Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Géopolitique de l'Erythrée
GEOPOLITIQUE

Ce nouvel État du nord-est de l'Afrique regroupe une mosaïque de populations, les unes chrétiennes, les autres musulmanes. Ce territoire, qui fut de 1952 à 1993 la façade de l'Éthiopie sur la mer Rouge, est devenu un État indépendant en mai 1993, après une longue et complexe guerre de libération.

Les frontières sont celles de la colonie italienne d'Érythrée (du nom de mer Érythrée que les Grecs de l'Antiquité donnaient à la mer Rouge) fixées par le traité italo-éthiopien de 1897. Frange côtière large de 400 km vers le nord-ouest qui se réduit à 80 km vers les frontières avec Djibouti, l'Érythrée comprend le long de la mer Rouge une plaine côtière aride qui est le domaine traditionnel de groupes pastoraux musulmans. Cette plaine est dominée dans la partie centrale par un ensemble de plateaux plus arrosés où se trouvent la capitale Asmära et la majeure partie de la population : des cultivateurs principalement chrétiens qui parlent le tegreñña. Cette langue est surtout celle de la province éthiopienne voisine, le Tegré ¨ qui fut longtemps le coeur du royaume d'Éthiopie. Durant des siècles, l'Érythrée fut le débouché de ce royaume sur la mer Rouge, mais l'empereur Ménélik II (Menilek II) la céda en 1897 aux Italiens pour affaiblir les prétentions des Tegréens au trône d'Éthiopie (¨Éthiopie (formation territoriale de l')).

Devenue la base de départ des Italiens pour la conquête de l'Éthiopie (1936), l'Érythrée bénéficia de travaux d'infrastructure, tel l'équipement du port de Massawa (au large duquel se trouve l'archipel des îles Dahlak) et du réseau routier. Les Italiens recrutèrent dans la population indigène de nombreux auxiliaires, notamment des soldats, les askaris, qui participèrent activement à la guerre contre les Éthiopiens et à la colonisation de l'Éthiopie. En 1941, les Britanniques mirent fin à la domination italienne ; ils occupèrent l'Érythrée jusqu'en 1952.

Pentant cette période, le destin de ce territoire fut débattu : devait-il être rattaché à l'Éthiopie, ou bien constituer un nouvel État indépendant ? Sur cette question, les diverses populations étaient fort divisées, et les Anglais les laissèrent s'exprimer en autorisant les partis politiques, les syndicats et de nombreux journaux qui retentirent des débats entre les partisans respectifs de l'union avec l'Éthiopie, du maintien des liens avec l'Italie, du partage entre le Soudan et l'Éthiopie, et de l'indépendance. L'Église orthodoxe éthiopienne, qui avait été privée de ses revenus par les Italiens, prônait l'union. Les minoritaires catholiques et protestants tantôt se rallièrent à l'union, tantôt s'y opposèrent. La Ligue musulmane, fondée en 1946, se divisa, et une Ligue musulmane de l'Érythrée-Ouest (LMÉO) se rallia à l'union. Si des musulmans demeuraient indépendantistes, la montée de la violence politique provoqua un retournement de l'opinion en faveur de l'ordre, fût-il éthiopien.

D'autres clivages jouèrent, activés par le démantèlement de l'Afrique-Orientale italienne : il y avait trop de fonctionnaires pour un territoire qui ne représentait même pas le dixième de la population de l'Impèro ; le marché s'étant réduit, les entreprises avaient trop d'employés. Les entrepreneurs italiens, les cadres administratifs, le plus souvent chrétiens, mieux instruits, les marchands et les transporteurs espéraient beaucoup de l'union à l'Éthiopie alors que la bourgeoisie musulmane gonflait la diaspora érythréenne des pays arabes.

Démobilisés et licenciés rejoignirent les paysans sans terre, devenus sefta (bandits), qui rançonnaient les fermiers italiens. Les éleveurs des basses terres refusèrent de payer les redevances aux chefs de faction, les maîtres du sol. Chassés du Soudan par la sécheresse, les Beni Amer, nomades, entrèrent de force en Érythrée comme le faisaient les sefta réfugiés au Tegré et protégés par l'Éthiopie pour semer le désordre en Érythrée.

La fédération (1952-1962) et ses déceptions

L'Assemblée générale de l'Organisation des Nations unies (ONU), en dépit de l'opposition des États arabes, décida en septembre 1952 que l'Érythrée serait fédérée à la couronne éthiopienne, mais avec des institutions démocratiques : une Assemblée élue au suffrage universel désignant le chef de l'exécutif, des partis politiques et des syndicats libres. Le tegreñña et l'arabe devenaient langues officielles, au grand dépit des Éthiopiens partisans de l'amharique.

L'empereur Hailé Sélassié ne pouvait tolérer une telle entorse à son despotisme. Une base des États-Unis, l'armée éthiopienne et le représentant du négus s'installèrent à Asmära. Jouant des ambitions des politiciens érythréens, les Éthiopiens provoquèrent en 1955 un renversement de majorité à l'Assemblée la même année qui entérina l'interdiction des partis et des réunions politiques, puis l'abandon du drapeau érythréen (1958), l'adoption des lois éthiopiennes, l'obligation d'employer l'amharique, et, en fin de compte, la réunion à l'empire en 1962.

Les Érythréens s'étaient rétablis dans toutes les villes d'Éthiopie dans le commerce et dans le transport routier, où l'italien était devenu lingua franca. Pour les industries érythréennes, le marché éthiopien était une aubaine. L'achèvement de la route le reliant à Addis-Abeba et la construction d'une raffinerie de pétrole décuplèrent le trafic du port d'Asäb et favorisèrent le développement économique de l'Érythrée. Mais les Érythréens éduqués rencontraient dans l'administration la concurrence des Amhara ou des amharisés. L'examen d'amharique d'entrée à l'université d'Addis-Abeba détournait les étudiants musulmans érythréens vers les pays arabes voisins.

La rivalité des fronts de libération

La répression de la grève générale déclenchée par les syndicats érythréens en 1958 fut le signal pour un petit groupe d'exilés musulmans qui fonda à Port Soudan le Mouvement de libération de l'Érythrée (MLÉ) en liaison avec les Érythréens du Caire. La première étape de la lutte pour l'indépendance se déroula dans les basses terres occidentales. Des Beni Amer, anciens sefta, ex-askaris (supplétifs indigènes recrutés par les Italiens) et ex-cadres de l'armée soudanaise, s'en prirent à des postes éthiopiens en 1961-1962 et subirent de lourdes pertes.

Le MLÉ s'effaça devant le Front de libération de l'Érythrée (FLÉ) fondé en 1962 par les exilés érythréens du Caire et de Damas, qui prirent pour modèle le Front de libération nationale (FLN) algérien. Jusqu'à la fin des années 60, les éleveurs musulmans dominaient les maquis où les chrétiens étaient minoritaires. Le FLÉ avait attaqué des villages chrétiens et publié une carte de l'Érythrée, partie  intégrante  du monde arabe.

Un renfort, cependant, parvint d'intellectuels chrétiens urbains, déçus par l'université d'Addis-Abeba et marqués par le marxisme. Le FLÉ, au contact des pays arabes  progressistes , se rapprocha des États socialistes au fur et à mesure que l'Éthiopie apparaissait comme l'alliée d'Israël et des États-Unis. De même que le conflit palestinien, le conflit érythréen devint un conflit périphérique de la guerre froide. Des étudiants furent envoyés en Chine où ils reçurent un entraînement à l'action armée ; ils en revinrent, auréolés d'un grand prestige et persuadés que le FLÉ, en s'enfermant dans une logique exclusivement arabo-musulmane, compromettait la lutte. En 1969, ils provoquèrent la scission de leurs zones à l'annonce du massacre de trois cents ouvriers agricoles chrétiens des plantations du Barka ; des exilés chrétiens se rendirent à l'ambassade éthiopienne de Khartoum en signe de protestation.

La brutalité de la répression de l'armée éthiopienne, après l'assassinat d'un général (1970), puis après l'attaque du chemin de fer, des routes et des avions d'Ethiopian Airlines, fit affluer de jeunes recrues venues des hauts plateaux tegréens. Les chefs  historiques  du FLÉ ne voulurent pas partager le pouvoir avec ces jeunes radicaux qui, las d'être écartés des responsabilités, rejoignirent en 1972, à Beyrouth, les Forces populaires de libération (FPL) fondées l'année précédente à Damas par des exilés et des contestataires du  FLÉ. Le FLÉ et le FLÉ-FPL s'affrontèrent pour le contrôle de la région d'Asmära jusqu'en 1974 en dépit des efforts des commanditaires arabes (Syrie, Libye, Yémen du Sud, Arabie Saoudite). Le FLÉ-FPL s'établit fortement au nord-ouest d'où il recevait des armes par Port Sudan. Le FLÉ se replia sur les basses terres de l'ouest où il était né.

En 1974, les mutineries, annonciatrices de la révolution éthiopienne, éclatèrent dans l'armée et dans la marine éthiopiennes à Massawa et à Asmära, alors que les fronts érythréens se battaient encore entre eux, jusqu'à ce qu'une démarche massive des habitants d'Asmära aboutît au cessez-le-feu. Les contacts avec le général éthiopien Aman Mikaél Amdon, originaire d'Érythrée, chef de l'État après la déposition du négus, auraient pu conduire à une solution négociée, mais ils révélèrent l'étendue des divergences entre indépendantistes et militaires, autonomistes tout au plus. L'élimination, à Addis-Abeba, d'Aman Mikaél et l'envoi de l'ex-garde impériale en Érythrée provoquèrent, début 1975, l'assaut préventif des  fronts  contre Asmära repris par l'armée éthiopienne après deux mois de furieux combats. Une répression d'une violence inouïe s'abattit sur la ville. Les soldats et les fonctionnaires d'origine érythréenne désertèrent en masse.

La révolution érythréenne : le FPLÉ

Les civils marxistes ralliés au Därg, partisans d'une large autonomie, reprirent contact avec les fronts érythréens. Le FLÉ-FPL devint en 1977 le Front populaire de libération de l'Érythrée (FPLÉ). Le FLÉ, de son côté, se livra à une purge massive de ses cadres musulmans. Menacé par la  Marche rouge  organisée par le Därg en 1976, le FPLÉ favorisa la naissance du Front populaire de libération du Tegré (FPLT), issu d'une scission  révolutionnaire  parmi les Tegréens soulevés contre Addis-Abeba. Profitant de la terreur rouge qui sévissait dans la capitale, les  fronts , réunis par un commandement politique suprême (Khartoum), prirent, en 1977-1978, le contrôle de vastes territoires qu'ils commencèrent à administrer tout en se préparant à l'assaut contre les grandes villes, tandis que Soviétiques et Allemands de l'Est tentaient vainement de réconcilier les dirigeants éthiopiens et érythréens qui se réclamaient, les uns et les autres, plus ou moins du marxisme.

L'armée éthiopienne, forte de la victoire remportée en Ogadén ¨ ainsi que de l'armement et des instructeurs soviétiques, reprit la plupart des  régions libérées  en 1979-1980. Cubains et Soviétiques n'intervinrent pas directement, sauf à Massawa, bombardée par la flotte soviétique, en échange de facilités aux îles Dahlak, au large du port. Les trois quarts des maquis musulmans du FLÉ, basés à l'ouest en terrain découvert, furent éliminés ou s'enfuirent au Soudan avec un très gros flot de réfugiés. Les forces du FPLÉ s'étaient retranchées dans leurs sanctuaires de Neqfa et de Qarora, adossés à la frontière soudanaise et reliés par des pistes à Port Sudan. Ces forteresses enterrées qui abritaient des écoles, des hôpitaux et des ateliers résistèrent aux offensives aéroterrestres de l'armée éthiopienne. Le FPLÉ, marxiste, recueillait les bénéfices d'un effort intransigeant d'éducation et d'encadrement de la population dans les régions libérées : promotion des femmes, partage des terres, remise en marche des entreprises et des services publics.

En 1981, le FPLÉ et le FPLT, également marxiste, attaquèrent les derniers maquis du FLÉ, qui furent contraints de gagner les camps de réfugiés au Soudan où le FPLÉ les élimina physiquement. Certes, le FPLÉ agissait comme un État dans l'État dans la province soudanaise de Kassala, mais le Soudan se montrait conciliant car les Érythréens représentaient un moyen de pression sur l'Éthiopie, sanctuaire des rebelles du Soudan du Sud. Moins dépendant des pays arabes pour l'armement que le FLÉ, le FPLÉ, tempérant ses références au marxisme, mobilisa les fonds de la diaspora érythréenne, laquelle sut populariser  la plus vieille guerre d'Afrique  auprès des grands médias occidentaux et exploiter le discrédit qui frappa Mängestu Haylä Maryam, jugé responsable de la famine et des déplacements forcés de la population. Par des attaques de convois de vivres coordonnées avec le FPLT, le FPLÉ se posa en interlocuteur obligé des organisations internationales d'aide et des organisations non gouvernementales (ONG) qui désiraient toucher les populations. Il abandonna ses références marxistes alors que le FPLT les durcissait et que Mängestu, avec le soutien des États communistes, proclamait en 1987 la République démocratique populaire d'Éthiopie.

La victoire et l'indépendance (1988-1991)

L'Érythrée devint, en 1987, l'une des cinq régions autonomes éthiopiennes. Elle élisait un parlement (sängo) régional qui disposait de plus de pouvoirs que les autres sängo régionaux. La province d'Asäb, qui avait été détachée de l'Érythrée dès 1984, fut réunie à une région autonome des Afar. Rejetée par le FPLÉ, cette autonomie rallia quelques notables du FLÉ qui demandèrent un partage entre basses terres musulmanes et hautes terres chrétiennes.

En mars 1988, les troupes du FPLÉ battirent l'armée éthiopienne à Af Abed ; en mai, la contre-offensive éthiopienne se transforma en déroute. Les Éthiopiens perdirent du matériel lourd et des milliers d'hommes et se replièrent sur les grandes villes, désormais uniquement ravitaillées par avion car le Tegré était tombé entre les mains du FPLÉ. L'Union soviétique, depuis 1986, pressait Mengistu d'assouplir ses positions et lui conseillait une négociation qu'il refusa longtemps en dépit de la lassitude et des tentatives de rébellion de son armée. De son côté, le leader érythréen Issayas Afäwårqi (l'actuel président de l'Érythrée) faisait connaître à l'Occident la modération du FPLÉ et l'abandon de toute référence au marxisme.

En mars 1990, Massawa tombait. En mai 1991, la capitale Asmära se rendit, alors que la conférence internationale de Londres, organisée par le secrétaire d'État adjoint des États-Unis, signifiait aux Éthiopiens, débarrassés de Mengistu, qu'ils devaient remettre le pouvoir au FPLT à Addis-Abeba et au FPLÉ à Asmära, à charge pour les deux  fronts  d'organiser un référendum sur l'indépendance. Les milices afar, qui avaient défendu Asäb jusqu'en mai 1991, passèrent en force à Djibouti où elles alimentèrent le mouvement de rébellion contre Hassan Gouled Haptidon.

Par le référendum du 24 avril 1993 organisé sous le contrôle de l'ONU, les Érythréens ratifièrent l'indépendance à la quasi-unanimité. Le gouvernement éthiopien, dirigé par le FPLT, l'allié du FPLÉ (devenu le Parti démocratique pour la justice et la liberté), reconnut le nouvel État trois semaines avant la proclamation officielle du 24 mai.

Avec l'apaisement du conflit à Djibouti, l'Érythrée peut perdre son rôle de principal débouché de l'Éthiopie sur la mer. Les expulsions d'Éthiopiens, qui avaient fait souche en Érythrée ou qui travaillaient à Asäb, ont créé un malaise, d'autant que les Érythréens sont admis sans passeport en Éthiopie. Un compromis est intervenu à propos de l'utilisation d'Asäb : même s'il est onéreux pour l'Éthiopie, il procure à l'Érythrée les moyens d'entretenir le port. Les deux économies sont complémentaires et, pour le moment, le nouvel État utilise la monnaie éthiopienne, le berr. Il a maintenu, malgré leur mécontentement, les combattants sous les armes. Il les emploie contre de la nourriture à la réfection des infrastructures. Les deux États, dirigés par des Tegréens chrétiens, ex-marxistes, répriment ensemble les Afar et les fronts islamiques. Ils se sont rapprochés quand l'Érythrée a rompu ses relations diplomatiques avec le Soudan après de nombreux incidents de frontières.

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion


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