
L'ESCLAVAGE EN AFRIQUE PRECOLONIALE première partie
INTRODUCTION :
Si la traite européenne a
été l'objet de nombreuses études, l'esclavage pratiqué
par les sociétés africaines reste un champ si peu prospectéde
l'ethnologie qu'on a pu douter de son existence. Plusieurs raisons sans
doute expliquent cette lacune.
Lorsque l'administration coloniale
française découvrit l'esclavage en Afrique de l'Ouest, elle
fut frappée de son ampleur qui la plaçait devant un dilemme.
" Aurions-nous dû, s'interrogeait le général
Faidherbe alors gouverneur du Sénégal, à mesure qu'on
annexait un territoire depuis 1848, y mettre en vigueur le décret
d'émancipation ? Rigoureusement, c'est ce que l'esprit de
la loi eût exigé. » L'administration coloniale ne s'estima
pas assez forte cependant pour prendre «une mesure qui eût
produit une grande perturbation » (lettre au ministre, du 30 avril
1865. Arch. nat. du Sénégal, Dos. K. 11, pièce 19).
Elle ne cessa donc d'étre partagée entre l'application des
principes " civilisateurs ", qui justifia moralement la domination
coloniale, et les exigences politiques de cette domination. S'appuyant
sur les autorités locales et recrutant la main-d'oeuvre coloniale
par leur intermédiaire, l'administration coloniale préféra
tout d'abord préserver la domination de la classe des maîtres
sur celle des esclaves. Hors les habitants de Saint-Louis, considérés
comme citoyens français, partout ailleurs, les indigènes
devenus « sujets », mais non " citoyens " français,
eurent donc le droit de conserver leurs esclaves, de les vendre et d'en
acheter (circulaire confidentielle sur l'application du décret du
27avril 1848, Arch. Dakar K. 11, pièce 6).
Lorsque l'émancipation fut
étendue par Vallière a Dakar, puis à Rufisque, entre
1874 et 1879, elle se heurta à la résistance des maîtres
et à la mauvaise volonté des administrateurs locaux. En 1882,
l'un d'eux, Jaureguyberry met en garde contre « une libération
intempestive des esclaves qui serait de nature à arrêter le
mouvement des transactions et des échanges » et recommande
de donner à Lat Dior (souvearin de Cayor, Sénégal)
« l'assurance la plus complète que le gouvernement n'a nullement
l'intention d'intervenir dans cette question ».
La Convention de 1892 passée
avec cinq chefs du Cercle de Saint-Louis, ouvrait la voie à la suppression
de l'esclavage par un artifice de vocabulaire : l'article 5 précisait
que «les captifs de traite seront considérés comme
captifs de case lesquels ne sont pas des esclaves mais des serviteurs,
comme ceux dont il est parlé aux chapitres 24 et 25 du Livre de
Dieu ». Le droit demeurait d'acheter ces « serviteurs »
en pays étranger.
La relative bénévolence
de l'esclavage africain, dont nous verrons ailleurs les causes, le différenciait
en apparence de l'esclavage de plantation américain, et beaucoup
d'administrateurs, hésitant à l'assimiler a celui-ci, lui
refusèrent le terme d'esclavage. Ils insistaient sur l'aspect personnel
des rapports entre le maître et l'esclave. Si ce n'est donc pas sans
une apparence d'objectivité que les termes de « captifs »
ou de « serviteurs » se substituèrent à celui
d'« esclaves », cette substitution cependant n'était
pas sans portée politique, d'une part parce que, vis-à-vis
des autorités internationales, elle réalisait fictivement
l'abolition, d'autre part parce qu'elle évitait aux administrateurs
qui souhaitaient le maintien de l'esclavage, l'usage d'un terme à
forte résonance affective. Ainsi l'Afrique sous domination française
fut-elle débarrassée de l'esclavage au profit d'un mode d'asservissement
original mais tout aussi obscur : la captivité.
La Convention internationale de
Bruxelles (1889-1890), qui décidait de l'abolition de l'esclavage
dans les colonies, remit en cause cet arrangement, sinon la terminologie.
L'application de la Convention obligea l'administration à s'informer
de l'ampleur et de l'étendue de l'esclavage et a réfléchir
aux conséquences éventuelles de sa disparition. Des enquêtes
successives sur la « captivité » furent entreprises
dans les territoires sous contrôle français en 1894.
Dans les deux cas, les administrateurs
de chaque cercle furent tenus de répondre à un questionnaire
uniforme sur le nombre et la condition des « captifs », leurs
modalités d'échange, leur contribuhon à l'économie,
à la vie sociale et politique, les conditions d'affranchissement;
de suggérer enfin les moyens les plus aptes à supprimer cette
« captivité ». Les réponses sont d'inégale
valeur, mais leur ensemble et les textes de synthèse qui accompagnent
les rapports représentent une riche matière sur l'esclavage
en Afrique occidentale française.
Comme l'explique le gouverneur Poulet
(Arch. Dakar, 30 mars 1909, K. 29), c'est donc à partir de 1906
seulement que l'attitude de l'administration change "Deux politiques
ont été suivies avant et après 1906; jusque-là,
l'administration reconnait la captivité et sanctionne le droit de
propriété du maitre et les esclaves en fuite sont rendus
à leur propriétaire. Les libérations sont rares et
ne se produisent guère qu'à titre de mesure répressive
contre les propriétaires ou en faveur de captifs victimes de mauvais
traitements, ou encore par suite de rachat, mais à partir de 1906,
l'administration ne reconnaît plus l'état de captivité,
et des instructions sont envoyées dans ce sens aux diverses colonies
par le Gouverneur général qui, dans son discours au Conseil
de gouvernement de septembre 1905, a posé les bases de la réforme.
Par suite, les réclamations des prétendus maîtres sont
absolument rejetées".
L'émancipation générale
est alors décidée, opportunément toutefois, comme
moyen nouveau de la politique de domination, souvent à titre de
représaille contre les formations politiques insoumises.
En Afrique sahélo-soudanienne,
les effets de l'abolition furent certains, surtout envers les esclaves
capturés ou achetés de leur vivant. Par milliers dans certaines
régions, ils quittèrent leurs maîtres. Les uns rentrèrent
chez eux, mais beaucoup n'eurent d'autres lieux de repli que les «
villages de liberté », ou d'autre issue que s'engager dans
l'armée coloniale au service des colons. Vers 1910, le commerce
des esclaves était fort diminué, et l'on peut estimer que
ce mode de reproduction en était pratiquement tari. Cependant les
esclaves nés en servitude, pour leur quasi-totalité, demeurèrent
près de leurs maîtres. Chez les peuples de la savane et du
désert (Maures, Tuaregs, Manding, Bamana, Soninke, Fula, Kasonke,
Wolof, Futanke, etc.), ils continuent encore à transmettre leur
état, sinon leur condition, à leurs descendants. Les séquelles
de l'esclavage sont de ce fait de nos jours encore patentes dans des pays
comme le Sénégal, le Mati, la Guinée, le nord de la
Côte-d'ivoire, la boucle du Niger, etc.
Malgré ces persistances,
l'ethnologie reste, elle aussi, discrète sur cette institution.
Esclavage, sacrifices humains, cannibalisme rituel, abandon de vieillards,
etc., demeurent dans les esprits occidentaux comme les manifestations par
excellence du primitivisme, et les ethnologues, encore fort dominés
par la notion de « bons sauvages », hésitent souvent
à accabler par un jugement de valeur des populations qui ont acquis
leur sympathie et qui subissent aujourd'hui le poids de l'exploitation.
La lutte des années cinquante pour l'indépendance des pays
africains a renforcé cette tendance à dissimuler l'existence
passée de telles institutions.
En ce qui concerne l'esclavage,
outre que l'ethnologue se souciait assez peu d'histoire, les faits les
plus à portée de l'observateur étranger, qui se situe
presque toujours dans l'orbite de la classe dominante, révélaient
l'existence de « serviteurs » et parfois d'intimes des maîtres,
plus que celle des travailleurs exploités.
La problématique de la recherche
ethnologique ne prédisposait pas non plus à une meilleure
connaissance de l'esclavage. L'intérét porté à
certaines relations privilégiées, comme la parenté,
ou l'ethnie, écartait le plus souvent les esclaves, étrangers
en apparence à l'une comme à l'autre.
Le cadre méthodologique,
la monographie, était un autre obstacle à
la perception des phénomènes qui débordent la société
étudiée. Les rapports extérieurs, les ensembles régionaux
que constituent, par le commerce ou la guerre, des sociétés
voisines ou quelquefois très éloignées les unes des
autres tendaient à être négligés ou voyaient
leur impact sous-estimés dans ces étroites limites.
Reste, en définitive, que
la notion d'esclavage n'a pas acquis à ce jour un véritable
statut théorique susceptible de lever les incertitudes concernant
la spécificité de cette institution, sinon, pour certains,
sa réalité en Afrique.
Au regard de l'histoire, les peuples
d'Afrique ne semblent pas être demeurés à l'écart
d'un développement qu'ont connu la presque totalité des civilisations.
Dans la zone de contact sahélo-soudanienne
qui s'étend tout au long de la bordure sud du Sahara, les traditions,
comme les témoignages des voyageurs arabes du Moyen âge, font
remonter l'esclavage au Xlème siècle au moins. Al-Omari révèle
l'importance des guerres esclavagistes au XIVème siècle,
et Ibn Battuta mentionne quelques-unes des occupations auxquelles étaient
affectés les esclaves de Malli. Le Tarikh-el-Fettach et le Tarikh-es-Soudan
(chroniques rédigées par des érudits musulmans) apportent
des précisions sur son développement dans l'empire de Gao
aux XV-XVIème siècles. Au XIXème siècle, Mungo
Park, Caillé, Barth, Nachtingal etc..., témoignent de l'ampleur
de cette institution qui touche parfois plus de 50 % de la population.
En Afrique occidentale, les colonisateurs français, nous le savons,
sont surpris par son importance. Les recensements entrepris à celle
époque confirment l'impression des voyageurs.
Plus encore que l'or, la chasse
aux esclaves et la traite vers le Maghreb jouèrent sans doute un
rôle décisif dans la constitution des formations politiques
médiévales d'Afrique de l'Ouest (Ghana, Mati, Songhay, etc..)
et sur leur constitution militaire. L'esclavage de cour et l'esclavage
terrien, nécessaires à l'approvisionnement des armées
et du palais, furent les premiers à se développer, parallèlement
à un esclavage militaire. L'accroissement des échanges avec
le monde méditerranéen et les villes sahariennes encouragea
progressivement la production marchande et suscita la formation d'une classe
de négociants cosmopolites et islamisés. La production agricole
et artisanale de l'esclave trouvant un débouché, on constate
le développement d'un esclavage productif marchand qui ne cessera
de gagner en importance. La traite européenne relance au XVIIème
siècle l'organisation d'états guerriers voués à
la capture, tel en particulier l'état de Ségou, ou entraine
d'autres formations politiques existantes dans cette voie. La traite européenne
disparaissant, alors que la zone soudanienne est en pleine expansion économique,
elle se voit relayer par une traite africaine intérieure qu'alimentent
les grands conquérants du XIXème siècle, en particulier
El Haj Umar et Samori, au profit de bourgs ou de principautés situées
à la périphérie des aires de pillage. Les Dioula de
la ville marchande de Bouna où coexistent trois formes d'esclavage,
la bourgade de Gumbu en fournissent des exemples. Le trafic d'esclaves
s'intensifie, les marchés se multiplient tout au long de la bordure
sahélienne, contribuant à la constitution d'une société
et à un développement économique où l'esclavage
sous toutes ses formes joue un rôle majeur.
Cette zone sahélo-soudanienne
est reliée au Maghreb par un trafic chamelier largement contrôlé
par les nomades du Sahara qui combinent activités guerrières,
pastorales, agricoles et marchandes. Chez les Tuaregs décrits et
analysés par Bernus, Bonte et Bourgeot, l'esclavage, agricole par
vocation, s'étend à ces autres activités sauf la guerre
- pour devenir une composante indissoluble de toute la société.
La colonisation met fin à
l'expansion économique de toutes les régions conquises en
cherchant à substituer ses produits et son commerce aux produits
locaux, en entreprenant la mobilisation des forces de travail à
son profit par l'impôt et le travail forcé. L'émancipation
obligatoire, décrétée pourtant, nous l'avons vu, après
de longues hésitations, contribua à détourner l'exploitation
du travail au profit du colonisateur et aux dépens des anciennes
classes dominantes.
En dehors de cette zone qui, par
son contact avec le Maghreb, bénéficie depuis le Moyen Age
successivement de la traite esclavagiste, puis du commerce international,
et où l'esclavage se développe considérablement, ailleurs
les circonstances historiques agissent différemment. Les pays et
les Etats situés au sud de la zone de contact sahélo-soudanienne
ne parviennent pas à percer jusque vers le débouché
saharien, tels le Yatenga ou le Maivri. Ces Elats, pour qui la guerre est,
de ce fait, plus défensive que prédatrice, se replient sur
une forme d'esclavage polarisé autour de la cour et auquel les fonctions
protectrices du souverain semblent donner une densité et une cohérence
plus grandes.
Les régions plus méridionales
de l'Afrique subtropicale et équatoriale, peu ou pas pénétrées
par la traite continentale, connaissent sous l'effet de la traite européenne
une évolution plus tardive qui s'apparente à celle du Soudan
moyennâgeux. Des Etats guerriers et rivaux se constituent à
proximité des côtes, au contact plus ou moins direct des traitants,
se disputant le pillage d'un arrière-pays dont les populations restent
faiblement organisées. Ces guerres, pour avoir sévi moins
longtemps sans doute, n'aboutissent pas au même brassage des peuples
qu'a connu la savane et préservent davantage les particularismes.
Les échanges institutionnels ou administratifs l'emportent encore
sur le négoce cosmopolite; la classe marchande ne s'y développe
que confinée. L'usage des esclaves à des fins productives
restera limité jusqu'au développement de la traite des produits.
Etats guerriers, chasseurs et pourvoyeurs
d'esclaves - mais sans en être nécessairement les principaux
utilisateurs -, bourgades et vicinités marchandes, clientes des
premières, s'alimentent sur des populations regroupées dans
des formations politiques à faible pouvoir central, à effectifs
réduits, exemplifiées ici par les Samo, les Kukuya, les Kuni
et leurs voisins. Si ces populations ne sont pas razziées par les
Etats militaires, elles contribuent à l'approvisionnement en esclaves
en se livrant des guerres locales ou en entrant de leur propre chef dans
les circuits de traite. Chez les Kuni ou les Kukuya, la déchéance
sociale et des formes particulières de transfert de droits sur les
personnes - fondées sur la manipulation des institutions traditionnelles
- leur permettent d'extraire de leur matière vive des individus
destinés à l'exportation. Si ces activités suscitent
des formes particulières d'échange ou de domination, elles
ne contribuent cependant pas à propager l'esclavage parmi elles,
ni à les extraire de leur particularisme.
Dans la zone sahélo-soudanienne,
les esclaves représentaient souvent une fraction considérable
de la population, variant entre 30 et 50 %. L'esclavage chez les Fula du
Fouta-Djallon, les Dioula de Bouna, les Marka de Sasanding, les Soninke
de Gumbu, semble repondre aux descriptions des institutions antiques. L'homme,
reduit à la condition de cheptel, soumis à l'autorité
absolue du maître, est voué à l'exploitation de la
terre, à la garde des troupeaux, à la production de marchandises.
L'état de l'esclave, même émancipé, est héréditaire
et irréversible, encore que sa condition puisse s'améliorer
au gré du maître. Il n'acquiert de droits familiaux qu'avec
l'émancipation. Aujourd'hui encore, les descendants d'esclaves représentent
une importante minorité, frappée d'un discrédit et
de préjugés qui leur interdisent toujours l'accès
aux femmes libres.
Dans les régions forestières
et côtières du golfe de Gainée, à l'est du Bandama,
la proportion d'esclaves était moindre. On l'estime
a 1/7 ou 1/5 de la population chez
les Anyi (C. Perrot). Les esclaves sont plus souvent associés à
la famille et plus souvent employés
à des services (transports,
en particulier) qu'à la production. Surtout le mariage d'une femme
libre et d'un esclave n'est pas prohibé.
Il est même, chez les Alladian,
le moyen de stratégies matrimoniales et politiques. Par un processus
d'absorption, les descendants de la troisième génération
des capturés tendent à se fondre dans la population, comme
parmi les Abron, les Anyi, les Kulango. Le groupe des esclaves se reproduit
presque exclusivement par apport extérieur.
Enfin, parmi les populations dont
l'infrastructure reste la communauté agricole domestique et qui
demeureront à l'écart du commerce des produits, les capturés
servent plus à l'exportation qu'à la production. Le nombre
d'asservis d'origine étrangère représente chez les
Kukuya moins de 30% de la population. Leur capacité de production
est subordonnée à leur insertion dans la communauté
(cf. P.-P. Bey), insertion dont l'exemple Samo, présenté
par F. Héritier, révèle toute la complexité
et la subtilité.
Dans ces différentes sociétés,
les fonctions de l'esclave peuvent être aussi nombreuses que les
capacités humaines le permettent. Les seules restrictions sont en
général d'ordre politique : il ne peut accéder à
des fonctions d'autorité qui ne lui soient déléguées
par son maître. Ainsi rencontre-t'on des esclaves terriens, porteurs,
artisans, bateliers, mineurs, etc. ; certains voués à une
condition très dure, mais aussi, et de façon très
répandue, des esclaves commerçant pour le compte du maître,
conseillers et confidents des souverains ou des familles. Certains parmi
eux s'enrichissent et possèdent eux-mêmes des esclaves. Dans
les états guerriers, le sort des esclaves-soldats, qui représentent
parfois l'essentiel des forces armées, est souvent bien supérieur,
en apparence tout au moins, à celui des hommes libres. Ils ne dépendent
que du souverain qui les traite avec aménité. Ils sont d'ailleurs
souvent considérés comme ses enfants, mariés par lui
et ne relevant que de sa justice, privilège dont ne jouissent pas
tous ses sujets. Nombreux sont aussi les esclaves dans l'administration
des royaumes, occupant des positions élevées, en concurrence
ou en remplacement des parents du souverain ou des familles aristocratiques.
Par l'arrachement à son mileu
social d'origine, l'individu est d'abord un "capturé" et le demeure
tout le temps que son insertion dans la société esclavagiste
n'est pas accomplie. Etant extrait de son milieu d'origine par excellence,
le capturé est désocialisé par la rupture brutale
des relations qui caractérisent la personne sociale : rapports de
filiation, de conjugalité, de paternité...Cette désocialisation
se traduit donc par une dépersonnalisation, encore accentuée
quand le capturé a été vendu en tant que marchandise.
La désocialisation et la
dépersonnalisation sont à l'origine de l'état d'esclave,
état strictement négatif et distinct en cela du statut dont
jouit l'homme libre, l'ingénu. En raison de cet état, le
capturé est totalement disponible économiquement et socialement.
Economiquement, il peut être affecté à n'importe quelle
tâche ou fonction, selon les besoins de la classe dominante. Socialement,
un seul lien lui sera autorisé, celui qui l'attache unilatéralement
à un maître.
L'état d'esclave ne résulte
jamais d'un processus interne de différenciation sociale : il est
acquis par un acte brutal, mais advenant en dehors des limites de la société
d'accueil. Le capturé apparaît donc toujours comme frappé
d'une tare originelle et indélébile qui pésera sans
fin sur son destin.
En étudiant l'esclavage,
il faut toujours considéré le rapport de la société
esclavagiste avec l'extérieur et la relation esclavagiste avec l'ensemble
des rapports sociaux qui régissent le système social : l'esclavage
trouve toujours sa source et sa finalité à l'extérieur
et ne se réalise que par son insertion à l'intérieur
du système social.
En Afique, peut-être plus
qu'ailleurs, on découvrira l'intimité et la complexité
des rapports entre esclavage et parenté, esclavage et pouvoir, esclavage
et pouvoir militaire.
On observe que les différences
entre les formes d'esclavage pratiquées en savane ou en régions
forestières, semble coïncider avec les aires d'extension du
patrilignage et du matrilignage. Mais, outre que cette que cette coïncidence
n'est pas absolue, ces deux formes d'esclavage recouvrent deux régions
économiquement différentes : l'une est une zone marchande
liée à l'économie maghrébine et saharienne;
l'autre, primitivement éloignée de ces échanges, ne
s'ouvre que tardivement à la traite européenne. La première,
basée par les guerres de conquête, est pénétrée
par les marchands islamisés; l'autre conserve ses particularismes
ethniques et religieux.
L'organisation interne renvoie donc
nécessairement au contexte social et historique dans lequel se situe
la société et à la nature des relations qu'elle entretient
avec l'extérieur. Ces relations étant essentiellement de
deux ordres, la guerre et le commerce, la circulation des esclaves entre
société pillées, pillardes et acheteuses constitue
un ensemble qui représente la véritable dimension économique
de l'esclavage.
La tentative de généralisation
en ce qui concerne les sociétés africaines se révèle
très délicate, si ce n'est impossible. C'est la raison pour
laquelle je vais à présent étudier la place de l'esclave
dans quelques sociétés africaines. Je commencerai par une
étude succincte des sociétés du nord de l'Afrique
puis de certains grands empires et enfin des sociétés évoluant
en Afrique "profonde".
Ceci permettra aussi de connaître
le mode de vie, de production..... des sociétés traditionnelles
africaines.
- LES TOUAREGS SAHELIENS :
Une première approche de la
société touarègue fait apparaître immédiatement
deux strates distinctes, celles des hommes libres (ilellan) et celle des
esclaves (iklan). Il existe plusieurs groupes touarègues dont l'implantation
géographique est différente :
- les Kel Ajjer (confins algéro-libyens),
les Kel Aïr (massif de l'Aïr), les Kel Gress (Niger méridional).....
La proportion d'iklan dans l'ensemble
de la société touarègue varie du nord au sud. C'est
en effet dans la zone soudanaise, qui fut la limite méridionale
de l'expansion des berbèrophones au cours de l'histoire, que les
Touarègues ont trouvé leur principal réserve de main-d'oeuvre;
au cours des guerres, ils ont razzié les paysans besogneux qui se
trouvaient sans défense contre leurs rapides coups de main, et qu'ils
arrachaient à leurs terres, emmenaient avec eux pour les garder
ou les distribuer à leurs dépendants. Ceux qui s'installaient
dans les zones cultivées asservissaient une partie des populations
autochtones, qui désormais devaient cultiver le sol au profit de
ces nouveaux venus. C'est pourquoi la proportion de serfs noirs augmente
au fur et à mesure que l'on descend vers le sud. De 10 à
20% dans la zone présaharienne, elle peut atteindre, vers la zone
soudannaise, de 70 à 90% du total de la population touarègue.
La distinction fondamentale entre
captifs et hommes libres semble, au premier abord, répondre à
un critère de couleur de peau : les captifs sont noirs et les hommes
libres sont blancs.
Les iklan, dont l'origine est difficile
à établir, sont devenus partie intégrante de la société
touarègue, où ils jouent un rôle économique
prépondérant, mais ils ne se mélangent que très
rarement à la classe des hommes libres. Ils se disent eux-mêmes
Kel Tamasheq, et ont conscience de faire partie de cette société
dont ils forment l'un des éléments moteurs essentiels.
On peut affirmer que la majorité
des captifs proviennent des guerres (certains sont achetés sur des
marchés ou auprès de nomades).
Les captifs étaient partagés
ensuite : les guerriers recevaient leur lot pour prix de leur courage;
les religieux étaient récompensés pour l'efficacité
de leurs amulettes; les forgerons recevaient aussi des captifs....
Les hommes libres capturés
lors des razzias n'étaient pas, d'une façon générale,
réduits en esclavage : ils avaient peu à peu la possibilité
d'acquérir une nouvelle identité, une nouvelle existence.
Les nouveaux propriétaires "d'esclaves" pouvaient les mettre en
vente, les garder pour augmenter leur main d'oeuvre...Seuls les esclaves
capturés de fraîche date pouvaient être vendus; après
une génération, les esclaves ne devaient plus être
vendus.
Il existe plusieurs degrés
dans la condition servile, et il faut distinguer les captifs domestiques
(travaillant à côté du maître) de ceux installés
en zone sédentaire, et travaillant au profit d'un maître.
Ceux qui se trouvaient loin de leur maître devaient subvenir à
leur propre besoin; ils devaient en outre fournir à leur maître
des sacs de grains; ils gardaient parfois une partie des troupeaux et pouvaient
alors bénéficier du lait, fromage...S'ils restaient juridiquement
propriété de leur maître, leur insertion en zone sédentaire
leur permettait de prendre un peu de recul, et ils furent les premiers
à se rendre indépendants.
Au delà des iklan proprement
dits, on distingue toute une hiérarchie au sein des captifs ou anciens
captifs; beaucoup ne sont plus rattachés au monde servile que par
le souvenir d'une origine commune. Etudions seulement quelques exemples
afin de se rendre compte de la complexité que cache le mot captif
ou esclave.
Les ighawellan sont très
largement représentés chez les Kel Aïr et les Kel Gress
: ce sont des esclaves vivant librement sans être affranchi; ils
peuvent travailler librement mais reste cependant esclave ce qui veut dire
que le maître peut à tout moment vendre ou dépouiller
de tout ou partie de ce qu'il a.
Les iderfan se distnguent des précédents
en ce sens que leur libération, que ce soit à titre individuel
ou collectif, est clairement établie, dans des circonstances connues
: un maître peut par exemple libérer un esclave par un geste
de piété, ou en reconnaissance de services rendus..
Les affranchis à titre individuel
ne sont pas rares.
Quelle est la situation de l'esclave
domestique ?
Il appartient au maître de
sa mère, et les enfants d'un couple serf restent propriété
du maître de l'épouse. De ce fait, les mariages entre captifs
se nouent souvent au sein d'une même unité résidentielle,
c'est à dire, en gros, parmi des familles qui ont des habitudes
communes de nomadisation. Si les époux dépendent de maîtres
différents, ils doivent rester séparés une partie
de l'année.
La captive est la génitrice
qui donne des enfants qui appartiennent au maître. Le captif est
souvent lié aux tâches pastorales et agricoles.
Prenons un exemple dans la famille
du chef d'une tribu d'imghad : quatre générations de captifs,
soit 29 personnes, associées à 4 générations
de maîtres, soit 37 personnes.
Après la révolte de
la société touarègue en 1917, l'administration coloniale
à chercher à mutiler l'adversaire, à réduire
sa force : les tribus serves ont été libérées,
les chefferies morcelées, le pouvoir politique donné au religieux,
les tribus serves séparées administrativement de leurs chefs
traditionnels....
Actuellement, on trouve encore des
captifs dans les campements; en général, ce sont les hommes
les plus riches et les plus influents qui ont conservé auprès
d'eux une masse servile importante; et les captifs se sentent associés
au prestige ou à la richesse de leur maître.
Mais le mouvement de dissociation
est depuis longtemps amorcé et se poursuit régulièrement:
dans toute contestation entre maîtres et captifs, l'autorité
ne peut soutenir les "droits" des premiers. On asssiste ainsi à
un départ progressif de familles entières qui quittent la
zone pastorale pour s'installer plus au sud, sur le front pionnier agricole.
Il semblerait cependant que la pratique
de l'esclavage se poursuive dans certaines tribus : dans une tribu d'imghad
(1974), on a pu trouver 8 couples d'iklan hétérogènes,
c'est à dire dont l'un des conjoints venait de l'extérieur.
Cette tribu compte 1179 personnes
recensées, sur lesquelles on relève 170 individus de condition
servile, soit plus de 14% de la population totale !!
Pour terminer, il faut bien comprendre
que l'équilibre de la société touarègue, pratiquant
un pastoralisme guerrier, conquérant et prédateur, était
basé sur l'existence de ces diverses catégories de la population
dont les rôles et les relations étaient strictement définis.
Sans les recours de bergers captifs
spécialisés dans la garde des animaux, les enfants des familles
libres négligent parfois l'entretien des troupeaux, répugnant
à vivre de longs mois loin des campements.
L'esclavage ne représente
pas chez les Kel Gress de différences fondamentales avec les formes
observées chez les Kel Aïr.
Chez les Kel Gress, l'esclave ne
dispose pas de sa force de travail; le maître a sur lui une autorité
totale. Ces esclaves représentent 10% de la société
Kel Gress. L'extension de l'esclavage qui a eu lieu au XIXème siècle
est tout d'abord le résultat des guerres.
- CAPTIFS RURAUX ET ESCLAVES IMPERIAUX DU SONGHAY :
Rappel historique :
La première mention de l'islam à Gao remonte au Xème siècle. mais il semble établit que des liens existaient dès le VIIIème siècle entre Gao et le royaume ibadite de Tahert. L'islam aurait donc été la religion officielle des chefs du Songhay depuis au moins quatre siècles avant l'Askya.
1260 Le Mali prend Tombouctou
1324 Pélerinage de Mansa
Moussa à la Mecque
1350 Développement de la
route commerciale Djenné-Tombouctou
1433 Les Touaregs prennent Tombouctou
1464 Début du règne
de Sonni Ali (fondateur de l'empire songhay)
1493-1528 Règne de l'Askya
Mohammed
1549-1582 Règne de l'Askya
Daoud
Selon Ch. Monteil, "L'empire soudanais repose sur une association d'individus, visant à dominer les populations pour en tirer divers profits".
Il semble que la compréhension
de l'esclavage commande toute explication de la société songhay,
tant au niveau économique que politique et idéologique. L'histoire
de l'empire de Songhay se trouve dans un ouvrage le "Tarikh-el-Fettach"
(achevé vers 1665).
La présente étude
analyse aussi la société songhay à l'époque
précoloniale. A noter que l'on ne sait pas vraiment qui est l'auteur
du fameux Tarikh, il s'agit sans doute d'un membre de l'aristocratie de
l'époque (famille de lettrés de Tombouctou...). On peut considérer
le Tarikh comme une exaltation nostalgique de l'ancien empire songhay,
essentiellement des deux règnes de Mohammed et de Daou, prériodes
correspondantes sans nul doute à l'apogée de Tombouctou comme
centre religieux, commercial et politique. Le Tarikh a pour base la justification
politique de l'unité des classes dirigeantes : alliance de l'aristocratie
politique avec les lettrés, et, derrière eux, les marchands.
On peut d'ores et déja dire
que tout prouve le lien étroit entre l'existence d'un Etat fort
et centralisé et la présence d'un commerce d'or et d'esclaves
particulièrement prospère.
Que nous dit le Tarikh concernant
l'esclavage ?
- l'esclavage est constamment présenté
au niveau de la seule pratique directe de la classe dominante, c'est à
dire dans ses relations avec la superstructure politico-commerciale de
l'empire
- baeucoup des caractéristiques
du statut des esclaves sont imprégnés du droit islamique
et s'avèrent en contradiction avec la pratique en vigueur à
l'époque contemporaine.
La contradiction entre l'esclavage
dans les chefferies songhay au XIXème siècle, et sa représentation
dans l'intelligentsia islamique, résidu de l'empire songhay au XVIIème
siècle, renvoie à deux types de systèmes esclavagistes.
Pour résumé, disons
les choses suivantes :
- l'esclavage en soi n'a pas à
être justifié : c'est une donnée de fait, que l'islam
a trouvé établi à son apparition et qui va de soi;
la tradition islamique l'accepte et coïncide tant avec les intérêts
des classes dirigeantes qu'avec les coutumes anciennes.
- la capture et la vente d'esclaves
sont de la même façon reprises à son compte par l'islam.
Le problème de la classification
des captifs est à ce point épineux qu'il aura fallu à
l'Askya Mohammed trois consultations auprès d'éminentes autorités
islamiques pour légitimer ses droits sur 12 tribus captives : les
ulémas de Tombouctou, le réformateur musulman Al Maghili
et le cheikh du Caire Es Soyouti. L'Askya aurait en effet hérité
de Sonni Ali 24 tribus. Le cheikh lui confirme : "La moitié de ces
tribus t'appartient de droit, mais pour l'autre moitié il vaut mieux
que tu renonces à tout droit de propriété sur elle,
car il y a doute à son sujet". La raison est la suivante : les 12
tribus revenant à l'Askya " se composaient d'esclaves du chi et
non d'hommes libres réduits en esclavage". On voit ici la complexité
qui entoure la notion d'esclavage.
On touche ici à une contradiction
fondamentale de l'idéologie esclavagiste en Afrique : d'un côté,
la réduction en esclavage s'opère constamment aux dépens
d'hommes libres d'un autre groupe (par la guerre) mais de l'autre, au sein
d'une société, l'esclavage se fonde sur une tradition s'imposant
comme un absolu, où l'histoire solidifiée du passé
contraste étrangement avec l'histoire vécue du présent.
La "qualité" d'esclave ou
d'homme libre fait partie du patrimoine génétique d'un individu,
et pourtant cette distinction rigoureuse fondée sur les lois implacables
de la filiation est constamment remise en question par les hasards de la
guerre et le sort des armes.
Dans le Tarikh, on apprend : " Le
droit musulman ne connaît, en dehors de la distinction entre esclaves
musulmans et non musulmans, qui joue quelquefois, qu'une seule catégorie
d'esclaves, quelque soit leur origine ethnique, ou celle de leur condition.
L'esclavage n'est alimenté que par deux sources légitimes
: la naissance dans la servitude ou la capture à la guerre".
A l'opposé, dans les sociétés
paysannes, les deux origines possibles déterminent chacune des statuts
radicalement différents :
prise de guerre = captif de traite
et fils d'esclave = captif de case.
Le rapport réel Askya/esclaves
(Askya en tant que représentant des classes dirigeantes), représenté
par un certain système idéologique à base islamique,
est forcément différent du rapport nobles/captifs,
en milieu villageois, représenté par un autre système
idéologique.
La différence de ces deux
rapports renvoie à la différences de structures sociales
entre l'empire songhay et les chefferies contemporaines.
Pour résumer voyons ceci :
- mariage d'un homme libre et d'une
femme esclave : selon le Tarikh, cela est possible mais non recommandé;
dans les villages songhays, cela est possible sans restriction
- mariage d'une femme libre et d'un
homme esclave : selon le Tarikh, cela est possible mais non recommandé;
dans les villages songhays, cela est impossible.
Parmi les 12 tribus héritées
de Sonni Ali par l'Askya, trois étaient astreintes à des
redevances liées à l'agriculture : trois tribus bambaras,
dont l'asservissement semble précoce car elle faisait partie des
serfs domestiques du Malli-koï. Les prestations, selon le Tarikh,
sont passées par trois étapes : à l'époque
du Malli-koï, chaque couple devait cultiver pour le compte de celui-ci
4 coudées de terre. Au temps des Si, hommes et femmes étaient
réunis annuellement par groupe de cent et cultivaient collectivement
200 coudées de terre au profit du Si. Avec l'Askya Mohammed, chaque
famille devait fournir à la récolte de 10 à 30 mesures
de farine, selon ses moyens.
Sous l'Askya Daoud, dans chacun
des villages, il y avait des esclaves dirigé par un fanfan. Sous
les ordres de celui-ci se trouvaient 100 esclaves employés à
la culture du sol.
Certains ont voulu voir dans ce
type de rapport entre dominant et esclaves une structure proche du système
féodal moyenageux européen : les esclaves seraient des serfs
travaillant pour un seigneur.
On apprend aussi que parmi les 12
tribus serves, trois d'entre elles fournissaient le recrutement de l'Askya
pour le personnel du palais (serviteurs, domestiques..). L'armée
était aussi composée d'esclaves.
Selon le Tarikh-es-Sudan, sous Sonni
Ali, la population était toute entière appelée au
srvice des armes. Sous l'Askya, la population fut divisée en deux
catégories : l'armée et le peuple.
On peut aussi remarquer que c'est
aussi l'Askya Mohammed qui a institué des charges et des offices
précis et mis en place un système administratif complexe
et structuré : la création d'un corps de fonctionnaires et
celle d'une armée professionnelle apparaissent comme contemporains
et marquent une étape importante. Si les esclaves sont à
la base de l'appareil de l'état, certains accèdent au sommet,
tout comme dans les empires arabes : exemple le chef de la flotille impériale,
le principal conseiller de l'Askya Mohammed....
Les esclaves pouvaient donc accumuler
des fortunes importantes mais aussi devenir des hauts fonctionnaires.
Ibn Khaldoum attribue la dégénéresence
de certains empires tels ceux du Ghana ou du Mali à l'autorité
qui passe entre les mains des esclaves et des affranchis.
- LA CAPTIVITE DANS LE ROYAUME ABRON DU GYAMAN :
Le royaume abron ; le territoire
qu'il occupe se trouve au nord-est de l'actuelle Côte d'Ivoire et
au nord-ouest de l'actuelle Ghana, entre le Comoé et la Volta Noire,
à la limite de la savane et de la forêt.
Fondé vers 1690 par le Gyamanhene
(roi) Tan Date, le royaume du Gyaman tome en 1740 sous la domination des
Asante; celle-ci se maintiendra jusqu'en 1875 malgré de nombreuses
insurrections. Le Gyaman ne retrouvera son indépendance qu'en 1875,
quelques mois après que les Anglais aient battu les Asante. De 1875
à 1882, il connaîtra une phase d'expansion territoriale rapide,
suivie d'une période de graves troubles intérieurs qui ne
s'achèveront qu'en 1895.
Le royaume abron est une communauté
d'ordre politique rassemblant des populations de langue, d'origine, d'organisation
et de cultures très différentes. On trouve des groupes de
langue gur, appartenant aux ensembles senufo - les Nafana, maîtres
du territoire avant l'arrivée des Abron - les Lorho, les Degha et
surtout les Kulango, assise paysanne du royaume; des groupes de langue
mandé - les Goro et les Gbin, puis les Ligbi accompagnés
des forgerons numu; enfin et surtout, les Dyula, installés les uns
dans la grande cité marchande de Bondoukou, au coeur même
du royaume, les autres dans la marche occidentale du Barabo, s'adonnant
tous en priorité au commerce; et en dernier lieu, des groupes de
langue akan : Agni, peuplan les royaumes satellites du Bini, du Bona et
de l'Asikaso, et Abron, eux-mêmes formés sans doute par la
fusion de deux éléments : un groupe brong de langue guan
et un groupe venu à la fin du XVIIème siècle de l'Akwamu,
au nord d'Accra. Ce dernier constitue une sorte d'aristocratie guerrière
qui est à l'origine de la fondation du royaume, et qui exerce pratiquement
seule le pouvoir politique : c'est à elle qu'appartient le lignage
du roi, celui des chefs de province....
Le captif peut être un abron,
mais dans la plupart des cas il est d'origine étrangère :
il a été acheté - on l'apelle alors dunko - ou capturé
lors d'un raid ou lors d'une guerre - on l'apelle alors nnomum.
En pays abron, comme en pays asante,
un homme né libre peut devenir captif de différentes manières.
Lorsqu'en raison des agissements de l'un de ses membres un matrilignage
a été à plusieurs reprises frappé d'amendes,
il se réunit sous la présidence des aînés, et
il peut alors décider de vendre le coupable, ou de le céder
à la personne lésée ou offensée, afin
de se libérer ainsi de la compensation qu'il devrait autrement verser.
Si ce coupable est un homme d'un certain âge ou d'un certain rang
social, il peut être remplacé par un de ses cadets, en vertu
du principe de la solidarité indivise du matrilignage.
La grande majorité de captifs
est formée d'étrangers, introduits dans le pays par le commerce
ou par la guerre. Ils sont achetés à Kong ou à Bondoukou.
On sait que depuis la moitié du XVIIIème siècle que
le Gurunsi et les contrées avoisinantes - Busansi, Konkomba, Tyokosi...
constituent pour les Asante et d'une façon générale
pour les peuples Akan de véritables réserves d'esclaves (les
peuples d'ù proviennet les esclaves sont les Moshi, Grushi, Bambara,
Hausa....).
On sait aussi que l'empire Mossi
entretient avec le royaume Asante et les pays Akan un commerce considérable,
et que les captifs forment une part considérable de ce commerce.
En règle générale,
les trafiquants d'esclaves, ceux qui servent d'intermédaires entre
les vendeurs et les acheteurs et acheminent les esclaves d'une région
et d'un marché à l'autre sont des musulmans dyula ou hausa.
En échange des esclaves, ils recoivent soit des équivalents
monétaires - poudre d'or ou cauris - soit directement des marchandises.
Les raids pour capturer des captifs
peuvent être décidés par n'importe quel Abron : c'est
lui qui organise le raid; ce qui signifie qu'il faut de l'argent donc on
retrouve comme "chasseurs" les rois, chefs de province....
Les raids ne frappent les régions
faibles qui ne peuvent riposter. Quelles sont ces régions ? Les
voisins occidentaux et méridionaux du Gyaman - Banda, Wenchi, Indénié...
- sont, comme le Gyaman lui-même, tributaire de l'Asanta au moins
jusqu'à la conquête de Kumasi par les Britanniques en 1874,
et la tutelle les protège donc des incursions abron. Les raids visent
tout particulièrement le pays kulango qui s'étend au nord-ouest
du Gyaman, jusqu'aux rives du Comoé, autour de Nasian. Le pays de
Nasian n'a plus d'organisation politique propre au XIXème siècle,
il ne peut donc s'opposer aux menées abron. A la fin du XIXème
siècle, Buna est également victimes des incursions abron.
Quand les guerres sont victorieuses,
cela amène un flux important de captifs : ce butin de guerre appartient
au roi et aux chefs de province, Le sort des prisonniers faits au combat
est différent de celui des captifs - femmes, enfants, vieillards
- dont on s'est emparé après la victoire, lors de l'invasion
du territoire ennemi. Les premiers sont répartis par moitié
entre les guerriers responsables de leur capture et le roi ou le chef de
province dont ils dépendent. Quant aux seconds, ils appartiennent
à celui qui les prend : il peut en disposer à son gré.
Le roi n'a donc pas l'intégralité des captifs mais une bonne
partie; ces contingents peuvent former dans les villages royaux des quartiers
entiers : c'est ainsi qu'à Tabagne, le quartier Kolio a été
constitué par des prisonniers de guerre ramenés de Buna par
le roi Kwasi Yeboa, après sa victoire en 1825.
Les esclaves ne sont pas la finalité
de la guerre : c'est pour combattre un autre roi que les guerres se déroulent
et les esclaves sont ensuite emportés comme butin. Ceci est très
clair puisque après l'abolition de l'esclavage en Afrique les guerres
ont continué de plus belle. Exemple : rébellion contre la
tutelle asante, guerre contre Buna de 1750, 1805 et 1825, assujetissement
des populations du royaume, guerre contre Mango en 1820, etc.....
L'acquisition des captifs a été
une conséquence de ces guerres mais elle n'en a pas été
le but. Il y a bien entendu des exceptions : certaines expéditions
ont bien eu pour objet principal la recherche de captifs : guerres menées
au Djimini, au Gyamala...
Mais ces dernières expéditions
surviennent après des défaites sévères qui
ont décimé la population du royaume (guerre contre les Asante
en 1818 par exemple = désastre pour les abron).
Entre 1818 et 1820, le royaume abron
a subi une véritable saignée.
Hormis les captifs de guerre, il
existe aussi les descendants de captifs (dunko-ba) et les enfants issus
de mariages entre hommes libres et captives (fieba). Chez les abron, du
fait du caractère matrilinéaire de la filiation , un enfant
issu d'un captif et d'une femme libre, est libre sans aucune restriction.
Il existe aussi des personnes mises en gage (avowa). Quand un homme, en
général un chef de famille ou de lignage, emprunte pour une
raison quelconque une certaine quantité de cauris ou de poudre d'or,
il donne en gage au prêteur l'un de ses dépendants, et celui-ci
n'est restitué qu'après le remboursement total de la dette.
L'avowa travaille alors pour le créancier, mais le produit de son
travail n'est pas déduit de la dette, et il ne remplace pas les
intérêts dûs par l'emprunteur (intérêts
d'ailleurs très élevés de l'ordre de 15% l'an). C'est
souvent un parent, parfois éloigné, qui est mis en garanti.
Si ce parent est vraiment éloigné, l'emprunteur peut se désintéresser
progressivement de sa dette, ne pas la rembourser et laisser définitivement
le parent en garanti..!!
Cette méthode aurait été
souvent utilisée par les abrons.
Lors de l'installation des Français
et des Anglais au Gyaman, il a été très difficile
pour les abrons de continuer à acquérir des captifs par les
voies traditionnelles. Les abrons ont pu utilier le système de la
mise en gage pour continuer à posséder des captifs : en effet,
lors de l'occupation française, le taux annuel de l'intérêt
serait passé de 15% à 25-50%. L'effet, sinon le but, d'une
telle hausse est de rendre plus difficile de paiement des dettes, et par
conséquent la libération des personnes mises en gage.
Le sort des captifs proprement dits
(dunko, nnomum) ou captifs de première génération,
varie selon l'ancienneté de leur présence et la confiance
qu'ils ont su obtenir de leur maître. La situation du captif peut
s'améliorer sensiblement.
En général, plus un
maître possède d'esclaves, plus leur situation est rude car
les liens de caractère familial ou patriarcal qui unissent les captifs
au maître sont alors restreints.
L'entrée d'un captif dans
la cour du maître constitue pour le captif une "nouvelle naissance".
Il change de nom, et reçoit d'une part un nom-proverbe, d'autre
part le nom anniversaire de son maître : "Nous changeons le nom du
captif, et nous lui donnons notre nom à nous, puisqu'il est comme
un enfant". Le captif appelle alors son maître "père" (abya
en abron). Si le captif ne donne pas satisfaction à son maître,
il peut être revendu. Il peut aussi être mis en gage.
Le captif peut aussi "épouser"
une captive que son maître possède déja : mais ceci
est une union de fait car le maître peut à tout moment se
débarasser d'un des conjoints.
Il n'y a pas d'affranchissement
en pays abron et le rachat dépend de l'origine du captif.
Le captif n'est responsable de ses
actes que devant le maître et c'est à ce dernier qu'appartient
de répondre des faits et gestes de ses captifs devant la justice
du roi ou des chefs de province. Le maître doit aussi supporter les
dettes contractées par ses captifs.
Ceci renforce la conception de l'assimilation
du captif à "l'enfant" du maître. Les homicides des captifs
sont passibles de la peine de mort. Seuls les rois ou chefs de province
peuvent infliger la peine capitale et ceci pour des raisons religieuses
(souiller la terre avec du sang humain est un sacrilège). En ce
domaine de peine de mort, il est intéressant de remarquer qu'aucune
distinction n'est faite entre le sang du captif et celui de l'homme libre
: verser l'un est aussi coupable et dangeureux que verser l'autre, car
l'un et l'autre sont du sang humain, que seules certaines personnes consacrées
peuvent faire couler.
Le maître peut punir son captif
de diverses manières : privation de nourriture, coups, revente.
En pays asante, à l'époque du commerce transatlantique des
esclaves, le maître disposait d'une arme redoutable. Il pouvait vendre
son captif aux traitants fanti, qui le vendaient à son tour aux
vaisseaux négriers. Cette menace suffisait souvent à rétablir
l'ordre.
Le maître n'a pas droit de
vie ou de mort sur son captif.
On peut aussi noter qu'une coception
est identique à tous les peuples akan : l'autre monde (après
la mort) reproduit les divisions et les hiérarchies sociales de
celui-ci; quand un homme important disparaît, on égorge à
l'occasion de son décès un certain nombre d'individus qui
formeront là-bas sa suite et le serviront comme il était
servi ici-bas (les victimes sont d'abord choisies parmi les captifs du
défunt (plus de 20 victimes selon certains auteurs); pour les rois
et les chefs de province, on utilise la réserve des criminels condamnés
à mort).
La dépouille d'un mort important
est embaumée par un aborafo, responsable de la conservation du cadavre
du roi et des chefs de province; l'opération dure 12 jours.
Pour conclure cette partie, on peut dire que dans la plupart des pays akan, le captif dispose d'un certain nombre de recours, de droit et de fait (recours de droit : un captif maltraité peut changer de maître: recours de fait : les captifs du Nord sont reconnus pour disposer de pouvoirs de sorcelleries).
Concernant la possession, on peut dire qu'au début, un captif ne possède rien, il travaille sur les terres de son maître. Si le captif a noué avec son maître de bonne relation , il est d'usage de lui donner une parcelle de terre. Cette parcelle lui permettra de subvenir à une certaine partie de ses besoins alimentaires. Les captifs qui travaillent pour leur maître dans le domaine commercial ont aussi la possibilité, après un certain temps, de travailler en partie à leur compte. Le captif a donc plusieurs moyens directs pour améliorer sa condition matérielle et amasser une certaine richesse; il peut aussi hériter d'une partie des biens accumulés par un autre captif.
En pays pays Asante, si seule une
minorité de captifs peut s'engager dans une carrière politique,
les heureux élus peuvent en revanche s'y élever très
haut : chef de province par exemple, porte parole du royaume...
En pays abron, il y a très
peu d'exemples de ce type (excepté le "kara", sorte d'incarnation
de l'âme de son maître; le kara vit de la même façon
que son maître; cet "avancement" social est seulement d'ordre religieux;
pas de possibilité en pays abron pour un captif d'accéder
à des fonctions administratives, gouvernementales....). Le Gyaman
se distingue donc profondément de l'Asante : dans ce dernier pays,
les captifs peuvent s'élever très haut dans la hiérarchie
sociale.
Quelles sont les fonctions assumées
par les captifs dans l'économie du royaume ?
Tout d'abord, ils accomplissent
une partie très importante du travail agricole. Puis ils accomplissent
la plus grande partie des travaux liés à l'extraction de
l'or. Enfin, le transport des marchandises est une tâche effectuée
par les captifs.
Les enfants d'un captif et d'une
femme libre sont entièrement libres, ce qui est logique à
l'intérieur d'une société matrilinéaire. En
second lieu, les enfants d'un homme libre et d'une captive sont eux aussi
libres (enfants appelés fieba, "enfants de la maison") : leur mère
étant étrangère, ils appartiennent à leur père,
qui est à la fois le mari et le maître de leur mère.
Cette coutume explique pouquoi les
mariages entre hommes libres et captives sont appréciés en
pays abron : dans une société matrilinéaire, un homme
n'a en principe aucun droit sur les enfants qu'il a de son épouse
libre; ceux-ci dépendent de leur oncle maternel. Les seuls enfants
qu'il puisse conserver auprès de lui et garder sous son autorité
sont ceux que lui donne son épouse captive.
Les fieba et leurs enfants ne subissent
du fait de leur origine aucune perdition de statut; quand le fieba est
un fils, il peut hériter des richesses de son père : si le
matrilignage de son père ne comprend aucun candidat qui soit apte
en raison de son âge et de ses talents à recueillir la succession;
le fieba deviendra temporairement dépositaire de cette succession.;
si toutes les branches du matrilignage sont éteintes, l'héritage
lui sera attribué; quant à ses enfants, ils suivront naturellement
le sort de leur mère.
Les enfants issus de l'union de
captif sont appelés dunko-ba : ils dépendent toujours du
maître de la mère, mais il demeure avec ses parents tant que
ceux-ci restent unis. Ils reçoivent une parcelle de terre qui leur
permettent d'assurer leur subsistance; le reste du temps, il travaille
pour leur maître. Ils peuvent se livrer au commerce et conserver
la moitié des biens réalisés.
L'intégration des descendants
de captifs au monde des hommes libres se rencontre dans tous les royaumes
akan de l'intérieur.

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier