Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Esclavage IV


DEUX POINTS DE VUE SUR LA PERIODE ESCLAVAGISTE EN AFRIQUE

I) THEORIE D'UN PROFESSEUR D'HISTOIRE AFRICAINE :

Origines et développement :

La traite négrière atlantique commença en 1441, quand un jeune capitaine portugais nommé Antam Gonçaivez enleva un homme et une femme sur la côte occidentale du Sahara pour complaire à son souverain, le prince Henri le Navigateur - et il y réussit: il fut fait chevalier. Quatre ans plus tard, les Portugais édifièrent sur l'île d'Arguin, au large de la côte mauritanienne, un fort à partir duquel ils pourraient se procurer des esclaves, et plus encore de l'or, singulièrement rare à l'époque. Après avoir échoué, en 1415, à s'emparer du commerce du précieux métal en occupant Ceuta, sur la côte marocaine, et toujours en quête de ses sources, ils descendirent les rivages d'Afrique occidentale, un peu au hasard. Arguin était conçu pour détourner les caravanes d'or montant vers le Maroc. Pourtant, les esclaves africains n'étaient pas un simple sous-produit; depuis le milieu du XIVème siècle existait en Europe du sud un marché très actif. La main-d'oeuvre était rare après la Grande peste, et l'esclavage avait survécu, depuis l'Empire romain, dans les activités domestiques et dans des poches d'agriculture intensive, en particulier dans la production du sucre, dont les Européens avaient appris la technique des Arabes à l'occasion des Croisades. Les plantations de canne à sucre s'étendirent vers l'ouest à travers toute la Méditerranée, jusqu'à des îles comme Madère, pour finir dans les Amériques, tout en dépendant de plus en plus du travail servile. Le commerce des esclaves fut en grande partie la réponse à cette exigence.
Il dépendait toutefois des Africains d'accepter d'en vendre. Ce qu'ils firent car le sous-peuplement, qui rendait difficile la maîtrise de la main-d'oeuvre par des moyens purement économiques, avait déjà stimulé l'esclavage parmi de nombreux peuples africains (mais pas tous). Les Portugais d'Arguin traitaient avec les Maures, vieux fournisseurs d'esclaves au commerce trans-saharien. Ils découvrirent un peuple qui y participait déjà quand, en 1444, ils descendirent plus au sud, jusqu'au fleuve Sénégal. « Le Roi, écrivit un chroniqueur, vit de razzias, qui lui fournissent de nombreux esclaves originaires des pays voisins ou du sien propre. Il les emploie... à cultiver la terre... mais il en vend aussi beaucoup aux (Maures)... contre des chevaux et autres marchandises .» Les cavaliers ouolof achetaient des chevaux aux Portugais, en leur donnant entre neuf et quatorze esclaves par bête. Tous les peuples de Sénégambie n'étaient pas pour autant engagés dans ce commerce. Les Jola de la Casamance, au sud du Sénégal actuel, n'avaient pas de chefs, et ne cherchaient nullement à acquérir des marchandises, à l'exception du bétail; ils refusèrent donc de traiter avec les Européens jusqu'à la fin du XVIIème siècle, et ne connurent pas de main-d'oeuvre servile avant le siècle dernier. Les Baga, encore plus au sud (dans la Guinée d'aujourd'hui) refusèrent quant à eux de prendre la moindre part à la traite, et ce tout au long de leur histoire. Comme d'ailleurs les Kru du Liberia, et d'autres peuples voisins, qui résistèrent avec un courage indomptable: une fois capturés, ils étaient Si décidés à tuer leurs nouveaux maîtres, ou à se suicider, que les Européens cessèrent de les asservir. Aux Amériques, un nombre très important d'esclaves qui s'enfuirent pour fonder des Communautés «marrons » étaient originaires de sociétés sans états.
En Afrique occidentale, l'esclavage n'était pas limité aux peuples islamisés de la savane. Il en existait également une forme lignagière: les captifs devenaient membres de groupes de parenté dans lesquels ils avaient le statut d'inférieurs. C'est ce que les Portugais découvrirent quand, sans doute en 1470, ils entrèrent en contact avec les Akan de la Côte de l'Or. Cela leur permit enfin de contourner le commerce transsaharien et d'accéder aux principales sources de métal précieux d'Afrique occidentale. C'est là, à El Mina (« La mine »), qu'ils édifièrent en 1482 la première forteresse européenne d'Afrique tropicale. En 1506, l'or assurait près d'un quart des revenus de la couronne. Cette part ne tarda pas à décliner, mais ce n'est que vers 1700 que les esclaves devinrent le produit d'exportation le plus profitable de la côte africaine.

Les Portugais, sur la Côte de l'Or, étaient confrontés à un gros problème: contre quoi échanger le métal? Les chevaux ne pouvaient survivre longtemps dans cette région. Au départ, ils proposèrent donc des armes à feu, acceptées avec enthousiasme, mais le Pape l'interdit, de peur qu'elles ne finissent par parvenir aux musulmans. Les Portugais durent donc se rabattre sur le tissu (généralement originaire d'autres parties d'Afrique), les métaux (venus d'Europe) - et les esclaves. Les Akan en achetaient déjà au nord avec leur or. Entre 1500 et 1535, ils en acquirent entre 10 000 et 12 000 par l'intermédiaire des Portugais:
ils s'en servaient pour transporter des marchandises à l'intérieur des terres, et surtout pour défricher la forêt, ce qui était leur ambition principale. Au départ, les Portugais s'approvisionnèrent au Bénin, qui s étendait militairement et avait des captifs à vendre, mais le royaume cessa d'en exporter en 1516, craignant de perdre de la main-d'oeuvre. Par la suite, la grande majorité des esclaves vendus aux Akan vinrent, apparemment, du delta du Niger et, plus à l'est, du pays igbo. Comme en Asie, les Portugais devinrent des intermédiaires maritimes au sein d'un réseau d'échanges indigènes.
Ils découvrirent également un partenaire commercial tout particulièrement précieux. En 1482, le roi du Kongo apprit qu'on avait aperçu, au large de l'estuaire du fleuve Congo, des créatures marines inconnues. Les marins portugais ne tardèrent pas à établir des relations mutuellement profitables avec les maîtres étrangers du royaume, dont l'autorité, assez incertaine, dépendait fortement des esclaves concentrés autour de leur capitale. Là, comme chez les Ouolof, leur commerce devint une entreprise dans laquelle souverains et sujets avaient des intérets profondément divergents. Avide de ressources nouvelles et de soutiens étrangers, le roi du Kongo accepta d'être baptisé, tandis que son fils, Afonso Mbemba Nzinga, qui usurpa le trône en 1506, se convertît pleinement au christianisme, adoptant l'habillement, les titres, l'étiquette, la technologie et l'écriture des Portugais. Cette stratégie prospéra pendant une décennie avant que survienne la crise. À partir de 1500, les Portugais créèrent des plantations de canne à sucre sur l'île de Sao Tomé, au large de la côte gabonaise, et se ravitaillèrent en main-d'oeuvre au Congo. En 1526, le royaume exportait chaque année de 2000 à 3 000 esclaves; Afonso se plaignit à son homologue lusitanien:

"Nombre de nos sujets désirent ardemment les marchandises portugaises, que vos gens apportent dans notre royaume. Pour satisfaire cet appétit désordonné, ceux-ci s'emparent de nombre de nos sujets noirs, libres ou affrancbis, et même de nobles, de fils de nobles, voire de membres de notre propre famille. Ils les vendent aux Blancs... Cette corruption et cette dépravation sont Si répandues que notre terre s'en trouve entièrement dépeuplée... C'est en fait notre désir que cet endroit ne serve ni au commerce ni au transit des esclaves"

Le roi du Portugal répliqua que le Kongo n'avait rien d'autre à vendre. Sans mettre un terme au trafic, Afonso le limita et le réglementa. Son royaume s'étendit, et dura jusqu' au milieu duXVIIème siècle. Les Portugais s'en allèrent chercher ailleurs, créant en 1576 un nouveau dépôt à Luanda, qui devint pour les Européens une base de conquête et de razzia directes d'esclaves.
La fondation de Luanda correspondit à une phase nouvelle de la traite. Ses victimes originaires d'Afrique occidentale partirent d'abord, pour l'essentiel, vers le Portugal, puis vers Madère, puis vers Sao Tomé. Les voyages directs vers les Amériques commencèrent en 1532. Quand les maladies européennes et africaines détruisirent les peuples amérindiens, les Africains les remplacèrent: ils étaient les seuls à être en nombre suffisant, coûtaient moins cher que les travailleurs blancs, et jouissaient d'une certaine immunité face à ces maladies, parce qu'ils vivaient à la périphérie tropicale de l'Ancien Monde. À la fin du XVIème siècle, près de 80 % d'entre eux partaient vers les Amériques, en particulier vers le Brésil, où les Européens implantèrent la canne à sucre à partir des années 1540.
Toutefois, les esclaves étaient encore en nombre relativement restreint: près de 3 800 par an, d'après Philip Curtin, dont les estimations de la traite atlantique, publiées en 1969, sont à l'origine des recherches contemporaines. En s'appuyant essentiellement sur les archives relatives aux esclaves débarqués aux Amériques, et sur les données démographiques des colonies américaines, Curtin a estimé qu'entre 1451 et 1870, 9 391100 esclaves avaient atteint le continent américain. Il suggérait également que la fourchette devait se situer entre 8 et 10,5 millions. Des études ultérieures ont fait monter ces chiffres jusqu'à 11 863 000 personnes, laissant penser que de 9,6 à 10,8 millions sont arrivés dans les Amériques, avec toutefois cette réserve qu'en règle générale, plus les historiens examinent les sources d'approvisionnement, plus ils étudient les ramifications du trafic, plus le chiffre est élevé. Il se pourrait en définitive que près de 13 millions d'esclaves aient quitté l'Afrique pour traverser l'Atlantique, mais jusqu'a présent seuls Curtin et ses successeurs ont publié des données globales (s'ajoute Louise Marie Diop-Maes que nous étudierons plus tard), et mieux vaut en faire usage, avec prudence, quand on examine la structure et la périodisation du trafic.

Tableau I. Exportations d'esclaves d'Afrique vers l'Atlantique par siècle
 1450-1600 :     367000
 1601-1700 :    1868000
 1701-1800 :    6133000
 1801-1900 :     3330000

Source: P~E. Lovejoy, Transformations in S/OveIy Cambridge, 1983, p. 19 (il donne un total légèrement antérieur et inférieur: 11 698 000).

Le tableau I montre qu'il resta très réduit pendant le XVIème siècle, s'accéléra au XVIIème, connut son apogée au XVIIIème- le chiffre le plus élevé fut atteint dans la décennie 1780-1790: 797 000 personnes - puis déclina lentement au cours du XIXème siècle. Le changement le plus important se produisit au milieu du XVIIème siècle. Jusque-là, on n'avait guère exporté plus de 10000 esclaves par an, généralement vers le Brésil. Mais en 1630, les Hollandais s'emparèrent du nord de ce pays, puis prirent El Mina en 1637, et en 1641 ils occupèrent brièvement Luanda, détruisant la position du Portugal en Afrique occidentale. A partir de cette date, ils fournirent de nombreux esclaves, à des prix très bas (comme le montre le tableau Il) aux plantations de canne àsucre récemment créées dans les Barbades britanniques, la Martinique et la Guadeloupe françaises. Cela attira des négociants anglais et français, qui finirent peu à peu par supplanter les Hollandais, d'abord par l'intermédiaire de compagnies dotées d'un privilège - tel fut le cas de la Royal African Company en 1672 -puis, au XVIIIème siècle, en tant que marchands privés, généralement
installés à Liverpool et à Nantes. Les îles Caraibes d'origine furent peu à peu supplantées par la Jamaique, la plus grande colonie d'esclaves britanniques, et la colonie française de Saint-Domingue (Haïti), qui au XVIIIème siècle importa près d'un million de Noirs; elle fut en 1791 le théâtre de la seule grande révolte servile victorieuse de toute l'Histoire. En gros, selon les chiffres de Curtin, 42 % des esclaves étaient dirigés vers les Caraïbes, 38 % vers le Brésil, et moins de 5 % vers l'Amérique du Nord, avant tout parce que le trajet était plus long. Les prix montèrent fortement auXVIIIème siècle, à mesure que la concurrence croissait. Exprimés en termes de produits manufacturés d'importation, dont les progrès de l'industrie européenne permettaient de réduire les coûts de production, les profits des marchands d'esclaves s'accrurent de manière spectaculaire. Un esclave valant deux coupons de toile en 1674 au Dahomey en valait soixante-dix en 1750.

Tableau Il. Prix moyen d'un esclave sur la côte d'Afrique occidentale
(chiffres approximatifis par rapport aux prix de 1780)
 Périod Price (£)
 1550     10
 1600     14
 1670s     <5
 1730s     25
 1780s     25
 1860s     >10

Source: P. Manrnng, Slave~y and Afrîcan Lifr, Cambridge, 1990, p. 94.

Les sources d'approvisionnement se déplacèrent peu à peu vers le sud. Les premiers esclaves venaient pour la plupart de Sénégambie, de la côte guinéenne (de la Guinée-Bissau au Liberia actuels), du Kongo et d'Angola (important fournisseur sur toute la durée de la traite). Vers le milieu du XVIIème siècle, ce fut le tour de la Côte de l'Or, du golfe du Bénin (en particulier le delta du Niger) et du Mozambique. En 1807, le golfe du Biafra, l'Angola et le Mozambique fournissaient plus de 80 % des exportations d'esclaves anglaises et françaises, et la quasi-totalité du commerce portugais.
Les plantations avaient besoin d'hommes jeunes. La Royal African Company précisait à ses agents: « En approvisionnant nos navires en esclaves, veillez toujours à ce que les Noirs soient de bonne apparence et en bonne santé, de l'âge de 15 ans au moins sans dépasser
40; et qu'au moins 2/3 soient des hommes. » Ces dernières instructions furent suivies à la lettre: de tous les esclaves exportés vers les Amériques, deux tiers, presque exactement, étaient de sexe masculin. En règle générale, ils coûtaient sur la côte de 20 à 30 % plus cher que les femmes. Comme les sociétés africaines et le trafic trans-saharien préféraient celles-ci, il y avait une complémentarité entre les diverses branches de la traite. Mais les marchands européens prenaient sans doute plus d'enfants (de moins de 14 ans) qu'ils ne l'auraient voulu. Dans un échantillon particulier, 12 % des esclaves étaient enregistrés comme enfants, à la fin du XVIIème siècle, et 23 % au XVIIIème siècle. Cet accroissement était sans doute dû en partie aux lois européennes, qui permettaient d'entasser plus d'enfants que d'adultes sur un navire.

Fonctionnement et pratique :

Le meilleur moyen de comprendre le trafic des esclaves est de suivre une victime jusqu'à son arrivée en Amérique, depuis l'endroit où elle a été réduite en esclavage en Afrique occidentale. Nous savons peu de choses là-dessus; toutefois, au milieu du siècle dernier, un missionnaire de Sierra Leone nommé Sigismund Koelle demanda à 177 anciens esclaves (dont 2 femmes seulement: on ne pourra donc en tenir compte ici) de raconter comment ils avaient été asservis. 34 % déclarèrent avoir été « capturés à la guerre », suite à des affrontements entre unités politiques ou à des razzias de grande ampleur - souvent les grands raids annuels que les cavaliers de la savane lançaient contre les peuples d'agriculteurs. Koelle ne mentionne pas le cas de personnes victimes de razzias organisées par leur propre souverain, chose courante dans le Kongo du XVIIème siècle ainsi que dans d'autres régions, mais 30 % de ses informateurs avaient été kidnappés, notamment chez les Igbo et autres peuples sans États de la forêt. Au XVIIIème siècle, les Igbo se rendaient aux champs armés, après avoir placé les enfants du village dans un enclos fermé à clé et gardé. Onze pour cent affirmaient par ailleurs avoir été réduits en esclavage à l'issue d'une condamnation en justice, généralement sur des accusations d'adultère, ce qui laisse penser que les aînés se servaient de la loi pour se débarrasser de concurrents plus jeunes. Dans les années 1730, le sagace négrier Francis Moore écrivait à propos de la Gambie: « Depuis que le commerce d'esclaves existe, tous les châtiments ont été changés en esclavage; il y a un avantage à de telles condamnations, elles frappent lourdement le crime, afin de garantir le bénéfice de la vente du condamné ». Deux hommes dirent à Koelle qu'ils avaient été réduits en esclavage parce que des membres de leur parenté avaient été condamnés pour sorcellerie. Les faibles étaient tout particulièrement vulnérables. Près de 30 % des informateurs de Koelle avaient déjà été esclaves d'Africains ; les trafiquants européens les préféraient, parce qu'ils étaient censés être plus résistants et moins portés à s'enfuir. Orphelins, veuves, parents pauvres, oisifs, incapables et faibles d'esprit avaient tous des chances de finir esclaves, comme ceux qui défiaient les puissants. Un homme « fut vendu par un chef de guerre, parce qu'il refusait de lui céder sa femme ». Sept pour cent avaient été vendus pour payer des dettes, généralement celles de la farnille (non les leurs). Aucun informateur de Koelle ne déclara s'être délibérément vendu pendant une famine, mais la chose était répandue, car ces périodes correspondent aux pics d'exportations d'esclaves: un navire repartit avec un plein chargement, simplement parce qu'il avait été promis de la nourriture.
L'esclave était donc capturé, kidnappé, condamné, privé de liberté. Un principe fondamental du trafic entrait alors en ligne de compte:
il constituait un bien périssable. On ne pouvait faire de bénéfices qu'en le vendant avant qu'il meure ou, dans le cas de gens capturés depuis peu et encore proches de chez eux, avant qu'ils s'échappent Ceux qui les transportaient jusqu'aux grands centres commerciaux étaient parfois de petits intermédiaires qui se contentaient d'ajouter des êtres humains aux tissus ou au bétail dont ils faisaient commerce d'ordinaire: une jeune fille igbo, après avoir été kidnappée, fut ainsi vendue à six reprises sur moins de 200 kilomètres. En règle générale, toutefois, comme l'observa un marchand français bien informé, les esclaves, marchandise incertaine, mais de valeur, étaient « l'affaire des rois, des riches et des gros marchands, à l'exception des Noirs inférieurs ». Parmi ces gros négociants figuraient les Soninké, qui transportaient ceux capturés lors des raids de cavaliers jusqu'à la côte sénégambienne ou guinéenne: « Devant, cinq ou six hommes qui chantaient, tous appartenaient au coffle; ils étaient suivis des autres gens libres; puis venaient les esclaves, attachés comme il est de coutume par une corde autour du cou, à raison de quatre par corde, un homme armé d'une lance placé entre eux; ensuite venaient les esclaves domestiques, et à 1'arrière les femmes libres » Plus au sud, trois groupes commerçants s'acquirent une réputation. Les Aro commerçaient entre le pays igbo et le delta du Niger, exploitant tout particulièrement un oracle d'Arochukwu, près de la Cross River, censé « manger » ceux qu'il convainquait de sorcellerie ou autres délits; en réalité ils étaient vendus en aval. Les Bobangi couvraient les 1 700 kilomètres du fleuve Congo, amenant les esclaves jusqu'aux négociants vili de Loango, dans l'actuel Gabon. En Angola, des pionniers Portugais menaient des caravanes très loin à l'intérieur des terres, alors qu'ailleurs ce trafic était un monopole africain, sauf le long des fleuves Gambie et Sénégal. Des souverains s'engageaient aussi directement dans la traite, mais à titre d'exportateurs privilégiés plus qu'à celui de monopolistes. Même le royaume ashanti et le Dahomey, les plus autoritaires des états commerçants du XVIIIème siècle, géraient des systèmes d'économie mixte au sein desquels chefs et marchands exportaient aux côtés de fonctionnaires négociants La vente des esclaves aux Européens était assurée, pour l'essentiel, par des intermédiaires côtiers qui s'efforçaient simultanément d'empêcher les Blancs de pénétrer à l'intérieur des terres, et les Noirs d'atteindre la mer - peut-être en affirmant aux uns comme aux autres que ceux d'en face étaient cannibales. En Sénégambie et en Haute Guinée, ces intermédiaires étaient souvent afro-portugais. Ailleurs, il s'agissait ordinairement d'Africains, le groupe le plus connu étant les Ijaw du delta du Niger, qui tirait parti d'une institution, la « maison de pirogues », à la fois groupe de parenté, compagnie commerciale et faction politique; la famille proprement dite se gonflait d'esclaves et de subordonnés qui pagayaient sur d'énormes embarcations pour remonter le Nîger en vue d'y rassembler des esclaves:

"Les commerçants noirs de Bonny et de Calabar, qui sont très experts à comprendre et à parler les diverses langues de leur propre pays, comme celles des Européens, descendent tous les quinze jours environ avec des esclaves: le jeudi ou le vendredi est généralement leur jour de commerce. Vingt ou trente pirogues, parfois plus, parfois moins, arrivent en même temps. Dans chacune il peut y avoir de vingt à trente esclaves. Les bras de certains d'entre eux sont liés derrière leurs dos avec des branchages, des cannes, des cordes d'herbe ou autres ligaments du pays; et s'ils se trouvent être plus forts que de coutume, ils sont également garrottés au-dessus du genou. Dans cet état, ils sont jetés au fond de la pirogue, où ils gisent dans de grandes souffrances, et souvent presque entièrement recouverts d'eau. En débarquant, ils sont menés vers les maisons des négociants, où ils sont frottés d'huile, nourris et préparés pour la vente"

Les négriers européens pratiquaient deux systèmes d'échange. Le premier, dit « de l'usine », était dans les faits une sorte de diaspora commerciale inspirée du modèle africain, là où les autorités politiques permettaient aux Blancs d'établir des implantations côtières permanentes afin d'y rassembler des esclaves et de les faire embarquer.
Ces « usines » étaient coûteuses; elles ne firent fondées que par des compagnies à privilège, au XVIème siècle,  là où les esclaves étaient particulièrement nombreux, comme au Dahomey. Mais les trafiquants privés recouraient généralement à un autre système: leurs navires croisaient le long de la côte, achetant quelques esclaves à la fois, jusqu'à ce qu'ils disposent d'une cargaison complète. Dans un cas comme dans l'autre, le système était, en dernier ressort, sous contrôle africain; il donnait lieu à de longs marchandages, facilités par l'hospitalité, la corruption, les alliances politiques, une bonne quantité d'alcool et des relations personnelles entre deux groupes commerciaux ayant de nombreux intérêts communs.
Les Européens ont souvent affirmé que les Africains se vendaient entre eux « pour de simples colifichets ou des armes de guerre ». Parfois effectivement, les colifichets faisaient partie de l'échange, surtout au début; dans les années 1680, les perles et les pierres semiprécieuses représentaient encore près de 40 % des importations sénégambiennes. En règle générale, toutefois, les Européens vendaient aux Africains les mêmes marchandises qu'aux colons américains. Aux XVIIème et XVIIIème siècles, la moitié au moins des importations de l'Afrique occidentale se composait de tissus, venus en majorité d'Inde ou d'autres parties d'Afrique, puis plus tard d'Europe. Le fer et le cuivre bruts avaient aussi de l'importance, comme les cauris (servant de monnaie) dans le golfe du Bénin. Au XVIIIème siècle, et mis à part les tissus, quatre articles représentaient chacun 10 % des importations: l'alcool, le tabac, divers produits manufacturés (en majorité de métal), les armes à feu et la poudre. C'est vers la fin du XVIIème siècle que les Européens se mirent à vendre des armes, quand des mousquets bon marché, fiables, poussèrent certains Etats, en Côte de l'Or et dans le golfe du Bénin, à réarmer leurs forces. Un siècle plus tard, l'Afrique sub-saharienne en importait près de 200 000 par an.
L'éclectisme et l'esprit de compétition des sociétés africaines donnaient aux marchandises européennes un attrait fatal. Aucune n'était essentielle, exception faite, en un sens, des armes à feu, mais la plupart étaient des biens de consommation suffisamment prisés pour pousser les souverains, et nombre de gens ordinaires, à vendre d'autres Africains - envers lesquels ils ne se sentaient aucune obligation, tout comme au Moyen Âge les Génois et les Vénitiens avaient vendu d'autres Européens aux musulmans. D'autres s'y opposaient, non forcément pour des raisons morales. Ce fut le cas de plusieurs peunles sans Etats. Le Bénin ferma son marché aux esclaves, le roi Afonso du Kongo déplora les effets du trafic, et nous possédons des témoignages montrant que des gens ordinaires aidaient les esclaves à s'évader. Etant donné le souci, typiquement africain, d'accroître la population, vendre des hommes était choquant, et d'une tragique ironie. La logique du trafic résidait dans le divorce entre intérêts collectifs et intérêts individuels, les hommes puissants se livrant à la traite pour se procurer des biens qui leur permettraient de s'attirer des clients encore plus nombreux; ils vendaient des gens pour en acquérir d'autres.
Le marchandage prenait fin, l'esclave était confié à son nouveau maître européen. La première tàche consistait à le marquer à chaque changement de propriétaire. La seconde, à le faire embarquer avant qu'il ne meure sur un bateau en partance pour l'Amérique. On ne dispose d'aucune statistique fiable sur la mortalité des esclaves avant l'embarcation. Selon les estimations de Joseph Miller, sur 100 personnes réduites en esclavage en Angola dans les dernières décennies du XVIIIème siècle, 10 mouraient lors de leur capture, 22 sur le chemin de la côte, 10 dans des villes côtières, 6 en mer, et 3 à peine arrivées en Amérique, moins de la moitié était donc condamnée au travail servile. On pourrait citer des chiffres plus élevés pour chaque étape: à la fin du XVIIème siècle, les esclaves de Gambie coûtaient au moins cinq fois plus sur la côte qu'à l'intérieur des terres, là où ils avaient été capturés. Il n'est pas possible d'être plus précis, mais tout temps passé dans les enclos à esclaves de la côte, ou à bord d'un navire attendant de prendre la mer, comportait de nombreux risques de maladie, de suicide ou de tentative d'évasion.
Je ne reproduira pas ici l'analyse de la traversée en bâteau jusqu'en Amérique, car j'en ai abondamment parlé dans le chapitre "Traite transatlantique".

Conséquence démographique :

La lutte pour accroître le nombre d'hommes avait été jusque-là le principal trait de l'histoire africaine; aussi l'aspect le plus important de la traite réside-t-il dans son impact démographique. Malheureusement, c'est aussi celui sur lequel les recherches sont difficiles. Non seulement le nombre d'esclaves ainsi exportés demeure incertain, mais il n'y a pas de moyen fiable d'estimer les pertes humaines avant l'embarquement, pas plus que nous ne savons quelle était la population d'Afrique occidentale quand le trafic commença, Si elle augmentait, à quel rythme, et de combien elle aurait pu s'accroître s'il n avait pas existé. Les historiens peuvent toujours construire des modèles des processus démographiques, comme Patrick Manning l'a fait, mais de nombreux chiffres qu'on y intègre sont de simples conjectures. Lui-même est parti des données d'un recensement de 1931, prenant pour hypothèse une progression démographique naturelle (ou intrinsèque) de 0,5 % pendant la plus grande partie des siècles précédents, compte tenu des exportations d'esclaves suggérées par les chiffres, mis à jour, de Curtin, et en a conclu qu'en 1700 la région d'Afrique occidentale alimentant le commerce des esclaves devait compter 25 millions de personnes. Partant des données relatives à leur âge et à leur sexe, ainsi que des estimations des pertes aux premiers stades du trafic, il a calculé que vers 1850 cette population devait être tombée à 20 millions de personnes, les pertes les plus graves se situant en Angola et dans le golfe du Bénin. Il a toutefois fait valoir également que le véritable coût démographique devait en fait être calculé par rapport à la croissance démographique probable, en l'absence de traite. Partant de ces hypothèses, il a calculé que sans elle, la population de toute l'Afrique sub-saharienne aurait pu être de près de 100 millions de personnes, mais qu'en réalité elle n'était que de la moitié. Ces pertes démographiques potentielles survinrent alors qu'on assistait ailleurs à de rapides progressions -la population chinoise doubla au XVIIIème siècle. Si bien que Manning estime qu'entre 1600 et 1900 la part de l'Afrique dans la population d'Europe, d'Afrique, du Moyen-Orient et du Nouveau Monde chuta de 30 à un peu plus de 10% .
La plupart des historiens conviendront que l'Angola souffrit tout particulièrement, car il était médiocrement peuplé, et ses exportations d'esclaves demeurèrent très élevées trois siècles durant; on possède de nombreux témoignages de sa dépopulation. Mais tout le monde ne sera pas d'accord pour dire que le golfe du Bénin souffrit aussi gravement, car Manning est parti de l'hypothèse que la majorité des esclaves venaient de régions proches de la côte, ce qui est discutable, Aucun consensus n'existe sur la question de savoir Si la population d'Afrique occidentale a décliné en termes absolus, ni de combien, bien que la plupart des spécialistes estiment que le déclin a dû être faible. Quelques-uns pensent que la région avait peu de perspectives de croissance démographique avant même que la famine et les épidémies ne l'interrompent, mais d'autres font remarquer qu'il y existait de grands espaces médiocrement peuplés, et s'accordent avec Manning pour dire que la question cruciale est de savoir quelle aurait été la croissance démographique de l'Afrique occidentale sans la traite. Malheureusement, deux éléments font qu'il est pratiquement impossible d'y répondre. D'une part l'hypothèse fondamentale de Manning - un taux croissance « naturel » de 0,5 % - ne s'appuie pas sur des preuves solides, et ce chiffre est d'ordinaire bien moins élevé dans les sociétés traditionnelles (entre 1550 et 1820 la population anglaise crut de 0,5 % par an, celle de l'Europe occidentale de 0,24 %). D'autre part à cette époque deux autres conséquences, impossibles à quantifier, de l'expansion européenne influencèrent la démographie de l'Afrique occidentale.
L'une fut l'introduction de plantes américaines, en particulier le maïs et le manioc. Dans les régions de savane humide, le maïs donne près de deux fois plus de calories par hectare que le millet, et 50 % de plus que le sorgho. Le manioc, quant à lui, contient 150 % de calories de plus que le maïs, et il est moins sensible à la sécheresse. L'un et l'autre se diffusèrent de manière assez erratique. Le maïs atteignit la région du Kongo entre 1548 et 1583, mais ne parvint dans les prairies camerounaises qu'au siècle dernier. Il fut adopté surtout dans les zones limitrophes entre forêt et savane, dans les bassins fluviaux, et là où il fournissait aux voyageurs parcourant de longues distances une nourriture facilement transportable. Le manioc parvint au Kongo peu après 1600, puis se diffusa très vite à travers la région équatoriale et ses marges du sud, où il devint la culture principale des royaumes lunda, luba et kazembé au cours du XVIIIème siècle. Il prit aussi de l'importance dans certaines parties des côtes d'Afrique occidentale, mais ne se répandit que lentement à l'intérieur des terres. Ces nouveaux produits ont certainement permis de produire davantage de nourriture dans une région à l'alimentation relativement médiocre, bien que le manioc - souvent considéré comme le plat du pauvre - ne soit vraiment nourrissant qu'accompagné de produits riches en protéines, comme le poisson. Tous deux constituent en tout cas une bonne raison de penser que le potentiel de croissance démographique était élevé à cette époque.
Inversement, il faut noter que la traite exposa également l'Afrique occidentale à de nouvelles maladies, dont les effets ne ffirent pas aussi dévastateurs qu'en Amérique, plus isolée. Il se peut qu'on ait compté parmi elles la tuberculose et la pneumonie bacillaire, contre lesquelles les Africains de l'Ouest ont peu de résistance. Il faut sans doute y ajouter la peste, dont la région avait été jusque-là protégée par le Sahara; des épidémies semblent avoir frappé le Kongo et certaines parties de l'Angola en 1655-1660, et les côtes du Sénégal et de la Guinée vers 1744. La syphilis vénérienne, d'origine latinoaméricaine, vint sans doute s'ajouter à la syphilis endémique et au pian, depuis longtemps présents, bien que ces maladies soient Si étroitement apparentées qu'il est difficile d'interpréter les premières évocations qui en furent données. Le problème essentiel concerne la variole: Si l'Afrique occidentale devait en connaître une variante relativement bénigne, les Européens semblent y avoir introduit une forme beaucoup plus virulente, qui dévasta le continent entre les xv~ et xviile siècles. La coexistence de souches différentes pourrait expliquer la diversité des réactions face à la maladie signalées par les observateurs européens: de l'indifférence à une chasse aux sorcières provoquée par la panique. Les régions équatoriales semblent avoir été les moins résistantes. La variole fut signalée en 1560 dans la région du Kongo, où eut lieu une épidémie de grande ampleur en 1625-1628, en même temps qu'en Angola. Elle fut suivie par d'autres, récurrentes jusqu'au début du XXème siècle, souvent liées à des famines. Mais des régions situées plus au nord en souffrirent également: le golfe du Bénin, par exemple, en connut plusieurs à partir du xvIIe siècle. C'est là qu'au début du XVIIIème siècle le culte de Sakpata, le dieu de la variole, fut, dit-on, introduit, en provenance du nord, par le roi Agaja du Dahomey. Il ne fait aucun doute que les Africains pratiquaient l'inoculation contre la variole, technique qu'ils enseignèrent à leurs maîtres américains. Sur d'autres continents, les taux de mortalité chez les victimes de souches virulentes s'élevaient à 25 %, parfois plus. Les comptes rendus des épidémies africaines suggèrent une mortalité analogue. Si c'est le cas, la maladie a dû fortement entamer la croissance démographique rendue possible par les nouvelles plantes américaines.
En résumé, nous ignorons dans quelle mesure la traite négrière a affecté l'histoire démographique d'Afrique occidentale. Nos meilleures chances de le savoir viendront d'études détaillées de la colonisation des terres, ou de leur abandon. Pour le moment, la réponse la plus vraisemblable est que ce trafic a provoqué un déclin de la population en Angola, et gravement retardé la croissance démographique ailleurs, bien que le potentiel de cette croissance ait été bien moindre que ne le suggère le modèle de Manning. Le phénomène se produisit à une ép9que d'expansion démographique rapide sur les autres continents. Etant donné l'importance fondamentale du sous-peuplement dans l'histoire africaine, la traite fut un désastre démographique, mais pas une catastrophe: les Africains survécurent.

Conséquences politiques :

Les conséquences politiques sont mieux connues et peut-être plus faciles à résumer. Le trafic des esclaves, comme le capital marchand ailleurs, pouvait coexister avec n'importe quel système de gouvernement. Les Igbo, par exemple en fournirent beaucoup, mais connurent peu de changements politiques, et demeurèrent majoritairement sans Etat. Pourtant, la plus grosse part du trafic fut assurée par les citoyens des plus grands royaumes, souvent aux dépens des peuples sans Etat. La conséquence politique essentielle fut de leur donner un caractère mercantiliste ; en d'autres termes, pouvoir politique et pouvoir commercial fusionnèrent, soit que les souverains contrôlaient la traite, soit que les trafiquants gagnaient de l'influence politique. Auparavant, une telle fusion n'était pas de règle dans la région. Qu'elle se soit produite alors est sans doute davantage une conséquence du commerce international que du trafic des esclaves, car des changements similaires se produisirent sur les côtes asiatiques àmesure que le commerce maritime européen y concentrait richesse et pouvoif, aux dépens des empires terrestres dirigés par les Moghols, les Ottomans ou les Safavis. De surcroît, en Afrique occidentale, ce fut l'importation et l'emploi d'armes à feu, davantage que la capture et l'exportation d'esclaves, qui permirent à de petites minorités bien armées de dominer des populations importantes. Et le commerce extérieur ne fut que l'une des nombreuses forces - pas toujours la plus déterminante - qui modelèrent l'histoire politique de l'Afrique occidentale de cette époque.
Trois grands États de la région se désintégrèrent pendant la traite mais pas nécessairement à cause d'elle. On peut voir les forces à l'oeuvre dans le premier royaume important avec lequel les Portugais aient noué des contacts, le Grand Jolof du Sénégal. C'était un empire terrestre, centré sur la savane, dominé par des cavaliers profondément impliqués dans le commerce transsaharien, qui n'exerçaient qu'une souveraineté assez lâche sur quatre unités ouolof - le Jolof proprement dit, le Waalo, le Kajoor et le Bawol - et sur des sujets serer. En achetant des esclaves aux Etats ouolof de la côte contre des chevaux, les Portugais encouragerent des forces centrifuges, mais le commerce avec le nord demeura de loin le plus important, et le Grand Jolof fut sans doute plus gravement affaibli par la création, dans la dernière décennie, d'un Etat païen dans le Fouta-Toro: celui-ci interrompit en effet toute relation commerciale avec l'intérieur. Quarante ans plus tard, les autres États ouolof cessèrent de payer tribut, et le Jolof se désagrégea. Le commerce avec l'Atlantique devint alors une force importante dans la création des Etats qui lui succédèrent, surtout au XVIIème siècle avec l'arrivée des armes à feu. Les nouveaux Etats ouolof étaient dominés par une cavalerie d'esclaves (ceddo), païens, gros buveurs obéissant à un code d'honneur militaire, des plus actifs dans le trafic d'esclaves, et très brutaux avec les paysans. Contre eux se dressa toutefois l'islam, en expansion continue vers le sud, processus historique qui eut une importance plus durable que la traite. Au cours des trois siècles qui suivirent, les conflits politiques oppo sèrent les forces du mercantilisme - rois, ceddo, commerçants européens - et celles de l'islam, représenté par des marabouts installés dans les campagnes en vue de convertir les paysans et d'établir des ffiéocraties musulmanes, ce qui défiait une vieille tradition d'Afrique occidentale: les prêtres prient, les guerriers combattent. Chez les Ouolof, le mercantilisme l'emporta. La principale révolte survenue chez eux, en 1673, vint d'un conflit, en Mauritanie, entre des tribus berbères et leurs conquérants arabes; leur chef, Nasir al-Din, se tourna vers le sud et prit le contrôle du Waalo, du Kajoor et du FoutaToro, mais après sa mort en 1674, les mercantilistes retrouvèrent le pouvoir et massacrèrent les marabouts. Ils se montrèrent toutefois moins efficaces à l'intérieur des terres. Vers 1698, un marabout nommé Malik Sy créa une théocratie islamique au Bundu, région anciennement sous domination soninké, mais récemment peuplée par des Fouibé sédentaires. En 1725, des religieux foulbé du Fouta-DjaIon se rebellèrent contre leurs dirigeants, de langue mandé, et créèrent une autre théocratie qui, pour la première fois en Afrique occidentale, fit traduire le Coran en langue vernaculaire. Un demi-siècle plus tard, le parti clérical s'empara du pouvoir dans l'État foulbé du FoutaToro. Son premier chef interdit la vente d'esclaves musulmans, mais ces régimes n'échappèrent pas pour autant à la tentation de la traite. Le Fouta-Djalon devint notamment un grand exportateur; son économie était étroitement contrôlée par l'Etat, et dépendait très forte-ment des esclaves agricoles, qui formaient peut-être la majorité de la population. Plus à l'intérieur des terres, parmi les Bambara de langue mandé qui dominaient désormais le centre de l'ancien Mali, ce fut le mercantilisme qui prévalut. Un jeune chasseur d'humble naissance nommé Biton Kulibali transforma d'abord son groupe d'âge en une force militaire, avec laquelle il créa vers 1712 le royaume du Ségou, à l'issue de la plus dramatique révolte générationnelle qu'ait connue l'Afrique pré-coloniale. Puis des généraux esclaves renversèrent son successeur musulman, et fondèrent un régime ceddo dépendant de la traite et du recours à la main-d'oeuvre servile pour l'agriculture et l'artisanat.

Le royaume du Kongo se désintégra lui aussi pendant la traite. L'impact de l'Europe y fut plus important, en raison de la proximité de l'Angola, colonie portugaise. Pourtant cet effondrement fut longtemps retardé. Après la crise de 1526, quand le trafic avait failli échapper au contrôle royal, Afonso 1er reprit son autorité et limita les exportations d'esclaves aux étrangers et aux condamnés. Son long règne (1506-1543) assura à sa proche parenté le monopole des postes de gouverneurs provinciaux. Le christianisme, devenu religion d'Etat, leur fournissait des subordonnés alphabétisés qui rempliraient I' administration, et des ressources rituelles contre la religion autochtone. Au xvile siècle, l'État disposait également d'une armée de près de 5 000 hommes, dont 500 mercenaires armés de mousquets, à qui le roi s'efforça de réserver les armes à feu. Les aristocrates se distinguaient des gens du commun en reprenant des éléments de la culture européenne. Ils se regroupaient dans la capitale, rebaptisée Sao Salvador, qui dominait les campagnes, où esclaves et paysans se fondirent peu à peu en un peuple de sujets unifié. Ce royaume survécut encore près d'un siècle et demi, mais les affrontements au sein de l'énorme famille royale l'affaiblissaient. En 1568, au cours d'une de ces crises, Sao Salvador fut détruite par les « Jaga», coalition d'envahisseurs étrangers et de paysans révoltés, semble-t-il. Le roi dut réclamer de l'aide aux Portugais pour sauver son trône. Par ailleurs les circuits commerciaux se déplaçaient à son désavantage. Après 1576, le commerce portugais depuis Luanda donna aux dingeants provinciaux du sud le moyen d'accéder aux armes à feu et aux produits importés, tandis que les Hollandais, installés à Soyo en 1600, jouaient le même rôle au nord. Un roi très habile, Garcia II, lutta pour préserver le royaume vers le milieu du xvIr' siècle, mais son successeur fut tué en 1665 lors de la bataille de Mbwila, provoquée par les Portugais avides de contrôler les gisements de cuivre du Kongo. Les habitants de Soyo mirent Sao Salvador à sac, et le royaume se décomposa en provinces et en villages. Au début du XVIIème siècle, une jeune aristocrate nommée Beatrix Kimpa Vita tenta une spectaculaire réunification de l'État: opérant une synthèse complexe de croyances chrétiennes et locales, elle se déclara possédée par saint Antoine et, portée au pouvoir par ses partisans paysans, entra dans un Sao Salvador reconstruit, avant d'être brûlée sur le bûcher en 1706.

L'Oyo fut le troisième grand État africain à s'effondrer pendant le trafic des esclaves. Installé au sud-ouest de l'actuel Nigeria, c'était le plus important des royaumes yoruba. Là encore, des processus indigènes et le commerce avec l'étranger jouèrent de façon complexe. L'Oyo était dans la savane, à l'intérieur des terres ; il disposait d'une cavalerie d'élite, ainsi que d'un système politique distribuant le pouvoir à des groupes et des institutions structurellement opposés, d'une manière caractéristique des anciennes villes yoruba. Dans la capitale, ce pouvoir était partagé entre I 'Alafin, souverain qui menait une vie de reclus, à l'autorité surtout rituelle, et l'Oyo Mesi, conseil de huit chefs des groupes de parenté les plus importants. Au début du xvIIe siècle, l'Oyo était un important fournisseur d'esclaves. C'est pour cela qu'il conquit dans la savane un corridor menant à la mer à travers la trouée du Dahomey - le Dahomey lui-même devint son tributaire en 1726-1727. L'Oyo soumit également de nombreuses villes yoruba et exerça une certaine prédominance sur les Borgu et les Nupe du nord. Mais le contrôle d'un tel empire (et pas seulement du trafic d'esclaves) le déstabilîsa, de la même manière que le Nouvel Empire égyptien autrefois. L'Alafin y gagna de nouvelles fonctions administratives, exercées par l'intermédiaire des esclaves royaux ; les chefs accrurent nettement leur pouvoir militaire. Le plus important d'entre eux, le Basorun Gaba, dans sa lutte pour le pouvoir, mit l'Alafin à l'écart, et domina l'Etat de 1754 environ à1774 ; à cette date, son impopularité permit au roi Abiodun de recourir aux forces militaires commandées par le Kakanfo pour renverser son adversaire, et de conserver le pouvoir jusqu'en 1789. Par la suite, le royaume fut déchiré par des conflits, les peuples soumis se libérèrent, et en 1817 un Kakanfo dissident sema parmi les nombreux musulmans de l'Oyo une révolte qui s'acheva par l'invasion de la capitale. Vers 1835, cette ville était déserte les tensions structurelles internes, l'expansion impériale et l'islam militant avaient détruit l'Etat.

Tandis que les anciens empires s'effondraient, de nouveaux États mercantilistes apparaissaient, qu'il s'agisse de marchands conquérant le pouvoir, ou de souverains contrôlant le commerce. Parmi les premiers, les plus heureux furent ceux du delta du Niger: ces chefs des « maisons de pirogues » les plus puissantes devinrent, auXVIIIème siècle, les « rois » de plusieurs petites villes commerciales. En Afrique équatoriale, parmi les Vili, commerçants de Loango, sur la côte gabonaise, un royaume existait avant que le commerce extérieur prenne de l'importance, mais quand son souverain chercha à le diriger, les traditionalistes insistèrent pour qu'il restât à l'abri de la corruption en évitant tout contact avec les Blancs; la richesse et le pouvoir passèrent donc aux mains des marchands. Ceux-ci chassèrent les chefs territoriaux du conseil royal, et finirent par éclipser la monarchie, qui à dater de 1787 n'eut pas de titulaire pendant un siècle. Loin de la côte, parmi les commerçants Tio de Malebo (Stanley Pool) sur le fleuve Congo, la royauté devint purement formelle et le pouvoir fut assumé par des chefs-commerçants provinciaux. Le pouvoir des Grands Hommes avait depuis longtemps prédominé dans cette région, et s'accordait fort bien avec le commerce transatlantique. C'est ainsi que parmi les marchands bobangi du moyen Congo, les « maisons de pirogues » dominaient aussi fortement que dans le delta du Niger, à ceci près qu'elles avaient moins d'ancienneté dans cette région nouvellement ouverte au commerce.
Les peuples akan de la Côte de l'Or surent le mieux tirer profit du commerce transatlantique. Au XVIIème, leur richesse en or avait permis l'apparition d'une société côtière nombreuse, commerçante et stratifiée, dominée par de Grands Hommes qu'un négociant européen décrivit comme « merveilleusement fiers et hautains ». Les chefs militaires de l'intérieur des terres avaient toutefois plus de pouvoir: les nouveaux mousquets à pierre leur permirent, à la fin du XVIIème siècle, de créer des armées de sujets, d'agrandir leurs États, et de contrôler des ports sur la côte afin d'assurer leur approvisionnement en armes. En 1680, le premier de ces nouveaux Etats, l'Akwamu, s'empara d'Accra. Dix-huit ans plus tard, son rival, le Denkyira, conquit Assin. Mais le vainqueur fut en définitive l'Ashanti, vassal du Denkyira dont il rejeta la suzeraineté en 1701 sous la direction d'Osei Tutu, avai~t de conquérir ses autres vassaux et de devenir le plus puissant des Etats akan.

La richesse du royaume ashanti venait de son agriculture. Comme sa capitale était installée à Kumasi, à près de cinquante kilomètres au sud des bordures de la forêt, il pouvait donc compter sur les produits de celle-ci comme sur ceux de la savane. La terre était sous le contrôle des lignages, mais demeurait largement disponible, et elle était cultivée avant tout par des foyers paysans, dont les villages de petites huttes à toit de chaume, dans les clairières de la forêt, formaient un vif contraste avec une capitale dominatrice, dangereuse, concurrentielle, qui au début du XIXème siècle pouvait accueillir entre 12 000 à 15 000 personnes: elle était entourée, sur une vingtaine de kilomètres, de zones agricoles très denses, et d'artisanats spécialisés. Le royaume ashanti était aussi un des grands Etats commerçants; quatre grandes routes partaient de Kumasi vers le nord, et quatre autres vers le sud jusqu'à la côte. Dans le nord, le commerce, surtout celui des noix de kola, était ouvert aussi bien aux marchands privés qu'aux agents de l'Etat, mais dans le sud, celui de l'or, de l'ivoire et des esclaves était surveillé de plus près. Ces grandes voies de communication facilitèrent également les conquêtes militaires, d'abord dans le sud entre 1701 et 1720, puis dans le nord entre 1730 et 1752. A son apogée, vers 1820, l'empire ainsi créé couvrait plus de 250000 kilomètres carrés, et se divisait en trois grandes régions: les six chefferies métropolitaines qui avaient composé la confédération militaire d'Osei Tutu; un cercle intérieur de peuples conquis, dans leur majorité akan, qui payaient chaque année un tribut à des fonctionnaires d'État; et à l'extérieur, les tributaires non akan de Gonja et de Dagomba, dont on exigeait mille esclaves par an, tout en réprimant leurs fréquentes rébellions. Le royaume ashanti demeura toujours, en son fond, une société militaire dotée d'une armée de sujets, d'une idéologie férocement militariste, et caractérisée par une grande brutalité envers les faibles.

Le gouvernement d'un tel empire l'exposa à ces mêmes problèmes qui avaient déstabilisé l'Oyo. Mais sa réussite donne la mesure, et la raison, de son raffinement politique. Comme les Alafin d'Oyo, les Ashantihene - en particulier Osei Kwadwo (1764-1777) - chargèrent des fonctionnaires d'administrer les pays conquis, mais, contrairement à eux ils les choisirent dans des lignages matrilinéaires, Jeur confiant des pouvoirs alimentés par des dons de terre et de peuple, et leur permettant de créer des circonscriptions administratives aux compétences spécialisées. Le Trésor comme la chancellerie recouraient aux services de musulmans sachant lire et écrire - phénomène d'autant plus rare que les musulmans étaient généralement tenus à distance. Cette bureaucratie, comme celle du Buganda, était patrimoniale; elle se développa à partir de la maisonnée royale, dépendait de la faveur du roi, et ne touchait pas de salaire régulier. Elle finit par devenir en partie héréditaire. Toutefois, bien que créée pour administrer l'empire, elle devint aussi, pour les souverains, un moyen d'affirmer leur suprématie sur les chefs militaires au sein des provinces métropolitaines. Les rois, exploitant également les rivalités entre celles-ci, créèrent une force de sécurité intérieure (l'ankobea), firent plaider les procès devant les tribunaux royaux et conçurent un culte d'État du Tabouret d'or, fête odwira annuelle qui mettait en scène le pouvoir royal. Ils élaborèrent ainsi une culture composite très riche qui empruntait aux peuples conquis leurs danses, leurs instruments de musique, mais aussi leurs talents médicaux et leurs compétences diverses. Pourtant, la force principale du royaume résidait dans ses institutions politiques, qui ne plaçaient pas face à face roi et chefs dans une opposition structurelle, comme dans l'Oyo, mais les intégraient au sein d'un conseil national annuel, l'Ashantimanhyiamu. Les rois étaient choisis par la Reine mère et les chefs les plus importants, parmi plusieurs candidats matrilinéaires, de sorte que ce système épargna en grande partie au royaume les conflits de succession Si destructeurs dans les autres Etats africains.

Le royaume ashanti était seul en Afrique à réunir richesses agricoles et minérales. Son or lui permit d'acquérir des armes à feu et, au début, des esclaves, mais leur prix très élevé au XVIIIème siècle l'amena à en échanger contre des munitions et à réserver le métal précieux à l'économie domestique: même quelques bananes avaient leur prix en poussière d'or, et aucun homme de qualité ne se déplaçait sans sa balance et ses poids de laiton, souvent très bien travaillés. C'est l'or qui donna aux Ashanti leur spectaculaire opulence. Un émissaire venu de la côte nota, ébloui: « Il y avait de l'or partout »; le bain matinal de l'Ashantihene s'accompagnait du cliquetis des clés du trésor. Le roi s'attachait des clients par des prêts de métal précieux. Converti en main-d'oeuvre servile, l'or protégeait les Ashanti de la forêt qui les encerclait; en mousquets, il défendait le royaume contre ses ennemis. Celui accumulé par un chef ne revenait pas à ses descendants, mais à sa chefferie ou à l'Etat, qui (au siècle dernier tout du moins) imposait de lourds droits de succession aux riches. La réussite personnelle était donc une vertu publique. L'or donna aux Ashanti le moyen, inaccessible à la plupart des Mricains, de mettre l'esprit de compétition individuel au service de l'État, mais seulement dans des limites fixées par le rang et le pouvoir royal.

Le Dahomey fut le second grand Etat côtier apparu en réaction au commerce atlantique, mais il ne possédait pas d'or, aussi emprunta-t-il des voies différentes. A la fin du XVème siècle, les principales structures politiques des peuples aja-ewe du golfe du Bénin étaient l'AIlada et le Ouidah. Le Dahomey fut au départ un État de l'intérieur des terres, apparemment créé au xviIe siècle comme un simple appendice de l'Allada. Quand celui-ci tenta de contrôler l'intense commerce d'esclaves et d'armes à feu qui commença à cette époque, le Dahomey le conquit en 1724, et devint le pouvoir local dominant, bien que vassal de l'Oyo. Son roi voyait son pouvoir restreint par les chefs, et les obstacles pratiques qu'imposent à l'absolutisme toute société pédestre, mais le Dahomey n'en fut pas moins un État autoritaire plus efficace que ses prédécesseurs. Les règles de succession au trône - essentiellement le droit de primogéniture - firent que dix rois seulement régnèrent entre 1650 et 1889. Lançant des raids sur ses voisins, mais sans jamais créer d'empire, le Dahomey demeura un petit royaume administré de près par des chefs et des cours royales. La religion était étroitement contrôlée par la royauté. L'armée se composait essentiellement de mousquetaires connus pour leur brutalité et leur adresse au tir. Son fameux corps d'amazones, qui fut sans doute à l'origine une garde personnelle de palais, donna aux femmes un rôle public important, peut-être parce qu'un Etat aussi agressif, mais aussi petit, avait besoin de mobiliser toutes ses ressources humaines. Le rang et l'étiquette demeuraient stricts, le militarisme voyant, tous les esclaves capturés appartenaient au roi, et ils étaient traités avec une extrême cruauté.

Des États mercantilistes émergèrent également en Angola. Le premier, vers le début du XVIème siècle, fut le Ndongo, créé par un chef rituel parmi les Mbundu de l'hinterland de Luanda. Quand, en 1576, les Portugais occupèrent cette ville et voulurent pénétrer à l'intérieur des terres, le Ndongo repoussa victorieusement leurs attaques, jusqu'à ce que les Mbundu soient pris à revers par les armées imbangala, composées de jeunes gens plus ou moins enrôlés de force, ou poussés par la famine et les désordres, et attirés vers les côtes par le commerce. Le Ndongo finit par s'effondrer en 1671; dès les années 1620, pourtant, sa reine, Nzinga, avait repris le militarisme imbangala, et s'était repliée à Matamba, à l'intérieur des terres, où elle avait fondé un nouvel État qui devint le centre de la traite négrière. Le Kasanje, le plus puissant chef imbangala, créa, au cours de la décennie suivante, un royaume assez similaire parmi ses sujets mbundu. Le Matamba et le Kasenje furent les États mercantilistes les plus importants d'Angola, et connurent une certaine stabilité une fois qu'ils eurent créé des institutions permettant de contenir la violence du trafic d'esclaves, ceux-ci étant fournis non plus par les guerres, mais par l'enlèvement et le dévoiement des procédures judiciaires. Mais la frontière de la violence se déplaça vers l'intérieur des terres. AuXVIIIème siècle, les Lunda furent les principaux fournisseurs d'esclaves de l'Angola, tandis que le nouveau point de croissance se situait plus au sud, là où les Owinbundu, qui avaient sans doute réorganisé leur système politique au xvile siècle en s'inspirant des Mbundu et Imbangala, franchirent, dans les années 1790, la faille continentale pour voir quelles possibilités le cours supérieur du Zambèze offrait à la traite.

Conséquences économiques et sociales :

L'impact économique de la traite négrière fut aussi complexe que ses autres effets. L'esclavage n'était qu'un des secteurs de ces économies majoritairement agricoles. Les spécialistes estiment que vers 1785, soit à l'apogée du trafic, la valeur moyenne per capita, en Afrique occidentale, du commerce outre-mer n'était que de 0,10 livre par an, contre 2,30 livres en Grande-Bretagne, et 5,70 livres dans les Antilles britanniques. Le tissu importé ne représentait alors qu'un demi-mètre par personne et par an. La traite croissait bien plus rapidement que le commerce international pris dans son ensemble, lequel était, bien entendu, très inégalement présent en Afrique occidentale. Mais ce qu'il faut retenir avant tout, s'agissant de son impact économique, c'est qu'il ne stimula guère le changement L'Afrique occidentale commerça avec le monde atlantique pendant plus de trois siècles sans connaitre aucune évolution économique d'importance.
L'impact des produits manufacturés sur les industries domestiques de la région illustre ce phénomène. Ce n'est que sur la côte angolaise, et le long du fleuve Sénégal - où la traite fit sentir le plus lourdement ses effets - que les tissus d'importation causèrent, au XVIIIème siècle, de graves dommages à la production textile autochtone. Ailleurs, un marché local en extension absorba également produits locaux et importés. On pense que la production textile crût à cette époque chez les Igbo, celle des Yoruba trouva un débouché au Brésil, et les Ashanti en créèrent une en tirant parti de compétences venues du nord. Cela est également valable pour les autres secteurs d'activités. Sur la côte et le long du fleuve Sénégal, le fer fondu sur place - la moins compétitive des industries africaines - céda souvent la place au fer brut importé, mais les coats de transport et les préférences des consommateurs penchaient souvent ailleurs en faveur de l'industrie locale, tandis que les forgerons étaient au contraire encouragés. De la même manière, le bronze d'importation fit atteindre à l'artisanat du Bénin un niveau exceptionnel, et les royaumes nouveaux tels que celui des Ashanti ou le Dahomey développèrent des industries de cour. Les bateliers et les porteurs se spécialisèrent. Mais rien, dans le commerce atlantique, ne provoqua de changement structurel des industries locales, ni n'améliora le système de transports, qui était le principal goulot d'étranglement. De surcroît, c'est à peine si  l'Afrique occidentale exportait ses produits agricoles, contrairement à ce qui se passait dans les plantations des Caraïbes. Ces exportations se réduisaient, pour l'essentiel, à la nourriture destinée aux navires négriers, souvent produite par des villages d'esclaves; en 1663, on calcula dans l'Allada que celle nécessaire à huit esclaves en mer coûtait le prix d'achat d'un esclave. En 1726, cependant, le roi Agaja ne reçut aucune réponse quand il suggéra qu'au lieu de se contenter d'exporter des Africains, les Européens pourraient créer dans son royaume des plantations pour lesquelles il fournirait une main-d'oeuvre servile. L'un des effets les plus destructeurs de la traite fut de retarder la production de marchandises de base en Afrique.

Un autre de ces effets, aux conséquences plus ambigues, fut d'encourager l'esclavage en Afrique occidentale, Surtout celui des femmes. En 1777-1778, un recensement mené dans les territoires portugais d'Angola montra que les femmes asservies étaient deux fois plus nombreuses que les hommes, parce que de nombreux jeunes hommes avaient été « exportés ». Leur valeur venait, comme toujours, de leur travail mais aussi de leur fécondité. Des villages d'esclaves producteurs de nourriture entouraient la capitale lunda, et bordaient ses routes commerciales. Vers le milieu du XVIIIème siècle, un négociant aurait possédé 140 plantations de ce genre dans le FoutaDjalon. Dans certaines sociétés côtières fortement commerçantes, la possession d'esclaves devint une condition requise pour être citoyen à part entière, et la plus grosse part des lourds travaux physiques devint « travail servile ». Dans les années 1770, un marchand établi en Côte de l'Or estimait, certes en exagérant, que tout homme libre fanté possédait au moins un ou deux esclaves. Quand ces derniers étaient nombreux, quelques-uns pouvaient accéder à un statut privilégié, comme chez les administrateurs de l'Alafin, ou les esclaves royaux des états ouolof, qui dirigeaient des groupes de travailleurs composés de paysans libres. Il était toutefois plus fréquent que leur
abondance réduise leur position à celle de simples travailleurs. Ils avaient probablement rarement la possibilité de fonder une famille. Les visiteurs du Dahomey et du royaume ashanti notèrent que les esclaves avaient du mal à se procurer des femmes alors que leurs maîtres polygames les multipliaient, et les recherches au siècle dernier montrent que les épouses d'esclaves avaient peu d'enfants, peut-être volontairement. L'esclavage de masse tendait également à menacer le statut des paysans libres, comme au Kongo, ce qui devait affecter surtout les femmes, si nombreuses à être réduites en esclavage.

Les tensions endémiques aux sociétés esclavagistes pouvaient trouver à s'exprimer lors de périodes où le désordre était réglementé, ainsi lors de fêtes telles que l'Odwira des Ashanti, « les portefaix et esclaves les plus communs déclamant furieusement sur les palabres d'état ». Mais la mentalité de ces sociétés était brutalement inégalitaire et thésaurisatrice. L'art du Bénin se caractérise par une ornementation de plus en plus raffinée, où l'on relève de nombreux symboles d'Olokun, le dieu de la richesse. Une légende du golfe du Bénin raconte sur un mode symbolique, mais non sans vérité, que les cauris importés, qui servaient de monnaie, croissaient sur les cadavres d'esclaves jetés à la mer. La richesse acquise par l'esclavage demeurait peu sûre; le jeu était un passe-temps très apprécié, et il encouragea chez les Bobangi l'idée qu'on ne pouvait s'enrichir qu'aux dépens des autres, notamment par la sorcellerie, et plus spécialement en sacrifiant la vie d'un de ses parents. On dit ainsi qu'Asîmini, le second roi de Bonny, sur le delta du Niger, offrit sa fille aux dieux de la mer, à qui il demanda de creuser l'estuaire pour qu'il y ait une profondeur telle que les navires portugais puissent y pénétrer. La réaction la plus significative à cette pathologie sociale prit une forme médicale, tendance bien caractéristique de la pensée africaine. Ce fut le culte lemba, apparu sur le moyen et le bas Congo au xvn~ siècle. Le lemba (« calmer ») était une sorte de maladie, dont les symptômes étaient des douleurs abdominales, une respiration difficile, et la stérilité : il affectait l'élite mercantiliste des chefs, des marchands et des quelques esclaves qui avaient réussi. Peut-être ces catégories sociales somatisaient-elles de la sorte leur angoisse devant l'envie et les malédictions qu'elles suscitaient. Le remède consistait à verser de très fortes sommes pour entrer dans la société lemba où les puissants pouvaient se protéger mutuellement et veiller, comme le dit leur discours, à ce que leur lignage ne meure pas. Les guérisseurs lemba utilisaient des tambours et des bracelets de cauris. Ils contrôlaient les marchés, réglaient les querelles, et régulaient un système commercial qui ignorait les frontières politiques et couvrait près de la moitié de l'Afrique équatoriale. Le culte disparut au début du XXe siècle, avec la traite, mais survécut aux Caraibes, comme les conséquences du trafic d'esclaves.

Le lemba illustre la capacité des élites africaines à créer ou à adapter des institutions en vue de survivre à la traite. Nous en avons d'ailleurs des preuves à plus grande échelle: les systèmes politiques les plus novateurs sortirent de modèles anciens, ainsi les « maisons des pirogues » issues des lignages, ou encore le Dahomey, qui s'inspira des institutions de l'Allada. Mais nous savons moins de choses à plus petite échelle, et chez les pauvres. Etant donné l'importance fondamentale de la famille dans les sociétés africaines, la voir détruite fut Souvent la plus amère expérience des esclaves. Les mémoires d'Olaudah Equiano montrent ainsi qu'il a, toute sa vie, cherché à recréer un réseau de parenté de substitution. Pour ceux qui restaient en Afrique, toutefois, la famille est sans doute la principale défense contre les effets de l'esclavage, et cela pourrait bien avoir renforcé les systèmes de parenté. En ce sens, leur expérience historique avait fourni aux Africains de quoi mieux résister à l'esclavage que d'autres peuples, tout comme leur code d'honneur, leur habitude de la souffrance, leur capacité à résister à la cruauté. L'histoire de l'Afrique renfermait les conditions de possibilité de la traite, mais aussi les moyens d'y survivre.

L'impact du mouvement abolitionniste :

En 1807, le parlement britannique résolut d'abolir le commerce des esclaves. Les abolitionnistes étaient persuadés qu'une nouvelle ère allait s'ouvrir dans l'histoire de l'Afrique occidentale. Certains historiens ont vu eux aussi dans le mouvement abolitionniste une rupture de première importance, donnant à l'ouest du continent la place qu'il occupe aujourd'hui dans l'économie mondiale, celle de fournisseur de produits agricoles, avec les conséquences sociales et politiques qui en découlent. Il y a là un fond de vérité, mais la continuité entre le XVIIIème et le XIXème siècle est tout aussi frappante, car les décisions du parlement eurent peu d'impact en Afrique. L'Angleterre pouvait imposer l'abolition de la traite à ses citoyens, mais sa seule arme contre les négociants étrangers consistait à placer des navires au large des côtes africaines afin d'intercepter les convois négriers. Un esclave ainsi libéré se souvenait: « Ils ont ôté les fers de nos pieds, et les ont jetés à l'eau; ils nous ont donné des vêtements pour cacher notre nudité, ils ont ouvert les barriques d'eau, que nous puissions boire tout notre saoul, et nous avons aussi mangé jusqu'à ce que nous soyons rassasiés  ». La marine britannique arraisonna en tout 1635 navires, et libéra un peu plus de 160000 esclaves, dont beaucoup furent débarqués dans la colonie créée à Freetown en 1787. Et pourtant, selon les chiffres mis à jour par Curtin, pas moins de 3,3 millions d'esclaves quittèrent l'Afrique occidentale au cours du XIXème siècle pour traverser l'Atlantique, soit deux fois plus qu'au xviile siècle. Entre 1820 et 1840, on en exporta même une quantité record par rapport aux décennies antérieures, exception faite des années 1780.
La campagne menée par les Britanniques ne changea guère la structure de la traite. La majorité des esclaves étaient désormais emmenés au Brésil, ou dans les plantations de canne à sucre créées à Cuba par les Espagnols. Les négociants étaient majoritairement brésiliens ou cubains (c'est-à-dire espagnols); ils créèrent sur les côtes des « usines » permettant d'embarquer les esclaves dès l'arrivée d'un navire négrier, afin d'échapper aux patrouilles de la marine anglaise. C'est ainsi qu'un bateau brésilien à peine arrivé à Cabinda chargea 450 esclaves et repartit aussitôt, le tout en moins d'une heure et demie. Des négociants étrangers installés à demeure acquirent une certaine influence politique; ce fut par exemple le cas, dans le golfe du Bénin, de Felix de Souza, dans les années 1840, et Domingo José Martina, dans la dernière décennie du XIXèmesiècle, qui devinrent des princes-marchands. La traite illégale était risquée, mais profitable. Entre 1856 et 1865, les navires cubains firent sans doute, en moyenne, plus de 90 % de bénéfices par rapport aux fonds engagés, contre 10 % au XVIIIème siècle. Une des raisons en était que le prix des esclaves, sur les côtes, tomba de près de 60 % entre 1780 et 1860, suite à des difficultés d'exportation, tandis que les prix américains montaient pour les mêmes raisons. Il devint plus profitable d'exporter des enfants, qui représentaient désormais la moitié des esclaves en provenance d'Angola. L'origine de ceux-ci changea aussi: à partir de 1817, des guerres civiles chez les Yoruba firent du golfe du Bénin un important creuset, et ce jusqu'à la fin, mais par ailleurs la traite se déplaça vers le sud pour échapper aux patrouilles britanniques, et se concentra sur les côtes de Loango, de l'Angola et du Mozambique, d'où furent exportés, à partir de 1855, plus de 80 % des esclaves.

Le commerce extérieur de l'Afrique occidentale, pris dans son ensemble, connut une expansion brutale pendant la première moitié du XIXème siècle. Celui avec l'Angleterre et la France fut multiplié par six ou sept entre 1820 et 1850 et les importations de coton européen par cinquante. Cette progression était due essentiellement à la baisse des prix des objets manufacturés d'origine européenne, puis, après 1850, à l'utilisation de navires à vapeur. Mais les effets de cette augmentation restèrent limités. Pendant les années 1860, la valeur moyenne per capita du commerce d'outre-mer en Afrique occidentale ne représentait que le huitième de celle du Brésil, et le quarantième de celle de l'Angleterre. De surcroît, alors que la part de l'Afrique dans le commerce mondial s'était accrue au xviiIc siècle, elle diminua par la suite. La production et la consommation domestiques demeuraient l'essentiel de l'économie africaine, bien que sa croissance ait été stimulée par le commerce extérieur.
Les conséquences ne furent pas toutes positives. L'inflation d'abord: à partir de 1850, les navires européens importèrent de grosses quantités de cauris qui déprécièrent cette monnaie. A Lagos, ils perdirent 87 % de leur valeur entre 1850 et 1895. Les tissus européens bon marché éclipsèrent en grande partie les produits locaux du marché de masse dans des régions aussi commerçantes que le sud du pays yoruba et le royaume ashanti, bien que la préférence des consommateurs les plus aisés allât aux étoffes africaines. En 1862, chez les Yoruba, un voyageur qui se rendait d'Osiele à Abeokuta croisa 1 305 personnes, dont 1 100 n'étaient vêtues que de tissus européens. Pour la première fois, les industries domestiques des Igbo furent menacées par la concurrence extérieure, et la fonte du fer connut, au niveau local, un net déclin.
Et pourtant, le point important, s'agissant du commerce au XIXème siècle, fut que l'Afrique occidentale se mit à exporter des produits agricoles et forestiers, selon un système qui fonctionnait encore dans les années 60. Elle l'avait déjà fait, en petites quantités, dès le XVIIIème siècle. Au cours des années 1770, Calabar exportait de l'huile de palme, la gomme (utilisée dans l'industrie textile) supplanta les esclaves comme premier poste d'exportations sénégambiennes entre 1780 et 1820 ; en règle générale les régions qui vendaient les esclaves furent les premières à se lancer dans le négoce « légitime», souvent en réutilisant ces structures commerciales. Au début duXIXèmesiècle, l'Europe chercha à acquérir davantage d'huiles végétales, qu'elle ne produisait pas, parce que des progrès techniques permettaient de les traiter désormais avec profit. Entre les années 1820 et 1850, les importations anglaises d'huile de palme furent ainsi multipliées par plus de six, et leur prix par deux. Dès les années 1830, ces exportations d'Afrique occidentale dépassaient en valeur celle des esclaves. L'huile qui arrivait en Grande-Bretagne provenait essentiellement du delta du Niger, lui-même principalement fourni par les Igbo et autres peuples apparentés, chez qui les palmiers à huile poussaient pratiquement à l'état sauvage. Parmi les autres fournisseurs, il faut citer le pays yoruba et le Dahomey, où marchands et chefs créèrent des plantations exploitées par une main-d'oeuvre servile. L'huile végétale venait également de l'arachide, culture de la savane, exportée pour la première fois en 1834 depuis la Gambie, et en 1839 du Sénégal, où des paysans locaux la faisaient pousser, « fermiers étrangers »venus de l'intérieur des terres et esclaves. Entre 1868 et 1877, le Sénégal exporta une moyenne de 27 000 tonnes d'arachides par an, produites par 70 000 producteurs (selon les estimations). A cette époque, le café (exporté pour la première fois en 1844) et les produits de la forêt (ivoire, cire, caoutchouc) rapportaient plus à l'Angola que la traite auparavant.

De nombreux dirigeants africains s'opposèrent à l'abolition de l'esclavage. Les souverains du royaume ashanti, du Dahomey et du Lunda firent ainsi savoir qu'ils exécuteraient les captifs et les criminels à défaut de les vendre. Certains historiens ont suggéré que le passage aux exportations agricoles avaient provoqué une « crise de l'aristocratie »: alors que la traite était le privilège « des rois, des riches et des gros négociants », l'exportation des produits agricoles aurait profité aux petits producteurs et marchands. Les aristocrates auraient donc intensifié leur exploitation des gens du commun, mais comme ceux-ci étaient désormais en meilleure position pour résister, cette situation aurait aggravé les conflits. C'est là une thèse stimulante, mais qu'il faut avancer avec beaucoup de réserves. Non seulement il y eut une forte continuité politique même dans les régions les plus actives de la traite, mais de plus ce ne fut pas le commerce extérieur qui exerça l'influence la plus importante sur les systèmes politiques d'Afrique occidentale.
Le royaume ashanti, par exemple, n'avait jamais reposé entièrement sur le commerce des esclaves et, pendant une bonne part du XIXe siècle, continua à en vendre aux peuples côtiers en échange de produits européens achetés avec de l'huile de palme. Le royaume accrut également ses exportations d'or vers la côte, et celles de noix de kola vers le monde islamique au nord. Les militaires qui le dominaient perdirent le contrôle des rivages en 1826 au profit des Anglais, mais aussi le pouvoir intérieur au profit des partisans d'un commerce « pacifique ». Kwaku Dua ier (1853-1867) régna pendant une longue période de paix, de prospérité commerciale - et d'autoritarisme. La bureaucratie devint une caste héréditaire qui défendait jalousement ses prérogatives. Le pouvoir du conseil national passa au cercle entourant le souverain. L'Etat resserra son contrôle sur les provinces comme sur les individus, en particulier sur les riches commerçants que leur opulence, et leur connaissance du monde extérieur, rendaient hostiles aux contraintes mercantilistes. Au milieu du XIXème siècle, le royaume ashanti n'était pas seulement prospère et raffiné: c'était un régime brutal, de plus en plus hostile aux changements susceptibles de menacer l'ordre établi; il refusa l'offre de certains missionnaires de venir apprendre à lire et à écrire, de peur que leur enseignement ne sapât les valeurs militaires et la soumission des esclaves. Il n'y eut pourtant rupture que lorsque le successeur dc Kwaku Dua entama une politique expansionniste; elle conduisit, en 1873-1874, à une guerre au cours de laquelle une expédition britannique détruisit Kumasi; toutes les chefferies du royaume, sauf celles du centre, firent sécession, et les forces du changement, longtemps contenues, furent libérées, ce qui provoqua un demi-siècle de turbulences. L'évolution fut pratiquement semblable au Dahomey, qui survécut àl'abolition de la traite sans grandes difficultés, et connut son apogée sous le règne de Gezo (1818-1858). Non seulement le royaume continua d'exporter des esclaves jusque vers 1850, mais de surcroît il renforça, et finalement remplaça, ce commerce, par des exportations d'huile de palme produites par le travail servile. Si les marchands locaux gagnèrent en influence, l'aristocratie militaire resta dominante jusqu'à l'invasion française de 1892.

Les deux grands royaumes côtiers de la région connurent ainsi une très grande continuité entre l'époque de la traite et celle du commerce « légitime ». Ce fut aussi le cas de la Sénégambie, bien que la continuité y eût pris la forme de l'instabilité. On a fait valoir que les arachides avaient permis aux paysans d'acquérir des armes à feu grâce auxquelles, sous la direction de marabouts islanriques, ils auraient résisté aux Souverains « païens » (souvent éclectiques) et àleurs hommes de main ceddo, eux-mêmes appauvris par l'abolition de la traite. Il en aurait résulté des « révolutions maraboutiques », la plus importante étant celle de Maba Jaaxu, en 1860-1867, sur la rive nord du cours inférieur de la Gambie. Un tel conflit ravageait pourtant la région depuis le xviIe siècle, et n'eut pas de conséquences quand les dirigeants durent taxer les exportations d'arachides, ou affecter à leur production des esclaves non vendus, surtout quand leur commerce vers le nord, plus important, continuait comme avant. À la différence de certaines des premières révolutions maraboutiques qui avaient réussi, celles du XIXème siècle échouèrent, en partie parce que les Français étaient de plus en plus portés à intervenir contre elles. Les marabouts ne prédominèrent en Sénégambie qu'après la conquête européenne. Localement, la principale conséquence de l'abolition de la traite fut plutôt l'encouragement donné au Fouta-Djalon, principal Etat esclavagiste de la région, à étendre son pouvoir sur la côte de Guinée, en partie pour prendre part au commerce « légitime », en partie pour se procurer des terres destinées à sa population - aussi bien libre que servile -, alors en pleine expansion.
La continuité marqua également le delta du Niger. Le passage du commerce d'esclaves à celui de l'huile de palme s'y fit graduelle-ment: les ports du delta se contentaient de vendre, et le système commercial des « maisons de pirogue » était également adapté aux deux types de commerce. Elles permettaient depuis longtemps à des hommes de talent, fussent-ils de basse extraction ou même esclaves, de faire la preuve de leur valeur, et se livraient entre elles à une vive concurrence, tout en se divisant quand elles devenaient trop importantes. Ces processus se poursuivirent au XIXe siècle: à Bonny, par exemple, la monarchie s'effondra ; il s'ensuivit des luttes entre « maisons de pirogues », à l'issue desquelles, en 1869, le perdant, un esclave nommé Jaja, s'éloigna pour fonder à Opobo une ville nouvelle, et chercher une légitimité ancrée dans la tradition. Seule exception à ce modèle, Calabar (sur la Cross River), où elles n'existaient pas pour assurer la mobilité sociale. L'élite commerciale utilisait les bons offices d'une société secrète, l'Ekpe, pour réprimer, avec une grande brutalité, des esclaves de plus en plus nombreux; ceux-ci réagirent en s'unissant, pour se défendre, en « frères de sang » (après avoir prononcé un serment), bien que par ailleurs ils ne se fussent pas opposés à l'esclavage en tant que tel, et eussent continué à soutenir leurs maîtres dans le cadre des rivalités politiques.

La continuité au sein du changement fut particulièrement évidente chez les Yoruba du XIXe siècle. Quand l'Oyo s'effondra après la révolte musulmane de 1817, près de 500 000 personnes battirent en retraite vers les forets du sud, où elles défrichèrent d'immenses étendues de terres cultivées, adoptèrent le manioc et le maïs, créèrent de grandes villes à Ibadan, Ijaye, Abeokuta et New Qyo, et se lancèrent pour près d'un siècle dans des guerres où elles utilisaient des armes à feu achetées avec des esclaves et de l'huile de palme. La société yoruba fut profondément militarisée, les chefs de guerre concentraient le pouvoir entre leurs mains et disposaient d'énormes troupes de jeunes guerriers; même des enfants trop jeunes pour combattre suivaient les armées, au sein d'unités appelées « Père a dit que je ne dois pas m'enfuir ». Ibadan finit par être la ville la plus importante, mais ne réussit pas à créer un ordre nouveau, avant tout parce que, confédération de chefs militaires, elle contrevenait aux traditions politiques yoruba. Les villes rivales dotées de vieilles monarchies, telles que l'Alafin de New Oyo, méprisaient Ibadan, peuplée de « gens sans roi et même sans constitution». Ce n'est qu'en 1893 qu'un ordre nouveau s'imposa aux Yoruba: celui des Anglais.

L'abolition de la traite eut plus d'impact sur les systèmes politiques d'Afrique équatoriale, là où l'esclavage avait été le plus destructeur. Son déclin, dans les années 1850, provoqua une crise chez les souverains imbangala. Le Lunda, principal fournisseur d'esclaves mais encore largement dépourvu d'armes à feu, souffrit tout particulièrement de la croissance du commerce des produits de la forêt. En effet, celle-ci provoqua l'entrée dans Je royaume de groupes mobiles et bien armés de chasseurs Chokwe, qui dans les années 1870 et 1880 se mêlèrent des querelles de succession, tuèrent le roi, mirent à sac la capitale, et finirent par détruire l'empire. Les bouleversements furent encore plus marqués au Gabon et au Cameroun, où au milieu du XIXèmesiècle l'attrait des produits d'importation amena les Fang et les Béti à se frayer un chemin à travers la forêt équatoriale en direction de la côte, provoquant « un paroxysme de violence ». Pourtant, le nouvel Etat le plus important de la région, le royaume Bamoum, dans les prairies camerounaises, dut une bonne part de son expansion, au début du XIXème siècle, à l'arrivée des armes à feu, grâce auxquelles il conquit, réduisit en esclavage et déplaça des milliers de captifs, un peu comme l'avait fait, un siècle plus tôt, le royaume ashanti lors de sa création.

Le Bamoum démontre en tout cas qu'une des raisons de la continuité entre le xviIIe et le xiXe siècle réside dans le fait que l'interdiction de la traite provoqua une extension de l'esclavage en Afrique même: le nombre d'esclaves y fut plus élevé que sur aucun autre continent. La « frontière » s' enfonça plus profondément encore à l'intérieur des terres. Vers 1850, les négriers ovimbunda, venus du sud de l'Angola, parvinrent chez les Luba du Shaba et les Ovambo de la Namibie moderne. En Afrique occidentale, la région la plus importante en ce domaine fut le pays mossi (en mordant sans doute sur une large zone voltaïque); entre 1837 et 1842 il fournit 59 % des 605 esclaves achetés par un seul marchand de Kumasi. Quarante ans plus tard, la traite dans cette région culmina avec les conquêtes de Samori, fondateur de l'empire dioula, qui vendit sur la côte des milliers d'esclaves en échange d'armes à feu. La plupart d'entre eux partirent sans doute vers des fermes sénégambiennes où l'on cultivait l'arachide, car, comme au Dahomey, chez les Yoruba de Calabar et dans bien d'autres régions, le commerce « légitime » reposait en pa~ie sur une intensification de l'esclavage. Même les Jola, peuple sans Etat du sud de la côte sénégalaise, qui s'étaient Si vivement opposés à la traite au début, s'achetèrent et se vendirent mutuellement au cours du XIXème siècle afin d'étendre leurs cultures de riz, qui réclamaient beaucoup de travail et nourrissaient les producteurs d'arachides voisins.
Les maîtres avaient toujours redouté les pratiques de sorcellerie de leurs esclaves. Désormais ils craignaient aussi leurs révoltes, car les esclaves étaient de plus en plus nombreux et la proportion d'hommes de plus en plus élevée. Au début du XIXème siècle, suite à des désordres, le royaume ashanti dispersa dans les campagnes ceux concentrés autour de la capitale. En 1845, une révolte de grande ampleur se produisit au Fouta-Djalon : les esclaves se regroupèrent derrière un marabout dissident nommé Alfa Mamadou Dyube. Ces hubbu (du mot hubb, « amour », mot clé de leurs chants nettement arabes), s'emparèrent même de la capitale, mais se replièrent ensuite pour former une communauté marron, avant d'être exterrninés en 1884 par Samori. Des esclaves rebelles devinrent les maîtres d' Itsekiri, dans le delta du Niger, de 1848 à 1851. Peu de temps après, d'autres détruisirent Ode Ondo, à l'est du pays yoruba, et reprirent leur liberté. Entre 1858 et 1877, les esclaves firent régner une telle insécurité à Douala que leurs maîtres cherchèrent la protection des Européens.

La nécessité de les terroriser, vu leur nombre, fut sans doute àl'origine de ces « sacrifices humains » qu'ont décrits les Occidentaux au siècle dernier. Le meurtre rituel de serviteurs chargés d'accompagner les Grands Hommes dans l'au-delà avait été pratiqué dans l'ancienne Egypte, au Kerma, au Ghana, chez les Igbo-Ukwu, à Ifé et dans bien d'autres cultures. Les chrétiens comme les musulmans s'étaient courageusement opposés à ces pratiques, qui au XIXèmesiècle ne survivaient plus que là où ils avaient peu d'influence. Certaines de ces exécutions étaient des rituels quotidiens, d'autres avaient lieu lors de fêtes annuelles, ou à l'occasion de funérailles grandioses, qui devinrent plus courantes à mesure que la richesse de l'aristocratie croissait. La plupart avaient des buts religieux, mais cela permettait aussi de punir des criminels, d'effrayer ses adversaires en exécutant des captifs, et de terroriser les esclaves. Un proverbe ashanti disait:
« Quand un esclave devient trop familier, on l'emmène assister à des funérailles. » Kwaku Dua déclara à un missionnaire: « Si je devais abolir les sacrifices humains, je me priverais de l'un des moyens les plus efficaces de maintenir le peuple dans la sujétion."  Ce genre de pratiques, très anciennes dans le royaume ashanti, le Dahomey et le Bénin, se répandit de plus en plus, au siècle dernier, dans les régions où la population servile ne cessait de croître, en particulier chez les Bobangi, à Douala et à Calabar. Que l'abolition de l'esclavage ait stimulé une telle cruauté est d'une amère ironie.

La démographie au XIXème siècle :

Certains historiens ont fait valoir que l'abolition de la traite avait stimulé la croissance démographique en Afrique occidentale, et ce à partir du milieu du XIXèmesiècle. Dans ce domaine, les meilleurs témoignages nous viennent du pays igbo où, à partir de 1840 environ, plusieurs observateurs notèrent une colonisation agricole, la culture du manioc sur sols pauvres et, au niveau local, une pénurie croissante de terres. Un missionnaire écrivit: « La population est Si grande, il leur est si difficile de vivre de leurs fermes, que s'ils entendent dire que nous voulons des porteurs, ils arrivent en grand nombre en nous suppliant de solliciter leurs services  » Pour autant, les obstacles à la croissance démographique demeuraient nombreux. Il y eut plusieurs épidémies de variole - en 1864, 1867, 1873 - chez les lgbo, comme en de nombreux endroits d'Afrique occidentale. On dît notamment que la première tua un quart de la population de Luanda. L'Angola, de son côté, connut de très mauvaises récoltes en 1857, de 1863 à 1869, et de 1876 à 1884, tandis que de nombreux travailleurs « libres » partaient pour Sao Tomé, et que les guerres intérieures, et les razzias d'esclaves, se poursuivaient sans discontinuer:
son déclin démographique dut donc se poursuivre jusqu'à la fin du siècle. De la même manière, la Sénégambie subit en 1868-1869 la seule grande épidémie de choléra de la région, qui vint s'ajouter àdes violences et des disettes répétées. Nous ne pouvons dire Si la population d'Afrique occidentale, dans son ensemble, connut vers la fin du siècle une sorte de convalescence: mais nous savons que les évolutions furent très variables, allant d'une forte progression chez les Igbo à un probable déclin en Angola. Comme dans le reste du continent, des facteurs locaux dominaient l'histoire démographique.

Source :
John Iliffe
Les Africains, Histoire d'un continent

II) THEORIE D'UNE SPECIALISTE EN GEOGRAPHIE HUMAINE

En 1505, dans le territoire situé au sud de l’embouchure du fleuve Congo, un nouveau roi (manikongo), christiannisé, fut intronisé sous le nom de Dom Alfonso. Il protesta en vain, dans ses missives au roi du Portugal, contre l’exportation croissante des esclaves et l’affaiblissement corrélatif de son royaume. Vers 1530, 4000 à 5000 esclaves par an étaient embarqués au port de Mpinda. Après la mort de Dom Alfonso, en 1543, le commerce des esclaves s’accrut plus rapidement encore et le royaume fut assailli par les peuples voisins désireux de faire des prisonniers de guerre à échanger contre les marchandises convoitées, apportées par les blancs.
Ce processus de dégradation des royaumes africains, engendré par la traite des esclaves, est typique et cosntitue un élément fondamental à retenir.
Jusqu’au début du 17ème siècle, le Portugal avait théoriquement le monopole de la traite; en fait, la contrebande a existé dès le commencement du trafic : les chiffres qui résultent de ces déportations illégales représentent une part non négligeable de la traite des esclaves à cette époque.
On sait qu’à partir de la seconde moitié du 17ème siècle, le développement, à caractère industriel, de la culture de la canne à sucre dans les trois Amériques, et le succès des autres cultures, déterminèrent une demande d’esclaves noirs africains sans précédent, demande renforcée par la découverte des mines d’or de Minas Gerais, au Brésil. L’Angola fournit une grande partie des esclaves.
Le nombre d’esclaves embarqués ne cessa d’augmenter durant le 18ème siècle. Du Cap-Vert à L’Angola, toutes les côtes étaient sollicitées. Au cours du 18ème siècle, on atteindrait des chiffres compris entre 150 000 et 200 000 esclaves importés par an selon les années (exemple : en 1788, on a compté 190 000 esclaves partis des côtes angolaises).
Au début du 19ème siècle, malgré l’abolition de l’esclavage, la traite continua; elle devint clandestine : elle connut une recrudescence sur les côtes du Kongo-Angola et de l’Afrique orientale, à destination de Cuba et surtout du Brésil. Jusqu’en 1847, les chiffres de la traite atlantique restent impressionnants : de 60 000 à 160 000 par an selon les années et les sources de renseignement.

Les traites européennes et arabes ainsi que leurs effets ont fait l’objet de nombreuses étaudes et discussions. Mais les premières attaques portugaises et arabes, et principalement leurs effets démographiques, sont rarement évoqués et ne sont pas pris en compte quand on cherche à évaluer les pertes humaines de l’Afrique noire entre 1500 et 1850.
Et pourtant, dans son article sur les Portuguais en Angola, se référant principalement aux « Monumenta Missionaria Africana » qui produisent des documents des 16ème et 17ème siècles, W.G.L Randles écrit: « En 1583, les Portugais ont conquis la moitié du royaume et battu quatre armées du roi. Des milliers de ses vassaux ont été tué...d’innombrables esclaves ont été capturé....Les Portugais s’emparent des esclaves, des boeufs, des moutons, de l’huile.... ».
Louise Marie Diop montre ensuite l’impact démographique sur les populations africaines qu’on constitué les attaques portugaises et arabes; je n’aborderai pas ce sujet.

L’auteur nous parle ensuite des colloques consacrés à la traite des noirs et à leurs effets qui ont eu lieu en 1978 et 1985.
En premier lieu, elle nous parle du colloque organisé par l’UNESCO à Port-au-Prince :
« Pour certains participants, soucieux de faire entrer en ligne de compte des facteurs tels que les pertes subies lors des captures et durant les trajets en Afrique, ainsi que les décés survenus pendant les transports maritimes, il faudrait estimer les pertes subies par l’Afrique à 210 millions d’êtres humains pendant les 4 siècles qu’a duré la traite. Pour d’autres, le total des esclaves transportés du 10ème au 19ème siècle hors d’Afrique noire, vers les zones réceptrices, oscillèrent entre 15 et 30 millions de personnes ».
Le rapporteur du rapport estime qu’il y a lieu de prendre en considération des données négligées jusqu’à présent telles que celles concernant les décés lors de la capture des esclaves et, qu’il faudrait étudier très sérieusement la traite clandestine postérieure à l’abolition, sous toutes les formes qu’elle a prises, en particulier dans l’atlantique sud.
Il note que personne aujourd’hui ne défend plus l’idée que la traite a joué un rôle positif en évitant à l’Afrique une explosion démographique, mais qu’il existe encore de fortes différences d’appréciation sur ses conséquences pour le sous-développement du continent africain.

On trouve enfin dans ce rapport les considérations suivantes :

Dans les documents du colloque d'Haïti, J.F.A de Ajayi (Nigeria) et J.E Inikori (NIgeria) ont indiqué que les estimations globales de Ph.Curtin concernant la traite atlantique pourraient être d'au moins 40% inférieures à la réalité........ce qui porte à 15 400 000 le nombre total des esclaves qui ont quitté l'Afrique en direction de l'Amérique (nous reparlerons de J.E Inikori dans un autre sujet).
Selon les mêmes auteurs, la traite transsaharienne ainsi que celle qui a eu lieu par la mer Rouge, du 15ème au 20ème siècle, aurait touché quelques 10 millions de noirs, et la traite orientale par l'océan Indien en aurait touché 4 millions; soit au TOTAL = 29 400 000 captifs exportés !!
Selon les chffres donnés dans l'Histoire générale de l'Afrique volume V par Inikori, le total des captifs exportés serait de 22 256 000.

Plus des deux tiers seraient imputables à la traite atlantique - les effectifs les plus élevés se situant dans la deuxième moitié du 18ème siècle et le premier tiers du 19ème. En fait, il est très difficile d'évaluer la traite clandestine dans laquelle il faut distinguer :

Le colloque tenu à Nantes en 1985 revient sur le problème de l'évaluation du nombre de noirs déportés en Amérique. Les participants sont d'accord sur le fait que les chiffres sont supérieurs à ceux donnés par Ph. Curtin. Ch. Becker note : " Nous avons rencontré de nombreuses mentions, au cours du 18ème siècle, qui signalent l'importance de la traite illicite. Pour toutes ces raisons, il est justifié d'augmenter de plus de 50% les chiffres de la traite française tels qu'ils apparaissent dans les documents d'archive sur les cargaisons des négriers français".
En résumé, il semble raisonnable de proposer les ordres de grandeur suivants (de 1450 à 1900) :

Traite atlantique :         15 à 16 millions
Traite septentrionale :    4.5 à 5 millions
Traite orientale :            4 à 5 millions
TOTAL            :            23.5 à 26 millions

Les chiffres de 100, voire 200 millions stigmatisés par C.Coquery-Vidrovitch ne concernaient pas, en général, les transportés, mais les pertes totales dues à ce trafic (morts, tués, victimes des famines et maladies, manques à naître....).

Les effets de la traite humaine en Afrique noire sont-ils évaluables ?

Il se trouve qu’à la suite de Ph.Curtin, une école anglo-saxonne considère que l’introduction en Afrique noire de plantes nouvelles, principalement le maïs et le manioc, ont largement compensé les pertes humaines dues à la traite, et qu’en définitive, le bilan alimentaire et global est positif. C’est dans cette optique que des courbes purement imaginaires d’évolution ascendante de la population noire africaine ont été traçé par C.Mac Evedy et R.jones.
Le raisonnement le plus courant en France est de supposer un effet négatif de la traite se traduisant par une stagnation de la population entre 1700/1750 et 1900.
J.Inikori, W.Rodney et moi-même, par des méthodes d’analyse différentes, sommes arrivés à la conclusion que les répercussions de la traite ont provoqué une diminution de la population entre 1500 et 1900 et que, parallèlement, l’Afrique noire s’est progressivement sous-développé durant la même période.
Concernant l’impact démographique des différentes traites, la proportion des éléments féminins dans les effectifs exportés constitue un facteur important puisque les taux de natalité dépendent beaucoup plus du nombre de femmes que du nombre d’hommes.
J.Inikori a publié une étude qui montre la répartition du nombre de femmes exportés selon les régions; ce pourcentage est plus important que ce que l’on pouvait imaginer.
Le pourcentage de femmes varie de 28 à 50% selon les régions d’origine. Six autres études faites par Inikori montrent un pourcentage moyen de 32,9% (échantillonage de 404 705 esclaves).
Il est généralement admis que les traites septentrionales et orientales comportaient une proportion de jeunes filles et de femmes beaucoup plus élevé : les chiffres avancés sont de 2 ou 3 femmes pour un homme (étude réalisée sur une population d’esclaves noirs arrivés en Egypte au 19ème siècle).
A partir de ces données, il est facile de calculer le nombre de millions de reproductrices qui ont été enlevées à l’Afrique noire entre 1500 et 1900 : plus de 5 millions pour la traite atlantique (1/3), et à peu près autant pour les traites septentrionales et orientales (entre 2/3 et 3/4)...!!

L’esclavage existait en Afrique noire depuis la plus haute antiquité (l’histoire de la Nubie le prouve). Mais c’était un esclavage de proximité et un esclavage intégrateur, portant, d’ailleurs, sur un pourcentage relativement faible de la population et dont une partie, plus faible encore, était susceptible d’être exporté hors de l’Afrique noire.
Le contact avec les arabes musulmans, à partir du 8ème siècle, accrut déja la demande externe dans des proportions importantes. On pense que le Ghana, surtout après la conquête almoravide, pouvait exporter 8700 esclaves par an, contre 5500 aux époques ultérieures du Mali et du Songhaï. Il est clair que les rois razzièrent, régulièrement ou non, les habitants de certaines régions, afin de les vendre aux marchands arabes, notamment pour se procurer des chevaux. Mais la plupart des esclaves restaient au Soudan, au service de leurs maîtres (on peut le lire en particulier dans le Tarikh el-Fettach).
L’insertion socio-économique des esclaves en Afrique noire même était aussi habituelle en zone forestière.
Au 15ème siècle et jusqu’au milieu du 16ème siècle, les habitants de la Gold Coast achetaient environ 500 esclaves par an aux navigateurs européens; ces esclaves provenant surtout de la côte nigériane, puis de la côte kongo-angolaise. Ils les utilisaient sur place comme main-d’oeuvre domestique ou commerciale, ou les revendaient à l’intérieur sur les marchés.
Aux 17ème et 18ème siècle, tous les royaumes côtiers, y compris la Gold Coast, vendent massivement des esclaves aux navigateurs pour acquérir des armes à feu. En Sénégambie, Ch. Becker note que le contexte économique de la traite a largement déterminé l’éclosion des conflits intérieurs et des guerres civiles, la multiplication des pillages sur les populations paysannes....
Mungo Park (voyageur 1795,1797) remarque que les villageois esclaves étaient à l’époque de la traite plus nombreux que les paysans libres et qu’ils pouvaient bien représenter les ¾ de la population.
A la fin du 18ème siècle, tout le système social et la nature du commerce étaient complétement pervertis par la traite (grâce aux armes à feu, les Marocains détruisirent et morcelèrent l’empire Songhaï à la fin du siècle).
Ch. Becker énumère les multiples perturbations qu’on provoqué les pressions accumulées des Européens et des Mores : nombreux déplacements de population, dépeuplement des zones frontalières entre les principales entités politiques, entre les royaumes et entre leurs provinces limitrophes, avec, comme corollaire, un renforcement et une militarisation des localités situées aux franges; ou plus loin : aux frontières des royaumes se multiplient des incursions avec déprédations, destruction de villages, vols de bestiaux et de chiens, capture d’esclaves, ce qui entraîne leur abandon par les populations sédentaires; ces zones sont en grande partie reconquise par la forêt, alors qu’elles représentaient des secteurs densément peuplés.
Dans le Fuuta Jallon, B.Barry note la multiplication des villages d’esclaves. Il constate que l’instauration du pouvoir islamique inaugure, dès le départ, le processus d’assujetissement en masse des populations réfractaires à l’islam et anciennement installés dans le pays. De plus, la puissante théocratie militaire pille les Etats voisins, sous pretexte de guerre sainte (en fait, aussi pour les besoins externes du commerce atlantique des bâteaux négriers sur la côte).

Pour la région d’Accra, Marion Johnson, docteur de l’Université de Birmingham écrit : « La période qui se situe entre 1650, quand commence le trafic des esclaves sur une grande échelle, et la fin du 18ème siècle, quand le manque de navires lors des guerres avec la France réduisit l’intensité de ce commerce, vit la chute, l’un après l’autre, des états florissants et leur déclin jusqu’à l’insignifiance, non simplement au sens politique, mais en ce qui concerne la population. A la fin de cette période, il y avait une vaste zone vide entre les villes de la région d’Akyem d’une part et les établissements des secteurs de Akwapim, Akwamu et Accra d’autre part, le pouvoir dominant était ashanti après la défaite Akyem en 1742; Akyem et Accra avaient défait Akwamu en 1730; Akwamu avait battu Akwapim en 1680, Accra en 1660 et 1680. Les villes côtières furent pillées à plusieurs reprises dans les dernières années du 18ème siècle et les razzias d’esclaves occasionnelles étaient devenues endémiques; il apparaît que, pendant un temps, elles ont été institutionnalisées sous le régime Akwamu ».
L’histoire du territoire de l’actuel Congo a été retraçé par Marcel Soret; ce dernier nous apprend qu’à l’aube du 17ème siècle, la puissance du Loango était réelle, reconnue par ses voisins qui recouraient à sa médiation. Moins de deux siècles plus tard, non seulement tous les royaumes satellites ont fait sécession, mais la province du Mayombé a déja suivi. L’auteur en identifie la cause : l’inimaginable acrroissement de la traite au 18ème siècle. Sur cette côte, la traite continue d’être pratiquée au 19ème siècle par les Portugais, les Brésiliens et les Américains et la nécesisité pour les négriers d’échapper aux croisières font se multiplier les points de traite tout au long de la côte. D’où une accélération de l’émiettement du pays, liée à l’affaiblissement puis à la disparition de l’autorité royale.
Quant à l’Angola, son évolution fut pire encore; dans le premier quart du 17ème siècle, les gouverneurs portugais entreprennent des guerres contre les noirs sans la moindre provocation, dans le seul but de capturer des esclaves. Les habitants du Dongo fuiront leur patrie. Certains se retireront jusqu’au delè du Cuango, pour finir par s’installer, entre 1700 et 1730, sur le 6ème parallèle. Le pouvoir indigène en Angola démantelé, le pays devenu désert et abandonné de ses habitants, les Portugais s’aperçoive que la guerre n’a pas que des avantages.... le commerce s’en trouve paralysé. La cour royale indigène s’est repliée dans le Matamba, devenu son royaume à la place de l’Angola perdu, dès le 17ème siècle.Là règne la reine Jinga, particulièrement guerrière, mais qui finit par se laisser convertir au christiannisme. Cependant, après sa mort, les missionnaires ayant été chassés, la ville de Matamba fut détruite, ses habitants sombrèrent dans la plate routine des négociants en esclaves (selon W.G.L Randles).
Vers le milieur du 18ème siècle, c’est surtout de l’empire Lunda (intérieur des terres) que vinrent les esclaves : le souverain des Lunda devint un grand exportateur d’esclaves revendus sur la côte atlantique portugaise. Selon un document officiel, la région d’Ambaca avait perdu en 1782 les deux tiers de ses habitants par suite des razzias pour capturer des esclaves.
Ce n’est qu’après le début du 19ème siècle que les choses iront mieux, mais pour les blancs seulement; pendant la première moitié du 19ème siècle, la traite connaît un essor sans précédent : moyenne annuelle de 13 000 à 14 000 esclaves exportés pour le premier tiers de ce siècle; ce sont là des chiffres officiels qui ne tiennent pas compte de la fraude.

Voyons aussi ce qui s’est passé dans un territoire central, situé à grande distance des côtes, comme celui de l’actuelle République Centrafricaine : ouvrage de référence, celui de P.Kalck.
Au cours des 16ème et 17ème siècle, l’ancienne entité politique nommée Gaoga disparut, se scindant en trois Etats commerciaux distincts, le Baguirmi, le Ouadaï et le Darfour, dans lesquels les armes à feu avaient commencé à parvenir. La vie socio-économique de toute cette région commença à changer progressivement, de plus en plus fondée sur l’exportation d’esclaves pris en territoire centrafricain; dès lors le cycle infernal, achat d’armes contre esclaves et capture d’esclaves grâce aux armes fournies, allait ouvrir la période des grandes chasses d’esclaves centrafricains.
D’autre part, Kalck montre que la traite atlantique atteignit aussi le territoire centrafricain et que c’est à tort qu’on cherche à minimiser les ravages de la traite atlantique en prétendant que les esclaves vendus ne pouvaient provenir que du proche hinterland de la côte. Il ressort de plusieurs relations des 16ème et 17ème siècle et de diverses constatations, que des esclaves venus des confins de la Nubie ou du Tchad étaient conduits au Congo ou sur les rivages guinéens en raison du commerce de tribu à tribu, articulé sur la vente des hommes.

Les caractères des guerres intra-africaines antérieures au 16ème siècle, et ceux des guerres qui se multiplièrent du 17ème au 20ème siècle, étaient forts différentes : une différence capitale est que les premières se pratiquaient sans armes à feu. Mais il en est d’autres.

De la relation de voyage de Mungo Park qui a visité la région comprise entre le Niger et la Gambie en 1795/1797 se dégage un tableau qui s’oppose point par point à celui que traçaient les voyageurs arabes du 10ème au 16ème siècle et les premiers navigateurs : on ne rencontre que de petits royaumes prêts à se faire la guerre à tout moment, les agglomérations sont fortifiées jusqu’au moindre hameau, l’insécurité règne, là où transitaient l’or, le sel, le riz...on ne voit que des caravanes d’esclaves, là où l’on voyait s’édifier des villes nouvelles on netrouve plus que des localités en ruine ou totalement pillées.....Deux reliquats de prospérité relative sont signalés par Mungo Park : le royaume de Kasson (Xasso) et celui de Ségou.

Ni les africanistes, ni les historiens, ni les démographes ne sont encore familiarisés avec cette idée, pourtant évidente, que durant deux à quatre siècles, selon les lieux, l’Afrique noire s’est enfoncée dans un état d’insécurité plus grave que celui de la France pendant la guerre de Cent Ans avec tous les effets corrélatifs sur la société, l’économie et la démographie.

Nomenclature des pertes et régressions engendrés par la traite :
- les esclaves au départ des côtes ou du Sahel : 25 millions ou peut-être davantage en incluant toutes les fraudes
- les tués et blessés graves au moment de la capture
- les morts pendant les transferts en Afrique noire même puis dans les entrepôts et au moment de l’embarquement (suicides)
- les morts imputables à la multiplication des razzias
- les morts imputables à la multiplication des guerres intestines engendrées
- les morts dues aux disettes et famines provoquées par l’insécurité
- les morts dues à l’augmentation des épidémies, des endémies et autres maladies autochtones et à l’introduction de maladies nouvelles
- les effets de l’introduction des armes à feu en grandes quantités, d’alcools....
- les divers manques à naître
Il est aberrant d’imaginer que tout cela a pu être compensé par l’introduction de maïs et de manioc.

Si au 16ème siècle les dégats étaient encore localisés, il est clair qu’au 17ème siècle, après la chute du Songhaï, la situation s’était dégradée un peu partout et qu’au 18ème siècle, les taux de mortalité l’emportaient continuellement sur les taux de natalité sauf dans certaines régions relativement épargnées comme le Kanem-Bornou, le pays Haoussa, les hauts plateaux intérieurs de l’Afrique orientale - terrioires qui seront durement touchés au 19ème siècle.
R.Mauny écrit dans « Les siècles obscurs de l’Afrique » que des bandes armées pillaient, brûlaient, volaient continuellement, emmenant vers la captivité tous ceux qu’ils pouvaient prendre. Les cultures étaient abandonnées et la famine s’installait à demeure. « L’on assista à une formidable régression de la civilisation nègre....le guerrier devenant désormais le seul maître ».

Pour terminer, S.Wanzie Agnew écrit à propos du Malawi ex-Nyassaland : « Au milieu du 18ème siècle, de profonds changements se produisirent dans l’habitat et la démographie traditionnels en raison de l’arrivée des trafiquants d’ivoire et d’esclaves qui montaient des opérations de captures, notamment parmi les populations politiquement acéphales vivant entre le lac et la vallée Luangwa. Entre 1765 et 1780, les commerçants étrangers (arabes, swahili, yao) organisèrent les caravanes d’esclaves et de marchandises le long de parcours protégés. Après 1770, stimulés par la demande, les exportateurs d’esclaves étendirent leurs activités au sud de la rivière Rovuma.
Les Yao, infiltrés depuis 1830, se firent une place dans le réseau du commerce côtier, exercèrent leurs autorités par le canon et embrassèrent l’islam (1890). En 1885, Moir relate le passage d’une caravane de 1200 esclaves descendant la basse vallée. Livingstone affirme que 19 000 esclaves étaient vendus annuellement à Zanzibar, vanant de la région de Nyassa. Johnston, plus réaliste suggère, avant 1891, une exportation annuelle de l’ordre de 2500. Entre 1835 et 1870, le Malawi subit l’incursion des pasteurs Angoni qui accrurent leur pouvoir par les raids pour capturer des esclaves. Les régions ravagées ont été virtuellement dépeuplées, les survivants se réfugièrent dans des villages marginaux, où l’appauvrissement fit baisser l’accroissement naturel par la mort et la maladie ».

Cet état de guerre et d’insécurité qui s’est passé dans la plupart des régions d’Afrique a provoqué (beaucoup plus que les 21 ou 26 millions retranchés par l’exportation) un précipice démographique dont il est absurde de nier l’existence même si la polygamie freina, dans une mesure relativement faible, un effondrement démographique.

Si l’on considère le chiffre le plus bas retenu pour la population de l’Afrique noire au 16ème siècle, à savoir 600 millions d’habitants et qu’on le compare aux 200 millions obtenus pour le milieu du 19ème siècle, la différence est de 400 millions, pour 25 à 30 millions d’esclaves exportés. Cela signifie 13 à 16 individus perdus tant par les effets indirects (maladie, insécurité..) que par les effets directs de la traite, pour un captif parti vivant, et que le taux de diminution de la population se chiffre, en moyenne, à 0.36% par an. Si élevés qu’aient été le taux de natalité, ils ne pouvaient compenser les pertes directs ajoutées à une surmortalité permanente et aux manques à naître.
Au 16ème siècle, les grandes villes comme Gao, Tombouctou, Kano, comptaient approximativement 140 000 à 170 000 habitants; au 19ème siècle, Tombouctou n’a plus que 13 000 à 23 000 habitants.

Ces chiffres sont impressionnants; en résumé, Louise-Marie Diop dresse un tableau dont voici un résumé:

population noire africaine vers 800 ap.J-C : 160 à 200 millions d’habitants
population noire africaine vers 1300 ap.J-C : 320 à 400 millions d’habitants
population noire africaine vers 1500/1550 : 600 à 800 millions
population noire africaine vers 1850/1870 : environ 200 millions (taux d’accroissement négatif)
population noire africaine vers 1930 : environ 127 millions
population noire africaine vers 1948/1949 : environ 145 millions

Ceci termine l’analyse de Louise-Marie Diop concernant la période esclavagiste.

Terminons par cette phrase de Reinhard et Armengaud dans « Histoire générale des populations » :
« L’Afrique noire a pu survivre à trois siècles de traite mais risque de succomber après un siècle de colonisation ».

On voit donc qu’il est extrêmement difficile d’apprécier le nombre TOTAL des pertes humaines dues aux différentes traites et de chiffrer le « manque à naître » puisque qu’un nombre important de femmes ont été exportés.

Source :
Louise Marie Diop-Maes
Afrique Noire : Démographie, Sol et Histoire


Afrique : histoire, economie, politique

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