Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Articles presse internationale
ARTICLES TIRES DE LA PRESSE INTERNATIONALE

IL y a moins d'un an (86), une journaliste me montrant des clichés de la plaine tigréenne de Quoram, où elle avait vu s'entasser les mourants, me disait: "Ces lieux que vous avez connus verdoyants..." Certes, je me suis plusieurs fois arrêté en 1952 et 1953 dans ces parages du lac Achangui entouré d'une plaine à l'herbage rare, non moins desséché qu'aujourd'hui. Quinze ans plus tôt, les Italiens entreprirent de revivifier ce secteur, déjà ruiné par la misère (le lac Achangui est stérile parce que saumâtre): ils cherchèrent vainement à pomper dans le sous-sol une eau qui soit potable; ils tentèrent de déplacer de quelques kilomètres plus à l'ouest le village; ce qui fut sans effets.

Que l'historien interroge les chroniques: les terres fertiles de l'Éthiopie n'ont cessé, depuis l'Antiquité, de se rétrécir. Le déplacement des capitales successives, d'Axoum vers Nazaré puis Lalibela, puis Debra-Berhan et jusque vers le lac Tana, a été provoqué par un dessèchement irrémédiable. Il y a mille ans, le nord du Tigré, dominant les ports de la mer Rouge, ce Nord où la civilisation axoumite devait construire des digues pour retenir les pluies, devenait inhabitable: tout comme le brillant royaume sud-arabe d'Himyar, subitement affamé par la rupture de la célèbre digue de Marib à la fin du sixième siècle, l'Éthiopie eût été rayée de l'histoire si elle n'avait pu transporter son centre sur les montagnes du Lasta. Si, il y a cent ans, l'on n'avait point enfin introduit l'eucalyptus, arbre à croissance rapide, Ménélik s'apprêtait à délaisser Addis-Abeba, déjà déboisée peu après sa fondation; l'immense camp qu'était la capitale naissante eût plié bagages, et le coeur de l'empire n'eût cessé d'errer de plus en plus au sud.

C'était une tradition millénaire: les annales si loquaces des quatorzième et quinzième siècles décrivent les immenses camps qu'étaient les "capitales" éthiopiennes, avec pour centre des tentes d'un faste inouï: les églises et le palais. Ces camps ne se fixaient que pendant la saison des pluies, puis vaguaient en quête de régions fertiles, fuyant aussi les épidémies. Si l'on veut imaginer ces transferts, que l'on se reporte, par exemple, aux souvenirs du Britannique Rassam qui vit en février 1866 Théodoros II escorter une fourmilière humaine (qu'il évalue à 90 000 personnes) vers le sud du lac Tana, cherchant vers le Godjam des terres moins désolées. Ces déplacements ont parfois atteint une ampleur considérable sur une durée de quelques siècles: ainsi les migrations des Oromo (ou "Galla" du sud vers le centre, du seizième au dix-neuvième siècle, qu'il serait erroné de qualifier d'"invasion" car leurs points de départ ne sont point extérieurs à l'Éthiopie.

Pasteurs ou agriculteurs, les Éthiopiens n'ont cessé de rechercher des terres nouvelles, soit encore vierges, soit - ce qui causait des pillages et des massacres - déjà occupées par d'autres habitants. Sans l'actuelle régulation de ces déplacements, les conflits périodiques entre ethnies voisines se seraient perpétués. La nature, le climat, imposaient ces mutations: j'ai vu en deux ans la vallée tigréenne du Mareb perdre ses derniers arbres (1953); de 1959 à 1962, au sud du Choa, des brousses verdoyantes, du lac Zway jusque vers Sheshamanné, se sont transformées en désert; de même vers le Wollo pour la vallée du Robi, en bas de Dessié, d'où disparurent d'imposantes futaies tropicales. En 1972, dans le Sud-Ouest, il en fut de même pour les épaisses forêts des alentours du lac Chamo. À cette lente érosion se superpose, pour l'Éthiopie, un cycle climatique où alternent pluies diluviennes et sécheresses impitoyables, fatalité dont les caprices sont célèbres dès les temps bibliques (les années de famine de l'Égypte, des pharaons au Moyen Âge, étaient les conséquences des sécheresses éthiopiennes).

Impossible réforme agraire?

DÉJÀ sous le régime impérial, les plus responsables des hommes politiques éthiopiens avaient préparé une réforme agraire qui, retirant aux privilégiés leurs fiefs inexploités, eût transporté des paysans misérables sur des sols fertiles. Mais elle ne put aboutir: le premier ministre Aklilou Haptewolde, de formation moderne, ne cachait plus à ses collaborateurs que le décret de réforme agraire, chaque fois qu'il le remettait sur la table du souverain, s'en trouvait retiré par les mains mêmes de certains membres de la famille impériale. À chaque nouvelle famine dévastant une province, l'on "bouclait" celle-ci sous prétexte de troubles ou d'épidémies locales. En 1963, lors des cérémonies de la fondation de l'Organisation de l'unité africaine, l'on rafla dans les rues d'Addis-Abeba les miséreux qui, des provinces, affluaient périodiquement: ils furent refoulés loin de la capitale; des enfants en bas âge oubliés dans des cabanes isolées où ces miséreux les avaient laissés y moururent d'inanition. Mais l'Éthiopie s'éveillait, et lorsque l'on arriva à la famine de 1971-1972, Addis-Abeba, devenue centre de bien des affaires africaines, vit affluer des journalistes dont l'attention fut attirée par le contraste entre ces larves humaines et la vie moderne de la capitale, et cette misère qui indignait même les Éthiopiens ne put plus être voilée.

Le régime révolutionnaire décida de lutter contre les famines par un programme devant mettre fin aux migrations anarchiques - et dévastatrices - du passé en implantant les paysans en communautés modernes et durables. Je fus témoin de la mise à l'étude de ces réinsertions, pour la préparation desquelles le gouvernement éthiopien consulta historiens, géographes et agronomes. Ce plan s'associait à une volonté d'abattre les barrières sociales, linguistiques et religieuses qui avaient jusqu'alors compartimenté la population.

L'alphabétisation des masses fut rondement menée. Mais la réorganisation agraire eût dû, pour réussir, s'effectuer avant toute nouvelle famine. Le retour d'un cycle de calamités dépassa les prévisions et le Comité militaire administratif provisoire (DERG) manqua d'un nouveau Joseph. J'étais d'emblée de ceux que ce plan inquiétait du fait que le déplacement de populations dans des régions nouvelles allait entraîner la dilution de cultures originelles et l'effacement de langues archaïques. De telles considérations pèsent peu. L'historien de demain rétorquera que l'Éthiopie, entrée dans la révolution avec vingt millions d'habitants, en comptait en 1986 quelque quarante-deux millions, et que en fin de compte, l'épouvantable famine de 1984-1985 semble avoir été efficacement endiguée.

Les transferts de populations affamées pouvaient-ils s'effectuer sans déchirements? Commencés dans un affolement brutal et incompétent, ils aboutirent au désastre du camp de Quoram, aux images inoubliables. Qu'ils aient été dénoncés en leur temps a servi de leçon. Les actuels regroupements de villages aux alentours de Harar, l'oeuvre italienne au Godjam et au Tigré que la télévision nous a montrés seraient mieux appréciés si nos commentateurs savaient comment jadis ces transferts s'opéraient, spontanément. L'initiative des autorités, particulièrement au Harar que je connais de près, a consisté à apporter eau potable, électricité, viabilité - avantages encore ignorés il y a trente ans - à des emplacements vers lesquels les habitations jusqu'alors éparses se sont concentrées. Cette même naissance de villages s'opérait spontanément naguère chaque fois qu'une route carrossable, qu'une ligne électrique, qu'un nouveau point d'eau étaient aménagés par le gouvernement impérial. Le cabane éthiopienne faite de branchages et de pisé - même dans les bourgades - se transporte sans cesse.

Ce qui trahit le parti pris politique artificiel de la campagne de haine contre l'Éthiopie, ce n'est pas seulement qu'elle ne s'en prenne qu'aux transferts internes des Éthiopiens tout en approuvant l'enlèvement vers Israël de dix mille autres autochtones - les Falachas (1), - c'est son obstination à ressusciter des griefs stéréotypés.

L'Abyssinie de Ménélik II, dans la mesure où elle défendait ses frontières historiques et s'ouvrait à la modernisation - avec l'aide amicale de la France, - fut l'objet d'accusations démesurées de la part d'autres grandes puissances qui, complotant son démembrement, l'encerclèrent et lui contestèrent l'extension du chemin de fer et l'usage des eaux du Nil bleu. Dans les années 30, le fascisme mussolinien fit déferler jusque dans notre presse des vagues de griefs imaginaires contre l'Éthiopie de Haïlé Selassié, qu'elle s'apprêtait à envahir: le caractère mensonger de ces campagnes fut reconnu, mais trop tard pour éviter l'invasion.

Acharnement historique

DÈS 1971, une nouvelle campagne de presse internationale accablait l'empire vieillissant sous le juste prétexte d'une autre famine mais aussi sous des insultes aberrantes et devenait le détonateur d'une révolution que les Éthiopiens n'avaient point préparée. N'est-il pas stupéfiant qu'aujourd'hui certains cénacles aiguisent contre une Éthiopie radicalement différente de l'empire défunt des clichés trop pareils à ceux dont on accabla à trois périodes du passé son régime féodal aujourd'hui effacé? Pourquoi cet acharnement à vouloir détacher la France de l'Éthiopie où sa très réelle influence culturelle, économique et technique se développe d'autant mieux que son prestige y est aujourd'hui fondé (qu'on le veuille ou non) sur les modèles que la révolution éthiopienne a délibérément tirés de notre propre Révolution, et que ce prestige s'y trouve quotidiennement renforcé par le travail humanitaire de plus de vingt organismes "non gouvernementaux" français? L'amitié traditionnelle de la France pour l'Éthiopie susciterait-elle, comme naguère, la jalousie d'autres nations qui voudraient y prendre sa place?

Aujourd'hui, malgré la nature implacable et l'hostilité de certaines puissances, l'Éthiopie remonte sur plusieurs points: alphabétisation, hygiène, économie, techniques: elle bâtit la paix par une entente enfin constructrice avec la Somalie voisine. Quant à l'efficacité des aides internationales, on cite comme exemple l'oeuvre de réimplantation conduite par l'Italie - qui montre le plein sens des transferts de populations on créant des villages nouveaux animés d'Éthiopiens sains et souriants. Si certains de nos compatriotes ne veulent point aider cette nation martyre à panser ses plaies, qu'ils s'abstiennent au moins de grossir, à la loupe des polémiques, ses multiples faiblesses héritées d'un passé où l'Occident multiplia contre elle les avanies.

Notes:
(1) Cf. Jean Doresse, "Les Falachas et la civilisation éthiopienne", le Monde diplomatique, juin 1985. Voir aussi, du même auteur, "Éthiopie, Histoire", dans l'Encyclopoedia Universalis, édition de 1985, et "Éthiopie, dix ans de révolution" dans les "Universalia 1986" de la même encyclopédie.

L'AIDE EN ETHIOPIE (87)

DÉSORMAIS, il existe de "bons" affamés qui ont droit à notre aide, et de "mauvais" pauvres qui, comme en Éthiopie, n'en sont pas dignes. Leur régime n'a pas l'heur de plaire aux nouveaux idéologues français, de M. Claude Malhuret à M. André Glucksmann en passant par Médecins sans frontières (MSF). La sélection est peut-être l'un des maîtres-mots de la pensée néolibérale; elle n'en est pas moins encore plus choquante lorsqu'elle s'applique à des principes humanitaires.

"Si vous continuez à aider l'Éthiopie, vous êtes délibérément complices d'une dictature qui déporte les paysans et affame son peuple. Vous armez le bras du bourreau. Vos dons ne font qu'aggraver le sort des victimes: l'Éthiopie est marxiste. Si vous continuez à nourrir ce pion de Moscou sur le continent africain, vous faites, en outre, le jeu du communisme international. Jusqu'à présent, vous pouviez l'ignorer; mais nous avons eu le courage de parler et désormais vous savez. Alors ne vous laissez plus mener par le bout du nez. N'allez surtout pas croire qu'en abandonnant l'Éthiopie vous commettez le péché de non-assistance à personne en danger ou que vous laissez le champ libre aux communistes: ils sont déjà là. Et avec eux, il est inutile de vouloir jouer au plus fin. Rappelons-nous Munich. Tant que les bourreaux ne respectent pas les droits de l'homme, il est impossible d'aider les victimes. Il ne faut rien donner. L'aide tue."

Ainsi pourrait-on résumer le message (1) aujourd'hui proclamé: les Médecins sans frontières (MSF) apportent la légitimité pratique des hommes de terrain ("Ils y étaient, on les a vus à la télévision"). Des intellectuels fournissent les armes théoriques de leur antimarxisme, Liberté sans frontières (LSF) assurant le relais. Et M. Malhuret, secrétaire d'État auprès du premier ministre chargé des droits de l'homme (2), apporte son concours financier au colloque organisé pour dénoncer les dangers de la pitié, et dont toute la presse a parlé (3).

Quand donc l'"homme blanc" cessera-t-il de "sangloter"? Ici ou là, quelques voix discordantes se sont fait entendre. Celle de M. Bernard Kouchner: "Il n'y a pas de bons ou de mauvais morts"; ou de Mme Françoise Giroud: "S'en aller, c'est déserter." Mais les organisateurs du colloque avaient déjà répondu aux questions qui semblaient se poser.

Après s'être hissée aux avant-postes du combat contre la famine en Éthiopie, MSF a estimé ne plus devoir retenir sa langue (4). Elle a donc parlé et, comme on pouvait s'y attendre, elle a été expulsée à la fin de 1985. À ce jour, elle n'a été suivie par aucune autre organisation non gouvernementale (ONG) ayant des programmes dans le pays. Il y en a une cinquantaine.

Pourquoi cette bruyante exception?: "Nous sommes, a répondu un participant au colloque, une génération vaccinée au marxisme. Mais la génération suivante et les Anglo-Saxons ne le sont pas. Donc ils sont silencieux."

L'aide humanitaire a aussi des règles. Et notamment celle de ne pas sélectionner les bénéficiaires en fonction de leur sexe, race, religion, couleur politique ou valeur stratégique. C'est cette vieille vérité, mi-stoïcienne, mi-chrétienne, qu'au temps du tiers-mondisme déclinant les premières hirondelles du libéralisme avaient eu le mérite de rappeler. Au risque parfois de croire et faire croire qu'il n'y a jamais que des tubes digestifs à remplir ou des camps de récupération nutritionnelle à approvisionner. Et vint l'heure des brigades sanitaires et des commandos de la faim.

L'actuel débat a au moins le mérite de montrer que les choses sont plus complexes. La politique, comme on dit, ça existe partout. On ne peut trouver d'espace ou d'homme "abstrait" en dehors des armées, des partis, des impôts, des frontières et des États. Certains estiment que ces encombrantes réalités ne devraient pas exister et voudraient les enjamber ou les survoler. Mais lorsqu'elles se manifestent, il serait ingénu de faire semblant de tomber des nues en criant: "Voyez comme ils sont méchants! Ils nous empêchent d'exercer librement notre générosité." Et comme de fervents convertis dont les yeux se sont récemment ouverts, les mêmes passent à l'autre extrême et semblent conclure: "Si elle n'est pas politiquement informée (entendez anticommuniste), l'aide humanitaire fait le jeu de Moscou."

Et ne seront finalement lavés de tout soupçon que ceux qui auront eu le courage de changer de camp. Avec armes et bagages. Face au grand Satan rouge, la neutralité est impossible, on ne peut que se battre (5). Il n'y a pas de milieu. Au moment où MSF condamne ceux qui continuent à aider l'Éthiopie de M. Menguistu, son président annonce son intention d'aller travailler du côté des maquisards éthiopiens. Je n'ai rien contre l'aide humanitaire aux populations habitant des régions contrôlées par des guérilleros ou des "terroristes", comme les appellent tous les pouvoirs en place, mais il n'est pas sûr que les "combattants de la liberté" sachent mieux que M. Menguistu faire la distinction entre budget civil et budget militaire (6). Il n'est pas non plus évident que, en matière de droits de l'homme ou de démocratie, ces embryons d'État soient plus respectables que les responsables de la "terreur rouge" régnant à Addis-Abeba. Des représentants des fronts du Tigré, de l'Erythrée et des Oromos étaient à la tribune du colloque, le 29 octobre. Quand on sait que, le plus souvent, ces leaders se réclament eux aussi du marxisme-léninisme, leur présence aux côtés de M. André Glucksmann, de Mme Simone Veil, de M. Bernard Henri Lévy ou de M. Claude Malhuret avait quelque chose de surréaliste. Par rapport à M. Menguistu, ils ont l'avantage d'être plus faibles et de ne pas être en odeur de sainteté à Moscou.

Et encore n'est-ce pas tout à fait certain. Via Damas, dit-on, le Kremlin soutiendrait le Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE). Si la guerre civile prenait fin, la présence et l'aide militaire de l'Union soviétique manqueraient d'arguments. En tout cas, certains dirigeants d'Addis-Abeba se sont émus du double jeu soviétique, notamment lorsque le parti Baas a renouvelé, en décembre 1984, son soutien au FPLE. Compensant ainsi partiellement la défection de l'Arabie saoudite.

Dans ce contexte, M. Menguistu fut invité en 1984 par Moscou à célébrer l'anniversaire de la révolution d'Octobre. M. Malhuret voit dans le rang qu'il occupait à la tribune officielle (deuxième place à la droite de M. Gorbatchev) la preuve d'une alliance privilégiée entre le PC soviétique et le jeune Parti communiste éthiopien. C'est possible. Comme il est aussi vraisemblable que la place de M. Menguistu (premier à droite de M. Gromyko) n'était ni plus ni moins que celle que la tradition accorde, en de telles circonstances, au chef d'un pays "à orientation socialiste". Et que c'est justement parce qu'il y avait de l'eau dans le gaz que le Kremlin a jugé utile de choisir cette année-là le "général rouge" d'Addis-Abeba, qui avait en outre l'avantage d'être le président de l'Organisation de l'unité africaine: la vingtième réunion de l'Organisation devait aloir lieu dans sa capitale le 12 novembre.

Sinistres calculs

SELON André Glucksmann, le colonel Menguistu devrait se voir décerner un "super prix Lénine". Dans un premier temps, il a laissé la faim réaliser ses macabres performances et décimer les populations les plus proches des foyers de guérilla. C'est le premier acte d'une pièce montée de A à Z, celui du silence imposé aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays. Rien ne doit, lors de cette étape, venir troubler les festivités du dixième anniversaire de la révolution. Elles sont fixées au 12 septembre 1984. Certes, au mois de mars, la commission gouvernementale pour les recours et la reconstruction (Relief and Rehabilitation Commission, RCC) avait bien lancé un appel au secours (400 000 tonnes de céréales, estimation entérinée par la FAO), mais M. Menguistu savait bien que ces denrées n'arriveraient pas dans le pays puisque le principal port de débarquement était paralysé par des cargos soviétiques chargés de ciment et autres matériaux destinés à la construction de monuments officiels.

Une fois disparus les journalistes venus assister à une célébration scandaleuse (200 millions de dollars), une fois créé le Parti des travailleurs, l'auteur du désastre qui ravage le pays estime venu "le meilleur moment pour l'exploiter". "Subitement", il autorise les caméras à officier dans deux camps de réfugiés. Et le 23 octobre 1984, la BBC diffuse cinq minutes de reportage dans son "Six O'Clock News", mettant ainsi le feu aux poudrières de la charité internationale. André Glucksmann ne tarit pas d'ironiques éloges: "La maîtrise du temps a été parfaite... Sur le front de ce qu'il est convenu de nommer l'aide au tiers-monde, le colonel [Menguistu] manoeuvre en César; son champ d'opération est le réseau de communication de masse du monde libre. Les autorités éthiopiennes savaient ce qu'elles faisaient.. Elles ont dés le début spéculé sur l'impact que produirait la vision de ces mouroirs sur les deux journalistes et, au-delà, sur l'opinion publique... Cette dictature franchement anti-occidentale rafle la majorité de l'aide fournie par la Communauté européenne et les États-Unis (7)."

On peut essayer de prouver que M. Menguistu possède le pouvoir, la clairvoyance et la perversion du diable, On peut aussi observer que, en Éthiopie, il y a deux récoltes par an: l'une en mars, l'autre en octobre. Justement, en 1984, elles furent toutes deux insuffisantes. Et si, avant octobre 1984, les donateurs occidentaux n'avaient fourni que le quart des secours demandés en mars, peut-être avaient-ils choisi, pour des raisons évidentes, de soutenir les ennemis de M. Menguistu (8). D'où ces propos d'un évêque nord-américain tenant un enfant éthiopien dans ses bras devant les caméras: "Voilà une victime de la guerre froide."

Quant à la loi du silence imposée jusqu'au début octobre, elle a connu plusieurs infractions. Fin mai 1980, un rapport de l'UNICEF estime que plus du quart des 20 millions d'affamés africains sont éthiopiens. En janvier 1983, l'organe gouvernemental Ethiopian Herald affirme que la famine a déjà commencé à tuer et lance un appel à la communauté internationale pour affronter une "situation désespérée (9)".

Enfin, trois mois avant les fatidiques célébrations du dixième anniversaire de la révolution, la BBC avait réalisé et diffusé un reportage sur les camps. Des extraits en furent montrés par les journaux de TF 1 et Antenne 2 (18 et 20 juillet 1984). Dans le deuxième, on pouvait voir un évêque se plaindre de l'insuffisance des secours. Sans succès.

On peut avec M. André Glucksmann estimer qu'en 1985 le gouvernement éthiopien a reçu trop d'aide alimentaire (10). Mais cette même année l'Égypte en a reçu davantage (1 800 000 tonnes) et le Sahel autant (1 200 000 tonnes). En 1984-1985, les pays de l'OCDE ont fourni 12 millions de tonnes d'aide alimentaire. Ainsi, même en additionnant les quantités reçues par les trois bénéficiaires mentionnés, on est encore loin des comptes établis par M. André Glucksmann.

Dans un tel contexte de guerre froide, il est facile de passer pour "collabo". Quelques questions pourtant doivent être posées. L'aide occidentale a-t-elle pu, malgré tout, sauver des vies (11)? En invoquant des raisons géographiques, la Banque mondiale et les États-Unis n'avaient-ils pas depuis longtemps préconisé des migrations de population du Nord vers le Sud? Les aides militaires et humanitaires offertes aux guérillas de l'intérieur et de l'extérieur (12) ne sont-elles pas à ranger aussi parmi les causes de la famine?

Alors? Innocenter le colonel Menguistu à la manière des Amitiés franco-éthiopiennes ou de certains représentants du Secours populaire français? Non. La réalité de la dictature, des camps, de la villagisation forcée et des déportations de paysans est suffisamment établie. Ce chien est assez méchant. Pas besoin de l'accuser d'être enragé. À moins de vouloir le tuer. Mais à notre sens cela dépasse le rôle des organisations humanitaires. Étant en outre entendu que nous ne sommes pas si innocents que sa bave ne doive jamais nous atteindre.

Hier tubes digestifs, avant-hier immaculée promesse d'une nouvelle humanité et aujourd'hui diables rouges. D'où nous vient cette tentation permanente de prendre la partie pour le tout? Tout compte fait, la nouvelle simplification ne semble pas valoir mieux que l'ancienne. Vouloir tout réduire à la politique, et plus précisément au clivage Est-Ouest, revient à effacer et l'espace et le principe même de l'action humanitaire.

À force de l'aider, on avait sans doute oublié que l'Éthiopie est gouvernée par des militaires se réclamant du marxisme. Certains avaient peut-être pensé qu'il fallait profiter de cette famine du siècle pour dénoncer les crimes perpétrés par le marxisme africain, démontrer la carence de l'URSS et exalter la généreuse efficacité de l'Occident. L'occasion était belle, en effet. Mais M. Menguistu a finalement tiré les marrons du feu. Beaucoup éprouvent aujourd'hui l'impression d'avoir étre grugés. Cependant, la situation est sans doute plus mouvante et complexe. Pour rester dans le domaine des catégories religieuses, si chères à certains, le tri définitif entre les bons et les méchants n'est pas encore fait.

Ne pas se tromper de cible...

NOUS ne pouvons, sans renier nos propres valeurs, abandonner à leur sort ceux qui ont le tort ou la malchance d'être mal gouvernés. Mais est-il pratiquement possible d'aider les paysans éthiopiens à se nourrir? Peut-on concrètement ne pas engraisser les bourreaux? Y a-t-il entre la désertion et la collaboration une possibilité réelle?

Il existe là-bas des organisations, notamment religieuses, dont on peut difficilement prétendre qu'elles ne sont rien d'autre que la pieuse et avenante façade d'un régime soucieux d'améliorer son image de marque. Récemment, un catholique a été nommé cardinal par Jean-Paul II. Il est probable qu'au moins celui-là n'est pas un collabo. Ne parle-t-il pas assez haut pour dénoncer les crimes de la dictature? Une fois les comptes faits - et ils sont toujours plus difficiles à faire pour les autres que pour soi-même (13), - il lui paraît sans doute préférable de pouvoir continuer à agir sur place.

La CIMADE a choisi de travailler avec l'Église orthodoxe dont le chef doit être agréé par le parti. Sur ce point, M. André Glucksmann a raison. Mais n'oublions pas que la trop voyante compromission de cette Église aux côtés de Haïlé Sélassié lui a coûté la perte de son patrimoine et pas mal de persécutions. Elle regroupe 60 % de la population; déjà très enracinée dans le peuple, elle serait en train d'accroître son influence comme institution refuge (14).

Tant que leur partenaire leur semblera assez crédible, il est probable que les ONG françaises regroupées au sein du collectif "Espoir-Éthiopie" ne relâcheront pas leur effort (15). Mais cette action n'a jamais revêtu pour elles l'importance prioritaire qu'elle a pu avoir pour d'autres. Étant entendu aussi qu'elles ne sont pas aussi ingénues, couardes ou seulement soucieuses de conserver leur lucratif fromage qu'on a parfois voulu le dire (16).

Pour les ONG qui interviennent en Éthiopie sans partenaire local, le problème se pose en termes différents. Pour elles, les autorités de la capitale ne sont pas seulement un point de passage obligé mais sans doute un aboutissement définitif, une sorte de cul de sac. Pour les États et dans une moindre mesure pour les organismes intergouvernementaux comme l'UNICEF, la FAO, etc., le seul partenaire possible en Éthiopie c'est le gouvernement.

À notre connaissance, la Communauté européenne continue d'être le premier partenaire commercial de l'Éthiopie, le lycée français de la capitale est toujours ouvert et, en 1985, l'essentiel de l'aide fournie l'a été par les États, et non par les ONG. De ce point de vue, l'actuelle campagne se trompe de cible. Au lieu de s'en prendre à celles-ci, les anciens et les nouveaux ministres, Mme Veil, M. Fabius, M. Malhuret..., feraient mieux de s'adresser d'abord à leurs gouvernements.

Le Parlement européen a récemment voté un crédit d'environ 15 millions de francs, en précisant que ces fonds devaient être gérés par des ONG. Une manière de souffleter le bourreau sans abandonner les victimes. Une fois encore, entre le tout et le rien, il existe au moins une petite marge.

Hier, pour profiter de la soupe populaire, il fallait montrer la carte du parti ou la recommandation du curé. Faut-il aujourd'hui être inscrit sur la liste reaganienne des "combattants de la liberté"? Si, pour aider les laissés-pour-compte et les victimes, il faut attendre que ceux qui les gouvernent respectent les droits de l'homme, nous n'avons plus grand-chose à faire. Seule Amnesty International peut encore servir à quelque chose; quand elle est aveugle, l'aide humanitaire peut financer des hécatombes. Quand elle est borgne ou porte des oeillères, elle n'est pas moins dangereuse. Elle se fige en parti pris et en esprit de système, restant alors étrangère à beaucoup de membres de la famille humaine.

Dénoncer, informer, réfléchir pour chercher à comprendre, aider, cela est nécessaire. Mais il n'est pas sûr qu'une seule et même personne ou organisation puisse mener de front, et sur tous les fronts, cette quadruple exigence. Espérons que MSF ne sera pas plus indulgent avec les guérilleros qu'avec M. Menguistu. Souhaitons, surtout, que chacun fasse le maximum dans l'étroite marge de l'humainement possible. Cela exige un peu de modestie, de tolérance et aussi, sans doute, de silence. L'efficacité d'une entreprise humanitaire ne se mesure pas d'abord au bruit qu'elle fait.

Marc Aurèle a dit avoir "deux patries, Rome et le monde". On n'a jamais su si c'était l'homme, l'empereur ou le philosophe qui avait tenu ces propos. Les frontières entre le prophète, le penseur, l'artisan et le prince sont toujours difficiles à tracer. La charité et le dévouement peuvent aussi être envahissants et conquérants. Mais si l'humanitaire sert directement de tremplin au politique, la confusion des genres finit par discréditer et l'un et l'autre.

Notes:
(1) Jean François, Éthiopie, du bon usage de la famine, Médecins sans frontières. Jean-Christophe Ruffin, le Piège, Lattès, Paris, 1986. André Glucksmann et Thierry Wolton, Silence, on tue, Grasset, Paris, 1986. Bob Geldof, Alors, c'est tout, Belfond, Paris. Jean-Pierre et Lily Franey, Éthiopie, ta face cachée, Messidor, Paris, 1986. André Glucksmann, de son propre aveu, n'a séjourné que cinq jours en Éthiopie, alors que son livre était déjà sous presse. Lui-même et en partie Jean-Christophe Ruffin ne font souvent que reprendre dans leurs deux ouvrages les thèmes déjà énoncés par M. Malhuret dans son Rapport confidentiel sur les déplacements de population, décembre 1985. Dès le 21 décembre, le Figaro Magazine y consacrait un long article intitulé "Et si trop souvent la charité finançait l'hécatombe?"
(2) Le rapport de M. Marcus à l'Assemblé nationale, à l'occasion du débat budgétaire 1987, nous apprend par ailleurs que MSF vient juste après la LICRA sur la liste des associations subventionnées par le secrétariat d'État aux droits de l'homme. Ces deux associations recevront respectivement 100 000 francs et 150 000 francs.
(3) Organisé par le Comité de vigilance sur les droits de l'homme en Éthiopie, le colloque s'est tenu le 29 octobre 1986 à Paris. Parmi les membres du comité d'initiative du Comité de vigilance sur les droits de l'homme en Éthiopie figurent, outre son président, le professeur Lwoff, MM. Rony Brauman, André Glucksmann, Laurent Fabius, Bernard-Henri Lévy.
(4) Dans Valeurs actuelles du 28 novembre 1985, le président de MSF, M. Rony Brauman, affirmait déjà la nécessité d'"assujettir" l'aide à un changement politique.
(5) On s'en souvient, certains membres de LSF ont appelé le président des États-Unis à intervenir militairement au Nicaragua.
(6) Sur l'instrumentalisation des bons sentiments par les oppositions armées, le livre de Ruffin est très documenté.
(7) Toutes ces citations sont extraites du chapitre premier du livre d'André Glucksmann: "Un événement conditionné".
(8) Régulièrement classée par la Banque mondiale parmi les cinq pays les plus pauvres du monde, l'Éthiopie n'occupe pas un rang similaire dans le classement des bénéficiaires de l'aide. En 1982, elle ne reçoit que 0,7% du total de l'aide publique au développement, contre 4% à l'Égypte, 1,9% au Maroc, 1,2% au Zaïre ou au Sénégal. En 1983, l'Éthiopie reçoit 250 millions de dollars contre 400 millions au Kenya, 930 millions au Soudan et 1,44 milliard à l'Égypte. Cf. Coopération pour le développement, examen 1984, OCDE, pp. 252 et 258.
(9) Voir par exemple New Ethiopia, revue diffusée par la représentation extérieure de Me'isone, un mouvement socialiste aujourd'hui clandestin.
(10) Quant à nos positions sur l'aide alimentaire, voir notre article "De l'aide alimentaire à la construction d'une Afrique verte", le Monde diplomatique, mai 1986.
(11) Cf. Défi. Terre des hommes, janvier 1987.
(12) L'analyse des ressemblances et des différences entre l'Éthiopie et le Soudan mériterait une étude particulière.
(13) M. Malhuret devrait le savoir, lui qui, du point de vue des droits de l'homme, ne trouvait rien à redire à l'expulsion par charter d'une centaine de Maliens, car tout s'était passé conformément à la loi en vigueur. Sans parler de ses doutes lors des manifestations étudiantes de décembre 1986.
(14) Le 12 novembre 1986, des représentants des diverses Églises éthiopiennes, notamment protestantes, déclaraient: "Comme chrétiens nous devons aider les gens où ils sont. C'est le besoin actuel qui doit déterminer où notre aide doit être dirigée." C'était une allusion transparente aux déplacements de populations.
(15) Avec notamment le CCFD, la CIMADE, Frères des hommes, le Comité français contre la faim, etc. Le partenaire local est la Catholic relief and development association (CRDA), qui travaille avec la quasi-totalité des ONG, le plus souvent d'origine étrangère, présentes en Éthiopie. En décembre 1985, la CDRA a publié une déclaration répondant point par point aux "attaques publiques et privées", de MSF. On peut noter que l'organisation irlandaise Concern, et notamment le Père John Finucane, ont joué un rôle majeur dans la dénonciation par la presse mondiale de la destruction du camp d'Ibnat en avril 1985. Mais ils n'ont pas voulu aller plus loin.
(16) La presse de ces mouvements a publié des informations concernant la répression. Voir, par exemple, pour la CCFD, Faim et développement, décembre 1982. Pour Terre des hommes, Défi, juin 1984. L'article est rédigé par un membre du mouvement Me'isone, celui-là même qu'ont invité la CIMADE et Frères des hommes à donner des conférences publiques.

Une aide extérieure bien gérée

L'AIDE alimentaire acheminée en urgence vers l'Ethiopie a-t-elle été détournée? A cette question directe, le représentant de la CEE apporte une réponse non moins directe: "Non. L'aide a été très bien distribuée. Sur des quantités énormes, seulement 2 % à 3 % ont été détournés ou perdus. C'est infime, par rapport aux quantités qui se sont déversées sur ce pays. En 1985, 1,3 million de tonnes d'aide alimentaire ont été distribuées à 7,7 millions de personnes; en 1986, 1 million de tonnes, pour 6,3 millions de personnes." Il y a des pays, ajoute un diplomate occidental, où les détournements atteignent 50 %, voire 60 % à 80 %...

M. Michael Peyson, représentant de la Banque mondiale en Ethiopie, n'estime pas non plus, il le dit avec force, que l'aide ait été détournée. La Banque mondiale, dit-il, est engagée ici depuis 1950, puisque l'Ethiopie était signataire des accords de Bretton Woods. "Nous avons dépensé dans ce pays 1 milliard de dollars depuis le début de notre engagement, dont les deux tiers depuis 1974. Nous avons financé la moitié des écoles secondaires, la moitié des travaux d'infrastructure routière et énergétique, l'essentiel des dépenses d'installation du téléphone. Depuis 1974, nous avons consacré 250 millions de dollars au développement de l'agriculture."

C'est donc, ajoute M. Michael Peyson, un très grand engagement de notre part, et sur une longue période.

L'Ethiopie gère bien nos projets, avec des coûts de fonctionnement faibles. "Je suis, dit-il, un vieil africaniste. C'est sans aucun doute l'un des pays les mieux gérés, financièrement, de tous ceux que j'ai connus en Afrique noire."

TRANSFERT DE POPULATION

L'ÉTHIOPIE est grande comme deux fois la France. Contrairement au Soudan voisin, c'est une terre d'immenses disparités géologiques et climatiques. Des côtes étouffantes de la mer Rouge - que Rimbaud dénommait "rivages incandescents", - au désert de la dépression des Danakils qui, jusqu'à Djibouti, plonge au-dessous du niveau de la mer; des hauts plateaux où vingt-cinq pics montagneux culminent à plus de 4 000 mètres, aux basses terres du Sud, arrosées et fertiles: tous les paysages et bien des types humains se côtoient en Ethiopie.

Mais la population est concentrée à 90 % sur les hauts plateaux, qui ne représentent guère que la moitié du territoire: des montagnes extraordinairement escarpées qui, partout ailleurs dans le monde peut-être, seraient désertées, tant le milieu y est hostile. Mais les paysans éthiopiens ne se sont pas découragés d'y vivre, d'y maintenir une ancienne et très riche culture.

Or ces hauts plateaux sont aujourd'hui épuisés. Déjà en 1972-1973, le régime impérial avait demandé à la Banque mondiale une explication à la sécheresse d'alors, et l'ébauche de remèdes. La réponse fut: "Il est apparent - et ce depuis longtemps - que pratiquement toute la terre qui pouvait être cultivée l'a été; que les pentes des montagnes sont presque entièrement dépouillées de leur couvert forestier original... La conservation des sols est soit inefficace, soit totalement absente (1)."

Dix ans plus tard, la pression démographique et les troubles intérieurs aidant, la situation s'était encore détériorée. Dans un rapport conjoint (1983-1985) de la FAO et de la Banque mondiale, qui fait autorité (2), les deux organismes tiraient des conclusions plus radicales encore. La moitié du territoire des hauts plateaux, lit-on dans ce texte, soit quelque 270 000 kilomètres carrés, est érodée, et le processus érosif est tel que 1 900 millions de tonnes de sol y sont arrachées chaque années. Les zones agricoles perdent en moyenne 100 tonnes de sol par hectare tous les ans. Si, ajoute le document, l'érosion se poursuit à ce rythme, "la zone où la terre arable n'atteint que 10 centimètres d'épaisseur - donc impropre à l'agriculture - aura, d'ici à l'an 2000, quintuplé, atteignant 100 000 kilomètres carrés". De ce fait, poursuivent les auteurs, "dix ans plus tard, l'érosion aura détruit la terre de 10 millions de paysans. Pour les enfants d'aujourd'hui, devenus adultes, un tiers des hauts plateaux sera impropre à l'agriculture. Dans le même temps, la population aura triplé". La forêt, qui couvrait en 1900 40 % du territoire, n'en couvre aujourd'hui que 2 %.

Aussi les experts de la FAO et de la Banque mondiale ont-ils préconisé un certain nombre de solutions. La première consiste à entreprendre un travail systématique de conservation des sols et de reforestation qui exige d'abord une modification profonde des techniques culturales.

Le rapport expose une série de remèdes techniques et ajoute: "Le transfert de population est nécessaire pour fournir l'espace exigé par la réhabilitation des terres et même leur conservation dans les zones les plus peuplées et les plus dégradées. (...) On estime qu'il faudra réinstaller ou de préférence faire migrer volontairement beaucoup plus de 150 000 personnes chaque année, si la situation démographique et écologique actuelle se prolonge. Ces transferts fourniront aussi un moyen d'accroître les terres agricoles, donc la production, dans des zones actuellement sous-utilisées."

Bien entendu, le transfert n'est pas l'unique solution aux problèmes agricoles de l'Ethiopie. Les experts, notamment ceux de la Banque mondiale, insistent fortement sur deux autres points: la politique des prix et la commercialisation des produits agricoles.

Il est certain que l'énorme effort d'alphabétisation (3) qu'a entrepris le pays depuis dix ans facilitera considérablement, dans les années qui viennent, la modernisation de l'agriculture. Il n'y suffira évidemment pas.

Il faut encore que l'Etat investisse davantage dans la petite agriculture. Les fermes d'Etat, instaurées par le nouveau régime au lendemain de la révolution, mobilisent trop des rares ressources que le pays peut investir dans l'agriculture. Alors qu'elles ne fournissent que 4 % de la production, elles absorbent plus du quart des investissements agricoles.

Les autorités cherchent aussi à diversifier la production. Jusqu'à présent, une seule denrée, le café - le pays en produit environ 230 000 tonnes par an - fournit à l'Ethiopie de 60 % à 70 % des ses devises. Le ministère du plan, assisté par la FAO et la Banque mondiale, a défini cent quarante-huit zones à très fort potentiel agricole, rassemblant un quart de la population rurale, où sera conduit un intense effort d'encadrement et de vulgarisation agricoles.

Notes:
(1) Cité dans le Courrier Afrique-Caraïbes-Pacifique, septembre-octobre 1986. Le même numéro publie un entretien avec le colonel Mengistu et une étude de la coopération CEE-Ethiopie.
(2) M. Constable et D. Belshaw, Major Findings and Recommendations from the Ethiopian Highlands, Reclamation Study, 1983-1985.
(3) Le taux d'alphabétisation était en 1973 de 7 % de la population. Il atteint aujourd'hui 60%.

POLEMIQUE SUR LA FAMINE (87)

JUIN: c'est, normalement, le premier mais de la saison des pluies sur les hauts plateaux éthiopiens. Et effectivement en de nombreux points, il commence à pleuvoir. Mais en Ogaden, dans l'est du pays. il a plu trop tard, beaucoup trop tard, et trop peu. La sécheresse a donc recommencé à tuer, les animaux d'abord, puis aujourd'hui les hommes. Selon les dernières estimations, plus de trois cent mille personnes sont en ce moment même dans une situation des plus critiques.

Cette nouvelle menace surgit dans un paysage qui s'est pourtant considérablement amélioré depuis un an. L'Ethiopie d'aujourd'hui se relève lentement du désastre sans précédent où elle avait sombré dans les années 1983 à 1985. Est-ce à dire que le risque est conjuré, que la dernière famine ne fut qu'un "accident"? A l'évidence non, et la situation actuelle de l'Ogaden suffirait à le rappeler à tous ceux que tenterait un optimisme hors de propos.

Mais un autre danger menace, qui n'est pas, celui-là, climatique: après l'élan immense de solidarité dont ce pays a fait l'objet. et qui a permis de sauver des centaines de milliers de vies humaines, ce qui surgit aujourd'hui dans certains cercles de l'opinion occidentale est non seulement l'indifférence, à laquelle nombre de pays du tiers-monde sont accoutumés, mais une hostilité déclarée.

En effet, la campagne déclenchée à l'automne dernier, notamment en France et aux Etats-Unis, sur le thème de l'"aide aux victimes", devenue "aide aux bourreaux", n'est pas restée sans écho. L'opinion, on le conçoit, serait désorientée à moins. Lorsque le président de Médecins sens frontières pose publiquement le question: "Faut-il encore aider l'Ethiopie?" pour répondre lui-même: "Il est moralement condamnable d'aider Mengistu et sa clique à poursuivre leurs atrocités (1)", il ne parle pas dans le vide. Surtout lorsqu'il ajoute: "Le régime a détruit toutes les structures agricoles du pays, préparant de futures famines. La déportation de masse continue, les camps de travail fonctionnent à plein."

On ne peut dire et écrire cela sans que l'opinion, légitimement, s'interroge. S'interroge puis cesse de donner. Enfin fasse pression sur les gouvernements, qui, à leur tour, seront de plus en plus réticents. C'est exactement ce qui s'est produit. L'Ethiopie est aujourd'hui de tous les pays d'Afrique celui qui reçoit le moins d'aide publique au développement, celle-là seule qui, au-delà de l'aide d'urgence, permet de rétablir les équilibres, de constituer des réserves et de parer aux famines cycliques. "L'Ethiopie, nous dit M. Michael Priestley, coordonnateur de toutes les actions des Nations unies dans le pays, reçoit aujourd'hui 9 dollars par habitant et par an, alors que la moyenne, pour toute l'Afrique, est de 20 dollars. Les pays voisins, le Soudan et la Somalie, en reçoivent respectivement 34 et 51, le Botswana 150..." Nombre de programmes d'aide ne peuvent plus se développer, sur place, faute de fonds.

Or l'Ethiopie ne peut se passer d'un intense effort de remise à flot de son économie, notamment de son agriculture, qui fait vivre 90 % de sa population. Certes, le pays n'est plus aujourd'hui confronté à la situation d'extrême pénurie qui était la sienne il y a dix-huit mois. Tous les camps édifiés à la hâte pour nourrir les affamés des zones les plus touchées ont été supprimés. Mais l'économie n'est pas encore florissante pour autant.

Aussi, souligne le Fonds des Nations unies pour l'enfance (UNICEF), la mortalité infantile dépasse dans le pays 150 pour mille, soit l'un des taux les plus élevés du monde. Près d'un enfant sur trois disparaît avant l'âge de cinq ans; la population, pour 20 %. reste sous-alimentée; les services de santé, si modestes soient-ils, n'atteignent que 30 % des Ethiopiens. Il n'est guère étonnant, dans ces conditions, que ceux-ci ne puissent espérer vivre au-delà de leur quarante-sixième année.

Nécessité de survie et excès de zèle

OR l'Ethiopie n'est pas confrontée qu'à des famines cycliques, dont on retrouve la trace tout au long de son histoire (2). Elle doit aussi faire face à un déficit alimentaire structurel, qui, souligne M. Priestley, ne fait que croître: ce déficit est; au cours d'une année "normale"; de 500 000 tonnes de grain. Mais n'importe quel aléa climatique, dans une économie aussi fragile, aussi dépourvue de réserves et d'épargne intérieure, suffit à doubler ce chiffre, voire davantage. Et la pression démographique l'alourdit chaque année encore (de 42 millions en 1984, la population atteindra 68 millions en l'an 2000, plaçant le pays au troisième rang en Afrique après l'Egypte et le Nigéria).

Ainsi, pour 1987, le gouvernement d'Addis-Abeba avait-il estimé, compte tenu d'une pluviosité relativement satisfaisante, que le déficit alimentaire du pays n'atteindrait que 400 000 tonnes, et que la population dépendante de cette aide n'excéderait pas 2,5 millions de personnes (ce chiffre avait dépassé, rappelons-le, aux pires moments de la crise de 1984-1985, 8 millions).

Il semble, en réalité, que cette prévision devra être corrigée, disent les représentants de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) et de la Communauté européenne. L'Ethiopie aura certainement besoin d'au moins 600 000 tonnes de grain pour l'année 1987, et la population secourue dépassera vraisemblablement les 3 millions, surtout si la situation continue de se dégrader en Ogaden et, dans une moindre mesure, en Erythrée.

Or, pour le moment, seulement la moitié de l'aide attendue a été annoncée par les donateurs. En d'autres termes, l'Ethiopie ne demandait que 400 000 tonnes, on ne lui en a promis que 200 000. Il en faudra certainement bien davantage.

C'est précisément pour tenter d'échapper à ce type de situation, qui la laisse si étroitement dépendante à la fois des variations climatiques et de l'aide extérieure, que l'Ethiopie s'est lancée dans une politique économique dont les deux composantes essentielles - transfert de population et "villagisation" - ont fait l'objet de la polémique.

Les transferts de population ne sont nullement une idée neuve en Ethiopie. De tous temps les empereurs, confrontés à des famines localisées ou étendues, avaient tenté de les encourager, ou de les imposer, manu militari. "Dans les années 1889 à1892, écrit Jacques Bureau (2), en pleine période d'expansion territoriale [de l'empire éthiopien], la famine qui sévit dans les mêmes régions qu'aujourd'hui conduit sur les routes du Midi des dizaines de milliers de paysans faméliques. Ils suivent les armées de l'empereur Ménélik (1889-1973) et s'installent sur les nouvelles terres. Diffusant leur langue et leur culture, ils se font du même coup les artisans de l'unité nationale (...). Les militaires marxistes aujourd'hui en place poursuivent exactement la même politique (3)."

Peu de pays, en effet, ont un relief, une topographie, des climats aussi cloisonnés. Plateaux et pics dépassant 4 000 mètres alternent avec de profondes dépressions dont certaines plongent au-dessous du niveau de la mer. Dans ce pays qui, deux fois grand comme la France, compte moins de 4 000 kilomètres de routes asphaltées, où les transports sont à l'état embryonnaire, une famine aiguë peut éclater dans une vallée isolée non loin d'une zone de surplus agricoles. Surtout, une immense partie des hauts plateaux paraît aujourd'hui hors d'état de faire vivre la population qui y est enserrée.

Depuis plus de quinze ans bien des experts occidentaux, et notamment ceux de l'agence d'aide des Etats-Unis, l'US-AID, avaient rejoint en cela les constatations empiriques du régime féodal défunt. Aucun des experts des organismes d'aide multilatéraux ou bilatéraux que nous avons interrogés en Ethiopie n'a émis une autre opinion. Ce point de vue est d ailleurs très clairement exprimé dans une étude conjointe menée de 1983 à 1985 par la FAO et la Banque mondiale (voir ci-dessous "Le transfert de population est nécessaire").

"Tout le monde, nous dit le représentant de la CEE en Ethiopie, est d'accord sur ce point." Bien entendu, ajoute-t-il, il est impératif de modifier les méthodes employées.

En effet, les transferts de 1985 se sont déroulés dans des conditions inacceptables, et dans la panique d'une urgence non contrôlée. A Makalé, dans le Tigré, où nous avons pu nous rendre, la terre est pelée, le roc affleure, la petite ville qui s'y accroche semble assoupie dans une torpeur convalescente. C'est là qu'étaient rassemblés certains des plus grands camps, sur de vastes étendues mortes que l'on voit, aujourd'hui, vides. Aux pires moments de la crise, il mourait ici, dans ces camps, jusqu'à cent personnes par jour.

Selon l'ensemble des témoignages que nous avons pu recueillir, les autorités locales ont fait montre d'excès de zèle et de violence pour contraindre à partir ceux qui ne le voulaient pas. La pluie s'était mise à tomber. Bien des paysans, espérant sauver quelque chose de leurs récoltes, ont alors voulu quitter les camps et retourner dans leurs villages. Mais les fonctionnaires locaux avaient reçu des ordres: ils devaient remplir un "quota", faire partir un certain nombre de personnes à tout prix. Et c'est ainsi que furent embarqués de force, dans des camions, dans des avions, des paysans que rien, sinon le désastre et la famine, n'avait préparés à un tel changement. C'est ainsi que, dans la précipitation, des familles furent divisées et des enfants abandonnés. Il reste aujourd'hui quelque 6 000 enfants séparés de leurs familles, que le gouvernement cherche à réunir avec leurs parents (4). Mais le chiffre de 100 000 morts dus au transfert avancé par certains (5) est, disent tous les témoins que nous avons rencontrés, totalement invérifiable.

Que les transferts de 1985 se soient déroulés dans ces conditions n'est contesté par personne. Mais, ajoute M. Ingo Loerbroks, représentant de la FAO en Ethiopie, "les faits sont là: nous savons tous qu'il faut absolument organiser des migrations vers le sud et l'ouest du pays. Si ces gens n'avaient pas été transportés, même dans ces conditions hautement critiquables, ils seraient morts, et l'on aurait accusé l'Ethiopie de génocide. Nous savons tous que les hautes terres ne peuvent plus porter leur population et qu'il y a dans ce pays d'immenses zones sous-utilisées. Plus personne ne pense autrement ici, ni les bailleurs de fonds multilatéraux ni les bilatéraux. Ce gouvernement a raison: il n'a aucun autre choix".

Tel est aussi le sentiment des représentants de la Banque mondiale et de l'ensemble des diplomates occidentaux rencontrés à Addis-Abeba; et celui, enfin, des représentants des organisations non gouvernementales (ONG), nombreuses en Ethiopie, qui travaillent aussi bien dans les zones d'où sont parties les populations transférées que dans les régions d'accueil.

Unanimité sur le principe des transferts: unanimité sur la critique des méthodes employées; unanimité sur le besoin impérieux de mieux préparer ces déplacements et d'en assurer, à présent, le succès.

"Nous avons, nous dit M. Michael Peyson, représentant de la Banque mondiale en Ethiopie, toujours approuvé l'idée de transferts: un tiers de ce pays est sous-utilisé. Si l'on emploie dans les zones de réinstallation des techniques simples, si l'on y protège attentivement le milieu de toute dégradation, il peut y avoir une énorme augmentation de la production. Il faut de l'argent, des semences améliorées, des conseillers et des intrants."

Terre brûlée au Nord végétation tropicale au Sud

CAR ce qui s'est fait dans le Sud et dans l'Ouest dans la précipitation pourrait être grandement amélioré. Les sites n'ont pas toujours été bien choisis, certains nouveaux arrivants ont été établis dans des zones de marécages; les centres de santé, les écoles, le matériel agricole, manquaient le plus souvent, comme ils manquaient d'ailleurs dans le nord de Shoah, le Wollo, le Tigré, d'où venaient les paysans transférés. Au début, ceux-ci étaient si faibles et l'encadrement si insuffisant que la productivité est restée des plus limitées.

Aujourd'hui, nous dit le Frère Augustin O'Keeffe, qui dirige la Christian Relief and Development Association (CRDA) (6), "bon nombre de ces nouvelles installations, dans le Wolléga, le Kaffa, l'llloubabor, ont produit des récoltes très satisfaisantes. La majorité d'entre elles sont autosuffisantes et certaines auront même des surplus".

Nous avons pu visiter, à 400 kilomètre au sud-ouest d'Addis-Abeba, dans le Kaffa - région d'origine du café, - un très vaste resettlement, suivant le terme consacré. Contrastant avec la terre brûlée du Nord, éclate le vert vif d'une végétation tropicale. La récolte, peu mécanisée, suffira pour l'année 1987. Les familles, majoritairement originaires du Wollo et du Tigré, cultivent collectivement le maïs, le sorgho, le teff - la céréale locale, - et disposent d'un lopin de terre pour leurs besoins propres. De toute évidence, les écoles, les centres de santé, sont trop peu nombreux. L'assistance extérieure, telle que celle qu'apportent, ici, les jésuites, est manifestement trop limitée.

Cette assistance va-t-elle, précisément, continuer à faire défaut? Jusqu'à présent, 600 000 paysans des hauts plateaux ont été ainsi déplacés vers le sud et l'ouest du pays, soit moins de la moitié de ce qu'avait prévu le gouvernement. Celui-ci a manifesté en 1986 sa volonté de marquer un pause dans ces transferts, dont il est impossible de savoir si elle a été provoquée par les violentes critiques émises en Occident ou par la volonté de consolider l'acquis, l'un d'ailleurs n'empêchant pas l'autre.

Le gouvernement d'Addis-Abeba est extrêmement conscient de la gravité des accusations qui ont été portées contre lui depuis plus d'un an. "Il est vrai, nous dit M. Mersie Ejigu, ministre du plan, qu'il y a eu des problèmes dans l'exécution, et c'est pourquoi nous avons voulu faire de 1986 une période de consolidation. Nous n'avons pas prévu de nouveaux transferts avant la fin de 1987. A l'avenir, il y aura une préparation adéquate de l'installation et du transport, et ce sera fait sur une base volontaire. L'objectif est de déplacer, en trois ans, 60 000 familles (7)."

Ces déplacements pouvaient-ils, enfin, en dépeuplant le nord du pays, priver les rébellions du Tigré et de l'Erythrée de leurs bases arrière? Aucun de ceux que nous avons interrogés dans le pays ne prend au sérieux une telle thèse. Les populations qu'il s'agit de déplacer, explique-t-on, n'ont rien à voir, en quantité, avec les effectifs qu'il faudrait transférer si le dépeuplement du Nord était réellement visé. "Dans cette hypothèse, ce sont des millions de gens qu'il faudrait déplacer, nous dit un diplomate occidental, pas un ou deux millions. D'ailleurs, le gouvernement n'a jamais cherché à appliquer cette politique en Erythrée", pour la simple raison qu'il ne la contrôle pas, ou très peu.

"La charrue avant les boeufs"

DEUXIÈME aspect, le plus contesté, de la politique éthiopienne: la "villagisation". Cette stratégie, appliquée depuis 1985, repose sur quelques principes simples: les paysans des hauts plateaux vivent dans un isolement extrême, les huttes sont dispersées dans les endroits les plus escarpés, construites au flanc de pentes abruptes, fichées au sommet de pitons, au défi de toute logique. On conçoit qu'un gouvernement un tant soit peu centralisateur ait imaginé que, pour affranchir la paysannerie de l'archaïsme de ses méthodes et lui apporter les services - agricoles, sanitaires, vétérinaires, scolaires - nécessaires, le regroupement en "villages" soit apparu comme une solution. Solution aussi à l'individualisme de ces agriculteurs, remède à leur caractère frondeur, bref, instrument de contrôle politique.

Toutes ces motivations ont joué dans le même sens. Et le gouvernement s'est employé, avec une hâte et souvent une brutalité que rien ne justifiait, à appliquer cette politique à une population qui se relevait à peine de l'épreuve sans précédent qu'elle venait de subir.

Dans l'est du pays, dans le Harar, l'application soudaine de cette politique s'accompagna de phénomènes de panique, une rumeur ayant persuadé les paysans que, outre leur regroupement forcé, les autorités leur confisqueraient leur bétail, leur seule richesse. Les brutalités de plus d'un administrateur local, la rumeur, les consignes d'un front de libération, le Front oromo, firent en sorte que des milliers de paysans affluèrent, démunis de tout, vers la Somalie voisine, où rien n'était prêt pour les accueillir.

A la différence de ce qui est appliqué dans les transferts de populations, les paysans "villagisés" ne sont pas transportés à des distances immenses mais à quelques kilomètres de leur lieu d'origine. Les "nouveaux villages" ont tous été conçus sur le même plan. Pour les construire, les paysans ont le plus souvent démoli leurs anciennes huttes, conservé les matériaux et reconstruit leurs maisons, aujourd'hui coiffées d'un nouveau toit de paille ou de tôle ondulée.

Mais les "services" promis - écoles, dispensaires, puits, - justification de cette stratégie, n'ont pas suivi, dans la plupart des cas. Dans les nouveaux villages que nous avons visités, les équipements sociaux, même minimaux, étaient en nombre infime. "Les autorités, nous dit un diplomate occidental, ont mis la charrue avant les boeufs."

Mise en quarantaine et mise à mort

ENCORE une fois, ce qui est contesté n'est pas tant le principe lui-même de la "villagisation", mais sa mise en oeuvre. Devant cette réalité, que faire? Boycotter l'ensemble, quitte à laisser toute cette population privée pendant longtemps des services de base que le gouvernement ne peut manifestement pas payer lui-même? Ou l'aider à infléchir sa politique, tenter de ralentir le rythme, voire d'inverser le cours des choses, les équipements sociaux et les infrastructures précédant alors la "villagisation"?

C'est dans cette deuxième voie que se sont engagés les donateurs, bilatéraux et multilatéraux, présents à Addis-Abeba. Lorsque le gouvernement annonce son intention de "villagiser" toute la population rurale de l'Ethiopie, à l'exception de celle qui produit des cultures hautement rentables, telles que le café ou le khat, les principales organisations dont il sollicite l'aide entament avec lui une négociation. Et ne mâchent pas leurs mots: "Il faut, nous dit l'un des plus grands bailleurs d'aide multilatérale, que ce gouvernement comprenne que la communauté mondiale ne soutiendra pas sa politique de "villagisation" conduite de cette manière." "L'idée, ajoute-t-il, de rassembler les paysans est certainement justifiée, mais on ne peut mener cette politique sans l'accompagner d'investissements."

Ces investissements, le gouvernement estime qu'ils seront le fait des paysans eux-mêmes. Ce qui, dans un pays où le revenu par habitant est tombé à 110 dollars par an, est rigoureusement impossible. La pauvreté du paysan éthiopien est extrême, tout le démontre dans les campagnes, sur les marchés, dans les bidonvilles, où échouent un nombre croissant d'entre eux. Jusqu'à présent, 15 % de la population rurale ont été "villagisés", cinq mille de ces villages ont été créés. Le gouvernement se refuse maintenant à fixer des effectifs pour l'avenir et à prévoir un calendrier. Mais l'objectif, le colonel Mengistu le proclame lui-même régulièrement, est clair: toute la population rurale sera "villagisée", et, à plus long terme, la production agricole sera collectivisée. La collectivisation n'est, pour le moment, que très limitée.

L'équipe au pouvoir, soucieuse de stabilité, a récemment élaboré une Constitution qui, calqués sur celles de l'Europe de l'Est, fait de l'Ethiopie une démocratie populaire et affirme plus encore que par le passé l'orientation du régime. Le colonel Mengistu, assisté d'un bureau politique, exerce un pouvoir sans partage, que ne lui contestera pas l'Assemblée qui a été élue au mois de juin. Une Assemblée dont les députés auront été présélectionnés par le parti, l'armée et les organisations de masse (de femmes, de jeunes, etc.).

L'organisation politique du pays est aujourd'hui solidement établie: dans les campagnes, les "associations de paysans" régissent la vie des communautés sur le plan économique et même règlent les questions de justice foncière. Ce sont ces associations qui répartissent les terres entre les familles en fonction du nombre des enfants, règlent les petits litiges, participent à la distribution et à la commercialisation des biens agricoles. En ville, des associations de quartiers les kébélés, remplissent les mêmes fonctions: tous les habitants doivent en faire partie et participer, le dimanche matin à l'heure des offices, disent les plaisantins, - à des réunions obligatoires. Faute d'y assister, ou d'y être représentées, les familles se voient supprimer leurs rations de farine ou de sucre...

Dans l'Ethiopie d'aujourd'hui, quadrillage économique et contrôle politique sont donc devenus la règle. Les violations des droits de l'homme, les internements sans jugement, ne sont pas rares. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) n'a plus accès aux prisons. La répression contre les rebelles du Nord est sans pitié: lors des opérations menées au Tigré ou en Erythrée, il n'y a généralement pas de prisonniers.

L'Ethiopie du colonel Mengistu n'est assurément pas le paradis. Est-ce pour autant l'enfer? L'unanimité de ceux que nous avons rencontrés est, nous semble-t-il, des plus révélatrices. C'est précisément parce que ce pays fait face à d'énormes difficultés, économiques et politiques qu'il faut y intervenir aussi massivement que nous le pourrons, nous dit le représentant de l'un des principaux bailleurs d'aide. Chaque élément de l'assistance, dans une telle situation, peut être un élément de négociation, estiment les représentants de la CEE, de la Banque mondiale, du CICR. "La pire des choses, nous ont-ils dit, serait la politique de la chaise vide", une politique qui laisse les pouvoirs autoritaires face à eux-mêmes, sans le contrôle des regards extérieurs.

"Il est évident, conclut M. Frédéric Maurice, représentant du CICR à Addis-Abeba, qu'il faut maintenir l'aide à ce pays." "Prêcher pour la mise en quarantaine de ce pays, ajoute-t-il, c'est prêcher pour la mise à mort d'une quantité supplémentaire d'Ethiopiens." Assister l'Ethiopie, ajoute un haut fonctionnaire de l'ONU, "ce n'est pas soutenir Mengistu, c'est aider les Ethiopiens, c'est tout".

Notes:
(1) Sélection du Reader's Digest, décembre 1986. En décembre 1985, l'organisation Médecins sans frontières, qui dénonçait les transferts de population a été expulsée par le gouvernement éthiopien. Dans un "hors-série" de la revue de Médecins sans frontières (décembre 1985) consacré à l'Ethiopie, le Dr Brauman écrivait: "Aujourd'hui, la première cause de mortalité en Ethiopie, ce sont les déplacements de population." Le même numéro assimile l'Ethiopie au Cambodge de 1975.
(2) Jacques Bureau, Ethiopie, un drame impérial et rouge. Ramsay, Paris, 1987. La famine a frappé outre en 1984-l985, en 1958, 1966, 1973.
(3) Jean Doresse a rappelé le caractère millénaire des déplacements de population en Ethiopie, dans le Monde diplomatique de janvier 1987, sous le titre "La Sécheresse et les déplacements de population: fléau millénaire, douloureux réveil".
(4) 9 000 enfants ont déjà été réunis à leurs familles depuis le début de 1986, 6 000 doivent encore l'être.
(5) Bernard-Henri Lévy estime, dans Paris-Match, que les transferts de population ont été "un carnage" qui, en décembre 1985, "avait déjà fait 100 000 morts".
(6) Le CRDA, créé au moment de la famine de 1973, coordonne l'action des organisations non gouvernementales présentes en Ethiopie, dont celles des Eglises éthiopiennes, des mouvements caritatifs européens et américains, Oxfam, Save the Children, etc. Il travaille en relation étroite avec la RRC du gouvernement éthiopien, organisme de secours et de réhabilitation chargé de la répartition de l'aide; 47 ONG travaillent en Ethiopie. En France, un collectif d'ONG intitulé Espoir-Ethiopie participe à cette action, notamment le CCFD et la CIMADE.
(7) Chaque famille est considérée comme un groupe de 5 personnes (en moyenne). Le gouvernement annonce donc son intention de transférer 300 000 personnes par an en 1987, 1988 et 1989. Compte tenu des 600 000 déjà transférées, le total atteindrait ainsi un million et demi de personnes. On est loin du chiffre de 7 millions souvent cité à propos de cette politique.

L'ELAN BRISE DE LA SOLIDARITE (87)

L'ETHIOPIE, encore! Oui, encore. La catastrophe alimentaire, la famine, sont de nouveau là, s'offrant au regard d'une opinion mondiale que l'on dit, qui s'affirme, "fatiguée" d'une telle répétition. D'une opinion mondiale qui ne répond plus
 guère, tout absorbée qu'elle est par les menaces boursières, l'évolution du dollar, par de médiocres campagnes préélectorales, aux Etats-Unis, en France. Six millions d'Ethiopiens, aujourd'hui, sont menacés d'une hécatombe, et l'opinion, nous dit-on, est "lassée"... Pourquoi?

Parce que la racine du problème, disent les bonnes âmes, est aujourd'hui politique. Comme si le génocide des juifs, des tziganes et des malades mentaux pendant la seconde guerre mondiale avait trouvé ses racines ailleurs que dans la politique. Un scandale "politique" serait-il, du fait de ce simple qualificatif, acceptable? Mérite-t-il d'être purement et simplement évacué, chassé du regard, du seul fait de ce jugement sommaire?

Car c'est un jugement sommaire. La nouvelle catastrophe qui s'abat sur l'Ethiopie n'est pas seulement "politique". Elle est d'abord climatique. Les premières pluies, celles qui sont nécessaires aux semailles, ont bien eu lieu en juin et au début de juillet. Les paysans ont donc planté. Depuis, la pluie s'est interrompue et les récoltes ont été perdues, totalement dans certaines régions du pays, comme l'Erythrée, le Tigré, le nord du Wollo, partiellement dans d'autres. Le déficit alimentaire est chronique en Ethiopie. Il atteint bon an mal an environ 500 000 tonnes. Il aura cette année plus que doublé, et le pays n'a pas de réserves. Pourquoi? Parce qu'il est d'une pauvreté endémique - 110 dollars de revenu par tête et par an - qui lui interdit de résister à une secousse climatique d'une telle ampleur.

La famine est telle, dans le Nord surtout, que les paysans ont recommencé, comme en 1984-1985, à migrer vers les villes, vers les anciens points de distribution de l'aide, solution désespérée et en elle-même catastrophique. Car les camps sont parfois des remèdes pires que le mal: ils permettent, certes, de fournir une alimentation d'urgence, mais ils sont source d'épidémies, de déracinement; l'entassement même y sème l'horreur. Tous les organismes d'aide présents en Ethiopie font l'impossible pour éviter cette solution extrême. Mais il est déjà très tard.

L'appel réitéré

IL est tard, car la "lassitude" de l'opinion s'exprime dans les chiffres de l'aide. Pourtant, dès septembre, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) a tenté d'alarmer les donateurs. Dès ce moment, les missions présentes sur place ont su que le déficit dépasserait 1 million de tonnes et elles l'ont dit. Le gouvernement éthiopien, accusé lors de la dernière famine d'avoir tenté de dissimuler la gravité de la situation, a fait la même évaluation et l'a rendue publique. Le 26 septembre, M. Edouard Saouma, directeur général de la FAO, lançait un appel spécial pour l'Ethiopie, annonçant des récoltes catastrophiques et demandant en urgence l'envoi d'au moins 950 000 tonnes de céréales pour les mois à venir. Le 7 novembre, réitérant cet appel, il précisait: "Il est actuellement certain que la production totale de céréales pour 1988 accusera une chute spectaculaire (...). Afin d'éviter la réouverture des camps, des allocations supplémentaires d'aide à l'Ethiopie doivent être effectuées et les secours acheminés d'urgence vers les régions affectées."

Des vivres pour trois semaines

QUELQUES jours plus tard, l'Organisation des Nations unies pour les secours en cas de catastrophes (UNDRO) lançait à son tour un appel à l'aide, soulignant que, dans les seules provinces du Nord, trois millions de paysans n'avaient plus que trois semaines de vivres et qu'il faudrait reprendre les largages aériens de secours vers les zones totalement isolées.

Le 18 novembre à son tour, de New-York, M. James P. Grant, directeur général du Fonds des Nations unies pour l'enfance (UNICEF), demandait aux donateurs 22 millions de dollars. La famine en elle-même, disait-il, n'est pas seule à tuer dans ces situations extrêmes, le manque d'eau, de médicaments, le froid, tuent tout autant. Il faut donc aussi prévoir de l'aide non alimentaire. Les 22 millions de dollars que demande l'organisation seront ainsi affectés à l'action sanitaire d'urgence, à la réparation des puits, à la fourniture d'argent liquide aux associations paysannes mêmes, pour que celles-ci puissent s'approvisionner sur place, etc. Mais l'appel sera-t-il entendu?

Pour ce qui concerne l'aide alimentaire, seulement 350 000 tonnes avaient été annoncées à la mi-novembre, notamment par la Communauté européenne, le Programme alimentaire mondial, l'Australie, l'Autriche, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et plusieurs organisations non gouvernementales. On mesure à ce chiffre l'ampleur des besoins encore non couverts. Le 19 novembre, la CEE décidait d'y ajouter une aide d'urgence de 10 millions d'ECU, destinée notamment à établir un pont aérien entre les ports et Mékellé, capitale du Tigré. Cette aide financière permettra l'achat de réservoirs d'eau, de médicaments, de tentes, car la constitution de camps, soulignait-on à Bruxelles, "apparaît inévitable".

Malgré cette aide d'urgence, tout laisse prévoir que la situation risque d'être pire encore que celle de 1984-1985, car alors une mobilisation sans précédent de l'opinion internationale avait permis d'atténuer quelque peu l'ampleur du désastre. Qu'en sera-t-il cette fois?

Lorsqu'on sait qu'il faut à l'aide quelque six mois avant de parvenir à destination finale, étant donnés les énormes problèmes logistiques qui se posent, les difficultés du transport intérieur notamment, on imagine à l'avance que, dans bien des cas, les secours arriveront trop tard. A moins, bien sûr, que l'aide déjà sur place puisse être acheminée et que le flux des secours ne soit interrompu à aucun moment.

"Ouvrir les routes de la survie"

C'EST ici qu'intervient, précisément, la "politique". Il serait plus exact d'employer le terme de "guerre", car c'est bien une guerre, celle du désespoir, que se livrent aujourd'hui le gouvernement d'Addis-Abeba et les mouvements érythréen et tigréen.

L'Ethiopie est, depuis septembre dernier, une République démocratique et populaire" - alors que le régime se qualifiait lui-même, précédemment, de "provisoire", - et la nouvelle Constitution accorde l'autonomie interne à cinq régions, dont l'Erythrée et le Tigré. Cette stabilisation des structures, cette autonomie dont les rebelles disent qu'elle n'est qu'un mot, leur ont donné l'énergie du désespoir. Les Erythréens se battent depuis vingt-sept ans pour l'indépendance; les Tigréens, eux, revendiquent une forte autonomie interne. Pour Addis-Abeba, satisfaire à la première revendication - créer une Erythrée indépendante - serait non seulement amputer l'Ethiopie d'une partie notable de son territoire et de sa population, mais aussi couper son accès à la mer; satisfaire à la seconde, ce serait, estime le gouvernement central, encourager le développement de toutes les forces centrifuges qui, en Ethiopie, sont puissantes et, pour certaines, tel le Front Oromo, armées.

Aussi le gouvernement n'a-t-il nullement l'intention de lâcher prise, et continue-t-il, contre vents et marées, d'investir la moitié de son maigre budget dans l'effort militaire. Erythréens et Tigréens, de leur côté, jouent eux aussi la politique du pire puisqu'ils ont manifestement décidé d'attaquer les convois d'aide, comme ils l'ont fait le 23 octobre. Ce jour-là, vingt-trois camions portant le drapeau des Nations unies et transportant 450 tonnes d'aide alimentaire ont été attaqués et brûlés par les rebelles. Une autre attaque a eu lieu le 11 novembre, contre un convoi d'aide privée.

Cette attitude, que M. Michael Priestley, coordonnateur à Addis-Abeba de toutes les aides des Nations unies, a qualifiée de "diabolique" est aussi suicidaire. Car elle risque d'aliéner tout le crédit dont les mouvements rebelles disposaient encore dans certains cercles de l'opinion internationale. Les rebelles ne tomberont-ils pas, en attaquant les convois d'aide, exactement sous la même accusation que celle que l'on n'a cessé de lancer, depuis deux ans, contre le gouvernement d'Addis-Abeba: l'utilisation de la famine comme instrument de pouvoir?

C'est précisément pour cette raison que le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a lancé, le 12 novembre à Genève, par la voix de son président, M. Cornelio Sommaruga, un appel solennel pour "ouvrir les routes de la survie". Appel au gouvernement central pour qu'il ouvre les axes, non pas à son gré, mais en permanence. Appel aux rebelles pour qu'ils laissent passer l'aide.

Quand le cynisme s'ajoute ainsi au désastre climatique pour jeter six millions d'Ethiopiens sur les routes, quand l'opinion mondiale, fatiguée ou distraite, se détourne de ce pénible spectacle, que faire? Sans doute garder à l'esprit ce qu'écrivait le fondateur de la Croix-Rouge, Henri Dunant, dans l'Avenir sanglant: "L'opinion publique est le plus puissant des potentats: que ceux donc qui se croient chargés de la guider, de la diriger, viennent en aide aux amis de la paix, en jetant, pour avertir du danger, un cri d'avertissement prolongé et que ce cri soit répercuté par cent mille échos dans tous les pays du monde."

LA LOGIQUE DE LA VILLAGISATION (89)

ALORS que s'estompe le conflit entre l'Ethiopie et la Somalie, l'armée d'Addis-Abeba a subi, ces derniers mois, plusieurs graves revers face aux maquisards érythréens et tigréens. La mobilisation générale décrétée par le président Mengistu pour faire face aux périls risque d'épuiser davantage un des pays les plus pauvres de la planète. Et de ruiner les tentatives entamées depuis le début de la réforme agraire en 1975 pour réaménager l'espace rural, notamment à travers une politique controversée de villagisation.

Il pourrait s'appeler Mahmoud ou Getatchew, selon qu'il est musulman ou chrétien. Aussi loin que porte sa mémoire d'homme, il sait qu'il a vécu comme son père et le père de son père sur ces terres vallonnées du nord de la province du Harrargue. Le toucoul (case circulaire couverte de chaume) dans lequel il vit, il l'a bâti lui-même avec les voisins, les amis, la famille, il y a cinq ans ou dix ans, au milieu des champs qu'il a reçus en héritage ou provenant en partie de la redistribution des terres, après la proclamation de la réforme agraire : à peine 2 hectares au total. Là-dessus vit sa famille, huit personnes. Il possède une vache et deux moutons. La faible superficie cultivée ne justifie pas l'utilisation d'une paire de boeufs.

Chez lui, depuis le début de l'année 1985, les rumeurs alarmistes vont bon train. Ainsi on raconte que, dans le district voisin, des "hommes du gouvernement" ont, avec l'aide de la milice des associations de paysans, obligé les agriculteurs à détruire leur maison pour les reconstruire de façon regroupée un peu plus loin... et cela en plein mois d'avril, pendant la période des semis. Devant la forte résistance des paysans, l'administration a dû reculer et reporter le programme de reconstruction de l'habitat.

Nous sommes maintenant en octobre 1985, et notre paysan est contraint par le Comité des associations de paysans de s'organiser en groupes de travail pour procéder au démontage et à la reconstruction de son habitat. Bien sûr, le président du Comité, qui jouit encore d'un grand prestige, a passé de longues heures à expliquer le pourquoi et le comment de la réforme qu'on allait appeler à l'étranger "villagisation".

Avant la révolution, un système d'appropriation féodal prédominait dans les campagnes, en particulier dans les provinces du Sud. Le paysan oromo avait perdu depuis le dix-neuvième siècle ses droits sur la terre et devait remettre au propriétaire appartenant à l'aristocratie terrienne, militaire ou religieuse, de 25% à 75% de sa récolte.

Une structure de type familiale et privée était plus répandue dans les provinces du Nord, d'où était originaire l'aristocratie. Cette tenure traditionnelle oblitérait toute amélioration technologique, et l'agriculture n'avait pratiquement pas évolué depuis des siècles tant la spoliation du paysan épuisait toute capacité d'innovation (1). La réforme agraire, proclamée le 4 mars 1975, devait bouleverser les données. La redistribution des terres, la constitution des associations de paysans, puis des coopératives de service où les agriculteurs pouvaient trouver à faible coût quelques intrants agricoles, provoquèrent une dynamisation du monde paysan : les années 1976-1977, bien servies par une pluviométrie favorable, furent excédentaires du point de vue agricole.

Un paysage radicalement transformé

PLUSIEURS éléments défavorables allaient remettre en question ces acquis. L'état de guerre, l'explosion démographique, la déforestation importante et enfin la famine, qui, par son ampleur, a achevé de déstructurer le monde rural. C'est sur ce terreau que s'est mis en place le programme de villagisation et de déplacements de population (2) qui relèvent d'une même logique : regrouper les forces productives dans les campagnes pour faciliter soit la mise en valeur de régions bien arrosées mais sous-peuplées, zones de réinstallation, resettlement (principalement dans les provinces occidentales du pays), soit la gestion rationnelle des espaces ruraux très peuplés, mais peu productifs.

Le paysage éthiopien a ainsi subi une transformation radicale : aux petites unités dispersées dans la nature, quelques toucouls entourés de greniers et de meules de paille, représentant une unité familiale élargie, succède l'alignement discipliné de centaines de cases identiques, constituant des villages (safaratabia) ; aux formes historiquement déterminées succède peu à peu une occupation culturale des sols, née du seul volontarisme politique. Dans sa hâte d'implanter de nouveaux villages, le ministère a distribué un plan type à tous ses services locaux. Une affiche sur fond bleu, représentant le village modèle, est collée sur le mur du pavillon témoin, construit parfois à l'entrée des nouveaux villages. On y voit la répartition des habitations dans leur rigueur géométrique, séparées par les 1 000 mètres carrés alloués à chaque famille, les constructions sociales (clinique, école, maison des associations de femmes, maison du parti...) et d'intérêt économique (moulin, points d'eau, silo, éventuellement hangar pour le matériel agricole).

En entrant dans le nouveau village de Dana, dans le Gemu-Goffa, les jeunes cadres du parti ne manquent pas d'arguments en faisant visiter le pavillon témoin : le mobilier, très rustique, mais aussi très fonctionnel, fabriqué entièrement à partir des éléments locaux, peut séduire le paysan des hauts plateaux qui a l'habitude de vivre dans un dénuement d'objets qui impressionne toujours le voyageur occidental. La cuisine intégrée, faite en tchikat traditionnel, avec son four à bois permettant d'économiser cette source d'énergie de plus en plus rare, ne peut qu'impressionner la ménagère.

Avec la villagisation, les paysans sont censés résoudre collectivement la plupart des problèmes actuels du monde rural : accessibilité à l'eau, création de services de santé, d'écoles, ouverture de routes carrossables, amélioration des semences, stockage des récoltes, approvisionnement en biens manufacturés et outillage moderne pour l'agriculture. On espère bien, à Addis-Abeba, que l'éducation en matière agronomique et la promotion des coopératives entraîneront une augmentation de la production.

Qu'en est-il au bout de trois années de mise en route? Certains dénoncent l'absence des services collectifs annoncés (3) et la volonté gouvernementale de "contrôler" la population. Si ce but semble avoir été déterminant dans le choix du Harrarghe comme province pilote de la villagisation - compte tenu des mouvements de guérilla dans la région, - à l'évidence ce n'est pas l'objectif principal ; pas plus que les resettlements n'étaient destinés à vider les zones de guérilla au profit de régions plus sûres (4).

Les équipements collectifs, il est vrai, sont longs à venir. Ainsi, les services de coopératives couvrent plusieurs villages, et les premières cliniques ou écoles sont parfois à l'extérieur des villages, de même que le moulin à grain.

Les voies de communication ne sont pas toujours reliées au réseau principal, et les liaisons avec les bourgs voisins importants ne sont pas toujours prévues. Le plan modèle ne comporte pas de marché, car les paysans devraient s'approvisionner au magasin de la coopérative et vendre aux moins 50% de leur récolte à l'Agricultural Marketing Corporation (AMC), organisme d'Etat chargé de l'achat, à bas prix, des surplus de production. Cependant, depuis quelques mois, l'AMC n'a plus le monopole de la commercialisation des produits agricoles de base, et les prix d'achat officiels ont augmenté de près de 10%.

L'eau courante, l'électricité, les transports en commun, les télécommunications, relèvent encore, compte tenu de l'état de sous- développement de la société, de l'utopie. En revanche, un emplacement privilégié est réservé aux espaces de jeux et au stade, plus rarement pour un lieu de culte.

Les villages qui s'engagent dans la mise en place de coopératives de production bénéficient plus largement de subventions, ce qui leur permet de construire des jardins d'enfants, des bibliothèques, voire un éclairage expérimental à partir de la biomasse, des silos collectifs pour les récoltes, des séchoirs pour le café.

Le terme de "villagisation" a pris dans les médias français une connotation négative. Pourtant, l'Ethiopie n'a pas le mérite d'être le premier pays africain à appliquer cette politique : la Tanzanie et le Mozambique se sont essayés, chacun dans un contexte différent, à de tels regroupements de populations. Aux critiques qui soulignent le peu de réussite de ces expériences, les responsables éthiopiens répondent qu'ils ont assimilé les leçons (5).

Les effets positifs de la réforme se font sentir en dépit de la précipitation et du climat de violence qui ont présidé à ses débuts (6). Sur la scolarisation, d'abord. L'alphabétisation reste une priorité de la révolution éthiopienne, et les chiffres officiels indiquent un recul net de l'analphabétisme, dont le taux est tombé en dix ans de 94% à 40%. Mais la poursuite du programme de scolarisation se heurtait à la dispersion de l'habitat, obligeant les jeunes enfants à parcourir de longues distances à pied.

Pour 1989, l'Etat prévoit d'édifier 110 écoles élémentaires et l'Agence suédoise pour le développement international doit en construire 231, alors que, dans le même temps, 3 387 nouveaux villages seront créés.

La concentration de la population (et du bétail) dans un espace géographique restreint pouvait faire craindre la résurgence ou l'apparition de problèmes sanitaires bien connus des épidémiologistes. Aussi, la campagne d'incitation à l'hygiène et à la construction de latrines est-elle particulièrement active ; et le regroupement facilite l'action sanitaire.

Le rassemblement des populations rurales favorise également le prosélytisme religieux. Dans le Harrarghe, l'islam gagne des fidèles, et la participation de la population paysanne aux cérémonies religieuses s'accroît. Ce qui explique que l'Eglise, premier contre-pouvoir, n'ait pas opposé de résistance à l'application de la réforme.

Malgré la rigidité de la forme géométrique de ces villages (qui disparaît bien vite par la construction d'éléments secondaires), l'habitat tend plutôt à s'améliorer, et le sentiment de confort est plus présent chez les paysans "villagisés". A la remarque désobligeante d'un expert étranger sur l'alignement "militarisé" des maisons, un responsable local répondit avec beaucoup d'humour : "Vous avez déjà vu les corons dans le nord de la France ou les lotissements à bon marché?"

Parce qu'une certaine distance sépare les habitations, les problèmes de voisinage ne sont pas trop graves pour des populations habituées à vivre dans un certain isolement physique ; et la parcelle de 1 000 mètres carrés allouée à chacun est l'objet de soins particuliers. La nécessité d'assurer un minimum d'entretien pour un ensemble de bâtiments regroupés a permis la floraison d'activités artisanales, et il n'est pas rare qu'un artiste local marque d'une note originale l'architecture plutôt monotone des safaratabia.

En revanche, le problème de l'approvisionnement en eau ne semble pas avoir suscité une réflexion suffisante, même si quelques rares forages sont en cours. Cette activité réservée aux femmes aurait-elle été jugée secondaire par les hommes? Parfois même, on a pensé à l'électricité avant de s'inquiéter de l'approvisionnement en eau. Parce que cela fait plus moderne?

Nombre d'observateurs s'inquiètent de la déforestation accélérée qu'entraînent les reconstructions de millions de maisons, les anciennes charpentes n'étant pas toujours récupérées. Les autorités répliquent quant à elles que chaque groupe de villages est assorti, en principe, d'une plantation d'arbres.

Quant à la production agricole, dont l'augmentation est l'ultime objectif, sera-t-elle améliorée par la mécanisation annoncée et par le remembrement qui ne manquera pas de se mettre en place?

La destruction du paysage éthiopien, fruit de siècles de traditions dans l'occupation des sols et d'un équilibre patiemment élaboré entre l'homme et son milieu, est irrémédiable. Elle accompagne la disparition brutale d'une tradition architecturale remarquable dans sa diversité. Mais "l'Ethiopie ne peut passivement attendre la prochaine et probable catastrophe" (7). Pour les techniciens du ministère de l'agriculture qui n'approuvent pas toujours la précipitation des événements et l'impréparation des décisions politiques en matière de villagisation, "l'organisation traditionnelle des campagnes doit changer et ne peut plus être ce qu'elle était" (8).

A la fin de l'année 1988, 12,2 millions de paysans, soit 33% de la population rurale, avaient été regroupés en près de 21 000 villages, et le programme prévoit la villagisation de 2,7 millions de ruraux pour la nouvelle année éthiopienne (septembre 1988-septembre 1989), soit 600 000 familles. 30 millions de paysans devraient être regroupés en villages avant 1995. Dans un laps de temps aussi court, les autorités pensent briser le cycle infernal des famines qui ravagent régulièrement le pays tous les dix ou quinze ans. La mise en place de cette politique est, à leurs yeux, le meilleur moyen de rompre avec la fatalité climatique. On peut sans doute gloser sans arrêt sur la nature du régime et sur le fait de savoir si, oui ou non, les Ethiopiens vivent mieux ou moins bien que du temps de l'empire. La seule certitude, c'est que le pouvoir en place, soucieux d'apporter aux problèmes millénaires du pays une réponse fondamentalement différente, s'est engagé dans un choix irréversible.

Notes:
(1) G. Risoud, Dynamiques de reproduction de systèmes paysans des haut plateaux du sud-est éthiopien, Alemaya University of Agriculture, Ethiopie, 1987.
(2) Sur les transferts de populations, lire Giordano Sevini, "Une pause dans le transfert des populations en Ethiopie", le Monde diplomatique, juillet 1986 ; Claude Julien, "Choisir les victimes", le Monde diplomatique, juillet 1987 ; Claire Brisset, "La famine, l'aide et la polémique", le Monde diplomatique, juillet 1987.
(3) J. Mimouni, "Ces trois millions de paysans villagisés", Jeune Afrique, n 1364, 25 février 1987. B. H. Lévy, "Les camions venus d'Europe arrivent en Illubabor bourrés de bétail humain", l'Evénement du jeudi, 25 septembre 1986.
(4) G. Lecomte,"Utopisme politique et transferts de population en Ethiopie", Esprit, mai 1986.
(5) "Le regroupement en villages : un exemple sur le terrain", dépêche AFP, 24 mai 1986.
(6) B. Harden, "Ethiopian Drive to Villagize is Forcing Millions to Relocate", International Herald Tribune, 18 décembre 1985.
(7) Jean Ziegler, Afrique-Asie, n 382, 9 septembre 1986.
(8) "Villagization Scheme Holds Key to Promotion of Rural Development", The Ethiopian Herald, 27 novembre 1988.

RAISONS MANQUES DU COUP D'ETAT (89)

IL n'aura fallu que quelques heures aux fidèles du président éthiopien Menguistu, en son absence, pour venir à bout d'une révolte militaire fomentée par le chef d'état- major de l'armée et plusieurs centaines d'officiers. Les rebelles, qui s'étaient emparés d'une partie de la ville d'Asmara, en Erythrée, n'ont pu rallier à leur projet l'essentiel des forces armées. Pourtant le malaise est grand au sein de celles-ci après les défaites cuisantes, humiliantes et répétées subies au Tigré et en Erythrée. L'appui apporté aux putschistes par le Front populaire pour la libération de l'Erythrée (FPLE) a sans doute représenté un frein : le refus de l'indépendance de l'Erythrée et du démembrement de l'Ethiopie reste un dogme qu'aucun pouvoir à Addis-Abeba ne peut transgresser.

La victoire du président Menguistu ne doit cependant pas masquer la gravité de la crise que traverse le régime. La guerre civile se poursuit, interminable, en Erythrée et au Tigré, absorbant plus de la moitié du budget de l'Etat. L'Union soviétique, principal allié de l'Ethiopie "marxiste-léniniste" ne cache plus son agacement face à la manière dont le "camarade-président" gaspille une coûteuse aide militaire.

"L'attitude du gouvernement central qui qualifie les séparatistes de "bandits" et de "mercenaires de l'impérialisme mondial", le fait qu'il mise sur la répression de ces mouvements par la force ne contribuera pas à faire cesser au plus tôt les conflits fratricides (1)", commente désabusée, une spécialiste soviétique, Galina Kryolova.

Cet "esprit de franchise" qui caractérise aujourd'hui les relations entre l'Union soviétique et l'Ethiopie s'étend également au domaine économique ; et les critiques soviétiques contre la politique agricole éthiopienne, qui remontent à 1985, se font plus acerbes. Par exemple, Galina Kryolova estime, en contradiction avec les discours officiels à Addis-Abeba, que la propriété socialiste à la campagne ne devrait pas être un objectif "immédiat" et qu'il faudrait "intéresser économiquement les paysans à la production d'excédents (2)". Ces reproches, très mal acceptés par la direction éthiopienne, ont amené celle-ci à multiplier les appels du pied à Washington (3), sans grand succès pour l'instant. Une ouverture s'esquisse aussi en direction d'Israël où le patriarche orthodoxe éthiopien Mercuralious a rencontré, le 15 mai dernier, M. Itshak Shamir.

Tandis que l'URSS distend ses liens avec l'Ethiopie, les Etats-Unis reconsidèrent aussi leurs alliances dans la région. Le pouvoir somalien, qui a accordé des facilités navales et aériennes aux troupes américaines, actuellement confronté à un séparatisme nordiste vigoureux (lire ci-dessous l'article de Philippe Leymarie) viole systématiquement les droits de l'homme provoquant l'ire du Congrès américain. L'ancien dictateur soudanais, le maréchal Nemeiry, fidèle allié du président Reagan, a été renversé en 1985 et le nouveau gouvernement, issu d'élections libres, accorde plus d'importance à mater la rébellion sudiste (lire ci-contre l'article de Jean Gueyras) qu'à s'insérer dans le dispositif stratégique occidental.

Dans ce contexte, Washington a décidé de mettre un terme à son aide économique au Soudan. Ainsi, une des rares démocraties d'Afrique où règne le multipartisme et la liberté de la presse, se trouve affaiblie. Une telle mesure ne peut que favoriser les Frères musulmans et certains officiers qui rêvent de revenir au pouvoir. Comme au Brésil, en Argentine, à Haïti ou aux Philippines, l'espoir des citoyens après le retour à la démocratie s'effiloche au fil des mois.

La décision de la nouvelle administration républicaine, note un journaliste américain, "ne reflète pas seulement une irritation à cause de la manière dont les Soudanais gèrent leur économie, mais révèle également une diminution de l'importance stratégique de la corne de l'Afrique pour les Etats-Unis et l'Union soviétique (4)". Cette appréciation confirme l'ampleur des changements qui affectent une région considérée, voilà encore quelques mois, comme un des principaux points, en Afrique, du conflit Est-Ouest.

La chute du Négus en 1974 ; l'intervention soviéto-cubaine en 1977 aux côtés de la jeune révolution éthiopienne, pour s'opposer à la tentative somalienne d'annexer la province de l'Ogaden ; l'adoption par les Etats-Unis en 1979, au lendemain de la chute du chah d'Iran, de la "doctrine Carter" et la recherche de bases d'appui pour la Force de déploiement rapide américaine (au Soudan, en Somalie, au Kenya) : autant d'étapes qui avaient jalonné l'escalade de la confrontation entre les Deux Grands, dans une aire jusque-là marginale.

Un désengagement total n'est certes pas pour demain. Les bases militaires - soviétiques en Ethiopie et au Yemen démocratique, américaines en Somalie et au Kenya, française à Djibouti (5) - conservent, malgré la fin de la guerre du Golfe, leur importance stratégique ; le détroit du Bab-el-Mandeb, à l'entrée de la mer Rouge, voit même s'accroître son importance comme voie de passage du pétrole (6). Après tout, les relations entre Moscou et Addis-Abeba - deux capitales chrétiennes orthodoxes - remontent à... 1674, et elles ne cesseront pas de si tôt : l'Union soviétique est devenue en 1988 le principal fournisseur de céréales à l'Ethiopie.

Mais, à l'heure de la "nouvelle détente" et des restrictions budgétaires, la corne de l'Afrique n'est plus une priorité ni pour Moscou ni pour Washington. Les conflits internes qui minent les grands pays de la région découragent actuellement l'interventionnisme militaire des Deux Grands ; elle peut surtout les amener à reconsidérer leur aide économique, pourtant indispensable pour éviter une dangereuse paupérisation et l'éclatement des Etats de cette région.

Notes:
(1) Galina Kryolova, "Ethiopie : les questions ouvertes de la révolution", Asie et Afrique aujourd'hui, Moscou, n 2, 1989.
(2) Asie et Afrique aujourd'hui, op. cit.
(3) Lire "Ethiopia Asks Better US Ties", International Herald Tribune, 21 avril 1989.
(4) International Herald Tribune, 26 avril 1989.
(5) Lire Philippe Leymarie, "Une aire stratégique dévolue aux Français", le Monde diplomatique, mars 1989.
(6) Lire Pierre Terzian, "La lente marginalisation du détroit d'Ormuz", le Monde diplomatique, novembre 1988.

LES PETITES GUERRES (89)

TANDIS que l'ancien chef d'Etat américain M. James Carter présidait à Naïrobi, fin novembre, la seconde session des "pourparlers préliminaires" entre le gouvernement éthiopien et le Front populaire de libération de l'Erythrée, le colonel Mengistu tentait de redonner un nouveau souffle à une armée minée par les défaites et les épurations. Epuisé, le régime d'Addis Abeba hésite entre une négociation à laquelle l'encourage fortement son allié soviétique, et la relance d'une interminable guerre civile.

Le nord de l'Ethiopie continue d'être ravagé par plusieurs conflits internes, violents et meurtriers, qui aggravent les terribles pénuries dont souffre le pays et minent le moral de l'armée. Celle-ci est en crise, une grande partie des officiers de l'état-major ont été limogés, accusés d'avoir participé à la tentative de coup d'Etat du 16 mai dernier (1), alors que le colonel Mengistu Hailé Mariam se trouvait en visite officielle à Berlin-Est. La RDA était jusqu'au départ de M. Erich Honecker son allié le plus sûr, et les Allemands de l'Est - qui encadrent les services de sécurité éthiopiens - ont joué un rôle de premier plan dans l'écrasement du récent complot des généraux putschistes. Après les bouleversements politiques que connaît la RDA, il n'est pas improbable que Berlin-Est modifie sa politique à l'égard d'Addis-Abeba, et réduise son assistance militaire. Ce qui accentuerait les difficultés du régime.

Depuis les événements de mai, l'armée, décapitée, purgée de tous ses éléments séditieux, n'a pas retrouvé sur les divers fronts internes une quelconque pugnacité. L'éventuel retrait des conseillers de la RDA pourrait avoir, dans ces circonstances, de redoutables conséquences, d'autant que les avancées spectaculaires des guérilleros du Front populaire de libération du Tigré (FPLT) et du Mouvement démocratique populaire éthiopien (MDPE) menacent désormais directement la capitale, Addis-Abeba.

A bout de souffle, le régime du colonel Mengistu a dû accepter de négocier avec ces organisations, après avoir consenti, en septembre à Atlanta (Etats-Unis), à engager des pourparlers avec les indépendantistes du Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE) avec la médiation de l'ancien président américain M. James Carter, et avec l'appui des Deux Grands.

Sur le terrain diplomatique, la situation évolue également de façon spectaculaire: en particulier, à cause du retour sur le devant de la scène de deux Etats ayant eu naguère d'importants liens avec l'Ethiopie. D'une part, l'Italie: l'ancienne puissance coloniale qui occupa le pays entre 1935 et 1941 est devenue ces dernières années le premier bailleur de fonds occidental du régime d'Addis-Abeba; elle patronne les pourparlers ouverts le 4 novembre à Rome avec le Front populaire de libération du Tigré. D'autre part, Israël: l'ancien allié d'Hailé Sélassié redevient soudain fréquentable. Jérusalem et Addis-Abeba ont rétabli, début novembre, leurs relations diplomatiques, rompues au lendemain de la guerre israélo-arabe de 1973. Le rapprochement avec l'Etat hébreu remonte en fait à plus de dix-huit mois, sous le couvert d'une coopération agricole mise en avant par les deux gouvernements.

La "nouvelle pensée politique" de M. Mikhaïl Gorbatchev, puis la décision de Moscou de réévaluer son assistance militaire après janvier 1990 avaient contraint le gouvernement éthiopien à prospecter d'autres fournisseurs. La situation s'est encore aggravée récemment quand l'URSS a entamé l'évacuation discrète d'une partie de ses conseillers militaires, qui vraisemblablement étaient encore plus de 3 000 il y a quelques mois. Cuba, on le sait, a également décidé de retirer ses derniers soldats. Sollicitée l'an dernier, la Chine, de son côté, s'est montrée réservée. En revanche, l'Etat hébreu, qui partage avec l'Ethiopie la hantise de l'encerclement arabe, ne s'est pas fait prier.

Selon le New York Times (2), des conseillers militaires israéliens sont, depuis quelque temps déjà, présents à la base aérienne de Debre-Zeit, au sud d'Addis-Abeba. Le démenti apporté à ces informations par les autorités des deux pays n'a convaincu personne. Les Israéliens auraient, eux aussi, joué un rôle pour tuer dans l'oeuf la tentative de coup d'Etat du mois de mai dernier et fourniraient, depuis peu, une assistance militaire importante à la guérilla sud-soudanaise, à partir notamment du territoire éthiopien.

De nombreuses personnalités éthiopiennes et le gouvernement lui-même, souhaitent aujourd'hui sinon un rapprochement avec les Etats-Unis du moins un assainissement des relations bilatérales. Or, avec le désengagement militaire de l'Union soviétique en Ethiopie, l'intérêt stratégique de la Corne de l'Afrique tend à diminuer aux yeux des Américains, qui se montrent peu empressés de répondre aux ouvertures de M. Mengistu. Ainsi, Washington n'a toujours pas accrédité l'ambassadeur désigné par Addis-Abeba. Elle semble bien révolue l'époque où, pour ne pas compromettre l'accès à la station de communications militaires de Kagnew à Asmara, le gouvernement américain avait opté pour un rattachement de l'Erythrée à l'Ethiopie par le biais d'une fédération.

Comme s'en étonne M. David A. Korn, ancien chargé d'affaires américain en Ethiopie: "Ce fut l'un des plus étranges mariages de raison jamais consentis en politique internationale: un territoire disposant d'un Parlement et d'un pouvoir exécutif démocratiquement élus, fédéré à une monarchie absolue responsable des questions touchant à la défense, aux affaires étrangères et à la monnaie, qui considérait la fédération comme une anomalie à corriger le plus vite possible (3)." L'équipement de la base de l'île Diego-Garcia, au coeur de l'océan Indien, par le Pentagone dans les années 70 avait rendu caduc le dispositif de Kagnew avant même que le renversement du Négus, en 1974, n'entraîne la fermeture de la station.

Depuis, le rôle de la base militaire américaine dans l'île Diego-Garcia n'a fait que croître. Lors de la crise du Golfe, en 1987, les Américains n'ont même pas jugé utile de se servir des facilités dont ils disposaient dans le port de Berbera au nord de la Somalie et que les Soviétiques avant eux utilisaient pour surveiller l'accès à la mer Rouge.

Si la médiation entreprise par M. James Carter pour trouver une solution négociée au conflit de l'Erythrée est un succès pour les Etats-Unis - l'ancien président démocrate agit de concert avec le département d'Etat, - Washington prend soin néanmoins de ne pas s'impliquer dans la négociation, car l'administration de M. Bush est convaincue que les divers conflits armés de la Corne ont une dimension régionale importante même si les fournitures d'armes de l'une ou de l'autre puissance les ont fortement attisés.

Afin de faciliter l'ouverture de discussions entre le colonel Mengistu et ses opposants, Moscou et Washington ont réussi à persuader la Somalie de régler son contentieux frontalier avec l'Ethiopie par la signature, intervenue en avril 1988, d'un accord de paix en bonne et due forme. Le gouvernement de Khartoum a aussi été invité - sans grand succès - à limiter l'activité des maquisards érythréens sur le territoire soudanais.

Une opposition marxiste-léniniste

CINQ offensives éthiopiennes de grande échelle en Erythrée et autant dans la région du Tigré ont toutes été infructueuses; plus de 4 milliards de dollars d'achats d'armes; des dépenses militaires engloutissant près de 60 % du budget de l'Etat; une incapacité, chaque année, à obtenir plus de 1 % ou 2 % de croissance économique alors que la population augmente au rythme de 3 %; des milliers d'exilés parmi les intellectuels et d'innombrables morts et mutilés: tout cela a fini par contraindre le gouvernement éthiopien, après de multiples tergiversations, à accepter d'engager des pourparlers de paix au grand jour, sans conditions préalables et en présence d'observateurs étrangers. Quel que soit le règlement envisagé pour l'Erythrée - si, toutefois, les discussions ne sont pas simplement destinées à satisfaire Moscou ou Washington, - il n'aura de chances d'être appliqué que si les Erythréens obtiennent la reconnaissance de leurs droits politiques.

Faute de quoi, le FPLE continuerait d'user de l'arme de la déstabilisation hors d'Erythrée par mouvements armés interposés. Le Front populaire de libération du Tigré, le Front de libération oromo, actif dans le Sud, ou le Parti révolutionnaire du peuple éthiopien (PRPE), présent à l'ouest du lac Tana, pour ne citer que les principaux mouvements de lutte armée, ont tous été formés à l'école du FPLE, où ils ont reçu entraînement et munitions. En revanche, on peut compter sur le pragmatisme des dirigeants érythréens pour arrêter cette aide au cas où un accord serait conclu avec le pouvoir central. Déjà, le cessez-le-feu de fait qui prévaut en Erythrée permet à l'état-major éthiopien de dégager des troupes pour les redéployer au Tigré, au Wallo et dans le Gondar.

Contrairement aux Erythréens, les maquisards du Front populaire de libération du Tigré et du Mouvement démocratique populaire éthiopien, regroupés depuis peu au sein du Front démocratique révolutionnaire populaire éthiopien (FDRPE) - un moyen pour ces organisations régionales de donner une dimension nationale à leur combat, - n'ont pas relâché la pression sur le terrain pendant la durée des négociations. Bien au contraire, les affrontements armés ont redoublé. Le conflit, que le FPLT justifie par le caractère antidémocratique et répressif du régime du colonel Mengistu, trouve aussi ses fondements dans les rivalités séculaires entre Tigréens et Amharas du Choa pour la conquête du pouvoir politique. De sorte que l'offre d'autonomie faite l'an dernier au Tigré dans le cadre de la nouvelle Constitution paraît bien insuffisante.

Equation difficile, dont la solution passe immanquablement par une démocratisation de la vie politique éthiopienne. Or le FPLT et le MDPE sont tous deux contrôlés par des directions marxistes-léninistes pro-albanaises, favorables au système du parti unique. Les habitants d'Addis-Abeba, en majorité choans, et qui de surcroît aspirent au pluralisme et à une libéralisation économique, s'inquiètent donc de l'avancée de ces maquisards extrémistes vers la capitale.

Quant aux négociations qui reprennent le 12 décembre, nul ne se risquerait à prévoir leur issue. La délégation du FPLT à Rome, le mois dernier, était conduite par M. Legesse Zenawi, l'un des idéologues les plus dogmatiques de l'organisation, et membre fondateur de la Ligue marxiste-léniniste du Tigré. Enfin les autres mouvements d'opposition, d'inspiration libérale ou monarchiste, continuent de rester sourds aux appels du FPLT pour la constitution d'un large front.

Divisée, plus pauvre que jamais, l'Ethiopie pourrait rapidement se retrouver seule face à ses "petites guerres", dans l'indifférence générale.

Notes:
(1) Lire "La Corne de l'Afrique déchirée par les guerres civiles", le Monde diplomatique, juin 1989.
(2) 5 novembre 1989.
(3) Cf. David A. Korn, Ethiopia, The United States and the Soviet Union, Southern Illinois University Press, 1986.

GUERRES AUTOUR DE LA MER ROUGE (90)

DANS le cadre de son repli général, l'Union soviétique cède du terrain à Israël en Ethiopie, et perd - avec la réunification du Yémen - son unique allié marxiste-léniniste du Proche-Orient: Aden. La Corne de l'Afrique est le seul espace géostratégique à propos duquel les deux Grands ont exprimé leur accord pour régler un conflit régional, lors du sommet de Washington, en juin dernier: ils favoriseront l'organisation d'une conférence internationale sur les guerres civiles de la région, et tenteront, ensemble, d'acheminer des secours aux populations victimes des cataclysmes naturels et des combats.

Avec ses bases ou facilités dans la mer Rouge (aux îles Dahlak), dans le détroit (l'île de Perim) et au débouché de l'océan Indien (île de Socotra), l'Union soviétique était, jusqu'à présent, la véritable puissance militaire de la région de la Corne. Elle pouvait s'appuyer sur le Yémen du Sud, le seul Etat marxiste-léniniste du Proche-Orient; et, de l'autre côté de la mer Rouge, sur l'Ethiopie, le meilleur adepte du modèle socialiste sur le continent africain. L'état-major soviétique ne trouvait, face à lui, que la base militaire française à Djibouti, et la présence plus lointaine des escadres de la VIIe flotte américaine. Cet édifice stratégique s'est écroulé en l'espace de quelques mois.

C'est d'abord la reconstitution d'un Yémen unifié, le 21 mai dernier, par la fusion du Yémen du Nord modéré et du Yémen du Sud révolutionnaire, qui prive Moscou de sa seule base sûre dans la région. La division entre les deux Yémens, ainsi que l'instabilité chronique de chacun des régimes, faisait partie du paysage régional depuis près de trente ans. Après ratification de la fusion par les deux Parlements, la suprématie du Nord a été consacrée; la capitale du nouvel État est Sanaa, et la présidence en est revenue au chef de l'ancien Etat nord yéménite, le général Ali Adballah Saleh.

En quelques mois, le Parti socialiste du Yémen du Sud, au pouvoir depuis le retrait des troupes britanniques de leurs possessions "à l'est de Suez", en 1967, a renoncé à son "socialisme scientifique"; et il a accepté qu'Aden, abandonnant sa vocation militaire, devienne un port franc. Le traité d'amitié et de coopération avec l'URSS, signé en 1979, après une rupture des relations entre Aden et les Etats-Unis - et qui permettait notamment aux Soviétiques d'utiliser de manière discrétionnaire le port et l'aéroport d'Aden - s'est trouvé vidé de son contenu (1).

Cette évolution, qui ravit l'Occident, irrite en sourdine l'Arabie saoudite, qui voit poindre un concurrent dans la région, se parant au surplus des couleurs de la démocratie et du pluralisme. A l'intérieur du Yémen, elle suscite une double inquiétude: au Sud, celle des femmes, dont le statut, conquis sous le régime socialiste, pourrait être amputé; au Nord, celle des tribus islamistes, dont l'autonomie devrait pâtir de cette unité retrouvée.

L'Union soviétique, qui entretenait cependant des relations soutenues avec le Nord, tentera de rester un partenaire privilégié de l'Etat réunifié, au moins sur le plan économique et politique: c'est le souhait du Parti socialiste sud-yéménite (PSY), son interlocuteur naturel, dont le chef devient le vice-président de l'Etat unifié (2). La détente intervenue entre Moscou et Washington avait poussé Aden, dès septembre 1989, à envisager un rétablissement de ses relations avec les Etats-Unis et à précipiter la fusion avec Sanaa. Toutefois, le dégel entre les deux Yémens a été dicté par des considérations plus économiques, après la découverte conjointe, par des opérateurs soviétiques et américains, de gisements si importants qu'ils pourraient propulser le Yémen parmi les grands du pétrole (3).

Retour israélien

DÈS 1989, les Soviétiques avaient averti les dirigeants éthiopiens qu'ils se préparaient à un retrait de leurs conseillers militaires - suivant en cela l'exemple des Cubains - et qu'ils cesseraient, à partir de 1991, leurs livraisons "gratuites" d'armement. Les assistants techniques soviétiques dans l'armée éthiopienne ne sont déjà plus que quelques centaines, notamment dans les hôpitaux, les écoles militaires ou le service du matériel; mais aucun d'entre eux ne séjourne plus, en principe, en zone de guerre.

Ce désengagement a des implications majeures: l'Ethiopie est un des Etats les plus peuplés d'Afrique (48 millions d'habitants); elle est la plus ancienne des nations indépendantes du continent; sa capitale, Addis-Abeba, est le siège de l'Organisation de l'unité africaine depuis sa création, et les sommets de l'OUA (le dernier s'est achevé le 11 juillet 1990) s'y déroulent régulièrement. Sur le plan militaire, c'est un magnifique belvédère pour le contrôle de la mer Rouge et du golfe d'Aden; s'ajoute à cela ce porte-avions naturel que constitue l'archipel des Dahlak, au large de la côte érythréenne, où les Soviétiques disposent d'une station d'écoute et de réparation navale au moins jusqu'à la fin de cette année.

Grâce aux conseillers et à l'armement soviétiques, le colonel Menguistu a pu remporter une victoire sur la Somalie dans la guerre de l'Ogaden en 1978; et il a bien failli venir à bout de l'irrédentisme érythréen. La création d'un Parti des travailleurs, sur le modèle du Parti communiste soviétique, et la mise en place d'institutions directement décalquées des usages moscovites avaient marqué l'apogée de l'alliance entre les deux pays. Le retrait progressif de l'Union soviétique a favorisé les échecs de l'armée éthiopienne en Erythrée et au Tigré, et a incité le colonel Menguistu à libéraliser son économie, et à chercher aux Etats-Unis, en Europe et surtout en Israël les appuis qui lui font défaut (4).

Rompues en 1973, les relations diplomatiques entre Addis-Abeba et Jérusalem ont été rétablies en novembre dernier. Les conseillers militaires israéliens seraient déjà aussi nombreux que les conseillers soviétiques (on parle de deux cents), et commenceraient à encadrer une armée et des forces de police que les échecs militaires et le retrait des assistants cubains, soviétiques ou est-allemands ont contribué à démotiver. En outre, Israël aurait intensifié des livraisons d'armes qui n'avaient jamais vraiment cessé: le Front populaire de libération de l'Erythrée affirme que le napalm et les bombes à fragmentation déversés sur ses combattants et sur des civils, dans la zone du port de Massaoua, sont d'origine israélienne (5).

La reconstitution de cette alliance traditionnelle entre l'Ethiopie et Israël a une cause essentiellement stratégique. Pour Jérusalem, il faut éviter à tout prix que la mer Rouge, dont Israël est également riverain, ne devienne entièrement un "lac arabe". Ce serait le cas si les nationalistes érythréens - soutenus par les pays arabes, même si une moitié seulement de la population du territoire est musulmane - parvenaient à instaurer l'indépendance de la seule province éthiopienne ayant un accès sur la mer. La chute du port de Massaoua, en février dernier, outre qu'elle prive l'Ethiopie de son débouché numéro un, revient à laisser le contrôle d'une partie essentielle de la mer Rouge à des rebelles soutenus par le Soudan, l'Irak ou l'Arabie saoudite. En dépit des pressions américaines, Israël considère donc de son devoir de soutenir l'Ethiopie en tant qu'entité nationale devant préserver son intégrité, à défaut d'entretenir de véritables affinités idéologiques avec le colonel Menguistu.

Du côté éthiopien, même si l'alliance avec Jérusalem n'a pas encore produit les résultats escomptés, et si elle a plutôt eu pour effet d'attiser le conflit avec les nationalistes d'Erythrée et du Tigré, ainsi qu'avec les pays arabes, on espère qu'Israël saura plaider la cause d'Addis-Abeba auprès des Américains: le désengagement soviétique n'est-il pas un argument de poids, pour amadouer Washington?

Pour le colonel Menguistu, la chute du port de Massaoua est une catastrophe. Il avait lui-même dramatisé l'enjeu, en février dernier, alors que ses troupes résistaient encore: "Si Massaoua tombe, cela conduira à la sécession de l'Erythrée et détruira l'unité de l'Ethiopie, pour laquelle des générations entières ont sacrifié leur vie. La perte de ce port signifierait aussi celle de la IIe armée, l'épine dorsale de nos forces armées."

Les forces du Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE) menacent maintenant directement Asmara, la capitale de la province: au début juin, le FPLE avait averti qu'il pourrait abattre tout avion voulant atterrir sur l'aéroport d'Asmara, transformé progressivement en base militaire par l'armée: "Les vols de secours, censés apporter vivres et équipements à la population affamée, servent de couverture aux transports de troupes, d'armes et de munitions", affirmait la représentation du Front à Khartoum, la capitale du Soudan, un pays qui sert depuis toujours de base arrière à une rébellion nationaliste vieille déjà de trente ans et peut-être en passe de triompher.

Plus grave encore pour le régime du colonel Menguistu: le FPLE, allié au Front populaire de libération du Tigré au sein d'un commandement militaire intégré, a étendu les combats dans la province du Choa, approchant à seulement 90 kilomètres au nord de la capitale, et tentant de couper la route reliant Addis-Abeba à Assab, le seul port contrôlé par l'armée éthiopienne. Le 25 juin, le Parlement éthiopien a décrété la "mobilisation générale", après que le colonel Menguistu eut reconnu que son pays était "au bord du chaos". La conclusion d'un "pacte de non-agression", en marge du sommet de juillet dernier de l'OUA à Addis-Abeba, et à l'initiative du chef de l'Etat éthiopien, entre tous les pays de la Corne, afin qu'ils mettent fin aux "ingérences" dans les affaires de leurs voisins, paraissait - aux yeux de la plupart des observateurs - comme devant rester sans lendemain.

La prise de Massaoua par les rebelles a donné au port d'Assab et à sa région une importance nouvelle: les Afars, la communauté majoritaire dans cette région, deviennent une "minorité stratégique", courtisée à la fois par le régime d'Addis-Abeba et par les fronts de libération de l'Erythrée, et tentée elle-même par l'indépendance (6). De leur côté, les principaux fronts de libération du Nord - FPLE pour l'Erythrée, FPLT pour le Tigré - ont amorcé un virage idéologique: ils se présentent en démocrates, adeptes du multipartisme et de l'économie de marché, renonçant de plus en plus aux principes marxistes qui avaient marqué les débuts de leurs combats.

La principale organisation armée en Somalie - le Mouvement national somalien (MNS), qui contrôle presque tout le nord du pays depuis deux ans - n'a pas eu à effectuer une telle conversion, le nationalisme issak ayant toujours été son unique ciment. Il vient de se doter d'un "gouvernement" clandestin: le chef en est le nouveau président du front, M. Abduraman Ahmed Ali "Tur", qui a également la responsabilité de la défense; les relations extérieures sont sous la responsabilité d'une personnalité qui était encore membre du gouvernement de Mogadiscio l'an dernier. Le comité central, qui s'est réuni en "zones libérées" pour désigner ses responsables, était présidé par M. Ibrahim Samantar, un ancien ministre des finances du président Siad Barre (7).

Le "grand malade "de la Corne

QUELQUES villes du Nord - Borama, Zeila, Hargeisha et Berbera - restent contrôlées par l'armée somalienne, commandée par le général Maslah, un des fils du président Siad Barre, Hargeisha, la capitale de la province, est détruite aux quatre cinquièmes (8). L'offensive déclenchée en mars dernier pour la reconquête du Nord a été un échec.

Les relations aériennes civiles sont interrompues; seuls quelques appareils militaires effectuent la jonction avec Mogadiscio, dans des conditions acrobatiques (9). La majorité de l'élite issake vit en exil, dans cinq camps installés dans les confins du nord-est de l'Ethiopie, qui abritent plus de 300 000 personnes, sous la tutelle du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). L'opération de retour vers l'Ethiopie de 167 000 volontaires recensés par le HCR - il s'agit de réfugiés de la guerre de l'Ogaden, en 1978 - n'a pu être effectuée, en raison des relations difficiles qu'entretient le Haut-Commissariat avec le gouvernement somalien, et de l'impossibilité de réunir la trentaine de millions de dollars que coûterait cette entreprise - la plus massive jamais organisée par le HCR (10).

Pour s'attirer les bonnes grâces de la communauté internationale, et notamment de l'Italie, le gouvernement de Mogadiscio a promis le multipartisme pour l'année 1990. Mais, en mai dernier, le premier ministre, M. Samantar, a prévenu qu'il n'était pas question d'adopter une nouvelle Constitution et d'élections ouvertes à plusieurs formations tant que les mouvements d'opposition armée n'auraient pas accepté un cessez-le-feu. Le massacre de plusieurs dizaines de spectateurs, sur le stade de Mogadiscio, le vendredi 6 juillet, a contribué à discréditer le régime du président Siad Barre, au pouvoir depuis 1969: après que le chef de l'Etat eut été conspué par une partie de la foule qui assistait à un match de foothall, la garde présidentielle, croyant son chef physiquement menacé, tirait sur les spectateurs.

La désagrégation du pays, en proie à des luttes de clans, fait de la Somalie le "grand malade "de la Corne que les élections finalement prévues pour février 1991 auront bien peu de chances de sauver. Bien qu'aucun de ses voisins ne soit en conflit ouvert avec le régime de Mogadiscio, nul ne peut entretenir avec ce pays des relations normales, La question des réfugiés empoisonne les rapports avec 'l'Ethiopie. Un incident de frontière avec le Kenya, en septembre dernier, avait fait dire au président Daniel Arap Moi qu'"il est triste, pour une armée nationale, de tourner ses armes contre sa propre population" et que "l'on ne peut plus dire qui dirige la Somalie". De lourds soupçons, et la présence d'une trentaine de milliers de réfugiés issaks à Djibouti, assortis d'un chassé-croisé permanent entre l'armée somalienne et la guérilla du MNS à quelques kilomètres seulement de la ville de Djibouti, font que, à chaque instant, la guerre civile somalienne peut déborder de ses frontières.

Une raison de plus pour M, Hassan Gouled, chef de l'Etat djiboutien, de plaider en faveur d'un maintien du parapluie militaire français; la base de Djibouti reste, de loin, la principale implantation française outre-mer, avec 3 600 hommes, et une panoplie tactique complète: escadrille de chasse de Mirage F-1, régiment blindé, force navale. Le dispositif peut être renforcé à partir de l'île de la Réunion, ou de l'Hexagone (11).

La France, tout comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni, s'est d'ailleurs retirée, en mai dernier, du comité de préparation de la conférence sur "l'océan Indien, zone de paix", qui réclamait le démantèlement des bases militaires relevant de pays non riverains (comme la France à Djibouti, ou les Etats-Unis à Diego-Garcia). Le projet, en chantier depuis une quinzaine d'années, n'a jamais pu voir le jour...

Notes:
(1) Military Powers, Encydopedia, Ligue des Etats arabes, vol. 3, diffusion éditions Evénements, Paris, 1988.
(2) Cf. "Le Yémen sans étoiles rouges", le Monde, Jean Gueyras, 13 juin 1990.
(3) Dès 1988, une compagnie pétrolière interyéménite avait été créée, la Yemen Company Co Investment in Oil and Mineral Ressources,
(4) La chute du président est-allemand Erich Honecker, ami personnel du colonel Menguistu, a entraîné l'arrêt quasi immédiat de plusieurs contrats de livraisons d'armes, ainsi que le retrait des conseillers pour la police et les services de renseignement. Depuis plusieurs mois, les paysans se sont vu reconnaître l'usufruit de leur terre et sont libres de vendre leurs produits. Au début du mois de mai, les investissements privés - nationaux et étrangers - ont été autorisés par décret.
(5) L'importance réelle de la présence israélienne est controversée, Il serait pratiquement nul, sur le plan militaire, si l'on en croit l'ambassadeur Yoffé (le Monde, 18 mai 1990), Mais, en février par exemple, le sous-secrétaire d'Etat américain aux affaires africaines, M, Herman Cohen, demandait à divers pays - dont Israël, cité pour la première fois - de cesser de fournir des armes au régime éthiopien..,
(6) "Les Afars, une minorité stratégique", la Lettre de l'océan Indien, 14 avril 1990.
(7) La Lettre de l'océan Indien, 3 juin1990,
(8) Cf. Philippe Leymarie, "Tentations séparatistes en Somalie", le Monde diplomatique, juin 1989,
(9) Un Mig-19 et un Fokker-27, avec trente passagers, ont été abattus sur Hargeisha.
(10) Sur les 445 000 réfugiés recensés au centre et au sud de la Somalie par le HCR, 167 000, soit 33%, se sont déclarés prêts à retourner en Ethiopie. L'opération aurait dû commencer le 21 avril 1990. A la fin juillet elle était encore au point mort.
(11) Avec ses manoeuvres Aigle 90, en mars, au Togo, l'armée française a fait la preuve qu'elle peut désormais transporter, grâce à la technique des ravitaillements en vol, une force parachutiste d'urgence, à bord d'appareils de transports militaires, sans escales ni droits de transit, avec le maximum de discrétion. Des opérations similaires ont été menées, ces dernières années, pour l'acheminement rapide d'escadrilles de Jaguar. Sur la stratégie militaire française dans la région, voir Philippe Leymarie, "Djibouti, point d'appui à la périphérie du Golfe et de l'océan Indien", le Monde diplomatique, juillet 1987, et "L'océan Indien, de Djibouti aux îles du Sud-Ouest: une aire stratégique dévolue aux Français" le Monde diplomatique, mars 1989.

LA CORNE ABANDONNE PAR LES GRANDS (91)

POINT de partage du monde arabe et du continent noir, la Corne de l'Afrique est-elle maudite? S'ajoutant aux plus vieilles guerres civiles du monde, à quelques-uns des dictateurs les plus contestés, - comme le président somalien, renversé le 26 janvier, - aux famines les plus terribles et aux plus grands cortèges de réfugiés, la crise du Golfe - de l'autre côté de la mer Rouge - a ranimé la valse des alliances...

Pour les soixante-dix millions d'habitants de la Corne de l'Afrique - Ethiopie, Somalie, Soudan, Djibouti, - la crise du Golfe a joué, comme ailleurs, un rôle de puissant accélérateur. Et d'abord en remodelant le jeu des alliances.

Le cas éthiopien est le plus spectaculaire: déjà, à partir de 1989, les conseillers israéliens avaient commencé à remplacer, à Addis-Abeba, les coopérants soviétiques et est-allemands, en échangeant des livraisons d'armes contre l'émigration de juifs éthiopiens (1). Nomination hautement symbolique: c'est un ancien attaché militaire éthiopien en Union soviétique qui est devenu ambassadeur en Israël.

Autre retour étonnant, dans les couloirs de l'hôtel Hilton d'Addis-Abeba, à quelques mètres de la présidence éthiopienne: celui des envoyés saoudiens à qui le ferme engagement de M. Menguistu aux côtés de la coalition anti-irakienne, a rouvert les portes de l'ex-empire. Quelques semaines plus tard, un premier pétrolier saoudien débarquait sa cargaison dans le port d'Assab, marquant la rupture du front arabe qui soutenait, depuis des dizaines d'années, les rebelles érythréens.

Il est vrai que, entre-temps, le Front populaire de libération de l'Erythrée, bénéficiaire "historique" de la manne arabe, et notamment irakienne, avait multiplié les prises de position en faveur de Bagdad, offrant même d'envoyer plusieurs milliers d'hommes combattre aux côtés de M. Saddam Hussein. Le "camarade-président" recevait - pour la première fois depuis la chute de l'empereur Haïlé Sélassié, en 1975, - le chef du département d'Etat américain, et lançait à son tour l'idée d'un contingent militaire éthiopien dans le Golfe...

Alors que les faveurs arabes et occidentales semblaient sauver un régime que l'on donnait pour moribond, le Soudan a sombré dans un isolement croissant. De tempérament "islamiste" (2), la junte arrivée au pouvoir à Khartoum en juillet 1989, sous la direction du général El Bechir, avait épousé dès l'invasion du Koweït la cause des Irakiens, offrant même le support de ses bases aériennes aux avions de M. Saddam Hussein.

L'Egypte, engagée à fond dans la coalition occidentale et arabe modérée, ne pouvait laisser passer cet écart d'un Etat voisin qu'elle a toujours considéré comme un arrière-pays: une réserve d'eau, un grenier à céréales, une fraternité politico-islamique (à travers la secte des Khatmiyya - 12 millions de membres - implantée dans les deux pays), un axe stratégique (la Corne) et diplomatique (une porte vers l'Afrique noire).

Ainsi, le président Moubarak n'a pas hésité à brandir le spectre d'une intervention militaire "dans les vingt-quatre heures" si le Soudan abritait des chasseurs-bombardiers ou des missiles irakiens. En novembre, cet avertissement, combiné avec d'importants mouvements de troupes dans le Sud de l'Egypte, avait fait penser que le Soudan pourrait, en cas de guerre ouverte dans le Golfe, devenir un théâtre d'opération secondaire.

Pesant contentieux entre Le Caire et Khartoum

LE contentieux égypto-soudanais était déjà suffisamment lourd: refus de Khartoum d'envisager la conclusion d'un traité d'alliance avec Le Caire, comme c'était le cas au temps du président Nemeiry; attitude intransigeante des dirigeants soudanais à l'égard de la rébellion sudiste, qui a culminé le 1er janvier 1991 avec la décision d'imposer à nouveau l'application de la charia (loi islamique) dans le nord et le centre du pays: l'Egypte - dont l'agriculture pourrait bénéficier des travaux d'aménagement du Nil, bloqués par la rébellion - s'était posée sans succès en médiatrice. A quoi s'ajoute la latitude laissée par l'Egypte à l'ex-président Nemeiry, réfugié au Caire depuis sa chute, et une réunion entre l'opposition soudanaise en exil et l'Armée populaire de libération du Soudan (APLS), qui avait abouti, en mars 1990, à la constitution, au Caire, d'une Alliance démocratique nationale.

La marge de manoeuvre de la junte était cependant trop étroite: dissensions entre les militaires et le Front national islamique (Frères musulmans) de M. Hassan El Tourabi, plus porté vers l'Arabie saoudite; refus de Ryad d'accorder des crédits aux nouvelles "banques islamiques" soudanaises; remontée de l'opposition; mauvaises relations avec d'autres voisins comme l'Ethiopie, l'Ouganda, le Zaïre; paralysie croissante de l'agriculture et les perspectives de famine... Pour rompre son isolement, Khartoum a accéléré un rapprochement avec l'Iran et a tenté de renouer avec l'Egypte à quelques jours de l'expiration de l'ultimatum lancé par les Nations unies à l'Irak, en expédiant un ambassadeur au Caire, auprès du nouveau siège de la Ligue arabe, boycotté par une dizaine d'Etats (3). Mais, dans un message porté au président Saddam Hussein le 8 janvier, le général El Bechir affirmait: "Le Soudan se tient au côté de l'Irak dans sa défense légitime des principes et des lieux saints de la nation arabe." Et le 22 janvier, le président Moubarak a menacé le Soudan de représailles, à la suite de manifestations anti-égyptiennes à Khartoum.

Déjà, en juin 1990, les Etats-Unis d'Amérique avaient interrompu leur aide au Soudan, en raison d'une politique économique jugée "épouvantable", et de graves violations des droits de l'homme (plus de mille prisonniers politiques; interdiction des partis, syndicats et journaux). La Communauté économique européenne avait suspendu l'application au Soudan des accords de Lomé IV, le Fonds monétaire international supprimant, de son côté, toute ligne de crédit.

Privé de ses bailleurs de fonds, avec pour seul allié la Libye, le régime du général El Bechir paraît lancé dans une fuite en avant. Il est, dans le monde arabe, le premier Etat à avoir - discrètement - permis à un courant fondamentaliste de parvenir au pouvoir: M. Hassan El Tourabi, chef du Front national islamique, est la tête pensante du régime. Il considère le Conseil de commandement de la révolution comme un simple "bras armé" de son mouvement, et ne cache pas qu'il "utilise" simplement les militaires aujourd'hui, avant de pouvoir mettre en place demain un régime civil islamique. M. El Tourabi vient d'obtenir un gage important avec l'application, depuis le 1er janvier, de la charia.

Les exceptions pour l'application de la loi islamique dans le Sud, admises à titre transitoire, ne suffiront pas à contenir la rébellion dirigée par le colonel John Garang, membre de l'ethnie Dinka, de formation chrétienne protestante, qui combat autant l'islamisation de la vie quotidienne que le monopole exercé dans la direction du pays par un cercle étroit de grandes familles nordistes. Le projet de fédéralisme promis pour cette année 1991 par le général El Bechir a été rejeté par le colonel Garang, dont l'Armée populaire de libération du Soudan continue de contrôler les trois quarts des provinces du Sud.

Le général El Bechir, qui a limogé près d'un millier d'officiers en dix-huit mois de pouvoir, et mène une islamisation accélérée des cadres de l'armée, a entrepris de réorganiser et relancer les milices à recrutement politico-ethnique, dirigées par des officiers, jugées plus loyales et d'entretien moins coûteux que les forces régulières, même si elles renforcent dangereusement le processus de "libanisation" du pays. Au nombre de 90 000 hommes actuellement, elles devraient atteindre à terme 150 000 hommes, soit trois fois les effectifs de l'armée.

Ces milices pourront être amenées à contrer les autres périls annoncés par plusieurs signes: mutineries dans plusieurs casernes; entrée officielle en dissidence, en octobre, de trois des principaux chefs de l'armée chassés par le coup d'Etat du général El Bechir; grève des cheminots (mise sur le compte de militants communistes clandestins); manifestations contre la vie chère, le rationnement et la spéculation, dans plusieurs villes (dont Kassala et Madani où les émeutes ont fait huit morts)...

La décomposition du pouvoir est plus avancée encore en Somalie. Le 26 janvier, l'United Somali Congress (USC) a eu raison du régime de M. Siad Barre, après que le dictateur ait fait tirer au canon pendant plusieurs semaines sur la population de Mogadiscio. "Si je dois aller en enfer, vous irez avec moi!", avait lancé aux opposants celui qui, lors de sa prise du pouvoir, en octobre 1969, se proposait de "liquider toutes les sortes de corruption, et le système générateur du tribalisme", et qui, en 1977 - habité encore par le rêve aujourd'hui oublié de la "Grande Somalie" - fit entrer ses troupes dans la province éthiopienne de l'Ogaden, rompant pour l'occasion avec l'Union soviétique.

La Somalie est réduite à un puzzle ethnique. M. Siad Barre, au fil des années, s'était replié sur une politique de clientélisme étroit, nommant aux postes-clés ceux de son clan, les Marehan - 2 % de la population. L'USC, mouvement apparu l'an dernier seulement, n'a cessé de se renforcer, à mesure que les opposants du groupe du Manifesto, également représentatifs de la population Hawiyé, majoritaire dans la capitale, se voyaient fermer une à une, par M. Siad Barre, les voies d'une négociation politique.

Au Sud, le Somali Patriotic Movement (SPM), à recrutement Ogaden, a organisé à partir de 1990 le soulèvement de plusieurs garnisons et pris le contrôle de diverses localités. Au nord, le Somali National Movement (SNM), représentatif des Issak, avait lancé dès 1988 plusieurs grandes offensives contre les forces gouvernementale, tandis que vient de se former - dans la zone frontière avec Djibouti - un United Somali Front (USF) à dominante Issa.

Ces mouvements de guérilla, dont la bigarrure ethnique rappelle le cas de l'Angola, ou plus récemment du Libéria, ne semblent pas sur la voie de l'unité, et sont souvent traversés eux-mêmes par les rivalités de sous-clans et les tiraillements, habituels dans de tels fronts armés de libération, entre combattants et civils, direction interne et représentation à l'étranger, etc.

Les trois fronts principaux - auxquels il faudrait ajouter le Front démocratique pour le salut de la Somalie (SSDF), qui a déclaré récemment avoir été "contraint à reprendre la lutte armée en raison des manoeuvres méprisables du président Barre", - avaient cependant rejeté en bloc l'ultime plan de paix proposé par l'Italie le 8 janvier. Ils pourraient participer à la conférence nationale que M. Hussein Mohamed Bod, chef du conseil révolutionnaire, désire d'organiser prochainement.

Abandonné de tous les Occidentaux - et même, en janvier, par l'Italie, qui a été la dernière à retirer ses ressortissants et diplomates - le régime de M. Siad Barre ne pouvait compter, ces dernières semaines, que sur la Libye: une première livraison d'armes avait eu lieu en décembre; une autre était attendue en janvier, mais s'est heurtée à des difficultés d'acheminement, en raison de l'hostilité ou du manque de coopération de l'Egypte, du Soudan, et de l'Ouganda.

La Somalie, que l'on appelait déjà dans les années 60 le "creuset à aumônes", a gardé la réputation d'être un véritable cimetière des aides internationales: 345 millions de dollars encore en 1990.

La crise du Golfe, et le ralliement de Mogadiscio - après quelques hésitations - à la coalition arabe modérée, avaient fait bénéficier le pays d'une garantie d'approvisionnement en pétrole par l'Arabie saoudite, et d'une rallonge financière de 60 millions de dollars, soit l'équivalent pour l'Etat d'un an d'exportations. Le président Siad Barre comptait s'en servir pour repartir à l'offensive dans le Nord, et mettre sur pied une petite aviation de chasse, en engageant au besoin des mercenaires.

Il espérait profiter aussi d'une autre retombée indirecte de la crise du Golfe: l'interruption des transferts financiers des Somaliens du Koweït et d'Irak, estimés à 300 millions de dollars par an, qui bénéficiaient surtout aux clans du nord du pays, le plus souvent partisans des rebelles du Mouvement national somalien (4).

La "guerre de Mogadiscio" a cependant remis en cause ces projets. Et précipité l'agonie d'un régime qui avait concédé, trop tard et à contrecoeur, des promesses d'élections et de multipartisme.

Non-ingérence et urgence alimentaire

L'ATTITUDE du président Menguistu Haile Mariam, qui soutenait jusque-là les fronts de libération somaliens, tout comme le Soudan sert de base arrière aux organisations érythréennes et tigréennes, et l'Ethiopie de sanctuaire à l'Armée populaire de libération du Soudan, a sans doute précipité les événements en Somalie.

Au début de juillet, en marge du sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) et à l'initiative du chef de l'Etat éthiopien, les présidents du Soudan, de Somalie, de Djibouti, du Kenya et de l'Ouganda s'étaient engagés à la "non-utilisation ou menace d'utilisation de la force contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique des pays de la Corne, ainsi que pour la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats". A l'époque, le gouvernement éthiopien venait de subir une série de revers face aux forces séparatistes d'Erythrée et du Tigré, dont certaines avaient avancé jusqu'à une centaine de kilomètres de la capitale.

Cette initiative n'avait pas convaincu, ne serait-ce que parce que ni les Soudanais ni les Ethiopiens n'étaient militairement en mesure de faire respecter leur ordre aux marches de leurs Etats respectifs.

Cette déclaration commune des Etats de la Corne sur la non-ingérence devait être suivie, en octobre, d'un ultimatum adressé par le président Menguistu aux trois fronts de libération somaliens, les enjoignant de quitter le territoire éthiopien avant la fin octobre.

Conséquence des trois grandes guerres civiles en cours dans la région, des centaines de milliers de personnes sont toujours réfugiées dans chacun des Etats de la Corne, parfois depuis plus d'une quinzaine d'années: 300 000 Erythréens et Tigréens au Soudan; 400 000 Soudanais du Sud et 350 000 Somaliens en Ethiopie; 450 000 originaires d'Ethiopie en Somalie. Ces derniers mois, en raison de la progression des rebelles au centre de la Somalie, Mogadiscio a abrité jusqu'à deux millions et demi de personnes, soit un quart de la population du pays, dont beaucoup ont dû faire le chemin inverse lorsque le Congrès de la Somalie unifiée a réussi à porter la guerre au coeur de la capitale.

Karthoum, la capitale du Soudan, a vu aussi affluer les personnes déplacées venues du Sud, chassées par la guerre civile, mais aussi du Kordofan ou du Darfour, provinces où règne l'insécurité et où le danger de famine est réapparu. Car, après trois années de récoltes excédentaires, le pays vient de connaître deux années de sécheresse. Les stocks sont insuffisants, une partie des surplus des bonnes années ayant été cédée à l'Irak. Le rationnement en céréales a commencé dans les villes en septembre dernier, tandis que l'on organisait dans tout le pays des prières publiques pour les pluies.

Dans son rapport annuel, publié le 28 décembre, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) parle de "rapide détérioration au Soudan", où presque toutes les régions sont concernées, et "d'urgence alimentaire permanente" dans le nord de l'Ethiopie dont le gouvernement avait lancé un appel à l'aide internationale au mois de novembre, pour plus de quatre millions de personnes considérées comme en danger.

En 1984-1985, un million sept cent mille Ethiopiens et Soudanais avaient péri dans des famines consécutives aux guerres civiles et à la sécheresse. Dans ces pays, les mêmes conditions se retrouvent, aggravées par la désorganisation des circuits de distribution - due notamment à des mesures de libéralisation hâtives, décidées sous la pression du FMI.

Dans les régions touchées par les guerres civiles, l'"arme alimentaire" est toujours utilisée. Il aura fallu près d'un an de négociations pour obtenir que, le 8 janvier dernier, un premier cargo chargé de 10 000 tonnes de céréales, battant pavillon des Nations unies, puisse entrer dans le port de Massawa, contrôlé depuis février 1990 par les rebelles érythréens: sa cargaison doit être distribuée, à parts égales, dans les zones gouvernementales et rebelles; et si tout se passe bien, l'opération sera désormais renouvelée plusieurs fois par mois, à partir de Djibouti, ce qui représente - affirme le Programme alimentaire mondial - un "bond en avant".

Ces situations d'urgence permanente, autant alimentaire que politique, ont incité M. Herman Cohen, sous-secrétaire d'Etat américain chargé des questions africaines, à lancer récemment - pour les Etats de la Corne - l'idée d'une solution fédérale: "Tous ces pays semblent réclamer des formes plus souples d'organisation politique au sommet, et de décentralisation du pouvoir. Ils ont tous besoin du fédéralisme. C'est cela ou la désintégration (5)." M. Herman Cohen, notant la "diminution considérable de la rivalité Est-Ouest dans la région" avait affirmé que les Etats-Unis et l'Union soviétique seraient "appelés à prendre de plus en plus en main la région". Il avait souligné aussi que la Corne de l'Afrique fait désormais partie du calendrier régional des discussions américano-soviétiques. Mais c'était avant la guerre du Golfe...

Notes:
(1) Le département d'Etat américain avait confirmé, le 13 juillet 1990, qu'Israël livrait effectivement des armes à l'Ethiopie, malgré l'opposition des Etats-Unis. Cf. Philippe Leymarie, "Vieilles guerres autour de la mer Rouge", le Monde diplomatique, août 1990.
(2) Lire Alain Gresh, "Les militaires soudanais en quête de légitimité", Le Monde diplomatique, octobre 1989.
(3) Un mini-sommet a eu lieu au début de janvier, pour cause de crise du Golfe, à l'initiative du colonel Kadhafi: les présidents égyptien et soudanais ne s'y sont même pas adressé la parole; la réunion n'a rien donné.
(4) Jean Hélène, le Monde, 27 décembre 1990.
(5) Lettre de l'océan Indien, Paris, 15 décembre 1990.

LA CORNE EN VOIE D'ECLATEMENT (91)

APRÈS trois décennies de combats, les Erythréens l'ont emporté: leur pays s'achemine vers l'indépendance. Mais d'autres forces centrifuges continuent de miner l'ancien empire d'Ethiopie. Dans la Somalie voisine; l'Etat s'est écroulé; Djibouti est plus fragile que jamais; le Soudan demeure déchiré. L'ensemble de la Corne de l'Afrique, région ravagée par guerres et famines, risque de poursuivre, dans de très dures conditions, sa difficile mutation.

Epuisés par des conflits de caractère religieux et ethnique - souvent présentés comme des guerres régionales, reflets de la grande compétition Est-Ouest, mais qui servaient en fait à un trio de potentats appuyés sur des minorités pour maintenir leur loi, - les pays de la Corne implosent, alors que des millions de personnes commencent à souffrir de la famine longtemps annoncée, et que des centaines de milliers de réfugiés, à nouveau ballottés, traversent des frontières éclatées. En l'espace de quelques mois, c'est un énorme changement de partie, dans ce triangle qui pourrait se croire maudit, aux confins orientaux de l'Afrique.

Le fait majeur est le naufrage de l'empire éthiopien. En dépit des tentatives actuelles de raccommodage, ce pays de légende, où l'on se vantait d'une indépendance trois fois millénaire, est en voie de désintégration. L'armée, devenue avec l'aide des Soviétiques la quatrième du continent, s'est effondrée en quelques mois; la capitale, siège de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), est tombée comme un fruit mûr, sans combat, moins d'une semaine après la fuite de M. Menguistu Haïlé Mariam. Avec l'indépendance de fait de l'Erythrée, l'Ethiopie se retrouve privée d'accès souverain à la mer: un renversement géopolitique que les Américains et les Israéliens, puis les Soviétiques, avaient longtemps tenté d'empêcher (1).

Le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE), émanation du Front populaire de libération du Tigré, qui a pris le pouvoir à Addis-Abeba avec le feu vert américain, ne représente qu'une minorité - le pays compte cinq à six millions de Tigréens, sur trente-cinq millions d'Ethiopiens, - même s'il a tenté de se rallier des fractions oromo, amharas ou afar. Devenu maître de la capitale grâce à un concours de circonstances plus qu'à sa propre popularité, il ne contrôle complètement ni l'Ouest, ni le Sud, ni l'Est, où de larges espaces sont coupés du monde.

Au mieux, si l'étincelle des guerres civiles ne se rallume pas, les provinces de l'ancien empire devront s'auto-administrer durant plusieurs mois, dans un contexte de semi-anarchie, tandis que s'est engagé à Addis-Abeba un marathon de conférences pour tenter de reconstituer une ébauche de pouvoir central, s'entendre sur une nouvelle Constitution et sur une loi électorale, et s'efforcer de régler la "question nationale".

Les états généraux de la nation éthiopienne réunis au début de juillet à Addis-Abeba permettent d'augurer un avenir meilleur. Une "charte des libertés" a été adoptée par les représentants de vingt-quatre groupes ethniques et partis politiques, qui s'engagent à respecter la liberté d'expression, les droits de l'homme et à garantir le multipartisme. Un "conseil général", à vocation législative, sera mis en place, selon la règle du pluralisme: aucun groupe ne devra, à lui seul, y être majoritaire, le FDRPE à dominante tigréenne et ses alliés s'assurant une minorité de blocage (36 sièges sur 87). De même, pour la constitution du gouvernement provisoire, le principe d'un panachage ethnique et politique a été retenu.

L'héritage du "Négus rouge" est déjà presque oublié. Après une fuite piteuse, peut-être arrangée par les services secrets américains et israéliens, celui qui a été pendant seize ans le maître sans partage de l'Ethiopie laisse un pays profondément différent de l'ancien empire: personne ne songe vraiment à un retour à la monarchie; le féodalisme à l'ancienne, théocratique et agrarien, n'est plus de mise; la nationalisation des terres, malgré ses remises en cause, a déstabilisé durablement l'ancienne classe de "koulaks" amharas qui soutenait l'empereur Haïlé Sélassié.

Paradoxalement, M. Menguistu a peut-être été le digne - et dernier? - héritier de l'empereur, se ralliant au traditionnel slogan nationaliste "Ethiopia tikdem" ("Ethiopie d'abord"), lançant ses "marches rouges" sur les maquis érythréens et tigréens, recourant à tous les moyens pour maintenir l'intégrité du pays. Il a pourtant laissé entier, à son départ, le problème déjà posé lors de la chute de son prédécesseur: celui des relations entre le centre amhara, hautain et oppressif, et la périphérie d'un empire millénaire...

A Addis-Abeba, en 1963, l'Organisation de l'unité africaine avait adopté une charte proclamant "l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation". Il s'agissait d'une mesure conservatoire, afin d'éviter la multiplication des conflits de souveraineté et la balkanisation du continent. Erigée en dogme, elle a été à l'origine de l'échec de tentatives de sécession (Biafra, Katanga) et a légitimé certaines luttes de libération (Sahara occidental), mais laissé insatisfaits des peuples entiers, notamment dans la Corne de l'Afrique.

Près de trente ans plus tard, c'est dans cette région que le dogme est le plus malmené: l'indépendance de fait de l'Erythrée, la déclaration d'indépendance du Somaliland, le souhait de certaines ethnies ethiopiennes (comme les Oromos) de se prononcer également sur leur avenir, la sécession qui se poursuit dans le sud du Soudan, etc, risquent d'avoir un effet de contagion sur le continent.

La lutte armée en Erythrée était la plus ancienne guérilla indépendantiste du continent africain. Elle fut déclenchée en 1962 par la décision de l'empereur Haïlé Sélassié de proclamer l'annexion d'un territoire à majorité musulmane qui était jusque-là, sur mandat des Nations unies, une entité autonome, fédérée à l'Ethiopie, avec son gouvernement, son drapeau, son Parlement, sa langue, etc.

Le Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE), de tendance marxiste, qui avait supplanté les autres courants du mouvement nationaliste à partir de 1970, est le véritable vainqueur du régime de M. Menguistu Haïlé Mariam, et de son armée qu'il avait obligée à d'incessantes contre-offensives.

Refusant d'entrer dans un gouvernement de transition à Addis-Abeba - "On ne s'est pas battu pour avoir des postes ministériels", a expliqué M. Issayas Afexorki, le chef historique du mouvement, - le nouveau pouvoir à Asmara est en quête de reconnaissance internationale. Beaucoup dépendra de la qualité de ses relations avec le FDRPE au pouvoir à Addis-Abeba, avec qui il avait conclu une alliance, surtout militaire, maintenant confrontée à l'épreuve des faits (lire ci-dessous l'article de Gérard Prunier).

Le Front populaire de libération de l'Erythrée, qui ne souhaite pas s'aliéner les Afars - majoritaire dans la région d'Assab, et soucieux de conserver l'unité de l'Ethiopie pour éviter l'éclatement de leur propre ethnie, - a conclu début juillet un accord de principe pour faire du port d'Assab un "port franc" desservant l'ensemble de l'Ethiopie. En échange, les états généraux de la nation éthiopienne ont confirmé l'accord pour l'accession de l'Erythrée à l'indépendance, qui sera formalisée dans les deux ans par un référendum d'autodétermination.

Retour des Etats-Unis

C'EST le gouvernement américain qui - après deux ans de diplomatie opiniâtre, relayant les efforts de médiation de l'ex-président Carter - a recueilli la reddition des autorités d'Addis-Abeba et ouvert les portes de la capitale aux rebelles tigréens. Peut-être a-t-il aussi organisé la sortie peu glorieuse de Menguistu, en liaison avec Israël (qui en a profité pour mener à bien, en urgence, son opération "Salomon" pour le transfert en Israël d'une quinzaine de milliers de juifs falachas).

A 15 000 kilomètres de distance, Washington a retrouvé les moyens de tirer les ficelles en Ethiopie: étonnant retour, pour une Amérique qui était "chez elle" à Addis-Abeba, au temps de l'empereur Haïlé Sélassié, qui avait soutenu la politique d'annexion de l'Erythrée, et installé dans cette province une importante base de télécommunications militaires.

Retour en forme de coup de poker: les fronts avec lesquels Washington a entamé une lune de miel se réclamaient, il n'y a pas si longtemps, d'un marxisme pur et dur. Et la création d'un Etat érythréen indépendant - que les Américains ne parviendront sans doute pas à empêcher - peut entraîner des réactions en chaîne dans la Corne et sur tout le continent.

Cet accouchement d'un nouveau régime en Ethiopie par une Amérique encore auréolée par son expédition victorieuse contre l'Irak, était en fait programmé depuis que les Soviétiques avaient abandonné le terrain: dès 1988, des voix s'étaient élevées, à Moscou, pour regretter que les autorités éthiopiennes soient "omnubilées par les solutions militaires". Le numéro un soviétique évoquait la nécessité d'une "solution juste" pour l'Erythrée, et son gouvernement décidait, à partir de 1989, de mettre fin à son aide militaire à l'Ethiopie.

Un abandon contrastant avec la vigueur des engagements passés: les Soviétiques, dans cette même Corne, avaient joué un audacieux coup de roulette, en 1977, en changeant cavalièrement d'allié à l'occasion de la guerre de l'Ogaden, abandonnant la Somalie de M. Siad Barre pour conclure avec l'Ethiopie un traité d'amitié et de coopération unique en son genre en Afrique. Ils avaient fait de son armée la quatrième du continent, grâce à des investissements estimés à une dizaine de milliards de dollars sur douze ans, incluant des milliers de conseillers soviétiques et est-allemands, ainsi que la présence d'un corps expéditionnaire cubain.

Paradoxalement, la Somalie se retrouve dans la situation où elle était avant l'indépendance: un Nord autonome, dominé par le Mouvement national somalien (MNS), qui correspond à l'ancien protectorat britannique du Somaliland (et vient d'ailleurs de décider de reprendre cette appellation, et un Sud partagé entre les factions du Congrès de la Somalie unifiée, qui recouvre l'ancienne "Somalia" italienne (2).

Après 1960 et l'accession du pays à l'indépendance, le voeu des "unionistes" somaliens avait été de reconstituer l'ancienne Somalie précoloniale, avec ses cinq branches représentées sur le drapeau national: outre le Somaliland et l'ancienne "Somalie", Djibouti (que le président Siad Barre s'efforça d'attirer dans son giron, en appuyant les indépendantistes en butte à l'autorité française), l'Ogaden (pour la libération duquel le régime de Mogadiscio s'était engagé dans une guerre hasardeuse contre l'Ethiopie, perdant au passage son allié soviétique), et le nord-est du Kenya, un district semi-désertique abandonné aux shiftas ("bandits"). Un rêve démesuré, pour un pays si déshérité, qui a sombré dans les querelles ethniques, suscitant la mobilisation des exclus et la multiplication des fronts: il n'y avait plus de pouvoir central en Somalie depuis plusieurs années déjà.

La sécession du Nord, accompagnée d'une fin de non-recevoir à plusieurs offres de dialogue afin de "rétablir l'unité du pays", met en difficulté le Congrès de la Somalie unifiée, lui-même divisé, ainsi que les forces politiques qui se disputent le contrôle du reste du pays. A la fin juin, le nouveau pouvoir en place à Mogadiscio depuis janvier dernier n'avait d'ailleurs encore été reconnu officiellement par aucun Etat.

Le flot des réfugiés

QUANT au petit Etat de Djibouti, flanqué à l'ouest et à l'est de deux Etats nouvellement indépendants, il est plus que jamais en position de faiblesse. Il n'avait dû sa création, en 1977, qu'à la neutralisation mutuelle de ses voisins ennemis, et au parapluie militaire français.

Il aura affaire, désormais, à des partenaires moins accommodants dans des pays où résident d'importantes minorités afars (Erythrée) et issas (Somaliland) - les deux communautés majoritaires à Djibouti. On craint par-dessus tout, à Djibouti, que les Afars, des deux côtés de la frontière, ne fassent cause commune. Par ailleurs, le gouvernement de Djibouti a déjà été pris à partie, ces derniers mois, par l'organisation qui contrôle l'actuel Somaliland, en raison de l'aide qu'il aurait apportée aux minorités issas et gadabourcis, ou du zèle qu'il déploie pour essayer de réconcilier les différentes fractions somaliennes (3). C'est à cette situation régionale complexe, et à la permanence de l'intérêt stratégique de Djibouti pour son protecteur français, que le régime du président Gouled - caractérisé par le monopartisme et un pouvoir présidentiel autoritaire - doit de jouir d'une relative tranquillité, bien qu'il soit de plus en plus ouvertement contesté.

Enfin, au Soudan, la chute de M. Menguistu Haïlé Mariam a privé l'Armée populaire de libération de M. John Garang de son sanctuaire au nord-ouest de l'Ethiopie. Ses chefs ont dû fuir vers le Kenya; sa radio a cessé d'émettre; des réfugiés ont été repoussés vers le Soudan par les maquisards tigréens et oromos. Khartoum, qui de son côté offrait asile aux opposants éthiopiens et érythréens, a aussitôt fermé les bureaux du Parti révolutionnaire du peuple éthiopien, un mouvement d'opposition de tendance libérale, à la demande des nouvelles autorités d'Addis-Abeba. La junte au pouvoir au Soudan s'est félicitée de la marche vers l'indépendance de l'Erythrée (qu'elle souhaite voir rejoindre la Ligue arabe), et ne serait pas hostile à un démembrement de son grand voisin.

Notes:
(1) Lire dans le Monde diplomatique, Philippe Leymarie: "Vieilles Guerres autour de la mer Rouge" (août 1990) et "la Corne de l'Afrique abandonnée par les Grands" (février 1991).
(2) Le MNS a dénoncé solennellement, le 18 mai 1991, le traité d'union entre le protectorat britannique et la colonie italienne, qui devait aboutir le 1er juillet 1960 à l'indépendance de la République de Somalie.
(3) Les événements en Ethiopie ont montré, une fois de plus, combien Djibouti est aux avant-postes de tous les conflits de la région: 20 000 soldats éthiopiens, fuyant l'avancée du Front populaire de libération de l'Erythrée, ont pénétré dans le pays à la fin de mai 1991; ils ont été désarmés par les forces françaises et djiboutiennes - qui ont saisi 20 000 armes, 200 blindés et 700 véhicules, - puis renvoyés dans une autre région d'Ethiopie.

RIVALITES ETHNIQUES (91)

LE casse-tête du régime du président Menguistu - et peut-être, à terme, de l'Ethiopie elle-même - a été le problème érythréen (1). Colonisée par l'Italie entre 1885 et 1941, puis occupée par les Britanniques de 1941 à 1952, cette province est une entité complexe qui appartient bien évidemment par son passé et sa culture à l'Abyssinie (l'idée d'une "nation érythréenne" ayant existé de toute éternité est une invention de l'excellente propagande des nationalistes) mais à laquelle l'histoire moderne a donné une indiscutable communauté de destin, en marge d'une Ethiopie dont elle s'est différenciée au fil du temps. Linguistiquement, ethniquement et religieusement, l'Erythrée n'a aucune unité: on y utilise neuf langues, et la principale, le tigrinya, est parlée par les populations du Tigré, province éthiopienne. Le pays est divisé entre pasteurs nomades et agriculteurs sédentaires, entre musulmans et chrétiens coptes, avec en outre à Asmara d'importantes minorités catholiques et protestantes.

Mais l'histoire récente a remodelé ce puzzle, d'abord avec la colonisation italienne qui a favorisé un certain développement économique et la formation professionnelle, puis avec onze ans d'"éducation politique" anglaise, avec une presse libre, des syndicats et un Parlement alors qu'au sud Haïlé Sélassié rétablissait, après la défaite italienne, en 1941, un empire autoritaire traditionnel. Lorsqu'en 1951 les Nations unies votèrent leur résolution 390 (V) prévoyant une fédération entre l'Erythrée et l'Ethiopie, l'empereur y vit un blanc-seing que lui consentait la culpabilité occidentale, soucieuse de faire oublier son abandon d'Addis-Abeba face à l'Italie fasciste en 1935. Alors que l'opinion publique érythréenne était profondément divisée entre unionistes et indépendantistes, Haïlé Sélassié, qui craignait le danger de contagion démocratique que représentait pour son régime l'autonomie d'Asmara, abrogea purement et simplement en 1962 le statut fédéral de "sa province du Nord".

Les petits maquis indépendants, à l'époque purement musulmans, qui existaient depuis déjà près d'un an, en furent aussitôt renforcés. Pendant les dix années qui suivirent, la violence de la répression contribua à rapprocher chrétiens et musulmans et, étant donné l'important soutien américain à l'empereur, à renforcer la position des éléments marxistes au sein du mouvement indépendantiste. C'est ainsi que naquit en 1972 le Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE), qui s'imposa face au Front de libération de l'Erythrée (FLE), dont il s'était séparé. Il en résulta une guerre sans merci entre un FPLE laïc et marxiste et un FLE musulman et conservateur. En 1974, au moment où la révolution éclatait en Ethiopie, le FPLE avait triomphé de son rival.

Le régime révolutionnaire chercha un moment à négocier avec les rebelles un retour à une fédération tolérante à l'égard de la spécificité érythréenne. Mais l'assassinat du général Aman Andom par le colonel Menguistu puis le triomphe de ce dernier marquèrent l'adoption d'une ligne dure à l'égard du FPLE, désormais seul acteur de la lutte sécessionniste. Par un spectaculaire renversement d'alliances, l'URSS remplaçait les Etats-Unis aux côtés d'Addis-Abeba comme fournisseur d'armes et bailleur de fonds. Les combats redoublèrent et le FPLE, demeuré suspect de "gauchisme" aux yeux de Washington, dut chercher l'appui tactique des pays arabes.

Malgré tous ses efforts, l'armée éthiopienne ne parvint jamais à réduire une rébellion courageuse et bien organisée, que soutenait une écrasante majorité de la population. D'autant plus qu'en Ethiopie même la brutalité du régime, sa politique économique désastreuse, ses projets pharaoniques (transferts massifs de population, villagisation forcée) lui avaient aliéné tout soutien populaire (2). La conscription militaire envoyait au front de malheureux paysans des provinces du sud (Kaffa, Gamu-Goffa, Sidamo) qui souvent ne parlaient même pas l'amharique, langue officielle de l'armée et de l'administration, et qui n'avaient aucune motivation à se battre. Lorsqu'en outre le corps des officiers fut décimé par la répression sanglante de la tentative de putsch de mai 1989, l'armée implosa, et les soldats se rendirent par milliers aux maquisards.

Tout autre a été le parcours de la population tigréenne, dont la révolte est à la base de l'existence du Front démocratique et révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE). Le Tigré est une vieille province abyssine, la plus vieille même puisque c'est là que naquit la civilisation axoumite, ancêtre de celle de l'Ethiopie médiévale et moderne. Mais il s'est vu peu à peu marginalisé et dépossédé de sa place de premier rang au sein de l'empire. Au XIXe siècle, malgré la brève parenthèse du règne de Yohannès IV (1872-1889), empereur tigréen, cet isolement s'accroît encore et, selon un bon connaisseur de la réalité tigréenne, "dans les années 30 et 40, la politique au Tigré était demeurée médiévale (3)".

De grandes familles tigréennes collaboreront avec l'envahisseur italien en 1935 pour lutter contre la "domination amhara" établie par l'empereur Ménélik (1889-1913), dont Haïlé Sélassié avait poursuivi la politique. Le Tigré se révoltera contre lui en 1943 et il faudra l'aide des forces britanniques pour le ramener à l'obéissance (4). Prudent, l'empereur confiera à un représentant de la famille royale du Tigré, le ras (prince) Menguesha, le gouvernement de la province, qu'il administrera jusqu'à sa mort. Ainsi, lors de la révolution éthiopienne de 1974, le Tigré est la seule province à pouvoir mériter assez justement l'étiquette de "féodale", dans le sens marxiste du terme.

Le Front populaire de libération du Tigré (FPLT) est né en 1975, porté sur les fonts baptismaux par le FPLE, qui voyait dans ce nouvel ennemi du pouvoir d'Addis-Abeba un excellent allié tactique. D'entrée de jeu, le FPLT fut une organisation ambiguë; dirigée par des gauchistes en rupture avec le Dergue "fasciste" (lire "stalinien"), ses troupes étaient des paysans conservateurs qui se battaient sur une base régionaliste; révolutionnaire, il revendiquait l'"autonomie" du Tigré, qui semblait parfois passer par la sécession et à d'autres moments par la prise du pouvoir à Addis-Abeba. Ses relations avec le FPLE étaient complexes; soumis à son allié-fondateur en 1975-1980, il devait le combattre entre 1980 et 1986 avant de se réconcilier avec lui, sans jamais expliciter clairement sa position sur une éventuelle indépendance de l'Erythrée. Mais, militairement parlant, l'existence du FPLT, installé sur la route entre la capitale et le Nord, fut toujours une épine dans le flanc de l'armée d'Addis-Abeba. Politiquement, il était contrôlé depuis 1983 par une direction marxiste-léniniste pro-albanaise, dont le chef était M. Meles Zenawi, actuel président du gouvernement provisoire.

En 1989, soucieux, pour profiter de l'affaiblissement du régime Menguistu, de se débarrasser de son image purement tigréenne, le FPLT s'était fédéré avec une organisation satellite amhara sans grande influence, le Mouvement démocratique du peuple éthiopien (MDPE). Cette "fusion" amena la naissance du FDRPE puis donna naissance à une pléiade d'organisations satellites (mouvement d'officiers, organisation oromo, organisation afar, etc.) permettant au FPLT de se poser non plus en mouvement régionaliste, mais "national".

Le FPLT continuait cependant à fournir 80 % des combattants et la totalité ou presque de l'encadrement du FDRPE. Au mois d'octobre 1989, le FDRPE, profitant de l'extrême affaiblissement de l'armée gouvernementale, débouchait du Choa. Les déclarations maladroites de ses dirigeants sur leur admiration pour Staline et pour l'Albanie, leur dénonciation de M. Gorbatchev comme "révisionniste" leur aliénèrent une population à bout de forces qui, faute de mieux, commençait à les regarder comme d'éventuels libérateurs. Le Front dut reculer sous la pression des milices paysannes amharas.

Le répit du régime du colonel Menguistu fut de courte durée; dévoré par sa paranoïa, celui-ci désarma promptement les milices populaires qui venaient de le sauver par crainte de leur trop grande autonomie. Un an plus tard, lors de la nouvelle offensive, il ne restait plus devant le FDRPE qu'une armée exsangue et démoralisée.

Le Front parvenait donc au pouvoir dans une situation extrêmement ambiguë et sans orientation claire. D'une part, sur le plan politico-militaire, il ne représentait pas la victoire d'une opposition globale à la dictature, mais celle de l'une de ses composantes les plus particularistes. De plus, son succès était essentiellement dû aux victoires du FPLE, qui avait mis l'armée à genoux sur le front du Nord. Par ailleurs, sur le plan idéologique, entre un stalinisme affiché jusqu'à une date récente (5) et un démocratisme de bon aloi offert à l'approbation américaine, qu'allait-il choisir? Entre une autodétermination allant jusqu'à la sécession offerte à toutes les nationalités qui en feraient la demande (il y en a à peu près quatre-vingts en Ethiopie) et une volonté de reprendre l'héritage du pouvoir central, quelle politique allait-il préférer? Ces questions demeurent encore largement ouvertes à l'heure actuelle.

Un premier point semble acquis: l'indépendance de l'Erythrée. Le FLPE, assuré de sa victoire, prépare déjà un gouvernement provisoire à Asmara. Quand bien même il voudrait revenir sur la promesse faite à son allié érythréen, le FDRPE n'a pas les moyens militaires de s'opposer à l'indépendance - d'autant qu'en occupant Assab, le FLPE conserve ses doigts sur la carotide pétrolière du pays.

Mais quelle politique entend poursuivre le gouvernement de M. Zenawi dans le reste du pays? Sa base régionale le pousse logiquement à renforcer la place du Tigré dans l'ensemble éthiopien, et à une mise au pas du "coeur amhara" du pays, d'autant plus difficile qu'une proportion non négligeable d'Ethiopiens sont en fait des métis issus de plusieurs ethnies: pour eux, la culture amhara s'identifie à la culture éthiopienne. Les formations se réclamant de la Coalition des forces démocratiques éthiopiennes (CFDE), exclues des conférences de Londres en mai 1991 et d'Addis-Abeba en juillet, ont un écho non négligeable dans cette catégorie de la population qui est évidemment très attachée à l'unité nationale. Le "fédéralisme ethnique" auquel semble parfois se rallier le FDRPE est d'une application difficile pour plusieurs raisons: afin d'y parvenir, les Tigréens devraient s'appuyer sur les seules nationalités assez puissantes pour contrer les Amharas, c'est-à-dire les Oromos et les Afars. Si ces derniers semblent prêts à collaborer, le soutien oromo est par contre tactique en attendant des tentatives d'autonomie, voire de sécession d'un peuple qui représente à lui seul 50 % de la population éthiopienne. D'autre part, de nombreuses régions sont ethniquement mélangées, ainsi des Afars vivent à la fois au Wollo, au Tigré même et dans la Dankalie que revendiquent les Erythréens; les Oromos sont éclatés dans presque la moitié du territoire éthiopien et y sont rarement homogènes. Et il y a des Tigréens en Erythrée. Enfin, un certain nombre de gens se sentent "Ethiopiens", sans plus, ou ont une appartenance ethnique bien définie, mais beaucoup trop petite pour représenter une base politique.

Alors pourquoi ne pas en revenir à un centralisme bien tempéré? C'est que, pour y parvenir, M. Zenawi devrait se concilier le noyau central amhara ou amharisé, ce qui le mettrait en difficulté à l'égard de sa base tigréenne et susciterait l'opposition résolue des Oromos qui entendent bien profiter de la situation actuelle pour s'autonomiser. On retrouve ainsi la pulsion traditionnelle dans l'histoire de l'Ethiopie entre un pouvoir centralisé dans les périodes de force d'une dynastie et la désintégration en entités régionales lâchement confédérées dans les périodes de pouvoir faible. La dernière période "décentralisée" est connue dans l'histoire abyssine sous le nom de zâmânâ mâsafint (le temps des princes). Elle a duré de 1769 à 1855. Il n'est pas impossible que les années à venir nous en offrent une version moderne.

Notes:
(1) Pour un bon résumé de la question, voir Cahsai Berhane et E. Cahsai-Williamson: Erythrée: un peuple en marche, L'Harmattan, Paris, 1985.
(2) Pour cette dérive du peuple éthiopien, voir G. Prunier: "Il faut savoir terminer une révolution: l'Ethiopie depuis 1984", Politique africaine, n° 33 (mars 1989), pp. 89-104.
(3) Haggai Erlich: "Tigre in Modern Ethiopian History", pp. 327-329 in Sven Rubenson (ed.), Proceedings of the Seventh International Conference of Ethiopian Studies, Uppsala, 1984.
(4) Le nom de woyane, populairement attribué aux combattants du FDRPE, est celui même des rebelles de 1943.
(5) Le 16 janvier 1991, le FDRPE venait de créer le Parti révolutionnaire des travailleurs éthiopiens grâce auxquels, selon lui, "la révolution éthiopienne a [vait] enfin trouvé la direction prolétarienne qui lui manquait".

SANGLANTE RECOMPOSITION (92)

Tandis que les troupes soudanaises, armées par la Libye, l'Irak et l'Iran, lançaient une grande offensive militaire contre les rebelles sudistes, la situation restait tendue à Djibouti malgré les nombreuses médiations françaises. Le désengagement américain et soviétique de la région a contribué, paradoxalement, à attiser les conflits ethniques et à intensifier l'ingérence des puissances régionales qui cherchent à remplir le vide laissé par le départ des deux Grands.

L'apparition en novembre dernier d'un mouvement de rébellion armée dans la République de Djibouti a dissipé les illusions de ceux qui pensaient que "l'oasis de paix dans une zone de tumultes" créée par la France en 1977 avait des caractéristiques sociales et politiques qui la différenciaient radicalement des pays alentour. Tous les éléments typiques des problèmes régionaux sont en effet réunis: une ethnie (les Afars) marginalisée par le pouvoir en place; un mouvement de guérilla populaire (le Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie, FRUD); un régime autoritaire enfermé dans le carcan usé du monopartisme (le Rassemblement pour le progrès, RPP, à la dévotion du président Hassan Gouled, désigne les soixante-cinq députés du "Parlement"; la plupart des ministres sont des créatures du pouvoir); une situation sociale explosive (chômage massif, économie étroitement dépendante) et un désir, peut-être naïf, mais très fort, d'une nouvelle donne politique.

De fait, il s'agit de la fin d'un calme trompeur, maintenu jusqu'à présent par un élément devenu archaïque, la présence massive, militaire et financière, d'un grand pays européen. La France a 12 000 citoyens à Djibouti, dont 4 000 soldats. Elle contribue pour près de 60 % au produit national brut (PNB) du pays, et c'est elle qui a installé et maintenu le régime actuel au pouvoir. Dans une région d'où l'URSS s'est retirée brutalement en quelques mois après y avoir pesé d'un poids énorme, où les Etats-Unis, incertains et peu intéressés, ne jouent plus qu'un rôle secondaire et où, seule des pays européens, l'Italie est intervenue, mais à un niveau plus proche du mafiosisme que de la diplomatie, le maintien de la présence française fait un peu figure d'anachronisme. Les puissances régionales (Arabie saoudite, Iran, Irak, Yémen, Egypte) qui ont débarqué sur les talons des grands impérialismes en retraite ne se font pas faute de le laisser discrètement sentir, et le dirigeant de l'Erythrée, M. Issayas Afeworki, qui a gardé de son passé de guérillero un certain franc-parler, s'est déjà interrogé publiquement et bruyamment sur la logique de la présence française.

Et pourtant si la situation à Djibouti est devenue ce qu'elle est aujourd'hui, le catalyseur conjoncturel est l'effondrement du régime d'Addis-Abeba au printemps 1991. Le catalyseur, non la cause: ce sont tout simplement les armes abandonnées par les troupes gouvernementales éthiopiennes en déroute réfugiées à Djibouti qui ont permis au FRUD de devenir une force opérationnelle. Bousculé par l'effondrement de son armée, le gouvernement provisoire d'Addis-Abeba, qui avait assumé le pouvoir après la fuite du président Menguistu au Zimbabwe, n'avait eu aucune possibilité de faire valoir un quelconque point de vue lors de la "conférence" qui s'était tenue à Londres en 1991. Agissant de manière unilatérale, les Etats-Unis avaient simplement signifié qu'il fallait remettre les clefs du pouvoir au Front populaire démocratique révolutionnaire éthiopien (FPDRE) de M. Meles Zenawi. Or cette organisation n'était autre que le Front populaire de libération du Tigré (FPLT) assisté de quelques alliés de dernière heure (1).

Le FPLT est un mouvement ambigu dans la mesure où, représentant une région essentielle du vieux coeur abyssin de l'Ethiopie, mais politiquement marginalisée depuis la mort de l'empereur tigréen Yohannès (1889), il ne s'était jamais prononcé clairement sur le fait de savoir s'il luttait pour l'indépendance du Tigré, pour son autonomie, ou pour la conquête du pouvoir central à Addis-Abeba. Le savait-il lui-même? La lutte avait duré seize années, durant lesquelles les préoccupations principales des chefs du Front avaient consisté à survivre: trouver à manger, récupérer des munitions, maintenir un contrôle efficace sur les populations paysannes, négocier avec leurs alliés érythréens ou soudanais. Les buts de la lutte apparaissaient lointains.

L'Éthiopie menacée par un manque d'autorité

Les hommes qui viennent d'arriver au pouvoir sont donc solidement unis, mais largement déphasés par rapport au monde extérieur. Peu nombreux, souvent peu éduqués, étonnés eux-mêmes de leur soudain succès, ils n'ont que peu de moyens pour gouverner un immense pays de plus de 1 million de kilomètres carrés. Addis-Abeba, la capitale qu'ils occupent, ne les aime guère et méprise ces paysans parlant tigrinya. L'ancienne administration pratique une sorte de grève perlée permanente. Incertains quant à la nature de leur projet politique, les nouveaux venus tentent de transformer leurs faiblesses en atouts. Puisqu'ils manquent de cadres, ils laissent aux paysans une large marge d'auto-administration et ne collectent plus les impôts; puisqu'ils ne peuvent régner autoritairement, à la manière abyssine traditionnelle, ils admettent et même encouragent une autonomie ethnique qui dilate les pores du tissu social jusqu'à l'extrême limite de la déchirure. Marxistes-léninistes pro-albanais il y a dix-huit mois encore, ils sont devenus ultralibéraux au moins autant par nécessité que par souci de satisfaire leur parrain américain.

Les résultats sont contradictoires. Les paysans, heureux de ne plus être soumis au terrible arbitraire des gouvernements passés, peuvent enfin souffler. Il faut s'attendre à un redémarrage agricole, limité par le manque d'intrants importés, mais favorisé par la liberté du commerce. Les groupes ethniques autrefois dominés par les Amharas s'essaient à une liberté qu'ils maîtrisent mal. La liberté d'expression est réapparue, après des décennies de terreur, mais les médias sont toujours contrôlés. Et le problème fondamental qui se dessine, c'est l'implosion du coeur de l'Etat, le divorce entre celui-ci et son administration, entre le pouvoir et sa "classe ethnique", si l'on ose hasarder un tel concept. En effet, plus peut-être que par les Amharas de pure souche, l'Etat est incarné par les "amharisés", ces gens fréquemment de parentage mixte, nés dans les ketemma, villes à vocation militaro-administrative qui ont jalonné l'abyssinisation de l'espace éthiopien depuis la fin du XIXe siècle.

Les amharisés s'étaient toujours vus comme les Ethiopiens par excellence, et voilà qu'aujourd'hui on les somme de retrouver des "racines" abandonnées depuis longtemps. Pour eux, un tel geste, à condition qu'il soit encore possible, constitue une négation de leur idée de l'unité nationale. D'autant plus que les partis ethno-politiques conviés par M. Zenawi à la Conférence nationale du 1er juillet dernier ne brillent ni par leur représentativité pour les plus petits, ni par leur cohésion pour les plus importants. Les Oromos, notamment, qui sont plus de 20 millions en Ethiopie, mais que religions et modes de vie divisent en de nombreux groupes souvent antagonistes, s'affrontent sporadiquement dans l'Est avec divers clans somalis, menacent parfois de se battre avec les Amharas et encore plus souvent les uns avec les autres. Pour les Amharas et les amharisés du Shoa et des capitales administratives régionales, déjà traumatisés par l'indépendance de facto de l'Erythrée, cette situation de semi-anarchie est le prélude à un effondrement du pays.

Le paradoxe, après tant d'années d'autocratie, c'est que l'Ethiopie est aujourd'hui menacée par un manque d'autorité. Et cette absence est perceptible sur toute la périphérie de l'immense pays. Au mois de janvier 1992, lors de la visite du secrétaire d'Etat aux affaires étrangères français, M. Alain Vivien, le président Zenawi a lancé un appel "à tous les citoyens éthiopiens, où qu'ils soient, qui se trouveraient en territoire djiboutien" à se retirer et à ne pas participer à la guerre civile en train de se développer dans l'Etat voisin. Il faisait bien sûr allusion aux Afars éthiopiens qui pourraient se trouver dans les rangs du FRUD; mais sa déclaration visait aussi les recrutements massifs de mercenaires par le gouvernement djiboutien en territoire éthiopien: anciens soldats de Menguistu, déserteurs du FPDRE ou du FPLE, miliciens du Front de libération Issa-Gourgoura (2), sont allés s'enrôler dans les forces nationales de sécurité djiboutiennes et prennent part aux combats contre le FRUD.

La guerre n'est pas populaire à Djibouti, et, si l'on excepte l'entourage du président Gouled, les Issas eux-mêmes sont conscients du fait que la marginalisation sociale et politique des Afars imposée depuis 1977 ne peut plus continuer. De plus, alors qu'une diminution de la présence militaire française paraît à terme inévitable, on se demande ce qu'est devenu l'argent de l'importante aide financière accordée à la petite République par Paris depuis quinze ans. Durant cette période, aucun projet n'a été mené à bien qui permettrait demain de prendre le relais d'une diminution des engagements français. Les rêves des années 1988-1990, lorsque Bagdad était perçu comme pouvant un jour remplacer Paris en tant que "parrain" militaro-financier, se sont évaporés avec la guerre du Golfe. L'avenir est inquiétant en cas de retrait français, même partiel, et les images de désolation fournies par la Somalie et l'Ethiopie voisines sont lourdes de menaces en cas de glissement vers une annexion directe ou déguisée.

Cette perception amène les Issas, même s'ils ne sont guère enthousiastes à l'idée de partager le pouvoir avec les Afars, à tenter de limiter le conflit pour ne pas aboutir à un retrait français et sans doute, à terme, à la disparition de la petite République. La "troisième force" qui tente aujourd'hui de s'organiser à Djibouti dans le sillage du ministre de la santé, M. Mohamed Djama Elabe, récemment démissionnaire, pourrait donc bien constituer une dernière chance. Pour sauver ce qui peut l'être, il faudrait qu'elle parvienne à imposer un dialogue réel avec le FRUD (ce que refuse le gouvernement) débouchant sur un cessez-le-feu et des élections pluripartites sous contrôle international (3).

Autre contrecoup de l'affaiblissement éthiopien, l'interminable conflit qui déchire la Somalie (4). Avant avril 1988 et le désengagement militaire total de l'Ethiopie, jamais les clans somalis n'auraient pu se permettre le "luxe" d'une telle guerre fratricide. Depuis l'effondrement de la dictature du général Siad Barre en janvier 1991, cinq forces inégales s'affrontent au Sud. D'une part, les deux fractions du Congrès de la Somalie unifiée (CSU), l'une dirigée par M. Ali Mahdi, président d'un gouvernement provisoire que personne ne reconnaît, et l'autre par le général Mohamed Farah Aydid, chef d'une faction militaire. Le second reproche au premier d'avoir regroupé autour de lui des proches de l'ancienne dictature et de reconstituer une sorte de siad-barrisme sans Siad Barre. Il faut reconnaître que M. Ali Mahdi a des amis compromettants, y compris à Rome où l'ancien lobby pro-Siad Barre, lié à la démocratie-chrétienne et à la Loge P2, tente de lui venir en aide. Installés à Mogadiscio, les deux chefs ont fait appel à leurs frères de clan, les Abgal dans le cas de M. Ali Mahdi et les Habr Gidir dans celui du général Aydid, ce qui a provoqué une véritable boucherie, qui dure depuis novembre 1991, dans les rues de la capitale. Par ailleurs, en brousse, les forces des clans majertines au nord et des clans ogadens au sud attendent leur heure, tandis que le général Siad Barre, malgré ses quatre-vingts ans, rôde dans l'arrière-pays avec sa petite armée de Marehans espérant que ses adversaires s'entredétruiront.

La majeure partie de la population est la victime passive des jeunes combattants armés poussés par les ambitions de leurs chefs. Il doit y avoir près d'un million de réfugiés, la plus grande partie non secourus, car il s'agit soit de "réfugiés intérieurs", statut non encore reconnu par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), soit de réfugiés ayant fui au Kenya ou en Ethiopie, mais que le HCR a le plus grand mal à atteindre. Quelques organisations non gouvernementales maintiennent envers et contre tout une aide dérisoire face à l'immensité de cette détresse. Dans le Nord, les clans Issas regroupés au sein du Mouvement national somali (MNS) ont proclamé l'indépendance en avril 1991, sous le vieux nom colonial de Somaliland et selon ses anciennes frontières. Le nouveau Somaliland vit dans le dénuement le plus tragique (son "gouvernement" n'a même pas le téléphone!), mais au moins il est majoritairement en paix, même si quelques accrochages ont eu lieu dans la région de Burao en décembre dernier.

Là aussi, la fin de la guerre froide n'a pas eu que des effets bénéfiques: l'immense base de Berbera, autrefois construite par les Soviétiques, est vide, et Washington, qui l'avait un moment louée au gouvernement du général Siad Barre sans jamais l'occuper effectivement, a déjà fait savoir son peu d'intérêt à la reprendre. Le MNS cherche aujourd'hui des appuis extérieurs; la France, partenaire naturel du fait de sa présence à Djibouti, a jusqu'à présent fait la sourde oreille. Un peu d'argent vient de l'Arabie saoudite, soucieuse de s'assurer à bon compte une influence régionale.

Les victoires du régime islamiste au Soudan

Mais les bouleversements en cours sont avant tout des victoires importantes pour le régime islamiste installé au Soudan depuis le coup d'Etat de juin 1989. M. Hassan El Tourabi, le secrétaire général du Front national islamiste (FNI), actuellement au pouvoir à Khartoum, est un homme remarquable, doué d'une vaste ambition et d'une volonté peu commune (5). Vétéran tant de la politique soudanaise que du mouvement islamiste, il a su profiter de la dictature du général Nemeiry pour faire passer en septembre 1983 des lois répressives enrobées d'un vernis islamique, qui sont devenues une terrible pomme de discorde au Soudan (6) en même temps qu'un remarquable moyen d'ascension politique. Tactiquement rallié pendant la guerre du Golfe au baasiste laïc Saddam Hussein qu'il détestait, il n'a cessé depuis l'effondrement de son "ami" irakien de recueillir son héritage international. Aujourd'hui, il voit mûrir les premiers fruits de son ambitieuse politique étrangère. L'Erythrée a un besoin vital de son soutien pour éviter de retomber dans la guerre civile entre chrétiens et musulmans qui avait failli engloutir la guérilla au début des années 70. Quant à Addis-Abeba, où le FPDRE a dû sa victoire en bonne partie au soutien logistique soudanais, le pouvoir affaibli est tributaire tant de Khartoum, relais de l'aide financière arabe, que d'Asmara, qui garantit la sécurité de M. Zenawi. Pour M. Hassan El Tourabi, il s'agit d'un véritable triomphe. En dépit de son délabrement économique, le Soudan a discrètement établi depuis mai 1991 son hégémonie politique sur l'ensemble de la Corne de l'Afrique. Le chef du FNI, qui se verrait volontiers étendant son influence du Maghreb au Proche-Orient, a noué des relations étroites avec les mouvements islamistes algérien et tunisien, tout en se rapprochant de Téhéran puisque Bagdad ne peut plus désormais lui servir à rien.

Il y a bien sûr du Picrochole dans cette politique. Mais en attendant, elle "marche", plus d'ailleurs par l'effet de l'épuisement où trente ans de guerre civile avaient plongé une Ethiopie devenue exsangue que par l'unique effet des habiles calculs du maître de Khartoum. Le chef du FNI doit cependant à court terme continuer à se préoccuper de l'interminable guerre du Sud qui ronge son régime. La faiblesse des belligérants est telle que la situation militaire est stationnaire depuis près d'un an. Et il devrait aussi (bien que cela ne corresponde guère à son tempérament) se soucier d'une économie complètement anémiée. Si l'opposition "arabe" n'est parvenue à rien au Nord, c'est qu'elle est empêtrée dans son angoisse d'avoir à abroger les vieilles lois "religieuses" de Nemeiry. Les antiques partis confrériques de la scène politique soudanaise sont totalement inadaptés à la lutte contre un mouvement islamiste moderne et dynamique. Privée d'un relais politique nordiste, la guérilla sudiste du colonel John Garang piétine et songe de plus en plus à faire sécession au lieu de renverser le pouvoir à Khartoum. Certains de ses membres pensent que l'engagement islamiste à la fois soudanais et international de M. Hassan El Tourabi pourrait l'amener à abandonner un Sud perçu comme un poids mort freinant ses plus vastes ambitions.

Déchirée par les formes nouvelles des anciens conflits, la Corne de l'Afrique ne s'est pas orientée vers la paix malgré la fin de trente ans de guerre en Ethiopie. Et dans les nouveaux rapports de force qui se sont ouverts avec l'extrême affaiblissement du pouvoir à Addis-Abeba, l'islamisme, encouragé et manipulé par Khartoum, est devenu un élément nouveau et essentiel du paysage politique, tandis que les grands impérialismes traditionnels sont remplacés par des structures charitables pour lesquelles la région est devenue une de leurs principales zones d'influence.

Notes:
(1) Lire Gérard Prunier, "En Ethiopie, des rivalités ethniques si anciennes, si profondes", le Monde diplomatique, septembre 1991.
(2) Le FLIG est un "front" créé par le gouvernement djiboutien pour intervenir dans la représentation ethno-politique des Somalis issas au Parlement d'Addis-Abeba. Il est actif dans la région de Diredawa. Son chef, M. Bourh Dir, est un fonctionnaire du gouvernement djiboutien. Mais la créature a récemment tendu à s'émanciper de son créateur et les relations entre le FLIG et certains proches du président Gouled sont devenues très orageuses.
(3) En effet, il se posera la grave question de savoir qui est citoyen (et donc électeur) et qui ne l'est pas dans un pays où il n'y a pas d'autochtones. Le récent afflux de réfugiés dû aux guerres civiles voisines, ainsi que la distribution délibérée de cartes d'identité djiboutiennes aux partisans du gouvernement recrutés au Somaliland ou en Ethiopie viennent encore compliquer les choses.
(4) Lire Philippe Leymarie, "La Corne de l'Afrique en voie d'éclatement", le Monde diplomatique, septembre 1991.
(5) Lire Alain Gresh, "Les militaires soudanais en quête de légitimité", le Monde diplomatique, octobre 1989.
(6) Connues sous le nom de charia, ces lois liberticides (dont 99 % des Soudanais ignorent le texte) sont abusivement sanctifiées par l'invocation du droit musulman. Aucune des grandes forces politiques n'ose parler de les abroger de peur de passer pour un ennemi de l'islam. Sur ces lois, lire Alain Gérard, "Le maréchal Nemeiry face à ses démons", le Monde diplomatique, juillet 1984.

FRAGILE ETHIOPIE (93)

L'Ethiopie, qui, depuis plusieurs décennies, n'a connu que la guerre, fait désormais figure d'exception dans la corne de l'Afrique. Elle tente rétablir un équilibre précaire, dix-huit mois après la fuite sans gloire de son dictateur, le colonel Menguistu.

Les guérilleros tigréens qui, en mai 1991, ont recueilli le pouvoir autant qu'ils l'ont conquis - les troupes d'Addis-Abeba ayant pratiquement déposé les armes - héritent d'une situation très complexe. Les pressions américaines et le réalisme aidant, ils ont rapidement renoncé au dogme stalinien et pro-albanais qu'ils affichaient encore lors de la chute de la capitale. L'heure est au libéralisme économique, à la liberté de la presse, à la reconstruction du pays et à la régionalisation.

Cette régionalisation constitue l'un des défis majeurs auxquels est confronté le régime du président Meles Zenawi. Deux fois grande comme la France, l'Ethiopie, peuplée de cinquante millions d'habitants, composée d'autant de basses terres, désertiques et étouffantes, que de hauts-plateaux, ne compte pas moins de quarante ethnies, près d'une dizaine de langues, deux religions majoritaires, le christianisme et l'islam. En l'absence d'un pouvoir central puissamment organisé comme l'étaient celui du négus puis la "dictature rouge" du colonel Menguistu, les forces centrifuges sont à nouveau à l'oeuvre, comme elles le furent dans le passé.

"De l'Ethiopie, commente M. Jacques Bureau, chercheur au CNRS, professeur à l'université d'Addis-Abeba (1), on a souvent dit qu'elle était une île. Une île de chrétienté en terre d'islam. Ce n'est pas une île, c'est un archipel."

Les Tigréens au pouvoir, eux-mêmes très minoritaires, ont décidé de faire du régionalisme le maître mot de leur politique. Le pays a été divisé en quatorze régions (2) et une Charte nationale, publiée en juin 1991, a proclamé le droit à l'autodétermination de chacune des "nationalités" ainsi définies. Des élections - rapidement contestées et dont le gouvernement reconnaît qu'elles n'étaient qu'une première expérience de la démocratie - ont été organisées sur cette base régionale et la "nationalité", c'est-à-dire l'appartenance éthnique, figure désormais sur les cartes d'identité.

"La diversité, dit le président Meles Zenawi, est notre principale caractéristique, et non notre principal problème: elle a besoin d'une reconnaissance explicite. L'expérience de la Yougoslavie démontre la validité de notre approche: si ce pays avait voulu rester intact, il aurait dû reconnaître sa diversité avant qu'il ne soit trop tard."

Ce louable souci de réalisme ne va pas cependant sans poser problème. En premier lieu, le découpage du pays en quatorze régions paraît arbitraire - ou restrictif - à beaucoup. Surtout, les Amharas, traditionnels détenteurs de tous les pouvoirs, supportent mal la domination des Tigréens, qu'ils ont de tout temps considérés comme des "rebelles".

Les Amharas ont doublement perdu. Ils ont perdu la guerre menée contre l'indépendance de l'Erythrée. Ils ont perdu leur pouvoir séculaire sur le pays. Et l'on rappelle à Addis-Abeba le mot du gouverneur de la région du Choa, coeur du pays amhara, en 1945 à Londres, où le négus et son entourage étaient encore en exil. En réponse à une lady britannique qui lui demandait quelle était la population de l'Éthiopie, cet aristocrate amhara avait répondu: "Nous sommes 700. Mais je sais qu'il y a aussi des bêtes à cornes, des ânes et des animaux de basse-cour."

L'anecdote est révélatrice d'un état d'esprit toujours vivace chez les Amharas. Ainsi comprend-on mieux le réveil de ces éternels méprisés que sont les Oromos, ethnie majoritaire des basses terres chez qui l'islam prédomine et dont la revendication "nationale", encore confuse, progresse.

Les Ethiopiens, dit-on à Addis-Abeba, sont plus scandalisés du réveil des Oromos que de la domination tigréenne. "Un Oromo avec un fusil, ajoute-t-on, c'est de la science-fiction de mauvais goût." Les Oromos se sont pourtant rebellés, les armes à la main, au printemps de 1992, et le nouveau gouvernement en a fait incarcérer 15 000, qui demeurent en prison.

Comme sont en prison, également, tous les officiers supérieurs de l'armée du colonel Menguistu. Dès sa prise de pouvoir, le gouvernement avait procédé à la démobilisation de 250 000 soldats, qui perdaient de ce fait tous leurs droits civiques, leurs droits à pension, leur solde, etc. Il en résulta immédiatement une hausse massive de la criminalité, aggravée par le fait que la police, elle aussi, avait été "démobilisée" en vingt-quatre heures. Le pouvoir est, depuis, revenu sur ces décisions, reconstituant une police, rétablissant les droits civiques des anciens militaires, leur distribuant certaines terres des fermes d'Etat du régime précédent mais maintenant en prison les officiers supérieurs.

Ces fermes d'Etat, legs non seulement de la période Menguistu mais aussi du régime impérial, sont progressivement démantelées et les terres redistribuées. Mais le gouvernement doit aussi gérer l'encombrant héritage de la "villagisation", ce regroupement en nouveaux villages uniformes des paysans dispersés, qui a touché, estime-t-on, jusqu'à 10 millions de personnes. Certains des paysans de ces nouveaux "villages" ont profité de cette mesure et décidé d'y demeurer, notamment dans la région d'Addis-Abeba. Mais la majorité sont repartis, reconstituant sur leurs terres voisines leur habitat traditionnel.

Les déplacements de population, qui avaient touché un effectif beaucoup plus réduit - moins de deux millions de personnes, estime-t-on - sont eux aussi abandonnés. Les méthodes violentes avec lesquelles ils avaient été menés restent dans toutes les mémoires, même si le bien-fondé de la mesure - diminuer la pression démographique dans les provinces du Nord - demeure peu contesté (3). Certains paysans, très éloignés de leurs terres natales, ont choisi de rester dans leur nouvelle région où ils se sont enrichis malgré des difficultés d'insertion dans la population locale. D'autres ont décidé de retourner dans leurs provinces d'origine, en dépit du manque chronique de terres arables sur les hauts-plateaux du Nord et de la pauvreté endémique qui y sévit. Nombre d'entre eux, devant l'impossibilité de l'entreprise, échouent dans la capitale, où l'effectif de la population marginale a crû de manière vertigineuse depuis deux ans: le nombre des "enfants de la rue", privés de tout soutien familial, y est évalué à 50 000-70 000.

L'indépendance de l'Erythrée, quant à elle, est désormais un fait acquis; Asmara fait déjà figure de capitale et le référendum d'autodétermination, fixé au 26 avril prochain, ne fera que consacrer une situation établie. Celle-ci, cependant, ne va pas non plus sans soulever nombre de difficultés. En particulier, l'indépendance du nouveau territoire privera l'Éthiopie de tout accès à la mer. Certes, Asmara et Addis-Abeba discutent des modalités selon lesquelles Assab, au sud de l'Erythrée - par lequel transite 85 % du fret maritime de l'Ethiopie, - pourrait devenir un port franc. Mais cette solution est-elle viable? Combien de temps les Ethiopiens, qui supportent mal, dans leur ensemble, l'accès à l'indépendance du territoire sécessionniste, accepteront-ils cette situation? S'ajoute le "problème afar": les Afars, peuple de pasteurs nomades qui ont eu l'habitude de circuler des bords de la mer Rouge jusqu'aux environs d'Harar, déjà mécontents de l'existence d'une frontière entre l'Ethiopie et Djibouti, voient émerger l'Erythrée avec un déplaisir évident. Or, c'est dans cette même ethnie que le fondamentalisme islamique, soutenu à la fois par le Soudan, l'Iran et l'Arabie saoudite, est le plus actif comme il l'est, dans une moindre mesure, dans la région d'Harar.

Pour toutes ces raisons, l'Ethiopie a besoin d'aide. Aide économique, car le poids de sa dette extérieure (plus de 3 milliards de dollars) demeure très lourd, malgré la forte décrue du budget militaire. D'autre part, le cours du café, principale source de devises, reste au plus bas, alors que les quantités exportées - exportées officiellement, car une partie quitte le pays en fraude - sont en forte diminution.

Le pays, à tous égards, doit se reconstruire et la politique d'ouverture encourage nombre d'investisseurs. Le premier d'entre eux n'est autre que la Banque mondiale, principal bailleur de fonds du "plan d'urgence" élaboré par le nouveau pouvoir. La CEE est aussi partie prenante de ce programme, et bien des donateurs bilatéraux (Allemagne, Suède, Pays-Bas, Japon, notamment) manifestent un grand intérêt pour un pays qui est de toute évidence la puissance économique régionale de l'Afrique de l'Est (4). L'Ethiopie dispose d'atouts considérables: fort potentiel agricole sous-utilisé, ressources minières, peut-être pétrolières, inexploitées, et surtout une population dynamique, où l'élite intellectuelle a survécu malgré les épurations et qui ne demande qu'à s'investir dans le développement. La nouvelle liberté dont elle jouit fait d'Addis-Abeba le centre d'un renouveau intellectuel indéniable. Addis-Abeba pourrait progressivement supplanter Nairobi comme pôle de développement urbain dans la région. Le "pays des hommes au teint brûlé" n'est plus synonyme de désespoir.

Notes:
(1) Auteur d'une remarquable étude, Ethiopie, un drame impérial et rouge, (Ramsay, Paris, 1987), Jacques Bureau prépare avec Gérard Prunier un livre sur l'histoire de la corne de l'Afrique, qui sera publié en 1993 par la Fondation des hautes études de la défense nationale.
(2) Plus précisément en douze régions et deux villes: Addis-Abeba et Harar.
(3) Lire Giordano Sivini, "Une pause dans le transfert des populations en Ethiopie", le Monde diplomatique, juillet 1986.
(4) La France n'accorde aucune assistance au développement à l'Ethiopie mais seulement une aide alimentaire d'un montant de 17 millions de francs, et ce malgré les conseils pressants de nombre d'économistes. A titre de comparaison, l'aide publique au développement fournie par Paris à la République de Djibouti (500 000 habitants) atteint 350 millions de francs.

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997


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