Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Analyse économique


ANALYSE ECONOMIQUE ET SOCIALE
 

Signés en septembre 1994 et approuvés par référendum en juillet 1995, les accords de Paris -ils avaient mis fin à l'instabilité provoquée par la réélection contestée d'Omar Bongo en décembre 1993 prévoyaient des élections locales dans un délai d'un an et législatives dans les dix-huit mois. Les désaccords entre le pouvoir et ]'opposition, notamment sur la mise en place de la commission nationale électorale et ses attributions, n'ont pas permis de respecter ces délais. Fina]ement, le premier scrutin local organisé sous le régime multipartiste a eu lieu le 20 octobre 1996, et a permis de renouveler les conseils municipaux de 67 communes, en place depuis 1985, et d'élire les 47 assemblées départementales créées par la loi de décentralisation votée en 1996. Ce vote a confirmé la place prééminente du Parti démocratique gabonais d'Omar Bongo (PDG), suivi par le  Rassemblement national des bûcherons (RNB) du Père Paul Mba Abessole. Cependant, le scrutin n'a pu  être validé à Libreville, qui compte près de la moitié des électeurs du pays. Les élections législatives, quant à elles, ont été reportées pour la troisième fois.
Le Gabon n'a plus d'Assemblée nationale depuis le 20 mai, date à laquelle a pris fin le mandat -pourtanj prolongé de six mois -des députés élus en 1990.
Le FMI a accordé au Gabon, le 9 novembre 1995, une extension de facilité financière de 165 millions de dollars sur trois ans afin de soutenir le programme de réforme économique. Les objectifs de croissance du PIB définis pour 1995-1996 sont de 3% par an, l'inflation devant à terme passer SOUS la barre des 2%. La croissance s'est effectivememt accélérée et, selon les estimations du FMI en septembre, atteindra au minimum 3,3% en 1996.
Soumise aux députés dès juillet 1995, la loi sur les privatisations n'a été votée que le 10 janvier 1996. Le décaissement de la seconde tranche de l'accord de novembre étant conditionné par l'annonce officielle des privatisations et l'adoption d'une loi de finances rectificative, le gouvernement a annoncé, le 11 avril, le transfert au privé de la Société du chemin de fer transgabonais (Octra). L'Office des postes et télécomunications doit suivre. La loi de finances rectificative a fixé les dépenses à 666,6 milliards de francs CFA et table sur 833,2 milliards de recettes, dont 648,9 milliards, soit près de 78% du total, doit être fourni par une production de 18 millions de tonnes de pétrole (418,9 milliards en ressources propres et 230 milliards en recettes fiscales). Le Gabon a quitté l'Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP) le 7 juin. La dette extérieure cumulée s'est élevée, en 1995, à 4,7 milliards de dollars, soit environ 2 350 milliards de francs CFA. Le taux de chômage est estimé à 20% de la population active.

Le tourbillon qui a soufflé sur  l'Afrique centrale, emportant le Zaïrois Mobutu Sese Seko et le Congolais Pascal Lissouba en cinq mois, n'a pas laissé le président Omar Bongo indifférent. Loin s'en faut. Celui qui dispute au Togolais Gnassingbé Eyadema le titre de doyen des chefs d'Etat d'Afrique francophone est intervenu personnellement dans ces deux conflits pour faire valoir ses talents de médiateur. Plus influent au Congo qu'au Zaïre, il a, dans la discrétion, joué un rôle non négligeable dans le retour au pouvoir par la force, à Brazzaville, de son beau père, Denis Sassou Nguesso.
Omar Bongo s'est aussi multiplié au Gabon, organisant notamment à Libreville le sommet des ACP (Groupe des Etats d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique), en novembre. Quatrième ou cinquième producteur de manganèse (2 millions de tonnes par an), huitième d'uranium (500 tonnes), grand producteur de bois exotiques (3 millions de mètres cubes de grumes), le Gabon reste aujourd'hui dominé par le pétrole, dont quelque 18 millions de tonnes sont extraites chaque année. L'économie gabonaise a renoué en 1997 avec la croissance, qui est, selon le gouvernement, légèrement supérieure à 4%. La hausse du dollar par rapport au franc CFA a gonflé les recettes liées aux exportations.
Le conseil des ministres a adopté le 26 septembre un projet de budget pour 1998 équilibré en recettes et en dépenses à 980 milliards de CFA. Au chapitre des dépenses, 392 milliards sont affectés à la dette publique, 373 au fonctionnement et 215 à l'investissement. Quelque 60 milliards sont consacrés aux infrastructures de communications (routes), 36 milliards au renforcement de l'efficacité de l'administration, 34 milliards à la santé, 24 milliards à la politique économique, 21 milliards à l'éducation et 9 milliards à la défense.
En ce qui concerne les recettes, quelque 883 milliards sont enregistrées au titre des ressources propres, pour 97 milliards d'emprunts. Les recettes fiscales atteignent 641,2 milliards, les revenus du domaine et des participations 236,5 milliards et les recettes diverses 5,3 milliards.
Le taux de l'impôt sur les sociétés a été réduit de 45% à 35 % depuis le 1er janvier 1997 et le champ d'application de la TVA a été étendu aux exploitations forestières, dont le chiffre d'affaires est supérieur à 1 milliard de CFA. Le Gabon poursuit une politique d'allègement des charges fiscales des entreprises et recentre son économie en direction du secteur privé. Un nouveau programme de privatisation d'entreprises nationales est engagé, qui touche la distribution de l'eau et de l'électricité, les transports ferroviaires, les télécommunications, le transport aérien et les sociétés agricoles et agroalimentaires.

 Personne ne doutait au Gabon que le président Omar Bongo -au pouvoir depuis trente ans -briguerait un nouveau mandat de sept ans lors de l'élection du 6 décembre. L'Opposition, victime de ses propres divisions, ne s'est entendue que pour critiquer le chef de l'Etat et son régime « pédégiste », en référence au Parti démocratique gabonais (PDG), le parti unique jusqu'à I'« ouverture démocratique » de 1990. L'opposition n'a pas constitué un obstacle sérieux à la réélection d'Omar Bongo. Son principal opposant, le Père Paul Mba Abessole, maire de Libreville et président du Rassemblement national des bûcherons (RNB), est arrivé en deuxième position.
Le Gabon, souvent présenté comme un « émirat africain », eu égard à ses importantes réserves pétrolières, souffre de la baisse de ses exportations et d'une dette extérieure de 20 milliards de francs français. En dépit des fluctuations de conjoncture, les richesses naturelles de ce petit pays auraient dû permettre d'assurer le bien-être d'une population estimée à 1,2 million d'habitants. Rien n'a été fait au cours des dernières décennies, et l'espérance de vie d'un Gabonais n'atteint pas cinquante-cinq ans.
Le conseil des ministres du 17 septembre a adopté le projet de budget pour l'année 1999, dans un contexte marqué défavorablement par la faiblesse des cours du pétrole et par la contraction des exportations de bois. Ce budget a été fixé à 916,2 milliards de francs CFA, en hausse de 2,09 % par rapport à celui de 1998 (897 ,5 milliards). Le déficit prévisionnel atteint 231,2 milliards. 685 milliards de francs CFA proviendront de recettes propres, dont 321 milliards tirés du pétrole, le reste venant d'emprunts divers ainsi que des privatisations et des remises de dettes. Les recettes hors pétrole sont estimées à 375 milliards, en hausse de 3% par rapport à celles de 1998. Pour établir son budget, Je gouvernement a tablé sur une production de 17,5 millions de tonnes de pétrole avec un prix moyen du baril estimé à 13 dollars (78 francs français) et sur un taux de change à 590 francs CFA pour un dollar. Les exportations de grumes de bois atteindraient 1,871 million de mètres cubes, en baisse de 30% par rapport à 1998 (2,7 millions) ; les exportations de manganèse et d'uranium devraient atteindre respectivement 2,1 millions de tonnes et 252 tonnes.
Les dépenses de fonctionnement seront plafonnées à 347,9 milliards, dont 193,8 milliards consacrés à la masse salariale de la fonction publique. Les dépenses de biens et de services seront contenues à 130,5 milliards, en baisse de 11,5 milliards par rapport aux prévisions révisées de 1998. Le gouvernement consacrera 11,6 milliards au volet social, dont 4,5 milliards pour des microprojets économiques destinés en priorité à lutter contre le chômage, qui touche particulièrement les jeunes.

Le Gabon n'en a pas fini avec le système prébendier instauré sous le règne d'Omar Bongo, réélu au premier tour du scrutin présidentiel de décembre 1998. Moins de deux mois auparavant, Libreville cessait de rembourser ses bailleurs de fonds, arguant que le paiement des salaires « passe avant » la dette extérieure. En conséquence, l' Agence française de développement (AFD) a décidé de suspendre à partir du 1er mars 1999 l'ensemble de ses financements. La Banque africaine de développement (BAD) et la Banque européenne d'investissement (BEl) avaient adopté les mêmes sanctions dès octobre 1998. Au sein des institutions de Bretton Woods, on met en cause les dépenses de campagne faramineuses du chef de l'Etat, alors que le pays devait faire face à une grave dégradation de ses recettes pétrolières et à une sévère mévente de son bois, ses deux principales sources de devises.
Fin manoeuvrier, Omar Bongo a senti le vent du boulet et constitué, en janvier 1999, une équipe ministérielle chargée à la fois de nettoyer les finances publiques et de contenir une agitation sociale chronique. Il a également entrepris de contre-attaquer à l'échelle internationale, en stigmatisant l'injustice dont ferait l'objet son pays en n'étant pas autorisé à demander un allégement de sa dette au titre de l'Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE). Malgré ces gesticulations, le Gabon peut  difficilement cacher un PIB par habitant de plus de 4000 dollars (24000 francs).
Le gouvernement a donc dû établir un budget rectificatif revu à la baisse de 40,25%,. Un début de réforme de la Fonction publique pléthorique a été amorcé, en juin, avec le soutien du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). L'Union des syndicats de la fonction publique (USAI) estime que le quart des effectifs est formé de « fonctionnaire, fantôme, ». Quant aux entreprises qui font les frais des impayés de l'Etat, elles sont affectées par les coupes claires opérées dans les commandes publiques. C'est à ce prix qu'ont pu être repris quelques remboursements à destination de la Banque islamique de développement (BID) ou de la BAD.
Cet ajustement reste insuffisant aux yeux des autorités monétaires. Ainsi, le discret gouverneur de la Banque des Etats de l'Afrique centrale (BEAC), jean-Félix Mamalépot, n'a-t-il pas hésité, au mois d'octobre, à montrer du doigt les piètres performances gabonaises lors d'une conférence de presse tenue à Paris. Cette prise de position a pris à contre-pied Libreville, soucieuse de s'attirer les bonnes grâces du FMI. Mais la chance semble sourire au gouvernement Ntoutoume Emane: le baril de pétrole se maintient à des niveaux de prix inespérés, et le commerce du bois est reparti à la hausse. La Société nationale de bois gabonais (SNBG), dont le monopole d'exportation a été rétabli en avril, table sur un bénéfice inattendu de 10 millions de francs pour l'exercice 1999. Les sages résolutions de janvier 1999 pourraient bien s'évanouir devant cet afflux providentiel de devises...

2000

La baisse tendancielle de la production de pétrole ainsi que la faiblesse de la demande intérieure -en raison de la réduction significative du budget public d'investissement devraient provoquer une nouvelle contraction de l'économie gabonaise en 2000. Selon la Banque des Etats d'Afrique centrale (BEAC), le revenu réel par habitant reculerait de 5 %, après une chute de 12,2% en 1999. La production pétrolière passerait de 15,3 millions de tonnes en 1999 à 14 en 2000, pour chuter encore en 2003 à 9 ou 10 millions. Sauf découverte majeure, i] en sera ainsi fini de l'or noir gabonais d'ici une dizaine d'années.

La deuxième source de devises du pays a d'autres perspectives. Les exportations de la Société nationale des bois du Gabon (SNBG) ont bondi de 100% au premier semestre. Sur l'ensemble du territoire gabonais, huit usines de transformation du bois vont être construites d'ici à la fin de 2001. Pour l'heure, les caisses de l'Etat tirent surtout profit d'un surplus de recettes pétrolières, libellées en monnaie forte. D'ores et déjà, 1,34 milliard de francs ont pu être -discrètement -affectés au remboursement exclusif de la dette publique. Cette initiative de bonne gouvernance n'a pas manqué de heurter une (pléthorique) fonction publique soumise à une cure d'amaigrissement.

Le projet de budget 2001 ressort en diminution de 30 %, grâce à la baisse du service de cette dette publique. Cette nouvelle vertu financière vaut aux autorités de Libreville de renouer avec le FMI, qui a débloqué, fin octobre, un crédit de 857 millions de francs après deux années de rupture. Pour autant, la gabegie du régime ne s'est pas évanouie par la grâce de quelques mesures d'austérité.

Source :
Bilan du Monde 96-2001


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