Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Résumé économie à l'aube des indépendances
RESUME DE LA SITUATION ECONOMIQUE A L’AUBE DES INDEPENDANCES : différentes analyses

ANALYSE I

Dès leur naissance, les Etats africains ont été confrontés aux difficultés liées au sous-développement qui caractérisait toutes les colonies, même si cette situation n'était pas leur apanage exclusif. Les réalités en avaient été dénoncées dès avant la Seconde Guerre mondiale, en particulier par Josué de Castro dans son ouvrage Géopolitique de la faim, mais la prise de conscience d'une relation étroite entre la situation de dépendance et le sous-développement fut plus tardive. Il fallut attendre les années cinquante pour que la fin de la domination politique apparaisse comme une condition indispensable au développement des territoires concernés. Une fois indépendants, les nouveaux Etats se sentirent donc investis de la mission de surmonter les faiblesses dont ils héritaient. Pour ce faire, ils initièrent des politiques qui, en dépit de la diversité des options, avaient toutes une finalité développementaliste. Toutefois, les dirigeants africains disposaient d'une marge de manoeuvre limitée inhérente au contexte international autant qu'aux contraintes locales, ces dernières étant aggravées par le décalage croissant entre une démographie dynamique et une augmentation limitée des ressources.

Les caractéristiques de l’économie africaine se répercutaient sur l’ensemble des activités de chaque territoire. Les métropoles avaient, en effet, cantonné leurs colonies dans le rôle de fournisseurs de matières premières et d'acheteurs de produits fabriqués et, dans ce but, elles avaient mis en place des infrastructures principalement destinées a faciliter les échanges extérieurs.
La majeure partie du PIB était constituée par des produits primaires d'origine végétale ou minérale, selon les territoires. Le secteur manufacturier y tenait une place infime. En revanche, le tertiaire était trop important par rapport aux autres facteurs de production. Au milieu de la décennie 1950, l'Afrique, qui comptait 7,5% de la population mondiale, ne disposait que de 2% du revenu national mondial, ce qui se traduisait, pour la majorité de ses habitants, par un niveau de vie moyen peu élevé.
En 1960, l'agriculture employait la majorité de la population active dans une proportion échelonnée entre 52% (Congo) et 95% (Tchad, Rwanda, Niger), l'Afrique du Sud constituant une exception avec 32%. Les agriculteurs africains se définissaient par une grande variété de situations. Dans de vastes parties du continent, en particulier dans les régions intertropicales, la production agricole était assurée par des cultivateurs autochtones dans le cadre de leurs propriétés collectives ou individuelles. Ils y produisaient des plantes vivrières en même temps que des cultures d'exportation
 souvent étroitement spécialisées: arachides au Sénégal, café et cacao en Côte d'ivoire ou au Cameroun, produits du palmier à huile au Dahomey (Bénin)... Toutefois, la colonisation agricole s'était implantée dans quelques régions où existaient de vastes domaines appartenant à des propriétaires d'origine européenne. Ces derniers engageaient des Africains comme ouvriers agricoles: par exemple en Algérie, en Angola, au Kenya ou encore en Afrique du Sud et dans les Rhodésies où l'on employait également des travailleurs originaires de la péninsule indienne.
La production minière, pour sa part, était localisée dans quelques zones: or et diamants d'Afrique du Sud et de Rhodésie, cuivre du Katanga, fer puis pétrole en Algérie, phosphates en Tunisie, etc. Il faut souligner que, à l'époque coloniale, les prospections n'avaient été menées qu'en fonction des besoins des pays industrialisés et que le potentiel des richesses minérales du continent africain était largement inconnu. Les sociétés privées à capitaux extérieurs, qui exploitaient les gisements, utilisaient une main-d'oeuvre africaine nombreuse, recrutée sur place ou dans les territoires voisins. Ainsi, le gouvernement colonial du Mozambique fournissait des travailleurs pour les mines d'Afrique austraIe. Les rares industries appartenaient à des étrangers: c’était le cas au Congo belge, par exemple, avec 82% des grandes entreprises, ou bien au Nigeria où les savonneries implantées avant la guerre par la firme Unilever se développèrent rapidement jusqu'en 1956, date où leur production se mit à plafonner. En AOF, quelques établissements s'étaient créés, généralement avec des capitaux français, pour répondre à la demande locale, en particulier dans le domaine alimentaire (conserveries et jus de fruit en Guinée et en Côte d'Ivoire, brasseries au Sénégal et en Côte d'ivoire, minoteries, biscuiteries, fabriques de pâtes alimentaires au Sénégal, etc.) seules les huileries d'arachides du Sénégal travaillaient pour l'extérieur et assuraient 38% des exportations de ce territoire vers 1960, mais le secteur industriel y était encore très limité puisque 83% de la population active était employée dans le secteur primaire et 17% dans les autres.
Largement dépendantes de l'extérieur pour leurs débouchés et pour leurs investissements, les économies coloniales se caractérisaient par un équilibre précaire dû à leur extrême sensibilité aux fluctuations du marché mondial des matières premières. Les métropoles avaient une place privilégiée dans le commerce de leurs colonies, tant aux importations qu'aux exportations. Ainsi, en 1960, la France fournissait 83,9% des importations de l'Algérie et lui achetait 80,8% de ses exportations. Sa part était majoritaire dans le commerce extérieur des pays de l'Afrique noire française où elle atteignait les deux tiers, voire les trois quarts, selon les territoires. La Grande-Bretagne, dont la part diminuait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, recevait encore 44,9% des exportations de ses territoires de l'Ouest africain, 25,6% de l'Afrique orientale, 53,2 % de l'Afrique centrale, pour la moyenne 1955-1959, et leur fournissait respectivement 43,4%, 37,4% et 37%; vers la même époque, elle participait pour plus de 30% au commerce extérieur de l'Afrique du Sud. Quant à la Belgique, elle absorbait 45,7% des exportations du Congo belge et lui fournissait 32,8% de ses importations, en 19581959.
Les métropoles agissaient également sur l'économie de leurs colonies au sein de leur propre zone monétaire. Ainsi, la France avait renforcé son intervention économique en Afrique noire et à Madagascar par la création d'une monnaie spécifique, le franc CFA (Colonies françaises d'Afrique), le 20 décembre 1945, avec une parité de 1 franc CFA pour 1,70 franc métropolitain, puis, à partir du 17 octobre 1948, de 100 francs CFA pour 200 (anciens) francs français. Ce taux devait se pérenniser jusqu'à la dévaluation de janvier 1994 depuis laquelle 100 francs CFA valent I franc français. Cette mesure, qui avait eu pour but de revaloriser les prix des produits locaux sur le marché mondial, favorisait surtout les intermédiaires, c'est-à dire les grandes entreprises commerciales, qui ajoutaient à leurs bénéfices habituels ceux qu’ils réalisaient grâce au change. La métropole avait donc un rôle déterminant dans les revenus des colonies, ce qui, dans le cas de la France, était dénoncé par les élus africains qui voyaient dans cette situation le maintien de fait du "pacte colonial"; car, s'il est vrai qu'elle payait les matières premières à des taux supérieurs aux cours mondiaux, le surprix de ses propres marchandises, protégées par des tarifs dissuasifs, atteignait en moyenne 25 à 30%, et certaines d'entre elles (comme le sucre) avaient même 60 % d'écart avec les prix anglais.

Avec l'accession à la souveraineté, on ne remit pas en cause la conception du rôle directif que 'Etat devait jouer dans le développement économique et social. Là encore, on adoptait l'héritage de la colonisation.
Une typologie des pays africains au tournant des années 1960, dressée en fonction du degré d’intervention de l'Etat, différencierait ceux dont l'économie était dirigée, comme l'Egypte depuis la révolution de 1952 ou bien l'Algérie indépendante, ceux qui se réclamaient d'un "socialisme à l'africaine" comme la Tanzanie, ceux qui s'orientaient vers un libéralisme plus ou moins poussé comme la Côte d'Ivoire, le Cameroun, le Maroc ou encore la Tunisie qui avait évolué rapidement vers un désengagement relatif des pouvoirs publics. Pourtant, les options "libérales" ou "dirigées", adoptées par les nouveaux gouvernants, ne se distinguaient que par le degré d'encadrement des activités économiques.
Un autre paramètre résidait également dans le choix du secteur destiné à être le moteur du développement. Au tournant des années soixante, l'industrialisation apparaissait le plus souvent comme la seule voie possible, a I instar du modèle occidental: c'est celle qu'avait choisie l'Egypte dès 1952 et qu'appliquera l'Algérie selon la formule d'une "industrialisation industrialisante", en privilégiant l'industrie lourde. En revanche, en Tanzanie, Juhus Nyerere préconisait une réforme préalable de l'agriculture par la "viliagisation"; dans cette version du "socialisme à l'africaine", l'industrialisation devait être réalisée dans un second temps, grâce aux profits dégagés du secteur primaire et sans recourir à l'endettement extérieur (déclaration d'Arusha, janvier 1967). En face de ces options affirmées, dans la plupart des autres pays, on tentait d'agir conjointement dans tous les domaines. Pourtant, quels qu'aient été leurs choix, les gouvernants mirent en place une politique planifiée, pérennisant ainsi une méthode initiée sous la colonisation.

Après la Seconde Guerre mondiale, en effet, les métropoles avaient engagé une importante politique d'investissements publics: la Grande-Bretagne poursuivait ainsi une action commencée pendant la guerre avec les Colonial Development and Welfare Acts, tandis que la France créait le Fonds d'investissement pour le développement économique et social (FIDES) par la loi du 30 avril 1946, qui permit de réaliser deux plans successifs (1946-1952 et 1953-1957). La Belgique, pour sa part, élabora un plan décennal en 1949. Quant au Portugal, il initia successivement deux plans de développement couvrant les années 1953-1958 et 1959-1964. Les crédits étaient alors fournis sous forme de prêts, de subventions et de dons aux gouvernements coloniaux locaux, mais les recettes locales contribuèrent elles aussi au financement des plans, dans des proportions variables selon les territoires: 36% en 1954 pour l'Afrique du Nord, et 28% en moyenne pour l'Afrique noire française, ce qui était relativement élevé comparé à certains territoires britanniques: 11% au Tanganyika, 14% au Kenya, 21% au Sierra Leone, mais atteignant 53,7% en Ouganda. Pour ce qui est des colonies portugaises, leurs programmes furent réalisés par des fonds intérieurs à raison de 42% pour le Mozambique et de 95% pour l'Angola; en outre, les sommes provenant de la métropole étaient des prêts et non des subventions.
Pourtant, dans l'ensemble, les crédits ne furent pas suffisants et ne suscitèrent pas de modification structurelle. Comme par le passé, les voies de communication et les moyens de transport recueillirent la plus grande partie des fonds, soit 60 à 80% selon les cas. En revanche, les dépenses de santé et d'éducation augmentèrent: 15 à 20% leur furent consacrés en moyenne, mais avec de fortes disparités puisqu'elles s'élevaient à 6% seulement en Angola et à 14% au Mozambique, mais elles atteignaient 25% en Ouganda. Les investissements productifs restèrent faibles (entre 10 et 15%); ils étaient principalement destinés à l'agriculture, en particulier à l'irrigation ou à la promotion de nouvelles cultures, mais avaient abouti à des résultats inégaux. Quant aux fonds accordés à l'agriculture dans les colonies portugaises, ils furent essentiellement attribués aux colons à raison de 71% en Angola et de 81% au Mozambique.

Au lendemain de l'indépendance, de nouveaux plans furent donc élaborés et imposés de façon plus ou moins directive. En dépit de la diversité de leurs noms et de leur durée, tous prenaient en compte les domaines essentiels de la vie économique et sociale, avec des priorités différentes selon les choix politiques. Même dans les pays qui se proclamaient libéraux, l'Etat intervenait dans l'économie, ce qu'illustrait une déclaration du président camerounais Ahidjo: « Nous avons choisi de réaliser notre développement économique et social dans un système libéral planifié, c’est-à-dire un système de liberté où l'entreprise privée mêle nationaux et étrangers; un développement sur lequel non seulement i'Etat a droit de regard mais qu'il planifie » ("Contribution à la construction nationale", rapport du IV' congrès de l'Union camerounaise à Ebolowa, Présence africaine, 1964, p. 59). L'Etat, outre ses décisions en matière de politique douanière et monétaire, détenait, an effet, une position clé en tant qu'important employeur et dispensateur de crédits. Son intervention s'opérait parfois en agissant sur les prix. Ainsi, plusieurs pays anglophones avaient maintenu le système des offices de -commercialisation (Marketing Boards) hérité de la colonisation. Dans les anciens territoires français furent mis en place des organismes de stabilisation et de soutien des prix à la production agricole, comme en Côte d'Ivoire dès 1960 ou au Cameroun, afin d'égaliser les prix entre les bonnes et les mauvaises années.
La réussite de la planification dépendait de la possibilité d'accéder à des sources de financement d'origines différentes, publiques et/ou privées, selon les options idéologiques. Pourtant, même dans les pays qui avaient choisi une voie "capitaliste", comme le Maroc ou la Côte d'ivoire, l'appel aux capitaux extérieurs s'avéra insuffisant malgré la promulgation de codes d'investissements donnant toutes garanties aux étrangers. L'intervention de I'Etat eut donc un rôle déterminant en premier lieu par sa capacité à drainer les fonds intérieurs par la fiscalité et/ou par des emprunts. Or le faible niveau de vie des populations ne leur permettait pas de dégager une épargne suffisante pour alimenter de façon substantielle les budgets d'équipement de leur pays. C'est ainsi que les emprunts libres lancés au Niger en 1961 ou en République centrafricaine en 1965 ne furent couverts respectivement qu'à 25% et à 36,5%; en revanche, celui du Sénégal (1961) rapporta plus que ce que l'on escomptait grâce au concours des organismes de prévoyance et d'assurance, des banques et des grandes entreprises commerciales et industrielles, l'apport des autres souscripteurs atteignant à peine 3%. Au Ghana, on décida un emprunt forcé sur les revenus salariaux (5%) et patronaux (10%), mais les sommes réunies n'étaient pas à la mesure des be soins. Force fut donc de recourir à des fonds extérieurs, I'Etat se chargeant de négocier des prêts et des subventions dans le cadre des aides bilatérales, en particulier auprès des anciennes métropoles, ou multilatérales auprès des organismes financiers internationaux comme la BIRD et surtout le FED dans le cadre des accords de Yaoundé (1963 et 1969) puis des conventions de Lomé, renouvelées à partir de 1975.

Cette situation enclencha un processus d'endettement qui alla en s'accroissant: c'est ainsi que le service de la dette publique extérieure, qui s'élevait en moyenne à environ 5% du montant des exportations de biens et de service de l'Afrique subsaharienne en 1970, passe à 10,9% en 1980 et 19,3% en 1990 (Afrique du Sud non comprise); dans le même temps, en Algérie, par exemple, cette proportion s'élevait respectivement de 9,2% à 27,1% et 59,4%. A partir des années 1980, les institutions dites de Bretton Woods, Banque mondiale et Fonds monétaire international (FMI), en échange de leur aide, imposeront à la plupart des pays la mise en oeuvre de plans d'ajustements structurels destinés à diminuer l'interventionnisme de l'Etat.

Jusqu'au premier choc pétrolier de 1973, le continent africain, à l'instar du contexte mondial, connut une période de croissance économique, mais avec bien des disparités entre les pays, puisque le taux moyen d'accroissement du PIB de 1965 à 1973 variait entre -0,8% (Niger) et un peu plus de 9% (Zimbabwe, Nigeria), le Botswana ayant un taux exceptionnel avec 14,8% à cause de l'exploitation des diamants découverts on 1967; la majorité des pays se situait toutefois entre 3% et 4%.
La volonté de promouvoir des changements de structure se traduisit par une lente transformation des secteurs d'activité, sensible dans la répartition du PIB en Afrique subsaharienne où l'agriculture passa en moyen ne de 47% en 1960 à 40% en 1965, 35% en 1970; dans le même temps, la part de l'industrie s'accrut de 17% à 20% puis à 23%, tandis que le secteur tertiaire prenait la première place avec 41% en 1970, hypertrophie que nombre de pays ne pouvaient assumer au regard des autres facteurs de production. L'apport de l'agriculture, qui continuait pourtant à occuper une part importante de la population, sinon la majorité, restait minime à cause de sa faible productivité.
Derrière ces données moyennes se cachait on réalité une diversité de situations, surtout en ce qui concernait l'industrialisation. En outre, cette dernière portait la plupart du temps sur des industries de substitution destinées à la consommation locale, et rarement sur la production de biens d'équipement comme c était le cas on Algérie. Toutefois, certains pays développèrent de nouvelles activités comme le tourisme, qui prit un essor particulier au Kenya ou en Tunisie dès la fin des années soixante.

Alors que le commerce africain s'accroissait en valeur absolue, sa part dans les échanges internationaux déclina progressivement de 4,3% en 1960 à 3,2% en 1973 pour les exportations. Dans le même temps, la place des importations s'accrut de 3,8% à 4,7% en 1964, puis diminua par la suite pour atteindre à la fin de la période un pourcentage identique à celui du début. En outre, la répartition des produits de l'échange se modifia peu: l'Afrique fournissait -toujours des matières premières et achetait des produits fabriqués, mais la proportion des biens d'équipement   machines et matériel de transport - avait augmenté grâce aux politiques développementalistes et atteignait en moyenne 32% en 1970.
Les anciennes métropoles conservèrent générale ment la première place dans le commerce extérieur des pays africains qu'elles avaient dominé antérieurement, mais leur part diminua au profit de nouveaux partenaires membres de la CEE, en particulier la RFA, l'Italie et les Pays-Bas, dans le cadre des accords de Yaoundé puis de Lomé qui lièrent la communauté européenne avec les pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) à partir de 1975. En outre, les Etats-Unis et le Japon consolidèrent leurs échanges en particulier avec l'Afrique du
Sud, dont les premiers absorbaient, selon les années, entre 14% et 20% du commerce extérieur et le second plus de 11% au tournant de 1970. Quant aux démocraties populaires, elles s'implantèrent dans des Etats ayant des options politiques proches, mais en y occupant une faible place, mise à part l'URSS qui absorba de 33 à 40% des exportations de l'Egypte, entre 1969 et 1972, et fournit en moyenne 13% du total des importations de ce pays. En revanche, les échanges interafricains, tout en augmentant, restèrent minimes malgré les accords douaniers, par manque de complémentarité, exception faite des producteurs de pétrole.
En dépit des efforts, les économies africaines sont restées dépendantes de l'extérieur. Les revenus des producteurs agricoles et les recettes que les Etats tiraient de l'exportation dépendaient toujours des variations des cours mondiaux des matières premières. Or, ces derniers ont eu tendance à baisser en valeur constante, sur la longue durée. Certes, dans une période de croissance générale, les difficultés ne semblaient pas insurmontables. Toutefois, l'accélération de la pression démographique, en suscitant un décalage croissant avec l'augmentation des ressources, allait accentuer les faiblesses structurelles de ces économies.

L'augmentation de la population africaine, déjà importante, s'accéléra: le nombre des habitants du continent passa de près de 200 millions en 1950 (8% de la population mondiale) à environ 273 millions on 1960 (9% de la population mondiale), 352 en 1970 (9,7% de la population mondiale) et 440 on 1980 (12,1% de la population mondiale). Le croît naturel était fort, variant en moyenne autour de 2,5% et dépassant sou
 vent les 3%. D'une façon générale, la natalité se maintenait à un niveau très élevé (47 pour mille en moyenne en 1965 comme en 1980) alors que la mortalité baissait (de 23 pour mille on moyenne on 1965 à 17 pour mille on 1980) et que l'espérance-vie à la naissance augmentait (quarante-neuf ans on moyenne on 1980, soit environ sept ans do plus qu'en 1965). La baisse accélérée do la mortalité est imputable on grande partie à l'action médicale, on particulier à la lutte contre la surmortalité infantile et à la vulgarisation des moyens préventifs, comme la vaccination. Cette évolution a ou, entre autres, pour conséquence l'accroissement sensible de la proportion des moins de quinze ans qui s'élevait on moyenne à 43% on 1970, posant aux Etats de graves problèmes de scolarisation et de formation.
La répartition du peuplement s'était profondément modifiée on quelques décennies, avec un développement urbain accéléré. Vers 1960, le taux moyen de la population urbaine approchait 9% pour toute l'Afrique, mais il recouvrait do fortes disparités d'un pays à l'autre puisqu'il atteignait plus do 45% on Union sud-africaine et 38% pour l'Egypte où 22% do la population vivait dans des agglomérations de plus de 100000 habitants. En 1980, il était de 26% on moyenne pour tout le continent, mais de 53,2% on Afrique du Sud et 44,2% en moyenne pour l'Afrique du Nord. L'augmentation provenait essentiellement de l'exode rural dont profitaient surtout les capitales mais aussi les centres économiques et les agglomérations de moyenne importance.
Le développement de la population urbaine a Suscité de graves difficultés dans le domaine do l'habitat et des transports ainsi que dans celui du ravitaillement. L'agriculture, privée d'une partie de sa main d'oeuvre, touchée par l'exode rural ainsi que par l'émigration extérieure, n'a pu, on effet, approvisionner en totalité une masse croissante de citadins, d'autant qu'elle devait également produire pour l'exportation. Malgré dos me sures prises pour augmenter la production et améliorer les rendements moyens des cultures vivrières, ceux-ci restèrent faibles à cause de la surexploitation des terres. Les déficiences de la production par rapport au développement démographique entraînaient donc une dépendance alimentaire croissante à l'égard de l'extérieur. Certes, la consommation journalière on Afrique subsaharienne, évaluée d'après les disponibilités caleriques, s'était améliorée, passant d'une moyenne do 2034 on 1965 à 2181 dix ans après, et à 2281 en 1985 (statistiques de la Banque mondiale) mais les quantités restaient inférieures au minimum nécessaire de 2400. Toutefois, bien des différences existaient entre les pays, les régions et les catégories sociales.
Ainsi, les mesures prévues par la planification se sont avérées insuffisantes au regard dos besoins, tant au point do vue économique que social, on particulier on matière d'éducation et de santé. De ce fait, l'émigration a été considérée par certains comme une solution pour améliorer leurs conditions d'existence et celle do leur famille restée au pays. Alors que des accords étaient signés entre les Etats du Maghreb et la France pour normaliser le flux des migrants, un nombre accru de ressortissants dos pays d'Afrique noire se dirigeaient vers leurs anciennes métropoles avant que celles-ci ne prennent des mesures de plus on plus rigoureuses contre l'immigration: dès 1962 on Grande Bretagne, le Commonwealth Immigration Act n'accorda l'autorisation d'entrer qu'aux personnes qualifiées ou pourvues d'un emploi; on France, les premières restrictions édictées on 1968 se renforcèrent à partir de 1974 avec les mesures favorisant le retour des immigrés.
Les pays africains n'ont donc pu surmonter les handicaps du sous développement auxquels ils avaient dû faire face au moment do leur naissance, malgré une amélioration relative réalisée à la faveur de l'expansion économique des années soixante. En revanche, avec la crise mondiale qui s'ouvrit et 50 prolongea dans les décennies suivantes, les faiblesses structurelles allaient créer on Afrique des situations critiques et accroître encore les disparités entre les pays.

L’INDUSTRIALISATION

Dans tous les pays, la croissance économique a toujours consiste a accroître l'offre de biens et services disponibles pour la consommation présente et celle des ressources susceptibles d'être investies pour assurer le développement ultérieur. A cet égard, L’expérience des pays industriels vaut dans une très large mesure pour l'Afrique.. Porter en Afrique et dans les autres régions sous développées le faible niveau de la production par habitant a celui que les pays industriels ont atteint, tel est l'objectif du développement économique le plus communément accepté. Ce qu'implique un tel passage devient alors d'une extrême importance sur le plan de l'exécution.
Un grand nombre de pays africains préparent actuelle ment des plans économiques. Pour cette préparation, les traits distinctifs et les ressources de chaque pays joueront sans doute un rôle décisif. [...]On peut dire, en résumé, que la transition économique comporte dans les deux grands secteurs des augmentations tendant, a peu prés, a doubler la production agricole par habitant et a porter la production industrielle par habitant au multiple vingt-cinq. Ces ordres de grandeur indiquent immédiatement quel est le secteur où l'écart entre l'Afrique et les pays industriels est le plus important. L'expansion industrielle accélérée est a mettre au centre de tout programme visant à porter le revenu africain au niveau de
l'Europe industrielle en supposant que la production et le revenu industriels par travailleur seront beaucoup plus élevés que la production et le revenu agricoles. Un double ment de la production agricole par habitant qui ne serait pas accompagné du développe ment simultané des industries proposé ci dessus, créerait des problèmes de commercialisation dont la solution n'est guère envisageable pour le moment.
En combien de temps cette évolution économique pourrai telle s'accomplir? La réponse dépend évidemment du rythme de croissance. [...J Le processus a pris plus d'un siècle dans les pays industriels avec un taux d'accroissement annuel de la production par habitant d'environ 1,8 pour 1000. C'est aux seuls gouvernements des divers pays qu'il appartient de décider Si ce rythme peut être accéléré en Afrique.
Le rythme de la croissance économique est généralement plus rapide dans un pays qui commence à s'industrialiser. Les raisons en sont nombreuses, mais la plus importante est que, dans ce domaine, les damiers venus peuvent profiter d'une accumulation de connaissances techniques. Ils ne sont ni obligés d'attendre les progrès techniques, ni gênés par les fluctuations économiques. Ils peuvent puiser directement dans le capital de savoir inter national qui s'est constitué. La rapidité de leur développement économique dépend donc principalement de la mesure dans laquelle ils assimilent, adaptent et diffusent dans leur population les connaissances techniques et les méthodes scientifiques modernes.

ANALYSE II

Les métropoles avaient tenté de développer les potentialités des territoires coloniaux, mais elles avaient surtout voulu insérer les Africains dans l'économie marchande et avaient même parfois usé de la contrainte pour multiplier, en Côte-d'Ivoire par exemple, les petits planteurs de bananes, d'ananas et de cacao; pour développer une production de coton de qualité au Bouganda, au Nord-Nigéria ou au Tchad.
Certaines régions africaines recèlent des minerais, d'autres en sont presque dépourvues ou bien l'éloignement des gisements en rend l'exploitation actuellement non rentable.
l'Afrique méridionale est un grand réservoir d'or et de pierres précieuses, l'Ouganda et la Zambie sont riches en cuivre, le Zimbabwe possède du chrome, le Ghana et le Burkina Faso ont de l'or, la Namibie des diamants et la plupart des métaux rares, le Gabon de l'uranium et du pétrole qu'on trouve aussi en Angola, au Cameroun, au Nigeria dont il représente 93 % des exportations.
Fournisseur de matières premières pendant la période de la colonisation, l'Afrique le demeure après que le continent noir ait acquis son indépendance politique.

La plupart des États africains absorbés par les tâches immédiates qui leur incombent, puis rapidement par la pacification et l'unification de leurs peuples cherchent beaucoup plus à accroître les productions dans lesquels ils sont engagés qu'à diversifier celles-ci. Ainsi ils contribuent à saturer un marché par ailleurs s'ouvrant à la concurrence mondiale, alors que l'économie coloniale établissait une préférence communautaire.
Comme cette dévalorisation des matières premières va de pair avec un renchérissement des produits de l'industrie, on conçoit que les termes de l'échange se dégradent d'autant plus qu'un certain nombre de pays sont spécialisés à outrance:
- l'arachide, au Sènègal - mais que pourrait bien produire cette extrémité du désert saharien faute de gigantesques travaux d'irrigation?;
- le coton au Tchad et au Burkina Faso;
- le cacao au Togo ou en Côte-d’Ivoire; le café en Tanzanie ou au Kenya;
l'hévéa fit connaître ses heures de gloire au Liberia qui fut une véritable colonie de la compagnie américaine Firestone;
- le bois était la seule ressource du Gabon avant qu on y découvre du pétrole et du manganèse.

Si les pays producteurs de denrées agricoles (concurrencés sur le marché international) s'appauvrissent parfois fortement: le Niger et la Côte-d'Ivoire mais aussi le Mozambique perdent 3 à 10% de leurs revenus, l'Ethiopie, le Sénégal et le Togo de 1 à 3 %, des fournisseurs de minerais et de pétrole s'enfoncent aussi quelque peu. Les Nigéria, Zaïre, Gabon voient fondre leurs ressources de près de 3 %.
Les États africains ne réussissent pas à se discipliner et a ordonner leur marché. Le quadruplement des prix du pétrole, conséquence de l'organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP, 1973) fait sombrer les nations qui en sont dépourvues, tandis que celles qui possèdent quelques gisements se sentent pousser des ailes et s'endettent à outrance, nantissant leurs futures ressources pour financer des projets aléatoires.
Les pays africains ont gagé leurs ressources naturelles, ainsi le Congo aurait hypothéqué ses ressources en hydrocarbures pour un siècle, dépassant ses réserves.
Leur politique économique est aujourd'hui imposée par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Elle est contrôlée par les bailleurs de fonds regroupés dans le club de Paris (prêteurs publics) et dans le club de Londres (prêteurs privés).
Ainsi les Etats surendettés subissent-ils de vraies cures d'amaigrissement et des réductions drastiques dans les budgets publics mais aussi dans les importations.
Certains de ces remèdes sont Si pénibles que plusieurs régimes sont tombés du fait de leur application: le régime soudanais, par exemple, est - pour cette raison - balayé par un coup d'état islamique en 1989, la Guinée soumise en 1986 à un plan d'ajustement structurel du FMI connaît de graves tensions sociales, il en est de même au Gabon et un peu plus tard (en 1990) en Côte-d'Ivoire, cependant la signature des accords avec le FMI et la Banque mondiale permet le début des programmes de privatisation, tandis que le Nîger innove en amorçant le rachat de sa dette commerciale grâce à des engagements avec la Banque mondiale.
Les grands groupes industriels et financiers internationaux qui tiennent à conserver leur hégémonie ne font pas grand-chose pour améliorer la situation.

Les revenus des travailleurs émigrés, en Europe ou dans d'autres États africains, sont donc indispensables à la vie des familles, alors même que t'aide des pays riches - dont le flux faiblit - est souvent intéressée: le bénéficiaire devant souvent utiliser le montant du don pour payer des fournitures ou des services au donateur.
Tous ces facteurs handicapent fortement les pays africains d'autant plus qu'au moment de leur indépendance, les nations développées ayant cru y trouver un débouché à leur industrie leur ont consenti des prêts dont les intérêts obnubilent aujourd'hui les pauvres efforts qu'ils peuvent faire pour progresser. L'une des grandes causes de la stagnation - quand ce n'est pas de la régression - de vastes contrées du continent noir est le service de la dette.
Il est impossible de trouver un facteur qui expliquerait l'endettement plus ou moins fort des uns ou des autres. Certains des plus lourdement chargés viennent du monde anglo-saxon mais...

                             Service de la dette  (%)                    Exportation en milliards de dollars

Ouganda                           54                                                         1,52
Ghana                               35                                                          0,75
Kenya                                33,8                                                       1,8
Tanzanie                            26                                                          0,30
Nigeria                                20                                                         13,77
Cote-d'Ivoire                       39                                                         2,58
Niger                                   24                                                         0,43
Congo                                 21                                                         1,12
Sénégal                               20                                                         0,79
Zaïre                                    15                                                         0,97
Mozambique                        14,4                                                      0,10
Angola                                 7,5                                                        3,49
Guinée                                 8,3                                                       1,32
Tchad                                   6                                                          0,20
Bénin                                    3,4                                                       0,08

Cet extrait d'un tableau basé sur des chiffres donnés en 1993 par l'ONU ne saurait être qu'indicatif. il montre l'importance des intérêts de la dette qui dépassent parfois le montant des aides reçues. Il permet de constater d'une part que ce ne sont pas les États les plus riches qui sont les moins endettés, d'autre part que ceux qui ont le plus de dettes ne sont pas ceux qui ont mené les plus difficiles conflits d'émancipation et les plus longues et pénibles guerres civiles.
La presse s'est fait complaisamment l'écho d'une tendance africaine au népotisme qui dirigerait les fonds, les honneurs et le pouvoir toujours dans la même direction jusqu'à ce qu'un coup d'État inverse le processus. On a parlé de prévarication ou de concussion, de détournement d'argent public qui se retrouverait sur des comptes privés dans de discrets et lointains établissements bancaires. On a raconté les méfaits de bandes qui rançonnent en toute impunité les résidents, les voyageurs, les commerçants.
On a cité, par exemple, les barrages militaires qui, de nuit, sont censés assurer la sécurité à Conakry et qui font payer 5000 francs guinéens (25 F) a tous ceux qui désirent passer sans présenter de passeport.
On décrit, à Lagos, les jeunes gens qui menacent de faire rendre gorge à tous les artisans et commerçants qui refusent de payer l'impôt décidé par leur patron.
On évoque les sempiternels bakchichs qui, partout, finissent par lasser les entrepreneurs susceptibles d'investir ou d'apporter des possibilités de travail.
On raconte les pittoresques histoires guinéennes de fonctionnaires fictifs - souvent morts depuis longtemps - qui continuent à percevoir leur traitement, et ce en argent liquide.
Mais peut-être tous ces faits sont-ils plus visibles ici que dans d'autres régions du monde? Peut-être l'entraide obligatoire au sein de la famille se trouve-t-elle être le terrain du népotisme? Peut-être la misère généralisée pousse-t-elle ici plus qu'ailleurs à des fraudes et à des détournements? Peut-être le désœuvrement d'une jeunesse détribalisée, venue de brousse, sans repères dans les bidonvilles africains l'amène-t-elle au vol, à la prostitution, voire au crime plus encore que dans les banlieues chaudes des pays dits évolués. Mais ceux-ci sont-ils vraiment irréprochables?

ANALYSE III

L'ouverture de l'Afrique au monde est indissociable de l'histoire de la traite des Noirs et du trafic triangulaire : longtemps après l'abolition de l'esclavage, les zones de rassemblement et d'embarquement restaient les principaux pôles commerciaux de la côte africaine, Sénégal à l'Ouest, Dahomey, Togo, Gold Coast sur le golfe de Guinée. Depuis cette période, l'ouverture commerciale de l'Afrique ne s'est jamais démentie en dépit de politiques qui, à certaines époques, se sont voulues davantage autocentrees.
Au XIXe siècle, avant la véritable période de colonisation, existait une « bourgeoisie nationale », commerçante et propriétaire foncier sur certains comptoirs de la côte d'Afrique, enrichie par la traite puis reconvertie à la production d'huile de palme et au commerce.
Cette bourgeoisie sera progressivement laminée ou récupérée par les puissances coloniales, qui organiseront le commerce avec les métropoles en contrôlant étroitement les fonctions de production locale et feront relayer l'action de leurs administrations par les maisons de commerce d'origine européenne. Selon S. Amin, « les Dahoméens, habiles et à l'esprit ouvert, seront systématiquement recrutés par les maisons coloniales et l'administration pour fournir aux colonies démunies (la Côte-d'Ivoire, les pays de l'intérieur et l'AEF), la majorité de leurs clercs et agents subalternes ».
Au moment des indépendances., l'Afrique était de façon quasi totale fournisseur de produits de base acheminés vers les métropoles que celles-ci payaient souvent à des prix supérieurs aux cours mondiaux (voir encadré). Le Sénégal, vieille colonie, exportait bon an mal an entre 700 et 800 000 tonnes de coques d'arachide, la Côte-d'Ivoire 137 000 tonnes de café, 85 000 tonnes de cacao, 73 000 tonnes de bananes, 20 000 tonnes d'ananas, 1,1 million de tonnes de bois le Congo belge produisait 300 000 tonnes de cuivre, tandis que les mines de fer de Mauritanie, de bauxite de Guinée et d'uranium du Niger n'avaient pas encore atteint le stade de l'exportation commerciale. Quant au Ghana, premier pays africain à obtenir son indépendance en 1957, il fournissait 34 % de la production mondiale de cacao (6 % pour la Côte-d'Ivoire), mais cette part ira en diminuant rapidement avec la création par le gouvernement ghanéen d'un monopole d'achat, la Cocoa Purchasing Company, filiale du Marketing Board.
En contrepartie de l'exportation de ces produits bruts, les colonies importaient le plus souvent, via de grandes sociétés de commerce qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours (CFAO, SCOA, HOLLANDO, LE NIGER, LONRHQ), tous les produits de consommation et équipements nécessaires.

Si l'on prend l'exemple de l'Afrique, on constate que les pays de ce confinent tirent l'essentiel de leurs ressources en devises de leurs exportations et non des aides et crédits (le toute provenance qu'ils reçoivent.

C'est pourquoi la France et le Royaume-Uni, bien avant l'accession (le la plupart de leurs colonies à l'indépendance. avaient institué (les mécanismes destinés à assurer une certaine stabilité des ressources procurées par le commerce extérieur marketing boards dans la zone sterling, caisses de stabilisation pour la zone franc.
La France, pour sa part, a consacré au soutien des cours des produits de base, en moyenne, 70 millions de dollars par an jusqu'en 1959 par l'intermédiaire des caisses de stabilisation, créées en 1954, munies de fonds de réserve et complétées par un « fonds national de régularisation des cours des produits d'outre-mer », créé en 1955.
De 1956 à 1960, le Fonds national a prêté aux caisses de stabilisation plus de 15 millions de dollars, et, de 1957 à 1960, le Fonds de soutien des textiles leur a versé environ la même somme.
Les surprix payé nets et compris dans le volume de notre aide, représentaient environ 88 millions de dollars en 1961 et 127 millions en 1962. Ce mécanisme s 'est révélé efficace et par exemple, durant la campagne 1956-57, les producteurs de cacao de la zone franc ont reçu près de 8 millions de dollars de plus pour un tonnage commercialisé de 137 000 tonnes de cacao.

Au moment des indépendances, la plupart des gouvernements ont exprimé leur souveraineté en privilégiant une industrialisation rapide basée sur la transformation locale des matières premières jusqu'alors exportées à l'état brut et la création d'entreprises industrielles pouvant substituer leur propre fabrication aux produits importés. Cette phase du développement est caractéristique de la période 1960-1970. En 1960, en effet, seul le Sénégal pouvait se prévaloir d'une industrie locale représentée par quelque 250 entreprises et 15 000 salariés, localisés pour l'essentiel dans la presqu'île du Cap-Vert. En Côte-d’Ivoire ou au Kenya, les entreprises industrielles significatives se comptaient sur les doigts d'une main, les colons s'étant davantage intéressés aux activités de plantation ou d'exploitation forestière.
Les politiques menées par les différents pays africains à cette époque ont pu être différentes certains ont voulu d'emblée privilégier une industrialisation purement nationale d'autres ont cherché à attirer des investisseurs étrangers. Dans tous les cas, l'urgence à concrétiser les réalisations a souvent amené les États à jouer eux-mêmes le rôle de promoteur. On a vu s'ériger des barrières aux frontières
au nom de la protection des industries naissantes ou plus simplement d'une forme de nationalisme bien commode pour les responsables de ces entreprises qui pouvaient ainsi, sans trop de risque pour leur exploitation, tolérer des coûts de structure ou frais généraux élevés, aussitôt répercutés sur les prix imposés aux consommateurs.
Autre caractéristique de cette industrialisation, le fait qu'on a vu apparaître les mêmes activités industrielles dans chacun de ces pays nouvellement indépendants. Alors qu'à l'époque coloniale, l'industrie sénégalaise était le fournisseur d'une partie de l'AOF en produits manufacturés locaux, chaque pays des anciennes fédérations s'est doté de sa cimenterie, de ses sucreries, huileries, etc. au risque de créer autant de mini-entreprises peu rentables. C'était préparer la voie aux faillites enregistrées dans les décennies suivantes et au retour des importations du Nord. Ce mode d'industrialisation a eu également pour effet de limiter considérablement les échanges commerciaux entre pays voisins.
Cette période fut aussi celle des investissements lourds en matière d'infrastructures de transport  le port de Cotonou date de 1965, celui de Lomé, qui a remplacé le wharf existant, de 1968. Le réseau routier s'est considérablement développé facilitant les échanges intra-régionaux au moment même où ceux-ci avaient tendance à se restreindre.

Dès le milieu des années 60, l'idée régionale a commencé à faire son chemin en Afrique, à l'instar de ce qui se passait au Nord avec le marché commun européen. Des raisons aussi bien politiques - le besoin des pays africains de faire entendre leurs voix dans le concert des nations - qu'économiques, - la constatation de l'exiguïté des marchés nationaux peu compatible avec le dimensionnement des industries modernes
- poussaient les responsables à prendre des initiatives en ce domaine. Huit organisations africaines à connotation économique et commerciale ont vu le jour : Union douanière des Etats d'Afrique centrale - UDEAC (1966), Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest - CEAO (1973), Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest - CEDEAO (1975), Communauté économique des Pays des grands lacs - CEPGL (1976), Commission de l'Océan indien - COI, Conférence pour la Coordination du développement de l'Afrique australe - SADCC (1980), Zone d'échanges préférentiels pour l'Afrique orientale et australe - ZEP (1981), Communauté économique des Etats de l'Afrique centrale - CEEAC (1983) (6). Ces organisations dont le dénominateur commun était de chercher à promouvoir le commerce entre les pays membres ont, jusqu'a ce jour, largement échoué. Même la CEAO, qui est probablement celle de ces organisations dont les résultats en termes d'échanges commerciaux inter-Etats et de mobilité des facteurs de production, notamment pour la main-d'oeuvre, ont été les plus probants, connaît actuellement de grosses difficultés : des erreurs de gestion de la structure administrative mais aussi les difficultés financières des deux pays moteurs - Côte-d'Ivoire et Sénégal - sont à l'origine du recul de la communauté.
L'ouverture des pays africains les uns vis-à-vis des autres, officiellement voulue par les responsables gouvernementaux, ne s'est pas traduite à ce jour par un véritable développement du commerce intra-africain. Peut-être faut-il aussi mettre, parmi les explications de cet échec général, l'impact des politiques d'ajustement structurel auxquels sont confrontés la plupart des pays concernés.

Le ralentissement de la croissance des pays industriels consécutif au deuxième choc pétrolier a été fortement préjudiciable aux pays du Tiers monde dans leur ensemble, y compris les pays pétroliers, en raison notamment des hausses de taux d'intérêt et de la faiblesse de la demande des pays du Nord. Par ailleurs, les erreurs de gestion ou rigidités multiples introduites dans les économies africaines pendant les deux décennies 60 et 70 ont entraîné à cette époque l'accumulation des déficits publics  déficit d'exploitation des sociétés d'Etat, incapacité des budgets des États à s'équilibrer, impossibilité d'assurer le service de la dette externe.
Les pays pétroliers, tel que le Nigeria, se sont trouvés dans des situations tout aussi catastrophiques : à côté de nombreux et énormes investissements peu productifs (ex.  déplacement de la capitale à Abuja, investissements industriels injustifiés et d'un coût exorbitant) a sévi ce que l'on a pu appeler le « dutch disease », ou « syndrome hollandais », selon lequel les pays bénéficiant de ressources en hydrocarbures voient progressivement disparaître les autres activités productives au profit de ce secteur des hydrocarbures.
En 1991, pétrole et gaz ont représenté 96 % des exportations du Nigeria. Dès le début des années 80, il est devenu patent que les pays d'Afrique, soumis à des chocs externes se cumulant avec leurs erreurs de gestion, devaient mettre en oeuvre des politiques très sévères d'ajustement pour résorber leurs différents déficits. Ce fut l'origine des politiques d'ajustement structurel promues notamment par les institutions de Bretton Woods, Fonds monétaire international et Banque mondiale.

L'adoption de ces politiques d'ajustement auxquelles sont soumis peu ou prou tous les pays d'Afrique au sud du Sahara depuis dix ans a eu des répercussions fortes sur la politique commerciale des Etats. La doctrine des institutions internationales repose en effet sur le postulat que le principal obstacle à l'ajustement réside dans les multiples entraves aux échanges sécrétées par des politiques nationales protectionnistes. En contre partie de leur appui financier, le FMI et la Banque mondiale, appuyés par les bailleurs de fonds bilatéraux, ont donc entrepris de libéraliser les économies africaines en démantelant les protections contingentaires, en réduisant fortement les droits d'entrée aux frontières, en poussant systématiquement les pays à ajuster leur taux de change, en d'autres termes à dévaluer. Dans les pays de la zone franc, en l'absence de toute modification de parité du franc CFA, a été mis en place un système de subvention aux exportations de produits manufacturés. Que ce soit en zone franc ou hors zone franc, ces mesures ont moins conduit à une restauration des équilibres extérieurs comme cela était espéré qu'à un très fort développement des échanges informels.
Profitant du démantèlement des protections aux frontières, en particulier de la disparition voulue par la Banque mondiale des valeurs mercuriales qui fixaient une base d'imposition minimale aux produits importés ou exportés, les importations frauduleuses (sous-facturations en douane ou importations clandestines) se sont multipliées, mettant en péril les entreprises produisant localement. Ceci est par exemple le cas pour l'industrie textile aujourd'hui gravement menacée.
Autre volet de la politique d'ajustement qui contribue au même résultat  la pression exercée pour réduire les dépenses des administrations qui peut aller, dans certains pays, jusqu'à une disparition progressive de l'administration, de droit ou de fait, et ouvre la voie à des situations proches de l'anarchie. Tout peut alors rentrer dans ces pays au gré des intérêts individuels immédiats : la presse s'est fait l'écho à plusieurs reprises de l'arrivée sur les côtes d'Afrique de produits inaptes à la consommation, voire dangereux et interdits pour cette raison de commercialisation dans les pays du Nord. Aujourd'hui, l'Afrique affaiblie dans ses structures, apparaît de plus en plus ouverte, en dehors de toute réglementation et de tout contrôle, au commerce international.
Mais ce résultat est moins le fait d'un choix politique tel qu'il pouvait s'exprimer dans les années qui ont suivi les indépendances que l'aboutissement d'évolutions exogènes qui se sont imposées à elle.

Les politiques voulues par les gouvernements africains ou largement imposées de l'extérieur dans le cadre de l'ajustement structurel sont une chose ; la réalité des flux commerciaux en est une autre, comme on peut le constater aussi bien dans les chiffres qui retracent les mouvements commerciaux que dans des observations de terrain qui font découvrir des réalités dont on peut se demander Si elles sont nouvelles ou expriment une permanence qui avait longtemps échappé aux statisticiens. L'ouverture supposée des pays africains
Le rappel des politiques commerciales a montré qu'à une politique de développement autocentré après les indépendances, avec des nuances selon les pays, a succédé une libéralisation des économies dont les mesures principales concernaient le commerce extérieur. Est-ce à dire que les économies africaines sont aujourd'hui plus extraverties qu'en 1960 ? La mesure la plus simple pour répondre à cette question consiste à comparer les taux d'ouverture, taux d'importation et taux d'exportation, en 1960 et 1990.
Les résultats observables sont des plus divers mais ne vont pas globalement vers l'ouverture tous azimuts
La part des exportations dans la production intérieure brute est restée assez stable pour des pays tels que la Côte-d'Ivoire, le Togo, le Mali, le Niger, la Mauritanie ou la Guinée. En revanche, le secteur exportateur s'est fortement contracté pour le Sénégal du fait du déclin du commerce de l'arachide et pour le Ghana qui a été, durant plus de vingt ans, quasi absent du marché international.
Il est probablement plus intéressant d'apprécier la part des importations dans la PIB puisque celle-ci mesure la dépendance du marché local par rapport à l'étranger. Certains pays sont aujourd'hui moins dépendants qu'en 1960 Ghana, Mauritanie, Niger  d'autres sont restés stables, c'est-à-dire que leur dépendance commerciale ne s'est pas accrue  Côte-d'Ivoire, Sénégal, Guinée. Enfin, quelques-uns ont sensiblement accentué leur dépendance : Togo, Mali.
Certains résultats, tel celui de la Côte-d’Ivoire, sont remarquables par la permanence du poids des importations et des exportations par rapport à la PIB, en dépit des politiques variables menées au cours de ces trois décennies.
Des analyses plus fines et plus systématiques seraient nécessaires pour éclairer totalement ces chiffres. Cependant deux observations permettent de mettre en perspective ces évolutions en longue période
La période sous revue correspond, dans le monde, à un développement considérable des échanges commerciaux, ponctué par toute une série de négociations commerciales internationales dans le cadre du GATT ou de la CNUCED. A côté des accords négociés au GATT qui ont permis un abaissement important des tarifs douaniers dans le monde et leur généralisation par l'application de la règle de la nation la plus favorisée, complété par un traitement spécial et différencié pour les pays du Tiers monde à travers le mécanisme de « système généralisé de préférences » (SGP), on a vu réapparaître de nombreuses restrictions quantitatives sélectives mises en place par les pays du Nord pour protéger leur marché.

Au titre des formes de protectionnisme, on ne peut oublier « l'arrangement multifibres » qui régit le commerce international des produits textiles et qui autorise des contingents quantitatifs pour limiter les exportations des pays du Tiers monde, dont l'Afrique, vers les pays du Nord. Il est vrai que les pays ACP bénéficient dans leurs relations avec les pays de la Communauté européenne, au titre des accords de Lomé, de conditions préférentielles pour leurs exportations. Cette réglementation diffère du système généralisé de préférences en ce qu'elle va au-delà de simples réductions tarifaires pour inclure aussi l'abaissement de certains obstacles non tarifaires, l'application moins stricte de diverses règles commerciales, des exceptions à « l'arrangement multifibres » par exemple... Mais, comme pour le SGP, une clause de sauvegarde peut toujours permettre à la CEE de suspendre unilatéralement une concession donnée.
En dépit de ces avantages accordés aux pays ACP, leurs exportations vers les pays de la CEE, qui représentaient 20,5 % des importations de la Communauté en provenance des pays en développement en 1970 avant la signature de la première convention CEE/ACP, étaient tombées à 16,6 % en 1985. Cette évolution traduit en fait une tendance plus générale : le commerce mondial a progressé plus rapidement dans le monde au cours des dernières décennies que le commerce extérieur de l'Afrique.
S'agissant des relations entre la France et son ancien empire colonial, l'aspect le plus caractéristique est la marginalisation de l'Afrique sub-saharienne dans les exportations françaises, puisqu'en 1991 elles n'ont représenté qu'un peu plus de 2 % de celles-ci. En revanche, dans cette zone géographique, la France continue à tenir environ 20 % des marchés d'importation. Parmi les cinquante premiers pays clients de la France, on ne trouve que la Côte-d’Ivoire et le Nigeria, respectivement en 46ème et 47 ème position.
Rappelons qu'à la fin de la période de « l'Empire », celui-ci absorbait plus de 80 % des exportations françaises de tissu de coton, un tiers des produits chimiques et plus du tiers des automobiles. Du fait des exportations de matières premières, soit pétrole (Gabon, Nigeria, Cameroun), soit produits agricoles (Côte-d'Ivoire), ces quatre pays figurent parmi les cinquante premiers fournisseurs de la France en 1991, mais, sauf pour le Gabon (31ème) et le Nigeria (40e), tout à fait en bas de tableau.
La cible commerciale que constituait pour la France l'Afrique sub-saharienne n'est donc plus d'actualité comme le prouvent d'ailleurs les classements sévères de la COFACE qui, sauf exception, ne garantit plus les ventes d'équipements ou de produits vers ces destinataires.

L'attitude des sociétés françaises implantées de longue date en Afrique semble cependant différente : selon le dernier rapport patronal pour 1990, la vague de désinvestissements des entreprises françaises en Afrique enregistrée depuis le milieu de la décennie 80 serait stoppée. Les investissements hors secteur pétrolier se maintiennent, les désinvestissements étant équilibrés par des investissements de renouvellement des entreprises françaises implantées dans cette région. De même, ce rapport constate que le mouvement de fermeture de filiales est stabilisé. Certains patrons de grandes entreprises métropolitaines parient même aujourd'hui sur l'Afrique.
En définitive, si l'on tient aux chiffres officiels, l'Afrique, marginalisée dans le commerce mondial, apparaîtrait d'une certaine manière moins ouverte qu'elle ne l'était au moment des indépendances. Mais cette impression peut se révéler fausse Si l'on prend en compte les flux commerciaux qui n'obéissent pas aux règles commerciales classiques.

Depuis une quinzaine d'années principalement, les flux commerciaux entre le Nord et le Sud qui ne suivent pas les règles habituelles des relations commerciales se sont multipliés avec une double origine : officielle ou caritative pour l'aide dite humanitaire clandestine pour le commerce non déclaré.

Le développement de l'aide alimentaire est bien connu. Il est souvent le fait des EtatsUnis avec leur programme PL 480 ou « Food for Peace » ou de la Communauté européenne. Quelle qu'en soit l'origine, ce phénomène répond à des préoccupations du Nord, écoulement de surplus agricoles, plus souvent qu’à de réels besoins du Sud.
Si l'aide d'urgence en cas de catastrophe naturelle ou de guerre est parfaitement justifiée à condition d'atteindre les populations concernées au moment voulu, l'aide alimentaire récurrente a des effets pervers qui ont été souvent dénoncés : concurrence déloyale aux productions vivrières locales qui peut causer de forts préjudices aux paysans  habitudes de consommation inadaptées tel le blé qui s'est progressivement substitué aux céréales locales  origine de nombreuses malversations. L'aide alimentaire est aujourd'hui régie par des accords internationaux.
De nature comparable et avec des effets pervers importants sont les expéditions de médicaments et surtout de fripes du Nord en direction de l'Afrique. L'industrie textile africaine, l'une des plus significatives, parce que la plus accessible aux pays du Sud, est menacée de faillite en raison de l'envahissement de produits textiles divers : vêtements usagés, « fins de série », ou « deuxième choix », importés sous le terme générique de fripes à des prix évidemment très faibles. La multiplication de ces pratiques, aide alimentaire ou autres, sous couvert de générosité, perturbe gravement les marchés africains et est aussi souvent source d'enrichissement anormal pour certains des intermédiaires de ces filières.

Autre composante des échanges africains, le commerce inter-États a pris au cours des dernières années une grande amplitude. Les statistiques officielles considèrent que seulement 4 % de l'ensemble des échanges se feraient entre pays africains au sein des quinze de la CEDEAO (Afrique de l'Ouest). Mais des études réalisées notamment sur le pourtour du Nigeria démontrent une tout autre réalité. Deux types de commerce sont florissants dans cette zone :
- Un commerce transnational traditionnel  la diversité des conditions climatiques explique le commerce séculaire du bétail de la zone sahélienne vers la « côte », de la noix de cola, du sel saharien, du poisson séché, de certaines céréales. Ni la période coloniale, ni les nouvelles frontières issues des indépendances, n'ont eu de conséquences majeures sur ce commerce. Aujourd'hui dans le cas du commerce du bétail, par exemple, la frontière ivoirienne ne constitue que l'un des nombreux « péages » par lequel le bétail exporté par le Mali ou le Burkina Faso doit transiter pour atteindre le marché d’Abidjan.
- Un commerce de contrebande sur les importations de produits du Nord ou de réexportation de produits locaux (ex. produits pétroliers) qui profite des frontières pour se constituer une rente. Certains pays en ont même fait une spécialité la Gambie qui favorise les réexportations vers le Sénégal plus protectionniste ; le Bénin qui tire parti, dans ses relations avec son grand voisin le Nigeria, des disparités de prix qui interviennent entre une devise forte, le F CFA, et une devise faible, la naira nigériane. Le Nigeria joue, dans toute l'Afrique de l'Ouest, un rôle particulier vis-à-vis de ses voisins, et en particulier du Niger, du Cameroun, du Bénin dans le commerce clandestin souvent parasitaire. Les études menées sur le cas spécifique des céréales font apparaître que ces pays sont beaucoup plus ouverts les uns aux autres que pouvaient le laisser supposer les statistiques du commerce extérieur. D'autres sous-régions de l'Afrique sub-saharienne relèvent d'une dynamique comparable, notamment tous les pays d'Afrique australe dont le commerce intrarégional est structuré par la zone rand.

Les gouvernements africains ont largement échoué dans leurs politiques d'industrialisation et de protection de leurs marchés. L'action des organismes de Bretton Woods pour libéraliser les économies n'a fait que donner une impulsion supplémentaire à un dynamisme souterrain du commerce africain très mal saisi par les statistiques.

Finalement, les politiques mises en oeuvre en Afrique apparaissent souvent comme un théâtre d'ombres qui n'affecte pas en profondeur les réalités. Celles-ci sont fondées sur les décisions commerciales prises par les pays du Nord pour se protéger ou s'ouvrir des marchés c'est l'objet des négociations interminables de l'Uruguay Round et des pratiques discrètes mises en oeuvre par les pays riches dans cette compétition internationale : clauses de sauvegarde, réglementations multiples mais aussi politique d'exportation sous couvert d'aide au Tiers monde.
La réalité, c'est aussi l'Afrique des commerçants Dioulas, Yorubas, Haoussas, Bamilékés ou de groupes religieux comme la confrérie des Mourides qui ont su utiliser les moyens modernes mis à leur disposition, notamment infrastructures économiques et financières, pour développer les échanges commerciaux en Afrique, sur des bases souvent traditionnelles et en tirant parti des rentes multiples procurées par des réglementations nationales. Tout l'enjeu aujourd'hui est de canaliser ce fort dynamisme commercial de l'Afrique pour qu il joue non plus un rôle prédateur des économies mais un rôle intégrateur et porteur d'activités économiques pour l'Afrique. Réconcilier le commerce traditionnel et informel avec une logique économique qui serait profitable à l'Afrique et à ses populations, tel est l'un des grands défis posés aux hommes politiques africains aujourd'hui. La résurgence de l'idée de coopération régionale, visible tant en Afrique de l'Ouest que centrale ou australe, est peut-être le signe d'une prise de conscience de cet enjeu.
Les bailleurs de fonds, convaincus que la balkanisation de l'Afrique hypothèque toute perspective de réel développement, sont prêts à en accepter l'augure. Mais ne risque-t-on pas encore une fois, sous leur impulsion, de voir s'entamer un processus technocratique qui ne ferait qu'effleurer la réalité d'un commerce africain qui se dérobe à toute gestion formelle ?
Plus concrètement, le problème auquel doivent faire face les responsables africains convaincus de l'intérêt de l'intégration régionale est celui d'arriver à rendre effectif un cordon frontalier aux limites de la région alors que leurs frontières nationales s'avèrent poreuses, voire évanescentes. Cette capacité des États à réaffirmer leur autorité par le contrôle des frontières, qui dans tous les exemples réussis d'intégration régionale s'est toujours révélé essentiel, constitue l'un des défis institutionnels auxquels sont confrontés ces pays. L'intégration régionale, qui suppose des abandons de souveraineté, doit en même temps se traduire par la prééminence de l'autorité étatique. Là n'est pas l'un des moindres paradoxes auxquels sont exposés ces pays dans la gestion de leur transition démocratique.

ANALYSE IV : L’agriculture et l’indépendance

Toutes expériences politiques confondues, l'État en Afrique a capté à son profit et à celui de ses tenants le surplus et la rente d'exportation agricoles, notamment par le biais des offices de commercialisation, de la surévaluation des monnaies nationales et de la répartition des dépenses publiques. L'ampleur de ces processus, leurs modalités institutionnelles, les groupes sociaux qui en ont tiré avantage ont pu varier d'un pays à l'autre. Peu de régimes, néanmoins, font exception à la règle générale et ces rares cas divergents - avant tout celui du Zimbabwe, grâce à la prégnance de « l'option paysanne » que les producteurs autochtones ont opposée avec ténacité à leur intégration dans le marché régional du travail, accessoirement ceux du Burkina Faso, du Niger, voire du Mali sont au reste plus ambigus que convaincants. On peut donc tenir pour acquis que la révolution politique de l'indépendance n'a pas été une révolution paysanne. Elle a même souvent entraîné une aggravation de la condition h des cultivateurs que révèlent l'évolution des prix d'achat aux ( producteurs ou celle des revenus ruraux, et la ventilation des dépenses publiques.
L'exemple du Sénégal est éclairant, alors même que M. Senghor avait fondé son ascension politique, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sur le vote rural. De 1960 à 1967, le 1e prix d'achat de l'arachide au producteur est demeuré quasi constant en francs courants, soit une baisse de son pouvoir d'achat d'environ 20 %, un temps compensée par une augmentation des quantités produites. En 1967, la suppression des prix de soutien français aux exportations sénégalaises d'arachide a été répercutée sur les paysans, et le prix d'achat net au producteur est passé de 21,5 F CFA/kg à 18 F CFA/kg. Par rapport à la moyenne des années 1 960-1966, la baisse du « revenu agricole monétaire réel moyen par tête » a été de l'ordre de 25 à 65 % sur la période 1968-1974, suivant le volume des récoltes. La conjoncture s'améliorant, le prix d'achat de l'arachide au producteur a été relevé de 30 % en 1974, puis de 38 % en 1975, et en quelques années le revenu monétaire agricole a plus que quadruplé en francs courants. Cependant, la rémission n'a été que de courte durée. L'économie sénégalaise s'est littéralement affaissée à partir de 1978. Le « revenu monétaire réel agricole moyen par tête » a de nouveau décru pour retomber en 1978 et en 1980 à son niveau des mauvaises années du début de la décennie. La responsabilité en incombe, outre aux mauvaises récoltes, au blocage du prix d'achat au producteur d'arachide qui, « déflaté » par l'indice des prix à la consommation, s'est retrouvé à un niveau inférieur à celui de la période 1969-1973. En revanche, le revenu moyen réel urbain par tête, qui s'était nettement dégradé de 1968 à 1975, a crû, de 1975 à 1980, de 16,3 %. La tentative d'ajustement structurel entreprise depuis 1980 sous les auspices du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale est venue corroborer ce rapport différencié de l'État aux groupes sociaux: Les mesures qui ont été appliquées le plus complètement touchent plus directement les revenus agricoles, les Consommateurs urbains et plus particulièrement les consommateurs des produits de base, tandis que résistaient les salariés du secteur moderne (fonctionnaires, sociétés d'Etat), les intermédiaires licites ou illicites des filières agricoles, et qu'étaient épargnés les revenus non salariaux (revenus fonciers, immobiliers, commerciaux...).
« Du point de vue de la justice distributive, le biais en défaveur du monde rural qui s'était développé à partir de la fin des années 60 s'est considérablement renforcé depuis 1980. Sous l'effet conjugué de la saturation des terroirs, des mauvaises conditions climatiques et de la baisse des prix d'achat réels, le revenu monétaire agricole réel est tombé en 1981 et 1984 à son plus bas niveau depuis l'indépendance malgré une croissance de la population de plus de 30 %. Même en année de bonne pluviométrie comme en 1983 (campagne 82/83), le revenu agricole monétaire réel global est inférieur à ce qu'il était au début des années 60. En ville, le biais s'accentue au détriment des bas revenus, au profit des salariés du secteur moderne et, surtout, des hauts revenus non salariaux  »

Les chiffres que l'on peut collecter au sujet d'autres pays, tels le Ghana, le Nigeria, le Cameroun, le Zaïre, signalent une paupérisation similaire des cultivateurs au bénéfice des catégories citadines. De même, la répartition des dépenses publiques est défavorable aux campagnes dont il a souvent été dit - non sans excès -qu'elles avaient subventionné la croissance des villes ou encore les investissements agro-industriels, peu propices aux intérêts paysans: au Cameroun, de 1960 à 1980, de deux tiers à trois quarts des prélèvements effectués sur le secteur agricole ont servi à financer d'autres activités, et durant le IVe plan quinquennal, 60 % des investissements nationaux ont été consacrés aux complexes agro-industriels; au Congo-Brazzaville, en 1984, le paysan exploitait 68 % des terres cultivées, assurait 98 % des productions agricoles mais ne recevait que 10 % des investissements agricoles, soit 1 % des investissements nationaux. Pour éloquentes qu'elles soient, ces données chiffrées ne restituent pas, en outre, la détérioration qualitative du milieu rural, souvent dramatique. Les pénuries de biens de première nécessité ou de médicaments sont monnaie courante. Les hôpitaux et les écoles, surchargés, sont des lieux de prédilection de la vénalité. Le réseau routier s'est parfois dégradé dans des proportions effrayantes: au Zaïre, il est par exemple passé de 140 000 km en 1959 à 20 000 km au début des années soixante-dix, tant et Si bien que l'Office des routes est couramment qualifié d'Office des trous; les coûts de transport dans les campagnes sont de 40 % à 50 % plus élevés qu'avant l'indépendance, et la durée de vie d'un camion n'excède pas les 80 000 km. Aux exactions quotidiennes des autorités locales et centrales peuvent s'ajouter les horreurs de la répression ou de la guerre civile.
Quant à la paysannerie, les Etats que l'on a crédités d'une « nature de classe » différente sont loin d'avoir tenu leurs promesses. Ainsi des régimes lusophones issus des « luttes armées de libération nationale ». En Angola, le MPLA était peu implanté dans les campagnes et il représente surtout les intérêts urbains créoles. Au Mozambique, le FRELIMO, affichant sa méconnaissance d'une paysannerie dont il assurait qu'elle avait été « détruite par la colonisation », s'est jeté dans une collectivisation Outrancière et a achevé de plonger les provinces dans le chaos en y déportant en 1983 des milliers de citadins. Au moins dans un premier temps, la politique agricole de la Guinée-Bissau a été à peu près aussi erratique, bien que moins agressive, et la brouille semble durable entre le PAIGC et la paysannerie balant qui lui avait fourni ses contingents de combattants. Le socialisme tanzanien, longtemps auréolé d'un prestige considérable, n'a pas mieux servi ses cultivateurs. La Tanganyika African National Union (TANU) reproduisit d'abord certains des aspects du modèle colonial de développement autoritaire. A la suite de la Déclaration d'Arusha, en 1967, la politique d'ujamaa a accentué la pression de l'Etat et du parti: les mouvements autonomes de cultivateurs - en particulier la dynamique Ruvuma Development Association - ont été brisés, les coopératives ont été un temps interdites, la commercialisation des récoltes a été nationalisée et l'habitat a été regroupé par la contrainte. Simultanément, les prélèvements opérés au profit de l'État sur le revenu agricole brut ont augmenté, dépassant régulièrement une part de 60 % après 1971-1972 et culminant même à 84 % au cours de la période 1972-1975.
A l'opposé du spectre idéologique du continent, le rapport de l'Etat à la paysannerie est similaire. La « success story » de l'agriculture kenyane, jusqu'au milieu des années soixante-dix, a en réalité recouvert le transfert de la structure agraire très inégalitaire des White Highlands aux mains de grands propriétaires nationaux. Environ 80 % de ces domaines ont été cédés par indivis et n'ont pas été touchés par la réforme agraire. Actuellement, 5 % des propriétaires possèdent près de 70 % des terres agricoles et le processus de concentration se poursuit. On estime ainsi à 90 % les fermes de plus de 3 ha dont les propriétaires sont absentéistes. De Surcroît, le gouvernement, en optant pour un protectionnisme avantageux du point de vue de l'industrie, a pénalisé l'agriculture: les termes de l'échange pour celle-ci - c'est-à-dire le coefficient des prix de vente agricoles par rapport aux coûts unitaires d'achat des agriculteurs - ont chuté de 100 en 1976 à 81,1 en 1981.

La tendance a été assez comparable en Côte d'Ivoire malgré la mythologie du « planteur » dont s'est auréolé M. Houphouet-Boigny. De 1960 à 1968, le secteur urbain a incliné à y accaparer une part croissante de la richesse nationale au détriment du secteur rural. Moins marquée qu'elle n'a pu l'être ailleurs à la même époque, cette altération de la Situation des producteurs agricoles a néanmoins été réelle et a peut-être été responsable du fléchissement de la croissance observée à la fin de la première décennie de l'indépendance. De 1969 à 1973, le revenu agricole réel par tête a stagné, tandis que le revenu urbain par tête a continué de croître légèrement. La tendance s'est toutefois inversée en 1973 et l'augmentation des prix d'achat aux producteurs de cacao, de café, de riz, de coton, de palmier a permis de compenser le terrain qu’ils avaient perdu à la fin des années soixante. De 1974 à 1978, le « revenu agricole monétaire moyen par tête » se serait accru, en francs constants, à un rythme de 7 % par an environ, le revenu non agricole de 2,9 % par an, de 1975 à 1978. Puis, sous l'effet des très sévères mesures d'ajustement structurel édictées à partir de 1980, les revenus agricoles se sont stabilisés en francs constants jusqu'en 1985, ce qui correspond à une baisse d'environ 10 % du revenu par tête Si l'on évalue à 1,8 % la croissance annuelle de la population agricole. Coup d'arrêt il est vrai incommensurable avec la brutale compression des revenus agricoles sénégalais, d'autant que les salariés des villes - y compris ceux de l'administration et des entreprises publiques - étaient, eux, frappés de plein fouet. De plus, la Caisse de stabilisation ivoirienne, contrairement à son homologue camerounaise par exemple, a opéré une certaine redistribution en faveur du monde rural sous forme de subventions et de péréquations Sa fonction essentielle a cependant consisté, là comme ailleurs, à institutionnaliser les transferts intersectoriels de ressources du secteur primaire aux secteurs secondaire et tertiaire et à assurer la ponction agricole. Nonobstant une assertion courante, ce n'est pas une « bourgeoisie de planteurs » qui forme la classe dominante du pays. Les grands planteurs villageois du Moronou et du Ketté, par exemple, ne paraissent pas être en mesure de franchir le fossé qui les sépare des « planteurs entrepreneurs », ces propriétaires absentéistes qui appartiennent à l'élite politique et administrative des villes et qui affirment leur dominance sur les campagnes grâce à leur contrôle des ressources de l'État.

Dans leur congruence, ces divers cas ont pu inciter à voir dans la paysannerie la classe dominée de l'architecture politique postcoloniale, selon la perspective ouverte par Fanon. Les choses, pourtant, ne sont pas si simples. Tout d'abord, cette paysannerie n'est bien sûr pas homogène. Hormis même la prodigieuse diversité des situations régionales ou locales, elle abrite des disparités considérables du point de vue foncier, capitalistique et technologique. Ces positions multiples ne sont d'ailleurs pas forcément exclusives les unes des autres, et un individu peut être simultanément salarié et producteur indépendant, suivant les moments du calendrier agricole ou de la semaine. Sur la côte kenyane, l'agriculture des squatters et l'agriculture de plantation se sont ainsi étroitement interpénétrées. Ensuite, la notion de paysannerie, on le sait, fait problème en Afrique, pour des raisons historiques. La précipitation en « classe sociale » des cultivateurs est généralement liée à l'épisode colonial, au moins dans les parties centrale, orientale et australe du continent - cela est plus discutable en Afrique de l'Ouest - et certains auteurs préfèrent alors parler de « peasantization », d'une paysannerie en voie de se faire. Il n'est cependant pas acquis que ce processus parvienne à maturation en dépit du précédent zimbabwéen. L'hypothèse d'une « bureaucratisation » des producteurs sénégalais d'arachide, et donc de leur disparition en tant que paysans, a été évoquée. Un peu partout, le développement des complexes agro-industriels ou la concentration agraire se soldent par une progression du prolétariat rural. Et l'agriculture de rente ne se reproduit pas toujours: les planteurs yoruba de cacao, en particulier, ont investi dans d'autres secteurs et les plus performants d'entre eux ont quitté leurs terres ou ont envoyé en ville leurs enfants.
Par ailleurs, les groupes sociaux subordonnés des agglomérations - ouvriers, travailleurs du secteur « informel », « pauvres » - ne peuvent plus être tenus pour quantités négligeables dès lors que la population du continent tend à devenir pour un tiers urbaine et qu'elle ne cesse pas pour autant d'être soumise à exploitation. Au regard de la pluralité de ses incarnations historiques, le mythe d'une « classe ouvrière » cohérente et privilégiée ne résiste pas plus à l'examen des faits que celui de la  paysannerie ». La sphère des acteurs sociaux dominés apparaît de la sorte comme étant à la fois singulièrement volatile et relativement unifiée, ne serait-ce que par la récurrence des échanges entre la ville et la campagne. Les représentations populaires introduisent de nombreuses nuances dans l'échafaudage de l'inégalité: les Ivoiriens parlent ainsi des « en bas d'en haut » et des « en haut d'en haut », ou des « en haut d'en bas »; les Yoruba distinguent mekunnu (le sans argent), talaka (le très pauvre), otosi (l'indigent), alagbe (le mendiant), d'une part, et, de l'autre, OlOWO (le riche), omowe (l'éduqué), oloola (le notable), oloye pataki (l'homme d'honneur et de prestige), alagbara (le puissant). Mais la polarisation croissante au sein des sociétés africaines est également désignée sans ambages et s'ordonne sur le mode de la dichotomie, selon le vieux thème des « nous », opposés à « eux ». Le syndrome du « big man -small boy » que R. Price a décrit avec bonheur à propos du Ghana se retrouve dans la plupart des pays africains. Et les «petits » ne manquent pas de mots pour identifier les « grands types » (en Côte d'Ivoire), les « gens à décret » (au Cameroun), les « acquéreurs » (au Zaïre), les waBenzi (en Afrique orientale, et par référence aux Mercedes Benz), les nizers (en Tanzanie, pour ceux qui ont profité de l’Africanization), les mafutamingi (les « ruisselants d'huile », en Ouganda).

Enfin, il fait également peu de doute que la mobilité sociale dont d'aucuns se félicitaient, sans doute trop hâtivement, il y a deux décennies, s'est d'ores et déjà restreinte. Les hiérarchies se referment sur elles-mêmes et penchent vers la reproduction, en particulier scolaire, des catégories dirigeantes. Les premiers résultats des politiques d'ajustement structurel poursuivies depuis la fin des années soixante-dix sous l'égide des institutions financières de Washington révèlent, notamment au Sénégal et en Côte d'Ivoire, ce figement de la stratification.
Reste à comprendre à partir de quelles instances celle-ci s'est structurée, de pair avec la genèse de l'État. Une double réponse, négative, peut être immédiatement apportée, qui confirme cette première délimitation de l'ordre de la subordination. La plupart des études s'accordent à reconnaître que l'accumulation ne peut procéder du secteur « informel », sauf peut-être quand l'économie officielle a périclité comme en Ouganda, en Angola, au Zaïre, en Sierra Leone. Et, historiquement, elle ne s'est pas non plus effectuée sur la base de l'activité agricole, mais parallèlement et souvent de façon concomitante à celle-ci, grâce à des revenus tirés du secteur tertiaire, par exemple des profits d'un commerce ou d'une entreprise de transport, ou encore d'un salaire. Reprenant les travaux fondamentaux de M.P. Cowen, G. Kitching a démontré avec précision, au sujet du Kenya, comment une minorité de maisonnées a pu ainsi épargner et investir tout au long des années vingt et trente, « ihe years ofopportunity ». Il s'est alors enclenché un processus de transformation des relations de production qui a façonné les décennies suivantes. Loin de les altérer, la prétendue « révolution agraire » de l'indépendance s'est conformée à ces faisceaux de différenciation 40. Les conclusions de S. Berry quant à l'Ouest nigérian sont convergentes: le salaire a été une source primordiale de l'investissement agraire initial; par la suite, la voie royale de l'enrichissement n'a pas plus résidé dans le secteur cacaoyer, mais dans le tertiaire, et c'est précisément la raison pour laquelle les cultivateurs yoruba ne se sont pas reproduits en tant que paysannerie. Ces dynamiques du « chevauchement » (straddling), pour reprendre l'expression consacrée par M.P. Cowen, semblent avoir été cruciales à l'échelle du continent. Nous avons noté que les grands planteurs villageois du Moronou et du Ketté, en Côte d'Ivoire, n'étaient pas eux non plus en mesure de se livrer à une véritable accumulation, à l'inverse des « planteurs entrepreneurs » absentéistes, membres de la classe politique et de la bureaucratisation. Et, en Tanzanie, l'autonomisation d'une richesse strictement agricole s'est révélée encore plus impensable puisque la cooptation par le colonisateur d'exploitants « modernistes » a été tardive et limitée (ils n'étaient guère qu'une centaine lors de la proclamation de l'indépendance), puis s'est trouvée endiguée, voire érodée, par l'ujamaa. Là aussi, le complément qui a autorisé la croissance de certaines fermes est d'origine salariale, artisanale ou commerciale. Du fait de l'accaparement des meilleures terres par les colons européens, la trajectoire « paysanne » zimbabwéenne n'a pas dérogé à la règle générale.

Bibliographie générale :



Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier