
DEUX POINTS DE VUE SUR LA PERIODE ESCLAVAGISTE
EN AFRIQUE
I) THEORIE D'UN PROFESSEUR D'HISTOIRE AFRICAINE :
Origines et développement :
La traite négrière
atlantique commença en 1441, quand un jeune capitaine portugais
nommé Antam Gonçaivez enleva un homme et une femme sur la
côte occidentale du Sahara pour complaire à son souverain,
le prince Henri le Navigateur - et il y réussit: il fut fait chevalier.
Quatre ans plus tard, les Portugais édifièrent sur l'île
d'Arguin, au large de la côte mauritanienne, un fort à partir
duquel ils pourraient se procurer des esclaves, et plus encore de l'or,
singulièrement rare à l'époque. Après avoir
échoué, en 1415, à s'emparer du commerce du précieux
métal en occupant Ceuta, sur la côte marocaine, et toujours
en quête de ses sources, ils descendirent les rivages d'Afrique occidentale,
un peu au hasard. Arguin était conçu pour détourner
les caravanes d'or montant vers le Maroc. Pourtant, les esclaves africains
n'étaient pas un simple sous-produit; depuis le milieu du XIVème
siècle existait en Europe du sud un marché très actif.
La main-d'oeuvre était rare après la Grande peste, et l'esclavage
avait survécu, depuis l'Empire romain, dans les activités
domestiques et dans des poches d'agriculture intensive, en particulier
dans la production du sucre, dont les Européens avaient appris la
technique des Arabes à l'occasion des Croisades. Les plantations
de canne à sucre s'étendirent vers l'ouest à travers
toute la Méditerranée, jusqu'à des îles comme
Madère, pour finir dans les Amériques, tout en dépendant
de plus en plus du travail servile. Le commerce des esclaves fut en grande
partie la réponse à cette exigence.
Il dépendait toutefois des
Africains d'accepter d'en vendre. Ce qu'ils firent car le sous-peuplement,
qui rendait difficile la maîtrise de la main-d'oeuvre par des moyens
purement économiques, avait déjà stimulé l'esclavage
parmi de nombreux peuples africains (mais pas tous). Les Portugais d'Arguin
traitaient avec les Maures, vieux fournisseurs d'esclaves au commerce trans-saharien.
Ils découvrirent un peuple qui y participait déjà
quand, en 1444, ils descendirent plus au sud, jusqu'au fleuve Sénégal.
« Le Roi, écrivit un chroniqueur, vit de razzias, qui lui
fournissent de nombreux esclaves originaires des pays voisins ou du sien
propre. Il les emploie... à cultiver la terre... mais il en vend
aussi beaucoup aux (Maures)... contre des chevaux et autres marchandises
.» Les cavaliers ouolof achetaient des chevaux aux Portugais, en
leur donnant entre neuf et quatorze esclaves par bête. Tous les peuples
de Sénégambie n'étaient pas pour autant engagés
dans ce commerce. Les Jola de la Casamance, au sud du Sénégal
actuel, n'avaient pas de chefs, et ne cherchaient nullement à acquérir
des marchandises, à l'exception du bétail; ils refusèrent
donc de traiter avec les Européens jusqu'à la fin du XVIIème
siècle, et ne connurent pas de main-d'oeuvre servile avant le siècle
dernier. Les Baga, encore plus au sud (dans la Guinée d'aujourd'hui)
refusèrent quant à eux de prendre la moindre part à
la traite, et ce tout au long de leur histoire. Comme d'ailleurs les Kru
du Liberia, et d'autres peuples voisins, qui résistèrent
avec un courage indomptable: une fois capturés, ils étaient
Si décidés à tuer leurs nouveaux maîtres, ou
à se suicider, que les Européens cessèrent de les
asservir. Aux Amériques, un nombre très important d'esclaves
qui s'enfuirent pour fonder des Communautés «marrons »
étaient originaires de sociétés sans états.
En Afrique occidentale, l'esclavage
n'était pas limité aux peuples islamisés de la savane.
Il en existait également une forme lignagière: les captifs
devenaient membres de groupes de parenté dans lesquels ils avaient
le statut d'inférieurs. C'est ce que les Portugais découvrirent
quand, sans doute en 1470, ils entrèrent en contact avec les Akan
de la Côte de l'Or. Cela leur permit enfin de contourner le commerce
transsaharien et d'accéder aux principales sources de métal
précieux d'Afrique occidentale. C'est là, à El Mina
(« La mine »), qu'ils édifièrent en 1482 la première
forteresse européenne d'Afrique tropicale. En 1506, l'or assurait
près d'un quart des revenus de la couronne. Cette part ne tarda
pas à décliner, mais ce n'est que vers 1700 que les esclaves
devinrent le produit d'exportation le plus profitable de la côte
africaine.
Les Portugais, sur la Côte
de l'Or, étaient confrontés à un gros problème:
contre quoi échanger le métal? Les chevaux ne pouvaient survivre
longtemps dans cette région. Au départ, ils proposèrent
donc des armes à feu, acceptées avec enthousiasme, mais le
Pape l'interdit, de peur qu'elles ne finissent par parvenir aux musulmans.
Les Portugais durent donc se rabattre sur le tissu (généralement
originaire d'autres parties d'Afrique), les métaux (venus d'Europe)
- et les esclaves. Les Akan en achetaient déjà au nord avec
leur or. Entre 1500 et 1535, ils en acquirent entre 10 000 et 12 000 par
l'intermédiaire des Portugais:
ils s'en servaient pour transporter
des marchandises à l'intérieur des terres, et surtout pour
défricher la forêt, ce qui était leur ambition principale.
Au départ, les Portugais s'approvisionnèrent au Bénin,
qui s étendait militairement et avait des captifs à vendre,
mais le royaume cessa d'en exporter en 1516, craignant de perdre de la
main-d'oeuvre. Par la suite, la grande majorité des esclaves vendus
aux Akan vinrent, apparemment, du delta du Niger et, plus à l'est,
du pays igbo. Comme en Asie, les Portugais devinrent des intermédiaires
maritimes au sein d'un réseau d'échanges indigènes.
Ils découvrirent également
un partenaire commercial tout particulièrement précieux.
En 1482, le roi du Kongo apprit qu'on avait aperçu, au large de
l'estuaire du fleuve Congo, des créatures marines inconnues. Les
marins portugais ne tardèrent pas à établir des relations
mutuellement profitables avec les maîtres étrangers du royaume,
dont l'autorité, assez incertaine, dépendait fortement des
esclaves concentrés autour de leur capitale. Là, comme chez
les Ouolof, leur commerce devint une entreprise dans laquelle souverains
et sujets avaient des intérets profondément divergents. Avide
de ressources nouvelles et de soutiens étrangers, le roi du Kongo
accepta d'être baptisé, tandis que son fils, Afonso Mbemba
Nzinga, qui usurpa le trône en 1506, se convertît pleinement
au christianisme, adoptant l'habillement, les titres, l'étiquette,
la technologie et l'écriture des Portugais. Cette stratégie
prospéra pendant une décennie avant que survienne la crise.
À partir de 1500, les Portugais créèrent des plantations
de canne à sucre sur l'île de Sao Tomé, au large de
la côte gabonaise, et se ravitaillèrent en main-d'oeuvre au
Congo. En 1526, le royaume exportait chaque année de 2000 à
3 000 esclaves; Afonso se plaignit à son homologue lusitanien:
"Nombre de nos sujets désirent ardemment les marchandises portugaises, que vos gens apportent dans notre royaume. Pour satisfaire cet appétit désordonné, ceux-ci s'emparent de nombre de nos sujets noirs, libres ou affrancbis, et même de nobles, de fils de nobles, voire de membres de notre propre famille. Ils les vendent aux Blancs... Cette corruption et cette dépravation sont Si répandues que notre terre s'en trouve entièrement dépeuplée... C'est en fait notre désir que cet endroit ne serve ni au commerce ni au transit des esclaves"
Le roi du Portugal répliqua
que le Kongo n'avait rien d'autre à vendre. Sans mettre un terme
au trafic, Afonso le limita et le réglementa. Son royaume s'étendit,
et dura jusqu' au milieu duXVIIème siècle. Les Portugais
s'en allèrent chercher ailleurs, créant en 1576 un nouveau
dépôt à Luanda, qui devint pour les Européens
une base de conquête et de razzia directes d'esclaves.
La fondation de Luanda correspondit
à une phase nouvelle de la traite. Ses victimes originaires d'Afrique
occidentale partirent d'abord, pour l'essentiel, vers le Portugal, puis
vers Madère, puis vers Sao Tomé. Les voyages directs vers
les Amériques commencèrent en 1532. Quand les maladies européennes
et africaines détruisirent les peuples amérindiens, les Africains
les remplacèrent: ils étaient les seuls à être
en nombre suffisant, coûtaient moins cher que les travailleurs blancs,
et jouissaient d'une certaine immunité face à ces maladies,
parce qu'ils vivaient à la périphérie tropicale de
l'Ancien Monde. À la fin du XVIème siècle, près
de 80 % d'entre eux partaient vers les Amériques, en particulier
vers le Brésil, où les Européens implantèrent
la canne à sucre à partir des années 1540.
Toutefois, les esclaves étaient
encore en nombre relativement restreint: près de 3 800 par an, d'après
Philip Curtin, dont les estimations de la traite atlantique, publiées
en 1969, sont à l'origine des recherches contemporaines. En s'appuyant
essentiellement sur les archives relatives aux esclaves débarqués
aux Amériques, et sur les données démographiques des
colonies américaines, Curtin a estimé qu'entre 1451 et 1870,
9 391100 esclaves avaient atteint le continent américain. Il suggérait
également que la fourchette devait se situer entre 8 et 10,5 millions.
Des études ultérieures ont fait monter ces chiffres jusqu'à
11 863 000 personnes, laissant penser que de 9,6 à 10,8 millions
sont arrivés dans les Amériques, avec toutefois cette réserve
qu'en règle générale, plus les historiens examinent
les sources d'approvisionnement, plus ils étudient les ramifications
du trafic, plus le chiffre est élevé. Il se pourrait en définitive
que près de 13 millions d'esclaves aient quitté l'Afrique
pour traverser l'Atlantique, mais jusqu'a présent seuls Curtin et
ses successeurs ont publié des données globales (s'ajoute
Louise Marie Diop-Maes que nous étudierons plus tard), et mieux
vaut en faire usage, avec prudence, quand on examine la structure et la
périodisation du trafic.
Tableau I. Exportations d'esclaves
d'Afrique vers l'Atlantique par siècle
1450-1600 :
367000
1601-1700 :
1868000
1701-1800 :
6133000
1801-1900 :
3330000
Source: P~E. Lovejoy, Transformations in S/OveIy Cambridge, 1983, p. 19 (il donne un total légèrement antérieur et inférieur: 11 698 000).
Le tableau I montre qu'il resta très
réduit pendant le XVIème siècle, s'accéléra
au XVIIème, connut son apogée au XVIIIème- le chiffre
le plus élevé fut atteint dans la décennie 1780-1790:
797 000 personnes - puis déclina lentement au cours du XIXème
siècle. Le changement le plus important se produisit au milieu du
XVIIème siècle. Jusque-là, on n'avait guère
exporté plus de 10000 esclaves par an, généralement
vers le Brésil. Mais en 1630, les Hollandais s'emparèrent
du nord de ce pays, puis prirent El Mina en 1637, et en 1641 ils occupèrent
brièvement Luanda, détruisant la position du Portugal en
Afrique occidentale. A partir de cette date, ils fournirent de nombreux
esclaves, à des prix très bas (comme le montre le tableau
Il) aux plantations de canne àsucre récemment créées
dans les Barbades britanniques, la Martinique et la Guadeloupe françaises.
Cela attira des négociants anglais et français, qui finirent
peu à peu par supplanter les Hollandais, d'abord par l'intermédiaire
de compagnies dotées d'un privilège - tel fut le cas de la
Royal African Company en 1672 -puis, au XVIIIème siècle,
en tant que marchands privés, généralement
installés à Liverpool
et à Nantes. Les îles Caraibes d'origine furent peu à
peu supplantées par la Jamaique, la plus grande colonie d'esclaves
britanniques, et la colonie française de Saint-Domingue (Haïti),
qui au XVIIIème siècle importa près d'un million de
Noirs; elle fut en 1791 le théâtre de la seule grande révolte
servile victorieuse de toute l'Histoire. En gros, selon les chiffres de
Curtin, 42 % des esclaves étaient dirigés vers les Caraïbes,
38 % vers le Brésil, et moins de 5 % vers l'Amérique du Nord,
avant tout parce que le trajet était plus long. Les prix montèrent
fortement auXVIIIème siècle, à mesure que la concurrence
croissait. Exprimés en termes de produits manufacturés d'importation,
dont les progrès de l'industrie européenne permettaient de
réduire les coûts de production, les profits des marchands
d'esclaves s'accrurent de manière spectaculaire. Un esclave valant
deux coupons de toile en 1674 au Dahomey en valait soixante-dix en 1750.
Tableau Il. Prix moyen d'un esclave
sur la côte d'Afrique occidentale
(chiffres approximatifis par rapport
aux prix de 1780)
Périod Price (£)
1550
10
1600
14
1670s
<5
1730s
25
1780s
25
1860s
>10
Source: P. Manrnng, Slave~y and Afrîcan Lifr, Cambridge, 1990, p. 94.
Les sources d'approvisionnement se
déplacèrent peu à peu vers le sud. Les premiers esclaves
venaient pour la plupart de Sénégambie, de la côte
guinéenne (de la Guinée-Bissau au Liberia actuels), du Kongo
et d'Angola (important fournisseur sur toute la durée de la traite).
Vers le milieu du XVIIème siècle, ce fut le tour de la Côte
de l'Or, du golfe du Bénin (en particulier le delta du Niger) et
du Mozambique. En 1807, le golfe du Biafra, l'Angola et le Mozambique fournissaient
plus de 80 % des exportations d'esclaves anglaises et françaises,
et la quasi-totalité du commerce portugais.
Les plantations avaient besoin d'hommes
jeunes. La Royal African Company précisait à ses agents:
« En approvisionnant nos navires en esclaves, veillez toujours à
ce que les Noirs soient de bonne apparence et en bonne santé, de
l'âge de 15 ans au moins sans dépasser
40; et qu'au moins 2/3 soient des
hommes. » Ces dernières instructions furent suivies à
la lettre: de tous les esclaves exportés vers les Amériques,
deux tiers, presque exactement, étaient de sexe masculin. En règle
générale, ils coûtaient sur la côte de 20 à
30 % plus cher que les femmes. Comme les sociétés africaines
et le trafic trans-saharien préféraient celles-ci, il y avait
une complémentarité entre les diverses branches de la traite.
Mais les marchands européens prenaient sans doute plus d'enfants
(de moins de 14 ans) qu'ils ne l'auraient voulu. Dans un échantillon
particulier, 12 % des esclaves étaient enregistrés comme
enfants, à la fin du XVIIème siècle, et 23 % au XVIIIème
siècle. Cet accroissement était sans doute dû en partie
aux lois européennes, qui permettaient d'entasser plus d'enfants
que d'adultes sur un navire.
Fonctionnement et pratique :
Le meilleur moyen de comprendre le
trafic des esclaves est de suivre une victime jusqu'à son arrivée
en Amérique, depuis l'endroit où elle a été
réduite en esclavage en Afrique occidentale. Nous savons peu de
choses là-dessus; toutefois, au milieu du siècle dernier,
un missionnaire de Sierra Leone nommé Sigismund Koelle demanda à
177 anciens esclaves (dont 2 femmes seulement: on ne pourra donc en tenir
compte ici) de raconter comment ils avaient été asservis.
34 % déclarèrent avoir été « capturés
à la guerre », suite à des affrontements entre unités
politiques ou à des razzias de grande ampleur - souvent les grands
raids annuels que les cavaliers de la savane lançaient contre les
peuples d'agriculteurs. Koelle ne mentionne pas le cas de personnes victimes
de razzias organisées par leur propre souverain, chose courante
dans le Kongo du XVIIème siècle ainsi que dans d'autres régions,
mais 30 % de ses informateurs avaient été kidnappés,
notamment chez les Igbo et autres peuples sans États de la forêt.
Au XVIIIème siècle, les Igbo se rendaient aux champs armés,
après avoir placé les enfants du village dans un enclos fermé
à clé et gardé. Onze pour cent affirmaient par ailleurs
avoir été réduits en esclavage à l'issue d'une
condamnation en justice, généralement sur des accusations
d'adultère, ce qui laisse penser que les aînés se servaient
de la loi pour se débarrasser de concurrents plus jeunes. Dans les
années 1730, le sagace négrier Francis Moore écrivait
à propos de la Gambie: « Depuis que le commerce d'esclaves
existe, tous les châtiments ont été changés
en esclavage; il y a un avantage à de telles condamnations, elles
frappent lourdement le crime, afin de garantir le bénéfice
de la vente du condamné ». Deux hommes dirent à Koelle
qu'ils avaient été réduits en esclavage parce que
des membres de leur parenté avaient été condamnés
pour sorcellerie. Les faibles étaient tout particulièrement
vulnérables. Près de 30 % des informateurs de Koelle avaient
déjà été esclaves d'Africains ; les trafiquants
européens les préféraient, parce qu'ils étaient
censés être plus résistants et moins portés
à s'enfuir. Orphelins, veuves, parents pauvres, oisifs, incapables
et faibles d'esprit avaient tous des chances de finir esclaves, comme ceux
qui défiaient les puissants. Un homme « fut vendu par un chef
de guerre, parce qu'il refusait de lui céder sa femme ». Sept
pour cent avaient été vendus pour payer des dettes, généralement
celles de la farnille (non les leurs). Aucun informateur de Koelle ne déclara
s'être délibérément vendu pendant une famine,
mais la chose était répandue, car ces périodes correspondent
aux pics d'exportations d'esclaves: un navire repartit avec un plein chargement,
simplement parce qu'il avait été promis de la nourriture.
L'esclave était donc capturé,
kidnappé, condamné, privé de liberté. Un principe
fondamental du trafic entrait alors en ligne de compte:
il constituait un bien périssable.
On ne pouvait faire de bénéfices qu'en le vendant avant qu'il
meure ou, dans le cas de gens capturés depuis peu et encore proches
de chez eux, avant qu'ils s'échappent Ceux qui les transportaient
jusqu'aux grands centres commerciaux étaient parfois de petits intermédiaires
qui se contentaient d'ajouter des êtres humains aux tissus ou au
bétail dont ils faisaient commerce d'ordinaire: une jeune fille
igbo, après avoir été kidnappée, fut ainsi
vendue à six reprises sur moins de 200 kilomètres. En règle
générale, toutefois, comme l'observa un marchand français
bien informé, les esclaves, marchandise incertaine, mais de valeur,
étaient « l'affaire des rois, des riches et des gros marchands,
à l'exception des Noirs inférieurs ». Parmi ces gros
négociants figuraient les Soninké, qui transportaient ceux
capturés lors des raids de cavaliers jusqu'à la côte
sénégambienne ou guinéenne: « Devant, cinq ou
six hommes qui chantaient, tous appartenaient au coffle; ils étaient
suivis des autres gens libres; puis venaient les esclaves, attachés
comme il est de coutume par une corde autour du cou, à raison de
quatre par corde, un homme armé d'une lance placé entre eux;
ensuite venaient les esclaves domestiques, et à 1'arrière
les femmes libres » Plus au sud, trois groupes commerçants
s'acquirent une réputation. Les Aro commerçaient entre le
pays igbo et le delta du Niger, exploitant tout particulièrement
un oracle d'Arochukwu, près de la Cross River, censé «
manger » ceux qu'il convainquait de sorcellerie ou autres délits;
en réalité ils étaient vendus en aval. Les Bobangi
couvraient les 1 700 kilomètres du fleuve Congo, amenant les esclaves
jusqu'aux négociants vili de Loango, dans l'actuel Gabon. En Angola,
des pionniers Portugais menaient des caravanes très loin à
l'intérieur des terres, alors qu'ailleurs ce trafic était
un monopole africain, sauf le long des fleuves Gambie et Sénégal.
Des souverains s'engageaient aussi directement dans la traite, mais à
titre d'exportateurs privilégiés plus qu'à celui de
monopolistes. Même le royaume ashanti et le Dahomey, les plus autoritaires
des états commerçants du XVIIIème siècle, géraient
des systèmes d'économie mixte au sein desquels chefs et marchands
exportaient aux côtés de fonctionnaires négociants
La vente des esclaves aux Européens était assurée,
pour l'essentiel, par des intermédiaires côtiers qui s'efforçaient
simultanément d'empêcher les Blancs de pénétrer
à l'intérieur des terres, et les Noirs d'atteindre la mer
- peut-être en affirmant aux uns comme aux autres que ceux d'en face
étaient cannibales. En Sénégambie et en Haute Guinée,
ces intermédiaires étaient souvent afro-portugais. Ailleurs,
il s'agissait ordinairement d'Africains, le groupe le plus connu étant
les Ijaw du delta du Niger, qui tirait parti d'une institution, la «
maison de pirogues », à la fois groupe de parenté,
compagnie commerciale et faction politique; la famille proprement dite
se gonflait d'esclaves et de subordonnés qui pagayaient sur d'énormes
embarcations pour remonter le Nîger en vue d'y rassembler des esclaves:
"Les commerçants noirs de Bonny et de Calabar, qui sont très experts à comprendre et à parler les diverses langues de leur propre pays, comme celles des Européens, descendent tous les quinze jours environ avec des esclaves: le jeudi ou le vendredi est généralement leur jour de commerce. Vingt ou trente pirogues, parfois plus, parfois moins, arrivent en même temps. Dans chacune il peut y avoir de vingt à trente esclaves. Les bras de certains d'entre eux sont liés derrière leurs dos avec des branchages, des cannes, des cordes d'herbe ou autres ligaments du pays; et s'ils se trouvent être plus forts que de coutume, ils sont également garrottés au-dessus du genou. Dans cet état, ils sont jetés au fond de la pirogue, où ils gisent dans de grandes souffrances, et souvent presque entièrement recouverts d'eau. En débarquant, ils sont menés vers les maisons des négociants, où ils sont frottés d'huile, nourris et préparés pour la vente"
Les négriers européens
pratiquaient deux systèmes d'échange. Le premier, dit «
de l'usine », était dans les faits une sorte de diaspora commerciale
inspirée du modèle africain, là où les autorités
politiques permettaient aux Blancs d'établir des implantations côtières
permanentes afin d'y rassembler des esclaves et de les faire embarquer.
Ces « usines » étaient
coûteuses; elles ne firent fondées que par des compagnies
à privilège, au XVIème siècle, là
où les esclaves étaient particulièrement nombreux,
comme au Dahomey. Mais les trafiquants privés recouraient généralement
à un autre système: leurs navires croisaient le long de la
côte, achetant quelques esclaves à la fois, jusqu'à
ce qu'ils disposent d'une cargaison complète. Dans un cas comme
dans l'autre, le système était, en dernier ressort, sous
contrôle africain; il donnait lieu à de longs marchandages,
facilités par l'hospitalité, la corruption, les alliances
politiques, une bonne quantité d'alcool et des relations personnelles
entre deux groupes commerciaux ayant de nombreux intérêts
communs.
Les Européens ont souvent
affirmé que les Africains se vendaient entre eux « pour de
simples colifichets ou des armes de guerre ». Parfois effectivement,
les colifichets faisaient partie de l'échange, surtout au début;
dans les années 1680, les perles et les pierres semiprécieuses
représentaient encore près de 40 % des importations sénégambiennes.
En règle générale, toutefois, les Européens
vendaient aux Africains les mêmes marchandises qu'aux colons américains.
Aux XVIIème et XVIIIème siècles, la moitié
au moins des importations de l'Afrique occidentale se composait de tissus,
venus en majorité d'Inde ou d'autres parties d'Afrique, puis plus
tard d'Europe. Le fer et le cuivre bruts avaient aussi de l'importance,
comme les cauris (servant de monnaie) dans le golfe du Bénin. Au
XVIIIème siècle, et mis à part les tissus, quatre
articles représentaient chacun 10 % des importations: l'alcool,
le tabac, divers produits manufacturés (en majorité de métal),
les armes à feu et la poudre. C'est vers la fin du XVIIème
siècle que les Européens se mirent à vendre des armes,
quand des mousquets bon marché, fiables, poussèrent certains
Etats, en Côte de l'Or et dans le golfe du Bénin, à
réarmer leurs forces. Un siècle plus tard, l'Afrique sub-saharienne
en importait près de 200 000 par an.
L'éclectisme et l'esprit
de compétition des sociétés africaines donnaient aux
marchandises européennes un attrait fatal. Aucune n'était
essentielle, exception faite, en un sens, des armes à feu, mais
la plupart étaient des biens de consommation suffisamment prisés
pour pousser les souverains, et nombre de gens ordinaires, à vendre
d'autres Africains - envers lesquels ils ne se sentaient aucune obligation,
tout comme au Moyen Âge les Génois et les Vénitiens
avaient vendu d'autres Européens aux musulmans. D'autres s'y opposaient,
non forcément pour des raisons morales. Ce fut le cas de plusieurs
peunles sans Etats. Le Bénin ferma son marché aux esclaves,
le roi Afonso du Kongo déplora les effets du trafic, et nous possédons
des témoignages montrant que des gens ordinaires aidaient les esclaves
à s'évader. Etant donné le souci, typiquement africain,
d'accroître la population, vendre des hommes était choquant,
et d'une tragique ironie. La logique du trafic résidait dans le
divorce entre intérêts collectifs et intérêts
individuels, les hommes puissants se livrant à la traite pour se
procurer des biens qui leur permettraient de s'attirer des clients encore
plus nombreux; ils vendaient des gens pour en acquérir d'autres.
Le marchandage prenait fin, l'esclave
était confié à son nouveau maître européen.
La première tàche consistait à le marquer à
chaque changement de propriétaire. La seconde, à le faire
embarquer avant qu'il ne meure sur un bateau en partance pour l'Amérique.
On ne dispose d'aucune statistique fiable sur la mortalité des esclaves
avant l'embarcation. Selon les estimations de Joseph Miller, sur 100 personnes
réduites en esclavage en Angola dans les dernières décennies
du XVIIIème siècle, 10 mouraient lors de leur capture, 22
sur le chemin de la côte, 10 dans des villes côtières,
6 en mer, et 3 à peine arrivées en Amérique, moins
de la moitié était donc condamnée au travail servile.
On pourrait citer des chiffres plus élevés pour chaque étape:
à la fin du XVIIème siècle, les esclaves de Gambie
coûtaient au moins cinq fois plus sur la côte qu'à l'intérieur
des terres, là où ils avaient été capturés.
Il n'est pas possible d'être plus précis, mais tout temps
passé dans les enclos à esclaves de la côte, ou à
bord d'un navire attendant de prendre la mer, comportait de nombreux risques
de maladie, de suicide ou de tentative d'évasion.
Je ne reproduira pas ici l'analyse
de la traversée en bâteau jusqu'en Amérique, car j'en
ai abondamment parlé dans le chapitre "Traite transatlantique".
Conséquence démographique :
La lutte pour accroître le
nombre d'hommes avait été jusque-là le principal trait
de l'histoire africaine; aussi l'aspect le plus important de la traite
réside-t-il dans son impact démographique. Malheureusement,
c'est aussi celui sur lequel les recherches sont difficiles. Non seulement
le nombre d'esclaves ainsi exportés demeure incertain, mais il n'y
a pas de moyen fiable d'estimer les pertes humaines avant l'embarquement,
pas plus que nous ne savons quelle était la population d'Afrique
occidentale quand le trafic commença, Si elle augmentait, à
quel rythme, et de combien elle aurait pu s'accroître s'il n avait
pas existé. Les historiens peuvent toujours construire des modèles
des processus démographiques, comme Patrick Manning l'a fait, mais
de nombreux chiffres qu'on y intègre sont de simples conjectures.
Lui-même est parti des données d'un recensement de 1931, prenant
pour hypothèse une progression démographique naturelle (ou
intrinsèque) de 0,5 % pendant la plus grande partie des siècles
précédents, compte tenu des exportations d'esclaves suggérées
par les chiffres, mis à jour, de Curtin, et en a conclu qu'en 1700
la région d'Afrique occidentale alimentant le commerce des esclaves
devait compter 25 millions de personnes. Partant des données relatives
à leur âge et à leur sexe, ainsi que des estimations
des pertes aux premiers stades du trafic, il a calculé que vers
1850 cette population devait être tombée à 20 millions
de personnes, les pertes les plus graves se situant en Angola et dans le
golfe du Bénin. Il a toutefois fait valoir également que
le véritable coût démographique devait en fait être
calculé par rapport à la croissance démographique
probable, en l'absence de traite. Partant de ces hypothèses, il
a calculé que sans elle, la population de toute l'Afrique sub-saharienne
aurait pu être de près de 100 millions de personnes, mais
qu'en réalité elle n'était que de la moitié.
Ces pertes démographiques potentielles survinrent alors qu'on assistait
ailleurs à de rapides progressions -la population chinoise doubla
au XVIIIème siècle. Si bien que Manning estime qu'entre 1600
et 1900 la part de l'Afrique dans la population d'Europe, d'Afrique, du
Moyen-Orient et du Nouveau Monde chuta de 30 à un peu plus de 10%
.
La plupart des historiens conviendront
que l'Angola souffrit tout particulièrement, car il était
médiocrement peuplé, et ses exportations d'esclaves demeurèrent
très élevées trois siècles durant; on possède
de nombreux témoignages de sa dépopulation. Mais tout le
monde ne sera pas d'accord pour dire que le golfe du Bénin souffrit
aussi gravement, car Manning est parti de l'hypothèse que la majorité
des esclaves venaient de régions proches de la côte, ce qui
est discutable, Aucun consensus n'existe sur la question de savoir Si la
population d'Afrique occidentale a décliné en termes absolus,
ni de combien, bien que la plupart des spécialistes estiment que
le déclin a dû être faible. Quelques-uns pensent que
la région avait peu de perspectives de croissance démographique
avant même que la famine et les épidémies ne l'interrompent,
mais d'autres font remarquer qu'il y existait de grands espaces médiocrement
peuplés, et s'accordent avec Manning pour dire que la question cruciale
est de savoir quelle aurait été la croissance démographique
de l'Afrique occidentale sans la traite. Malheureusement, deux éléments
font qu'il est pratiquement impossible d'y répondre. D'une part
l'hypothèse fondamentale de Manning - un taux croissance «
naturel » de 0,5 % - ne s'appuie pas sur des preuves solides, et
ce chiffre est d'ordinaire bien moins élevé dans les sociétés
traditionnelles (entre 1550 et 1820 la population anglaise crut de 0,5
% par an, celle de l'Europe occidentale de 0,24 %). D'autre part à
cette époque deux autres conséquences, impossibles à
quantifier, de l'expansion européenne influencèrent la démographie
de l'Afrique occidentale.
L'une fut l'introduction de plantes
américaines, en particulier le maïs et le manioc. Dans les
régions de savane humide, le maïs donne près de deux
fois plus de calories par hectare que le millet, et 50 % de plus que le
sorgho. Le manioc, quant à lui, contient 150 % de calories de plus
que le maïs, et il est moins sensible à la sécheresse.
L'un et l'autre se diffusèrent de manière assez erratique.
Le maïs atteignit la région du Kongo entre 1548 et 1583, mais
ne parvint dans les prairies camerounaises qu'au siècle dernier.
Il fut adopté surtout dans les zones limitrophes entre forêt
et savane, dans les bassins fluviaux, et là où il fournissait
aux voyageurs parcourant de longues distances une nourriture facilement
transportable. Le manioc parvint au Kongo peu après 1600, puis se
diffusa très vite à travers la région équatoriale
et ses marges du sud, où il devint la culture principale des royaumes
lunda, luba et kazembé au cours du XVIIIème siècle.
Il prit aussi de l'importance dans certaines parties des côtes d'Afrique
occidentale, mais ne se répandit que lentement à l'intérieur
des terres. Ces nouveaux produits ont certainement permis de produire davantage
de nourriture dans une région à l'alimentation relativement
médiocre, bien que le manioc - souvent considéré comme
le plat du pauvre - ne soit vraiment nourrissant qu'accompagné de
produits riches en protéines, comme le poisson. Tous deux constituent
en tout cas une bonne raison de penser que le potentiel de croissance démographique
était élevé à cette époque.
Inversement, il faut noter que la
traite exposa également l'Afrique occidentale à de nouvelles
maladies, dont les effets ne ffirent pas aussi dévastateurs qu'en
Amérique, plus isolée. Il se peut qu'on ait compté
parmi elles la tuberculose et la pneumonie bacillaire, contre lesquelles
les Africains de l'Ouest ont peu de résistance. Il faut sans doute
y ajouter la peste, dont la région avait été jusque-là
protégée par le Sahara; des épidémies semblent
avoir frappé le Kongo et certaines parties de l'Angola en 1655-1660,
et les côtes du Sénégal et de la Guinée vers
1744. La syphilis vénérienne, d'origine latinoaméricaine,
vint sans doute s'ajouter à la syphilis endémique et au pian,
depuis longtemps présents, bien que ces maladies soient Si étroitement
apparentées qu'il est difficile d'interpréter les premières
évocations qui en furent données. Le problème essentiel
concerne la variole: Si l'Afrique occidentale devait en connaître
une variante relativement bénigne, les Européens semblent
y avoir introduit une forme beaucoup plus virulente, qui dévasta
le continent entre les xv~ et xviile siècles. La coexistence de
souches différentes pourrait expliquer la diversité des réactions
face à la maladie signalées par les observateurs européens:
de l'indifférence à une chasse aux sorcières provoquée
par la panique. Les régions équatoriales semblent avoir été
les moins résistantes. La variole fut signalée en 1560 dans
la région du Kongo, où eut lieu une épidémie
de grande ampleur en 1625-1628, en même temps qu'en Angola. Elle
fut suivie par d'autres, récurrentes jusqu'au début du XXème
siècle, souvent liées à des famines. Mais des régions
situées plus au nord en souffrirent également: le golfe du
Bénin, par exemple, en connut plusieurs à partir du xvIIe
siècle. C'est là qu'au début du XVIIIème siècle
le culte de Sakpata, le dieu de la variole, fut, dit-on, introduit, en
provenance du nord, par le roi Agaja du Dahomey. Il ne fait aucun doute
que les Africains pratiquaient l'inoculation contre la variole, technique
qu'ils enseignèrent à leurs maîtres américains.
Sur d'autres continents, les taux de mortalité chez les victimes
de souches virulentes s'élevaient à 25 %, parfois plus. Les
comptes rendus des épidémies africaines suggèrent
une mortalité analogue. Si c'est le cas, la maladie a dû fortement
entamer la croissance démographique rendue possible par les nouvelles
plantes américaines.
En résumé, nous ignorons
dans quelle mesure la traite négrière a affecté l'histoire
démographique d'Afrique occidentale. Nos meilleures chances de le
savoir viendront d'études détaillées de la colonisation
des terres, ou de leur abandon. Pour le moment, la réponse la plus
vraisemblable est que ce trafic a provoqué un déclin de la
population en Angola, et gravement retardé la croissance démographique
ailleurs, bien que le potentiel de cette croissance ait été
bien moindre que ne le suggère le modèle de Manning. Le phénomène
se produisit à une ép9que d'expansion démographique
rapide sur les autres continents. Etant donné l'importance fondamentale
du sous-peuplement dans l'histoire africaine, la traite fut un désastre
démographique, mais pas une catastrophe: les Africains survécurent.
Conséquences politiques :
Les conséquences politiques
sont mieux connues et peut-être plus faciles à résumer.
Le trafic des esclaves, comme le capital marchand ailleurs, pouvait coexister
avec n'importe quel système de gouvernement. Les Igbo, par exemple
en fournirent beaucoup, mais connurent peu de changements politiques, et
demeurèrent majoritairement sans Etat. Pourtant, la plus grosse
part du trafic fut assurée par les citoyens des plus grands royaumes,
souvent aux dépens des peuples sans Etat. La conséquence
politique essentielle fut de leur donner un caractère mercantiliste
; en d'autres termes, pouvoir politique et pouvoir commercial fusionnèrent,
soit que les souverains contrôlaient la traite, soit que les trafiquants
gagnaient de l'influence politique. Auparavant, une telle fusion n'était
pas de règle dans la région. Qu'elle se soit produite alors
est sans doute davantage une conséquence du commerce international
que du trafic des esclaves, car des changements similaires se produisirent
sur les côtes asiatiques àmesure que le commerce maritime
européen y concentrait richesse et pouvoif, aux dépens des
empires terrestres dirigés par les Moghols, les Ottomans ou les
Safavis. De surcroît, en Afrique occidentale, ce fut l'importation
et l'emploi d'armes à feu, davantage que la capture et l'exportation
d'esclaves, qui permirent à de petites minorités bien armées
de dominer des populations importantes. Et le commerce extérieur
ne fut que l'une des nombreuses forces - pas toujours la plus déterminante
- qui modelèrent l'histoire politique de l'Afrique occidentale de
cette époque.
Trois grands États de la
région se désintégrèrent pendant la traite
mais pas nécessairement à cause d'elle. On peut voir les
forces à l'oeuvre dans le premier royaume important avec lequel
les Portugais aient noué des contacts, le Grand Jolof du Sénégal.
C'était un empire terrestre, centré sur la savane, dominé
par des cavaliers profondément impliqués dans le commerce
transsaharien, qui n'exerçaient qu'une souveraineté assez
lâche sur quatre unités ouolof - le Jolof proprement dit,
le Waalo, le Kajoor et le Bawol - et sur des sujets serer. En achetant
des esclaves aux Etats ouolof de la côte contre des chevaux, les
Portugais encouragerent des forces centrifuges, mais le commerce avec le
nord demeura de loin le plus important, et le Grand Jolof fut sans doute
plus gravement affaibli par la création, dans la dernière
décennie, d'un Etat païen dans le Fouta-Toro: celui-ci interrompit
en effet toute relation commerciale avec l'intérieur. Quarante ans
plus tard, les autres États ouolof cessèrent de payer tribut,
et le Jolof se désagrégea. Le commerce avec l'Atlantique
devint alors une force importante dans la création des Etats qui
lui succédèrent, surtout au XVIIème siècle
avec l'arrivée des armes à feu. Les nouveaux Etats ouolof
étaient dominés par une cavalerie d'esclaves (ceddo), païens,
gros buveurs obéissant à un code d'honneur militaire, des
plus actifs dans le trafic d'esclaves, et très brutaux avec les
paysans. Contre eux se dressa toutefois l'islam, en expansion continue
vers le sud, processus historique qui eut une importance plus durable que
la traite. Au cours des trois siècles qui suivirent, les conflits
politiques oppo sèrent les forces du mercantilisme - rois, ceddo,
commerçants européens - et celles de l'islam, représenté
par des marabouts installés dans les campagnes en vue de convertir
les paysans et d'établir des ffiéocraties musulmanes, ce
qui défiait une vieille tradition d'Afrique occidentale: les prêtres
prient, les guerriers combattent. Chez les Ouolof, le mercantilisme l'emporta.
La principale révolte survenue chez eux, en 1673, vint d'un conflit,
en Mauritanie, entre des tribus berbères et leurs conquérants
arabes; leur chef, Nasir al-Din, se tourna vers le sud et prit le contrôle
du Waalo, du Kajoor et du FoutaToro, mais après sa mort en 1674,
les mercantilistes retrouvèrent le pouvoir et massacrèrent
les marabouts. Ils se montrèrent toutefois moins efficaces à
l'intérieur des terres. Vers 1698, un marabout nommé Malik
Sy créa une théocratie islamique au Bundu, région
anciennement sous domination soninké, mais récemment peuplée
par des Fouibé sédentaires. En 1725, des religieux foulbé
du Fouta-DjaIon se rebellèrent contre leurs dirigeants, de langue
mandé, et créèrent une autre théocratie qui,
pour la première fois en Afrique occidentale, fit traduire le Coran
en langue vernaculaire. Un demi-siècle plus tard, le parti clérical
s'empara du pouvoir dans l'État foulbé du FoutaToro. Son
premier chef interdit la vente d'esclaves musulmans, mais ces régimes
n'échappèrent pas pour autant à la tentation de la
traite. Le Fouta-Djalon devint notamment un grand exportateur; son économie
était étroitement contrôlée par l'Etat, et dépendait
très forte-ment des esclaves agricoles, qui formaient peut-être
la majorité de la population. Plus à l'intérieur des
terres, parmi les Bambara de langue mandé qui dominaient désormais
le centre de l'ancien Mali, ce fut le mercantilisme qui prévalut.
Un jeune chasseur d'humble naissance nommé Biton Kulibali transforma
d'abord son groupe d'âge en une force militaire, avec laquelle il
créa vers 1712 le royaume du Ségou, à l'issue de la
plus dramatique révolte générationnelle qu'ait connue
l'Afrique pré-coloniale. Puis des généraux esclaves
renversèrent son successeur musulman, et fondèrent un régime
ceddo dépendant de la traite et du recours à la main-d'oeuvre
servile pour l'agriculture et l'artisanat.
Le royaume du Kongo se désintégra lui aussi pendant la traite. L'impact de l'Europe y fut plus important, en raison de la proximité de l'Angola, colonie portugaise. Pourtant cet effondrement fut longtemps retardé. Après la crise de 1526, quand le trafic avait failli échapper au contrôle royal, Afonso 1er reprit son autorité et limita les exportations d'esclaves aux étrangers et aux condamnés. Son long règne (1506-1543) assura à sa proche parenté le monopole des postes de gouverneurs provinciaux. Le christianisme, devenu religion d'Etat, leur fournissait des subordonnés alphabétisés qui rempliraient I' administration, et des ressources rituelles contre la religion autochtone. Au xvile siècle, l'État disposait également d'une armée de près de 5 000 hommes, dont 500 mercenaires armés de mousquets, à qui le roi s'efforça de réserver les armes à feu. Les aristocrates se distinguaient des gens du commun en reprenant des éléments de la culture européenne. Ils se regroupaient dans la capitale, rebaptisée Sao Salvador, qui dominait les campagnes, où esclaves et paysans se fondirent peu à peu en un peuple de sujets unifié. Ce royaume survécut encore près d'un siècle et demi, mais les affrontements au sein de l'énorme famille royale l'affaiblissaient. En 1568, au cours d'une de ces crises, Sao Salvador fut détruite par les « Jaga», coalition d'envahisseurs étrangers et de paysans révoltés, semble-t-il. Le roi dut réclamer de l'aide aux Portugais pour sauver son trône. Par ailleurs les circuits commerciaux se déplaçaient à son désavantage. Après 1576, le commerce portugais depuis Luanda donna aux dingeants provinciaux du sud le moyen d'accéder aux armes à feu et aux produits importés, tandis que les Hollandais, installés à Soyo en 1600, jouaient le même rôle au nord. Un roi très habile, Garcia II, lutta pour préserver le royaume vers le milieu du xvIr' siècle, mais son successeur fut tué en 1665 lors de la bataille de Mbwila, provoquée par les Portugais avides de contrôler les gisements de cuivre du Kongo. Les habitants de Soyo mirent Sao Salvador à sac, et le royaume se décomposa en provinces et en villages. Au début du XVIIème siècle, une jeune aristocrate nommée Beatrix Kimpa Vita tenta une spectaculaire réunification de l'État: opérant une synthèse complexe de croyances chrétiennes et locales, elle se déclara possédée par saint Antoine et, portée au pouvoir par ses partisans paysans, entra dans un Sao Salvador reconstruit, avant d'être brûlée sur le bûcher en 1706.
L'Oyo fut le troisième grand État africain à s'effondrer pendant le trafic des esclaves. Installé au sud-ouest de l'actuel Nigeria, c'était le plus important des royaumes yoruba. Là encore, des processus indigènes et le commerce avec l'étranger jouèrent de façon complexe. L'Oyo était dans la savane, à l'intérieur des terres ; il disposait d'une cavalerie d'élite, ainsi que d'un système politique distribuant le pouvoir à des groupes et des institutions structurellement opposés, d'une manière caractéristique des anciennes villes yoruba. Dans la capitale, ce pouvoir était partagé entre I 'Alafin, souverain qui menait une vie de reclus, à l'autorité surtout rituelle, et l'Oyo Mesi, conseil de huit chefs des groupes de parenté les plus importants. Au début du xvIIe siècle, l'Oyo était un important fournisseur d'esclaves. C'est pour cela qu'il conquit dans la savane un corridor menant à la mer à travers la trouée du Dahomey - le Dahomey lui-même devint son tributaire en 1726-1727. L'Oyo soumit également de nombreuses villes yoruba et exerça une certaine prédominance sur les Borgu et les Nupe du nord. Mais le contrôle d'un tel empire (et pas seulement du trafic d'esclaves) le déstabilîsa, de la même manière que le Nouvel Empire égyptien autrefois. L'Alafin y gagna de nouvelles fonctions administratives, exercées par l'intermédiaire des esclaves royaux ; les chefs accrurent nettement leur pouvoir militaire. Le plus important d'entre eux, le Basorun Gaba, dans sa lutte pour le pouvoir, mit l'Alafin à l'écart, et domina l'Etat de 1754 environ à1774 ; à cette date, son impopularité permit au roi Abiodun de recourir aux forces militaires commandées par le Kakanfo pour renverser son adversaire, et de conserver le pouvoir jusqu'en 1789. Par la suite, le royaume fut déchiré par des conflits, les peuples soumis se libérèrent, et en 1817 un Kakanfo dissident sema parmi les nombreux musulmans de l'Oyo une révolte qui s'acheva par l'invasion de la capitale. Vers 1835, cette ville était déserte les tensions structurelles internes, l'expansion impériale et l'islam militant avaient détruit l'Etat.
Tandis que les anciens empires s'effondraient,
de nouveaux États mercantilistes apparaissaient, qu'il s'agisse
de marchands conquérant le pouvoir, ou de souverains contrôlant
le commerce. Parmi les premiers, les plus heureux furent ceux du delta
du Niger: ces chefs des « maisons de pirogues » les plus puissantes
devinrent, auXVIIIème siècle, les « rois » de
plusieurs petites villes commerciales. En Afrique équatoriale, parmi
les Vili, commerçants de Loango, sur la côte gabonaise, un
royaume existait avant que le commerce extérieur prenne de l'importance,
mais quand son souverain chercha à le diriger, les traditionalistes
insistèrent pour qu'il restât à l'abri de la corruption
en évitant tout contact avec les Blancs; la richesse et le pouvoir
passèrent donc aux mains des marchands. Ceux-ci chassèrent
les chefs territoriaux du conseil royal, et finirent par éclipser
la monarchie, qui à dater de 1787 n'eut pas de titulaire pendant
un siècle. Loin de la côte, parmi les commerçants Tio
de Malebo (Stanley Pool) sur le fleuve Congo, la royauté devint
purement formelle et le pouvoir fut assumé par des chefs-commerçants
provinciaux. Le pouvoir des Grands Hommes avait depuis longtemps prédominé
dans cette région, et s'accordait fort bien avec le commerce transatlantique.
C'est ainsi que parmi les marchands bobangi du moyen Congo, les «
maisons de pirogues » dominaient aussi fortement que dans le delta
du Niger, à ceci près qu'elles avaient moins d'ancienneté
dans cette région nouvellement ouverte au commerce.
Les peuples akan de la Côte
de l'Or surent le mieux tirer profit du commerce transatlantique. Au XVIIème,
leur richesse en or avait permis l'apparition d'une société
côtière nombreuse, commerçante et stratifiée,
dominée par de Grands Hommes qu'un négociant européen
décrivit comme « merveilleusement fiers et hautains ».
Les chefs militaires de l'intérieur des terres avaient toutefois
plus de pouvoir: les nouveaux mousquets à pierre leur permirent,
à la fin du XVIIème siècle, de créer des armées
de sujets, d'agrandir leurs États, et de contrôler des ports
sur la côte afin d'assurer leur approvisionnement en armes. En 1680,
le premier de ces nouveaux Etats, l'Akwamu, s'empara d'Accra. Dix-huit
ans plus tard, son rival, le Denkyira, conquit Assin. Mais le vainqueur
fut en définitive l'Ashanti, vassal du Denkyira dont il rejeta la
suzeraineté en 1701 sous la direction d'Osei Tutu, avai~t de conquérir
ses autres vassaux et de devenir le plus puissant des Etats akan.
La richesse du royaume ashanti venait de son agriculture. Comme sa capitale était installée à Kumasi, à près de cinquante kilomètres au sud des bordures de la forêt, il pouvait donc compter sur les produits de celle-ci comme sur ceux de la savane. La terre était sous le contrôle des lignages, mais demeurait largement disponible, et elle était cultivée avant tout par des foyers paysans, dont les villages de petites huttes à toit de chaume, dans les clairières de la forêt, formaient un vif contraste avec une capitale dominatrice, dangereuse, concurrentielle, qui au début du XIXème siècle pouvait accueillir entre 12 000 à 15 000 personnes: elle était entourée, sur une vingtaine de kilomètres, de zones agricoles très denses, et d'artisanats spécialisés. Le royaume ashanti était aussi un des grands Etats commerçants; quatre grandes routes partaient de Kumasi vers le nord, et quatre autres vers le sud jusqu'à la côte. Dans le nord, le commerce, surtout celui des noix de kola, était ouvert aussi bien aux marchands privés qu'aux agents de l'Etat, mais dans le sud, celui de l'or, de l'ivoire et des esclaves était surveillé de plus près. Ces grandes voies de communication facilitèrent également les conquêtes militaires, d'abord dans le sud entre 1701 et 1720, puis dans le nord entre 1730 et 1752. A son apogée, vers 1820, l'empire ainsi créé couvrait plus de 250000 kilomètres carrés, et se divisait en trois grandes régions: les six chefferies métropolitaines qui avaient composé la confédération militaire d'Osei Tutu; un cercle intérieur de peuples conquis, dans leur majorité akan, qui payaient chaque année un tribut à des fonctionnaires d'État; et à l'extérieur, les tributaires non akan de Gonja et de Dagomba, dont on exigeait mille esclaves par an, tout en réprimant leurs fréquentes rébellions. Le royaume ashanti demeura toujours, en son fond, une société militaire dotée d'une armée de sujets, d'une idéologie férocement militariste, et caractérisée par une grande brutalité envers les faibles.
Le gouvernement d'un tel empire l'exposa à ces mêmes problèmes qui avaient déstabilisé l'Oyo. Mais sa réussite donne la mesure, et la raison, de son raffinement politique. Comme les Alafin d'Oyo, les Ashantihene - en particulier Osei Kwadwo (1764-1777) - chargèrent des fonctionnaires d'administrer les pays conquis, mais, contrairement à eux ils les choisirent dans des lignages matrilinéaires, Jeur confiant des pouvoirs alimentés par des dons de terre et de peuple, et leur permettant de créer des circonscriptions administratives aux compétences spécialisées. Le Trésor comme la chancellerie recouraient aux services de musulmans sachant lire et écrire - phénomène d'autant plus rare que les musulmans étaient généralement tenus à distance. Cette bureaucratie, comme celle du Buganda, était patrimoniale; elle se développa à partir de la maisonnée royale, dépendait de la faveur du roi, et ne touchait pas de salaire régulier. Elle finit par devenir en partie héréditaire. Toutefois, bien que créée pour administrer l'empire, elle devint aussi, pour les souverains, un moyen d'affirmer leur suprématie sur les chefs militaires au sein des provinces métropolitaines. Les rois, exploitant également les rivalités entre celles-ci, créèrent une force de sécurité intérieure (l'ankobea), firent plaider les procès devant les tribunaux royaux et conçurent un culte d'État du Tabouret d'or, fête odwira annuelle qui mettait en scène le pouvoir royal. Ils élaborèrent ainsi une culture composite très riche qui empruntait aux peuples conquis leurs danses, leurs instruments de musique, mais aussi leurs talents médicaux et leurs compétences diverses. Pourtant, la force principale du royaume résidait dans ses institutions politiques, qui ne plaçaient pas face à face roi et chefs dans une opposition structurelle, comme dans l'Oyo, mais les intégraient au sein d'un conseil national annuel, l'Ashantimanhyiamu. Les rois étaient choisis par la Reine mère et les chefs les plus importants, parmi plusieurs candidats matrilinéaires, de sorte que ce système épargna en grande partie au royaume les conflits de succession Si destructeurs dans les autres Etats africains.
Le royaume ashanti était seul en Afrique à réunir richesses agricoles et minérales. Son or lui permit d'acquérir des armes à feu et, au début, des esclaves, mais leur prix très élevé au XVIIIème siècle l'amena à en échanger contre des munitions et à réserver le métal précieux à l'économie domestique: même quelques bananes avaient leur prix en poussière d'or, et aucun homme de qualité ne se déplaçait sans sa balance et ses poids de laiton, souvent très bien travaillés. C'est l'or qui donna aux Ashanti leur spectaculaire opulence. Un émissaire venu de la côte nota, ébloui: « Il y avait de l'or partout »; le bain matinal de l'Ashantihene s'accompagnait du cliquetis des clés du trésor. Le roi s'attachait des clients par des prêts de métal précieux. Converti en main-d'oeuvre servile, l'or protégeait les Ashanti de la forêt qui les encerclait; en mousquets, il défendait le royaume contre ses ennemis. Celui accumulé par un chef ne revenait pas à ses descendants, mais à sa chefferie ou à l'Etat, qui (au siècle dernier tout du moins) imposait de lourds droits de succession aux riches. La réussite personnelle était donc une vertu publique. L'or donna aux Ashanti le moyen, inaccessible à la plupart des Mricains, de mettre l'esprit de compétition individuel au service de l'État, mais seulement dans des limites fixées par le rang et le pouvoir royal.
Le Dahomey fut le second grand Etat côtier apparu en réaction au commerce atlantique, mais il ne possédait pas d'or, aussi emprunta-t-il des voies différentes. A la fin du XVème siècle, les principales structures politiques des peuples aja-ewe du golfe du Bénin étaient l'AIlada et le Ouidah. Le Dahomey fut au départ un État de l'intérieur des terres, apparemment créé au xviIe siècle comme un simple appendice de l'Allada. Quand celui-ci tenta de contrôler l'intense commerce d'esclaves et d'armes à feu qui commença à cette époque, le Dahomey le conquit en 1724, et devint le pouvoir local dominant, bien que vassal de l'Oyo. Son roi voyait son pouvoir restreint par les chefs, et les obstacles pratiques qu'imposent à l'absolutisme toute société pédestre, mais le Dahomey n'en fut pas moins un État autoritaire plus efficace que ses prédécesseurs. Les règles de succession au trône - essentiellement le droit de primogéniture - firent que dix rois seulement régnèrent entre 1650 et 1889. Lançant des raids sur ses voisins, mais sans jamais créer d'empire, le Dahomey demeura un petit royaume administré de près par des chefs et des cours royales. La religion était étroitement contrôlée par la royauté. L'armée se composait essentiellement de mousquetaires connus pour leur brutalité et leur adresse au tir. Son fameux corps d'amazones, qui fut sans doute à l'origine une garde personnelle de palais, donna aux femmes un rôle public important, peut-être parce qu'un Etat aussi agressif, mais aussi petit, avait besoin de mobiliser toutes ses ressources humaines. Le rang et l'étiquette demeuraient stricts, le militarisme voyant, tous les esclaves capturés appartenaient au roi, et ils étaient traités avec une extrême cruauté.
Des États mercantilistes émergèrent également en Angola. Le premier, vers le début du XVIème siècle, fut le Ndongo, créé par un chef rituel parmi les Mbundu de l'hinterland de Luanda. Quand, en 1576, les Portugais occupèrent cette ville et voulurent pénétrer à l'intérieur des terres, le Ndongo repoussa victorieusement leurs attaques, jusqu'à ce que les Mbundu soient pris à revers par les armées imbangala, composées de jeunes gens plus ou moins enrôlés de force, ou poussés par la famine et les désordres, et attirés vers les côtes par le commerce. Le Ndongo finit par s'effondrer en 1671; dès les années 1620, pourtant, sa reine, Nzinga, avait repris le militarisme imbangala, et s'était repliée à Matamba, à l'intérieur des terres, où elle avait fondé un nouvel État qui devint le centre de la traite négrière. Le Kasanje, le plus puissant chef imbangala, créa, au cours de la décennie suivante, un royaume assez similaire parmi ses sujets mbundu. Le Matamba et le Kasenje furent les États mercantilistes les plus importants d'Angola, et connurent une certaine stabilité une fois qu'ils eurent créé des institutions permettant de contenir la violence du trafic d'esclaves, ceux-ci étant fournis non plus par les guerres, mais par l'enlèvement et le dévoiement des procédures judiciaires. Mais la frontière de la violence se déplaça vers l'intérieur des terres. AuXVIIIème siècle, les Lunda furent les principaux fournisseurs d'esclaves de l'Angola, tandis que le nouveau point de croissance se situait plus au sud, là où les Owinbundu, qui avaient sans doute réorganisé leur système politique au xvile siècle en s'inspirant des Mbundu et Imbangala, franchirent, dans les années 1790, la faille continentale pour voir quelles possibilités le cours supérieur du Zambèze offrait à la traite.
Conséquences économiques et sociales :
L'impact économique de la
traite négrière fut aussi complexe que ses autres effets.
L'esclavage n'était qu'un des secteurs de ces économies majoritairement
agricoles. Les spécialistes estiment que vers 1785, soit à
l'apogée du trafic, la valeur moyenne per capita, en Afrique occidentale,
du commerce outre-mer n'était que de 0,10 livre par an, contre 2,30
livres en Grande-Bretagne, et 5,70 livres dans les Antilles britanniques.
Le tissu importé ne représentait alors qu'un demi-mètre
par personne et par an. La traite croissait bien plus rapidement que le
commerce international pris dans son ensemble, lequel était, bien
entendu, très inégalement présent en Afrique occidentale.
Mais ce qu'il faut retenir avant tout, s'agissant de son impact économique,
c'est qu'il ne stimula guère le changement L'Afrique occidentale
commerça avec le monde atlantique pendant plus de trois siècles
sans connaitre aucune évolution économique d'importance.
L'impact des produits manufacturés
sur les industries domestiques de la région illustre ce phénomène.
Ce n'est que sur la côte angolaise, et le long du fleuve Sénégal
- où la traite fit sentir le plus lourdement ses effets - que les
tissus d'importation causèrent, au XVIIIème siècle,
de graves dommages à la production textile autochtone. Ailleurs,
un marché local en extension absorba également produits locaux
et importés. On pense que la production textile crût à
cette époque chez les Igbo, celle des Yoruba trouva un débouché
au Brésil, et les Ashanti en créèrent une en tirant
parti de compétences venues du nord. Cela est également valable
pour les autres secteurs d'activités. Sur la côte et le long
du fleuve Sénégal, le fer fondu sur place - la moins compétitive
des industries africaines - céda souvent la place au fer brut importé,
mais les coats de transport et les préférences des consommateurs
penchaient souvent ailleurs en faveur de l'industrie locale, tandis que
les forgerons étaient au contraire encouragés. De la même
manière, le bronze d'importation fit atteindre à l'artisanat
du Bénin un niveau exceptionnel, et les royaumes nouveaux tels que
celui des Ashanti ou le Dahomey développèrent des industries
de cour. Les bateliers et les porteurs se spécialisèrent.
Mais rien, dans le commerce atlantique, ne provoqua de changement structurel
des industries locales, ni n'améliora le système de transports,
qui était le principal goulot d'étranglement. De surcroît,
c'est à peine si l'Afrique occidentale exportait ses produits
agricoles, contrairement à ce qui se passait dans les plantations
des Caraïbes. Ces exportations se réduisaient, pour l'essentiel,
à la nourriture destinée aux navires négriers, souvent
produite par des villages d'esclaves; en 1663, on calcula dans l'Allada
que celle nécessaire à huit esclaves en mer coûtait
le prix d'achat d'un esclave. En 1726, cependant, le roi Agaja ne reçut
aucune réponse quand il suggéra qu'au lieu de se contenter
d'exporter des Africains, les Européens pourraient créer
dans son royaume des plantations pour lesquelles il fournirait une main-d'oeuvre
servile. L'un des effets les plus destructeurs de la traite fut de retarder
la production de marchandises de base en Afrique.
Un autre de ces effets, aux conséquences
plus ambigues, fut d'encourager l'esclavage en Afrique occidentale, Surtout
celui des femmes. En 1777-1778, un recensement mené dans les territoires
portugais d'Angola montra que les femmes asservies étaient deux
fois plus nombreuses que les hommes, parce que de nombreux jeunes hommes
avaient été « exportés ». Leur valeur
venait, comme toujours, de leur travail mais aussi de leur fécondité.
Des villages d'esclaves producteurs de nourriture entouraient la capitale
lunda, et bordaient ses routes commerciales. Vers le milieu du XVIIIème
siècle, un négociant aurait possédé 140 plantations
de ce genre dans le FoutaDjalon. Dans certaines sociétés
côtières fortement commerçantes, la possession d'esclaves
devint une condition requise pour être citoyen à part entière,
et la plus grosse part des lourds travaux physiques devint « travail
servile ». Dans les années 1770, un marchand établi
en Côte de l'Or estimait, certes en exagérant, que tout homme
libre fanté possédait au moins un ou deux esclaves. Quand
ces derniers étaient nombreux, quelques-uns pouvaient accéder
à un statut privilégié, comme chez les administrateurs
de l'Alafin, ou les esclaves royaux des états ouolof, qui dirigeaient
des groupes de travailleurs composés de paysans libres. Il était
toutefois plus fréquent que leur
abondance réduise leur position
à celle de simples travailleurs. Ils avaient probablement rarement
la possibilité de fonder une famille. Les visiteurs du Dahomey et
du royaume ashanti notèrent que les esclaves avaient du mal à
se procurer des femmes alors que leurs maîtres polygames les multipliaient,
et les recherches au siècle dernier montrent que les épouses
d'esclaves avaient peu d'enfants, peut-être volontairement. L'esclavage
de masse tendait également à menacer le statut des paysans
libres, comme au Kongo, ce qui devait affecter surtout les femmes, si nombreuses
à être réduites en esclavage.
Les tensions endémiques aux sociétés esclavagistes pouvaient trouver à s'exprimer lors de périodes où le désordre était réglementé, ainsi lors de fêtes telles que l'Odwira des Ashanti, « les portefaix et esclaves les plus communs déclamant furieusement sur les palabres d'état ». Mais la mentalité de ces sociétés était brutalement inégalitaire et thésaurisatrice. L'art du Bénin se caractérise par une ornementation de plus en plus raffinée, où l'on relève de nombreux symboles d'Olokun, le dieu de la richesse. Une légende du golfe du Bénin raconte sur un mode symbolique, mais non sans vérité, que les cauris importés, qui servaient de monnaie, croissaient sur les cadavres d'esclaves jetés à la mer. La richesse acquise par l'esclavage demeurait peu sûre; le jeu était un passe-temps très apprécié, et il encouragea chez les Bobangi l'idée qu'on ne pouvait s'enrichir qu'aux dépens des autres, notamment par la sorcellerie, et plus spécialement en sacrifiant la vie d'un de ses parents. On dit ainsi qu'Asîmini, le second roi de Bonny, sur le delta du Niger, offrit sa fille aux dieux de la mer, à qui il demanda de creuser l'estuaire pour qu'il y ait une profondeur telle que les navires portugais puissent y pénétrer. La réaction la plus significative à cette pathologie sociale prit une forme médicale, tendance bien caractéristique de la pensée africaine. Ce fut le culte lemba, apparu sur le moyen et le bas Congo au xvn~ siècle. Le lemba (« calmer ») était une sorte de maladie, dont les symptômes étaient des douleurs abdominales, une respiration difficile, et la stérilité : il affectait l'élite mercantiliste des chefs, des marchands et des quelques esclaves qui avaient réussi. Peut-être ces catégories sociales somatisaient-elles de la sorte leur angoisse devant l'envie et les malédictions qu'elles suscitaient. Le remède consistait à verser de très fortes sommes pour entrer dans la société lemba où les puissants pouvaient se protéger mutuellement et veiller, comme le dit leur discours, à ce que leur lignage ne meure pas. Les guérisseurs lemba utilisaient des tambours et des bracelets de cauris. Ils contrôlaient les marchés, réglaient les querelles, et régulaient un système commercial qui ignorait les frontières politiques et couvrait près de la moitié de l'Afrique équatoriale. Le culte disparut au début du XXe siècle, avec la traite, mais survécut aux Caraibes, comme les conséquences du trafic d'esclaves.
Le lemba illustre la capacité des élites africaines à créer ou à adapter des institutions en vue de survivre à la traite. Nous en avons d'ailleurs des preuves à plus grande échelle: les systèmes politiques les plus novateurs sortirent de modèles anciens, ainsi les « maisons des pirogues » issues des lignages, ou encore le Dahomey, qui s'inspira des institutions de l'Allada. Mais nous savons moins de choses à plus petite échelle, et chez les pauvres. Etant donné l'importance fondamentale de la famille dans les sociétés africaines, la voir détruite fut Souvent la plus amère expérience des esclaves. Les mémoires d'Olaudah Equiano montrent ainsi qu'il a, toute sa vie, cherché à recréer un réseau de parenté de substitution. Pour ceux qui restaient en Afrique, toutefois, la famille est sans doute la principale défense contre les effets de l'esclavage, et cela pourrait bien avoir renforcé les systèmes de parenté. En ce sens, leur expérience historique avait fourni aux Africains de quoi mieux résister à l'esclavage que d'autres peuples, tout comme leur code d'honneur, leur habitude de la souffrance, leur capacité à résister à la cruauté. L'histoire de l'Afrique renfermait les conditions de possibilité de la traite, mais aussi les moyens d'y survivre.
L'impact du mouvement abolitionniste :
En 1807, le parlement britannique
résolut d'abolir le commerce des esclaves. Les abolitionnistes étaient
persuadés qu'une nouvelle ère allait s'ouvrir dans l'histoire
de l'Afrique occidentale. Certains historiens ont vu eux aussi dans le
mouvement abolitionniste une rupture de première importance, donnant
à l'ouest du continent la place qu'il occupe aujourd'hui dans l'économie
mondiale, celle de fournisseur de produits agricoles, avec les conséquences
sociales et politiques qui en découlent. Il y a là un fond
de vérité, mais la continuité entre le XVIIIème
et le XIXème siècle est tout aussi frappante, car les décisions
du parlement eurent peu d'impact en Afrique. L'Angleterre pouvait imposer
l'abolition de la traite à ses citoyens, mais sa seule arme contre
les négociants étrangers consistait à placer des navires
au large des côtes africaines afin d'intercepter les convois négriers.
Un esclave ainsi libéré se souvenait: « Ils ont ôté
les fers de nos pieds, et les ont jetés à l'eau; ils nous
ont donné des vêtements pour cacher notre nudité, ils
ont ouvert les barriques d'eau, que nous puissions boire tout notre saoul,
et nous avons aussi mangé jusqu'à ce que nous soyons rassasiés
». La marine britannique arraisonna en tout 1635 navires, et libéra
un peu plus de 160000 esclaves, dont beaucoup furent débarqués
dans la colonie créée à Freetown en 1787. Et pourtant,
selon les chiffres mis à jour par Curtin, pas moins de 3,3 millions
d'esclaves quittèrent l'Afrique occidentale au cours du XIXème
siècle pour traverser l'Atlantique, soit deux fois plus qu'au xviile
siècle. Entre 1820 et 1840, on en exporta même une quantité
record par rapport aux décennies antérieures, exception faite
des années 1780.
La campagne menée par les
Britanniques ne changea guère la structure de la traite. La majorité
des esclaves étaient désormais emmenés au Brésil,
ou dans les plantations de canne à sucre créées à
Cuba par les Espagnols. Les négociants étaient majoritairement
brésiliens ou cubains (c'est-à-dire espagnols); ils créèrent
sur les côtes des « usines » permettant d'embarquer les
esclaves dès l'arrivée d'un navire négrier, afin d'échapper
aux patrouilles de la marine anglaise. C'est ainsi qu'un bateau brésilien
à peine arrivé à Cabinda chargea 450 esclaves et repartit
aussitôt, le tout en moins d'une heure et demie. Des négociants
étrangers installés à demeure acquirent une certaine
influence politique; ce fut par exemple le cas, dans le golfe du Bénin,
de Felix de Souza, dans les années 1840, et Domingo José
Martina, dans la dernière décennie du XIXèmesiècle,
qui devinrent des princes-marchands. La traite illégale était
risquée, mais profitable. Entre 1856 et 1865, les navires cubains
firent sans doute, en moyenne, plus de 90 % de bénéfices
par rapport aux fonds engagés, contre 10 % au XVIIIème siècle.
Une des raisons en était que le prix des esclaves, sur les côtes,
tomba de près de 60 % entre 1780 et 1860, suite à des difficultés
d'exportation, tandis que les prix américains montaient pour les
mêmes raisons. Il devint plus profitable d'exporter des enfants,
qui représentaient désormais la moitié des esclaves
en provenance d'Angola. L'origine de ceux-ci changea aussi: à partir
de 1817, des guerres civiles chez les Yoruba firent du golfe du Bénin
un important creuset, et ce jusqu'à la fin, mais par ailleurs la
traite se déplaça vers le sud pour échapper aux patrouilles
britanniques, et se concentra sur les côtes de Loango, de l'Angola
et du Mozambique, d'où furent exportés, à partir de
1855, plus de 80 % des esclaves.
Le commerce extérieur de l'Afrique
occidentale, pris dans son ensemble, connut une expansion brutale pendant
la première moitié du XIXème siècle. Celui
avec l'Angleterre et la France fut multiplié par six ou sept entre
1820 et 1850 et les importations de coton européen par cinquante.
Cette progression était due essentiellement à la baisse des
prix des objets manufacturés d'origine européenne, puis,
après 1850, à l'utilisation de navires à vapeur. Mais
les effets de cette augmentation restèrent limités. Pendant
les années 1860, la valeur moyenne per capita du commerce d'outre-mer
en Afrique occidentale ne représentait que le huitième de
celle du Brésil, et le quarantième de celle de l'Angleterre.
De surcroît, alors que la part de l'Afrique dans le commerce mondial
s'était accrue au xviiIc siècle, elle diminua par la suite.
La production et la consommation domestiques demeuraient l'essentiel de
l'économie africaine, bien que sa croissance ait été
stimulée par le commerce extérieur.
Les conséquences ne furent
pas toutes positives. L'inflation d'abord: à partir de 1850, les
navires européens importèrent de grosses quantités
de cauris qui déprécièrent cette monnaie. A Lagos,
ils perdirent 87 % de leur valeur entre 1850 et 1895. Les tissus européens
bon marché éclipsèrent en grande partie les produits
locaux du marché de masse dans des régions aussi commerçantes
que le sud du pays yoruba et le royaume ashanti, bien que la préférence
des consommateurs les plus aisés allât aux étoffes
africaines. En 1862, chez les Yoruba, un voyageur qui se rendait d'Osiele
à Abeokuta croisa 1 305 personnes, dont 1 100 n'étaient vêtues
que de tissus européens. Pour la première fois, les industries
domestiques des Igbo furent menacées par la concurrence extérieure,
et la fonte du fer connut, au niveau local, un net déclin.
Et pourtant, le point important,
s'agissant du commerce au XIXème siècle, fut que l'Afrique
occidentale se mit à exporter des produits agricoles et forestiers,
selon un système qui fonctionnait encore dans les années
60. Elle l'avait déjà fait, en petites quantités,
dès le XVIIIème siècle. Au cours des années
1770, Calabar exportait de l'huile de palme, la gomme (utilisée
dans l'industrie textile) supplanta les esclaves comme premier poste d'exportations
sénégambiennes entre 1780 et 1820 ; en règle générale
les régions qui vendaient les esclaves furent les premières
à se lancer dans le négoce « légitime»,
souvent en réutilisant ces structures commerciales. Au début
duXIXèmesiècle, l'Europe chercha à acquérir
davantage d'huiles végétales, qu'elle ne produisait pas,
parce que des progrès techniques permettaient de les traiter désormais
avec profit. Entre les années 1820 et 1850, les importations anglaises
d'huile de palme furent ainsi multipliées par plus de six, et leur
prix par deux. Dès les années 1830, ces exportations d'Afrique
occidentale dépassaient en valeur celle des esclaves. L'huile qui
arrivait en Grande-Bretagne provenait essentiellement du delta du Niger,
lui-même principalement fourni par les Igbo et autres peuples apparentés,
chez qui les palmiers à huile poussaient pratiquement à l'état
sauvage. Parmi les autres fournisseurs, il faut citer le pays yoruba et
le Dahomey, où marchands et chefs créèrent des plantations
exploitées par une main-d'oeuvre servile. L'huile végétale
venait également de l'arachide, culture de la savane, exportée
pour la première fois en 1834 depuis la Gambie, et en 1839 du Sénégal,
où des paysans locaux la faisaient pousser, « fermiers étrangers
»venus de l'intérieur des terres et esclaves. Entre 1868 et
1877, le Sénégal exporta une moyenne de 27 000 tonnes d'arachides
par an, produites par 70 000 producteurs (selon les estimations). A cette
époque, le café (exporté pour la première fois
en 1844) et les produits de la forêt (ivoire, cire, caoutchouc) rapportaient
plus à l'Angola que la traite auparavant.
De nombreux dirigeants africains
s'opposèrent à l'abolition de l'esclavage. Les souverains
du royaume ashanti, du Dahomey et du Lunda firent ainsi savoir qu'ils exécuteraient
les captifs et les criminels à défaut de les vendre. Certains
historiens ont suggéré que le passage aux exportations agricoles
avaient provoqué une « crise de l'aristocratie »: alors
que la traite était le privilège « des rois, des riches
et des gros négociants », l'exportation des produits agricoles
aurait profité aux petits producteurs et marchands. Les aristocrates
auraient donc intensifié leur exploitation des gens du commun, mais
comme ceux-ci étaient désormais en meilleure position pour
résister, cette situation aurait aggravé les conflits. C'est
là une thèse stimulante, mais qu'il faut avancer avec beaucoup
de réserves. Non seulement il y eut une forte continuité
politique même dans les régions les plus actives de la traite,
mais de plus ce ne fut pas le commerce extérieur qui exerça
l'influence la plus importante sur les systèmes politiques d'Afrique
occidentale.
Le royaume ashanti, par exemple,
n'avait jamais reposé entièrement sur le commerce des esclaves
et, pendant une bonne part du XIXe siècle, continua à en
vendre aux peuples côtiers en échange de produits européens
achetés avec de l'huile de palme. Le royaume accrut également
ses exportations d'or vers la côte, et celles de noix de kola vers
le monde islamique au nord. Les militaires qui le dominaient perdirent
le contrôle des rivages en 1826 au profit des Anglais, mais aussi
le pouvoir intérieur au profit des partisans d'un commerce «
pacifique ». Kwaku Dua ier (1853-1867) régna pendant une longue
période de paix, de prospérité commerciale - et d'autoritarisme.
La bureaucratie devint une caste héréditaire qui défendait
jalousement ses prérogatives. Le pouvoir du conseil national passa
au cercle entourant le souverain. L'Etat resserra son contrôle sur
les provinces comme sur les individus, en particulier sur les riches commerçants
que leur opulence, et leur connaissance du monde extérieur, rendaient
hostiles aux contraintes mercantilistes. Au milieu du XIXème siècle,
le royaume ashanti n'était pas seulement prospère et raffiné:
c'était un régime brutal, de plus en plus hostile aux changements
susceptibles de menacer l'ordre établi; il refusa l'offre de certains
missionnaires de venir apprendre à lire et à écrire,
de peur que leur enseignement ne sapât les valeurs militaires et
la soumission des esclaves. Il n'y eut pourtant rupture que lorsque le
successeur dc Kwaku Dua entama une politique expansionniste; elle conduisit,
en 1873-1874, à une guerre au cours de laquelle une expédition
britannique détruisit Kumasi; toutes les chefferies du royaume,
sauf celles du centre, firent sécession, et les forces du changement,
longtemps contenues, furent libérées, ce qui provoqua un
demi-siècle de turbulences. L'évolution fut pratiquement
semblable au Dahomey, qui survécut àl'abolition de la traite
sans grandes difficultés, et connut son apogée sous le règne
de Gezo (1818-1858). Non seulement le royaume continua d'exporter des esclaves
jusque vers 1850, mais de surcroît il renforça, et finalement
remplaça, ce commerce, par des exportations d'huile de palme produites
par le travail servile. Si les marchands locaux gagnèrent en influence,
l'aristocratie militaire resta dominante jusqu'à l'invasion française
de 1892.
Les deux grands royaumes côtiers
de la région connurent ainsi une très grande continuité
entre l'époque de la traite et celle du commerce « légitime
». Ce fut aussi le cas de la Sénégambie, bien que la
continuité y eût pris la forme de l'instabilité. On
a fait valoir que les arachides avaient permis aux paysans d'acquérir
des armes à feu grâce auxquelles, sous la direction de marabouts
islanriques, ils auraient résisté aux Souverains «
païens » (souvent éclectiques) et àleurs hommes
de main ceddo, eux-mêmes appauvris par l'abolition de la traite.
Il en aurait résulté des « révolutions maraboutiques
», la plus importante étant celle de Maba Jaaxu, en 1860-1867,
sur la rive nord du cours inférieur de la Gambie. Un tel conflit
ravageait pourtant la région depuis le xviIe siècle, et n'eut
pas de conséquences quand les dirigeants durent taxer les exportations
d'arachides, ou affecter à leur production des esclaves non vendus,
surtout quand leur commerce vers le nord, plus important, continuait comme
avant. À la différence de certaines des premières
révolutions maraboutiques qui avaient réussi, celles du XIXème
siècle échouèrent, en partie parce que les Français
étaient de plus en plus portés à intervenir contre
elles. Les marabouts ne prédominèrent en Sénégambie
qu'après la conquête européenne. Localement, la principale
conséquence de l'abolition de la traite fut plutôt l'encouragement
donné au Fouta-Djalon, principal Etat esclavagiste de la région,
à étendre son pouvoir sur la côte de Guinée,
en partie pour prendre part au commerce « légitime »,
en partie pour se procurer des terres destinées à sa population
- aussi bien libre que servile -, alors en pleine expansion.
La continuité marqua également
le delta du Niger. Le passage du commerce d'esclaves à celui de
l'huile de palme s'y fit graduelle-ment: les ports du delta se contentaient
de vendre, et le système commercial des « maisons de pirogue
» était également adapté aux deux types de commerce.
Elles permettaient depuis longtemps à des hommes de talent, fussent-ils
de basse extraction ou même esclaves, de faire la preuve de leur
valeur, et se livraient entre elles à une vive concurrence, tout
en se divisant quand elles devenaient trop importantes. Ces processus se
poursuivirent au XIXe siècle: à Bonny, par exemple, la monarchie
s'effondra ; il s'ensuivit des luttes entre « maisons de pirogues
», à l'issue desquelles, en 1869, le perdant, un esclave nommé
Jaja, s'éloigna pour fonder à Opobo une ville nouvelle, et
chercher une légitimité ancrée dans la tradition.
Seule exception à ce modèle, Calabar (sur la Cross River),
où elles n'existaient pas pour assurer la mobilité sociale.
L'élite commerciale utilisait les bons offices d'une société
secrète, l'Ekpe, pour réprimer, avec une grande brutalité,
des esclaves de plus en plus nombreux; ceux-ci réagirent en s'unissant,
pour se défendre, en « frères de sang » (après
avoir prononcé un serment), bien que par ailleurs ils ne se fussent
pas opposés à l'esclavage en tant que tel, et eussent continué
à soutenir leurs maîtres dans le cadre des rivalités
politiques.
La continuité au sein du changement fut particulièrement évidente chez les Yoruba du XIXe siècle. Quand l'Oyo s'effondra après la révolte musulmane de 1817, près de 500 000 personnes battirent en retraite vers les forets du sud, où elles défrichèrent d'immenses étendues de terres cultivées, adoptèrent le manioc et le maïs, créèrent de grandes villes à Ibadan, Ijaye, Abeokuta et New Qyo, et se lancèrent pour près d'un siècle dans des guerres où elles utilisaient des armes à feu achetées avec des esclaves et de l'huile de palme. La société yoruba fut profondément militarisée, les chefs de guerre concentraient le pouvoir entre leurs mains et disposaient d'énormes troupes de jeunes guerriers; même des enfants trop jeunes pour combattre suivaient les armées, au sein d'unités appelées « Père a dit que je ne dois pas m'enfuir ». Ibadan finit par être la ville la plus importante, mais ne réussit pas à créer un ordre nouveau, avant tout parce que, confédération de chefs militaires, elle contrevenait aux traditions politiques yoruba. Les villes rivales dotées de vieilles monarchies, telles que l'Alafin de New Oyo, méprisaient Ibadan, peuplée de « gens sans roi et même sans constitution». Ce n'est qu'en 1893 qu'un ordre nouveau s'imposa aux Yoruba: celui des Anglais.
L'abolition de la traite eut plus d'impact sur les systèmes politiques d'Afrique équatoriale, là où l'esclavage avait été le plus destructeur. Son déclin, dans les années 1850, provoqua une crise chez les souverains imbangala. Le Lunda, principal fournisseur d'esclaves mais encore largement dépourvu d'armes à feu, souffrit tout particulièrement de la croissance du commerce des produits de la forêt. En effet, celle-ci provoqua l'entrée dans Je royaume de groupes mobiles et bien armés de chasseurs Chokwe, qui dans les années 1870 et 1880 se mêlèrent des querelles de succession, tuèrent le roi, mirent à sac la capitale, et finirent par détruire l'empire. Les bouleversements furent encore plus marqués au Gabon et au Cameroun, où au milieu du XIXèmesiècle l'attrait des produits d'importation amena les Fang et les Béti à se frayer un chemin à travers la forêt équatoriale en direction de la côte, provoquant « un paroxysme de violence ». Pourtant, le nouvel Etat le plus important de la région, le royaume Bamoum, dans les prairies camerounaises, dut une bonne part de son expansion, au début du XIXème siècle, à l'arrivée des armes à feu, grâce auxquelles il conquit, réduisit en esclavage et déplaça des milliers de captifs, un peu comme l'avait fait, un siècle plus tôt, le royaume ashanti lors de sa création.
Le Bamoum démontre en tout
cas qu'une des raisons de la continuité entre le xviIIe et le xiXe
siècle réside dans le fait que l'interdiction de la traite
provoqua une extension de l'esclavage en Afrique même: le nombre
d'esclaves y fut plus élevé que sur aucun autre continent.
La « frontière » s' enfonça plus profondément
encore à l'intérieur des terres. Vers 1850, les négriers
ovimbunda, venus du sud de l'Angola, parvinrent chez les Luba du Shaba
et les Ovambo de la Namibie moderne. En Afrique occidentale, la région
la plus importante en ce domaine fut le pays mossi (en mordant sans doute
sur une large zone voltaïque); entre 1837 et 1842 il fournit 59 %
des 605 esclaves achetés par un seul marchand de Kumasi. Quarante
ans plus tard, la traite dans cette région culmina avec les conquêtes
de Samori, fondateur de l'empire dioula, qui vendit sur la côte des
milliers d'esclaves en échange d'armes à feu. La plupart
d'entre eux partirent sans doute vers des fermes sénégambiennes
où l'on cultivait l'arachide, car, comme au Dahomey, chez les Yoruba
de Calabar et dans bien d'autres régions, le commerce « légitime
» reposait en pa~ie sur une intensification de l'esclavage. Même
les Jola, peuple sans Etat du sud de la côte sénégalaise,
qui s'étaient Si vivement opposés à la traite au début,
s'achetèrent et se vendirent mutuellement au cours du XIXème
siècle afin d'étendre leurs cultures de riz, qui réclamaient
beaucoup de travail et nourrissaient les producteurs d'arachides voisins.
Les maîtres avaient toujours
redouté les pratiques de sorcellerie de leurs esclaves. Désormais
ils craignaient aussi leurs révoltes, car les esclaves étaient
de plus en plus nombreux et la proportion d'hommes de plus en plus élevée.
Au début du XIXème siècle, suite à des désordres,
le royaume ashanti dispersa dans les campagnes ceux concentrés autour
de la capitale. En 1845, une révolte de grande ampleur se produisit
au Fouta-Djalon : les esclaves se regroupèrent derrière un
marabout dissident nommé Alfa Mamadou Dyube. Ces hubbu (du mot hubb,
« amour », mot clé de leurs chants nettement arabes),
s'emparèrent même de la capitale, mais se replièrent
ensuite pour former une communauté marron, avant d'être exterrninés
en 1884 par Samori. Des esclaves rebelles devinrent les maîtres d'
Itsekiri, dans le delta du Niger, de 1848 à 1851. Peu de temps après,
d'autres détruisirent Ode Ondo, à l'est du pays yoruba, et
reprirent leur liberté. Entre 1858 et 1877, les esclaves firent
régner une telle insécurité à Douala que leurs
maîtres cherchèrent la protection des Européens.
La nécessité de les
terroriser, vu leur nombre, fut sans doute àl'origine de ces «
sacrifices humains » qu'ont décrits les Occidentaux au siècle
dernier. Le meurtre rituel de serviteurs chargés d'accompagner les
Grands Hommes dans l'au-delà avait été pratiqué
dans l'ancienne Egypte, au Kerma, au Ghana, chez les Igbo-Ukwu, à
Ifé et dans bien d'autres cultures. Les chrétiens comme les
musulmans s'étaient courageusement opposés à ces pratiques,
qui au XIXèmesiècle ne survivaient plus que là où
ils avaient peu d'influence. Certaines de ces exécutions étaient
des rituels quotidiens, d'autres avaient lieu lors de fêtes annuelles,
ou à l'occasion de funérailles grandioses, qui devinrent
plus courantes à mesure que la richesse de l'aristocratie croissait.
La plupart avaient des buts religieux, mais cela permettait aussi de punir
des criminels, d'effrayer ses adversaires en exécutant des captifs,
et de terroriser les esclaves. Un proverbe ashanti disait:
« Quand un esclave devient
trop familier, on l'emmène assister à des funérailles.
» Kwaku Dua déclara à un missionnaire: « Si je
devais abolir les sacrifices humains, je me priverais de l'un des moyens
les plus efficaces de maintenir le peuple dans la sujétion."
Ce genre de pratiques, très anciennes dans le royaume ashanti, le
Dahomey et le Bénin, se répandit de plus en plus, au siècle
dernier, dans les régions où la population servile ne cessait
de croître, en particulier chez les Bobangi, à Douala et à
Calabar. Que l'abolition de l'esclavage ait stimulé une telle cruauté
est d'une amère ironie.
La démographie au XIXème siècle :
Certains historiens ont fait valoir
que l'abolition de la traite avait stimulé la croissance démographique
en Afrique occidentale, et ce à partir du milieu du XIXèmesiècle.
Dans ce domaine, les meilleurs témoignages nous viennent du pays
igbo où, à partir de 1840 environ, plusieurs observateurs
notèrent une colonisation agricole, la culture du manioc sur sols
pauvres et, au niveau local, une pénurie croissante de terres. Un
missionnaire écrivit: « La population est Si grande, il leur
est si difficile de vivre de leurs fermes, que s'ils entendent dire que
nous voulons des porteurs, ils arrivent en grand nombre en nous suppliant
de solliciter leurs services » Pour autant, les obstacles à
la croissance démographique demeuraient nombreux. Il y eut plusieurs
épidémies de variole - en 1864, 1867, 1873 - chez les lgbo,
comme en de nombreux endroits d'Afrique occidentale. On dît notamment
que la première tua un quart de la population de Luanda. L'Angola,
de son côté, connut de très mauvaises récoltes
en 1857, de 1863 à 1869, et de 1876 à 1884, tandis que de
nombreux travailleurs « libres » partaient pour Sao Tomé,
et que les guerres intérieures, et les razzias d'esclaves, se poursuivaient
sans discontinuer:
son déclin démographique
dut donc se poursuivre jusqu'à la fin du siècle. De la même
manière, la Sénégambie subit en 1868-1869 la seule
grande épidémie de choléra de la région, qui
vint s'ajouter àdes violences et des disettes répétées.
Nous ne pouvons dire Si la population d'Afrique occidentale, dans son ensemble,
connut vers la fin du siècle une sorte de convalescence: mais nous
savons que les évolutions furent très variables, allant d'une
forte progression chez les Igbo à un probable déclin en Angola.
Comme dans le reste du continent, des facteurs locaux dominaient l'histoire
démographique.
Source :
John Iliffe
Les Africains, Histoire d'un continent
II) THEORIE D'UNE SPECIALISTE EN GEOGRAPHIE HUMAINE
En 1505, dans le territoire situé
au sud de l’embouchure du fleuve Congo, un nouveau roi (manikongo), christiannisé,
fut intronisé sous le nom de Dom Alfonso. Il protesta en vain, dans
ses missives au roi du Portugal, contre l’exportation croissante des esclaves
et l’affaiblissement corrélatif de son royaume. Vers 1530, 4000
à 5000 esclaves par an étaient embarqués au port de
Mpinda. Après la mort de Dom Alfonso, en 1543, le commerce des esclaves
s’accrut plus rapidement encore et le royaume fut assailli par les peuples
voisins désireux de faire des prisonniers de guerre à échanger
contre les marchandises convoitées, apportées par les blancs.
Ce processus de dégradation
des royaumes africains, engendré par la traite des esclaves, est
typique et cosntitue un élément fondamental à retenir.
Jusqu’au début du 17ème
siècle, le Portugal avait théoriquement le monopole de la
traite; en fait, la contrebande a existé dès le commencement
du trafic : les chiffres qui résultent de ces déportations
illégales représentent une part non négligeable de
la traite des esclaves à cette époque.
On sait qu’à partir de la
seconde moitié du 17ème siècle, le développement,
à caractère industriel, de la culture de la canne à
sucre dans les trois Amériques, et le succès des autres cultures,
déterminèrent une demande d’esclaves noirs africains sans
précédent, demande renforcée par la découverte
des mines d’or de Minas Gerais, au Brésil. L’Angola fournit une
grande partie des esclaves.
Le nombre d’esclaves embarqués
ne cessa d’augmenter durant le 18ème siècle. Du Cap-Vert
à L’Angola, toutes les côtes étaient sollicitées.
Au cours du 18ème siècle, on atteindrait des chiffres compris
entre 150 000 et 200 000 esclaves importés par an selon les années
(exemple : en 1788, on a compté 190 000 esclaves partis des côtes
angolaises).
Au début du 19ème
siècle, malgré l’abolition de l’esclavage, la traite continua;
elle devint clandestine : elle connut une recrudescence sur les côtes
du Kongo-Angola et de l’Afrique orientale, à destination de Cuba
et surtout du Brésil. Jusqu’en 1847, les chiffres de la traite atlantique
restent impressionnants : de 60 000 à 160 000 par an selon les années
et les sources de renseignement.
Les traites européennes et
arabes ainsi que leurs effets ont fait l’objet de nombreuses étaudes
et discussions. Mais les premières attaques portugaises et arabes,
et principalement leurs effets démographiques, sont rarement évoqués
et ne sont pas pris en compte quand on cherche à évaluer
les pertes humaines de l’Afrique noire entre 1500 et 1850.
Et pourtant, dans son article sur
les Portuguais en Angola, se référant principalement aux
« Monumenta Missionaria Africana » qui produisent des documents
des 16ème et 17ème siècles, W.G.L Randles écrit:
« En 1583, les Portugais ont conquis la moitié du royaume
et battu quatre armées du roi. Des milliers de ses vassaux ont été
tué...d’innombrables esclaves ont été capturé....Les
Portugais s’emparent des esclaves, des boeufs, des moutons, de l’huile....
».
Louise Marie Diop montre ensuite
l’impact démographique sur les populations africaines qu’on constitué
les attaques portugaises et arabes; je n’aborderai pas ce sujet.
L’auteur nous parle ensuite des colloques
consacrés à la traite des noirs et à leurs effets
qui ont eu lieu en 1978 et 1985.
En premier lieu, elle nous parle
du colloque organisé par l’UNESCO à Port-au-Prince :
« Pour certains participants,
soucieux de faire entrer en ligne de compte des facteurs tels que les pertes
subies lors des captures et durant les trajets en Afrique, ainsi que les
décés survenus pendant les transports maritimes, il faudrait
estimer les pertes subies par l’Afrique à 210 millions d’êtres
humains pendant les 4 siècles qu’a duré la traite. Pour d’autres,
le total des esclaves transportés du 10ème au 19ème
siècle hors d’Afrique noire, vers les zones réceptrices,
oscillèrent entre 15 et 30 millions de personnes ».
Le rapporteur du rapport estime
qu’il y a lieu de prendre en considération des données négligées
jusqu’à présent telles que celles concernant les décés
lors de la capture des esclaves et, qu’il faudrait étudier très
sérieusement la traite clandestine postérieure à l’abolition,
sous toutes les formes qu’elle a prises, en particulier dans l’atlantique
sud.
Il note que personne aujourd’hui
ne défend plus l’idée que la traite a joué un rôle
positif en évitant à l’Afrique une explosion démographique,
mais qu’il existe encore de fortes différences d’appréciation
sur ses conséquences pour le sous-développement du continent
africain.
On trouve enfin dans ce rapport les considérations suivantes :
- l'accélération de la demande de maind'oeuvre a compromis puis stoppé le développement économique propre à l'Afrique.
- la traite a développé l'insécurité, l'acrroisement des tensions interehniques ou sociales, créant, en Afrique, une mentalité "anti-économique".
- les bouleversements se sont accompagnés d'une aggravation, quantitative surtout, mais aussi qualitative, de la servitude.
Selon les mêmes auteurs, la traite transsaharienne ainsi que celle qui a eu lieu par la mer Rouge, du 15ème au 20ème siècle, aurait touché quelques 10 millions de noirs, et la traite orientale par l'océan Indien en aurait touché 4 millions; soit au TOTAL = 29 400 000 captifs exportés !!
Selon les chffres donnés dans l'Histoire générale de l'Afrique volume V par Inikori, le total des captifs exportés serait de 22 256 000.
Plus des deux tiers seraient imputables à la traite atlantique - les effectifs les plus élevés se situant dans la deuxième moitié du 18ème siècle et le premier tiers du 19ème. En fait, il est très difficile d'évaluer la traite clandestine dans laquelle il faut distinguer :
- les esclaves transférés en fraude quand la traite était légale
- les esclaves embarqués durant le 19ème siècle, quand la traite était clandestine
En résumé, il semble raisonnable de proposer les ordres de grandeur suivants (de 1450 à 1900) :
Traite atlantique :
15 à 16 millions
Traite septentrionale :
4.5 à 5 millions
Traite orientale :
4 à 5 millions
TOTAL
: 23.5
à 26 millions
Les chiffres de 100, voire 200 millions stigmatisés par C.Coquery-Vidrovitch ne concernaient pas, en général, les transportés, mais les pertes totales dues à ce trafic (morts, tués, victimes des famines et maladies, manques à naître....).
Les effets de la traite humaine en Afrique noire sont-ils évaluables ?
Il se trouve qu’à la suite
de Ph.Curtin, une école anglo-saxonne considère que l’introduction
en Afrique noire de plantes nouvelles, principalement le maïs et le
manioc, ont largement compensé les pertes humaines dues à
la traite, et qu’en définitive, le bilan alimentaire et global est
positif. C’est dans cette optique que des courbes purement imaginaires
d’évolution ascendante de la population noire africaine ont été
traçé par C.Mac Evedy et R.jones.
Le raisonnement le plus courant
en France est de supposer un effet négatif de la traite se traduisant
par une stagnation de la population entre 1700/1750 et 1900.
J.Inikori, W.Rodney et moi-même,
par des méthodes d’analyse différentes, sommes arrivés
à la conclusion que les répercussions de la traite ont provoqué
une diminution de la population entre 1500 et 1900 et que, parallèlement,
l’Afrique noire s’est progressivement sous-développé durant
la même période.
Concernant l’impact démographique
des différentes traites, la proportion des éléments
féminins dans les effectifs exportés constitue un facteur
important puisque les taux de natalité dépendent beaucoup
plus du nombre de femmes que du nombre d’hommes.
J.Inikori a publié une étude
qui montre la répartition du nombre de femmes exportés selon
les régions; ce pourcentage est plus important que ce que l’on pouvait
imaginer.
Le pourcentage de femmes varie de
28 à 50% selon les régions d’origine. Six autres études
faites par Inikori montrent un pourcentage moyen de 32,9% (échantillonage
de 404 705 esclaves).
Il est généralement
admis que les traites septentrionales et orientales comportaient une proportion
de jeunes filles et de femmes beaucoup plus élevé : les chiffres
avancés sont de 2 ou 3 femmes pour un homme (étude réalisée
sur une population d’esclaves noirs arrivés en Egypte au 19ème
siècle).
A partir de ces données,
il est facile de calculer le nombre de millions de reproductrices qui ont
été enlevées à l’Afrique noire entre 1500 et
1900 : plus de 5 millions pour la traite atlantique (1/3), et à
peu près autant pour les traites septentrionales et orientales (entre
2/3 et 3/4)...!!
L’esclavage existait en Afrique noire
depuis la plus haute antiquité (l’histoire de la Nubie le prouve).
Mais
c’était un esclavage de proximité et un esclavage intégrateur,
portant, d’ailleurs, sur un pourcentage relativement faible de la population
et dont une partie, plus faible encore, était susceptible d’être
exporté hors de l’Afrique noire.
Le contact avec les arabes musulmans,
à partir du 8ème siècle, accrut déja la demande
externe dans des proportions importantes. On pense que le Ghana, surtout
après la conquête almoravide, pouvait exporter 8700 esclaves
par an, contre 5500 aux époques ultérieures du Mali et du
Songhaï. Il est clair que les rois razzièrent, régulièrement
ou non, les habitants de certaines régions, afin de les vendre aux
marchands arabes, notamment pour se procurer des chevaux. Mais la plupart
des esclaves restaient au Soudan, au service de leurs maîtres (on
peut le lire en particulier dans le Tarikh el-Fettach).
L’insertion socio-économique
des esclaves en Afrique noire même était aussi habituelle
en zone forestière.
Au 15ème siècle et
jusqu’au milieu du 16ème siècle, les habitants de la Gold
Coast achetaient environ 500 esclaves par an aux navigateurs européens;
ces esclaves provenant surtout de la côte nigériane, puis
de la côte kongo-angolaise. Ils les utilisaient sur place comme main-d’oeuvre
domestique ou commerciale, ou les revendaient à l’intérieur
sur les marchés.
Aux 17ème et 18ème
siècle, tous les royaumes côtiers, y compris la Gold Coast,
vendent massivement des esclaves aux navigateurs pour acquérir des
armes à feu. En Sénégambie, Ch. Becker note que
le contexte économique de la traite a largement déterminé
l’éclosion des conflits intérieurs et des guerres civiles,
la multiplication des pillages sur les populations paysannes....
Mungo Park (voyageur 1795,1797)
remarque que les villageois esclaves étaient à l’époque
de la traite plus nombreux que les paysans libres et qu’ils pouvaient bien
représenter les ¾ de la population.
A la fin du 18ème siècle,
tout le système social et la nature du commerce étaient complétement
pervertis par la traite (grâce aux armes à feu, les Marocains
détruisirent et morcelèrent l’empire Songhaï à
la fin du siècle).
Ch. Becker énumère
les multiples perturbations qu’on provoqué les pressions accumulées
des Européens et des Mores : nombreux déplacements de population,
dépeuplement des zones frontalières entre les principales
entités politiques, entre les royaumes et entre leurs provinces
limitrophes, avec, comme corollaire, un renforcement et une militarisation
des localités situées aux franges; ou plus loin : aux frontières
des royaumes se multiplient des incursions avec déprédations,
destruction de villages, vols de bestiaux et de chiens, capture d’esclaves,
ce qui entraîne leur abandon par les populations sédentaires;
ces zones sont en grande partie reconquise par la forêt, alors qu’elles
représentaient des secteurs densément peuplés.
Dans le Fuuta Jallon, B.Barry note
la multiplication des villages d’esclaves. Il constate que l’instauration
du pouvoir islamique inaugure, dès le départ, le processus
d’assujetissement en masse des populations réfractaires à
l’islam et anciennement installés dans le pays. De plus, la puissante
théocratie militaire pille les Etats voisins, sous pretexte de guerre
sainte (en fait, aussi pour les besoins externes du commerce atlantique
des bâteaux négriers sur la côte).
Pour la région d’Accra, Marion
Johnson, docteur de l’Université de Birmingham écrit : «
La période qui se situe entre 1650, quand commence le trafic des
esclaves sur une grande échelle, et la fin du 18ème siècle,
quand le manque de navires lors des guerres avec la France réduisit
l’intensité de ce commerce, vit la chute, l’un après l’autre,
des états florissants et leur déclin jusqu’à l’insignifiance,
non simplement au sens politique, mais en ce qui concerne la population.
A la fin de cette période, il y avait une vaste zone vide entre
les villes de la région d’Akyem d’une part et les établissements
des secteurs de Akwapim, Akwamu et Accra d’autre part, le pouvoir dominant
était ashanti après la défaite Akyem en 1742; Akyem
et Accra avaient défait Akwamu en 1730; Akwamu avait battu Akwapim
en 1680, Accra en 1660 et 1680. Les villes côtières furent
pillées à plusieurs reprises dans les dernières années
du 18ème siècle et les razzias d’esclaves occasionnelles
étaient devenues endémiques; il apparaît que, pendant
un temps, elles ont été institutionnalisées sous le
régime Akwamu ».
L’histoire du territoire de l’actuel
Congo a été retraçé par Marcel Soret; ce dernier
nous apprend qu’à l’aube du 17ème siècle, la puissance
du Loango était réelle, reconnue par ses voisins qui recouraient
à sa médiation. Moins de deux siècles plus tard, non
seulement tous les royaumes satellites ont fait sécession, mais
la province du Mayombé a déja suivi. L’auteur en identifie
la cause : l’inimaginable acrroissement de la traite au 18ème siècle.
Sur cette côte, la traite continue d’être pratiquée
au 19ème siècle par les Portugais, les Brésiliens
et les Américains et la nécesisité pour les négriers
d’échapper aux croisières font se multiplier les points de
traite tout au long de la côte. D’où une accélération
de l’émiettement du pays, liée à l’affaiblissement
puis à la disparition de l’autorité royale.
Quant à l’Angola, son évolution
fut pire encore; dans le premier quart du 17ème siècle, les
gouverneurs portugais entreprennent des guerres contre les noirs sans la
moindre provocation, dans le seul but de capturer des esclaves. Les habitants
du Dongo fuiront leur patrie. Certains se retireront jusqu’au delè
du Cuango, pour finir par s’installer, entre 1700 et 1730, sur le 6ème
parallèle. Le pouvoir indigène en Angola démantelé,
le pays devenu désert et abandonné de ses habitants, les
Portugais s’aperçoive que la guerre n’a pas que des avantages....
le commerce s’en trouve paralysé. La cour royale indigène
s’est repliée dans le Matamba, devenu son royaume à la place
de l’Angola perdu, dès le 17ème siècle.Là règne
la reine Jinga, particulièrement guerrière, mais qui finit
par se laisser convertir au christiannisme. Cependant, après sa
mort, les missionnaires ayant été chassés, la ville
de Matamba fut détruite, ses habitants sombrèrent dans la
plate routine des négociants en esclaves (selon W.G.L Randles).
Vers le milieur du 18ème
siècle, c’est surtout de l’empire Lunda (intérieur des terres)
que vinrent les esclaves : le souverain des Lunda devint un grand exportateur
d’esclaves revendus sur la côte atlantique portugaise. Selon un document
officiel, la région d’Ambaca avait perdu en 1782 les deux tiers
de ses habitants par suite des razzias pour capturer des esclaves.
Ce n’est qu’après le début
du 19ème siècle que les choses iront mieux, mais pour les
blancs seulement; pendant la première moitié du 19ème
siècle, la traite connaît un essor sans précédent
: moyenne annuelle de 13 000 à 14 000 esclaves exportés pour
le premier tiers de ce siècle; ce sont là des chiffres officiels
qui ne tiennent pas compte de la fraude.
Voyons aussi ce qui s’est passé
dans un territoire central, situé à grande distance des côtes,
comme celui de l’actuelle République Centrafricaine : ouvrage de
référence, celui de P.Kalck.
Au cours des 16ème et 17ème
siècle, l’ancienne entité politique nommée Gaoga disparut,
se scindant en trois Etats commerciaux distincts, le Baguirmi, le Ouadaï
et le Darfour, dans lesquels les armes à feu avaient commencé
à parvenir. La vie socio-économique de toute cette région
commença à changer progressivement, de plus en plus fondée
sur l’exportation d’esclaves pris en territoire centrafricain; dès
lors le cycle infernal, achat d’armes contre esclaves et capture d’esclaves
grâce aux armes fournies, allait ouvrir la période des grandes
chasses d’esclaves centrafricains.
D’autre part, Kalck montre que la
traite atlantique atteignit aussi le territoire centrafricain et que c’est
à tort qu’on cherche à minimiser les ravages de la traite
atlantique en prétendant que les esclaves vendus ne pouvaient provenir
que du proche hinterland de la côte. Il ressort de plusieurs relations
des 16ème et 17ème siècle et de diverses constatations,
que des esclaves venus des confins de la Nubie ou du Tchad étaient
conduits au Congo ou sur les rivages guinéens en raison du commerce
de tribu à tribu, articulé sur la vente des hommes.
Les caractères des guerres intra-africaines antérieures au 16ème siècle, et ceux des guerres qui se multiplièrent du 17ème au 20ème siècle, étaient forts différentes : une différence capitale est que les premières se pratiquaient sans armes à feu. Mais il en est d’autres.
De la relation de voyage de Mungo Park qui a visité la région comprise entre le Niger et la Gambie en 1795/1797 se dégage un tableau qui s’oppose point par point à celui que traçaient les voyageurs arabes du 10ème au 16ème siècle et les premiers navigateurs : on ne rencontre que de petits royaumes prêts à se faire la guerre à tout moment, les agglomérations sont fortifiées jusqu’au moindre hameau, l’insécurité règne, là où transitaient l’or, le sel, le riz...on ne voit que des caravanes d’esclaves, là où l’on voyait s’édifier des villes nouvelles on netrouve plus que des localités en ruine ou totalement pillées.....Deux reliquats de prospérité relative sont signalés par Mungo Park : le royaume de Kasson (Xasso) et celui de Ségou.
Ni les africanistes, ni les historiens, ni les démographes ne sont encore familiarisés avec cette idée, pourtant évidente, que durant deux à quatre siècles, selon les lieux, l’Afrique noire s’est enfoncée dans un état d’insécurité plus grave que celui de la France pendant la guerre de Cent Ans avec tous les effets corrélatifs sur la société, l’économie et la démographie.
Nomenclature des pertes et régressions
engendrés par la traite :
- les esclaves au départ
des côtes ou du Sahel : 25 millions ou peut-être davantage
en incluant toutes les fraudes
- les tués et blessés
graves au moment de la capture
- les morts pendant les transferts
en Afrique noire même puis dans les entrepôts et au moment
de l’embarquement (suicides)
- les morts imputables à
la multiplication des razzias
- les morts imputables à
la multiplication des guerres intestines engendrées
- les morts dues aux disettes et
famines provoquées par l’insécurité
- les morts dues à l’augmentation
des épidémies, des endémies et autres maladies autochtones
et à l’introduction de maladies nouvelles
- les effets de l’introduction des
armes à feu en grandes quantités, d’alcools....
- les divers manques à naître
Il est aberrant d’imaginer que tout
cela a pu être compensé par l’introduction de maïs et
de manioc.
Si au 16ème siècle
les dégats étaient encore localisés, il est clair
qu’au 17ème siècle, après la chute du Songhaï,
la situation s’était dégradée un peu partout et qu’au
18ème siècle, les taux de mortalité l’emportaient
continuellement sur les taux de natalité sauf dans certaines régions
relativement épargnées comme le Kanem-Bornou, le pays Haoussa,
les hauts plateaux intérieurs de l’Afrique orientale - terrioires
qui seront durement touchés au 19ème siècle.
R.Mauny écrit dans «
Les siècles obscurs de l’Afrique » que des bandes armées
pillaient, brûlaient, volaient continuellement, emmenant vers la
captivité tous ceux qu’ils pouvaient prendre. Les cultures étaient
abandonnées et la famine s’installait à demeure. «
L’on assista à une formidable régression de la civilisation
nègre....le guerrier devenant désormais le seul maître
».
Pour terminer, S.Wanzie Agnew écrit
à propos du Malawi ex-Nyassaland : « Au milieu du 18ème
siècle, de profonds changements se produisirent dans l’habitat et
la démographie traditionnels en raison de l’arrivée des trafiquants
d’ivoire et d’esclaves qui montaient des opérations de captures,
notamment parmi les populations politiquement acéphales vivant entre
le lac et la vallée Luangwa. Entre 1765 et 1780, les commerçants
étrangers (arabes, swahili, yao) organisèrent les caravanes
d’esclaves et de marchandises le long de parcours protégés.
Après 1770, stimulés par la demande, les exportateurs d’esclaves
étendirent leurs activités au sud de la rivière Rovuma.
Les Yao, infiltrés depuis
1830, se firent une place dans le réseau du commerce côtier,
exercèrent leurs autorités par le canon et embrassèrent
l’islam (1890). En 1885, Moir relate le passage d’une caravane de 1200
esclaves descendant la basse vallée. Livingstone affirme que 19
000 esclaves étaient vendus annuellement à Zanzibar, vanant
de la région de Nyassa. Johnston, plus réaliste suggère,
avant 1891, une exportation annuelle de l’ordre de 2500. Entre 1835 et
1870, le Malawi subit l’incursion des pasteurs Angoni qui accrurent leur
pouvoir par les raids pour capturer des esclaves. Les régions ravagées
ont été virtuellement dépeuplées, les survivants
se réfugièrent dans des villages marginaux, où l’appauvrissement
fit baisser l’accroissement naturel par la mort et la maladie ».
Cet état de guerre et d’insécurité qui s’est passé dans la plupart des régions d’Afrique a provoqué (beaucoup plus que les 21 ou 26 millions retranchés par l’exportation) un précipice démographique dont il est absurde de nier l’existence même si la polygamie freina, dans une mesure relativement faible, un effondrement démographique.
Si l’on considère le chiffre
le plus bas retenu pour la population de l’Afrique noire au 16ème
siècle, à savoir 600 millions d’habitants et qu’on le compare
aux 200 millions obtenus pour le milieu du 19ème siècle,
la différence est de 400 millions, pour 25 à 30 millions
d’esclaves exportés. Cela signifie 13 à 16 individus
perdus tant par les effets indirects (maladie, insécurité..)
que par les effets directs de la traite, pour un captif parti vivant, et
que le taux de diminution de la population se chiffre, en moyenne, à
0.36% par an. Si élevés qu’aient été le taux
de natalité, ils ne pouvaient compenser les pertes directs ajoutées
à une surmortalité permanente et aux manques à naître.
Au 16ème siècle, les
grandes villes comme Gao, Tombouctou, Kano, comptaient approximativement
140 000 à 170 000 habitants; au 19ème siècle, Tombouctou
n’a plus que 13 000 à 23 000 habitants.
Ces chiffres sont impressionnants; en résumé, Louise-Marie Diop dresse un tableau dont voici un résumé:
population noire africaine vers 800
ap.J-C : 160 à 200 millions d’habitants
population noire africaine vers
1300 ap.J-C : 320 à 400 millions d’habitants
population noire africaine vers
1500/1550 : 600 à 800 millions
population noire africaine vers
1850/1870 : environ 200 millions (taux d’accroissement négatif)
population noire africaine vers
1930 : environ 127 millions
population noire africaine vers
1948/1949 : environ 145 millions
Ceci termine l’analyse de Louise-Marie Diop concernant la période esclavagiste.
Terminons par cette phrase de Reinhard
et Armengaud dans « Histoire générale des populations
» :
« L’Afrique noire a pu survivre
à trois siècles de traite mais risque de succomber après
un siècle de colonisation ».
On voit donc qu’il est extrêmement difficile d’apprécier le nombre TOTAL des pertes humaines dues aux différentes traites et de chiffrer le « manque à naître » puisque qu’un nombre important de femmes ont été exportés.
Source :
Louise Marie Diop-Maes
Afrique Noire : Démographie,
Sol et Histoire

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier