Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
L'ETHIOPIE DE 82 A 97
L'ETHIOPIE DE 1980 A 1997

Le pouvoir de Mengistu

La révolution éthiopienne poursuit sa lente "digestion". Pour formaliser le caractère "socialiste" de cette révolution, le Comité militaire administratif provisoire (CMAP) avait décidé de créer un parti marxiste-léniniste qui dirigerait le pays, mais la composition de la Commission pour établir un parti ouvrier en Éthiopie (COPWE) montre combien cette passation de pouvoir est artificielle. Les groupes sociaux et nationaux qui jusque-là détenaient les leviers du pouvoir en sortent en effet encore renforcés: le comité central du COPWE rassemble, autour du comité central du CMAP, quelques techniciens et des officiers supérieurs amharas: sur ses quatre-vingt-treize membres, soixante-dix-neuf sont des militaires - l'élite de l'armée -, et plus des deux tiers sont amharas. Les organisations de masse (syndicat, association de paysans, etc.) n'y ont en revanche aucun représentant. Le chef de l'État, Mengistu Haïlé Mariam, lui, renforce chaque jour davantage sa position.

Cette situation provoque un fort mécontentement social. Aucune manifestation ouvrière importante n'a certes été signalée, mais le maintien des prix agricoles à un très bas niveau entraîne des heurts, parfois armés. Ces oppositions sont cependant éclatées, et le régime a une emprise totale sur les organisations de masse. La fin du climat de terreur, l'assistance apportée aux zones de famine, la poursuite d'une remarquable campagne d'alphabétisation, le peu de disparités sociales sont en revanche à mettre au crédit du régime, qui a reculé devant toute collectivisation des terres, jugée par les paysans comme une intolérable menace sur leurs "acquis révolutionnaires". Ce faisant, il laisse entière la question agraire, vitale pour tout développement de l'Éthiopie.

L'opposition se développe donc en jouant sur les aspirations nationales. Alors que la situation s'est stabilisée en Érythrée et sur les basses terres du Sud, un nouveau front s'est ouvert dans le Tigre et menace le sud-est du pays oromo. Les mouvements nationalistes multiplient en outre les rencontres pour coordonner politiquement et militairement leur lutte, mais leurs vues sont trop divergentes pour qu'on puisse prévoir un accord. Quant aux pays voisins, Soudan et Somalie, ils supportent de plus en plus mal les contrecoups de cette situation. Mais les nationalismes ne sauraient vaincre désunis...

Militarisation et socialisme autoritaire

Au pouvoir depuis février 1977, le régime de Mengistu Haïlé Mariam reste toujours aussi contradictoire. D'un côté il exerce une répression à grande échelle contre toute initiative populaire, et de l'autre il met en oeuvre des réformes socio-économiques de tout aussi grande envergure, entièrement définies par le groupe dirigeant. Celles-ci paraissent en tout cas avoir engagé une transformation irréversible des structures féodales de la société éthiopienne.

L'accélération du cours de la révolution semble avoir amené les dirigeants militaires à faire leurs les objectifs radicaux de leurs opposants de jadis. Avec un machiavélisme consommé, le Comité militaire administratif provisoire (DERG) a repris à son compte les idées de ses opposants, tout en exilant, exécutant ou emprisonnant ces derniers. Au milieu de cette combinaison bizarre de répression et de réformes, une série d'objectifs progressistes est affirmée: atténuation des contraintes tant internes qu'externes qui freinent la croissance économique ; élimination de l'exploitation de l'homme par l'homme ; institutionnalisation de la participation populaire à la construction d'une économie nationale indépendante ; éradication de la pauvreté, de l'analphabétisme, de la faim et de la maladie.

Pour atteindre ces objectifs, le gouvernement a pris de nombreuses mesures, dont les principales ont été la nationalisation des secteurs stratégiques de l'économie - usines, banques, compagnies d'assurance et institutions financières - et une réforme agraire très radicale: toute la terre, urbaine ou rurale, est désormais propriété d'État. Le DERG a proclamé un "programme national démocratique", qui se donne pour objectif politique la constitution d'une république populaire démocratique, pour objectif économique l'édification d'une économie autosuffisante et prospère, et pour objectif social la liberté et la gratuité de l'éducation et de la santé pour tous, un emploi rétribué et la prise en charge des enfants malades, handicapés et abandonnés.

La poursuite de ces objectifs ne va pas sans difficultés, dont les plus importantes sont sans conteste l'instabilité politique permanente et les conflits militaires qu'affronte le gouvernement. Celui-ci est en effet engagé dans la répression militaire des diverses nationalités qui aspirent à l'indépendance ou à l'autonomie: l'autodétermination des ethnies va à l'encontre de l'un des dogmes du régime, le maintien de l'intégrité territoriale de l'Éthiopie. Les menaces principales sont celles de la guérilla érythréenne, de l'État somalien et des Somalis vivant en Éthiopie. D'autres centres de révolte ethnique ont été le Tigre, où opère le Front populaire de libération du Tigre, le Balé (Front de libération Oromo) et le Wollo (Front de libération Afar). Ces multiples défis ethniques ont conduit le gouvernement central a consacrer un fort pourcentage de ses ressources à la modernisation d'une armée régulière de 250 000 hommes et d'une milice de 500 000 hommes, en achetant des armes sophistiquées (Mig, chars, missiles, artillerie) à ses nouveaux amis, URSS, Cuba, et alliés de l'Europe de l'Est, dont les conseillers militaires jouent un rôle essentiel dans la répression des divers mouvements d'opposition. 100 000 soldats éthiopiens ont ainsi été engagés en février 1982 contre la guérilla érythréenne, dans une nouvelle tentative de briser sa résistance. Cette campagne, dont le nom de code était "Étoile rouge", était dirigée par le lieutenant-colonel Mengistu en personne. Mais la rapide victoire escomptée n'a pas été remportée, ce qui risque d'avoir de lourdes conséquences.

En Éthiopie même, les militaires se heurtent à des groupes d'opposants civils, en premier lieu l'Union démocratique éthiopienne, qui a récemment conclu une alliance avec le Parti révolutionnaire du peuple éthiopien (PRPE). Cette alliance jouit d'un certain soutien dans le Gondar, le Godjam et le Shoa central, la région des hauts-plateaux du Nord. Le Meison (Mouvement socialiste panéthiopien), après avoir soutenu le régime, est passé dans l'opposition. Le DERG lui-même est traversé de tendances conflictuelles, nationalistes et prosoviétiques notamment, tout comme le Comité d'organisation du parti ouvrier éthiopien (COPWE) qu'il a créé en 1980.

La réponse du DERG à ces difficultés a été la militarisation de la société à tous les niveaux. Il a toutefois mis l'accent sur la nécessité d'une direction organisée de la révolution, pour "rationaliser les méthodes révolutionnaires et encourager des progrès continus", et c'est dans ce but que le COPWE a été constitué. Dans son discours du 1er mai 1981, Mengistu a affirmé que "le COPWE jouait déjà, bien que n'étant pas encore un parti, le rôle d'un parti de travailleurs". Ce parti à naître a commencé à tisser des liens avec les syndicats, les associations paysannes, urbaines, de jeunes, de femmes et d'étudiants. La création "par le haut" de ce parti illustre bien la volonté du régime de supprimer tous les mouvements et partis issus de la base.

Sur le front économique le DERG entendait poursuivre et consolider une série de nationalisations, par une campagne de masse "à la chinoise", et en utilisant des experts soviétiques et est-européens. La "Campagne nationale de développement révolutionnaire" du DERG s'est traduite par le lancement de deux plans d'un an (1978-79, 1979-80). Pendant le 1er Plan le DERG a annoncé une "Campagne verte" pour accroître le rendement de l'agriculture, qui n'a pas permis de parvenir à l'autosuffisance alimentaire. Le IIe Plan a donné la priorité à la remise en marche de la production industrielle, sans plus de succès. C'est ensuite un plan de dix ans (1980-1990) qui a été engagé, prévoyant de jeter dans cette période "les bases techniques et matérielles du socialisme". L'objectif poursuivi est extrêmement ambitieux: doublement du PNB, augmentation de 60% de la production agricole, et de 250% pour la production industrielle. Le plan prévoit aussi l'extension à 85% de la population rurale des soins médicaux de base et l'élimination totale de l'analphabétisme. Le taux d'alphabétisation est déjà passé de 5% en 1974 à 35% en 1981, ce qui a valu au gouvernement la reconnaissance de l'UNESCO qui lui a décerné son prix en 1980.

De tels objectifs impliquent à l'évidence la stabilité et l'unité interne, ainsi qu'une forte dose d'aide étrangère et un soutien populaire total au régime militaire. Ces conditions seront très difficiles à réunir. La stabilité politique du régime est encore loin d'être assurée, et il est plus que probable que les conflits militaires persisteront. L'aide étrangère devrait venir des pays occidentaux, qui voient d'un mauvais oeil le développement des liens de l'Éthiopie avec le bloc soviétique. Enfin, et ce n'est pas le moindre problème, le soutien des peuples d'Éthiopie au COPWE ou à Mengistu n'a rien de garanti.

En février 1982, les troupes éthiopiennes, fortes de 100 000 hommes, lançaient une offensive contre les positions de la guérilla au nord de l'Erythrée. Sur le plan militaire, l'offensive s'est soldée par un échec (plus de 30 000 hommes tués du côté éthiopien). Mais la campagne "Étoile rouge" a néanmoins connu quelques succès. Des centaines de cadres ont été envoyés en Erythrée pour mener une campagne d'éducation politique visant à gagner la population érythréenne. Cette campagne a eu un certain écho même si, au début de 1983, très peu des 500 000 Érythréens réfugiés au Soudan avaient regagné leur pays. Le régime a pu fournir des armes aux paysans du sud de l'Érythrée ; un nombre considérable de projets de développement ont été mis en oeuvre, les trente usines de la région ont repris leur production, les communications ont été rétablies, les habitations, les routes et les ponts ont été réparés et la presque totalité de Massaoua a été reconstruite.

Reste que, un an après l'opération "Étoile rouge", le chef de l'État éthiopien, le lieutenant-colonel Mengistu Haïlé Mariam, était toujours favorable à une solution militaire en dépit de son coût exorbitant: plus d'un million de dollars par jour d'offensive. L'Éthiopie s'est pourtant déclarée prête à des pourparlers avec une délégation érythréenne unifiée en présence d'observateurs neutres. Le mouvement érythréen, extrêmement divisé, a d'ailleurs été soumis à de fortes pressions des États arabes dans ce sens. Trois des plus petits groupes (dont le Front de libération de l'Érythrée, FLE) ont accepté de présenter une délégation unifiée. Mais le plus important, le Front populaire de libération de l'Érythrée (FPLE) y restait opposé.

Tant que le régime éthiopien ne proposera rien d'autre qu'une vague autonomie régionale et que les Érythréens s'en tiendront à la revendication d'indépendance, une solution négociée reste improbable. Le FPLE a tenté d'ailleurs d'organiser un front uni des fronts de libération nationale, regroupant le Front populaire de libération du Tigré (FPLT) et les mouvements des peuples Oromo, Afar et Somali. Les différents fronts de libération étaient cependant militairement incapables de renverser le régime, tandis que l'armée éthiopienne semblait toujours en mesure de supporter un flux constant de désertions et de lourdes pertes. En 1983, le FPLE restait la seule force de guérilla sérieuse en Érythrée, mais il était relégué dans l'extrême-nord de la région. Ailleurs, seul le FPLT a, dans le Tigré, remporté de réels succès. Il s'est montré capable de prendre d'assaut plusieurs petites bases militaires et d'opérer librement en dehors des villes principales. Même s'il menaçait les communications avec l'Érythrée et empêchait le gouvernement de distribuer quelques vivres aux victimes de la famine, il devra néanmoins, pour étendre son influence, aller au-delà des seules activités de guérilla.

Aucun des fronts de libération nationale ne prend en tout cas au sérieux l'argument du gouvernement selon lequel un parti socialiste au pouvoir pourrait accorder une véritable autonomie régionale. Les faits infirment d'ailleurs cet argument: les tendances au centralisme du gouvernement Mengistu sont plus fortes qu'elles l'ont été sous Hailé Sélassié, et la minorité Amhara est toujours sur-représentée au sommet de l'armée et de l'administration.

De même, les affirmations du gouvernement éthiopien concernant la politisation des masses sont toujours sujettes à caution. On n'en compterait pas moins plus d'un million de militants dans les organisations de masse: l'Association panéthiopienne des paysans, le syndicat panéthiopien et les organisations nationales de femmes et de jeunes. Au total, le nombre de personnes mobilisées par ces organisations atteint plus de 7 millions pour les associations de paysans, quelques millions de plus pour les organisations de femmes et de jeunes, 500 000 pour les syndicats, presque autant pour la milice locale et 250 000 pour les forces armées. Ce phénomène a été renforcé par le grand succès de la campagne d'alphabétisation (l'analphabétisme est passé de 96 à 60%) et la création de Comités de contrôle ouvriers au niveau national, régional, provincial et local.

Le parti appelé à coiffer cette structure n'a cependant toujours pas été crée en 1982. L'annonce officielle de sa création pourrait intervenir en septembre 1983, ou 1984 pour le dixième anniversaire de la révolution. Une Commission pour l'organisation du Parti des travailleurs d'Éthiopie (COPWE) a été mise en place avec un comité central composé pour l'essentiel d'Amharas, issus des plus hauts rangs de l'armée et de la bureaucratie. La COPWE est formée de vestiges de différents petits groupes politiques qui se proclamaient tous marxistes-léninistes. Trois d'entre eux ont été éliminés lors de la "terreur rouge" de 1977/78, les autres ont disparu d'eux-mêmes. Mais l'alliance militaire contractée avec l'URSS depuis 1977 a fait du marxisme-léninisme "version Europe de l'Est" l'idéologie dominante, encore renforcée par l'amitié qui lie Mengistu à Fidel Castro. Ainsi, le régime n'a pas été tenté d'élaborer une idéologie propre ou de suivre la voie quasi mystique d'un colonel Kadhafi. Mengistu lui-même est resté méfiant à l'idée d'un parti socialiste, et il s'est toujours aligné sur les éléments nationalistes les plus durs du Conseil militaire et de l'armée. D'autres, comme le capitaine Legesse Asfah, qui dirige la section d'organisation de la COPWE, se sont montrés plus proches de l'URSS et plus fidèles à l'orthodoxie.

De fait, en Éthiopie, les considérations idéologiques s'effacent devant les considérations pratiques. Le FPLE, qui revendique une identité marxiste, reçoit soutien et subventions de l'Arabie saoudite, des États du Golfe, du Koweit et de l'Égypte. Alors que dans les années soixante et au début des années soixante-dix, les combattants érythréens étaient entraînés à Cuba, dans la République démocratique populaire du Yémen, en Algérie, en Chine et par l'OLP, aujourd'hui, les États les plus intéressés à une victoire érythréenne sont ceux qui sont les plus opposés à l'URSS...

De son côté, l'Éthiopie, directement alliée à l'URSS et à Cuba et entretenant des relations étroites avec la Libye, la RDP du Yémen et l'OLP, recevait toujours, en 1982, du matériel en pièces détachées... d'Israël. De même, au début de 1983, elle a assoupli sa politique d'investissements afin d'obtenir davantage de capitaux des sociétés capitalistes. La plus grande partie de la production de café du pays est encore vendue aux États-Unis: cela n'empêche pas l'Éthiopie de redouter l'encerclement que constituent les bases américaines servant à la Force de déploiement rapide sur la mer Rouge et dans l'océan Indien (île de Diego García, Oman, Somalie, Kénya, Soudan, Arabie saoudite et, en principe, Égypte).

Dans le domaine économique, le pragmatisme est de rigueur. L'URSS reste (et restera) le principal fournisseur d'armes de l'Éthiopie. Mais celle-ci reçoit des fonds de toutes parts et est financée par la CEE. L'aide accordée par la Libye, à la suite de l'accord tripartite de 1981 avec le Sud Yémen, s'est révélée très décevante. Soucieux de financer son ambitieux plan de développement décennal, le gouvernement a assoupli sa politique de restriction du capital étranger au début de 1983. Le commerce extérieur pose un problème énorme, et un cruel besoin de devises fortes se fait sentir. Le déficit budgétaire s'est élevé en 1982 à 820 millions de birrs (environ 1,2 milliard de francs). Les revenus de la principale exportation, le café, ont diminué de 140 millions de birrs par rapport à l'année record de 1980, en dépit d'une augmentation de la production. L'achat des armes soviétiques constitue une saignée financière importante estimée à plus de douze milliard de francs, même s'il est parfois réglé directement en produits agricoles.

Le bilan des fermes d'État était toujours, fin 1982, décevant. Leur surface est passée de 74 000 à 300 000 hectares mais leur rendement a été de 50% inférieur aux prévisions. Le régime n'a pas abandonné son programme de collectivisation, mais il est mis en oeuvre lentement et prudemment. La production alimentaire globale a augmenté, mais pas assez pour faire face à la croissance de la population et à la nouvelle sécheresse désastreuse qui a affecté en 1982 l'Érythrée, le Tigré et le Wollo. En 1983, des millions d'hommes supplémentaires allaient connaître la faim.

L'Éthiopie (33,7 millions d'habitants). Bien qu'Addis Abeba (1,4 million d'habitants en 1983) abrite le siège de l'Organisation de l'unité africaine et de la Commission économique pour l'Afrique des Nation unies, et que son aéroport soit un important lieu de transit entre l'Afrique et l'Asie, l'Éthiopie socialiste reste un État où l'information intérieure est rare. La sous-information, signe parmi d'autres du sous-développement, est telle qu'on ne connaît pas la composition exacte du DERG (comité militaire administratif provisoire). À la tradition amhara du secret s'ajoutent le caractère militaire de l'organisation du pouvoir et le poids des conseillers russes, bulgares, roumains, est-allemands et cubains, omniprésents dans l'ensemble des villes du pays et sur les frontières orientales. Les coopérants est-allemands rédigent la version anglaise du seul quotidien, Ethiopian Times ; les Bulgares gèrent les fermes d'État ; les Soviétiques préparent le Plan décennal et les Cubains gardent les frontières. Mais les Occidentaux (États-Unis, RFA, France et surtout Italie) restent les premiers pourvoyeurs d'aide économique et les premiers partenaires commerciaux (café, peaux).

Sur le plan politique, la COPWE (Commission pour l'organisation du parti des travailleurs d'Éthiopie) préparait depuis plusieurs années la création d'un parti unique dont la formation devrait être annoncée en septembre 1984, à la date du dixième anniversaire de la Révolution. Sur les 28 membres de la COPWE, 24 étaient des militaires du DERG, et dans un pays comptant 87% de ruraux, un seul paysan était représenté... La COPWE s'est fortement implantée dans les provinces en 1983. À Addis Abeba par contre, elle semblait devoir composer avec les Kebele, associations de quartiers toutes-puissantes (mobilisation politique, travaux et entretien, perception des loyers) et antérieures à la création de la COPWE. Le nouveau parti sera-t-il un véritable parti marxiste-léniniste, ou une simple concession formelle des militaires aux influents conseillers soviétiques? Début 1984, les enjeux politiques internes au DERG restaient mal connus: parmi les sept membres les plus influents d'un conseil qui en compterait entre cinquante et quatre-vingts, se distinguait un triumvirat formé du "chairman", le lieutenant-colonel Mengistu Haile Mariam (président du DERG et chef de l'armée, considéré comme plus nationaliste qu'idéologue), Firke Selassié (secrétaire général du DERG et considéré comme un idéologue communiste) et Leguesse Asfaw, chargé de l'organisation du parti et souvent présenté comme pro-soviétique. L'opposition politique de gauche (Meison, mouvement socialiste pan-éthiopien ; PRPE, parti marxiste) restait clandestine ou en exil.

La véritable révolution éthiopienne se situe d'abord dans les campagnes, et le sort des paysans, dans les régions généralement à l'abri des crises climatiques (Centre-Sud et Sud), a été incontestablement amélioré par la suppression des prélèvements au titre de la rente foncière. L'agriculture assure 46% du PNB et 90% des recettes du commerce extérieur (la récolte de café de novembre 1983-janvier 1984 était considérée comme bonne). Les fermes d'État sont limitées aux régions d'agriculture modernisée de l'Est (Arsi) et du Sud, là où se trouvaient avant 1974 les grands domaines.

Cependant, les provinces situées au nord d'Addis (Gondar, Wollo, Tigray et même Érythrée) ont été de nouveau, comme en 1972-74, gravement touchées en 1983 par la sécheresse et l'instabilité politique, d'où des famines locales et une disette générale. Les projets déjà anciens de transfert de population vers les régions à moindres risques du Sud et de l'Ouest ont connu un début de réalisation (100 000 familles), sous la direction de la Rehabilitation and Relief Commission. Mais le principal fait nouveau en 1983 a été la combinaison dans cette région de la crise agricole avec le développement d'un efficace mouvement d'opposition armée, le Front de libération populaire du Tigray (FLPT), désormais en mesure de couper régulièrement les communications routières entre la capitale et les ports d'Asab et de Massawa. Les offensives de l'armée éthiopienne au printemps 1983 ont permis de dégager les axes routiers, mais la détermination des Tigréens, appuyés par les Érythréens, et la topographie très érodée du plateau septentrional rendaient efficaces les actions de guérilla.

À l'est, la présence éthiopienne s'est affirmée, après la défaite militaire de la Somalie en 1981, dans la province de Harrarghe (nom des espaces de parcours des tribus Ogaden Somalis). Mais début 1984, le Front de libération de la Somalie occidentale a exprimé sa revendication d'indépendance du Harraghe-Ogaden, en s'attaquant à la voie ferrée Addis-Djibouti, près de Dire-Dawa.

Le regain de tension à l'est, le renforcement de l'opposition armée dans le Tigray et la poursuite de la lutte du FPLE en Érythrée ont favorisé le maintien de la présence soviétique. Avancés par certains observateurs au début de 1984, les pronostics d'un revirement d'alliance de la part du DERG, à l'instar des décisions prises par les gouvernements du Mozambique et de l'Angola, ne tenaient pas compte de la différence des positions géostratégiques de chacun de ces trois alliés de l'URSS en Afrique. En Éthiopie, le pouvoir central, héritier de Ménélik II et d'Haïlé Sélassié, se trouve certes très sérieusement contesté au nord mais garde une forte tradition centralisatrice. Les liens économiques et politiques avec le Yémen du Sud, voisin immédiat et seul allié dans un ensemble arabe hostile, base d'intervention soviétique, se sont renforcés en 1983.

Sur la frontière du Sud-Ouest, la fin de l'année 1983 a été marquée par l'aggravation des relations avec le Soudan: les militaires hostiles au pouvoir de Khartoum et les opposants de l'Anyanya II ont trouvé des bases de repli dans la province éthiopienne de l'Illubabor, à partir de laquelle ils lançaient des opérations contre les militaires "nordistes" et l'administration soudanaise, et contre les chantiers de construction hydraulique de la province de Jonglei. Le pouvoir soudanais a répliqué en facilitant les actions du FPLE contre l'armée éthiopienne, à partir de Nakfa. Le président Nemeiry attendait de ce regain de tension un engagement accru des États-Unis à ses côtés.

Dix ans de révolution

12 septembre 1974: blotti à l'arrière d'une modeste "Coccinelle", Haïlé Sélassié, le lion de Judas, le Roi des Rois, descendant d'une lignée légendaire née de l'union du roi Salomon et de la reine de Saba, était emmené vers une résidence surveillée où il mourait quelques mois plus tard. 12 septembre 1984: Mengistu Haïlé Mariam proclamait la naissance officielle du Parti des travailleurs éthiopiens, l'avant-garde marxiste-léniniste qui devait désormais diriger le pays.

En dix ans, un empire immémorial a fait place à un socialisme doctrinaire, aligné sur le bloc de l'Est. Certes, la rupture est largement irréversible. La restauration de l'ancienne noblesse, ou même la reconquête de quelques-uns de ses privilèges, relèvent de la chimère. Mais la société éthiopienne, ou plutôt les sociétés d'Éthiopie, sont trop imprégnées de leurs traditions pour que n'y persistent pas des éléments essentiels de continuité, et des conflits ancestraux.

Tel est d'abord le cas du pouvoir. S'il a pris des apparences marxistes-léninistes, il s'est fondu dans un seul appareil qui s'articule toujours autour d'une seule personne: le lieutenant-colonel Mengistu Haïlé Mariam. Élu au poste de secrétaire général du Parti, il cumule toutes les plus hautes fonctions. Ni autocrate absolu, ni simple primus inter pares, Mengistu Haïlé Mariam tire son autorité personnelle de sa position d'arbitre, reconnue de gré et parfois imposée de force.

A ses côtés immédiats, siègent, au sein du Bureau politique, les six autres membres du Conseil militaire administratif provisoire (CMAP) ou DERG - l'instance dirigeante depuis la chute de l'empereur - et quatre civils: deux techniciens conservateurs et deux "militants". La composition du Comité central (134 membres et 66 suppléants) est similaire puisque, de facto, le Parti s'est construit par cooptation depuis le sommet. Tout le Comité central du CMAP y siège, et il compte 70% de militaires et 30% de civils. Parmi ces derniers, un seul sur dix avait milité dans un mouvement marxiste avant la chute de l'empereur, alors que des figures clés des organes directeurs du Parti, y compris du Bureau politique n'ont jamais caché leur refus du marxisme. Enfin, et c'est là que réside sans doute un des principaux signes de continuité, les Amharas y sont encore très largement sur-représentés.

Le pouvoir militaire, en se parant d'habits prolétariens pour prix de son alliance avec Moscou, a donc renforcé son monolithisme. Les anciens mouvements radicaux qui le combattaient dans la capitale même se sont tus. Le régime s'est senti assez sûr de lui pour libérer les derniers militants emprisonnés, lors de l'amnistie prononcée en septembre 1984, à l'occasion de la naissance du Parti. A Addis-Abeba même, la contestation, si elle existait, ne pourrait couver qu'au sein des instances dirigeantes. Mais au début de 1985, rien n'indiquait que la stabilité du régime, renforcée par l'épuration, en janvier 1984, de responsables accusés de collusion avec le Front populaire de libération du Tigray (FPLT), était en quoi que ce soit menacée. Aucune alternative ne se dessinait face au pouvoir en place, alors que l'Éthiopie s'enfonçait dans une voie apparemment sans issue.

La population éthiopienne a été évaluée à 34 millions d'habitants en 1984, et son taux de croissance annuel à 2,9%. Or la production agricole n'ayant augmenté que de 18% depuis 1975, l'alimentation minimale des Éthiopiens était bien loin d'être assurée.

La réforme agraire, qui a aussi fêté ses dix ans en 1985, a fait sauter les verrous structurels qui figeaient le monde rural. Le nord du pays connaissait déjà, avant la réforme, un mode communal de propriété foncière, son impact s'est donc fait sentir principalement sur les riches terres du sud, appropriées par les colons amharas. Mais ce premier pas, indispensable, n'a pas été suivi des mesures nécessaires pour impulser le développement des campagnes.

Tous les efforts, y compris financiers, ont été centrés sur les fermes d'État (6% des terres cultivées) dont le rendement n'a guère été supérieur à celui des exploitations familiales. Par contre, ces dernières, où vivent les quatre cinquièmes de la population, ont été au mieux délaissées, au pire pénalisées. Les prix agricoles sont demeurés insuffisants. Faute d'un réseau de distribution des produits de première nécessité et de collecte des éventuels surplus, les paysans en sont revenus à ne cultiver que pour subvenir à leurs propres besoins.

Dès lors, l'accélération, sur les hauts plateaux abyssins, d'une crise écologique manifeste depuis des décennies, jointe à l'insuffisance des communications et à la guerre qui ont empêché la distribution des vivres, ont engendré une nouvelle famine. Ce drame, qui a provoqué en 1984 la mort d'environ 200 000 Éthiopiens, atteste funestement de l'incapacité du régime à apporter même un début de réponse aux problèmes agricoles dont il a hérité.

Le pays le plus pauvre d'Afrique

L'Éthiopie est désormais non seulement le pays le plus pauvre d'Afrique, mais probablement du monde. On comptait que seule l'aide occidentale (principalement celle des États-Unis) pourrait assurer en 1985 la survie des huit millions de personnes affamées, si elle atteignait un niveau minimal de 1,3 million de tonnes de céréales. C'est cette même aide qui devait fournir 70% du financement décennal très ambitieux adopté par le Congrès, en septembre 1984, pour la période 1985-1995.

Or, jusqu'en 1984, l'aide occidentale par tête d'habitant éthiopien a été inférieure à celle reçue dans n'importe quel autre pays d'Afrique. C'est le prix qu'a dû payer le gouvernement pour son alignement politique et diplomatique sur les pays socialistes. Mais ces derniers sont restés irremplaçables pour l'Éthiopie qui, de tout temps, a gardé les yeux rivés sur les marches de l'empire (les provinces périphériques de l'ancienne Abyssinie) pour nouer ses alliances. Certes, l'aide économique des pays socialistes a été très mesurée, comme leur contribution au plan décennal, fixée par l'accord de coopération signé avec l'URSS à l'été 1984. Mais leur aide militaire, même délivrée parcimonieusement, est devenue vitale face aux progrès de la guérilla dans le nord du pays.

Le Front populaire de libération de l'Érythrée (FPLE) a remporté deux succès majeurs. En mars 1984, il a repris le contrôle de la bande côtière du nord de la province, provoquant la débandade de 11 000 soldats de l'armée gouvernementale. Un de ses commandos a détruit, en mai 1984, près de la moitié de l'aviation militaire d'Addis-Abeba, sur l'aéroport d'Asmara.

Le Front populaire de libération du Tigray (FPLT) s'est pratiquement assuré le contrôle de l'ensemble de la province et s'est enfoncé profondément dans le Wollo et le Gondar. Il est à l'origine du développement du Mouvement démocratique patriotique éthiopien, construit sur les décombres d'un parti "gauchiste" et d'un mouvement "féodal", et il vise à mobiliser les Amharas aux côtés des Érythréens et des Tigréens contre le régime d'Addis-Abeba.

La grogne s'est propagée dans les rangs d'une armée, forte de 300 000 hommes - milice incluse. Malgré le coût exorbitant de son fonctionnement et de son équipement, elle ne paraissait pas, début 1985, en mesure d'apporter une solution "militaire" à la "question nationale". Pourtant, il semblait peu probable que les officiers tolèrent qu'Addis-Abeba allât au-delà des concessions déjà faites lors des négociations secrètes avec le FPLE. Une issue négociée au conflit paraissait donc bouchée, d'autant que les mouvements indépendantistes et autonomistes, du Nord comme du Sud, coopérant de plus en plus étroitement, étaient certains que le temps jouait pour eux et que la chute du régime central était au bout de leur fusil.

L'armée, pilier du pouvoir, a commencé à douter. Les gens des campagnes se sont repliés encore plus sur eux-mêmes ou ont rejoint les divers fronts. Dans les villes, le prix du quintal de teff, la céréale de base, représentait en 1984, sur le marché libre, le triple du salaire mensuel d'un ouvrier. Même les classes moyennes urbaines ont été frappées par les mesures drastiques interdisant les mille et une combines grâce auxquelles elles se débrouillaient pour arrondir leurs maigres salaires. Face au défi armé porté à l'intégrité même de l'Éthiopie, face à la famine qui a décimé des millions d'Éthiopiens, le régime d'Addis-Abeba se trouvait sans base sociale, au début de 1985.

En Éthiopie, malgré une aide internationale importante - aux motivations fort diverses -, le bilan de la famine 1982-1985 s'établit entre deux et trois cent mille morts. Une des conséquences majeures en a été le discrédit jeté sur la politique agraire, alors que le régime avait largement privilégié ce secteur en procédant à d'importantes réformes de structures. Environ sept millions de personnes ont connu la famine, essentiellement dans les provinces du Wollo, Tigré, Begemder et Semyen, c'est-à-dire dans les hautes terres du centre Nord et les basses terres orientales. Elle a correspondu, dans son ampleur et ses localisations, à la combinaison de déficits pluviométriques cumulés et de crise politiques régionales.

Dans les provinces du Wollo et du Tigré, la famine a été au coeur d'une âpre lutte entre forces politiques rivales dont l'enjeu principal était le contrôle des populations. Pour l'État, il s'agissait d'étendre sa main-mise sur les populations paysannes "rétives", mais rendues vulnérables par la crise climatique. A l'inverse, les fronts d'opposition armée ont cherché à soustraire leur base populaire aux tentatives de contrôle du pouvoir pour sauvegarder leur capacité d'encadrement, et à limiter les effets de la famine en organisant le transfert de populations vers le Soudan. Dans les régions contrôlées par le Front populaire de libération du Tigré (FPLT), le gouvernement éthiopien a cherché à obtenir par l'arme alimentaire ce qu'il ne pouvait imposer par les moyens militaires: faire affluer les populations affectées dans les villes contrôlées par l'armée éthiopienne. Ces objectifs ont été en partie réalisés grâce, d'une part, au contrôle politique de l'organisation du ravitaillement exercé depuis mars 1985 par le Parti des travailleurs éthiopiens (PTE), engendrant une distribution sélective de l'aide alimentaire à trois millions de personnes, notamment dans les centres créés à cet effet - Makelé (Tigré), Korem, Maychew, Kobbo, etc. (Wollo) - et, d'autre part, à des déplacements de populations vers les terres plus riches du Sud et du Sud-Ouest. Il semblerait qu'une partie de l'aide alimentaire ait été affectée à la réinstallation de ces populations.

De nombreux incidents ont marqué ces déplacements, surtout lors de l'évacuation brutale des 57 000 personnes du camp d'Ibnet (Gondar), en avril 1985, pour des raisons de "surpeuplement et de menace d'épidémie". Les protestations de Médecins sans frontières, lors des rafles et de l'embarquement forcé d'une partie de la population près du centre de Sekota (Wollo) en décembre, ont provoqué l'expulsion de cette organisation.

Au total, entre décembre 1984 et juillet 1985, 510 000 familles - pour la plupart issues du Wollo, Tigré et Begemder - ont été installées dans ces zones de peuplement à l'ouest d'Addis-Abeda, vers Nekempt, Jima, Bure et Bedele. L'objectif du gouvernement est d'installer 200 000 nouvelles familles et de mettre en culture 300 000 hectares de terre jusqu'à la fin de 1986.

Ainsi, la famine semble avoir eu comme effet d'accélérer le déplacement de l'activité politique et économique de l'Éthiopie du Centre Nord vers le Sud et le Sud-Ouest. Le Front populaire de libération de l'Érythrée (FPLE) et le FPLT ont été affaiblis par la sécheresse, et de grandes offensives militaires ont été lancées contre eux pour dégager les axes routiers Addis-Abeba-Asmara-Kasala au Soudan. Pour couper le FPLE de ses bases soudanaises, l'armée éthiopienne, en août 1985, à la suite de combats très meurtriers, a repris les villes de Barentu et de Tesseney, occupées par le Front. Après un repli stratégique de quelques mois, le FPLE a attaqué, en janvier 1986, la base aérienne d'Asmara, détruisant des dizaines d'avions militaires. De son côté, le FPLT, en mai 1985, a coupé la route Kobbo-Dese pendant trois semaines et contenu la huitième offensive de l'armée éthiopienne dans le Tigré.

Les guerres ont provoqué un certain malaise dans l'armée, auquel le chef de l'État, Mengistu Haïlé Mariam, a dû faire face: alors qu'il avait procédé, fin mars 1985, à quatre-vingt-dix arrestations parmi les gradés, le mois suivant, quarante-huit officiers supérieurs étaient promus en grade. L'appel à la mise sur pied d'une milice populaire régionale, lancé par Mengistu devant le Comité central du PTE, en mai, n'est sans doute pas étranger à cette volonté de mieux contrôler l'armée.

Malgré la reprise des contacts diplomatiques avec le Soudan lors du sommet de l'OUA à Addis-Abeba en juillet 1985, les différends avec ce pays ont persisté, notamment en ce qui concerne l'aide apportée de part et d'autre aux fronts de libération. La présence de quelque 800 000 réfugiés éthiopiens au Soudan n'a fait qu'aggraver cette situation, qui semblait devoir perdurer en 1986 en raison du déficit alimentaire prévu dans les provinces du Wollo et du Tigré.

Au plan économique, la situation est restée très difficile avec un revenu annuel par habitant de l'ordre de 115 dollars. En 1985, la dette civile s'élevait à 2 milliards de dollars et la dette militaire (contractée principalement auprès de l'URSS) se situait entre 2,5 et 4 milliards de dollars. En raison de la sécheresse et des fluctuations des cours des matières premières, les ventes de café - principale source de devises - ont diminué de 30% par rapport à 1984.

En février 1985, le gouvernement a adopté des mesures d'austérité visant à redresser le déficit commercial: constitution d'un fonds de lutte contre la sécheresse alimenté par les contributions des salariés, contrôle des licences d'importation, rationnement de l'essence.

En Éthiopie, la récolte de 1986 a permis de desserrer l'étau de la famine. En mai 1986, Michael Priestley, secrétaire général adjoint de l'ONU, estimait néanmoins le déficit céréalier entre 100 000 et 400 000 tonnes et à 600 millions de dollars le montant de l'aide versée pour l'année 1986 à l'Éthiopie. Les autorités éthiopiennes (Relief and Rehabilitation Commission, RRC), les organisations internationales, les agences étrangères de développement et les organisations non gouvernementales (ONG), ont distribué les secours, en les orientant non pas prioritairement vers les camps de transit, mais plutôt vers les sites de réinstallation durable, en contrepartie d'un travail effectif d'aménagement: lutte contre l'érosion des sols, défrichements, etc.

Les 500 000 familles déplacées en 1984-1985 ont été réparties dans les régions basses et chaudes, à la périphérie des hauts plateaux très peuplés: Asosa au Wällägga, Gambéla en Illubabor et sur le moyen Awash dans le Rift. Au Wällo, la FAO, l'ONU et des experts suédois ont réinstallés sur place des paysans qui ont reçu une aide alimentaire afin de remettre en culture leurs champs abandonnés (Work for Food Programm - Programme de nourriture par le travail).

Outre les polémiques qu'elle a déclenchées en Occident, l'aide étrangère a été l'occasion d'affrontement en Éthiopie même. Le responsable de la RRC nommé en janvier 1986 a démissionné le 16 juin 1986 à New York. Il semble que les fonctionnaires ont difficilement supporté les empiètements de la Commission du Parti des travailleurs éthiopiens (PTE).

Sans doute sensible à la mauvaise image de marque internationale de l'Éthiopie et peut-être poussé par des difficultés internes, le chef de l'État, Mengistu Hailé-Mariam, a suspendu, le 10 avril 1986, la "villagisation" et les déplacements de populations, qui avaient touché près de 3 millions d'Éthiopiens. L'objectif annoncé en 1985 était de regrouper dans de "nouveaux villages" 30 millions de paysans en 1995! En mars 1986, dans l'Est (Harär, Arsi et Balé), les Oromos se réfugiaient au rythme de plusieurs centaines par jour en Somalie, plutôt que de construire des maisons quadrangulaires, couvertes de tôle et alignées au cordeau. Pourtant, les administrateurs avaient assuré que les "villagisés" auraient plus facilement accès aux services (écoles, magasins coopératifs, cliniques, etc.). La "villagisation" du Harär a été déclenchée, semble-t-il, par la reprise des activités du Front de libération des Oromos (FLO) en 1985. En revanche, au Choa, autour de la capitale, les très nombreux villages nouveaux ont été édifiés davantage dans un but de démonstration que de sécurité.

Les rébellions du Nord ont d'ailleurs dénoncé les projets de regroupement autoritaire du gouvernement. Le Front populaire de libération du Tigré (FPLT) a été accusé du meurtre de deux Américains de l'ONG World Vision (8 mars 1986). Des Italiens du projet du Beles (Gojjam) ont été enlevés près de Gondär le 31 décembre 1986, et libérés au Soudan en janvier 1987.

L'Érythrée "utile" est restée sous le contrôle de l'armée éthiopienne depuis l'offensive "finale" de 1986. Elle n'a pu empêcher les fronts de libération retranchés dans leur sanctuaire à la frontière soudanaise de lancer des coups de main.

Le FPLT, très radicalisé, a étendu ses raids vers le Gondär et le Wällo pour couper les communications avec le Nord.

La Constitution provisoire adoptée par référendum en janvier 1987 a fait de l'Éthiopie une "République populaire et démocratique", sur le modèle des États de l'Europe de l'Est. Ainsi, les candidats au Parlement (Shängo) et aux assemblées régionales seront-ils sélectionnés par le PTE qui a recruté parmi les fonctionnaires, dorénavant nombreux à porter l'uniforme prescrit par le leader Mengistu. Les bâtiments officiels ont été envahis par des slogans, des emblèmes et des portraits comme cela se fait dans les pays de l'Est. L'alignement sur les démocraties populaires a déclenché des défections parmi les ambassadeurs en Europe et aussi celle du ministre des Affaires étrangères, Goshu Woldé (27 octobre 1986).

Le rapprochement avec la Somalie, patronné par l'Italie, s'est néanmoins poursuivi après l'enlèvement en Somalie de l'équipe de Médecins sans frontière, qui a été libérée en Éthiopie (janvier 1987).

Les militaires ont commémoré avec éclat ras Alula qui a repoussé en 1887 les Italiens en Érythrée. Ils ont célébré le centième anniversaire d'Addis-Abeba (novembre 1986) et aussi ses fondateurs, l'empereur Menilek et Taytu son épouse.

Au printemps 1987, les élections législatives ont envoyé au Parlement (Shängo) 835 députés (taux de participation 83,4%), "investis" par le parti unique, dont Mengistu Haïlé Mariam et ses collègues mais aussi le patriarche de l'Église orthodoxe et le chef de la communauté musulmane.

Le Comité militaire administratif provisoire a annoncé sa dissolution le 3 septembre, anniversaire de la déposition de Haïle-Sellasé. Le Shängo a élu Mengistu chef de l'État et Fesseha Desta, vice-président. Le nouveau gouvernement a repris les ministres nommés après les législatives sous la direction du Premier ministre Feqrä-Sellasé Wäg-Deres. La République a abandonné l'emblème du gouvernement provisoire, un araire, pour l'obélisque d'Aksum, symbole de la tradition la plus ancienne d'Éthiopie. Le Parlement a adopté une nouvelle carte administrative. Le nombre des régions est passé de 14 à 25, auxquelles s'ajoutent 5 régions autonomes découpées sur des critères ethniques et historiques (Érythrée, Tigré, Asäb, Diré Dawa et Ogaden). Le régime "civil" essaie de concilier l'Éthiopie unitaire avec un fédéralisme de fait, chaque région étant dotée d'un shängo qui dispose de pouvoirs dans le domaine de la culture et de l'éducation. L'autonomie des régions est la première tentative de solution au problème des rébellions. Le Parlement a voté une loi d'amnistie pour les combattants. Le 29 octobre, le journal Addis-Zämän a publié un appel d'intellectuels, d'écrivains et de journalistes érythréens aux fronts rebelles pour qu'ils profitent de l'autonomie offerte par la Constitution. Ceux du Nord (Érythrée-Tigré) et du Sud (Ogaden) ont rejeté officiellement l'offre. Le gouvernement, en créant la région d'Asäb, contente certes les Afars, mais surtout détache le port de l'Érythrée et projette d'en faire le terminus d'un chemin de fer: générosité et sécurité se conjuguent!

Les images de satellites avaient montré, dès juillet 1987, le déficit pluviométrique au Nord et au Harär (Ogaden). Rapidement, en septembre, l'administration Reagan a offert son concours au moment où les autorités éthiopiennes (la Relief and Rehabilitation Commission - RRC) demandaient l'aide internationale, évitant l'erreur commise en 1984, quand il ne fallait pas perturber les fêtes du dixième anniversaire de la révolution. Les experts du PAM (Programme alimentaire mondial) de la FAO ont estimé que les besoins se situaient entre 950 000 et 1 300 000 tonnes de vivres (pour cinq millions d'Éthiopiens). La CEE, les ONG et Bob Geldof se sont mobilisés et le vice-président a entrepris une tournée d'information en Europe occidentale (en novembre, il fut reçu par le président Mitterrand). Les secours ont afflué à Asäb et Massawa, les deux ports les plus proches des hauts plateaux "sinistrés". Des camions, montés à Asmära, ont été interceptés au Sud, en octobre, près de Däqämeharé. Les combattants du FPLE (Front populaire de libération d'Érythrée) ont détruit 450 tonnes de vivres, prenant pour prétexte l'escorte militaire éthiopienne qui protégeait le convoi: la CEE a décidé alors de débloquer 10 millions d'ECU pour organiser un pont aérien. Le FPLT (Front populaire de libération du Tigré) fit parvenir des menaces à Bruxelles. Cette radicalisation des fronts trahissait la crainte de voir les populations échapper à leur emprise à la faveur des distributions de vivres. La RRC et les ONG essaient d'éviter les grandes concentrations de réfugiés dans des camps: Qoräm, Ebnät, Mäqälé, Wuqro. Le gouvernement a repris les déplacements vers le Sud: 7 500 "volontaires". A la fin de l'année 1987, un quart des besoins totaux étaient couverts et deux mois de réserves disponibles, selon le PAM. De nombreux témoins ont fait état d'une organisation meilleure qu'en 1984 mais insisté sur les blocages de l'agriculture éthiopienne: priorité aux fermes d'État, collectivisation autoritaire, planification centralisée, livraisons obligatoires à bas prix, en un mot une "extinction du mode de production paysan". La Banque mondiale et la CEE ont posé comme condition un desserrement de la contrainte pesant sur les paysans pour débloquer des fonds: 200 millions d'ECU au titre de la Convention de Lomé 3, soit deux fois le montant des crédits consentis à la Somalie qui est huit fois moins peuplée. En février 1988, un accord de livraison de céréales a été conclu avec la CEE. Peu de temps après, on annonçait un relèvement du prix payé aux paysans, la liberté pour eux de vendre le surplus et des crédits pour l'agriculture privée. Mesures isolées, mesures de circonstances, poursuite dans le domaine agricole de la libéralisation? Le débat est ouvert.

L'Éthiopie a manqué de 500 000 t. de céréales en 1988. Le déficit a été comblé par l'URSS et les pays occidentaux qui ont demandé à Adis-Abéba de relâcher les contraintes pesant sur les paysans. Les autorités ont promis une augmentation de 15% du prix à la production, la libéralisation du commerce intérieur et la révision des quotas. Les Soviétiques ont proposé que les associations de paysans louent pour trois ou quatre ans des terres aux familles. La Banque mondiale finance l'amélioration de l'agriculture paysanne et de l'éducation, et la CEE, la caféiculture et un nouveau terminal portuaire à Asäb.

Peu après la paix conclue le 3 avril 1988 avec la Somalie, le régime libérait les princesses détenues depuis 1974 et autorisait l'Église évangélique Mäkanä-Iyyäsus, dont elle relâchait le chef accusé de complicité avec le Front de libération des Oromo. En septembre, 3 500 prisonniers de guerre détenus en Somalie retrouvaient l'Éthiopie après onze ans de captivité.

Les Fronts populaires de libération du Tigré et d'Érythrée (respectivement FPLT et FPLE) ont détruit les convois destinés aux trois millions de victimes de la sécheresse pour éviter qu'elles ne restent sous le contrôle du gouvernement. En février 1988, Mengistu Haïlé Mariam a effectué "une tournée des popotes" dans les garnisons les plus exposées. Une mutinerie, à Afabet, a été réprimée par des emprisonnements et des exécutions. Le FPLE l'a exploitée et a capturé trois divisions, du matériel et trois conseillers soviétiques (19 mars), provoquant le repli de l'armée éthiopienne sur Kärän et Asmära, et l'abandon de Naqfa, Aqordat et Täsänäy. Le FPLT en profitait pour investir Aksum et Adwa, ainsi que les villes situées sur les deux routes conduisant à Addis-Abéba.

L'Éthiopie décidait alors d'évacuer du Nord tous les étrangers, malgré les protestations de la Croix-Rouge et des gouvernements (y compris les États-Unis et l'URSS). Une zone interdite de dix kilomètres de large a été créée sur le rivage et le long de la frontière avec le Soudan. Mengistu a décrété l'état d'urgence: chaque Éthiopien contribue à l'effort de guerre pour un douzième de son salaire ou un dixième de son revenu. Pour empêcher l'arrivée de renforts venus du front somalien, le FPLT et le FPLE se sont alliés, et la contre-offensive éthiopienne a échoué le 25 mai 1988 devant Afabet. Le seul dirigeant érythréen du Parti des travailleurs éthiopiens (PTE) - rédacteur de la Constitution de 1987 - a fait défection. Pour la première fois, l'aide fournie par l'USAID a été distribuée par les Fronts.

Après une saison des pluies exceptionnelle, qui a provoqué une épidémie de paludisme sur les plateaux, l'Éthiopie, à l'automne, n'a pas repris l'initiative. Les Italiens ont évacué le projet d'aménagement intégré du Bäläs, au sud du lac Tana. Les anciens combattants ont manifesté dans la capitale à l'appel d'un Comité des soldats libres clandestin. La répression brutale a aggravé le malaise de l'armée qui a perdu, fin février 1989, toutes les villes du Tigré, et la capitale Mäqälé. Le congrès du PTE a été consacré à la guerre qui dévore 55% du budget. En décembre, le chef du gouvernement, Fäqrä Sellasé, a annoncé la reprise de la villagisation pour 600 000 familles en 1989. Au cours de sa tournée en Europe, le chef du FPLE, Issayas Afäwärqi, comme Mengistu, a exclu toute négociation, et déclaré que la guerre serait longue. Le gouvernement a accédé à la demande de cinq notables de l'ex-Front de libération de l'Érythrée (FLE, éliminé par le FPLE) d'une partition de l'Érythrée entre chrétiens et musulmans, votée par le Parlement le 14 janvier 1989. En retour, les Fronts ont attaqué les routes de Gondär, de Däsé et d'Asäb.

La défaite en Érythrée a brisé l'armée et l'élan de la Révolution, qui s'est retrouvée ramenée dix ans en arrière, toujours menacée par la famine. L'échec d'une tentative de putsch, le 16 mai 1989, a montré l'emprise du régime sur l'armée, minée par les purges, et sur le peuple, accablé par la conscription forcée. L'URSS pousse Mengistu au compromis mais le FPLE, qui a soutenu les conjurés à Asmära et exige l'indépendance avant toute négociation.

Le 5 mars 1990, toute l'Éthiopie écoutait Mengistu Haïlé Mariam, au pouvoir depuis 1977, proclamer l'adoption de l'économie mixte et l'abandon du socialisme et du monopole du Parti des travailleurs éthiopiens. La nuit, les portraits de Marx, Engels et Lénine, les slogans martiaux et les drapeaux rouges disparaissaient. Tournant historique ou mesure de circonstance? Le paysan, maintenant maître de sa terre, peut la transmettre par héritage, la vendre et commercialiser sa récolte sans passer par les circuits étatiques. Le commerce libre a réapparu et le prix du téf, la céréale de base, et de la tôle ondulée a baissé de 50%. Les capitaux étrangers peuvent s'investir dans toutes les entreprises. La collectivisation sera désormais volontaire: les coopératives survivront-elles à cette libéralisation? Les 2 700 000 familles regroupées dans les "nouveaux villages" y resteront-elles? Mais la méfiance vis-à-vis d'un régime identifié au socialisme militaire est demeurée: aucun signe d'approbation populaire hormis les manifestations officielles de soutien.

Ce soudain revirement du régime est lié à la dégradation de la situation en Érythrée où les sécessionnistes combattent depuis trente ans, et au Tigré où le Front populaire de libération (FPLT) lutte depuis quinze ans contre le pouvoir central. Au moment où Mengistu brûlait ce qu'il adorait depuis quinze ans, la ville de Massawa passait, en février 1990, au Front populaire de libération de l'Érythrée (FPLE) et Baher Dar était détruit par le FPLT. L'armée éthiopienne a perdu sa pugnacité après les revers subis au nord depuis 1988. Elle a aussi dû faire face à une tentative de putsch, le 16 mai 1989, déjouée à l'aide des Allemands de l'Est: 200 officiers furent tués ou arrêtés. L'URSS n'a continué à soutenir Mengistu qu'en le pressant d'accepter la médiation de Jimmy Carter dans le conflit qui l'oppose au FPLE. Des négociations avec les Érythréens se sont ouvertes à Atlanta en septembre 1989 et se sont poursuivies à Nairobi en décembre 1989, sans d'autres résultats que de ralentir l'activité du FPLE. D'autre part, le FPLT a pris le Wallo et est parvenu à 150 kilomètres au nord de la capitale, tandis que les maquis se sont réveillés au Gojjam et au Gondär. Mengistu a été abandonné par les Cubains et privé du soutien de la RDA. On pouvait s'attendre à sa chute prochaine.

Mais le régime se raidit, décréta la mobilisation et rafla des jeunes pour les envoyer au front. Le Premier ministre, Feqrä Sellasé, fut "démissionné" sans explication. On supprima le rationnement de l'essence et on permit de rouler le dimanche. Mengistu distribua les armes livrées par les Soviétiques aux qäbälé (comités de quartiers): "Je vous donne les armes, donnez-moi les rebelles."La propagande surnomma les Tigréens du FPLT wâyyané, d'après une révolte survenue au Tigré en 1943, et shabiya, "peuple" en arabe, pour insister sur leurs relations avec les musulmans afin de susciter la résistance des chrétiens. Les Wâyyané battus se replièrent sur le Tigré et rencontrèrent les Éthiopiens à Rome en janvier 1990. Le FPLE prit le relais et envoya, par le Soudan, des prisonniers oromo libérés renforcer le Front de libération des Oromo qui enleva Asosa à l'ouest. Le Nord étant dégarni, les fronts de libération repartirent à l'assaut du Wallo et du Gojjam, accusèrent Israël, qui a repris ses relations avec l'Éthiopie, d'entraîner l'armée, et réclamèrent l'aide des pays arabes.

L'économie a été désorganisée par l'effort de guerre qui absorbe 75% du budget et produit son cortège de réfugiés qui affluent à Addis-Abéba. Au début 1990, les chantiers étaient en panne et les routes détériorées, faute d'entretien. Alors que les pluies de printemps ont été abondantes, la famine menace le Nord, ravagé par les combats et interdit par les fronts de libération aux organisations d'aide installées en Éthiopie car elles reconnaissent l'autorité gouvernementale. Le président a dû se rallier, en mai 1990, à l'accord soviéto-américain de ravitaillement par avion des région sinistrées.

Le régime, désavoué par l'URSS à cause de son immobilisme, a recherché une crédibilité nationale et internationale et multiplié les ouvertures vers les États-Unis, en vain, surtout depuis l'exécution, annoncée en mai 1990, de douze généraux impliqués dans le putsch manqué de mai 1989. Le pouvoir, à la mi-1990, s'enfonçait dans la guerre à outrance.

La crise du Golfe ouverte le 2 août 1990 a constitué un sursis pour le régime éthiopien. Soutenant la position des États-Unis au sein des pays non alignés, Addis-Abéba a bénéficié pendant quelques mois d'une grande sympathie américaine, d'autant que des réformes de libéralisation économique étaient discutées. La situation militaire, malgré les déclarations triomphalistes du Front populaire de libération de l'Érythrée (FPLE) et du Front populaire de libération du Tigré (FPLT), se stabilisait, rendant possible l'octroi d'une aide alimentaire aux populations durement frappées par la sécheresse: près de 950 000 tonnes de céréales, dont plus de 70% attribués au Nord du pays, étaient nécessaires.

Dès la fin février 1991, la situation s'est dégradée considérablement pour le président Mengistu Haïlé Mariam. Les négociations avec le FPLE ont tourné court à Washington et l'offensive lancée par le FPLE, le Front de libération oromo (FLO) présent dans l'Ouest du pays, le FPLT et ses organisations satellites regroupés dans un Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE) est allée de succès en succès jusqu'à conduire (avec un satisfecit américain) les combattants du FDRPE à Addis-Abéba le 28 mai 1991, quelques jours après la fuite du président Mengistu au Zimbabwé. Le leader du FPLT, Meles Zenawi, a assumé à partir de juin la direction du pays alors qu'un de ses proches, Tamrat Layne, dirigeant du Mouvement populaire démocratique éthiopien - organisation membre du FDPRE - assumait les fonctions de Premier ministre dans l'attente d'une conférence nationale prévue pour juillet 1991.

La rapidité de cette victoire militaire s'explique par l'excellente coordination militaire des fronts d'opposition, particulièrement bien équipés, mais également par d'autres paramètres, plus politiques. D'abord, les orthodoxes du régime avaient regagné une forte influence à la fin de 1990 et ils avaient bloqué toutes les réformes économiques et politiques. Les États-Unis, hésitants en 1990, ont alors clairement décidé, après l'échec des discussions, de "lâcher" Mengistu, considéré comme un obstacle à tout règlement de la crise. L'armée éthiopienne, ensuite, qui ne s'était pas remise des purges consécutives à la tentative de coup d'État de mai 1989, souffrait d'un mode de commandement inefficace car trop centralisé et d'une conscription forcée d'adolescents sans aucune motivation, sans instruction militaire ni encadrement. De fait, il n'y eut que deux réelles batailles: Décaméré près d'Asmara et Dessié dans le Wollo; les autres affrontements furent des accrochages limités qui accélérèrent l'implosion de l'armée. Enfin, les milices, qui représentaient une réelle force militaire, notamment dans le nord-Gondar, le Gojjam, en pays afar, n'ont pas combattu car elles ont été "retournées" par les fronts d'opposition ou, conscientes de la grande faiblesse du pouvoir central, sont restées neutres.

A la fin mai 1991, le FPLE a pris le contrôle de toute l'Érythrée et a clairement indiqué sa volonté d'installer un gouvernement provisoire afin d'organiser dans les dix-huit mois un scrutin d'autodétermination, qui semblait désormais accepté par les États-Unis. Quant au FDRPE et au FLO, ils contrôlaient nominalement le territoire éthiopien à la mi-1991, mais le soutien de la population restait très variable.

De nombreux problèmes demeuraient posés. La situation économique du pays était catastrophique et les conditions de vie de plus en plus difficiles, nourrissant un mécontentement social important: la libéralisation des prix a entraîné un renchérissement des denrées de première nécessité et une hausse vertigineuse des loyers. Les différents groupes d'opposition éthiopiens entretiennent des relations très tendues, leurs divisions sont profondes: la paix civile et les possibilités d'alliance pour constituer un véritable gouvernement d'union nationale apparaissaient donc fragiles. Enfin, le nouveau régime d'Addis-Abéba doit gérer sous haute surveillance américaine quatre autres dossiers très délicats qui déterminent toute la géographie du pouvoir dans la région et sa propre survie: l'accession à l'indépendance de l'Érythrée qui semblait assurée, le retour des Tigréensà la direction du pays après un siècle de quasi-marginalisation (le pouvoir était jusqu'alors dominé par les Amharas), l'irrédentisme oromo (les Oromo constituent le plus nombreux groupe ethnique de la Corne de l'Afrique soit environ un tiers de la population éthiopienne et le FLO est partisan d'un État oromo), la reconnaissance institutionnelle de la diversité des peuples de l'Éthiopie moderne au-delà de l'unification réalisée au XIXe siècle.

Après la chute du régime de Mengistu Haïlé Mariam fin mai 1991 et l'entrée des maquisards du FDRPE (Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien) à Addis-Abeba, la capitale, une "conférence nationale" s'est tenue début juillet 1991. Le nouveau pouvoir s'est mis en place avec l'élection de Méles Zenawi à la présidence de la République pour deux ans et la nomination d'un gouvernement composé pour l'essentiel de techniciens, chargé de mettre en oeuvre une politique de reconstruction nationale. Après quelques mois d'enthousiasme, la population a déchanté devant la multiplication des problèmes et l'apparent immobilisme du pouvoir.

Au niveau politique, plusieurs contradictions se sont développées. D'abord, les relations entre les deux principales composantes du nouveau régime, le Front de libération oromo (FLO) et le FDRPE, dirigé par Méles Zenawi, n'ont cessé de se dégrader, aboutissant plusieurs fois à des affrontements armés sanglants dans le Balé, le Sidamo, le Hararghe. Les enjeux de cette rivalité sont apparus doubles: le FLO a accusé le FDRPE de vouloir miner son autorité sur le pays oromo (environ 40% des districts du pays) et de confisquer la réalité du pouvoir aux dépens du gouvernement et du Parlement. Des critiques non dénuées de fondement, malgré une certaine liberté de parole et de presse. La marginalisation politique de l'ethnie qui dominait culturellement les Amhara s'est encore accentuée avec la démission du ministre des Finances. Le pouvoir a dû faire face à une hostilité à peine voilée de nombreux cadres amhara dont les réticences à son égard se sont manifestées par des dysfonctionnements importants de l'appareil d'État.

Ce quasi-effondrement de la machine administrative, conséquence de la guerre et de la nouvelle donne politique, a eu des effets désastreux sur l'économie et la sécurité dans plusieurs provinces du pays. En effet, les tensions ethniques se sont multipliées après la définition des nouvelles régions (ou futurs États) de l'Éthiopie. Celles-ci ont été définies suivant des frontières ethniques quelquefois problématiques, sans prendre en considération la variété des situations régionales, qui rend impossible un découpage qui fait fi de l'histoire et des liens non ethniques. Dans une telle logique, la lutte politique passe par l'affirmation communautaire et se traduit dans plusieurs régions, notamment le Hararghe et l'Ogaden, par des affrontements armés, des massacres, l'expulsion de minorités. Les élections locales qui devaient avoir lieu avant la fin mars 1992 ont dû être repoussées et, plus que jamais, le futur de l'État éthiopien est apparu incertain.

Le gouvernement a dû gérer les effets sociaux de la dissolution de l'armée de Mengistu: plus de 300 000 soldats ont été démobilisés en quelques semaines, sans espoir ou désir, pour beaucoup, de retourner dans leurs villages d'origine. Aussi l'insécurité dans les villes et dans la capitale n'a-t-elle cessé de croître. Au niveau économique, le nouveau pouvoir s'est trouvé pris dans une contradiction tenant à son itinéraire idéologique. Ses dirigeants se sont rangés sous la bannière du libéralisme. Cependant, les cadres intermédiaires du FDRPE sont demeurés sensibles aux valeurs d'un marxisme-léninisme hier pro-albanais et ont créé dans les entreprises des comités de doléances ressemblant aux structures de contrôle de la période Mengistu. Le gouvernement éthiopien, après bien des hésitations, a accepté plusieurs mesures économiques importantes, comme la libéralisation du secteur des transports en mars 1992, et la dévaluation de la monnaie nationale en avril.

Au niveau international, l'Éthiopie a beaucoup bénéficié de ses excellentes relations avec les États-Unis, lesquels ont été sans cesse consultés et ont servi de médiateur avec le FMI. La normalisation des relations avec l'Occident devait lui garantir l'aide financière nécessaire pour sa reconstruction. Les rapports avec l'Érythrée - où, après la chute du régime éthiopien, a été mis en place un gouvernement provisoire sous le contrôle des indépendantistes - se sont détendus après la signature, en février 1992, d'un accord sur l'utilisation du port d'Assab qui permet l'accès à la mer Rouge et, par-delà le détroit de Bab el-Mandeb, à l'océan Indien. Le Soudan a touché les dividendes de son appui au FDRPE, en faisant transiter des troupes par l'Éthiopie pour son offensive au sud en mars 1993.

Les élections régionales de juin 1992 ont constitué une date charnière dans la construction d'un nouveau système politique en Éthiopie, près d'un an après la conférence nationale d'Addis-Abeba et deux ans après la chute du régime de Mengistu Haïlé Mariam, fin mai 1991. Elles illustraient également les contradictions du régime de Méles Zenawi qui a multiplié les déclarations sur la démocratie tout en s'efforçant de contrôler des zones clés du pays, grâce à des organisations satellites de son mouvement, le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE), dominé par le Front populaire de libération du Tigré (FPLT). Dans plusieurs régions (somali et afar notamment), le processus électoral a dû être retardé de plusieurs semaines à cause des difficultés d'organisation ou de l'absence d'assurances en matière de sécurité. Surtout, les conditions de la campagne ont été jugées trop déséquilibrées par le Front de libération oromo (FLO), principale composante, avec le FDRPE, du nouveau régime. Comme d'autres organisations oromo, il s'est retiré de la compétition quelques jours avant les élections tout en essayant de provoquer des troubles en faisant sortir ses troupes de leurs camps.

Cette nouvelle épreuve de force entre les mouvements oromo les plus nationalistes et le FDRPE n'a pas tourné à l'avantage des premiers qui ont été marginalisés militairement par le désarmement d'une bonne partie de leurs combattants et ont perdu une part du soutien dont ils bénéficiaient dans la population acquise au nationalisme.

Le gouvernement, fort de cette victoire, a poursuivi la mise en place des structures politiques de la transition en organisant une décentralisation toute relative de l'administration, puis en établissant une charte des droits politiques dans la période de transition, en janvier 1993. En mars, une commission constitutionnelle s'est mise au travail.

Les élections régionales et ses conséquences auront également provoqué le réveil d'une opposition politique, jusqu'alors bien passive. Celle-ci, profondément divisée sur ses buts et ses moyens, s'est unifiée dans une commune hostilité à l'indépendance de l'Érythrée. En janvier 1993, une manifestation à l'université a été réprimée très brutalement et en avril, 41 enseignants ont été mis à pied pour des motifs discutables, liés le plus souvent à leur sensibilité politique. A la suite de leur participation à une conférence de l'opposition à Paris, en mars 1993, et de leur appui à sa résolution finale, cinq mouvements de la Coalition démocratique des peuples du Sud éthiopien ont été exclus du Parlement. Une organisation ultra-nationaliste amhara n'a évité son interdiction que grâce aux pressions américaines. Parallèlement, on a assisté à un certain réveil de l'islam politique, notamment dans les mondes oromo et somali. Cette effervescence s'est nourrie, en particulier, des appuis soudanais, saoudiens et somaliens. Malgré des réticences devant les organismes financiers internationaux, le gouvernement a accepté de dévaluer la monnaie d'environ 60%. De même, il a consenti à une libéralisation des règles d'importation et d'exportation et, in extremis, à la libéralisation des transports, le 30 décembre 1992, ce qui lui a permis d'obtenir un prêt d'une filiale de la Banque mondiale de 96 millions de dollars. Les relations ont repris avec le FMI (Fonds monétaire international) qui a accordé un prêt de 70 millions de dollars pour un programme d'ajustement structurel de l'économie du pays.

Le régime éthiopien a continué de bénéficier d'un net soutien des États-Unis. Les relations avec l'Érythrée sont demeurées correctes, notamment au niveau économique, à cause des bons contacts entretenus par les dirigeants des deux pays. Mais, il a paru probable que les Éthiopiens cherchaient à développer leurs échanges avec Djibouti et, à terme, avec le "Somaliland" (Nord de la Somalie, qui s'est autodéclaré indépendant en mai 1991) afin de ne pas être aussi dépendants du port d'Assab, port franc, mais contrôlé par les Érythréens. Si l'Éthiopie est restée d'une grande discrétion sur le conflit sud-soudanais, elle a joué un rôle autrement plus actif pour la résolution de la crise somalienne et a pallié aux incompétences des négociateurs onusiens lors des deux conférences de réconciliation qui se sont tenues à Addis-Abeba en janvier et mars 1993.

Le débat sur la nouvelle Constitution et l'élection d'une Assemblée constituante fixée au 5 juin 1994 ont été au centre du débat politique à partir de l'automne 1993. Le calendrier de la période transitoire consécutive à la chute du régime dictatorial de Mengistu Haïlé Mariam (mai 1991) qui avait été défini en juillet 1991 n'a pas été respecté, ce qui a incité le gouvernement à honorer à tout prix cette échéance. Les élections se sont déroulées sans heurt, l'opposition s'étant tenue à l'écart du processus électoral; les candidats du gouvernement ont ainsi fait des scores très importants. Les obstacles étaient cependant apparus nombreux.

Après des pluies insuffisantes, 4,4 millions d'habitants ont été confrontés à un risque de famine comparable à celle de 1984-1985, obligeant à importer 500 000 tonnes de céréales. Le gouvernement a craint d'être accusé de profiter de l'aide internationale pour manipuler le scrutin à son profit. Les problèmes politiques ont paru encore plus aigus. Les relations du pouvoir et de l'opposition se sont encore détériorées avec l'arrestation de dirigeants amharas en juillet 1993, de sept participants d'une conférence de cinquante et un groupes d'opposition à Addis-Abéba en décembre 1993, puis celle d'une douzaine de journalistes et d'éditeurs indépendants en janvier 1994. Devant le tollé international qui s'est ensuivi, le pouvoir a dû libérer nombre de ces détenus mais le durcissement n'en demeurait pas moins incontestable.

L'opposition éthiopienne, très divisée, ne partage pas la même stratégie et, à l'exception de quelques organisations, n'a ni base réelle ni crédibilité en Éthiopie même. Les deux pôles en sont l'Organisation de tout le peuple amhara, refusant la régionalisation ethnique mise en oeuvre à partir de juin 1992 et le Front de libération oromo qui exige la sécession du territoire oromo et a choisi la lutte armée après son boycottage des élections régionales de juin 1992. Malgré des assurances prodiguées à la communauté internationale et à son mentor américain, le pouvoir n'a fait aucun compromis susceptible de lui assurer la participation de l'opposition au processus électoral de juin.

Dans les régions somali et oromo notamment, les déceptions ont été à la hauteur des espoirs suscités par le fédéralisme des "nationalités" tant prôné par le gouvernement: les pouvoirs alloués aux autorités régionales sont demeurés minimes; l'emprise d'Addis-Abéba est restée entière, provoquant une réaction indépendantiste très nette à l'approche de juin. Le gouvernement a semblé revenir sans l'avouer sur le choix de la décentralisation et accepter un État fort qu'il contestait dans l'opposition, au risque de mécontenter fortement les populations périphériques. Cette évolution prévisible présenterait également une cohérence sur le plan économique puisqu'une gestion trop idéologique du problème des nationalités a accru les migrations vers les grandes villes, où les perspectives d'emploi sont nulles, et augmenté les difficultés d'accès à certains marchés.

Le gouvernement, s'il est resté sous haute surveillance internationale au niveau politique, a obtenu un satisfecit du FMI pour sa gestion économique. L'inflation a été maintenue au-dessous de 10% (7,4%), la croissance s'est élevée à 8,8% en 1993 et aurait pu atteindre 5,8% en 1994 sans la famine qui l'a ramenée à 3,5%, soit un taux équivalent à celui de la progression démographique. Le gouvernement espérait aussi constituer des réserves de devises fortes correspondant à 10,6 semaines d'importation, pour consolider ainsi les acquis de 1993. Au niveau international, l'Éthiopie, en collaboration avec l'Érythrée, a sorti les États-Unis de l'impasse guerrière dans laquelle ils s'étaient placés dans le cadre de leur intervention à partir de décembre 1992, dans la crise politique somalienne, et ce en renouant avec le général Mohamed Farah Aydiid. Cette médiation n'a pas eu ensuite le même succès, certainement à cause d'un engagement trop net en faveur de ce dernier aux dépens des autres chefs de faction. Pour le conflit soudanais, le résultat a été totalement négatif puisque ni l'insurrection de l'APLS (Armée populaire de libération du Soudan), ni Khartoum n'ont accepté d'entamer de réelles discussions dans un cadre défini par les États de la région.

Le gouvernement éthiopien a bénéficié d'un nouveau satisfecit du FMI (Fonds monétaire international) qui a approuvé le troisième accord annuel au titre de la "facilité d'ajustement structurel". La croissance du PIB devrait atteindre 5,5%, conséquence de la poursuite du dynamisme du secteur manufacturier et des services, ainsi que du redressement du secteur agricole après une année 1993-1994 très médiocre. Pourtant, plusieurs ombres demeurent à ce tableau. D'une part, l'inflation a repris, d'autre part, des réformes structurelles demandées par le FMI n'ont toujours pas été mises en chantier: simplification et élargissement du code d'investissement privé; unification des taux de change; réduction du nombre d'entreprises publiques; renforcement du contrôle des nouveaux établissements bancaires par la Banque nationale d'Éthiopie... Autant d'injonctions qui étaient perçues comme de véritables ingérences américaines.

En effet, si les relations avec les États-Unis sont demeurées bonnes, elles n'ont plus eu la même chaleur que deux ans auparavant, essentiellement à cause du durcissement politique du régime et de la multiplication des violations des droits de l'homme.

Techniquement, les élections de juin 1994 se sont passées dans de bonnes conditions mais le boycottage de l'opposition a conféré une suprématie artificielle au Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE), qui a emporté 484 des 547 sièges de l'Assemblée constituante. Celle-ci a adopté en décembre une Constitution incluant, outre les libertés formelles, le droit à l'autodétermination des régions et abandonnant la propriété de la terre à l'État.

Plus importante est apparue la question foncière. La nationalisation des terres permet certes à la paysannerie de conserver des terres qu'elle ne pourrait pas toujours acquérir mais limite aussi les investissements pour en améliorer le rendement; en milieu urbain, elle rend délicate la restitution des maisons annoncée par le gouvernement. Elle est aussi à l'origine de fortes réticences chez les investisseurs étrangers, intéressés par des secteurs en pleine expansion comme l'agro-alimentaire.

La nouvelle Constitution a été dénoncée par l'opposition intérieure en exil, qui y a vu les risques d'un démembrement de l'Éthiopie et le refus d'une libéralisation réelle de l'économie. Mais ce texte était surtout contesté parce que les opposants n'avaient pas pu participer à son élaboration. En effet, le FDRPE semble jouer la stratégie de la tension par rapport à une opposition souvent versatile et divisée. Dans les régions mises en place à grand bruit en 1992, le pouvoir est demeuré aux mains des représentants du FDRPE. Le fait que la nouvelle armée nationale soit pour l'essentiel celle du FDRPE était aussi un bon indicateur des limites de l'ouverture politique. Les donateurs, inquiets d'une détérioration de la situation, ont tenté de convaincre l'opposition modérée de participer aux élections du 7 mai 1995. Plusieurs personnalités américaines ont organisé une médiation entre gouvernement et opposition en février 1995, sans succès. Au terme de ces scrutins, le pouvoir contrôlait à plus de 90% le Parlement, les sept conseils régionaux élus et le Conseil fédéral.

La diplomatie éthiopienne est toujours active dans la région. Malgré certaines tensions entre Khartoum et Addis-Abéba, elle s'efforce d'apurer les problèmes entre l'Érythrée et le Soudan, qui ont rompu leurs relations diplomatiques en décembre. Elle a fourni une aide discrète mais efficace pour briser la révolte afar à Djibouti. Elle a eu moins de succès en Somalie, où le général Aydiid n'a pas su honorer ses promesses. Elle joue enfin un rôle positif dans les négociations au sein de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) sur la prévention des conflits.

La victoire sans partage du Front populaire démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (FPDRPE) aux élections parlementaires de mai 1995 - 493 sièges sur 547, sans compter certains indépendants - s'est prolongée par l'élection par le Parlement les 21 et 22 août 1995 du nouveau président de la République et de son Premier ministre. La fonction suprême est revenue au ministre de l'Information du cabinet précédent, Negaso Gidada; si le choix d'un Oromo (le plus grand groupe éthnique d'Éthiopie) a été sans surprise, on attendait un geste vis-à-vis des musulmans. Le nom du Premier ministre, détenteur des pouvoirs réels, était, quant à lui, connu depuis longtemps: il s'agissait de Méles Zenawi, chef de l'État depuis 1991.

Malgré un gouvernement resserré (17 ministres au lieu de 24), il n'y a pas eu de changements politiques majeurs: les Tigréens, s'ils apparaissent peu au premier rang sont omniprésents dans l'arméet la police et dans le fonctionnement des ministères. L'une des inquiétudes à terme porte sur les effets induits d'une telle situation. L'opposition a eu beau jeu de souligner la poursuite de la répression contre certains groupes, notamment les sympathisants du Front de libération oromo et, également, contre une presse indépendante qui paie très cher ses infidélités au pouvoir. Dans le même temps, la rumeur publique s'est interrogée sur des privatisations qui pourraient faire la part belle à des hommes d'affaires érythréens et tigréens proches du FPDRPE et elle a souligné les ambiguïtés réelles de certains aspects du programme économique où le discours libéral couvre des pratiques toujours dirigistes. Ce décalage a été manifeste dans les choix budgétaires, montrant bien les limites d'une décentralisation toujours affirmée.

La situation économique a été nettement meilleure que durant l'année fiscale 1994-1995 (débutant le 7 juillet): les exportations se sont accrues de 65 % pour atteindre près de 480 millions de dollars, avec notamment une progression significative de la production de café et d'or. La croissance des importations a également été sensible (plus de 20 % par le port d'Assab, en Érythrée), incitant le gouvernement à reconsidérer pour l'avenir le rôle de Djibouti. Un très gros effort (près de 1,1 milliard de dollars) a été consenti pour la réfection de 12 000 km de routes, dont l'impact économique sera important. La production agricole a été excellente à la fin 1995. La récolte en 1996 devrait être de l'ordre de 9,4 millions de tonnes. Cependant, près de 3 millions de personnes, essentiellement dans les provinces de Wollo et du Tigré, sont demeurées dépendantes de l'aide internationale.

La communauté internationale, malgré quelques critiques sur les droits de l'homme, a continué à soutenir fermement le gouvernement éthiopien. La visite en France du Premier ministre en janvier 1996 l'a clairement montré: Méles Zenawi a été reçu avec tous les égards par Paris qui a semblé s'être enfin décidé à investir dans ce pays. Il est vrai que l'Éthiopie s'est efforcée de conserver un rôle diplomatique régional et international lui valant des égards. Addis-Abéba a fait preuve d'une grande mesure dans la crise des îles Hanish (ayant fait l'objet d'un conflit de souveraineté entre le Yémen et l'Érythrée) et s'est efforcé, avec moins de succès, de dissiper l'irritation djiboutienne sur des prétentions territoriales érythréennes.

C'est évidemment la question soudanaise qui a le plus mobilisé la diplomatie éthiopienne, après l'échec de la tentative d'assassinat contre le président égyptien Hosni Moubarak le 26 juin 1995. Les accusations contre le gouvernement de Khartoum sont devenues plus précises à la fin de l'été avec un ultimatum portant sur l'extradition de trois terroristes égyptiens qui avaient pu quitter Addis-Abéba grâce à la diligence de la compagnie aérienne Sudan Airways. Le refus des islamistes soudanais a conduit l'Éthiopie, après une mise en cause devant les instances de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), à saisir le Conseil de sécurité des Nations unies, en janvier 1996. Les sanctions décidées par la résolution 1044 du Conseil de sécurité le 31 janvier 1996 ont profondément déçu Addis-Abéba et ses alliés qui espéraient un véritable isolement international d'un régime qu'ils perçoivent comme dangereux et déstabilisateur. Le gouvernement éthiopien n'en est pas resté là: il a également revu son attitude vis-à-vis de l'opposition soudanaise, octroyant, depuis au moins l'été 1995, à la rébellion sud-soudanaise des facilités qui lui avaient été refusées depuis juin 1991.

Le gouvernement a poursuivi son programme de libéralisation économique, qui lui vaut les louanges des institutions financières internationales, malgré des mouvements sociaux significatifs. Le comité consultatif de la Banque mondiale a accordé ainsi à Addis-Abeba une assistance de 2,5 milliards de dollars pour la période 1997-2000. Elle devrait notamment financer des projets dans l'éducation, la santé et la sécurité alimentaire. Le 24 janvier, le Club de Paris décidait un allégement de la dette publique permettant l'annulation de plus de 67 % des échéances concernées auprès des créanciers membres de cette institution. La récolte de 1997 devait être excellente après celle déjà très bonne de 1996: l'autosuffisance alimentaire ne paraît plus hors d'atteinte. Les revenus de l'exportation de café se sont élevés à 300 millions de dollars, la hausse de la production compensant la baisse des cours internationaux. Néanmoins, l'Éthiopie demeure encore l'un des pays les plus pauvres du monde et reste soumise à une triple dépendance vis-à-vis de l'aide internationale (36 % des recettes au budget 1996-1997), des conditions climatiques et des exportations de café (environ 50 % des recettes de l'État).

Le ministre de la Défense et vice-Premier ministre Tamrat Layne a été destitué le 24 octobre 1996, sous l'accusation d'avoir été à la tête d'un réseau de corruption de plus de 2 000 personnes qui avait réussi à détourner près de 19 millions de dollars. Cette décision a préfiguré une campagne anti-corruption qui s'est traduite par la destitution de plusieurs dizaines de responsables régionaux. Elle a surtout mis en lumière la formation de nouveaux groupes d'affaires très liés à certaines personnalités du régime et qui entendent profiter au mieux de la privatisation du système parapublic, de l'ouverture de nouvelles opportunités (notamment au niveau bancaire) et de l'arrivée d'entreprises étrangères.

Plusieurs attentats dans la capitale, notamment en août 1996 et en avril 1997, ont prouvé que l'appel à la violence de certains secteurs de l'opposition n'est pas resté vain. Les islamistes d'al-Ittehat ont notamment revendiqué l'attentat de juillet 1996 contre le ministre des Transports Abdul Majid Hussein, et paraissent avoir créé un véritable foyer de troubles dans certaines portions de l'Ogaden ou Région 5 somali. Des organisations régionalistes armées plus ou moins clairement indépendantistes comme le Front de libération oromo et le Front de libération nationale de l'Ogaden sont également actives. Enfin, le Front de l'unité éthiopienne est plus composite, avec notamment le Mouvement démocratique populaire Beni Shangul, la Coalition des forces démocratiques et le Front patriotique Kefagn. Cependant, il paraît évident que seule une aide extérieure significative avec l'octroi de sanctuaires pourrait réellement affecter la situation intérieure éthiopienne: d'où, sans doute, la grande appréhension actuelle d'Addis-Abeba vis-à-vis du Soudan qui a entretenu dans les années quatre-vingt des relations avec plusieurs de ces mouvements armés.

L'opposition intérieure qui n'a pas opté pour la lutte armée, souvent divisée et peu crédible, éprouve de nombreuses difficultés à s'organiser tant elle est soumise à l'arbitraire du régime: les arrestations de journalistes, de syndicalistes sont d'ailleurs facilitées par l'existence de groupes radicaux et n'ont toujours pas suscité de réactions officielles des donateurs. La mise en place d'un Conseil des affaires islamiques et l'élection d'un mufti, Haji Nur Musa, en novembre montrent la détermination du pouvoir à ne pas laisser le champ religieux aux seuls radicaux. De la même manière, l'amélioration substantielle des relations avec Djibouti indique qu'au-delà des dividendes économiques que les deux pays peuvent retirer d'une meilleure coopération (notamment au niveau des douanes et des transports), les opposants afars ne pourront utiliser Djibouti comme une base arrière.

Source :
L'etat du Monde 1981-1998


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier