
RESUME DE LA SITUATION ECONOMIQUE A L’AUBE DES INDEPENDANCES : différentes analyses
ANALYSE I
Dès leur naissance, les Etats africains ont été confrontés aux difficultés liées au sous-développement qui caractérisait toutes les colonies, même si cette situation n'était pas leur apanage exclusif. Les réalités en avaient été dénoncées dès avant la Seconde Guerre mondiale, en particulier par Josué de Castro dans son ouvrage Géopolitique de la faim, mais la prise de conscience d'une relation étroite entre la situation de dépendance et le sous-développement fut plus tardive. Il fallut attendre les années cinquante pour que la fin de la domination politique apparaisse comme une condition indispensable au développement des territoires concernés. Une fois indépendants, les nouveaux Etats se sentirent donc investis de la mission de surmonter les faiblesses dont ils héritaient. Pour ce faire, ils initièrent des politiques qui, en dépit de la diversité des options, avaient toutes une finalité développementaliste. Toutefois, les dirigeants africains disposaient d'une marge de manoeuvre limitée inhérente au contexte international autant qu'aux contraintes locales, ces dernières étant aggravées par le décalage croissant entre une démographie dynamique et une augmentation limitée des ressources.
Les caractéristiques de l’économie
africaine se répercutaient sur l’ensemble des activités de
chaque territoire. Les métropoles avaient, en effet, cantonné
leurs colonies dans le rôle de fournisseurs de matières premières
et d'acheteurs de produits fabriqués et, dans ce but, elles avaient
mis en place des infrastructures principalement destinées a faciliter
les échanges extérieurs.
La majeure partie du PIB était
constituée par des produits primaires d'origine végétale
ou minérale, selon les territoires. Le secteur manufacturier y tenait
une place infime. En revanche, le tertiaire était trop important
par rapport aux autres facteurs de production. Au milieu de la décennie
1950, l'Afrique, qui comptait 7,5% de la population mondiale, ne disposait
que de 2% du revenu national mondial, ce qui se traduisait, pour la majorité
de ses habitants, par un niveau de vie moyen peu élevé.
En 1960, l'agriculture employait
la majorité de la population active dans une proportion échelonnée
entre 52% (Congo) et 95% (Tchad, Rwanda, Niger), l'Afrique du Sud constituant
une exception avec 32%. Les agriculteurs africains se définissaient
par une grande variété de situations. Dans de vastes parties
du continent, en particulier dans les régions intertropicales, la
production agricole était assurée par des cultivateurs autochtones
dans le cadre de leurs propriétés collectives ou individuelles.
Ils y produisaient des plantes vivrières en même temps que
des cultures d'exportation
souvent étroitement
spécialisées: arachides au Sénégal, café
et cacao en Côte d'ivoire ou au Cameroun, produits du palmier à
huile au Dahomey (Bénin)... Toutefois, la colonisation agricole
s'était implantée dans quelques régions où
existaient de vastes domaines appartenant à des propriétaires
d'origine européenne. Ces derniers engageaient des Africains comme
ouvriers agricoles: par exemple en Algérie, en Angola, au Kenya
ou encore en Afrique du Sud et dans les Rhodésies où l'on
employait également des travailleurs originaires de la péninsule
indienne.
La production minière, pour
sa part, était localisée dans quelques zones: or et diamants
d'Afrique du Sud et de Rhodésie, cuivre du Katanga, fer puis pétrole
en Algérie, phosphates en Tunisie, etc. Il faut souligner que, à
l'époque coloniale, les prospections n'avaient été
menées qu'en fonction des besoins des pays industrialisés
et que le potentiel des richesses minérales du continent africain
était largement inconnu. Les sociétés privées
à capitaux extérieurs, qui exploitaient les gisements, utilisaient
une main-d'oeuvre africaine nombreuse, recrutée sur place ou dans
les territoires voisins. Ainsi, le gouvernement colonial du Mozambique
fournissait des travailleurs pour les mines d'Afrique austraIe. Les rares
industries appartenaient à des étrangers: c’était
le cas au Congo belge, par exemple, avec 82% des grandes entreprises, ou
bien au Nigeria où les savonneries implantées avant la guerre
par la firme Unilever se développèrent rapidement jusqu'en
1956, date où leur production se mit à plafonner. En AOF,
quelques établissements s'étaient créés, généralement
avec des capitaux français, pour répondre à la demande
locale, en particulier dans le domaine alimentaire (conserveries et jus
de fruit en Guinée et en Côte d'Ivoire, brasseries au Sénégal
et en Côte d'ivoire, minoteries, biscuiteries, fabriques de pâtes
alimentaires au Sénégal, etc.) seules les huileries d'arachides
du Sénégal travaillaient pour l'extérieur et assuraient
38% des exportations de ce territoire vers 1960, mais le secteur industriel
y était encore très limité puisque 83% de la population
active était employée dans le secteur primaire et 17% dans
les autres.
Largement dépendantes de
l'extérieur pour leurs débouchés et pour leurs investissements,
les économies coloniales se caractérisaient par un équilibre
précaire dû à leur extrême sensibilité
aux fluctuations du marché mondial des matières premières.
Les métropoles avaient une place privilégiée dans
le commerce de leurs colonies, tant aux importations qu'aux exportations.
Ainsi, en 1960, la France fournissait 83,9% des importations de l'Algérie
et lui achetait 80,8% de ses exportations. Sa part était majoritaire
dans le commerce extérieur des pays de l'Afrique noire française
où elle atteignait les deux tiers, voire les trois quarts, selon
les territoires. La Grande-Bretagne, dont la part diminuait depuis la fin
de la Seconde Guerre mondiale, recevait encore 44,9% des exportations de
ses territoires de l'Ouest africain, 25,6% de l'Afrique orientale, 53,2
% de l'Afrique centrale, pour la moyenne 1955-1959, et leur fournissait
respectivement 43,4%, 37,4% et 37%; vers la même époque, elle
participait pour plus de 30% au commerce extérieur de l'Afrique
du Sud. Quant à la Belgique, elle absorbait 45,7% des exportations
du Congo belge et lui fournissait 32,8% de ses importations, en 19581959.
Les métropoles agissaient
également sur l'économie de leurs colonies au sein de leur
propre zone monétaire. Ainsi, la France avait renforcé son
intervention économique en Afrique noire et à Madagascar
par la création d'une monnaie spécifique, le franc CFA (Colonies
françaises d'Afrique), le 20 décembre 1945, avec une parité
de 1 franc CFA pour 1,70 franc métropolitain, puis, à partir
du 17 octobre 1948, de 100 francs CFA pour 200 (anciens) francs français.
Ce taux devait se pérenniser jusqu'à la dévaluation
de janvier 1994 depuis laquelle 100 francs CFA valent I franc français.
Cette mesure, qui avait eu pour but de revaloriser les prix des produits
locaux sur le marché mondial, favorisait surtout les intermédiaires,
c'est-à dire les grandes entreprises commerciales, qui ajoutaient
à leurs bénéfices habituels ceux qu’ils réalisaient
grâce au change. La métropole avait donc un rôle déterminant
dans les revenus des colonies, ce qui, dans le cas de la France, était
dénoncé par les élus africains qui voyaient dans cette
situation le maintien de fait du "pacte colonial"; car, s'il est vrai qu'elle
payait les matières premières à des taux supérieurs
aux cours mondiaux, le surprix de ses propres marchandises, protégées
par des tarifs dissuasifs, atteignait en moyenne 25 à 30%, et certaines
d'entre elles (comme le sucre) avaient même 60 % d'écart avec
les prix anglais.
Avec l'accession à la souveraineté,
on ne remit pas en cause la conception du rôle directif que 'Etat
devait jouer dans le développement économique et social.
Là encore, on adoptait l'héritage de la colonisation.
Une typologie des pays africains
au tournant des années 1960, dressée en fonction du degré
d’intervention de l'Etat, différencierait ceux dont l'économie
était dirigée, comme l'Egypte depuis la révolution
de 1952 ou bien l'Algérie indépendante, ceux qui se réclamaient
d'un "socialisme à l'africaine" comme la Tanzanie, ceux qui s'orientaient
vers un libéralisme plus ou moins poussé comme la Côte
d'Ivoire, le Cameroun, le Maroc ou encore la Tunisie qui avait évolué
rapidement vers un désengagement relatif des pouvoirs publics. Pourtant,
les options "libérales" ou "dirigées", adoptées par
les nouveaux gouvernants, ne se distinguaient que par le degré d'encadrement
des activités économiques.
Un autre paramètre résidait
également dans le choix du secteur destiné à être
le moteur du développement. Au tournant des années soixante,
l'industrialisation apparaissait le plus souvent comme la seule voie possible,
a I instar du modèle occidental: c'est celle qu'avait choisie l'Egypte
dès 1952 et qu'appliquera l'Algérie selon la formule d'une
"industrialisation industrialisante", en privilégiant l'industrie
lourde. En revanche, en Tanzanie, Juhus Nyerere préconisait une
réforme préalable de l'agriculture par la "viliagisation";
dans cette version du "socialisme à l'africaine", l'industrialisation
devait être réalisée dans un second temps, grâce
aux profits dégagés du secteur primaire et sans recourir
à l'endettement extérieur (déclaration d'Arusha, janvier
1967). En face de ces options affirmées, dans la plupart des autres
pays, on tentait d'agir conjointement dans tous les domaines. Pourtant,
quels qu'aient été leurs choix, les gouvernants mirent en
place une politique planifiée, pérennisant ainsi une méthode
initiée sous la colonisation.
Après la Seconde Guerre mondiale,
en effet, les métropoles avaient engagé une importante politique
d'investissements publics: la Grande-Bretagne poursuivait ainsi une action
commencée pendant la guerre avec les Colonial Development and Welfare
Acts, tandis que la France créait le Fonds d'investissement pour
le développement économique et social (FIDES) par la loi
du 30 avril 1946, qui permit de réaliser deux plans successifs (1946-1952
et 1953-1957). La Belgique, pour sa part, élabora un plan décennal
en 1949. Quant au Portugal, il initia successivement deux plans de développement
couvrant les années 1953-1958 et 1959-1964. Les crédits étaient
alors fournis sous forme de prêts, de subventions et de dons aux
gouvernements coloniaux locaux, mais les recettes locales contribuèrent
elles aussi au financement des plans, dans des proportions variables selon
les territoires: 36% en 1954 pour l'Afrique du Nord, et 28% en moyenne
pour l'Afrique noire française, ce qui était relativement
élevé comparé à certains territoires britanniques:
11% au Tanganyika, 14% au Kenya, 21% au Sierra Leone, mais atteignant 53,7%
en Ouganda. Pour ce qui est des colonies portugaises, leurs programmes
furent réalisés par des fonds intérieurs à
raison de 42% pour le Mozambique et de 95% pour l'Angola; en outre, les
sommes provenant de la métropole étaient des prêts
et non des subventions.
Pourtant, dans l'ensemble, les crédits
ne furent pas suffisants et ne suscitèrent pas de modification structurelle.
Comme par le passé, les voies de communication et les moyens de
transport recueillirent la plus grande partie des fonds, soit 60 à
80% selon les cas. En revanche, les dépenses de santé et
d'éducation augmentèrent: 15 à 20% leur furent consacrés
en moyenne, mais avec de fortes disparités puisqu'elles s'élevaient
à 6% seulement en Angola et à 14% au Mozambique, mais elles
atteignaient 25% en Ouganda. Les investissements productifs restèrent
faibles (entre 10 et 15%); ils étaient principalement destinés
à l'agriculture, en particulier à l'irrigation ou à
la promotion de nouvelles cultures, mais avaient abouti à des résultats
inégaux. Quant aux fonds accordés à l'agriculture
dans les colonies portugaises, ils furent essentiellement attribués
aux colons à raison de 71% en Angola et de 81% au Mozambique.
Au lendemain de l'indépendance,
de nouveaux plans furent donc élaborés et imposés
de façon plus ou moins directive. En dépit de la diversité
de leurs noms et de leur durée, tous prenaient en compte les domaines
essentiels de la vie économique et sociale, avec des priorités
différentes selon les choix politiques. Même dans les pays
qui se proclamaient libéraux, l'Etat intervenait dans l'économie,
ce qu'illustrait une déclaration du président camerounais
Ahidjo: « Nous avons choisi de réaliser notre développement
économique et social dans un système libéral planifié,
c’est-à-dire un système de liberté où l'entreprise
privée mêle nationaux et étrangers; un développement
sur lequel non seulement i'Etat a droit de regard mais qu'il planifie »
("Contribution à la construction nationale", rapport du IV' congrès
de l'Union camerounaise à Ebolowa, Présence africaine, 1964,
p. 59). L'Etat, outre ses décisions en matière de politique
douanière et monétaire, détenait, an effet, une position
clé en tant qu'important employeur et dispensateur de crédits.
Son intervention s'opérait parfois en agissant sur les prix. Ainsi,
plusieurs pays anglophones avaient maintenu le système des offices
de -commercialisation (Marketing Boards) hérité de la colonisation.
Dans les anciens territoires français furent mis en place des organismes
de stabilisation et de soutien des prix à la production agricole,
comme en Côte d'Ivoire dès 1960 ou au Cameroun, afin d'égaliser
les prix entre les bonnes et les mauvaises années.
La réussite de la planification
dépendait de la possibilité d'accéder à des
sources de financement d'origines différentes, publiques et/ou privées,
selon les options idéologiques. Pourtant, même dans les pays
qui avaient choisi une voie "capitaliste", comme le Maroc ou la Côte
d'ivoire, l'appel aux capitaux extérieurs s'avéra insuffisant
malgré la promulgation de codes d'investissements donnant toutes
garanties aux étrangers. L'intervention de I'Etat eut donc un rôle
déterminant en premier lieu par sa capacité à drainer
les fonds intérieurs par la fiscalité et/ou par des emprunts.
Or le faible niveau de vie des populations ne leur permettait pas de dégager
une épargne suffisante pour alimenter de façon substantielle
les budgets d'équipement de leur pays. C'est ainsi que les emprunts
libres lancés au Niger en 1961 ou en République centrafricaine
en 1965 ne furent couverts respectivement qu'à 25% et à 36,5%;
en revanche, celui du Sénégal (1961) rapporta plus que ce
que l'on escomptait grâce au concours des organismes de prévoyance
et d'assurance, des banques et des grandes entreprises commerciales et
industrielles, l'apport des autres souscripteurs atteignant à peine
3%. Au Ghana, on décida un emprunt forcé sur les revenus
salariaux (5%) et patronaux (10%), mais les sommes réunies n'étaient
pas à la mesure des be soins. Force fut donc de recourir à
des fonds extérieurs, I'Etat se chargeant de négocier des
prêts et des subventions dans le cadre des aides bilatérales,
en particulier auprès des anciennes métropoles, ou multilatérales
auprès des organismes financiers internationaux comme la BIRD et
surtout le FED dans le cadre des accords de Yaoundé (1963 et 1969)
puis des conventions de Lomé, renouvelées à partir
de 1975.
Cette situation enclencha un processus d'endettement qui alla en s'accroissant: c'est ainsi que le service de la dette publique extérieure, qui s'élevait en moyenne à environ 5% du montant des exportations de biens et de service de l'Afrique subsaharienne en 1970, passe à 10,9% en 1980 et 19,3% en 1990 (Afrique du Sud non comprise); dans le même temps, en Algérie, par exemple, cette proportion s'élevait respectivement de 9,2% à 27,1% et 59,4%. A partir des années 1980, les institutions dites de Bretton Woods, Banque mondiale et Fonds monétaire international (FMI), en échange de leur aide, imposeront à la plupart des pays la mise en oeuvre de plans d'ajustements structurels destinés à diminuer l'interventionnisme de l'Etat.
Jusqu'au premier choc pétrolier
de 1973, le continent africain, à l'instar du contexte mondial,
connut une période de croissance économique, mais avec bien
des disparités entre les pays, puisque le taux moyen d'accroissement
du PIB de 1965 à 1973 variait entre -0,8% (Niger) et un peu plus
de 9% (Zimbabwe, Nigeria), le Botswana ayant un taux exceptionnel avec
14,8% à cause de l'exploitation des diamants découverts on
1967; la majorité des pays se situait toutefois entre 3% et 4%.
La volonté de promouvoir
des changements de structure se traduisit par une lente transformation
des secteurs d'activité, sensible dans la répartition du
PIB en Afrique subsaharienne où l'agriculture passa en moyen ne
de 47% en 1960 à 40% en 1965, 35% en 1970; dans le même temps,
la part de l'industrie s'accrut de 17% à 20% puis à 23%,
tandis que le secteur tertiaire prenait la première place avec 41%
en 1970, hypertrophie que nombre de pays ne pouvaient assumer au regard
des autres facteurs de production. L'apport de l'agriculture, qui continuait
pourtant à occuper une part importante de la population, sinon la
majorité, restait minime à cause de sa faible productivité.
Derrière ces données
moyennes se cachait on réalité une diversité de situations,
surtout en ce qui concernait l'industrialisation. En outre, cette dernière
portait la plupart du temps sur des industries de substitution destinées
à la consommation locale, et rarement sur la production de biens
d'équipement comme c était le cas on Algérie. Toutefois,
certains pays développèrent de nouvelles activités
comme le tourisme, qui prit un essor particulier au Kenya ou en Tunisie
dès la fin des années soixante.
Alors que le commerce africain s'accroissait
en valeur absolue, sa part dans les échanges internationaux déclina
progressivement de 4,3% en 1960 à 3,2% en 1973 pour les exportations.
Dans le même temps, la place des importations s'accrut de 3,8% à
4,7% en 1964, puis diminua par la suite pour atteindre à la fin
de la période un pourcentage identique à celui du début.
En outre, la répartition des produits de l'échange se modifia
peu: l'Afrique fournissait -toujours des matières premières
et achetait des produits fabriqués, mais la proportion des biens
d'équipement machines et matériel de transport
- avait augmenté grâce aux politiques développementalistes
et atteignait en moyenne 32% en 1970.
Les anciennes métropoles
conservèrent générale ment la première place
dans le commerce extérieur des pays africains qu'elles avaient dominé
antérieurement, mais leur part diminua au profit de nouveaux partenaires
membres de la CEE, en particulier la RFA, l'Italie et les Pays-Bas, dans
le cadre des accords de Yaoundé puis de Lomé qui lièrent
la communauté européenne avec les pays ACP (Afrique, Caraïbes,
Pacifique) à partir de 1975. En outre, les Etats-Unis et le Japon
consolidèrent leurs échanges en particulier avec l'Afrique
du
Sud, dont les premiers absorbaient,
selon les années, entre 14% et 20% du commerce extérieur
et le second plus de 11% au tournant de 1970. Quant aux démocraties
populaires, elles s'implantèrent dans des Etats ayant des options
politiques proches, mais en y occupant une faible place, mise à
part l'URSS qui absorba de 33 à 40% des exportations de l'Egypte,
entre 1969 et 1972, et fournit en moyenne 13% du total des importations
de ce pays. En revanche, les échanges interafricains, tout en augmentant,
restèrent minimes malgré les accords douaniers, par manque
de complémentarité, exception faite des producteurs de pétrole.
En dépit des efforts, les
économies africaines sont restées dépendantes de l'extérieur.
Les revenus des producteurs agricoles et les recettes que les Etats tiraient
de l'exportation dépendaient toujours des variations des cours mondiaux
des matières premières. Or, ces derniers ont eu tendance
à baisser en valeur constante, sur la longue durée. Certes,
dans une période de croissance générale, les difficultés
ne semblaient pas insurmontables. Toutefois, l'accélération
de la pression démographique, en suscitant un décalage croissant
avec l'augmentation des ressources, allait accentuer les faiblesses structurelles
de ces économies.
L'augmentation de la population africaine,
déjà importante, s'accéléra: le nombre des
habitants du continent passa de près de 200 millions en 1950 (8%
de la population mondiale) à environ 273 millions on 1960 (9% de
la population mondiale), 352 en 1970 (9,7% de la population mondiale) et
440 on 1980 (12,1% de la population mondiale). Le croît naturel était
fort, variant en moyenne autour de 2,5% et dépassant sou
vent les 3%. D'une façon
générale, la natalité se maintenait à un niveau
très élevé (47 pour mille en moyenne en 1965 comme
en 1980) alors que la mortalité baissait (de 23 pour mille on moyenne
on 1965 à 17 pour mille on 1980) et que l'espérance-vie à
la naissance augmentait (quarante-neuf ans on moyenne on 1980, soit environ
sept ans do plus qu'en 1965). La baisse accélérée
do la mortalité est imputable on grande partie à l'action
médicale, on particulier à la lutte contre la surmortalité
infantile et à la vulgarisation des moyens préventifs, comme
la vaccination. Cette évolution a ou, entre autres, pour conséquence
l'accroissement sensible de la proportion des moins de quinze ans qui s'élevait
on moyenne à 43% on 1970, posant aux Etats de graves problèmes
de scolarisation et de formation.
La répartition du peuplement
s'était profondément modifiée on quelques décennies,
avec un développement urbain accéléré. Vers
1960, le taux moyen de la population urbaine approchait 9% pour toute l'Afrique,
mais il recouvrait do fortes disparités d'un pays à l'autre
puisqu'il atteignait plus do 45% on Union sud-africaine et 38% pour l'Egypte
où 22% do la population vivait dans des agglomérations de
plus de 100000 habitants. En 1980, il était de 26% on moyenne pour
tout le continent, mais de 53,2% on Afrique du Sud et 44,2% en moyenne
pour l'Afrique du Nord. L'augmentation provenait essentiellement de l'exode
rural dont profitaient surtout les capitales mais aussi les centres économiques
et les agglomérations de moyenne importance.
Le développement de la population
urbaine a Suscité de graves difficultés dans le domaine do
l'habitat et des transports ainsi que dans celui du ravitaillement. L'agriculture,
privée d'une partie de sa main d'oeuvre, touchée par l'exode
rural ainsi que par l'émigration extérieure, n'a pu, on effet,
approvisionner en totalité une masse croissante de citadins, d'autant
qu'elle devait également produire pour l'exportation. Malgré
dos me sures prises pour augmenter la production et améliorer les
rendements moyens des cultures vivrières, ceux-ci restèrent
faibles à cause de la surexploitation des terres. Les déficiences
de la production par rapport au développement démographique
entraînaient donc une dépendance alimentaire croissante à
l'égard de l'extérieur. Certes, la consommation journalière
on Afrique subsaharienne, évaluée d'après les disponibilités
caleriques, s'était améliorée, passant d'une moyenne
do 2034 on 1965 à 2181 dix ans après, et à 2281 en
1985 (statistiques de la Banque mondiale) mais les quantités restaient
inférieures au minimum nécessaire de 2400. Toutefois, bien
des différences existaient entre les pays, les régions et
les catégories sociales.
Ainsi, les mesures prévues
par la planification se sont avérées insuffisantes au regard
dos besoins, tant au point do vue économique que social, on particulier
on matière d'éducation et de santé. De ce fait, l'émigration
a été considérée par certains comme une solution
pour améliorer leurs conditions d'existence et celle do leur famille
restée au pays. Alors que des accords étaient signés
entre les Etats du Maghreb et la France pour normaliser le flux des migrants,
un nombre accru de ressortissants dos pays d'Afrique noire se dirigeaient
vers leurs anciennes métropoles avant que celles-ci ne prennent
des mesures de plus on plus rigoureuses contre l'immigration: dès
1962 on Grande Bretagne, le Commonwealth Immigration Act n'accorda l'autorisation
d'entrer qu'aux personnes qualifiées ou pourvues d'un emploi; on
France, les premières restrictions édictées on 1968
se renforcèrent à partir de 1974 avec les mesures favorisant
le retour des immigrés.
Les pays africains n'ont donc pu
surmonter les handicaps du sous développement auxquels ils avaient
dû faire face au moment do leur naissance, malgré une amélioration
relative réalisée à la faveur de l'expansion économique
des années soixante. En revanche, avec la crise mondiale qui s'ouvrit
et 50 prolongea dans les décennies suivantes, les faiblesses structurelles
allaient créer on Afrique des situations critiques et accroître
encore les disparités entre les pays.
L’INDUSTRIALISATION
Dans tous les pays, la croissance
économique a toujours consiste a accroître l'offre de biens
et services disponibles pour la consommation présente et celle des
ressources susceptibles d'être investies pour assurer le développement
ultérieur. A cet égard, L’expérience des pays industriels
vaut dans une très large mesure pour l'Afrique.. Porter en Afrique
et dans les autres régions sous développées le faible
niveau de la production par habitant a celui que les pays industriels ont
atteint, tel est l'objectif du développement économique le
plus communément accepté. Ce qu'implique un tel passage devient
alors d'une extrême importance sur le plan de l'exécution.
Un grand nombre de pays africains
préparent actuelle ment des plans économiques. Pour cette
préparation, les traits distinctifs et les ressources de chaque
pays joueront sans doute un rôle décisif. [...]On peut dire,
en résumé, que la transition économique comporte dans
les deux grands secteurs des augmentations tendant, a peu prés,
a doubler la production agricole par habitant et a porter la production
industrielle par habitant au multiple vingt-cinq. Ces ordres de grandeur
indiquent immédiatement quel est le secteur où l'écart
entre l'Afrique et les pays industriels est le plus important. L'expansion
industrielle accélérée est a mettre au centre de tout
programme visant à porter le revenu africain au niveau de
l'Europe industrielle en supposant
que la production et le revenu industriels par travailleur seront beaucoup
plus élevés que la production et le revenu agricoles. Un
double ment de la production agricole par habitant qui ne serait pas accompagné
du développe ment simultané des industries proposé
ci dessus, créerait des problèmes de commercialisation dont
la solution n'est guère envisageable pour le moment.
En combien de temps cette évolution
économique pourrai telle s'accomplir? La réponse dépend
évidemment du rythme de croissance. [...J Le processus a pris plus
d'un siècle dans les pays industriels avec un taux d'accroissement
annuel de la production par habitant d'environ 1,8 pour 1000. C'est aux
seuls gouvernements des divers pays qu'il appartient de décider
Si ce rythme peut être accéléré en Afrique.
Le rythme de la croissance économique
est généralement plus rapide dans un pays qui commence à
s'industrialiser. Les raisons en sont nombreuses, mais la plus importante
est que, dans ce domaine, les damiers venus peuvent profiter d'une accumulation
de connaissances techniques. Ils ne sont ni obligés d'attendre les
progrès techniques, ni gênés par les fluctuations économiques.
Ils peuvent puiser directement dans le capital de savoir inter national
qui s'est constitué. La rapidité de leur développement
économique dépend donc principalement de la mesure dans laquelle
ils assimilent, adaptent et diffusent dans leur population les connaissances
techniques et les méthodes scientifiques modernes.
ANALYSE II
Les métropoles avaient tenté
de développer les potentialités des territoires coloniaux,
mais elles avaient surtout voulu insérer les Africains dans l'économie
marchande et avaient même parfois usé de la contrainte pour
multiplier, en Côte-d'Ivoire par exemple, les petits planteurs de
bananes, d'ananas et de cacao; pour développer une production de
coton de qualité au Bouganda, au Nord-Nigéria ou au Tchad.
Certaines régions africaines
recèlent des minerais, d'autres en sont presque dépourvues
ou bien l'éloignement des gisements en rend l'exploitation actuellement
non rentable.
l'Afrique méridionale est
un grand réservoir d'or et de pierres précieuses, l'Ouganda
et la Zambie sont riches en cuivre, le Zimbabwe possède du chrome,
le Ghana et le Burkina Faso ont de l'or, la Namibie des diamants et la
plupart des métaux rares, le Gabon de l'uranium et du pétrole
qu'on trouve aussi en Angola, au Cameroun, au Nigeria dont il représente
93 % des exportations.
Fournisseur de matières premières
pendant la période de la colonisation, l'Afrique le demeure après
que le continent noir ait acquis son indépendance politique.
La plupart des États africains
absorbés par les tâches immédiates qui leur incombent,
puis rapidement par la pacification et l'unification de leurs peuples cherchent
beaucoup plus à accroître les productions dans lesquels ils
sont engagés qu'à diversifier celles-ci. Ainsi ils contribuent
à saturer un marché par ailleurs s'ouvrant à la concurrence
mondiale, alors que l'économie coloniale établissait une
préférence communautaire.
Comme cette dévalorisation
des matières premières va de pair avec un renchérissement
des produits de l'industrie, on conçoit que les termes de l'échange
se dégradent d'autant plus qu'un certain nombre de pays sont spécialisés
à outrance:
- l'arachide, au Sènègal
- mais que pourrait bien produire cette extrémité du désert
saharien faute de gigantesques travaux d'irrigation?;
- le coton au Tchad et au Burkina
Faso;
- le cacao au Togo ou en Côte-d’Ivoire;
le café en Tanzanie ou au Kenya;
l'hévéa fit connaître
ses heures de gloire au Liberia qui fut une véritable colonie de
la compagnie américaine Firestone;
- le bois était la seule
ressource du Gabon avant qu on y découvre du pétrole et du
manganèse.
Si les pays producteurs de denrées
agricoles (concurrencés sur le marché international) s'appauvrissent
parfois fortement: le Niger et la Côte-d'Ivoire mais aussi le Mozambique
perdent 3 à 10% de leurs revenus, l'Ethiopie, le Sénégal
et le Togo de 1 à 3 %, des fournisseurs de minerais et de pétrole
s'enfoncent aussi quelque peu. Les Nigéria, Zaïre, Gabon voient
fondre leurs ressources de près de 3 %.
Les États africains ne réussissent
pas à se discipliner et a ordonner leur marché. Le quadruplement
des prix du pétrole, conséquence de l'organisation des pays
producteurs de pétrole (OPEP, 1973) fait sombrer les nations qui
en sont dépourvues, tandis que celles qui possèdent quelques
gisements se sentent pousser des ailes et s'endettent à outrance,
nantissant leurs futures ressources pour financer des projets aléatoires.
Les pays africains ont gagé
leurs ressources naturelles, ainsi le Congo aurait hypothéqué
ses ressources en hydrocarbures pour un siècle, dépassant
ses réserves.
Leur politique économique
est aujourd'hui imposée par la Banque mondiale et le Fonds monétaire
international. Elle est contrôlée par les bailleurs de fonds
regroupés dans le club de Paris (prêteurs publics) et dans
le club de Londres (prêteurs privés).
Ainsi les Etats surendettés
subissent-ils de vraies cures d'amaigrissement et des réductions
drastiques dans les budgets publics mais aussi dans les importations.
Certains de ces remèdes sont
Si pénibles que plusieurs régimes sont tombés du fait
de leur application: le régime soudanais, par exemple, est - pour
cette raison - balayé par un coup d'état islamique en 1989,
la Guinée soumise en 1986 à un plan d'ajustement structurel
du FMI connaît de graves tensions sociales, il en est de même
au Gabon et un peu plus tard (en 1990) en Côte-d'Ivoire, cependant
la signature des accords avec le FMI et la Banque mondiale permet le début
des programmes de privatisation, tandis que le Nîger innove en amorçant
le rachat de sa dette commerciale grâce à des engagements
avec la Banque mondiale.
Les grands groupes industriels et
financiers internationaux qui tiennent à conserver leur hégémonie
ne font pas grand-chose pour améliorer la situation.
Les revenus des travailleurs émigrés,
en Europe ou dans d'autres États africains, sont donc indispensables
à la vie des familles, alors même que t'aide des pays riches
- dont le flux faiblit - est souvent intéressée: le bénéficiaire
devant souvent utiliser le montant du don pour payer des fournitures ou
des services au donateur.
Tous ces facteurs handicapent fortement
les pays africains d'autant plus qu'au moment de leur indépendance,
les nations développées ayant cru y trouver un débouché
à leur industrie leur ont consenti des prêts dont les intérêts
obnubilent aujourd'hui les pauvres efforts qu'ils peuvent faire pour progresser.
L'une des grandes causes de la stagnation - quand ce n'est pas de la régression
- de vastes contrées du continent noir est le service de la dette.
Il est impossible de trouver un
facteur qui expliquerait l'endettement plus ou moins fort des uns ou des
autres. Certains des plus lourdement chargés viennent du monde anglo-saxon
mais...
Service de la dette (%) Exportation en milliards de dollars
Ouganda
54
1,52
Ghana
35
0,75
Kenya
33,8
1,8
Tanzanie
26
0,30
Nigeria
20
13,77
Cote-d'Ivoire
39
2,58
Niger
24
0,43
Congo
21
1,12
Sénégal
20
0,79
Zaïre
15
0,97
Mozambique
14,4
0,10
Angola
7,5
3,49
Guinée
8,3
1,32
Tchad
6
0,20
Bénin
3,4
0,08
Cet extrait d'un tableau basé
sur des chiffres donnés en 1993 par l'ONU ne saurait être
qu'indicatif. il montre l'importance des intérêts de la dette
qui dépassent parfois le montant des aides reçues. Il permet
de constater d'une part que ce ne sont pas les États les plus riches
qui sont les moins endettés, d'autre part que ceux qui ont le plus
de dettes ne sont pas ceux qui ont mené les plus difficiles conflits
d'émancipation et les plus longues et pénibles guerres civiles.
La presse s'est fait complaisamment
l'écho d'une tendance africaine au népotisme qui dirigerait
les fonds, les honneurs et le pouvoir toujours dans la même direction
jusqu'à ce qu'un coup d'État inverse le processus. On a parlé
de prévarication ou de concussion, de détournement d'argent
public qui se retrouverait sur des comptes privés dans de discrets
et lointains établissements bancaires. On a raconté les méfaits
de bandes qui rançonnent en toute impunité les résidents,
les voyageurs, les commerçants.
On a cité, par exemple, les
barrages militaires qui, de nuit, sont censés assurer la sécurité
à Conakry et qui font payer 5000 francs guinéens (25 F) a
tous ceux qui désirent passer sans présenter de passeport.
On décrit, à Lagos,
les jeunes gens qui menacent de faire rendre gorge à tous les artisans
et commerçants qui refusent de payer l'impôt décidé
par leur patron.
On évoque les sempiternels
bakchichs qui, partout, finissent par lasser les entrepreneurs susceptibles
d'investir ou d'apporter des possibilités de travail.
On raconte les pittoresques histoires
guinéennes de fonctionnaires fictifs - souvent morts depuis longtemps
- qui continuent à percevoir leur traitement, et ce en argent liquide.
Mais peut-être tous ces faits
sont-ils plus visibles ici que dans d'autres régions du monde? Peut-être
l'entraide obligatoire au sein de la famille se trouve-t-elle être
le terrain du népotisme? Peut-être la misère généralisée
pousse-t-elle ici plus qu'ailleurs à des fraudes et à des
détournements? Peut-être le désœuvrement d'une jeunesse
détribalisée, venue de brousse, sans repères dans
les bidonvilles africains l'amène-t-elle au vol, à la prostitution,
voire au crime plus encore que dans les banlieues chaudes des pays dits
évolués. Mais ceux-ci sont-ils vraiment irréprochables?
ANALYSE III
L'ouverture de l'Afrique au monde
est indissociable de l'histoire de la traite des Noirs et du trafic triangulaire
: longtemps après l'abolition de l'esclavage, les zones de rassemblement
et d'embarquement restaient les principaux pôles commerciaux de la
côte africaine, Sénégal à l'Ouest, Dahomey,
Togo, Gold Coast sur le golfe de Guinée. Depuis cette période,
l'ouverture commerciale de l'Afrique ne s'est jamais démentie en
dépit de politiques qui, à certaines époques, se sont
voulues davantage autocentrees.
Au XIXe siècle, avant la
véritable période de colonisation, existait une « bourgeoisie
nationale », commerçante et propriétaire foncier sur
certains comptoirs de la côte d'Afrique, enrichie par la traite puis
reconvertie à la production d'huile de palme et au commerce.
Cette bourgeoisie sera progressivement
laminée ou récupérée par les puissances coloniales,
qui organiseront le commerce avec les métropoles en contrôlant
étroitement les fonctions de production locale et feront relayer
l'action de leurs administrations par les maisons de commerce d'origine
européenne. Selon S. Amin, « les Dahoméens, habiles
et à l'esprit ouvert, seront systématiquement recrutés
par les maisons coloniales et l'administration pour fournir aux colonies
démunies (la Côte-d'Ivoire, les pays de l'intérieur
et l'AEF), la majorité de leurs clercs et agents subalternes ».
Au moment des indépendances.,
l'Afrique était de façon quasi totale fournisseur de produits
de base acheminés vers les métropoles que celles-ci payaient
souvent à des prix supérieurs aux cours mondiaux (voir encadré).
Le Sénégal, vieille colonie, exportait bon an mal an entre
700 et 800 000 tonnes de coques d'arachide, la Côte-d'Ivoire 137
000 tonnes de café, 85 000 tonnes de cacao, 73 000 tonnes de bananes,
20 000 tonnes d'ananas, 1,1 million de tonnes de bois le Congo belge produisait
300 000 tonnes de cuivre, tandis que les mines de fer de Mauritanie, de
bauxite de Guinée et d'uranium du Niger n'avaient pas encore atteint
le stade de l'exportation commerciale. Quant au Ghana, premier pays africain
à obtenir son indépendance en 1957, il fournissait 34 % de
la production mondiale de cacao (6 % pour la Côte-d'Ivoire), mais
cette part ira en diminuant rapidement avec la création par le gouvernement
ghanéen d'un monopole d'achat, la Cocoa Purchasing Company, filiale
du Marketing Board.
En contrepartie de l'exportation
de ces produits bruts, les colonies importaient le plus souvent, via de
grandes sociétés de commerce qui se sont perpétuées
jusqu'à nos jours (CFAO, SCOA, HOLLANDO, LE NIGER, LONRHQ), tous
les produits de consommation et équipements nécessaires.
Si l'on prend l'exemple de l'Afrique, on constate que les pays de ce confinent tirent l'essentiel de leurs ressources en devises de leurs exportations et non des aides et crédits (le toute provenance qu'ils reçoivent.
C'est pourquoi la France et le Royaume-Uni,
bien avant l'accession (le la plupart de leurs colonies à l'indépendance.
avaient institué (les mécanismes destinés à
assurer une certaine stabilité des ressources procurées par
le commerce extérieur marketing boards dans la zone sterling, caisses
de stabilisation pour la zone franc.
La France, pour sa part, a consacré
au soutien des cours des produits de base, en moyenne, 70 millions de dollars
par an jusqu'en 1959 par l'intermédiaire des caisses de stabilisation,
créées en 1954, munies de fonds de réserve et complétées
par un « fonds national de régularisation des cours des produits
d'outre-mer », créé en 1955.
De 1956 à 1960, le Fonds
national a prêté aux caisses de stabilisation plus de 15 millions
de dollars, et, de 1957 à 1960, le Fonds de soutien des textiles
leur a versé environ la même somme.
Les surprix payé nets et
compris dans le volume de notre aide, représentaient environ 88
millions de dollars en 1961 et 127 millions en 1962. Ce mécanisme
s 'est révélé efficace et par exemple, durant la campagne
1956-57, les producteurs de cacao de la zone franc ont reçu près
de 8 millions de dollars de plus pour un tonnage commercialisé de
137 000 tonnes de cacao.
Au moment des indépendances,
la plupart des gouvernements ont exprimé leur souveraineté
en privilégiant une industrialisation rapide basée sur la
transformation locale des matières premières jusqu'alors
exportées à l'état brut et la création d'entreprises
industrielles pouvant substituer leur propre fabrication aux produits importés.
Cette phase du développement est caractéristique de la période
1960-1970. En 1960, en effet, seul le Sénégal
pouvait se
prévaloir d'une industrie locale représentée par quelque
250 entreprises et 15 000 salariés, localisés pour l'essentiel
dans la presqu'île du Cap-Vert. En Côte-d’Ivoire ou au Kenya,
les entreprises industrielles significatives se comptaient sur les doigts
d'une main, les colons s'étant davantage intéressés
aux activités de plantation ou d'exploitation forestière.
Les politiques menées par
les différents pays africains à cette époque ont pu
être différentes certains ont voulu d'emblée privilégier
une industrialisation purement nationale d'autres ont cherché à
attirer des investisseurs étrangers. Dans tous les cas, l'urgence
à concrétiser les réalisations a souvent amené
les États à jouer eux-mêmes le rôle de promoteur.
On a vu s'ériger des barrières aux frontières
au nom de la protection des industries
naissantes ou plus simplement d'une forme de nationalisme bien commode
pour les responsables de ces entreprises qui pouvaient ainsi, sans trop
de risque pour leur exploitation, tolérer des coûts de structure
ou frais généraux élevés, aussitôt répercutés
sur les prix imposés aux consommateurs.
Autre caractéristique de
cette industrialisation, le fait qu'on a vu apparaître les mêmes
activités industrielles dans chacun de ces pays nouvellement indépendants.
Alors qu'à l'époque coloniale, l'industrie sénégalaise
était le fournisseur d'une partie de l'AOF en produits manufacturés
locaux, chaque pays des anciennes fédérations s'est doté
de sa cimenterie, de ses sucreries, huileries, etc. au risque de créer
autant de mini-entreprises peu rentables. C'était préparer
la voie aux faillites enregistrées dans les décennies suivantes
et au retour des importations du Nord. Ce mode d'industrialisation a eu
également pour effet de limiter considérablement les échanges
commerciaux entre pays voisins.
Cette période fut aussi celle
des investissements lourds en matière d'infrastructures de transport
le port de Cotonou date de 1965, celui de Lomé, qui a remplacé
le wharf existant, de 1968. Le réseau routier s'est considérablement
développé facilitant les échanges intra-régionaux
au moment même où ceux-ci avaient tendance à se restreindre.
Dès le milieu des années
60, l'idée régionale a commencé à faire son
chemin en Afrique, à l'instar de ce qui se passait au Nord avec
le marché commun européen. Des raisons aussi bien politiques
- le besoin des pays africains de faire entendre leurs voix dans le concert
des nations - qu'économiques, - la constatation de l'exiguïté
des marchés nationaux peu compatible avec le dimensionnement des
industries modernes
- poussaient les responsables à
prendre des initiatives en ce domaine. Huit organisations africaines à
connotation économique et commerciale ont vu le jour : Union douanière
des Etats d'Afrique centrale - UDEAC (1966), Communauté économique
de l'Afrique de l'Ouest - CEAO (1973), Communauté économique
des États de l'Afrique de l'Ouest - CEDEAO (1975), Communauté
économique des Pays des grands lacs - CEPGL (1976), Commission de
l'Océan indien - COI, Conférence pour la Coordination du
développement de l'Afrique australe - SADCC (1980), Zone d'échanges
préférentiels pour l'Afrique orientale et australe - ZEP
(1981), Communauté économique des Etats de l'Afrique centrale
- CEEAC (1983) (6). Ces organisations dont le dénominateur commun
était de chercher à promouvoir le commerce entre les pays
membres ont, jusqu'a ce jour, largement échoué. Même
la CEAO, qui est probablement celle de ces organisations dont les résultats
en termes d'échanges commerciaux inter-Etats et de mobilité
des facteurs de production, notamment pour la main-d'oeuvre, ont été
les plus probants, connaît actuellement de grosses difficultés
: des erreurs de gestion de la structure administrative mais aussi les
difficultés financières des deux pays moteurs - Côte-d'Ivoire
et Sénégal - sont à l'origine du recul de la communauté.
L'ouverture des pays africains les
uns vis-à-vis des autres, officiellement voulue par les responsables
gouvernementaux, ne s'est pas traduite à ce jour par un véritable
développement du commerce intra-africain. Peut-être faut-il
aussi mettre, parmi les explications de cet échec général,
l'impact des politiques d'ajustement structurel auxquels sont confrontés
la plupart des pays concernés.
Le ralentissement de la croissance
des pays industriels consécutif au deuxième choc pétrolier
a été fortement préjudiciable aux pays du Tiers monde
dans leur ensemble, y compris les pays pétroliers, en raison notamment
des hausses de taux d'intérêt et de la faiblesse de la demande
des pays du Nord. Par ailleurs, les erreurs de gestion ou rigidités
multiples introduites dans les économies africaines pendant les
deux décennies 60 et 70 ont entraîné à cette
époque l'accumulation des déficits publics déficit
d'exploitation des sociétés d'Etat, incapacité des
budgets des États à s'équilibrer, impossibilité
d'assurer le service de la dette externe.
Les pays pétroliers, tel
que le Nigeria, se sont trouvés dans des situations tout aussi catastrophiques
: à côté de nombreux et énormes investissements
peu productifs (ex. déplacement de la capitale à Abuja,
investissements industriels injustifiés et d'un coût exorbitant)
a sévi ce que l'on a pu appeler le « dutch disease »,
ou « syndrome hollandais », selon lequel les pays bénéficiant
de ressources en hydrocarbures voient progressivement disparaître
les autres activités productives au profit de ce secteur des hydrocarbures.
En 1991, pétrole et gaz ont
représenté 96 % des exportations du Nigeria. Dès le
début des années 80, il est devenu patent que les pays d'Afrique,
soumis à des chocs externes se cumulant avec leurs erreurs de gestion,
devaient mettre en oeuvre des politiques très sévères
d'ajustement pour résorber leurs différents déficits.
Ce fut l'origine des politiques d'ajustement structurel promues notamment
par les institutions de Bretton Woods, Fonds monétaire international
et Banque mondiale.
L'adoption de ces politiques d'ajustement
auxquelles sont soumis peu ou prou tous les pays d'Afrique au sud du Sahara
depuis dix ans a eu des répercussions fortes sur la politique commerciale
des Etats. La doctrine des institutions internationales repose en effet
sur le postulat que le principal obstacle à l'ajustement réside
dans les multiples entraves aux échanges sécrétées
par des politiques nationales protectionnistes. En contre partie de leur
appui financier, le FMI et la Banque mondiale, appuyés par les bailleurs
de fonds bilatéraux, ont donc entrepris de libéraliser les
économies africaines en démantelant les protections contingentaires,
en réduisant fortement les droits d'entrée aux frontières,
en poussant systématiquement les pays à ajuster leur taux
de change, en d'autres termes à dévaluer. Dans les pays de
la zone franc, en l'absence de toute modification de parité du franc
CFA, a été mis en place un système de subvention aux
exportations de produits manufacturés. Que ce soit en zone franc
ou hors zone franc, ces mesures ont moins conduit à une restauration
des équilibres extérieurs comme cela était espéré
qu'à un très fort développement des échanges
informels.
Profitant du démantèlement
des protections aux frontières, en particulier de la disparition
voulue par la Banque mondiale des valeurs mercuriales qui fixaient une
base d'imposition minimale aux produits importés ou exportés,
les importations frauduleuses (sous-facturations en douane ou importations
clandestines) se sont multipliées, mettant en péril les entreprises
produisant localement. Ceci est par exemple le cas pour l'industrie textile
aujourd'hui gravement menacée.
Autre volet de la politique d'ajustement
qui contribue au même résultat la pression exercée
pour réduire les dépenses des administrations qui peut aller,
dans certains pays, jusqu'à une disparition progressive de l'administration,
de droit ou de fait, et ouvre la voie à des situations proches de
l'anarchie. Tout peut alors rentrer dans ces pays au gré des intérêts
individuels immédiats : la presse s'est fait l'écho à
plusieurs reprises de l'arrivée sur les côtes d'Afrique de
produits inaptes à la consommation, voire dangereux et interdits
pour cette raison de commercialisation dans les pays du Nord. Aujourd'hui,
l'Afrique affaiblie dans ses structures, apparaît de plus en plus
ouverte, en dehors de toute réglementation et de tout contrôle,
au commerce international.
Mais ce résultat est moins
le fait d'un choix politique tel qu'il pouvait s'exprimer dans les années
qui ont suivi les indépendances que l'aboutissement d'évolutions
exogènes qui se sont imposées à elle.
Les politiques voulues par les gouvernements
africains ou largement imposées de l'extérieur dans le cadre
de l'ajustement structurel sont une chose ; la réalité des
flux commerciaux en est une autre, comme on peut le constater aussi bien
dans les chiffres qui retracent les mouvements commerciaux que dans des
observations de terrain qui font découvrir des réalités
dont on peut se demander Si elles sont nouvelles ou expriment une permanence
qui avait longtemps échappé aux statisticiens. L'ouverture
supposée des pays africains
Le rappel des politiques commerciales
a montré qu'à une politique de développement autocentré
après les indépendances, avec des nuances selon les pays,
a succédé une libéralisation des économies
dont les mesures principales concernaient le commerce extérieur.
Est-ce à dire que les économies africaines sont aujourd'hui
plus extraverties qu'en 1960 ? La mesure la plus simple pour répondre
à cette question consiste à comparer les taux d'ouverture,
taux d'importation et taux d'exportation, en 1960 et 1990.
Les résultats observables
sont des plus divers mais ne vont pas globalement vers l'ouverture tous
azimuts
La part des exportations dans la
production intérieure brute est restée assez stable pour
des pays tels que la Côte-d'Ivoire, le Togo, le Mali, le Niger, la
Mauritanie ou la Guinée. En revanche, le secteur exportateur s'est
fortement contracté pour le Sénégal du fait du déclin
du commerce de l'arachide et pour le Ghana qui a été, durant
plus de vingt ans, quasi absent du marché international.
Il est probablement plus intéressant
d'apprécier la part des importations dans la PIB puisque celle-ci
mesure la dépendance du marché local par rapport à
l'étranger. Certains pays sont aujourd'hui moins dépendants
qu'en 1960 Ghana, Mauritanie, Niger d'autres sont restés stables,
c'est-à-dire que leur dépendance commerciale ne s'est pas
accrue Côte-d'Ivoire, Sénégal, Guinée.
Enfin, quelques-uns ont sensiblement accentué leur dépendance
: Togo, Mali.
Certains résultats, tel celui
de la Côte-d’Ivoire, sont remarquables par la permanence du poids
des importations et des exportations par rapport à la PIB, en dépit
des politiques variables menées au cours de ces trois décennies.
Des analyses plus fines et plus
systématiques seraient nécessaires pour éclairer totalement
ces chiffres. Cependant deux observations permettent de mettre en perspective
ces évolutions en longue période
La période sous revue correspond,
dans le monde, à un développement considérable des
échanges commerciaux, ponctué par toute une série
de négociations commerciales internationales dans le cadre du GATT
ou de la CNUCED. A côté des accords négociés
au GATT qui ont permis un abaissement important des tarifs douaniers dans
le monde et leur généralisation par l'application de la règle
de la nation la plus favorisée, complété par un traitement
spécial et différencié pour les pays du Tiers monde
à travers le mécanisme de « système généralisé
de préférences » (SGP), on a vu réapparaître
de nombreuses restrictions quantitatives sélectives mises en place
par les pays du Nord pour protéger leur marché.
Au titre des formes de protectionnisme,
on ne peut oublier « l'arrangement multifibres » qui régit
le commerce international des produits textiles et qui autorise des contingents
quantitatifs pour limiter les exportations des pays du Tiers monde, dont
l'Afrique, vers les pays du Nord. Il est vrai que les pays ACP bénéficient
dans leurs relations avec les pays de la Communauté européenne,
au titre des accords de Lomé, de conditions préférentielles
pour leurs exportations. Cette réglementation diffère du
système généralisé de préférences
en ce qu'elle va au-delà de simples réductions tarifaires
pour inclure aussi l'abaissement de certains obstacles non tarifaires,
l'application moins stricte de diverses règles commerciales, des
exceptions à « l'arrangement multifibres » par exemple...
Mais, comme pour le SGP, une clause de sauvegarde peut toujours permettre
à la CEE de suspendre unilatéralement une concession donnée.
En dépit de ces avantages
accordés aux pays ACP, leurs exportations vers les pays de la CEE,
qui représentaient 20,5 % des importations de la Communauté
en provenance des pays en développement en 1970 avant la signature
de la première convention CEE/ACP, étaient tombées
à 16,6 % en 1985. Cette évolution traduit en fait une tendance
plus générale : le commerce mondial a progressé plus
rapidement dans le monde au cours des dernières décennies
que le commerce extérieur de l'Afrique.
S'agissant des relations entre la
France et son ancien empire colonial, l'aspect le plus caractéristique
est la marginalisation de l'Afrique sub-saharienne dans les exportations
françaises, puisqu'en 1991 elles n'ont représenté
qu'un peu plus de 2 % de celles-ci. En revanche, dans cette zone géographique,
la France continue à tenir environ 20 % des marchés d'importation.
Parmi les cinquante premiers pays clients de la France, on ne trouve que
la Côte-d’Ivoire et le Nigeria, respectivement en 46ème et
47 ème position.
Rappelons qu'à la fin de
la période de « l'Empire », celui-ci absorbait plus
de 80 % des exportations françaises de tissu de coton, un tiers
des produits chimiques et plus du tiers des automobiles. Du fait des exportations
de matières premières, soit pétrole (Gabon, Nigeria,
Cameroun), soit produits agricoles (Côte-d'Ivoire), ces quatre pays
figurent parmi les cinquante premiers fournisseurs de la France en 1991,
mais, sauf pour le Gabon (31ème) et le Nigeria (40e), tout à
fait en bas de tableau.
La cible commerciale que constituait
pour la France l'Afrique sub-saharienne n'est donc plus d'actualité
comme le prouvent d'ailleurs les classements sévères de la
COFACE qui, sauf exception, ne garantit plus les ventes d'équipements
ou de produits vers ces destinataires.
L'attitude des sociétés
françaises implantées de longue date en Afrique semble cependant
différente : selon le dernier rapport patronal pour 1990, la vague
de désinvestissements des entreprises françaises en Afrique
enregistrée depuis le milieu de la décennie 80 serait stoppée.
Les investissements hors secteur pétrolier se maintiennent, les
désinvestissements étant équilibrés par des
investissements de renouvellement des entreprises françaises implantées
dans cette région. De même, ce rapport constate que le mouvement
de fermeture de filiales est stabilisé. Certains patrons de grandes
entreprises métropolitaines parient même aujourd'hui sur l'Afrique.
En définitive, si l'on tient
aux chiffres officiels, l'Afrique, marginalisée dans le commerce
mondial, apparaîtrait d'une certaine manière moins ouverte
qu'elle ne l'était au moment des indépendances. Mais cette
impression peut se révéler fausse Si l'on prend en compte
les flux commerciaux qui n'obéissent pas aux règles commerciales
classiques.
Depuis une quinzaine d'années principalement, les flux commerciaux entre le Nord et le Sud qui ne suivent pas les règles habituelles des relations commerciales se sont multipliés avec une double origine : officielle ou caritative pour l'aide dite humanitaire clandestine pour le commerce non déclaré.
Le développement de l'aide
alimentaire est bien connu. Il est souvent le fait des EtatsUnis avec leur
programme PL 480 ou « Food for Peace » ou de la Communauté
européenne. Quelle qu'en soit l'origine, ce phénomène
répond à des préoccupations du Nord, écoulement
de surplus agricoles, plus souvent qu’à de réels besoins
du Sud.
Si l'aide d'urgence en cas de catastrophe
naturelle ou de guerre est parfaitement justifiée à condition
d'atteindre les populations concernées au moment voulu, l'aide alimentaire
récurrente a des effets pervers qui ont été souvent
dénoncés : concurrence déloyale aux productions vivrières
locales qui peut causer de forts préjudices aux paysans habitudes
de consommation inadaptées tel le blé qui s'est progressivement
substitué aux céréales locales origine de nombreuses
malversations. L'aide alimentaire est aujourd'hui régie par des
accords internationaux.
De nature comparable et avec des
effets pervers importants sont les expéditions de médicaments
et surtout de fripes du Nord en direction de l'Afrique. L'industrie textile
africaine, l'une des plus significatives, parce que la plus accessible
aux pays du Sud, est menacée de faillite en raison de l'envahissement
de produits textiles divers : vêtements usagés, « fins
de série », ou « deuxième choix », importés
sous le terme générique de fripes à des prix évidemment
très faibles. La multiplication de ces pratiques, aide alimentaire
ou autres, sous couvert de générosité, perturbe gravement
les marchés africains et est aussi souvent source d'enrichissement
anormal pour certains des intermédiaires de ces filières.
Autre composante des échanges
africains, le commerce inter-États a pris au cours des dernières
années une grande amplitude. Les statistiques officielles considèrent
que seulement 4 % de l'ensemble des échanges se feraient entre pays
africains au sein des quinze de la CEDEAO (Afrique de l'Ouest). Mais des
études réalisées notamment sur le pourtour du Nigeria
démontrent une tout autre réalité. Deux types de commerce
sont florissants dans cette zone :
- Un commerce transnational traditionnel
la diversité des conditions climatiques explique le commerce séculaire
du bétail de la zone sahélienne vers la « côte
», de la noix de cola, du sel saharien, du poisson séché,
de certaines céréales. Ni la période coloniale, ni
les nouvelles frontières issues des indépendances, n'ont
eu de conséquences majeures sur ce commerce. Aujourd'hui dans le
cas du commerce du bétail, par exemple, la frontière ivoirienne
ne constitue que l'un des nombreux « péages » par lequel
le bétail exporté par le Mali ou le Burkina Faso doit transiter
pour atteindre le marché d’Abidjan.
- Un commerce de contrebande sur
les importations de produits du Nord ou de réexportation de produits
locaux (ex. produits pétroliers) qui profite des frontières
pour se constituer une rente. Certains pays en ont même fait une
spécialité la Gambie qui favorise les réexportations
vers le Sénégal plus protectionniste ; le Bénin qui
tire parti, dans ses relations avec son grand voisin le Nigeria, des disparités
de prix qui interviennent entre une devise forte, le F CFA, et une devise
faible, la naira nigériane. Le Nigeria joue, dans toute l'Afrique
de l'Ouest, un rôle particulier vis-à-vis de ses voisins,
et en particulier du Niger, du Cameroun, du Bénin dans le commerce
clandestin souvent parasitaire. Les études menées sur le
cas spécifique des céréales font apparaître
que ces pays sont beaucoup plus ouverts les uns aux autres que pouvaient
le laisser supposer les statistiques du commerce extérieur. D'autres
sous-régions de l'Afrique sub-saharienne relèvent d'une dynamique
comparable, notamment tous les pays d'Afrique australe dont le commerce
intrarégional est structuré par la zone rand.
Les gouvernements africains ont largement échoué dans leurs politiques d'industrialisation et de protection de leurs marchés. L'action des organismes de Bretton Woods pour libéraliser les économies n'a fait que donner une impulsion supplémentaire à un dynamisme souterrain du commerce africain très mal saisi par les statistiques.
Finalement, les politiques mises
en oeuvre en Afrique apparaissent souvent comme un théâtre
d'ombres qui n'affecte pas en profondeur les réalités. Celles-ci
sont fondées sur les décisions commerciales prises par les
pays du Nord pour se protéger ou s'ouvrir des marchés c'est
l'objet des négociations interminables de l'Uruguay Round et des
pratiques discrètes mises en oeuvre par les pays riches dans cette
compétition internationale : clauses de sauvegarde, réglementations
multiples mais aussi politique d'exportation sous couvert d'aide au Tiers
monde.
La réalité, c'est
aussi l'Afrique des commerçants Dioulas, Yorubas, Haoussas, Bamilékés
ou de groupes religieux comme la confrérie des Mourides qui ont
su utiliser les moyens modernes mis à leur disposition, notamment
infrastructures économiques et financières, pour développer
les échanges commerciaux en Afrique, sur des bases souvent traditionnelles
et en tirant parti des rentes multiples procurées par des réglementations
nationales. Tout l'enjeu aujourd'hui est de canaliser ce fort dynamisme
commercial de l'Afrique pour qu il joue non plus un rôle prédateur
des économies mais un rôle intégrateur et porteur d'activités
économiques pour l'Afrique. Réconcilier le commerce traditionnel
et informel avec une logique économique qui serait profitable à
l'Afrique et à ses populations, tel est l'un des grands défis
posés aux hommes politiques africains aujourd'hui. La résurgence
de l'idée de coopération régionale, visible tant en
Afrique de l'Ouest que centrale ou australe, est peut-être le signe
d'une prise de conscience de cet enjeu.
Les bailleurs de fonds, convaincus
que la balkanisation de l'Afrique hypothèque toute perspective de
réel développement, sont prêts à en accepter
l'augure. Mais ne risque-t-on pas encore une fois, sous leur impulsion,
de voir s'entamer un processus technocratique qui ne ferait qu'effleurer
la réalité d'un commerce africain qui se dérobe à
toute gestion formelle ?
Plus concrètement, le problème
auquel doivent faire face les responsables africains convaincus de l'intérêt
de l'intégration régionale est celui d'arriver à rendre
effectif un cordon frontalier aux limites de la région alors que
leurs frontières nationales s'avèrent poreuses, voire évanescentes.
Cette capacité des États à réaffirmer leur
autorité par le contrôle des frontières, qui dans tous
les exemples réussis d'intégration régionale s'est
toujours révélé essentiel, constitue l'un des défis
institutionnels auxquels sont confrontés ces pays. L'intégration
régionale, qui suppose des abandons de souveraineté, doit
en même temps se traduire par la prééminence de l'autorité
étatique. Là n'est pas l'un des moindres paradoxes auxquels
sont exposés ces pays dans la gestion de leur transition démocratique.
ANALYSE IV : L’agriculture et l’indépendance
Toutes expériences politiques
confondues, l'État en Afrique a capté à son profit
et à celui de ses tenants le surplus et la rente d'exportation agricoles,
notamment par le biais des offices de commercialisation, de la surévaluation
des monnaies nationales et de la répartition des dépenses
publiques. L'ampleur de ces processus, leurs modalités institutionnelles,
les groupes sociaux qui en ont tiré avantage ont pu varier d'un
pays à l'autre. Peu de régimes, néanmoins, font exception
à la règle générale et ces rares cas divergents
- avant tout celui du Zimbabwe, grâce à la prégnance
de « l'option paysanne » que les producteurs autochtones ont
opposée avec ténacité à leur intégration
dans le marché régional du travail, accessoirement ceux du
Burkina Faso, du Niger, voire du Mali sont au reste plus ambigus que convaincants.
On peut donc tenir pour acquis que la révolution politique de l'indépendance
n'a pas été une révolution paysanne. Elle a même
souvent entraîné une aggravation de la condition h des cultivateurs
que révèlent l'évolution des prix d'achat aux ( producteurs
ou celle des revenus ruraux, et la ventilation des dépenses publiques.
L'exemple du Sénégal
est éclairant, alors même que M. Senghor avait fondé
son ascension politique, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sur
le vote rural. De 1960 à 1967, le 1e prix d'achat de l'arachide
au producteur est demeuré quasi constant en francs courants, soit
une baisse de son pouvoir d'achat d'environ 20 %, un temps compensée
par une augmentation des quantités produites. En 1967, la suppression
des prix de soutien français aux exportations sénégalaises
d'arachide a été répercutée sur les paysans,
et le prix d'achat net au producteur est passé de 21,5 F CFA/kg
à 18 F CFA/kg. Par rapport à la moyenne des années
1 960-1966, la baisse du « revenu agricole monétaire réel
moyen par tête » a été de l'ordre de 25 à
65 % sur la période 1968-1974, suivant le volume des récoltes.
La conjoncture s'améliorant, le prix d'achat de l'arachide au producteur
a été relevé de 30 % en 1974, puis de 38 % en 1975,
et en quelques années le revenu monétaire agricole a plus
que quadruplé en francs courants. Cependant, la rémission
n'a été que de courte durée. L'économie sénégalaise
s'est littéralement affaissée à partir de 1978. Le
« revenu monétaire réel agricole moyen par tête
» a de nouveau décru pour retomber en 1978 et en 1980 à
son niveau des mauvaises années du début de la décennie.
La responsabilité en incombe, outre aux mauvaises récoltes,
au blocage du prix d'achat au producteur d'arachide qui, « déflaté
» par l'indice des prix à la consommation, s'est retrouvé
à un niveau inférieur à celui de la période
1969-1973. En revanche, le revenu moyen réel urbain par tête,
qui s'était nettement dégradé de 1968 à 1975,
a crû, de 1975 à 1980, de 16,3 %. La tentative d'ajustement
structurel entreprise depuis 1980 sous les auspices du Fonds monétaire
international et de la Banque mondiale est venue corroborer ce rapport
différencié de l'État aux groupes sociaux: Les mesures
qui ont été appliquées le plus complètement
touchent plus directement les revenus agricoles, les Consommateurs urbains
et plus particulièrement les consommateurs des produits de base,
tandis que résistaient les salariés du secteur moderne (fonctionnaires,
sociétés d'Etat), les intermédiaires licites ou illicites
des filières agricoles, et qu'étaient épargnés
les revenus non salariaux (revenus fonciers, immobiliers, commerciaux...).
« Du point de vue de la justice
distributive, le biais en défaveur du monde rural qui s'était
développé à partir de la fin des années 60
s'est considérablement renforcé depuis 1980. Sous l'effet
conjugué de la saturation des terroirs, des mauvaises conditions
climatiques et de la baisse des prix d'achat réels, le revenu monétaire
agricole réel est tombé en 1981 et 1984 à son plus
bas niveau depuis l'indépendance malgré une croissance de
la population de plus de 30 %. Même en année de bonne pluviométrie
comme en 1983 (campagne 82/83), le revenu agricole monétaire réel
global est inférieur à ce qu'il était au début
des années 60. En ville, le biais s'accentue au détriment
des bas revenus, au profit des salariés du secteur moderne et, surtout,
des hauts revenus non salariaux »
Les chiffres que l'on peut collecter
au sujet d'autres pays, tels le Ghana, le Nigeria, le Cameroun, le Zaïre,
signalent une paupérisation similaire des cultivateurs au bénéfice
des catégories citadines. De même, la répartition des
dépenses publiques est défavorable aux campagnes dont il
a souvent été dit - non sans excès -qu'elles avaient
subventionné la croissance des villes ou encore les investissements
agro-industriels, peu propices aux intérêts paysans: au Cameroun,
de 1960 à 1980, de deux tiers à trois quarts des prélèvements
effectués sur le secteur agricole ont servi à financer d'autres
activités, et durant le IVe plan quinquennal, 60 % des investissements
nationaux ont été consacrés aux complexes agro-industriels;
au Congo-Brazzaville, en 1984, le paysan exploitait 68 % des terres cultivées,
assurait 98 % des productions agricoles mais ne recevait que 10 % des investissements
agricoles, soit 1 % des investissements nationaux. Pour éloquentes
qu'elles soient, ces données chiffrées ne restituent pas,
en outre, la détérioration qualitative du milieu rural, souvent
dramatique. Les pénuries de biens de première nécessité
ou de médicaments sont monnaie courante. Les hôpitaux et les
écoles, surchargés, sont des lieux de prédilection
de la vénalité. Le réseau routier s'est parfois dégradé
dans des proportions effrayantes: au Zaïre, il est par exemple passé
de 140 000 km en 1959 à 20 000 km au début des années
soixante-dix, tant et Si bien que l'Office des routes est couramment qualifié
d'Office des trous; les coûts de transport dans les campagnes sont
de 40 % à 50 % plus élevés qu'avant l'indépendance,
et la durée de vie d'un camion n'excède pas les 80 000 km.
Aux exactions quotidiennes des autorités locales et centrales peuvent
s'ajouter les horreurs de la répression ou de la guerre civile.
Quant à la paysannerie, les
Etats que l'on a crédités d'une « nature de classe
» différente sont loin d'avoir tenu leurs promesses. Ainsi
des régimes lusophones issus des « luttes armées de
libération nationale ». En Angola, le MPLA était peu
implanté dans les campagnes et il représente surtout les
intérêts urbains créoles. Au Mozambique, le FRELIMO,
affichant sa méconnaissance d'une paysannerie dont il assurait qu'elle
avait été « détruite par la colonisation »,
s'est jeté dans une collectivisation Outrancière et a achevé
de plonger les provinces dans le chaos en y déportant en 1983 des
milliers de citadins. Au moins dans un premier temps, la politique agricole
de la Guinée-Bissau a été à peu près
aussi erratique, bien que moins agressive, et la brouille semble durable
entre le PAIGC et la paysannerie balant qui lui avait fourni ses contingents
de combattants. Le socialisme tanzanien, longtemps auréolé
d'un prestige considérable, n'a pas mieux servi ses cultivateurs.
La Tanganyika African National Union (TANU) reproduisit d'abord certains
des aspects du modèle colonial de développement autoritaire.
A la suite de la Déclaration d'Arusha, en 1967, la politique d'ujamaa
a accentué la pression de l'Etat et du parti: les mouvements autonomes
de cultivateurs - en particulier la dynamique Ruvuma Development Association
- ont été brisés, les coopératives ont été
un temps interdites, la commercialisation des récoltes a été
nationalisée et l'habitat a été regroupé par
la contrainte. Simultanément, les prélèvements opérés
au profit de l'État sur le revenu agricole brut ont augmenté,
dépassant régulièrement une part de 60 % après
1971-1972 et culminant même à 84 % au cours de la période
1972-1975.
A l'opposé du spectre idéologique
du continent, le rapport de l'Etat à la paysannerie est similaire.
La « success story » de l'agriculture kenyane, jusqu'au milieu
des années soixante-dix, a en réalité recouvert le
transfert de la structure agraire très inégalitaire des White
Highlands aux mains de grands propriétaires nationaux. Environ 80
% de ces domaines ont été cédés par indivis
et n'ont pas été touchés par la réforme agraire.
Actuellement, 5 % des propriétaires possèdent près
de 70 % des terres agricoles et le processus de concentration se poursuit.
On estime ainsi à 90 % les fermes de plus de 3 ha dont les propriétaires
sont absentéistes. De Surcroît, le gouvernement, en optant
pour un protectionnisme avantageux du point de vue de l'industrie, a pénalisé
l'agriculture: les termes de l'échange pour celle-ci - c'est-à-dire
le coefficient des prix de vente agricoles par rapport aux coûts
unitaires d'achat des agriculteurs - ont chuté de 100 en 1976 à
81,1 en 1981.
La tendance a été assez comparable en Côte d'Ivoire malgré la mythologie du « planteur » dont s'est auréolé M. Houphouet-Boigny. De 1960 à 1968, le secteur urbain a incliné à y accaparer une part croissante de la richesse nationale au détriment du secteur rural. Moins marquée qu'elle n'a pu l'être ailleurs à la même époque, cette altération de la Situation des producteurs agricoles a néanmoins été réelle et a peut-être été responsable du fléchissement de la croissance observée à la fin de la première décennie de l'indépendance. De 1969 à 1973, le revenu agricole réel par tête a stagné, tandis que le revenu urbain par tête a continué de croître légèrement. La tendance s'est toutefois inversée en 1973 et l'augmentation des prix d'achat aux producteurs de cacao, de café, de riz, de coton, de palmier a permis de compenser le terrain qu’ils avaient perdu à la fin des années soixante. De 1974 à 1978, le « revenu agricole monétaire moyen par tête » se serait accru, en francs constants, à un rythme de 7 % par an environ, le revenu non agricole de 2,9 % par an, de 1975 à 1978. Puis, sous l'effet des très sévères mesures d'ajustement structurel édictées à partir de 1980, les revenus agricoles se sont stabilisés en francs constants jusqu'en 1985, ce qui correspond à une baisse d'environ 10 % du revenu par tête Si l'on évalue à 1,8 % la croissance annuelle de la population agricole. Coup d'arrêt il est vrai incommensurable avec la brutale compression des revenus agricoles sénégalais, d'autant que les salariés des villes - y compris ceux de l'administration et des entreprises publiques - étaient, eux, frappés de plein fouet. De plus, la Caisse de stabilisation ivoirienne, contrairement à son homologue camerounaise par exemple, a opéré une certaine redistribution en faveur du monde rural sous forme de subventions et de péréquations Sa fonction essentielle a cependant consisté, là comme ailleurs, à institutionnaliser les transferts intersectoriels de ressources du secteur primaire aux secteurs secondaire et tertiaire et à assurer la ponction agricole. Nonobstant une assertion courante, ce n'est pas une « bourgeoisie de planteurs » qui forme la classe dominante du pays. Les grands planteurs villageois du Moronou et du Ketté, par exemple, ne paraissent pas être en mesure de franchir le fossé qui les sépare des « planteurs entrepreneurs », ces propriétaires absentéistes qui appartiennent à l'élite politique et administrative des villes et qui affirment leur dominance sur les campagnes grâce à leur contrôle des ressources de l'État.
Dans leur congruence, ces divers
cas ont pu inciter à voir dans la paysannerie la classe dominée
de l'architecture politique postcoloniale, selon la perspective ouverte
par Fanon. Les choses, pourtant, ne sont pas si simples. Tout d'abord,
cette paysannerie n'est bien sûr pas homogène. Hormis même
la prodigieuse diversité des situations régionales ou locales,
elle abrite des disparités considérables du point de vue
foncier, capitalistique et technologique. Ces positions multiples ne sont
d'ailleurs pas forcément exclusives les unes des autres, et un individu
peut être simultanément salarié et producteur indépendant,
suivant les moments du calendrier agricole ou de la semaine. Sur la côte
kenyane, l'agriculture des squatters et l'agriculture de plantation se
sont ainsi étroitement interpénétrées. Ensuite,
la notion de paysannerie, on le sait, fait problème en Afrique,
pour des raisons historiques. La précipitation en « classe
sociale » des cultivateurs est généralement liée
à l'épisode colonial, au moins dans les parties centrale,
orientale et australe du continent - cela est plus discutable en Afrique
de l'Ouest - et certains auteurs préfèrent alors parler de
« peasantization », d'une paysannerie en voie de se faire.
Il n'est cependant pas acquis que ce processus parvienne à maturation
en dépit du précédent zimbabwéen. L'hypothèse
d'une « bureaucratisation » des producteurs sénégalais
d'arachide, et donc de leur disparition en tant que paysans, a été
évoquée. Un peu partout, le développement des complexes
agro-industriels ou la concentration agraire se soldent par une progression
du prolétariat rural. Et l'agriculture de rente ne se reproduit
pas toujours: les planteurs yoruba de cacao, en particulier, ont investi
dans d'autres secteurs et les plus performants d'entre eux ont quitté
leurs terres ou ont envoyé en ville leurs enfants.
Par ailleurs, les groupes sociaux
subordonnés des agglomérations - ouvriers, travailleurs du
secteur « informel », « pauvres » - ne peuvent
plus être tenus pour quantités négligeables dès
lors que la population du continent tend à devenir pour un tiers
urbaine et qu'elle ne cesse pas pour autant d'être soumise à
exploitation. Au regard de la pluralité de ses incarnations historiques,
le mythe d'une « classe ouvrière » cohérente
et privilégiée ne résiste pas plus à l'examen
des faits que celui de la paysannerie ». La sphère des
acteurs sociaux dominés apparaît de la sorte comme étant
à la fois singulièrement volatile et relativement unifiée,
ne serait-ce que par la récurrence des échanges entre la
ville et la campagne. Les représentations populaires introduisent
de nombreuses nuances dans l'échafaudage de l'inégalité:
les Ivoiriens parlent ainsi des « en bas d'en haut » et des
« en haut d'en haut », ou des « en haut d'en bas »;
les Yoruba distinguent mekunnu (le sans argent), talaka (le très
pauvre), otosi (l'indigent), alagbe (le mendiant), d'une part, et, de l'autre,
OlOWO (le riche), omowe (l'éduqué), oloola (le notable),
oloye pataki (l'homme d'honneur et de prestige), alagbara (le puissant).
Mais la polarisation croissante au sein des sociétés africaines
est également désignée sans ambages et s'ordonne sur
le mode de la dichotomie, selon le vieux thème des « nous
», opposés à « eux ». Le syndrome du «
big man -small boy » que R. Price a décrit avec bonheur à
propos du Ghana se retrouve dans la plupart des pays africains. Et les
«petits » ne manquent pas de mots pour identifier les «
grands types » (en Côte d'Ivoire), les « gens à
décret » (au Cameroun), les « acquéreurs »
(au Zaïre), les waBenzi (en Afrique orientale, et par référence
aux Mercedes Benz), les nizers (en Tanzanie, pour ceux qui ont profité
de l’Africanization), les mafutamingi (les « ruisselants d'huile
», en Ouganda).
Enfin, il fait également peu
de doute que la mobilité sociale dont d'aucuns se félicitaient,
sans doute trop hâtivement, il y a deux décennies, s'est d'ores
et déjà restreinte. Les hiérarchies se referment sur
elles-mêmes et penchent vers la reproduction, en particulier scolaire,
des catégories dirigeantes. Les premiers résultats des politiques
d'ajustement structurel poursuivies depuis la fin des années soixante-dix
sous l'égide des institutions financières de Washington révèlent,
notamment au Sénégal et en Côte d'Ivoire, ce figement
de la stratification.
Reste à comprendre à
partir de quelles instances celle-ci s'est structurée, de pair avec
la genèse de l'État. Une double réponse, négative,
peut être immédiatement apportée, qui confirme cette
première délimitation de l'ordre de la subordination. La
plupart des études s'accordent à reconnaître que l'accumulation
ne peut procéder du secteur « informel », sauf peut-être
quand l'économie officielle a périclité comme en Ouganda,
en Angola, au Zaïre, en Sierra Leone. Et, historiquement, elle ne
s'est pas non plus effectuée sur la base de l'activité agricole,
mais parallèlement et souvent de façon concomitante à
celle-ci, grâce à des revenus tirés du secteur tertiaire,
par exemple des profits d'un commerce ou d'une entreprise de transport,
ou encore d'un salaire. Reprenant les travaux fondamentaux de M.P. Cowen,
G. Kitching a démontré avec précision, au sujet du
Kenya, comment une minorité de maisonnées a pu ainsi épargner
et investir tout au long des années vingt et trente, « ihe
years ofopportunity ». Il s'est alors enclenché un processus
de transformation des relations de production qui a façonné
les décennies suivantes. Loin de les altérer, la prétendue
« révolution agraire » de l'indépendance s'est
conformée à ces faisceaux de différenciation 40. Les
conclusions de S. Berry quant à l'Ouest nigérian sont convergentes:
le salaire a été une source primordiale de l'investissement
agraire initial; par la suite, la voie royale de l'enrichissement n'a pas
plus résidé dans le secteur cacaoyer, mais dans le tertiaire,
et c'est précisément la raison pour laquelle les cultivateurs
yoruba ne se sont pas reproduits en tant que paysannerie. Ces dynamiques
du « chevauchement » (straddling), pour reprendre l'expression
consacrée par M.P. Cowen, semblent avoir été cruciales
à l'échelle du continent. Nous avons noté que les
grands planteurs villageois du Moronou et du Ketté, en Côte
d'Ivoire, n'étaient pas eux non plus en mesure de se livrer à
une véritable accumulation, à l'inverse des « planteurs
entrepreneurs » absentéistes, membres de la classe politique
et de la bureaucratisation. Et, en Tanzanie, l'autonomisation d'une richesse
strictement agricole s'est révélée encore plus impensable
puisque la cooptation par le colonisateur d'exploitants « modernistes
» a été tardive et limitée (ils n'étaient
guère qu'une centaine lors de la proclamation de l'indépendance),
puis s'est trouvée endiguée, voire érodée,
par l'ujamaa. Là aussi, le complément qui a autorisé
la croissance de certaines fermes est d'origine salariale, artisanale ou
commerciale. Du fait de l'accaparement des meilleures terres par les colons
européens, la trajectoire « paysanne » zimbabwéenne
n'a pas dérogé à la règle générale.
Bibliographie générale :
- Histoire générale de l'Afrique par l'UNESCO

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier