaculaire des exportations
agricoles. Les recettes engrangées ont fait redémarrer la
demande intérieure. Le secteur privé a accru ses volumes
productifs et consenti d'importants investissements de réhabilitation
ou de modernisation pour répondre au surcroît de demande.
Les secteurs de la transformation des matières premières
(cacao, coton, hévéa, sucre, huiles) ont connu une croissance
particulièrement forte. La distribution et le bâtiment, profitant
du regain d'activité de la capitale ivoirienne, Abidjan, ont vu
leurs chiffres d'affaires doubler ou tripler en quelques années.
Une croissance de rattrapage ?
Il s'agit à présent,
pour le gouvernement, de savoir si cette croissance va pouvoir être
pérennisée sur les années 20002005, La plupart des
économistes indépendants, s'ils saluent les performances
récentes de l'économie ivoirienne, appellent à la
vigilance: «1a croissance récente de la Côte d'Ivoire
est essentiellement une croissance de rattrapage», estime un chercheur
du Centre Ivoirien de Recherches Economiques et Sociales (CIRES). «Quand
les remises à niveau auront été effectuées,
il faudra que l'essor du secteur privé trouve un second souffle,
Or les nouveaux investissements industriels sont limités et la croissance
du secteur services repose sur des bases fragiles. L'agriculture d'exportation
est toujours soumise, on a pu le constater cette année, à
un retournement de conjoncture sur les marchés mondiaux. Quant à
l'agriculture vivrière, elfe est plus que aimais stagnante».
La plupart des bailleurs de fonds
de la Côte d'Ivoire, s'ils peuvent se montrer plus nuancés
dans leurs analyses, partagent la même vision: à une croissance
essentiellement portée par des investissements différés
doit se substituer une véritable croissance productive, fondée
sur une densification et une diversification du tissu économique
national, Alors que l'État ivoirien n'a plus les moyens de soutenir
les grands travaux d'infrastructures, que les principales privatisations,
avec les investissements qu'elles impliquent, ont été effectuées
(à l'exception notable de la raffinerie d'Abidjan, la SIR), le pays
a plus que jamais besoin d'attirer des investisseurs privés. Eux
seuls peuvent créer la valeur ajoutée et l'emploi qui stimuleront
la consommation nationale et relanceront les exportations, Eux seuls sont
en mesure de satisfaire l'objectif du gouvernement ivoirien, qui est le
maintien de taux de croissance annuels supérieurs à 5%.
Il paraît important de modérer
l'euphorie actuelle autour de la croissance récente de la Côte
d'Ivoire, Le passé apprend que ce pays a déjà connu,
de façon spectaculaire dans les années 1970, des périodes
de croissance qui se sont effondrées en quelques mois, L'incertitude
sur l'avenir proche de l'économie ivoirienne impose de faire la
part entre les composantes structurelles de la croissance actuelle et ses
déterminants conjoncturels. Le débat, schématiquement,
est le suivant : la croissance ivoirienne relève-t-elle d'un concours
de circonstances exceptionnel ou d'une transformation en profondeur de
l'économie du pays ?
Le ralentissement des années 1998 et 1999
De fait, le contexte économique
ivoirien semble bien moins «euphorique» fin 1999 qu'il ne l'était
en 1997, quand nous publiions notre dernière enquête sur l'économie
ivoirienne. Plusieurs indices font craindre, sinon un retournement de la
croissance, du moins son net ralentissement.
La première inquiétude
vient de la chute des cours des matières premières depuis
1998. Les cours du coton et du caoutchouc, produits traditionnels de l'agro-industrie
ivoirienne, ont connu des chutes spectaculaires, générant
d'importantes moins-values sur les exportations. Et surtout le cours du
produit phare d'exportation de la Côte d'Ivoire, le cacao, a chuté
d'environ 40% en moins d'un an. Le kg de fèves se négocie
à environ 600 FCFA actuellement, contre 1000 FCFA mi-1998. La production
mondiale a atteint 2,75 millions de tonnes en 1998/99, dont 1,2 million
de tonnes de cacao ivoirien. Elle devrait encore augmenter et passer à
2,93 millions de tonnes sur la campagne 1999/00, ce qui représente
une hausse de 6,5%. La consommation mondiale, dans le même temps,
ne s'accroîtrait que de 1,6% (prévisions de l'Organisation
internationale du cacao) à 2,83
millions de tonnes. Le marché
sera donc à nouveau excédentaire, ce qui devrait peser défavorablement
sur les cours. Associée à la décrue des cours du café,
qui ont chuté d'environ 20% depuis 1998, cette dépression
du marché cacaoyer a déjà pénalisé les
recettes d' exportation de la Côte d'Ivoire sur 1998. Elle devrait
lourdement peser sur celles de 1999 et 2000.
Vu le poids que garde le secteur
dans le PIB ivoirien, la mauvaise conjoncture cacaoyère va avoir
un effet dépressif (dont la gravité est un des principaux
points de débat actuels) sur l'activité économique.
Les estimations de croissance sur 1998 viennent d'être révisées
à la baisse. La croissance aurait été limitée
à 4,5% en 1998, alors qu'elle dépassait 7% il y a deux ans.
Sur l'année 1999, les prévisions de croissance sont dorénavant
de l'ordre de 4%.
Autre tendance qui vient renforcer
la présomption de baisse d'activité: le net recul des
importations sur les neuf premiers mois de 1999 (-8,7% hors biens d'équipement),
après une année record en 1998 (+11,3%). Dans un pays où
le niveau d'importations a une forte corrélation avec celui de la
consommation intérieure, leur fléchissement indique un repli
de la consommation des ménages, dont tout indique qu'elle va se
prolonger dans les mois qui viennent.
Renouer avec le FMI
Un souci majeur de l'année
1999 a été la rupture des relations entre la Côte d'Ivoire
et les bailleurs de fonds.
Par l'accord FASR signé avec
le FMI en mars 1998, la Côte d'Ivoire devait recevoir un prêt
à l'ajustement structurel de $ 384 millions sur trois ans. Elle
en a perçu une première tranche de $ 167 millions en 1998,
qui devait être suivie d'une tranche de $109 millions en février
1999. Or la dernière revue du FMI, du 9 au 18 février dernier,
a mis en évidence nombre de dérapages dans les finances publiques;
l'institution s'est déclarée «contrainte de suspendre
ses décaissements» .
Le FMI dénonce, encore à
ce jour, plusieurs irrégularités. Il met en doute la fiabilité
du Tableau des Opérations Financières de l'État (TOFE)
présenté par les autorités ivoiriennes pour l'année
1998, soupçonnant l'État d'avoir effectué d'importantes
dépenses hors budget (dépenses non ordonnancées, DENO).
L'expansion du phénomène
de fraude fiscale est un autre motif de préoccupation, tout comme
le retard pris par le programme de privatisations. Le FMI s'inquiète
de la forte croissance des arriérés de l'État vis
à vis du secteur privé, arriérés dont le gouvernement
ivoirien lui-même a reconnu l'existence (ils ne s'élèveraient,
affirme le ministre de l'Économie, qu'à 85 milliards de F
CFAI.
Le débat a été envenimé par les réactions très négatives des autorités ivoiriennes à ces critiques. Après la réaction de colère du ministre des Finances Niamien Ngoran «<les accusations du FMI sont graves et sans fondement»), le président Bédié choisit de politiser l'affaire. En mars dernier il met directement en cause le directeur général adjoint du FMI, Alassane Ouattara, l'accusant de «manoeuvres politiciennes». Selon la thèse du président, l'ex-premier ministre d'Houphouët, dont la candidature à l'élection présidentielle d'octobre 2000 est annoncée, tente de discréditer l'action de l'actuel gouvernement en utilisant sa position au FMI. Le Fonds monétaire a immédiatement réagi à cette politisation du débat par l'intermédiaire de son directeur Michel Camdessus, qui a vigoureusement condamné, par voie de presse, les «allégations inadmissibles» des autorités ivoiriennes.
L'affaire des 18 milliards
La période de «froid»
entre les bailleurs de fonds et la Côte d'Ivoire a duré jusqu'à
la fin octobre 1999, date où le FMI a accepté de reprendre
les négociations. Elle a en grande partie souffert de «l'affaire
des 18 milliards» qui a secoué le pays en juin 1999. L'Union
Européenne a en effet découvert, à la suite d'un audit
effectué en avril-mai, qu'une partie des fonds d'appui à
l'ajustement structurel qu'elle avait versés à la Côte
d'Ivoire, notamment dans le domaine de la santé, avait été
détournée. Les modes les plus fréquents de détournement
ont été la surfacturation et la facturation de biens ou services
non livrés: des stéthoscopes et des pèse-bébé
d'une valeur de 8.500 F CFA et 20.203 F CFA, facturés respectivement
175.000 F CFA et 1,3 million F CFA, des centres de santé livrés
«entiers» où il manque l'eau et l'électricité
etc. . D' autres irrégularités, telles que des commandes
à des entreprises «amies» et le refus de passer par
des appels d'offres, ont porté le préjudice, selon l'Union
Européenne, à 18 milliards de F CFA, soit 38% des fonds alloués.
La Côte d'Ivoire, après
avoir démis son ministre de la Santé en août, s'est
engagée à rembourser la somme d'ici janvier 2000. En attendant,
les concours de l'Union Européenne ont été interrompus:
17 millions d'euros, représentant la dernière tranche du
programme d'appui à l'ajustement structurel, ont été
bloqués et 13 milliards de F CF de fonds de contrepartie ont été
gelés. Par ailleurs, l'allocation dont aurait pu bénéficier
la Côte d'Ivoire sur l'année 1999 (une dizaine de millions
d'euros) a été reportée sine die.
Il est «impératif que
la Côte d'Ivoire renoue des relations de confiance avec la communauté
des bailleurs de fonds» , a estimé récemment le Ministre
des Finances. Il y a en effet urgence: le respect des engagements contractés
lors de la signature de la FASR en février 1998 conditionne le plan
d'allégement de la dette prévu pour mars 2001 .Rappelons
que le seul service de la dette extérieure représente 40%
des recettes de l'État ivoirien et 35% de ses dépenses. Grâce
à son éligibilité à l'initiative sur la dette,
la pays pourrait voir son stock de dette réduit des deux-tiers,
à condition toutefois que ses objectifs d'ajustement macro-économique
soient respectés.
Les finances publiques en difficulté
L'interruption des flux financiers
vers la Côte d'Ivoire en 1999 a généré une moins-value
de recettes d'au moins 80 milliards de F CFA pour l'État. Confronté
à un grave problème de trésorerie, les pouvoirs publics
ont recouru à l'emprunt. Une première émission de
bons du Trésor de 15 milliards a été sur-souscrite,
à hauteur de 30 milliards environ. En septembre en revanche, la
deuxième émission de 30 milliards de bons a été
un échec (9 milliards recueillis).
Les difficultés des finances
publiques sur 1999 ont été aggravées par d'importantes
moins-values fiscales. Les recettes fiscales en 1998 ont été
inférieures de 76,8 milliards par rapport aux objectifs, notamment
du fait des mauvaises performances de la fiscalité douanière,
qui a souffert de la réduction de 35% à 25% du taux de taxation
maximum des droits d'entrée, ainsi que de la hausse de 16,5% des
admissions douanières temporaires. La stagnation des importations
sur les six premiers mois de 1999 (.0,5%) devraient empêcher une
amélioration sensible des recettes douanières. De même,
le tassement de la croissance devrait peser négativement sur les
recettes de TVA et d'ASDI, dont les difficultés de recouvrement
sont persistantes (18 milliards de moins-values sur 1998).
Bien qu'on ne connaisse pas le montant
exact des arriérés intérieurs de l'État, on
sait qu'ils se sont accrus avec les difficultés financières
rencontrées par les pouvoirs publics en 1999. Le secteur privé
ivoirien interrogé lors de cette enquête a unanimement dénoncé
la hausse des impayés provenant des administrations et sociétés
publiques (voir à ce sujet notre interview du Premier Ministre,
Daniel Kablan Duncan). Ces arriérés, affirment-ils, ont atteint
des niveaux qui grèvent leur trésorerie et les contraignent
à revoir à la baisse leurs plans d'investissements. Outre
leur effet dépressif sur l'activité économique, ils
hypothèquent également le redressement des comptes publics
à court terme.
A cela s'ajoute l'incertitude liée
à l'audit de la Caisse de Stabilisation, ex-autorité unique
sur l'exportation du café et du cacao. Longtemps accusée
d'avoir servi de caisse noire à l'État ivoirien avant la
disparition du système stabilisé des prix (la stabilisation
a été définitivement supprimée le 12 août
dernier), la «Caistab» a fait l'objet, en août-septembre
1999 , d'un audit complet de ses comptes sur les trois derniers exercices.
Cet audit faisait partie des exigences des institutions de Bretton Woods
avant toute reprise de leurs décaissements. Les rumeurs font état
de plusieurs millions de dollars de «trou», dont la Caistab
devra se justifier. Si des détournements étaient avérés,
les finances publiques ivoiriennes se verraient chargées au plus
mauvais moment d'un fardeau supplémentaire.
Le retour de tensions inflationnistes ?
L'inflation, déclarait récemment
le ministre des Finances Niamien Ngoran, «n'est plus une préoccupation»
en Côte d'Ivoire. Les quatre années qui viennent de s'écouler
semblent lui donner raison. Après la dévaluation de 50% du
F CFA en janvier 1994, l'inflation avait été rapidement maîtrisée:
+32,2% en 1994, +7,7% en 1995, +3,5% en 1996, permettant aux exportations
ivoiriennes de conserver leur compétitivité-prix. Malgré
un petit rebond en 1997 (+5,2%), la hausse des prix semblait stabilisée
en 1998 (+2,1%).
L'année 1999 a vu se développer
certaines tensions haussières. Au premier trimestre, des mouvements
spéculatifs (rétention de stocks) sur les marchés
d'Abidjan ont provoqué une hausse des prix de 20 à 30% sur
les produits de première nécessité (huile, sucre,
lait en poudre, savon), hausse que le gouvernement est parvenu à
juguler en exerçant de fortes pressions politiques et fiscales sur
les grossistes de la place.
Mais la hausse des prix a rebondi avec le renchérissement des produits pétroliers consécutif au doublement des cours mondiaux du brut en 1999. Après avoir essayé de résister aux pressions haussières, le gouvernement a finalement autorisé la SIR (Société Ivoirienne de Raffinage) à accroître ses prix de vente. Le 10 août dernier, les prix du carburant à la pompe ont été augmentés de 22% pour l'essence, de 17% pour le super et de 7% pour le gasoil. De nouvelles hausses sont attendues pour novembre 1999. Immédiatement, le syndicat national des transports terrestres a décidé une augmentation de 200;0 des tarifs des autobus intérieurs et de 15 à 25% des tarifs des taxis collectifs et minibus urbains. Cette hausse a eu un effet mécanique sur les prix des produits de consommation courante, en particulier vivriers, dont le coût de transport est une composante importante. Il est encore trop tôt pour évaluer la dynamique de ces tendances et spéculer sur leur durabilité. Mais d'ores et déjà, l'objectif d'une inflation limitée à 3% en 1999 semble irréalisable.
Risques de l'année électorale et tension politique
La stratégie économique
mise en place par le gouvernement Kablan Duncan en 1994, résolument
orientée vers l'assainissement du cadre macro-économique
et la promotion du secteur privé, souffrira-telle de l'année
électorale qui commence ? Les avis sont partagés au sein
du monde de l'entreprise. La plupart des chefs d'entreprises françaises
ou franco-ivoiriennes affirment vouloir «lever le pied» en
attendant l'élection présidentielle d'octobre 2000, arguant
de carnets de commandes «nettement moins fournis» qu'il y a
un an et des «risques» que présentent les investissements
en période préélectorale. Mais la très active
communauté libanaise, ainsi que la majorité des entreprises
ivoiriennes que nous avons rencontrées, affirment peu se soucier
de la tension politique actuelle. «Des élections, il yen a
tous les cinq ans. Si on devait s'arrêter de travailler à
chaque fois. ..»,résume un jeune entrepreneur libanais, dont
la famille est présente en Côte d'Ivoire depuis plus de 50
ans.
L'élection d'octobre 2000
pourrait bien, cependant, ne pas être «comme les autres».
Alors que l'élection de 1995 avait mis aux prises le président
Bédié (PDCI, ex-parti unique) avec le peu dangereux Laurent
Gbagbo (FPI, socialiste), celle de 2000 s'annonce comme un duel serré
entre le même Bédié et Alassane Ouattara, ex-premier
ministre d'Houphouët Boigny et ex-directeur adjoint du FMI. Depuis
la fin de son mandat au FMI (juin 1999), Ouattara est revenu en Côte
d'Ivoire et a annoncé sa candidature aux élections présidentielles.
Or d'après le nouveau Code de la nationalité, taillé
sur mesure par le PDCI pour contrer les ambitions de Ouattara, tout candidat
doit apporter la preuve de son «ivoirité» avant de postuler
à la magistrature suprême. Est pleinement ivoirien, d'après
ce récent texte de loi, quiconque sera né de père
et de mère ivoiriens. Or le PDCI prétend que le père
d'Alassane Ouattara n'est pas ivoirien, mais burkinabé, ce qui rend
l'ex-premier ministre inéligible. Les partisans de Ouattara, pour
leur part, démentent vigoureusement cette paternité burkinabé.
Le deuxième semestre 1999
aura été marqué par un long conflit médiatico-judiciaire
pour statuer sur la nationalité d'Alassane Ouattara. De très
violentes campagnes animées par la presse gouvernementale ont fustigé
les «étrangers» qui veulent s'approprier la Côte
d'Ivoire, dont M. Ouattara serait le chef de file.
De son côté le RDR,
parti d'Alassane Ouattara, a présenté des certificats prouvant
les origines ivoiriennes de son chef. certificats immédiatement
accusés de «faux» par le pouvoir, et pour l'usage desquels
M. Ouattara a été personnellement inculpé par la justice.
l'épreuve de force, pour l'instant, continue. Alassane Ouattara
continue de proclamer qu'il se présentera aux élections.
le président Bédié, avec tout le PDCI derrière
lui, feint de considérer que M. Ouattara est de facto exclu de la
course.
Ce climat malsain accroît
l'inquiétude de voir l'année électorale aggraver le
ralentissement actuel de la croissance économique d'une part, avoir
un effet néfaste sur les finances publiques d'autre part. les années
électorales précédentes avaient été
l'occasion de nombreux dérapages de l'État sur les plans
fiscal et budgétaire. le risque est important que ces dérapages
se reproduisent avec les élections d'octobre 2000.
l'enjeu n'est pas mince: de ces
dérapages ou non dépendent les allégements de dette
négociés avec les bailleurs de fonds internationaux pour
mars 2001 . le calendrier est serré: la Côte d'Ivoire doit
en 15 mois revenir à une orthodoxie budgétaire stricte, achever
la libéralisation de son économie (avec la disparition de
la Caistab les choses sont en bonne voie; seule le libre échange
des produits pétroliers pose encore problème), terminer son
programme de privatisations (la cession de la SIR est loin d'être
réglée).
Un sérieux tour de vis serait
donc nécessaire pour être, comme le souhaitait naguère
le président Bédié, «prêt pour le grand
rendez-vous de 2001». Ce retour à la rigueur est-il probable
dans le contexte d'une campagne électorale commençante ?
Un leitmotiv: attirer le secteur privé
C'est peu dire que le secteur privé
occupe une place à part dans le discours économique des autorités
ivoiriennes. Il est devenu, surtout depuis la dévaluation, une des
principales préoccupations de politique économique affichées
par le gouvernement ivoirien, qui multiplie les initiatives à son
égard. la 3ème édition du forum des investisseurs,
Investir en Côte d'Ivoire (ICI 1999), est là pour rappeler
à quel point le gouvernement compte sur les flux d'investissements
privés, notamment étrangers, pour venir nourrir sa croissance.
l'objectif du Centre de promotion des investissements (Cepici), dont la
création remonte à 1994, est d'y présenter les opportunités
d'affaires qui se développent en Côte d'Ivoire, pays rebaptisé
«éléphant d'Afrique» par les experts en communication
du président de la Ré
publique.
Le Cepici s'est fixé deux
axes pour le forum ICI, qui devrait attirer quelque 500 entreprises privées
à Abidjan, du 8 au 11 novembre prochains. le premier objectif est
d'attirer l'attention sur les récentes mesures d'amélioration
du cadre des investissements apportées par le gouvernement : création
d'un guichet unique, amélioration et clarification du cadre fiscal
et réglementaire, lancement de dispositifs d'aide à la création
d'entreprises. Deuxième cible visée: les PME-PMI, dont le
gouvernement prône l'accroissement du rôle économique.
Reprenant les mots du chef de l'État lors du Salon de l'Industrie
le 15 mars dernier, le Cepici constate que «les PME constituent 80%
de la population d'entreprises de la Côte d'Ivoire, mais ne contribuent
que pour 18% au PIB national. De nouveaux instruments d'appui aux PME ont
été mis en place par le gouvernement ces dix-huit derniers
mois, que le Cepici entend promouvoir à l'occasion du forum.
Ces dispositifs suffiront-ils à
attirer l'attention des entreprises ciblées par les autorités
ivoiriennes, celles qui n'ont jamais investi en Afrique ? Un banquier européen
basé à Abidjan commente: «On pourra améliorer
le cadre incitateur tant qu'an voudra, pour qu'un nouvel investisseur s'installe
il faut qu'il y ait des filières porteuses ou inexploitées.
Or en Côte d'Ivoire la concurrence est de plus en plus rude, depuis
la dévaluation, sur les secteurs profitables. Il faut d'autre part
un marché local qui puisse absorber une partie des productions.
Or le marché ivoirien est finalement très étroit,
avec 15 millions d'habitants dont seuls 3 millions ont un pouvoir d'achat
réel.»
Les autorités ivoiriennes,
par la voix du Cepici, se déclarent conscientes de «certaines
limites» de la destination Côte d'Ivoire, en particulier l'étroitesse
de son marché domestique. leur stratégie vis-à vis
des investisseurs potentiels est double. D'une part vendre la plate-forme
Côte d'Ivoire comme base d'activités en Afrique de l'Ouest.
Dans la perspective de l'intégration sous-régionale, celle
de l'Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA),
ils présentent la Côte d'Ivoire comme la porte d'entrée
«naturelle» d'un marché de 65 millions d'habitants,
réunissant autour d'elle le Sénégal, la Gui. née
Bissau, le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Togo et le Bénin.
Avec la concrétisation de la zone de libre échange et la
disparition des barrières douanières au 1er janvier 2000,
après les succès qu'ont représenté la mise
en place d'un droit des affaires commun et la création d'un marché
financier à Abidjan (Bourse Régionale des Valeurs Mobilières,
BRVM), la Côte d'Ivoire, «avec ses infrastructures plus nombreuses
et plus performantes qu'ailleurs», devient dans le discours des autorités
ivoiriennes «la tête de pont de la zone UEMOA».
le calcul correspond, il est vrai,
à une réelle tendance du secteur privé dans sa recherche
de marchés en Afrique de l'Ouest. D'ores et déjà,
de nombreuses firmes ont choisi la Côte d'Ivoire comme siège
de leurs activités sous-régionales. le pouvoir d'attraction
d'Abidjan est redoublé par le fait que la ville abrite le siège
de nombre d'institutions internationales et de plusieurs grandes banques
commerciales (BNP, Société Générale, Crédit
Lyonnais ou Paribas). Un très grand nombre de sociétés
françaises (Colas, Bolloré, Delmas, schneider, Rhône
Poulenc, Bull etc.) coordonnent leurs activités en Afrique de l'Ouest
à partir d'Abidjan. Le groupe ABB, comme Microsoft, y a installé
un de ses deux sièges africains (l'autre est Johannesbourg). Les
26 sociétés que contrôle le groupe IPS (Agha Khan)
au Sénégal, au Mali, au Burkina, au Niger et en Côte
d'Ivoire y sont également centralisées. La Coface va y devenir
en janvier 2000 le premier assureur-crédit d'Afrique occidentale
et centrale.
Les autorités ivoiriennes
cherchent d'autre part à favoriser l'activité d'exportation.
Le tissu industriel ivoirien, bien que peu étoffé selon des
critères occidentaux, est le plus développé d'Afrique
de l'Ouest. Or son activité d'exportation est encore faible. Le
gouvernement ivoirien veut en développer les capacités d'exportation,
notamment dans les secteurs non-traditionnels (hors café, cacao,
coton, bois en grumes) et des produits traditionnels transformés
(cacao en masse, café soluble etc..). Un projet de zone franche
est envisagé pour attirer, à l'instar du Ghana voisin, des
entreprises exportatrices. Les résultats de cette politique sont
pour l'instant maigres: les exportations traditionnelles représentent
encore 43% des exportations globales en 1998.
Quelle croissance pour l'an 2000 ?
Un examen rapide de la conjoncture
économique ivoirienne suffit à montrer que la Côte
d'Ivoire est à la croisée des chemins. La tâche de
la Côte d'Ivoire est aujourd'hui triple: accroître le rôle
du secteur privé dans son économie, accélérer
son intégration sous régionale, assainir son cadre macroéconomique.
Il apparaît particulièrement urgent de rétablir la
confiance avec la communauté financière internationale. Il
est à peu près assuré que les opérateurs privés
étrangers, souvent frileux lorsqu'il s'agit de l'Afrique, ne répondront
aux appels à investir qu'une fois les différends réglés
entre la Côte d'Ivoire d'une part, le FMI, la Banque Mondiale et
l'Union Européenne d'autre part.
La croissance ivoirienne du XXlème
siècle dépendra, finalement, de la capacité du gouvernement
à faire sortir le pays du modèle d'économie rentière
avec lequel il se débat depuis la colonisation. Indéniablement,
la volonté est là, exprimée au plus haut niveau. Mais
du fait même de la prééminence persistante du secteur
cacaoyer dans l'économie, la «culture de la rente» est
encore bien présente en Côte d'Ivoire. Elle affecte une majorité
des milieux politiques, mais aussi les administrations, qui perpétuent
le modèle de l'État roi et constituent, de par leur manque
de transparence et leur disposition naturelle à la régulation,
un frein sérieux à l'avènement de l'ère libérale»
appelée de ses v ceux par Daniel Kablan Duncan. Plus grave, la culture
économique rentière empêche pour l'instant l'éclosion
de l'initiative privée. Dans un pays où le fonctionnariat
reste l'objectif ultime de l'étudiant en fin d'études, où
l'enseignement technique brille par son absence, la génération
d'entrepreneurs locaux qui ferait passer la Côte d'Ivoire à
un nouveau modèle de croissance pour l'instant fait défaut.
LES ANNEES 94-98
La Côte d'Ivoire aurait-elle
vécu, ces dernières années, son second «miracle
économique» ? Les chiffres montrent que ce pays d'Afrique
de l'Ouest, grenier du cacao mondial, devenu le principal centre d'affaires
sous-régional à la faveur de l'absence prolongée du
Nigeria, est en passe de tirer un trait sur la longue crise qu'il a traversée
entre 1980 et 1993. Le pays aura connu en 1999 sa sixième année
de croissance consécutive. Son Produit Intérieur Brut s'est
accru, en volume, de près de 40% depuis 1993, regagnant exactement
ce qu'il avait perdu sur les treize années précédentes.
La croissance du PIB, après
s'être redressée en 1994 (+2%), a véritablement décollé
en 1995 (+7,1 %). Elle s'est poursuivie ces trois dernières années,
avec des taux de 6,9% en 1996, 6,6% en 1997 et 4,5% en 1998. La Direction
de la Prévision du ministère de l'Économie table sur
une croissance de 4% sur 1999. En termes nominaux, le PIB est passé
de 4.256 milliards de F CFA en 1993 à 6.893 milliards en 1998, soit
environ $11,7 milliards.
Le taux de croissance démographique
de la Côte d'Ivoire se situant entre 3,3% (hypothèse basse)
et 3,8% (hypothèse haute), l'accroissement récent du PIB
a permis une nette amélioration du PIB par habitant. Celui-ci atteint
désormais -735 $/hab., un revenu très largement supérieur
à ceux des autres pays d'Afrique de l'Ouest. A titre de comparaison,
le revenu per capita s'est élevé en 1998 à 490 $ au
Sénégal, 408 $ au Cameroun, 385 $ au Ghana, 210 $ au Burkina
Faso.
Une croissance généralisée
On observe globalement, sur les cinq
dernières années, une redistribution des secteurs dans leur
contribution à la croissance. Alors que c'est l'agriculture, principalement
celle d'exportation, qui a tiré la croissance dans les années
1994-96, les services et l'industrie ont nettement pris le relais à
partir de 1996-97. La croissance des années 1998 et 1999 est essentiellement
due aux remarquables performances des secteurs secondaire et tertiaire.
Le secteur primaire, qui représente
34% du PIB, a connu une nette croissance de son chiffre d'affaires après
la dévaluation du F CFA. L'activité agricole s'est accrue
de 0,5% en 1994, 10% en 1995, 6,I% en 1996, 3% en 1997et 1,1% en 1998.
Malgré l'augmentation de la demande vivrière intérieure
avec le retour de la croissance, les performances de l'agriculture vivrière
sont restées décevantes. Inférieures à celles
du PIB global, elles ont même connu des croissances négatives
en 1997 et 1998. Ce sont surtout les secteurs agricoles d'exportation (cacao,
café, bois, coton) qui ont tiré la croissance primaire. La
production de cacao passe ainsi de 740.000 tonnes en 1993 à 1 ,2
million de tonnes en 1998, un record absolu pour la Côte d'Ivoire.
La récolte de café, tombée à 150.000 tonnes
en 1993, remonte progressivement pour atteindre 311.000 tonnes en 1998.
Le regain d'intérêt des planteurs pour ce produit se confirme
et le café retrouve son tonnage de la fin des années 1980.
La production cotonnière passe de 106.000 tonnes en 1993 à
155.000 tonnes en 1998, grâce à une demande soutenue de l'industrie
textile locale, en forte expansion.
La production minière, dont
la contribution au PIB est marginale (1,2% en 1997), a fortement augmenté
de 1995 à 1997, sous l'effet d'une hausse de la production de pétrole
brut. les productions de diamant 1240.000 carats par an et d'or 12 t par
an sont négligeables et en stagnation. Les perspectives les meilleures
sont celles du gaz naturel, dont la Côte d'Ivoire détient
des réserves exploitables
de plusieurs centaines de milliards de
m3. les champs gaziers Panthère et Foxtrot ont été
récemment mis en production ; la production ivoirienne de gaz, inexistante
il y a trois ans, a approché 1 million de m3 en 1998 et devrait
doubler d'ici 2000.
Le secteur secondaire, qui représente
environ 20% du PIB, a connu une reprise hésitante en 1994 et 1995,
avec des taux de croissance inférieurs à ceux du PIB (+0,8%
en 1994, +3,3% en 1995). Il a véritablement explosé en 1996
(+ 14%) et en 1997 (+ 13,1 %), poursuivant sur sa lancée en 98 (+10.6%).
Pour 99, les prévisions tablent sur 9.1% de hausse. Les moteurs
de cette croissance ont été . essentiellement l'agro-alimentaire,
le textile et le BTP. L'industrie agro-alimentaire, qui représente
un quart de l'activité industrielle de la Côte d'Ivoire, profite
de la hausse de la demande intérieure d'une part, du dynamisme de
certains produits à l'export, telle l'huile de palme, d'autre part.
Le pôle textile.çhaussures, qui a contribué pour près
du tiers à la croissance industrielle de 1998, a doublé son
activité depuis 1995. Le BTP profite du boom immobilier d'Abidjan
et de la relance des investissements d'infrastructure, et voit son chiffre
d'affaires passer de 83 milliards de F CFA en 1994 à 215 milliards
en
1998. Il faut enfin évoquer
le bon redressement de l'industrie du bois, qui progresse de 23% en 1998
après quatre années de déclin.
Le secteur tertiaire enfin, qui
contribue chaque année à 46% du PIB environ, s'est spectaculairement
redressé à partir de 1994, après avoir connu quatre
années consécutives de récession. La croissance du
secteur a été de 3,8% en 1994, 7,2% en 1995,4% en 1996,8%
en 1997 et 8,1% en 1998. La croissance attendue du secteur est de 6,5%
en 1999. Le pôle transports s'est montré particulièrement
dynamique: le trafic du port d'Abidjan est passé de 10 à
15 millions de tonnes en cinq ans, celui de l'aéroport de 700.000
à 1 million de passagers. L'activité de commerce et de distribution
s'est elle aussi fortement accrue, en particulier ces deux dernières
années (+ 10,5% en 1997, +7,1% en 1998). La grande distribution
a réalisé d'importants investissements en création
et agrandissement de magasins, avec un chiffre d'affaires en augmentation
de près de 50% par rapport à 1994. Les services ont connu
une progression régulière, d'environ 6,5% par an depuis 1995.
La dévaluation, facteur décisif
Pressentie à plusieurs reprises au début des années 1990, la dévaluation de 50% du F CFA intervient le 12 janvier 1994, après des débats acharnés sur les possibles effets récessionnistes d'une telle mesure sur les économies de la zone F CFA. Selon un ancien conseiller d'Edouard Balladur, alors Premier Ministre de la France, «on a attendu la mort d'Houphouët (le 7 décembre 1993, NDLR), mais on savait qu'on allait la faire, tant la situation financière de la Côte d'Ivoire était devenue dramatique».
L'effet immédiat de la dévaluation,
grâce à une inflation limitée à 32,5% en 1994
et ramenée à 7,7% en 1995, a été de rendre
leur compétitivité aux productions et aux exportations ivoiriennes.
L'inflation ayant continué à se réduire par la suite
(+3,5% en 1996, +5,2% en 1997, +2,1%en 1998), les gains de compétitivité
ont été durables et ont donné un coup de fouet aux
exportations. Profitant concomitamment de l'appréciation du dollar,
celles-ci passent de 1.522 milliards de F CFA en 1994 à 2.422 milliards
en 1997, soit une augmentation de près de 60% en trois ans. L'excédent
commercial ivoirien, qui se réduisait comme peau de chagrin depuis
1987, regagne plus de 80% de sa valeur en quatre ans. Il atteint aujourd'hui
13% du PIB.
La dévaluation, d'autre part,
a été suivie par un retour en force des crédits du
FMI, de la Banque Mondiale et des partenaires bilatéraux de la Côte
d'Ivoire. Un accord de Facilité à l'Ajustement Structurel
Renforcé (FASR) fut d'abord signé pour la période
1994-1997, suivi d'un deuxième programme en mars 1998, couvrant
la période 1998/2001. L'aide publique au développement versée
à la Côte d'Ivoire s'envole: alors qu'elle atteignait annuellement
$ 710 millions au début des années 1990, après avoir
stagné à $ 210 millions par an pendant les années
1980, elle double à partir de 1994 pour atteindre une moyenne annuelle
de $ 1,25 milliard.
Il faut enfin évoquer le rôle
moteur, dans la croissance récente, des privatisations et des investissements
qui leur sont liés. Exemple évocateur: la filière
sucre. les deux blocs de la société publique 5odesucre ont
été cédés à deux repreneurs privés,
Sucrivoire et Sucaf, en août 1997, pour un montant global de 25 milliards
de F CFA. les deux sociétés ont déjà consenti
près de 32 milliards de F CFA d'investissements en deux ans, ce
qui porte à 57 milliards l'investissement consenti par le secteur
privé sur cette opération. La plus grosse privatisation a
cependant été celle de l'opérateur public de téléphonie
CI Telcom, racheté par FCR (France Télécom en février
1997 pour 170 milliards de F CFA ( 105 milliards en numéraire et
65 milliards de reprise de dettes). Le nouvel opérateur, Côte
d'Ivoire Télécom, a prévu d'investir 260 milliards
de F CFA d'ici 2002. la privatisation de 0Telcom a été précédée
de celle des palmeraies et cocoteraies de Palmindustrie, qui a rapporté
92 milliards de F CFA à l'état en 96 et pour laquelle les
entrepreneurs privés se sont engagés sur plus de 60 milliards
de F CFA d'investissements. Autre privatisation d'importance : le complexe
industriel cotonnier CIDT, racheté par l'Aiglon (intérêts
maliens) et le groupe IP5 (Aga Khan) pour 54 milliards de F CFA (dont 11,2
milliards de reprise de dette).
Une libéralisation accélérée
L'économie ivoirienne est devenue une des plus libérales d' Afrique subsaharienne, grâce à un démantèlement accéléré, depuis 1994, des réglementations économiques, des protections douanières, du contrôle étatique sur le secteur concurrentiel. les filières agricoles ont été les premières concernées par ce mouvement de libéralisation. Appuyé par la Banque Mondiale, le programme Casa (Crédit à l'ajustement du secteur agricole) a consacré 80 milliards de F CFA au désengagement de l'État du secteur primaire, traditionnel pré-carré des pouvoirs publics depuis les années 1960. Le contrôle des prix et de la commercialisation de denrées telles que le riz a été supprimé, la Caisse de péréquation des produits agricoles a été dissoute, la plupart des importations ont été libéralisées, la filière café-cacao, qui avait été une des principales sources de revenus fiscaux de l'État (le café et le cacao, bruts et transformés, représentent toujours 45% du montant des exportations de la Côte d'Ivoire), a connu une véritable révolution: la Caisse de stabilisation des prix (Caistab), qui contrôlait la totalité des exportations de café et de cacao du pays, a finalement été dissoute, après de fortes résistances, en janvier 1999, les mécanismes de soutien des prix ont été abolis et la commercialisation interne et externe du café et du cacao a été totalement libéralisée (janvier 1999 pour le café, août 1999 pour le cacao) .Un des objectifs de cette réforme, obtenue sous la pression des bailleurs de fonds, était d'accroître la rémunération des planteurs.
Grâce à la suppression
du prélèvement étatique sur les produits (différentiel
entre prix d'achat aux planteurs et prix de vente à l'exportJ, la
part revenant au planteur dans le prix FOB des produits devraient en téorie
augmenter. Les choses sont en réalité plus complexes, la
réalité de la libéralisation étant mal comprise
chez les paysans; la campagne 1999-2000 servira de test, qui sera la première
où les prix du café et du cacao se négocieront directement
entre acheteurs et producteurs et où les exportations seront libres
de tout mouvement.
Le retrait de l'État a touché
d'autres secteurs de l'activité économique. Les transports
maritimes ont été totalement libéralisés, les
transports terrestres (notamment urbains) devraient l'être avant
la fin 2000. Après s'être désengagé de la gestion
de l'eau et de l'électricité, l'État a cédé
ses activités dans les télécommunications et les chemins
de fer, ainsi que dans la plupart des filières agricoles d'exportation,
le sucre, l'huile de palme, le coton, l'hévéa .
Le commerce extérieur a été
libéralisé grâce à un important désarmement
douanier, qui devrait être achevé le 1er janvier 2000, date
à laquelle l'union douanière décidée par les
pays de l'UEMOA (Union Economique et Monétaire Ouest Africaine)
entrera en vigueur. En outre, toutes les barrières non tarifaires
ont été supprimées après la dévaluation.
Le secteur privé a vu ses
activités facilitées par l'instauration de nouvelles réglementations.
Un code du travail a été promulgué en janvier 1995,
qui améliore sensiblement la flexibilité du travail. Les
employeurs sont affranchis de l'obligation (peu appliquée) de passer
par l'Office de la main d'ceuvre pour effectuer leurs recrutements. Ils
peuvent plus facilement suspendre les contrats de travail (chômage
technique) et peuvent aménager à leur gré le temps
de travail. L'autorisation préalable de l'inspection du travail
a été supprimée pour la rupture des contrats. Les
licenciements économiques ont été facilités
et les indemnités pour «licenciement abusif» plafonnées
à un an de salaire. Parallèlement, de nouveaux codes sectoriels
ont été promulgués (cf. notre article sur l'investissement
privé), qui améliorent sensiblement les régimes fiscaux
et réglementaires des investissements.
Dernier acquis de cette période de libéralisation : l'instauration d'un marché financier sous-régional, qui s'est concrétisé en septembre 1998 avec le démarrage de la BRVM, Bourse Régionale des Valeurs Mobilières d' Abidjan. Seules 37 sociétés, dont une seule étrangère lia Sonate! du Sénégal) sont à ce jour cotées, pour une capitalisation boursière qui ne dépasse pas 900 milliards de F CFA. En un an l'indice boursier a chuté de 10%, avec des volumes d' échanges moyens limités à 100 millions de F CFA par séance. La BRVM suscite pour l'instant un engouement limité de la part des investisseurs. Le secteur privé coté n'utilise pas encore le marché pour lever des fonds et les sociétés non cotées ne manifestent que peu d'intérêt à se voir introduire en bourse. Techniquement cependant, de l'avis d'un banquier de la place d' Abidjan, la BRVM est «une réussite». «11 faudra encore deux ou trois ans pour qu'elle arrive à maturité et devienne une véritable place financière. Mais les bases sont saines et les perspectives de développement sont prometteuses».