Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Esclavage IIème partie

L'ESCLAVAGE EN AFRIQUE PRECOLONIALE première partie

INTRODUCTION :
 

Si la traite européenne a été l'objet de nombreuses études, l'esclavage pratiqué par les sociétés africaines reste un champ si peu prospectéde l'ethnologie qu'on a pu douter de son existence. Plusieurs raisons sans doute expliquent cette lacune.
Lorsque l'administration coloniale française découvrit l'esclavage en Afrique de l'Ouest, elle fut frappée de son ampleur qui la plaçait devant un dilemme. " Aurions-nous dû, s'interrogeait le général  Faidherbe alors gouverneur du Sénégal, à mesure qu'on annexait un territoire depuis 1848, y mettre en vigueur le décret d'émancipation ?  Rigoureusement, c'est ce que l'esprit de la loi eût exigé. » L'administration coloniale ne s'estima pas assez forte cependant pour prendre «une mesure qui eût produit une grande perturbation » (lettre au ministre, du 30 avril 1865. Arch. nat. du Sénégal, Dos. K. 11, pièce 19). Elle ne cessa donc d'étre partagée entre l'application des principes " civilisateurs ", qui justifia  moralement la domination coloniale, et les exigences politiques de cette domination. S'appuyant sur les autorités locales et recrutant la main-d'oeuvre coloniale par leur intermédiaire, l'administration coloniale préféra tout d'abord préserver la domination de la classe des maîtres sur celle des esclaves. Hors les habitants de Saint-Louis, considérés comme citoyens français, partout ailleurs, les indigènes devenus « sujets », mais non " citoyens " français, eurent donc le droit de conserver leurs esclaves, de les vendre et d'en acheter (circulaire confidentielle sur l'application du décret du 27avril 1848, Arch. Dakar K. 11, pièce 6).
Lorsque l'émancipation fut étendue par Vallière a Dakar, puis à Rufisque, entre 1874 et 1879, elle se heurta à la résistance des maîtres et à la mauvaise volonté des administrateurs locaux. En 1882, l'un d'eux, Jaureguyberry  met en garde contre « une libération intempestive des esclaves qui serait de nature à arrêter le mouvement des transactions et des échanges » et recommande de donner à Lat Dior (souvearin de Cayor, Sénégal) « l'assurance la plus complète que le gouvernement n'a nullement l'intention d'intervenir dans cette question ».
La Convention de 1892  passée avec cinq chefs du Cercle de Saint-Louis, ouvrait la voie à la suppression de l'esclavage par un artifice de vocabulaire : l'article 5 précisait que «les captifs de traite seront considérés comme captifs de case lesquels ne sont pas des esclaves mais des serviteurs, comme ceux dont il est parlé aux chapitres 24 et 25 du Livre de Dieu ». Le droit demeurait d'acheter ces « serviteurs » en pays étranger.
La relative bénévolence de l'esclavage africain, dont nous verrons ailleurs les causes, le différenciait en apparence de l'esclavage de plantation américain, et beaucoup d'administrateurs, hésitant à l'assimiler a celui-ci, lui refusèrent le terme d'esclavage. Ils insistaient sur l'aspect personnel des rapports entre le maître et l'esclave. Si ce n'est donc pas sans une apparence d'objectivité que les termes de « captifs » ou de « serviteurs » se substituèrent à celui d'« esclaves », cette substitution cependant n'était pas sans portée politique, d'une part parce que, vis-à-vis des autorités internationales, elle réalisait fictivement l'abolition, d'autre part parce qu'elle évitait aux administrateurs qui souhaitaient le maintien de l'esclavage, l'usage d'un terme à forte résonance affective. Ainsi l'Afrique sous domination française fut-elle débarrassée de l'esclavage au profit d'un mode d'asservissement original mais tout aussi obscur : la captivité.
La Convention internationale de Bruxelles (1889-1890), qui décidait de l'abolition de l'esclavage dans les colonies, remit en cause cet arrangement, sinon la terminologie. L'application de la Convention obligea l'administration à s'informer de l'ampleur et de l'étendue de l'esclavage et a réfléchir aux conséquences éventuelles de sa disparition. Des enquêtes successives sur la « captivité » furent entreprises dans les territoires sous contrôle français en 1894.
Dans les deux cas, les administrateurs de chaque cercle furent tenus de répondre à un questionnaire uniforme sur le nombre et la condition des « captifs », leurs modalités d'échange, leur contribuhon à l'économie, à la vie sociale et politique, les conditions d'affranchissement; de suggérer enfin les moyens les plus aptes à supprimer cette « captivité ». Les réponses sont d'inégale valeur, mais leur ensemble et les textes de synthèse qui accompagnent les rapports représentent une riche matière sur l'esclavage en Afrique occidentale française.

Comme l'explique le gouverneur Poulet (Arch. Dakar, 30 mars 1909, K. 29), c'est donc à partir de 1906 seulement que l'attitude de l'administration change  "Deux politiques ont été suivies avant et après 1906; jusque-là, l'administration reconnait la captivité et sanctionne le droit de propriété du maitre et les esclaves en fuite sont rendus à leur propriétaire. Les libérations sont rares et ne se produisent guère qu'à titre de mesure répressive contre les propriétaires ou en faveur de captifs victimes de mauvais traitements, ou encore par suite de rachat, mais à partir de 1906, l'administration ne reconnaît plus l'état de captivité, et des instructions sont envoyées dans ce sens aux diverses colonies par le Gouverneur général qui, dans son discours au Conseil de gouvernement de septembre 1905, a posé les bases de la réforme. Par suite, les réclamations des prétendus maîtres sont absolument rejetées".
L'émancipation générale est alors décidée, opportunément toutefois, comme moyen nouveau de la politique de domination, souvent à titre de représaille contre les formations politiques insoumises.
En Afrique sahélo-soudanienne, les effets de l'abolition furent certains, surtout envers les esclaves capturés ou achetés de leur vivant. Par milliers dans certaines régions, ils quittèrent leurs maîtres. Les uns rentrèrent chez eux, mais beaucoup n'eurent d'autres lieux de repli que les « villages de liberté », ou d'autre issue que s'engager dans l'armée coloniale au service des colons. Vers 1910, le commerce des esclaves était fort diminué, et l'on peut estimer que ce mode de reproduction en était pratiquement tari. Cependant les esclaves nés en servitude, pour leur quasi-totalité, demeurèrent près de leurs maîtres. Chez les peuples de la savane et du désert (Maures, Tuaregs, Manding, Bamana, Soninke, Fula, Kasonke, Wolof, Futanke, etc.), ils continuent encore à transmettre leur état, sinon leur condition, à leurs descendants. Les séquelles de l'esclavage sont de ce fait de nos jours encore patentes dans des pays comme le Sénégal, le Mati, la Guinée, le nord de la Côte-d'ivoire, la boucle du Niger, etc.
Malgré ces persistances, l'ethnologie reste, elle aussi, discrète sur cette institution. Esclavage, sacrifices humains, cannibalisme rituel, abandon de vieillards, etc., demeurent dans les esprits occidentaux comme les manifestations par excellence du primitivisme, et les ethnologues, encore fort dominés par la notion de « bons sauvages », hésitent souvent à accabler par un jugement de valeur des populations qui ont acquis leur sympathie et qui subissent aujourd'hui le poids de l'exploitation. La lutte des années cinquante pour l'indépendance des pays africains a renforcé cette tendance à dissimuler l'existence passée de telles institutions.
En ce qui concerne l'esclavage, outre que l'ethnologue se souciait assez peu d'histoire, les faits les plus à portée de l'observateur étranger, qui se situe presque toujours dans l'orbite de la classe dominante, révélaient l'existence de « serviteurs » et parfois d'intimes des maîtres, plus que celle des travailleurs exploités.
La problématique de la recherche ethnologique ne prédisposait pas non plus à une meilleure connaissance de l'esclavage. L'intérét porté à certaines relations privilégiées, comme la parenté, ou l'ethnie, écartait le plus souvent les esclaves, étrangers en apparence à l'une comme à l'autre.
Le cadre méthodologique, la monographie,  était  un  autre obstacle à la perception des phénomènes qui débordent la société étudiée. Les rapports extérieurs, les ensembles régionaux que constituent, par le commerce ou la guerre, des sociétés voisines ou quelquefois très éloignées les unes des autres tendaient à être négligés ou voyaient leur impact sous-estimés dans ces étroites limites.
Reste, en définitive, que la notion d'esclavage n'a pas acquis à ce jour un véritable statut théorique susceptible de lever les incertitudes concernant la spécificité de cette institution, sinon, pour certains, sa réalité en Afrique.

Au regard de l'histoire, les peuples d'Afrique ne semblent pas être demeurés à l'écart d'un développement qu'ont connu la presque totalité des civilisations.
Dans la zone de contact sahélo-soudanienne qui s'étend tout au long de la bordure sud du Sahara, les traditions, comme les témoignages des voyageurs arabes du Moyen âge, font remonter l'esclavage au Xlème siècle au moins. Al-Omari révèle l'importance des guerres esclavagistes au XIVème siècle, et Ibn Battuta mentionne quelques-unes des occupations auxquelles étaient affectés les esclaves de Malli. Le Tarikh-el-Fettach et le Tarikh-es-Soudan (chroniques rédigées par des érudits musulmans) apportent des précisions sur son développement dans l'empire de Gao aux XV-XVIème siècles. Au XIXème siècle, Mungo Park, Caillé, Barth, Nachtingal etc..., témoignent de l'ampleur de cette institution qui touche parfois plus de 50 % de la population. En Afrique occidentale, les colonisateurs français, nous le savons, sont surpris par son importance. Les recensements entrepris à celle époque confirment l'impression des voyageurs.
Plus encore que l'or, la chasse aux esclaves et la traite vers le Maghreb jouèrent sans doute un rôle décisif dans la constitution des formations politiques médiévales d'Afrique de l'Ouest (Ghana, Mati, Songhay, etc..) et sur leur constitution militaire. L'esclavage de cour et l'esclavage terrien, nécessaires à l'approvisionnement des armées et du palais, furent les premiers à se développer, parallèlement à un esclavage militaire. L'accroissement des échanges avec le monde méditerranéen et les villes sahariennes encouragea progressivement la production marchande et suscita la formation d'une classe de négociants cosmopolites et islamisés. La production agricole et artisanale de l'esclave trouvant un débouché, on constate le développement d'un esclavage productif marchand qui ne cessera de gagner en importance. La traite européenne relance au XVIIème siècle l'organisation d'états guerriers voués à la capture, tel en particulier l'état de Ségou, ou entraine d'autres formations politiques existantes dans cette voie. La traite européenne disparaissant, alors que la zone soudanienne est en pleine expansion économique, elle se voit relayer par une traite africaine intérieure qu'alimentent les grands conquérants du XIXème siècle, en particulier El Haj Umar et Samori, au profit de bourgs ou de principautés situées à la périphérie des aires de pillage. Les Dioula de la ville marchande de Bouna où coexistent trois formes d'esclavage, la bourgade de Gumbu en fournissent des exemples. Le trafic d'esclaves s'intensifie, les marchés se multiplient tout au long de la bordure sahélienne, contribuant à la constitution d'une société et à un développement économique où l'esclavage sous toutes ses formes joue un rôle majeur.
Cette zone sahélo-soudanienne est reliée au Maghreb par un trafic chamelier largement contrôlé par les nomades du Sahara qui combinent activités guerrières, pastorales, agricoles et marchandes. Chez les Tuaregs décrits et analysés par Bernus, Bonte et Bourgeot, l'esclavage, agricole par vocation, s'étend à ces autres activités sauf la guerre - pour devenir une composante indissoluble de toute la société.
La colonisation met fin à l'expansion économique de toutes les régions conquises en cherchant à substituer ses produits et son commerce aux produits locaux, en entreprenant la mobilisation des forces de travail à son profit par l'impôt et le travail forcé. L'émancipation obligatoire, décrétée pourtant, nous l'avons vu, après de longues hésitations, contribua à détourner l'exploitation du travail au profit du colonisateur et aux dépens des anciennes classes dominantes.
En dehors de cette zone qui, par son contact avec le Maghreb, bénéficie depuis le Moyen Age successivement de la traite esclavagiste, puis du commerce international, et où l'esclavage se développe considérablement, ailleurs les circonstances historiques agissent différemment. Les pays et les Etats situés au sud de la zone de contact sahélo-soudanienne ne parviennent pas à percer jusque vers le débouché saharien, tels le Yatenga ou le Maivri. Ces Elats, pour qui la guerre est, de ce fait, plus défensive que prédatrice, se replient sur une forme d'esclavage polarisé autour de la cour et auquel les fonctions protectrices du souverain semblent donner une densité et une cohérence plus grandes.
Les régions plus méridionales de l'Afrique subtropicale et équatoriale, peu ou pas pénétrées par la traite continentale, connaissent sous l'effet de la traite européenne une évolution plus tardive qui s'apparente à celle du Soudan moyennâgeux. Des Etats guerriers et rivaux se constituent à proximité des côtes, au contact plus ou moins direct des traitants, se disputant le pillage d'un arrière-pays dont les populations restent faiblement organisées. Ces guerres, pour avoir sévi moins longtemps sans doute, n'aboutissent pas au même brassage des peuples qu'a connu la savane et préservent davantage les particularismes. Les échanges institutionnels ou administratifs l'emportent encore sur le négoce cosmopolite; la classe marchande ne s'y développe que confinée. L'usage des esclaves à des fins productives restera limité jusqu'au développement de la traite des produits.

Etats guerriers, chasseurs et pourvoyeurs d'esclaves - mais sans en être nécessairement les principaux utilisateurs -, bourgades et vicinités marchandes, clientes des premières, s'alimentent sur des populations regroupées dans des formations politiques à faible pouvoir central, à effectifs réduits, exemplifiées ici par les Samo, les Kukuya, les Kuni et leurs voisins. Si ces populations ne sont pas razziées par les Etats militaires, elles contribuent à l'approvisionnement en esclaves en se livrant des guerres locales ou en entrant de leur propre chef dans les circuits de traite. Chez les Kuni ou les Kukuya, la déchéance sociale et des formes particulières de transfert de droits sur les personnes - fondées sur la manipulation des institutions traditionnelles - leur permettent d'extraire de leur matière vive des individus destinés à l'exportation. Si ces activités suscitent des formes particulières d'échange ou de domination, elles ne contribuent cependant pas à propager l'esclavage parmi elles, ni à les extraire de leur particularisme.
Dans la zone sahélo-soudanienne, les esclaves représentaient souvent une fraction considérable de la population, variant entre 30 et 50 %. L'esclavage chez les Fula du Fouta-Djallon, les Dioula de Bouna, les Marka de Sasanding, les Soninke de Gumbu, semble repondre aux descriptions des institutions antiques. L'homme, reduit à la condition de cheptel, soumis à l'autorité absolue du maître, est voué à l'exploitation de la terre, à la garde des troupeaux, à la production de marchandises. L'état de l'esclave, même émancipé, est héréditaire et irréversible, encore que sa condition puisse s'améliorer au gré du maître. Il n'acquiert de droits familiaux qu'avec l'émancipation. Aujourd'hui encore, les descendants d'esclaves représentent une importante minorité, frappée d'un discrédit et de préjugés qui leur interdisent toujours l'accès aux femmes libres.
 Dans les régions forestières et côtières du golfe de Gainée, à l'est du Bandama, la proportion d'esclaves était moindre. On l'estime
a 1/7 ou 1/5 de la population chez les Anyi (C. Perrot). Les esclaves sont plus souvent associés à la famille et plus souvent employés
à des services (transports, en particulier) qu'à la production. Surtout le mariage d'une femme libre et d'un esclave n'est pas prohibé.
Il est même, chez les Alladian, le moyen de stratégies matrimoniales et politiques. Par un processus d'absorption, les descendants de la troisième génération des capturés tendent à se fondre dans la population, comme parmi les Abron, les Anyi, les Kulango. Le groupe des esclaves se reproduit presque exclusivement par apport extérieur.
Enfin, parmi les populations dont l'infrastructure reste la communauté agricole domestique et qui demeureront à l'écart du commerce des produits, les capturés servent plus à l'exportation qu'à la production. Le nombre d'asservis d'origine étrangère représente chez les Kukuya moins de 30% de la population. Leur capacité de production est subordonnée à leur insertion dans la communauté (cf. P.-P. Bey), insertion dont l'exemple Samo, présenté par F. Héritier, révèle toute la complexité et la subtilité.
Dans ces différentes sociétés, les fonctions de l'esclave peuvent être aussi nombreuses que les capacités humaines le permettent. Les seules restrictions sont en général d'ordre politique : il ne peut accéder à des fonctions d'autorité qui ne lui soient déléguées par son maître. Ainsi rencontre-t'on des esclaves terriens, porteurs, artisans, bateliers, mineurs, etc. ; certains voués à une condition très dure, mais aussi, et de façon très répandue, des esclaves commerçant pour le compte du maître, conseillers et confidents des souverains ou des familles. Certains parmi eux s'enrichissent et possèdent eux-mêmes des esclaves. Dans les états guerriers, le sort des esclaves-soldats, qui représentent parfois l'essentiel des forces armées, est souvent bien supérieur, en apparence tout au moins, à celui des hommes libres. Ils ne dépendent que du souverain qui les traite avec aménité. Ils sont d'ailleurs souvent considérés comme ses enfants, mariés par lui et ne relevant que de sa justice, privilège dont ne jouissent pas tous ses sujets. Nombreux sont aussi les esclaves dans l'administration des royaumes, occupant des positions élevées, en concurrence ou en remplacement des parents du souverain ou des familles aristocratiques.

Par l'arrachement à son mileu social d'origine, l'individu est d'abord un "capturé" et le demeure tout le temps que son insertion dans la société esclavagiste n'est pas accomplie. Etant extrait de son milieu d'origine par excellence, le capturé est désocialisé par la rupture brutale des relations qui caractérisent la personne sociale : rapports de filiation, de conjugalité, de paternité...Cette désocialisation se traduit donc par une dépersonnalisation, encore accentuée quand le capturé a été vendu en tant que marchandise.
La désocialisation et la dépersonnalisation sont à l'origine de l'état d'esclave, état strictement négatif et distinct en cela du statut dont jouit l'homme libre, l'ingénu. En raison de cet état, le capturé est totalement disponible économiquement et socialement. Economiquement, il peut être affecté à n'importe quelle tâche ou fonction, selon les besoins de la classe dominante. Socialement, un seul lien lui sera autorisé, celui qui l'attache unilatéralement à un maître.
L'état d'esclave ne résulte jamais d'un processus interne de différenciation sociale : il est acquis par un acte brutal, mais advenant en dehors des limites de la société d'accueil. Le capturé apparaît donc toujours comme frappé d'une tare originelle et indélébile qui pésera sans fin sur son destin.
En étudiant l'esclavage, il faut toujours considéré le rapport de la société esclavagiste avec l'extérieur et la relation esclavagiste avec l'ensemble des rapports sociaux qui régissent le système social : l'esclavage trouve toujours sa source et sa finalité à l'extérieur et ne se réalise que par son insertion à l'intérieur du système social.
En Afique, peut-être plus qu'ailleurs, on découvrira l'intimité et la complexité des rapports entre esclavage et parenté, esclavage et pouvoir, esclavage et pouvoir militaire.
On observe que les différences entre les formes d'esclavage pratiquées en savane ou en régions forestières, semble coïncider avec les aires d'extension du patrilignage et du matrilignage. Mais, outre que cette que cette coïncidence n'est pas absolue, ces deux formes d'esclavage recouvrent deux régions économiquement différentes : l'une est une zone marchande liée à l'économie maghrébine et saharienne; l'autre, primitivement éloignée de ces échanges, ne s'ouvre que tardivement à la traite européenne. La première, basée par les guerres de conquête, est pénétrée par les marchands islamisés; l'autre conserve ses particularismes ethniques et religieux.
L'organisation interne renvoie donc nécessairement au contexte social et historique dans lequel se situe la société et à la nature des relations qu'elle entretient avec l'extérieur. Ces relations étant essentiellement de deux ordres, la guerre et le commerce, la circulation des esclaves entre société pillées, pillardes et acheteuses constitue un ensemble qui représente la véritable dimension économique de l'esclavage.

La tentative de généralisation en ce qui concerne les sociétés africaines se révèle très délicate, si ce n'est impossible. C'est la raison pour laquelle je vais à présent étudier la place de l'esclave dans quelques sociétés africaines. Je commencerai par une étude succincte des sociétés du nord de l'Afrique puis de certains grands empires et enfin des sociétés évoluant en Afrique "profonde".
Ceci permettra aussi de connaître le mode de vie, de production..... des sociétés traditionnelles africaines.
 
 

- LES TOUAREGS SAHELIENS :

Une première approche de la société touarègue fait apparaître immédiatement deux strates distinctes, celles des hommes libres (ilellan) et celle des esclaves (iklan). Il existe plusieurs groupes touarègues dont l'implantation géographique est différente :
- les Kel Ajjer (confins algéro-libyens), les Kel Aïr (massif de l'Aïr), les Kel Gress (Niger méridional).....
La proportion d'iklan dans l'ensemble de la société touarègue varie du nord au sud. C'est en effet dans la zone soudanaise, qui fut la limite méridionale de l'expansion des berbèrophones au cours de l'histoire, que les Touarègues ont trouvé leur principal réserve de main-d'oeuvre; au cours des guerres, ils ont razzié les paysans besogneux qui se trouvaient sans défense contre leurs rapides coups de main, et qu'ils arrachaient à leurs terres, emmenaient avec eux pour les garder ou les distribuer à leurs dépendants. Ceux qui s'installaient dans les zones cultivées asservissaient une partie des populations autochtones, qui désormais devaient cultiver le sol au profit de ces nouveaux venus. C'est pourquoi la proportion de serfs noirs augmente au fur et à mesure que l'on descend vers le sud. De 10 à 20% dans la zone présaharienne, elle peut atteindre, vers la zone soudannaise, de 70 à 90% du total de la population touarègue.
La distinction fondamentale entre captifs et hommes libres semble, au premier abord, répondre à un critère de couleur de peau : les captifs sont noirs et les hommes libres sont blancs.
Les iklan, dont l'origine est difficile à établir, sont devenus partie intégrante de la société touarègue, où ils jouent un rôle économique prépondérant, mais ils ne se mélangent que très rarement à la classe des hommes libres. Ils se disent eux-mêmes Kel Tamasheq, et ont conscience de faire partie de cette société dont ils forment l'un des éléments moteurs essentiels.
On peut affirmer que la majorité des captifs proviennent des guerres (certains sont achetés sur des marchés ou auprès de nomades).
Les captifs étaient partagés ensuite : les guerriers recevaient leur lot pour prix de leur courage; les religieux étaient récompensés pour l'efficacité de leurs amulettes; les forgerons recevaient aussi des captifs....
Les hommes libres capturés lors des razzias n'étaient pas, d'une façon générale, réduits en esclavage : ils avaient peu à peu la possibilité d'acquérir une nouvelle identité, une nouvelle existence. Les nouveaux propriétaires "d'esclaves" pouvaient les mettre en vente, les garder pour augmenter leur main d'oeuvre...Seuls les esclaves capturés de fraîche date pouvaient être vendus; après une génération, les esclaves ne devaient plus être vendus.
Il existe plusieurs degrés dans la condition servile, et il faut distinguer les captifs domestiques (travaillant à côté du maître) de ceux installés en zone sédentaire, et travaillant au profit d'un maître. Ceux qui se trouvaient loin de leur maître devaient subvenir à leur propre besoin; ils devaient en outre fournir à leur maître des sacs de grains; ils gardaient parfois une partie des troupeaux et pouvaient alors bénéficier du lait, fromage...S'ils restaient juridiquement propriété de leur maître, leur insertion en zone sédentaire leur permettait de prendre un peu de recul, et ils furent les premiers à se rendre indépendants.
Au delà des iklan proprement dits, on distingue toute une hiérarchie au sein des captifs ou anciens captifs; beaucoup ne sont plus rattachés au monde servile que par le souvenir d'une origine commune. Etudions seulement quelques exemples afin de se rendre compte de la complexité que cache le mot captif ou esclave.
Les ighawellan sont très largement représentés chez les Kel Aïr et les Kel Gress : ce sont des esclaves vivant librement sans être affranchi; ils peuvent travailler librement mais reste cependant esclave ce qui veut dire que le maître peut à tout moment vendre ou dépouiller de tout ou partie de ce qu'il a.
Les iderfan se distnguent des précédents en ce sens que leur libération, que ce soit à titre individuel ou collectif, est clairement établie, dans des circonstances connues : un maître peut par exemple libérer un esclave par un geste de piété, ou en reconnaissance de services rendus..
Les affranchis à titre individuel ne sont pas rares.

Quelle est la situation de l'esclave domestique ?
Il appartient au maître de sa mère, et les enfants d'un couple serf restent propriété du maître de l'épouse. De ce fait, les mariages entre captifs se nouent souvent au sein d'une même unité résidentielle, c'est à dire, en gros, parmi des familles qui ont des habitudes communes de nomadisation. Si les époux dépendent de maîtres différents, ils doivent rester séparés une partie de l'année.
La captive est la génitrice qui donne des enfants qui appartiennent au maître. Le captif est souvent lié aux tâches pastorales et agricoles.

Prenons un exemple dans la famille du chef d'une tribu d'imghad : quatre générations de captifs, soit 29 personnes, associées à 4 générations de maîtres, soit 37 personnes.
Après la révolte de la société touarègue en 1917, l'administration coloniale à chercher à mutiler l'adversaire, à réduire sa force : les tribus serves ont été libérées, les chefferies morcelées, le pouvoir politique donné au religieux, les tribus serves séparées administrativement de leurs chefs traditionnels....

Actuellement, on trouve encore des captifs dans les campements; en général, ce sont les hommes les plus riches et les plus influents qui ont conservé auprès d'eux une masse servile importante; et les captifs se sentent associés au prestige ou à la richesse de leur maître.
Mais le mouvement de dissociation est depuis longtemps amorcé et se poursuit régulièrement: dans toute contestation entre maîtres et captifs, l'autorité ne peut soutenir les "droits" des premiers. On asssiste ainsi à un départ progressif de familles entières qui quittent la zone pastorale pour s'installer plus au sud, sur le front pionnier agricole.
Il semblerait cependant que la pratique de l'esclavage se poursuive dans certaines tribus : dans une tribu d'imghad (1974), on a pu trouver 8 couples d'iklan hétérogènes, c'est à dire dont l'un des conjoints venait de l'extérieur.
Cette tribu compte 1179 personnes recensées, sur lesquelles on relève 170 individus de condition servile, soit plus de 14% de la population totale !!
Pour terminer, il faut bien comprendre que l'équilibre de la société touarègue, pratiquant un pastoralisme guerrier, conquérant et prédateur, était basé sur l'existence de ces diverses catégories de la population dont les rôles et les relations étaient strictement définis.
Sans les recours de bergers captifs spécialisés dans la garde des animaux, les enfants des familles libres négligent parfois l'entretien des troupeaux, répugnant à vivre de longs mois loin des campements.

L'esclavage ne représente pas chez les Kel Gress de différences fondamentales avec les formes observées chez les Kel Aïr.
Chez les Kel Gress, l'esclave ne dispose pas de sa force de travail; le maître a sur lui une autorité totale. Ces esclaves représentent 10% de la société Kel Gress. L'extension de l'esclavage qui a eu lieu au XIXème siècle est tout d'abord le résultat des guerres.
 
 

- CAPTIFS RURAUX ET ESCLAVES IMPERIAUX DU SONGHAY :

Rappel historique :

La première mention de l'islam à Gao remonte au Xème siècle. mais il semble établit que des liens existaient dès le VIIIème siècle entre Gao et le royaume ibadite de Tahert. L'islam aurait donc été la religion officielle des chefs du Songhay depuis au moins quatre siècles avant l'Askya.

1260 Le Mali prend Tombouctou
1324 Pélerinage de Mansa Moussa à la Mecque
1350 Développement de la route commerciale Djenné-Tombouctou
1433 Les Touaregs prennent Tombouctou
1464 Début du règne de Sonni Ali (fondateur de l'empire songhay)
1493-1528 Règne de l'Askya Mohammed
1549-1582 Règne de l'Askya Daoud

Selon Ch. Monteil, "L'empire soudanais repose sur une association d'individus, visant à dominer les populations pour en tirer divers profits".

Il semble que la compréhension de l'esclavage commande toute explication de la société songhay, tant au niveau économique que politique et idéologique. L'histoire de l'empire de Songhay se trouve dans un ouvrage le "Tarikh-el-Fettach" (achevé vers 1665).
La présente étude analyse aussi la société songhay à l'époque précoloniale. A noter que l'on ne sait pas vraiment qui est l'auteur du fameux Tarikh, il s'agit sans doute d'un membre de l'aristocratie de l'époque (famille de lettrés de Tombouctou...). On peut considérer le Tarikh comme une exaltation nostalgique de l'ancien empire songhay, essentiellement des deux règnes de Mohammed et de Daou, prériodes correspondantes sans nul doute à l'apogée de Tombouctou comme centre religieux, commercial et politique. Le Tarikh a pour base la justification politique de l'unité des classes dirigeantes : alliance de l'aristocratie politique avec les lettrés, et, derrière eux, les marchands.
On peut d'ores et déja dire que tout prouve le lien étroit entre l'existence d'un Etat fort et centralisé et la présence d'un commerce d'or et d'esclaves particulièrement prospère.
Que nous dit le Tarikh concernant l'esclavage ?
- l'esclavage est constamment présenté au niveau de la seule pratique directe de la classe dominante, c'est à dire dans ses relations avec la superstructure politico-commerciale de l'empire
- baeucoup des caractéristiques du statut des esclaves sont imprégnés du droit islamique et s'avèrent en contradiction avec la pratique en vigueur à l'époque contemporaine.
La contradiction entre l'esclavage dans les chefferies songhay au XIXème siècle, et sa représentation dans l'intelligentsia islamique, résidu de l'empire songhay au XVIIème siècle, renvoie à deux types de systèmes esclavagistes.
Pour résumé, disons les choses suivantes :
- l'esclavage en soi n'a pas à être justifié : c'est une donnée de fait, que l'islam a trouvé établi à son apparition et qui va de soi; la tradition islamique l'accepte et coïncide tant avec les intérêts des classes dirigeantes qu'avec les coutumes anciennes.
- la capture et la vente d'esclaves sont de la même façon reprises à son compte par l'islam.

Le problème de la classification des captifs est à ce point épineux qu'il aura fallu à l'Askya Mohammed trois consultations auprès d'éminentes autorités islamiques pour légitimer ses droits sur 12 tribus captives : les ulémas de Tombouctou, le réformateur musulman Al Maghili et le cheikh du Caire Es Soyouti. L'Askya aurait en effet hérité de Sonni Ali 24 tribus. Le cheikh lui confirme : "La moitié de ces tribus t'appartient de droit, mais pour l'autre moitié il vaut mieux que tu renonces à tout droit de propriété sur elle, car il y a doute à son sujet". La raison est la suivante : les 12 tribus revenant à l'Askya " se composaient d'esclaves du chi et non d'hommes libres réduits en esclavage". On voit ici la complexité qui entoure la notion d'esclavage.
On touche ici à une contradiction fondamentale de l'idéologie esclavagiste en Afrique : d'un côté, la réduction en esclavage s'opère constamment aux dépens d'hommes libres d'un autre groupe (par la guerre) mais de l'autre, au sein d'une société, l'esclavage se fonde sur une tradition s'imposant comme un absolu, où l'histoire solidifiée du passé contraste étrangement avec l'histoire vécue du présent.
La "qualité" d'esclave ou d'homme libre fait partie du patrimoine génétique d'un individu, et pourtant cette distinction rigoureuse fondée sur les lois implacables de la filiation est constamment remise en question par les hasards de la guerre et le sort des armes.
Dans le Tarikh, on apprend : " Le droit musulman ne connaît, en dehors de la distinction entre esclaves musulmans et non musulmans, qui joue quelquefois, qu'une seule catégorie d'esclaves, quelque soit leur origine ethnique, ou celle de leur condition. L'esclavage n'est alimenté que par deux sources légitimes : la naissance dans la servitude ou la capture à la guerre".
A l'opposé, dans les sociétés paysannes, les deux origines possibles déterminent chacune des statuts radicalement différents :
prise de guerre = captif de traite et fils d'esclave = captif de case.
Le rapport réel Askya/esclaves (Askya en tant que représentant des classes dirigeantes), représenté par un certain système idéologique à base islamique, est forcément différent  du rapport nobles/captifs, en milieu villageois, représenté par un autre système idéologique.
La différence de ces deux rapports renvoie à la différences de structures sociales entre l'empire songhay et les chefferies contemporaines.

Pour résumer voyons ceci :

- mariage d'un homme libre et d'une femme esclave : selon le Tarikh, cela est possible mais non recommandé; dans les villages songhays, cela est possible sans restriction
- mariage d'une femme libre et d'un homme esclave : selon le Tarikh, cela est possible mais non recommandé; dans les villages songhays, cela est impossible.

Parmi les 12 tribus héritées de Sonni Ali par l'Askya, trois étaient astreintes à des redevances liées à l'agriculture : trois tribus bambaras, dont l'asservissement semble précoce car elle faisait partie des serfs domestiques du Malli-koï. Les prestations, selon le Tarikh, sont passées par trois étapes : à l'époque du Malli-koï, chaque couple devait cultiver pour le compte de celui-ci 4 coudées de terre. Au temps des Si, hommes et femmes étaient réunis annuellement par groupe de cent et cultivaient collectivement 200 coudées de terre au profit du Si. Avec l'Askya Mohammed, chaque famille devait fournir à la récolte de 10 à 30 mesures de farine, selon ses moyens.
Sous l'Askya Daoud, dans chacun des villages, il y avait des esclaves dirigé par un fanfan. Sous les ordres de celui-ci se trouvaient 100 esclaves employés à la culture du sol.
Certains ont voulu voir dans ce type de rapport entre dominant et esclaves une structure proche du système féodal moyenageux européen : les esclaves seraient des serfs travaillant pour un seigneur.
On apprend aussi que parmi les 12 tribus serves, trois d'entre elles fournissaient le recrutement de l'Askya pour le personnel du palais (serviteurs, domestiques..). L'armée était aussi composée d'esclaves.
Selon le Tarikh-es-Sudan, sous Sonni Ali, la population était toute entière appelée au srvice des armes. Sous l'Askya, la population fut divisée en deux catégories : l'armée et le peuple.
On peut aussi remarquer que c'est aussi l'Askya Mohammed qui a institué des charges et des offices précis et mis en place un système administratif complexe et structuré : la création d'un corps de fonctionnaires et celle d'une armée professionnelle apparaissent comme contemporains et marquent une étape importante. Si les esclaves sont à la base de l'appareil de l'état, certains accèdent au sommet, tout comme dans les empires arabes : exemple le chef de la flotille impériale, le principal conseiller de l'Askya Mohammed....
Les esclaves pouvaient donc accumuler des fortunes importantes mais aussi devenir des hauts fonctionnaires.
Ibn Khaldoum attribue la dégénéresence de certains empires tels ceux du Ghana ou du Mali à l'autorité qui passe entre les mains des esclaves et des affranchis.
 
 

- LA CAPTIVITE DANS LE ROYAUME ABRON DU GYAMAN :

Le royaume abron ; le territoire qu'il occupe se trouve au nord-est de l'actuelle Côte d'Ivoire et au nord-ouest de l'actuelle Ghana, entre le Comoé et la Volta Noire, à la limite de la savane et de la forêt.
Fondé vers 1690 par le Gyamanhene (roi) Tan Date, le royaume du Gyaman tome en 1740 sous la domination des Asante; celle-ci se maintiendra jusqu'en 1875 malgré de nombreuses insurrections. Le Gyaman ne retrouvera son indépendance qu'en 1875, quelques mois après que les Anglais aient battu les Asante. De 1875 à 1882, il connaîtra une phase d'expansion territoriale rapide, suivie d'une période de graves troubles intérieurs qui ne s'achèveront qu'en 1895.
Le royaume abron est une communauté d'ordre politique rassemblant des populations de langue, d'origine, d'organisation et de cultures très différentes. On trouve des groupes de langue gur, appartenant aux ensembles senufo - les Nafana, maîtres du territoire avant l'arrivée des Abron - les Lorho, les Degha et surtout les Kulango, assise paysanne du royaume; des groupes de langue mandé - les Goro et les Gbin, puis les Ligbi accompagnés des forgerons numu; enfin et surtout, les Dyula, installés les uns dans la grande cité marchande de Bondoukou, au coeur même du royaume, les autres dans la marche occidentale du Barabo, s'adonnant tous en priorité au commerce; et en dernier lieu, des groupes de langue akan : Agni, peuplan les royaumes satellites du Bini, du Bona et de l'Asikaso, et Abron, eux-mêmes formés sans doute par la fusion de deux éléments : un groupe brong de langue guan et un groupe venu à la fin du XVIIème siècle de l'Akwamu, au nord d'Accra. Ce dernier constitue une sorte d'aristocratie guerrière qui est à l'origine de la fondation du royaume, et qui exerce pratiquement seule le pouvoir politique : c'est à elle qu'appartient le lignage du roi, celui des chefs de province....

Le captif peut être un abron, mais dans la plupart des cas il est d'origine étrangère : il a été acheté - on l'apelle alors dunko - ou capturé lors d'un raid ou lors d'une guerre - on l'apelle alors nnomum.
En pays abron, comme en pays asante, un homme né libre peut devenir captif de différentes manières. Lorsqu'en raison des agissements de l'un de ses membres un matrilignage a été à plusieurs reprises frappé d'amendes, il se réunit sous la présidence des aînés, et il peut alors décider de vendre le coupable, ou de le céder à la personne lésée ou  offensée, afin de se libérer ainsi de la compensation qu'il devrait autrement verser. Si ce coupable est un homme d'un certain âge ou d'un certain rang social, il peut être remplacé par un de ses cadets, en vertu du principe de la solidarité indivise du matrilignage.
La grande majorité de captifs est formée d'étrangers, introduits dans le pays par le commerce ou par la guerre. Ils sont achetés à Kong ou à Bondoukou. On sait que depuis la moitié du XVIIIème siècle que le Gurunsi et les contrées avoisinantes - Busansi, Konkomba, Tyokosi... constituent pour les Asante et d'une façon générale pour les peuples Akan de véritables réserves d'esclaves (les peuples d'ù proviennet les esclaves sont les Moshi, Grushi, Bambara, Hausa....).
On sait aussi que l'empire Mossi entretient avec le royaume Asante et les pays Akan un commerce considérable, et que les captifs forment une part considérable de ce commerce.

En règle générale, les trafiquants d'esclaves, ceux qui servent d'intermédaires entre les vendeurs et les acheteurs et acheminent les esclaves d'une région et d'un marché à l'autre sont des musulmans dyula ou hausa. En échange des esclaves, ils recoivent soit des équivalents monétaires - poudre d'or ou cauris - soit directement des marchandises.
Les raids pour capturer des captifs peuvent être décidés par n'importe quel Abron : c'est lui qui organise le raid; ce qui signifie qu'il faut de l'argent donc on retrouve comme "chasseurs" les rois, chefs de province....
Les raids ne frappent les régions faibles qui ne peuvent riposter. Quelles sont ces régions ? Les voisins occidentaux et méridionaux du Gyaman - Banda, Wenchi, Indénié... - sont, comme le Gyaman lui-même, tributaire de l'Asanta au moins jusqu'à la conquête de Kumasi par les Britanniques en 1874, et la tutelle les protège donc des incursions abron. Les raids visent tout particulièrement le pays kulango qui s'étend au nord-ouest du Gyaman, jusqu'aux rives du Comoé, autour de Nasian. Le pays de Nasian n'a plus d'organisation politique propre au XIXème siècle, il ne peut donc s'opposer aux menées abron. A la fin du XIXème siècle, Buna est également victimes des incursions abron.

Quand les guerres sont victorieuses, cela amène un flux important de captifs : ce butin de guerre appartient au roi et aux chefs de province, Le sort des prisonniers faits au combat est différent de celui des captifs - femmes, enfants, vieillards - dont on s'est emparé après la victoire, lors de l'invasion du territoire ennemi. Les premiers sont répartis par moitié entre les guerriers responsables de leur capture et le roi ou le chef de province dont ils dépendent. Quant aux seconds, ils appartiennent à celui qui les prend : il peut en disposer à son gré. Le roi n'a donc pas l'intégralité des captifs mais une bonne partie; ces contingents peuvent former dans les villages royaux des quartiers entiers : c'est ainsi qu'à Tabagne, le quartier Kolio a été constitué par des prisonniers de guerre ramenés de Buna par le roi Kwasi Yeboa, après sa victoire en 1825.
Les esclaves ne sont pas la finalité de la guerre : c'est pour combattre un autre roi que les guerres se déroulent et les esclaves sont ensuite emportés comme butin. Ceci est très clair puisque après l'abolition de l'esclavage en Afrique les guerres ont continué de plus belle. Exemple : rébellion contre la tutelle asante, guerre contre Buna de 1750, 1805 et 1825, assujetissement des populations du royaume, guerre contre Mango en 1820, etc.....
L'acquisition des captifs a été une conséquence de ces guerres mais elle n'en a pas été le but. Il y a bien entendu des exceptions : certaines expéditions ont bien eu pour objet principal la recherche de captifs : guerres menées au Djimini, au Gyamala...
Mais ces dernières expéditions surviennent après des défaites sévères qui ont décimé la population du royaume (guerre contre les Asante en 1818 par exemple = désastre pour les abron).
Entre 1818 et 1820, le royaume abron a subi une véritable saignée.
Hormis les captifs de guerre, il existe aussi les descendants de captifs (dunko-ba) et les enfants issus de mariages entre hommes libres et captives (fieba). Chez les abron, du fait du caractère matrilinéaire de la filiation , un enfant issu d'un captif et d'une femme libre, est libre sans aucune restriction. Il existe aussi des personnes mises en gage (avowa). Quand un homme, en général un chef de famille ou de lignage, emprunte pour une raison quelconque une certaine quantité de cauris ou de poudre d'or, il donne en gage au prêteur l'un de ses dépendants, et celui-ci n'est restitué qu'après le remboursement total de la dette. L'avowa travaille alors pour le créancier, mais le produit de son travail n'est pas déduit de la dette, et il ne remplace pas les intérêts dûs par l'emprunteur (intérêts d'ailleurs très élevés de l'ordre de 15% l'an). C'est souvent un parent, parfois éloigné, qui est mis en garanti. Si ce parent est vraiment éloigné, l'emprunteur peut se désintéresser progressivement de sa dette, ne pas la rembourser et laisser définitivement le parent en garanti..!!
Cette méthode aurait été souvent utilisée par les abrons.
Lors de l'installation des Français et des Anglais au Gyaman, il a été très difficile pour les abrons de continuer à acquérir des captifs par les voies traditionnelles. Les abrons ont pu utilier le système de la mise en gage pour continuer à posséder des captifs : en effet, lors de l'occupation française, le taux annuel de l'intérêt serait passé de 15% à 25-50%. L'effet, sinon le but, d'une telle hausse est de rendre plus difficile de paiement des dettes, et par conséquent la libération des personnes mises en gage.

Le sort des captifs proprement dits (dunko, nnomum) ou captifs de première génération, varie selon l'ancienneté de leur présence et la confiance qu'ils ont su obtenir de leur maître. La situation du captif peut s'améliorer sensiblement.
En général, plus un maître possède d'esclaves, plus leur situation est rude car les liens de caractère familial ou patriarcal qui unissent les captifs au maître sont alors restreints.
L'entrée d'un captif dans la cour du maître constitue pour le captif une "nouvelle naissance". Il change de nom, et reçoit d'une part un nom-proverbe, d'autre part le nom anniversaire de son maître : "Nous changeons le nom du captif, et nous lui donnons notre nom à nous, puisqu'il est comme un enfant". Le captif appelle alors son maître "père" (abya en abron). Si le captif ne donne pas satisfaction à son maître, il peut être revendu. Il peut aussi être mis en gage.
Le captif peut aussi "épouser" une captive que son maître possède déja : mais ceci est une union de fait car le maître peut à tout moment se débarasser d'un des conjoints.
Il n'y a pas d'affranchissement en pays abron et le rachat dépend de l'origine du captif.
Le captif n'est responsable de ses actes que devant le maître et c'est à ce dernier qu'appartient de répondre des faits et gestes de ses captifs devant la justice du roi ou des chefs de province. Le maître doit aussi supporter les dettes contractées par ses captifs.
Ceci renforce la conception de l'assimilation du captif à "l'enfant" du maître. Les homicides des captifs sont passibles de la peine de mort. Seuls les rois ou chefs de province peuvent infliger la peine capitale et ceci pour des raisons religieuses (souiller la terre avec du sang humain est un sacrilège). En ce domaine de peine de mort, il est intéressant de remarquer qu'aucune distinction n'est faite entre le sang du captif et celui de l'homme libre : verser l'un est aussi coupable et dangeureux que verser l'autre, car l'un et l'autre sont du sang humain, que seules certaines personnes consacrées peuvent faire couler.
Le maître peut punir son captif de diverses manières : privation de nourriture, coups, revente. En pays asante, à l'époque du commerce transatlantique des esclaves, le maître disposait d'une arme redoutable. Il pouvait vendre son captif aux traitants fanti, qui le vendaient à son tour aux vaisseaux négriers. Cette menace suffisait souvent à rétablir l'ordre.
Le maître n'a pas droit de vie ou de mort sur son captif.
On peut aussi noter qu'une coception est identique à tous les peuples akan : l'autre monde (après la mort) reproduit les divisions et les hiérarchies sociales de celui-ci; quand un homme important disparaît, on égorge à l'occasion de son décès un certain nombre d'individus qui formeront là-bas sa suite et le serviront comme il était servi ici-bas (les victimes sont d'abord choisies parmi les captifs du défunt (plus de 20 victimes selon certains auteurs); pour les rois et les chefs de province, on utilise la réserve des criminels condamnés à mort).
La dépouille d'un mort important est embaumée par un aborafo, responsable de la conservation du cadavre du roi et des chefs de province; l'opération dure 12 jours.

Pour conclure cette partie, on peut dire que dans la plupart des pays akan, le captif dispose d'un certain nombre de recours, de droit et de fait (recours de droit : un captif maltraité peut changer de maître: recours de fait : les captifs du Nord sont reconnus pour disposer de pouvoirs de sorcelleries).

Concernant la possession, on peut dire qu'au début, un captif ne possède rien, il travaille sur les terres de son maître. Si le captif a noué avec son maître de bonne relation , il est d'usage de lui donner une parcelle de terre. Cette parcelle lui permettra de subvenir à une certaine partie de ses besoins alimentaires. Les captifs qui travaillent pour leur maître dans le domaine commercial ont aussi la possibilité, après un certain temps, de travailler en partie à leur compte. Le captif a donc plusieurs moyens directs pour améliorer sa condition matérielle et amasser une certaine richesse; il peut aussi hériter d'une partie des biens accumulés par un autre captif.

En pays pays Asante, si seule une minorité de captifs peut s'engager dans une carrière politique, les heureux élus peuvent en revanche s'y élever très haut : chef de province par exemple, porte parole du royaume...
En pays abron, il y a très peu d'exemples de ce type (excepté le "kara", sorte d'incarnation de l'âme de son maître; le kara vit de la même façon que son maître; cet "avancement" social est seulement d'ordre religieux; pas de possibilité en pays abron pour un captif d'accéder à des fonctions administratives, gouvernementales....). Le Gyaman se distingue donc profondément de l'Asante : dans ce dernier pays, les captifs peuvent s'élever très haut dans la hiérarchie sociale.

Quelles sont les fonctions assumées par les captifs dans l'économie du royaume ?
Tout d'abord, ils accomplissent une partie très importante du travail agricole. Puis ils accomplissent la plus grande partie des travaux liés à l'extraction de l'or. Enfin, le transport des marchandises est une tâche effectuée par les captifs.

Les enfants d'un captif et d'une femme libre sont entièrement libres, ce qui est logique à l'intérieur d'une société matrilinéaire. En second lieu, les enfants d'un homme libre et d'une captive sont eux aussi libres (enfants appelés fieba, "enfants de la maison") : leur mère étant étrangère, ils appartiennent à leur père, qui est à la fois le mari et le maître de leur mère.
Cette coutume explique pouquoi les mariages entre hommes libres et captives sont appréciés en pays abron : dans une société matrilinéaire, un homme n'a en principe aucun droit sur les enfants qu'il a de son épouse libre; ceux-ci dépendent de leur oncle maternel. Les seuls enfants qu'il puisse conserver auprès de lui et garder sous son autorité sont ceux que lui donne son épouse captive.
Les fieba et leurs enfants ne subissent du fait de leur origine aucune perdition de statut; quand le fieba est un fils, il peut hériter des richesses de son père : si le matrilignage de son père ne comprend aucun candidat qui soit apte en raison de son âge et de ses talents à recueillir la succession; le fieba deviendra temporairement dépositaire de cette succession.; si toutes les branches du matrilignage sont éteintes, l'héritage lui sera attribué; quant à ses enfants, ils suivront naturellement le sort de leur mère.
Les enfants issus de l'union de captif sont appelés dunko-ba : ils dépendent toujours du maître de la mère, mais il demeure avec ses parents tant que ceux-ci restent unis. Ils reçoivent une parcelle de terre qui leur permettent d'assurer leur subsistance; le reste du temps, il travaille pour leur maître. Ils peuvent se livrer au commerce et conserver la moitié des biens réalisés.
L'intégration des descendants de captifs au monde des hommes libres se rencontre dans tous les royaumes akan de l'intérieur.
 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier