Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Articles de la presse internationale
ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

1988
JADIS eldorado de l'Afrique noire, le Gabon connaît sa plus grave crise depuis l'accession à l'indépendance: baisse de 50 % des recettes pétrolières de l'Etat: dette de 2 milliards de dollars; inflation à 15 %, chômage et compression du personnel dans de nombreux secteurs. Pour expliquer ces difficultés, les autorités invoquent l'effet conjugué des baisses du dollar et du baril de pétrole. Pourtant, quand on songe aux moyens dont a disposé l'Etat pendant les années 60 et surtout 70, on ne peut qu'être frappé par les conséquences désastreuses du modèle de développement adopté depuis l'indépendance.

Certes, les performances économiques des deux premières décennies de l'indépendance ont pu paraître prometteuses: avec un produit national brut par habitant d'environ 3 000 dollars et une population n'excédant pas - malgré des statistiques erronées - 850 000 âmes, le Gabon apparaissait comme un cas atypique sur le continent.

La conjonction d'un capitalisme excessif et d'un nationalisme bien timide accrut la fascination pour le "miracle" gabonais, qui attira un grand nombre d'expatriés, dont 25 000 Français. Amorcée par l'exploitation du bois au début du siècle, la mise en dépendance du pays s'est poursuivie à travers l'exploitation de l'or noir. Si les revenus ainsi obtenus ont permis d'assurer une régulation sociale et politique, ils n'ont pas contribué à une réelle économie de production. Imbibé de pétrole - la rente représente, en 1984, 43 % du produit intérieur brut, 83 % des recettes d'exportation, 65 % des recettes du budget, - l'Etat est devenu, pour le régime et sa clientèle, une machine à redistribuer cette manne. De vastes projets plus que constestables servent de moyen de légitimation interne et externe. Ainsi le chemin de fer transgabonais, qui doit écouler vers la côte le fer de Belinga, coûte 1 000 milliards de francs CFA (1), alors que sa finalité reste douteuse (2). Par le truchement des solidarités tribales, le partage du pactole pétrolier a entretenu l'illusion de la prospérité.

Ces prodigalités expliquent en partie la crise de l'endettement extérieur survenue en 1977; mais ce coup de semonce est vite oublié avec la hausse du prix du baril en 1979. Aujourd'hui apparaissent à nu toutes las carences de l'économie: étroitesse du marché intérieur, manque de main-d'oeuvre qualifiée, inégalités régionales, vulnérabilité d'une économie extravertie, spéculation foncière. La richesse ayant été mal maîtrisée, l'Etat connaît une crise de trésorerie le contraignant à taxer tous les revenus supérieurs à 100 000 francs CFA, alors que les industries privées refusent de s'acquitter de l'impôt de "solidarité nationale".

Las entreprises de l'Etat sont cédées au secteur privé: ainsi les transports en commun (SOTRAVIL) ou le commerce (CODEV). Les exhortations officielles au renforcement du secteur agricole - dans un pays qui importe 88 % de son alimentation - ou à la création de petites et moyennes entreprises relèvent du voeu pieux. L'obstacle est à la fois économique - défaillances structurelles - et politique - immobilisme du régime.

Alors que le Gabon célébra le 7 novembre 1988 le vingt et unième anniversaire de l'accession au pouvoir de M. Omar Bongo, la pays ne paraît pas au bout de ses peines. Les récentes découvertes de pétrole ne permettront sans doute pas d'inverser la tendance, la production étant descendue de 10,5 millions de tonnes en 1978 à moins de 8 millions en 1987. Les années d'euphorie ont été celles du gaspillage des revenus au profit d'une élite sans projet de société; comment pourrait-elle aujourd'hui répondre à la situation catastrophique de l'économie qu'elle-même a contribué à créer?

Notes:
(1) 1 franc français = 50 francs CFA.
(2) Voir Roland Pourtier, "Stratégie ferroviaire et politique de l'espace: le Transgabonais", Hérodote, Paris, n° 25.

1990
"LES aspirations fondamentales et essentielles de notre peuple, ses besoins les plus cruciaux ont été satisfaits, garantissant chaque jour davantage le bien-être de la nation tout entière." Ainsi le président gabonais Omar Bongo dressait-il, en août 1989, le bilan de vingt-trois années de règne sans partage (1). Les manifestations qui secouèrent la capitale Libreville - une des villes les plus chères du monde -, en janvier dernier, ne pouvaient donc être, selon le premier ministre, que "causées par des gens irresponsables qui pillent des magasins, brûlent des voitures, rançonnent les passants, agressent et terrorisent les paisibles citoyens (2)".

Certes, il y eut des actes de vandalisme, des attaques contre les magasins de commerçants syro-libanais ou contre des ministres et hauts fonctionnaires. Mais les protestations témoignent - malgré un revenu annuel par habitant de 3 000 dollars qui fait rêver bien des pays africains - de l'immense sentiment de frustration de la population, et de l'effrondrement progressif d'une économie extravertie sous l'effet conjugué de la baisse du dollar et de celle des prix du baril de pétrole.

La masse des jeunes citadins dont les parents avaient été attirés vers la ville durant la croissance des "douze glorieuses" (1973-1985) sont les premiers touchés. Eux qui devaient devenir "le fer de lance du progressisme démocratique", se découvrent sacrifiés. Les étudiants en droit ont été à l'origine du mouvement actuel en se mettant en grève dès le 20 décembre 1989 pour protester contre le manque de professeurs compétents et la grande misère des bibliothèques; ils étaient indignés aussi par les échos sur les dépenses somptueuses du mariage de M. Omar Bongo avec la fille du président congolais Denis Sassou-Nguesso. "Huit milliards de francs CFA à Oyo [lieu de la cérémonie de noce] et rien pour nous! A bas les gaspillages!", criaient les étudiants et les jeunes chômeurs, en janvier.

Les étudiants gabonais ne sont pourtant pas les plus défavorisés d'Afrique; leurs allocations d'études sont encore relativement élevées. Mais la crise de trésorerie actuelle contraint le gouvernement à adopter des mesures d'ajustement structurel imposées par le Fonds monétaire international. Alors qu'un étudiant trouvait facilement du travail dans les années 70, l'emploi se fait rare aujourd'hui.

Depuis 1985, les revenus de l'Etat ont été divisés par trois, la baisse des dépenses publiques a touché plus de 30 000 personnes dans le secteur public et parapublic (un quart de la population active), la dette représente 74 % du produit national brut (PNB) et le chiffre d'affaires industriel a chuté d'un quart. Entre 1984 et 1986, les revenus pétroliers sont tombés de 460 milliards à 60 milliards de francs CFA (3).

Provoquée par le boom pétrolier, la croissance rapide des années 60 - 5 % par an - et 70 - 8,5 % par an - n'a pas permis de jeter les bases d'un développement économique sain. Une partie des revenus du pétrole a servi à assurer la paix sociale; une autre a été placée sur des comptes à l'étranger; et le reste fut utilisé pour faire vivre des entreprises d'Etat - comme le chemin de fer et Air Gabon - caractérisées par la gabegie et les privilèges. La "gabonisation" des entreprises a simplement élargi le cercle des bénéficiaires de la rente pétrolière. Le poids d'une bureaucratie improductive - le gouvernement compte quarante-deux ministres pour une population réelle de 800 000 habitants - et le "consumérisme" effréné des "clients" du régime ont gravement lésé le budget.

Cet échec économique s'est traduit par de nombreuses grèves durant l'année 1989; il s'est accompagné d'un blocage politique marqué par le règne d'un homme seul, M. Bongo, et de son parti unique, le Parti démocratique gabonais. En juillet 1989, le président Bongo, le "Grand Camarade", affirmait sans ambage son opposition au multipartisme: "La politique politicienne n'a pas sa place au Gabon (...) La démocratie existe au Gabon, ses neuf provinces constituent bien neuf courants distincts." Le ralliement du Père Mba-Abessolo, président du Mouvement de redressement national, opposant en exil, n'a pas changé les données du problème. Il est vrai que l'opposition - dont un membre a été complaisamment expulsé par le gouvernement français en février 1990 - reste faible, désunie, sans projet. Toutefois, le 9 mars dernier, le président Bongo, sous la pression des manifestations, a annoncé le remplacement du parti unique par le Rassemblement social-démocrate gabonais qui devrait intégrer, au cours de sa conférence nationale constitutive, les différentes forces d'opposition autorisées invitées à se faire enregistrer. Tandis que les tractations se poursuivent, le climat social reste tendu et de nouvelles émeutes ont éclaté, les 23 et 24 mars, à Port-Gentil.

Malgré la découverte récente de nouveaux gisements pétroliers à Rabikounga ainsi que d'un gisement de phosphates, l'avenir reste incertain. L'aide financière de Paris - la plus importante à un pays de la zone franc - et les quelques centaines de militaires français stationnés au Gabon - ceux-là même qui avaient sauvé, en février 1964, le prédécesseur de M. Bongo, le président M'Ba, renversé par un coup d'Etat - ont mis jusque-là le pays à l'abri, sinon du vent des changements, du moins des bouleversements. Mais la décennie qui s'amorce, avec la renaissance possible des antagonismes régionaux et tribaux, pose au régime les défis les plus sérieux de son histoire.

Notes:
(1) Discours du 16 août 1989.
(2) Déclaration télévisée, 20 janvier 1990.
(3) Lire Fabrice Bekale, "Au Gabon, les illusions perdues", le Monde diplomatique, novembre 1988.

1991: quelques données

Population : 1 011 710 habitants.

Superficie: 267 667 km2.

PNB: 4,75 milliards de dollars (les chiffres sont de 1994).

PNB par habitant: 4 468 dollars.

Dette extérieure : 3,9 milliards de dollars, dont 60 % à la France.

Ressources naturelles : pétrole (18,2 millions de tonnes en 1995, 72 % des exportations), manganèse (3e producteur mondial), uranium (6e producteur mondial), bois (qui emploie la moitié de la population active).

De l'indépendance au multipartisme

1960: 15 juillet. Indépendance. La République du Gabon a une Constitution calquée sur celle de la France, avec un président de la République élu pour sept ans au suffrage universel, Léon M'Ba.

1964: Tentative de coup d'Etat militaire réprimée par l'armée française. Le président Léon M'Ba muselle l'opposition et met en place un système à parti unique, le Parti démocratique gabonais (PDG), qui sera institutionnalisé en 1968 par son successeur.

1967 : 28 novembre. Après la mort de Léon M'Ba, M. Albert Bernard Bongo devient président de la République. Après sa conversion à l'islam en 1973, il prend le nom d'El Hadj Omar Bongo.

 1990 : Le décès d'un opposant provoque des émeutes à Libreville et Port-Gentil. La Légion étrangère intervient sous prétexte de rapatrier les résidents français (18 000, plus qu'au temps de la colonisation). Sauvé par l'intervention militaire française, le président Bongo doit toutefois lâcher du lest, il autorise le multipartisme.

1993 : Décembre. La réélection de M. Omar Bongo à l'élection présidentielle déchaîne des violences.

1994: Dévaluation du franc CFA de 50 %.

1995: Expulsion de 40 000 immigrés (le pays, peu peuplé, attire une forte immigration venue des pays voisins, Guinée, Cameroun, Congo).

1996 : Elections locales et législatives. Le PDG conserve la majorité à l'Assemblée, mais le leader de l'opposition, Paul Mba Abessolé, remporte la mairie de la capitale, Libreville.

1997
Fondé par le président Omar Bongo, le Parti démocratique gabonais (PDG) a remporté plus des deux tiers des sièges aux élections législatives de décembre 1996. L'opposition, sur la lancée de ses succès aux élections municipales, à Libreville et Port-Gentil, croyait pouvoir inquiéter le pouvoir. Elle n'a pu triompher du "système Bongo", dans ce qui est un des plus petits et des plus riches Etats du continent et aussi l'un des plus fidèles cliengts de la "Françafrique" à l'ancienne. Pourtant, le désengagement de Paris pose de nouveaux défis à un pouvoir affaibli.

Au Gabon, plus de deux décennies de régime de parti unique avaient institutionnalisé clientélisme et corruption tandis que l'endettement s'alourdissait du coût d'investissements hasardeux, tel le chemin de fer transgabonais. Peu de voies discordantes s'élevèrent alors: le pays connaissait une certaine prospérité grâce à la rente pétrolière, tandis que la presse restait sous contrôle et que les rares opposants étaient muselés par la police politique et la garde présidentielle, quand ils n'étaient pas emprisonnés, exilés ou assassinés, comme Germain Mba en 1971.

Dans la seconde moitié des années 80, la chute des revenus pétroliers et l'accroissement de la pauvreté stimulent l'opposition au régime, la contestation gagne la rue. Le président Omar Bongo est contraint de convoquer enjanvier 1990 une conférence nationale qui aboutit à la proclamation du multipartisme. Une façon de calmer le mécontentement populaire et de respecter les "recommandations" du sommet franco-africain de La Baule, en juin. L'avancée démocratique concédée par le président Omar Bongo n'est qu'un simulacre: les dizaines de partis politiques qui se créent sont financés par l'Etat, l'ancien parti unique conserve la majorité absolue lors des élections législatives, outrageusement truquées, de 1990, un des dirigeants de l'opposition, Joseph Renjambe, est mystérieusement assassiné...

Lors de l'élection présidentielle de décembre 1993, le président Omar Bongo est réélu dans des conditions douteuses au premier tour, devant son principal adversaire, M. Paul Mba Abessolé, avec 51,18 % des voix. Des manifestations, réprimées par la garde présidentielle, font de nombreuses victimes. Dans une atmosphère de guerre civile, les responsables de l'opposition regroupés au sein du Haut Comité de la résistance (HCR) et les partisans du président Bongo engagent des négociations qui se concluent, en octobre 1994, par la signature des accords dits de Paris. Il s'agit de mettre en place les instruments juridiques de la transparence: commission nationale, code électoral, etc., en vue des futures échéances. Si le président a su tirer parti des contradictions internes de l'opposition pour se maintenir au pouvoir, il a également profité des failles d'un système juridique inadapté et d'une administration à sa solde.

En 1997, le jeu démocratique paraît une nouvelle fois bloqué. Certes, le dernier scrutin municipal dans la capitale s'est soldé, après une première annulation en octobre 1996, par la victoire de l'opposition. Mais ce succès prend un relief différent à la lumière du résultat des élections législatives des 15 et 29 décembre 1996. Reportées tout au long de l'année, en violation des accords de Paris (1), elles ont permis à l'ancien parti unique de confirmer sa domination dans des conditions de transparence contestables. Faute d'un improbable consensus et malgré quelques acquis, telle la renaissance d'une presse libre, les perspectives ne sont guère encourageantes. La version démocratique du système Bongo, marquée par une insécurité croissante et une incapacité relative à gérer le pays, a remplacé la version autocratique. Mais pour la population, démobilisée par les fraudes électorales et perdue dans un paysage politique complexe où se mêlent ambitions personnelles et rivalités ethniques, la rue apparaît comme le seul lieu d'expression.

Au-delà des apparences, le pouvoir reste depuis bientôt trente ans concentré entre les mains du même homme, qui dispose à sa guise de la richesse clef du Gabon: l'or noir. Premier client et premier fournisseur, la France constitue le principal partenaire économique d'un pays où vivent plus de 10 000 de ses ressortissants, les entreprises françaises tirant pleinement profit de la zone franc (2). Aux sociétés de négoce et d'exploitation forestière héritières des concessions d'antan sont venus s'ajouter les intérêts miniers: uranium, manganèse et surtout pétrole. Après le premier choc pétrolier de 1973, les gisements découverts dans les années 50 par l'Erap, ancêtre d'Elf Aquitaine, vont représenter la première ressource du pays, contribuant, sur la période 1974-1985, pour plus de 40 % du produit intérieur brut (3). L'épuisement temporaire des réserves et la chute du prix du baril vont contraindre le pays à traiter avec le Fonds monétaire international (FMI) en signant le 22 décembre 1986 un programme d'ajustement structurel.

Au Gabon, comme ailleurs en Afrique noire, la France abandonne progressivement ses responsabilités économiques aux institutions financières internationales, se résignant à la dévaluation du franc CFA, à la grande fureur du président Omar Bongo, le pays étant lourdement tributaire des importations, notamment alimentaires. En revanche, en vertu d'un accord liant les deux pays, l'armée française dispose toujours d'une base permanente de 650 hommes à Libreville. Quant à Elf, véritable Etat dans l'Etat, il continue de jouer un rôle actif, grâce notamment à ses réseaux de financement occulte (4).

Mais la position privilégiée de la France suscite de multiples convoitises, en particulier aux Etats-Unis, et le président Bongo a toujours su jouer des rivalités pétrolières franco-américaines pour faire pression sur Elf ou sur le gouvernement français. Au début des années 90, les scrupules de Washington à l'égard du pré carré français en Afrique se sont évanouis avec l'effondrement de l'empire soviétique (5). Le retour du multipartisme s'est accompagné de rumeurs sur le soutien apporté par les Américains à l'opposition. L'organisation du premier sommet Afrique-Amérique, à Libreville en 1992, a confirmé le regain d'intérêt des Etats-Unis. Les séjours d'opposants gabonais à Washington, l'attitude circonspecte de l'ambassade américaine après la réélection controversée du président Bongo en 1993 ou encore l'aide qu'aurait reçue M. Paul Mba Abessolé pour sa station de radio tendent à indiquer que Washington, par l'intermédiaire de Ron Brown, secrétaire d'Etat au commerce (décédé en 1995), et de M. George Moose, sous-secrétaire d'Etat aux affaires africaines, mise résolument sur l'après-Bongo.

En Afrique, "la fiction d'une greffe accélérée de l'Etat-nation s'est effondrée (6)". Au Gabon, depuis l'indépendance, le pouvoir central, divisant pour mieux régner, a multiplié le nombre de circonscriptions administratives, trop élevé au regard de la démographie du pays. Les ethnies vivent séparées chacune dans leur province d'origine. Seul l'exode rural a permis de brasser les populations à Libreville, Port-Gentil et depuis peu Franceville. Même en milieu urbain, les Gabonais se regroupent par ethnies dans les quartiers pauvres.

La relative opulence des années de croissance pétrolière, l'entrée au gouvernement d'opposants notoires ou la présence dissuasive des militaires français ont préservé le pays de rivalités ethniques trop violentes. Mais la construction de la nation gabonaise, à coups de slogans antitribalistes et de discours sur l'1 "unité nationale", n'est qu'un leurre visant à tromper institutions internationales et gouvernements étrangers, tandis que les postes ministériels continuent d'être attribués en fonction de considérations ethniques.

Le débat nécessaire sur la place des ethnies dans la nation, supposé dangereux et subversif, a toujours été repoussé. Les principales ethnies ne perçoivent pas l'Etat comme un instrument politique au service du développement mais comme un enjeu qui assure à celle qui est au pouvoir sécurité, richesses et domination. Celle du président est sur-représentée par rapport à son poids démographique, et les clivages entre partis politiques s'opèrent essentiellement sur des critères ethniques en dépit des dénégations des principaux responsables politiques du pays (7).

Le Gabon joue un rôle important en Afrique centrale par la volonté de son président. Sa longue pratique du pouvoir, les rapports privilégiés qu'il entretient avec la France, son mariage avec la fille de son ancien homologue congolais Denis Sassou Nguesso sont autant d'atouts dont M. Omar Bongo sait user avec habileté. Le Gabon finance largement les organes politiques, économiques ou culturels de la région (Banque des Etats d'Afrique centrale, Union douanière des Etats d'Afrique centrale [Udeac], Centre international des civilisations bantoues...). En contrepartie, il exerce des responsabilités importantes qui lui permettent, malgré sa petite taille et sa population peu nombreuse, de disputer le leadership au Zaïre et au Cameroun. La participation gabonaise dans le règlement des conflits angolais et tchadien ainsi que dans la récente crise congolaise, la réunion des chefs d'Etat de l'Udeac en 1995 et le sommet spécial de la Banque africaine de développement en 1996, tenus tous deux à Libreville, témoignent ainsi des prétentions du Gabon à imprimer sa marque à la politique régionale.

Pourtant, cet activisme, marqué par une suite d'initiatives dispersées, apparaît davantage comme le fruit de la stratégie personnelle du président Bongo que comme le signe d'un grand dessein collectif, que pourrait effectivement constituer l'intégration régionale. Un tel objectif, le seul qui vaille pour le Gabon dans la perspective de l'après-pétrole, paraît pour l'heure inaccessible. Comment, en effet, les dirigeants d'Afrique centrale à la tête d'Etats fortement centralisés et sans réelle assise populaire pourraient-ils consentir à pratiquer de larges abandons de souveraineté et réussir à entraîner l'indispensable adhésion des populations?

Notes:
(1) Lire Jean de Dieu N'Doutoumey, "Les accords de Paris seront-ils respectés? Le Nouvel Afrique-Asie, no 79, avril 1996.
(2) Lire Jean -Baptiste N. Wago, Zone franc: outil de développement ou de domination? L'Harmattan, Paris, 1995.
(3) Lire Hugues Alexandre Barro Chambrier, "L'économie du Gabon", Economica, Paris, 1990, p. 26.
(4) Lire Pierre Péan,Affaires africaines, Fayard, Paris, 1983. Lire Stephen Smith, "Jacques Chirac revient au pays d'Elf", Libération, 17 juillet 1996.
(5) Claude Wauthier, "Appétits américains et compromissions françaises", Le Monde diplomatique, octobre 1994.
(6) Thierry Michalon, "Légitimité de l'Etat et solidarités ethniques", Le Monde diplomatique, novembre 1993.
(7) Lire l'entretien de M. Paul Mba Abessolé in Jeune Afrique du 20 mars 1996.

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997


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