Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
L'Erythrée de 1983 à 1997
LE PAYS DE 1980 A 1997

L'Érythrée mérite une mention particulière, bien que ce territoire ne constitue pas un État. Depuis plus de vingt ans, plusieurs mouvements de libération (chrétiens ou musulmans, marxistes ou non) luttent contre le pouvoir central éthiopien. Au XIXe siècle, en effet l'Érythrée, qui s'étend le long des côtes de la mer Rouge, était devenue une colonie italienne (1889) avant d'être occupée par les Anglais de 1941 à 1950. À l'instigation des États-Unis, les Nations unies imposèrent alors, en dépit des protestations des Érythréens, une fédération avec l'Éthiopie, celle-ci devant en principe respecter une certaine autonomie de l'Érythrée. Elle sera pourtant purement et simplement annexée en 1962 par l'empereur d'Éthiopie, qui tente de faire disparaître toute expression du fait national érythréen. La chute de la dynastie impériale en 1974 donne de grands espoirs aux Érythréens qui luttent avec obstination contre l'armée éthiopienne, avec l'aide d'États arabes et des États communistes. Mais le soutien apporté par L'URSS au gouvernement central éthiopien lui permet de lancer une série de grandes offensives contre la résistance érythréenne. Celle-ci subit de lourdes pertes et une grande partie de la population d'Érythrée doit aller chercher refuge au Soudan. En juin 1982, la bataille de Nafka (dans la nord de l'Érythrée) prouve que la résistance érythréenne n'a pas été écrasée malgré les moyens mis en oeuvre.

Malgré plusieurs offensives importantes, le FPLE (Front populaire de libération de l'Érythrée) n'a pu défaire les 120 000 soldats éthiopiens qui défendaient le triangle Asmara-Décaméré-Keren qu'après la chute du régime de Mengistu Haïlé Mariam, le 28 mai 1991 [voir ci-dessous]. A compter de cette date, le FPLE a mis en place une administration indépendante du pouvoir d'Addis-Abéba sur l'ensemble du territoire érythréen. Ce processus, accepté par les nouvelles autorités éthiopiennes lors de la Conférence nationale tenue au début juillet 1991, a préfiguré, selon le FPLE, l'indépendance qui devrait découler du scrutin d'autodétermination prévu pour se tenir sous deux ans. Pour marquer sa volonté de compromis, le FPLE a accepté qu'Assab devienne un port franc, constituant ainsi le seul (et donc vital) débouché maritime pour l'Éthiopie.

A la mi-1991, de nombreuses inconnues demeuraient cependant quant au détail des accords entre Asmara et Addis-Abéba: qui assurera le contrôle des installations portuaires et des routes d'Assab à la "frontière" éthiopienne? Quelle sera la définition du corps électoral? On s'interrogeait aussi sur l'attitude de certaines fractions de la population érythréenne très réservées sur le FPLE et sur son leader Issayas Afeworki, grand stratège de cette victoire et homme fort de l'Érythrée.

Le calme et la sécurité qui ont régné en Érythrée à partir de juin 1991 ont contrasté avec les tensions qui se sont poursuivies en Éthiopie après la chute du régime de Mengistu Haïlé Mariam, fin mai 1991. Le meilleur argument en faveur de l'indépendance a été le retour de la paix, la fin des pénuries les plus criantes, l'assurance de pouvoir enfin vivre normalement. Le Front populaire de libération de l'Érythrée (FPLE) a mis en place un gouvernement provisoire et a acquis un contrôle total de l'appareil d'État.

Un référendum d'autodétermination devrait se tenir en avril 1993. Son résultat ne faisait guère de doute. Jusqu'à cette date, les autres organisations politiques ont été interdites, le FPLE promettant l'instauration d'un régime démocratique dès l'indépendance... Les bonnes relations avec le Soudan ont permis de fermer les bureaux des groupes rivaux, souvent discrédités, et elles demeurent une condition de l'hégémonie du FPLE en Érythrée. Les relations avec l'Égypte, le Yémen et Djibouti, très difficiles pendant la guerre, se sont normalisées grâce aux excellentes relations existant entre Asmara et Addis-Abéba; celles avec l'Arabie saoudite sont restées tendues.

Les dirigeants érythréens, malgré l'aide internationale et le soutien américain, ont pu mesurer l'ampleur des problèmes économiques que rencontrera l'Érythrée indépendante, avec l'agriculture non irriguée comme principal secteur d'emploi. La dépendance vis-à-vis de l'Éthiopie et du Soudan demeure structurelle. Après les faibles pluies de 1991, la situation économique est restée préoccupante au point de limiter le retour des exilés, notamment d'environ 400 000 réfugiés de l'Est soudanais.

Le référendum sur l'indépendance (23-25 avril 1993, plus de 99% de "oui") a permis de donner une base juridique à la reconnaissance internationale de l'Érythrée. Plus que la preuve du soutien quasi unanime de la population à cette émancipation, cette consultation a fait la démonstration de la capacité d'organisation et d'encadrement du Front populaire de libération de l'Érythrée (FPLE). Ce dernier avait mis en place un gouvernement provisoire et pris le contrôle total de l'appareil d'État au printemps 1991, après la chute du régime de Mengistu Haïle Mariam en Éthiopie. La guerre d'indépendance aura duré trente ans.

De nombreuses inconnues sont demeurées sur l'organisation future de la vie politique, l'aide extérieure pour la reconstruction du pays, les conséquences régionales de l'apparition d'un nouvel État dans la Corne de l'Afrique. Le FPLE a su convaincre de nombreux cadres des organisations rivales de rentrer en Érythrée, à l'exception des islamistes du Jihad. Mais il a paru peu pressé de démocratiser la vie politique et a évoqué une période transitoire de cinq années avant l'instauration d'un multipartisme qu'il prévoyait déjà soumis à des limitations au motif d'éviter la constitution de mouvements religieux ou ethniques.

La situation économique est restée très préoccupante. Le financement international n'a pas été aussi élevé que l'espérait le FPLE et a donc fortement limité ses ambitions. De plus, le rôle important dévolu à l'État dans la réhabilitation du secteur industriel et la politique agricole extrêmement audacieuse ont suscité des réticences de la part des bailleurs de fonds. Les problèmes sociaux dus au retour des réfugiés et à un chômage important ont pris de l'ampleur. Si les relations économiques et politiques avec l'Éthiopie et le Soudan sont restées bonnes, celles avec le monde arabe ont été rendues plus fragiles par le développement de la coopération avec Israël dans les domaines de la sécurité et du développement agricole.

Les pluies insuffisantes ont une nouvelle fois souligné la grande fragilité de l'agriculture érythréenne et donc l'impérieuse nécessité d'un développement économique accéléré. Le coût de la reconstruction de ce pays, devenu indépendant au terme de trente ans de guerre contre le pouvoir éthiopien, a été évalué à près de deux milliards de dollars. La communauté internationale n'est pas apparue prête à financer cet effort, d'autant que les critiques ont fusé régulièrement sur l'absence d'ouverture politique, l'inadéquation du code d'investissement et, de façon plus générale, le trop grand contrôle de l'État sur l'économie. Le libéralisme économique peut-il fonctionner dans une société aussi déstructurée par la guerre, avec la démobilisation nécessaire de 50 000 soldats et une réforme foncière indispensable mais politiquement déstabilisatrice?

Le Front populaire de libération de l'Érythrée (FPLE) a tenu son troisième congrès, en février 1994, pour annoncer son autodissolution et la création d'une nouvelle formation unique, le Front pour la justice et la démocratie. Il ne restait, dès lors, plus aux adversaires du FPLE qu'à se rallier au régime ou à rester en exil. La polémique entre Khartoum et Asmara après un accrochage sur la frontière entre une patrouille érythréenne et un commando islamiste basé au Soudan a souligné la vulnérabilité des relations entre les deux voisins. En dépit de la vigueur du sentiment nationaliste prévalant dans le pays, la collaboration avec l'Éthiopie s'est encore intensifiée.

L'Érythrée a fait une entrée remarquée dans les cénacles diplomatiques africains, mais n'a guère eu de succès dans sa médiation dans la crise somalienne.

Le gouvernement a adopté en août 1994 un nouveau code d'investissement très bien accueilli et constituant un pas de plus dans la reconstruction. Malgré une aide occidentale substantielle et un très net soutien américain, les difficultés restaient importantes. La démobilisation de plus de 50 000 combattants, après trente ans de combat pour l'indépendance contre l'Éthiopie, s'est révélée très coûteuse, comme le retour des réfugiés du Soudan. Les tensions économiques ont été aiguisées par une situation politique bloquée. Les discussions sur la nouvelle Constitution ont à peine débuté et la séparation entre l'unique parti autorisé, le Front pour la justice et la démocratie, et l'État est demeurée une fiction.

La situation régionale apparaissait également peser sur le nouveau régime. Certes, les relations avec les dirigeants éthiopiens sont restées excellentes, bien que l'administration à Addis-Abéba traîne les pieds, mais le soutien actif au général Aydiid à Mogadiscio a montré ses limites et, sans doute, contribué au blocage du règlement somalien. La médiation entreprise avec l'Éthiopie, le Kénya et l'Ouganda pour trouver une solution à la crise du Sud-Soudan a également marqué le pas devant l'obstination de Khartoum. Surtout, la rupture des relations diplomatiques, en décembre 1994, avec le Soudan a souligné la fragilité de l'équilibre régional. L'opposition soudanaise a depuis espéré profiter d'une base arrière en Érythrée. Enfin, plusieurs incidents prouvaient que les opposants à Asmara avaient repris l'initiative militaire à l'intérieur du pays.

C'est sur le terrain régional plus qu'au niveau intérieur que l'équipe dirigeante se sera imposée à partir de juin 1995. La première conférence de l'opposition soudanaise à Asmara en juin 1995 n'a pas été un avertissement sans frais pour Khartoum. Le président Issayas Afeworki a depuis exprimé publiquement le désir de l'Érythrée de voir le régime islamiste soudanais renversé, et la présence de camps d'entraînement militaire de l'opposition soudanaise a été officiellement reconnue. Cette aide logistique s'est accompagnée d'un travail diplomatique d'isolement du régime de Khartoum dont l'influence sur les 450 000 réfugiés érythréens demeurait un objet de grande préoccupation.

Le conflit avec le Yémen sur la souveraineté des trois îles Hanish, du 15 au 17 décembre 1995, était prévisible après un premier accrochage en novembre 1995. Si la médiation française a été acceptée et une esquisse de solution trouvée en mai 1996, les discours tenus aux moments chauds de la crise montrent que la rente géopolitique peut se marier avec un nationalisme ombrageux. Les soutiens américain et israélien à Asmara n'avaient pas pour seule raison les possibles ressources aurifères ou pétrolières de la zone contestée...

Au niveau intérieur, le gouvernement a maintenu une certaine originalité par rapport aux autres situations africaines: absence de corruption, relations très difficiles avec les donateurs pouvant aller jusqu'à l'expulsion de leurs représentants, système politique monopartisan. Pourtant, la situation économique n'était pas florissante, avec un taux de chômage supérieur à 40 % et une démobilisation des forces armées à mi-parcours seulement.

La crise des îles Hanish (conflit de souveraineté avec le Yémen, qui a conduit à des affrontements en décembre 1995) a semblé s'orienter vers un règlement diplomatique après la signature d'un accord d'arbitrage à Paris le 3 octobre 1996. Les travaux de la Commission ad hoc devaient commencer au mois d'avril, alors que des navires français et britanniques garantissaient la cessation des activités militaires des deux pays dans le périmètre contesté. Malgré une attitude souvent rigide des autorités érythréennes, la coopération économique internationale s'est poursuivie avec la mise en oeuvre de grands projets, comme la construction d'une centrale électrique à Hargigo sur la Côte. Les États-Unis ont investi plus de 300 millions de dollars.

L'opposition soudanaise a ses bases arrière en Érythrée et la tension entre Khartoum et Asmara s'est encore accrue après les appels au jihad formulés par le dirigeant islamiste soudanais Hassan-el-Tourabi en janvier 1997. Une partie de l'opposition érythréenne s'est d'ailleurs opportunément réorganisée fin décembre 1996 sous la houlette des islamistes soudanais en une Union nationale érythréenne, dirigée par Abdallah Idriss, fédérant deux organisations issues du Front de libération de l'Érythrée, opposants de toujours à l'actuelle direction érythréenne, et une partie des islamistes érythréens.

Dans un pareil climat, la mise en oeuvre de la nouvelle Constitution, l'élection indirecte d'un nouveau Parlement de 399 membres (dont 126 femmes) à partir des assemblées des 6 régions et comprenant également des délégués de l'émigration, ainsi que le remaniement ministériel non annoncé officiellement de février 1997 sont passés au second plan.

Source :
L'etat du Monde 1981-1998


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