Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Géopolitique
ANALYSE GEOPOLITIQUE

Géant démographique, riche en pétrole, le Nigeria est la seule construction coloniale d'Afrique noire à avoir évité la  balkanisation , ce qui ne l'a pas empêché de subir une cruelle guerre civile (sécession du Biafra). Il est perçu aujourd'hui comme l'un des pôles géopolitiques futurs du continent.

Né en 1914 de l'association de deux protectorats et de la colonie britannique de Lagos, cet État a son territoire limité à l'ouest par le Bénin, au nord par le Niger, à l'est par le Tchad et par le Cameroun ; au sud, son territoire est ouvert sur l'Atlantique. Situé à la charnière de l'Afrique, le Nigeria se structure autour du confluent de la Benue, du Niger et du delta de ce dernier (le Y du blason fédéral).

Entre une aire sahélienne inégalement peuplée au nord et une frange maritime, forestière, plus arrosée et économiquement plus active s'intercale au centre une zone beaucoup moins peuplée. Le recensement de 1991 a réduit l'amplitude des évaluations concernant la croissance de sa population, jusqu'alors évaluée à 3,5 % par an.

Son économie est centrée sur une production pétrolière importante dont l'exportation fournit 85 % du revenu de l'État et 95 % de ses devises. Il était jadis exportateur de produits agricoles (arachide, huile de palme, cacao, coton), mais sa production vivrière et pastorale ne suffit plus aujourd'hui à sa consommation. La crise pétrolière, les dépenses somptuaires de l'époque du  boom  de l'or noir (années 70), un endettement de 33 milliards de dollars et la corruption ont engendré un effondrement qui a conduit l'armée à prendre le pouvoir, en 1984, pour redresser la situation par des mesures rigoureuses. A partir de 1987, le régime s'est engagé dans un programme de transition à un nouveau régime civil en plusieurs étapes, plusieurs fois réaménagé, remis en question en juin 1993 par l'annulation des élections présidentielles qui devaient précéder la passation finale des pouvoirs, le 27 août 1993.

La société nigériane a été marquée par la politique coloniale britannique d'indirect rule ( administration indirecte ) qui a privilégié les particularismes communautaires et qui a maintenu jusqu'à l'indépendance un régime politique et administratif distinct pour le Nord, tenu à l'écart de la modernité, autour d'une aristocratie islamique fermée sur ses privilèges, et pour un Sud scolarisé par les missions chrétiennes et ouvert aux influences occidentales.

Une longue recherche d'équilibre

A l'heure des indépendances, le colonisateur a contré les revendications nationalistes de l'élite méridionale en s'appuyant sur les émirs septentrionaux et en jouant des divisions des avant-gardes modernistes du Sud. Le territoire nigérian s'est trouvé structuré sur une base fédérale fondée sur trois aires régionales semi-autonomes disposées aux trois angles du triangle déterminé par le confluent du Niger et au nord de la Benue : la Northern Region (Nord), la Western Region (Ouest) et l'Eastern Region (Est).

Chacune de ces aires régionales disposait d'un produit marchand spécifique (arachide au nord, cacao à l'ouest, huile de palme à l'est) et constituait le fief d'une grande ethnie dominante (haoussa, yoruba, ibo) et finalement d'un parti régional concurrent de ceux des deux autres : le Congrès du peuple du Nord ou Northern People's Congress (NPC) pour le Nord, l'Action Group (AG) pour l'Ouest et le Conseil national du Nigeria et des Camerouns ou National Council of Nigeria and the Cameroons (NCNC) pour l'Est. Ce dispositif constitutionnel établi aux dépens des aspirations des avant-gardes jacobines (zikists) et des petits groupes ethniques dressés contre l'hégémonie des groupes dominants, a été le cadre du royaume (dont le souverain était la reine d'Angleterre) de 1960 à 1963, puis, de 1963 à 1966, celui de la Ire République présidée par le panafricaniste Nnamdi Azikiwe, leader du NCNC, mais dirigée par le Premier ministre Tafewa Balewa, représentant du parti nordiste (NPC).

Minée par les luttes des partis régionaux pour le contrôle du pouvoir central et par l'opposition du Sud et des minorités septentrionales à l'hégémonie du Nord, cette république a succombé le 15 janvier 1966 à un putsch fomenté par une poignée de capitaines  révolutionnaires  immédiatement évincés par le chef d'état-major, le général Aguiyi Ironsi. Ce dernier a tenté de briser la structure fédérale antérieure et d'imposer un régime jacobin centralisé. Une révolte à visée sécessionniste des cadres et des soldats nordistes a mis un terme à cette expérience, perçue par le Nord comme une stratégie hégémoniste sudiste et ibo.

Porté au pouvoir par les rebelles, le colonel Yakubu Gowon a toutefois écarté leur objectif séparatiste au profit d'un dispositif fédéraliste réformé comportant le démembrement des anciennes  régions  en douze États fédérés. Ces mesures ont provoqué la sécession de l'Eastern Region, qui s'est proclamée République du Biafra. Au terme d'une guerre fratricide de trente et un mois (mai 1967-janvier 1970), dénoncée par les Ibo comme un  génocide , le pouvoir fédéral a engagé une politique de réconciliation nationale et de consolidation du pouvoir central, politique favorisée par un boom pétrolier accompagné d'importants changements économiques, sociaux et culturels.

Tandis que les anciennes économies agricoles s'effondraient, le gouvernement fédéral s'arrogeait le contrôle de la rente pétrolière, édifiait une administration centrale forte et un capitalisme d'État assorti d'une économie mixte et réduisait l'autonomie des États fédérés. Une nouvelle bourgeoisie nationale, riche en pétrodollars ¨, a émergé. Mais l'essor de la corruption, les effets des bouleversements économiques, le retour des mobilisations ethniques et le refus du chef de l'État de restituer le pouvoir aux civils ont conduit ses proches à l'évincer.
 

Le général Murtala Mohammed, qui lui a succédé en février 1975, a assaini la fonction publique, conduit une politique de rigueur et raffermi le nationalisme nigérian. Il a porté le nombre des États fédérés à dix-neuf (ce qui tenait compte des rivalités entre groupes ethniques), décidé le transfert de la capitale fédérale de Lagos à Abuja, au centre du pays, et mis en oeuvre un programme de retour progressif à la démocratie. Son assassinat, le 13 février 1976, a transformé ce nationaliste intègre, sacralisé par son  martyre , en symbole national.

Le général Obasanjo, son successeur, a poursuivi sa tâche et a remis le pouvoir à un nouveau régime civil élu sur la base d'une Constitution présidentielle et fédérale inspirée de celle des États-Unis, dans le cadre d'un multipartisme contrôlé exclusif de tout programme  communaliste . La IIe République, née le 1er octobre 1979 et présidée par M. Shehu Shagari, leader du Parti national du Nigeria ou National Party of Nigeria (NPN), n'a cependant duré que quatre ans. La crise pétrolière, l'endettement, une corruption débridée et l'antagonisme du parti présidentiel, minoritaire, et d'une opposition contrôlant neuf puis douze États, mais minée par ses divisions ont suscité un désenchantement général à l'égard du régime.

Les élections de 1983, marquées par la victoire du NPN, des fraudes électorales massives, de graves violences puis la politique du pire menée par une opposition désunie ont achevé de déconsidérer la classe politique. Le 1er janvier 1984, l'armée reprenait le pouvoir, jetait la majorité des hommes politiques en prison pour  crime économique  et imposait une politique de  rédemption  marquée par une extrême rigueur, avec pour mot d'ordre la  guerre contre l'indiscipline . Les excès des généraux Buhari et Idiagbon ont cependant conduit l'état-major à les écarter en août 1985.

Le général Ibrahim Babangida, qui leur a succédé, s'est présenté comme un champion des droits de l'homme. Appliquant les directives du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, il a poursuivi un programme sévère de réajustement structurel en l'assortissant d'un processus de retour progressif à la démocratie. Tandis que l'écrivain nigérian Wole Soyinka recevait le prix Nobel, une assemblée en majorité élue reconduisait la Constitution de 1978, à quelques changements près, non sans tensions. Le régime portait le nombre des États fédérés à vingt et un, puis à trente, et accélérait la construction d'Abuja.

Écartant l'ancienne classe politique au profit d'une  nouvelle génération  et imposant un système bipartite dont il a défini lui-même les programmes de  centre droit  et de  centre gauche , il a organisé une série d'élections en vue de la mise en place de la IIIe République, dont il a fixé l'avènement au 1er octobre 1992, puis au 1er janvier, et enfin au 27 août 1993. Parallèlement, il a maîtrisé plusieurs conflits religieux, une  émeute de la faim , deux complots et diverses tensions, et il a réduit l'influence des syndicats et de l'intelligentsia. Les débuts des deux partis octroyés, qui furent investis par la bourgeoisie d'affaires, ont suscité un certain pessimisme justifié par l'annulation judiciaire des élections présidentielles du 12 juin 1993, qui a écarté du pouvoir le candidat  progressiste  Alhaji Abiola, lequel s'est néanmoins proclamé élu. La campagne déclenchée par diverses organisations des droits de l'homme contre cette décision a provoqué la mise à l'écart du général Babangida et du gouvernement transitoire d'Ernest Shonekan par le général Sani Abacha, le 11 novembre 1993. Dans un contexte de grave crise économique et politique, accentué par la mévente pétrolière et par la dévaluation de la monnaie nigériane, par les émeutes des populations des zones pétrolifères contre les compagnies, par l'agitation de l'opposition démocratique divisée militant pour le retrait de l'armée et pour l'organisation d'une conférence nationale refusée par le régime, divers courants se sont manifestés en faveur, sinon d'une partition de la fédération, du moins d'une évolution de celle-ci vers un statut confédéral laissant une plus large place aux autonomies ethniques locales, sur la base d'un rééquilibrage de l'accès au pouvoir. Cette évolution a été refusée par l'oligarchie nordiste. Dans cette conjoncture, un état-major divisé oscille entre l'option d'un maintien crispé à la tête de l'État, celle d'un retrait, annoncé pour janvier 1995, et la crainte d'un putsch interne à la Rawlings, appuyé sur la rue. Dans de telles conditions, l'éventualité de l'avènement d'une IIIe  République nigériane s'annonce lourde de menaces.

Une société multipolaire

La société nigériane présente une grande diversité, accentuée par l'importance démographique de l'État. Cette diversité n'exclut pas une forte polarisation nationaliste, accommodée à une structure fédérale à trois niveaux : État central, trente États fédérés, 589  gouvernements locaux  (local governments) en 1992. Le nationalisme nigérian est fondé sur la redistribution de la rente pétrolière (les gisements sont situés au sud-est du territoire), sur l'idéologie de la majorité de l'armée, de l'intelligentsia et de la bourgeoisie d'affaires, et sur la fierté d'appartenir à un grand État. Le spectre de la guerre civile de 1967-1970 et la peur du chaos que provoquerait un éclatement éventuel de la République fédérale agissent comme éléments dissuasifs.

La classe politique entretient toutefois de façon plus ou moins avouée des tensions  communalistes  fondées sur diverses solidarités collectives centrifuges héritées du passé, du régime de l'indirect rule et de conflits partisans récents. Ces solidarités obéissent à des logiques distinctes, organisées en fonction de polarisations sollicitant alternativement ou simultanément tous les citoyens. Ces polarisations définissent des champs géopolitiques variés, sources de mobilisations toujours latentes, sur une base de pluriappartenance.

Tensions régionales

Une première polarité mobilisatrice repose sur un clivage régional. Elle s'organise géopolitiquement autour de deux zones ¾ septentrionale et méridionale ¾ correspondant aux aires sahélienne et côtière, aux deux protectorats britanniques de 1900, aux deux administrations des  groupes de provinces  coloniaux du Nord et du Sud, aux deux blocs partisans de l'époque de l'indépendance, ou encore aux deux coalitions électorales ¾ l'Alliance nationale du Nigeria ou Nigeria National Alliance (NNA) et la Grande Alliance progressiste unie ou United Progressive Grand Alliance (UPGA) ¾ de la Ire République. Bien que ces blocs soient aujourd'hui dépourvus de base constitutionnelle et divisés en trente États fédérés, le modèle d'un antagonisme fondamental Nord-Sud domine l'imaginaire politique nigérian.

L'ancienne Northern Region est cependant loin d'être homogène. Elle se divise notamment en deux bandes, respectivement qualifiées de Far North et de Middle Belt ou Lower North. La première, adossée à la frontière du Niger, est marquée par la culture islamique et groupe les principaux émirats issus des anciens sultanats de Sokoto ¨, nés d'une révolution islamique menée au début du XIXe siècle au nom du djihad (la  révolution islamique ) par des pasteurs immigrés de l'Ouest contre d'autres musulmans jugés impurs, dont les membres de l'ancien sultanat du Bornou ¨. La seconde rassemble une mosaïque de  minorités  dressées depuis le siècle dernier contre l'hégémonisme des émirs héritiers des esclavagistes  djihadistes  d'antan. Les États du Nord n'en possèdent pas moins une certaine cohésion, une langue vernaculaire commune (le haoussa) et des institutions spécifiques.

La région du Sud, pour sa part, se partage en deux aires ¾ orientale et occidentale ¾ séparées par le delta du Niger et marquées par des langues, des cultures et des destins différents. L'une de ces aires est le foyer hégémonique de l'ethnie ibo, l'autre celui du peuple yoruba.

Ce clivage a été consolidé par le pouvoir colonial à l'époque de l'indépendance, dans le cadre du dispositif fédéral, déjà évoqué, reposant sur trois entités régionales semi-autonomes disposant chacune d'un produit d'exportation distinct, d'un gouvernement et d'un parti régional dominant. Ce dispositif a cassé le courant nationaliste originel. Lorsque le colonel Gowon l'a démembré, en 1967, il s'est heurté à la sécession de l'Eastern Region (Biafra), sécession brisée en janvier 1970.

Les lignes de rupture régionales sont cependant relatives : chaque zone régionale voit s'opposer un groupe dominant et des minorités qui refusent l'hégémonie de celui-ci, et se trouve aujourd'hui divisée en plusieurs États. La logique régionaliste n'en gouverne pas moins un certain nombre de réflexes mobilisateurs qui peuvent resurgir en diverses situations mettant en cause l'équilibre interrégional, sous l'impulsion de foyers régionalistes actifs.

Tensions ethniques

Une seconde polarité, souvent confondue avec la précédente, correspond au fait ethnique. La fédération compte plus de deux cents ethnies. Mais le champ ethnogéopolitique du pays est dominé par la triade constituée par les formations haoussa ¨, ibo ¨ et yoruba ¨, dont chacune compte de 10 millions à 25 millions de membres et se trouve établie à l'un des pôles du triangle régional déjà évoqué.

Chacune a tendance à déborder de son territoire historique (le Hausaland, le Yorubaland et l'Iboland) et à satelliser les minorités ethniques voisines pour se constituer un fief, un tremplin pour la conquête du pouvoir central. Les confrontations de ces Big Three, Majors ou Wazobia ont longtemps dominé la scène politique du pays. En août 1991, les Ibo ont encore fait reposer leur demande de trois États supplémentaires sur la nécessité de rétablir la parité rompue au lendemain de la guerre civile entre leur  nation  et celles des Haoussa et des Yoruba, qui disposaient chacune de cinq États.

Les autres formations ethniques, ou  minorités , qui peuplent les interstices entre leurs territoires refusent cependant cette situation. Bloquées jusqu'en 1966 par le dispositif régional imposé par Londres (à l'exception de celles de l'Ouest, qui ont obtenu en 1963 une  région  propre, le Mid-West), elles se sont rapprochées après le pustch de janvier 1966 et constituent un quatrième bloc. Les partitions fédérales de 1967, de 1976, de 1987 et de 1991 ont conféré aux plus importants de ces groupes ethniques des États ou le contrôle d'États autonomes.

Ce sont, au fond, les  minorités  qui ont maintenu l'unité du pays, imposé le démembrement des anciennes  régions , appuyé le colonel Gowon (membre de l'une d'elles) et contribué à l'échec du Biafra. C'est en les ralliant que le NPN a pu s'imposer, lors des élections de 1979 et surtout de 1983. Les cohésions ethniques sont souvent des phénomènes modernes nés de la situation coloniale. Elles peuvent être fragiles, en dehors des conjonctures mobilisatrices. Les élites nationalistes s'efforcent de les ramener à de simples particularismes culturels. Mais d'anciens antagonismes, des préjugés réciproques, une compétition acharnée pour l'accès aux ressources modernes entretiennent des solidarités qui peuvent déboucher sur des discriminations, des affrontements ou des options électorales massives. Les débats pour la réforme de la Constitution de 1988 en vue d'un retour à un régime civil ont fait éclater au grand jour en 1994 les revendications sudistes et  minoritaires  d'un réaménagement de la structure fédérale du pays dans un sens plus confédéral, revendications refusées par le parti nordiste, par les nationalistes les plus irréductibles et par tous ceux qui redoutent de perdre leur accès aux gisements pétroliers localisés dans le Sud-Est.

Tensions religieuses

Les tensions  tribales  semblent toutefois céder aujourd'hui de leur pouvoir mobilisateur à un troisième champ de polarisation, à savoir le champ confessionnel. Celui-ci supporte une configuration géopolitique distincte, fondée sur les rapports des trois blocs religieux : chrétien, musulman et  traditionnel .

Un schéma réducteur usuel oppose un Nord musulman à un Sud chrétien et animiste. Associé à la figure régionale, il est en vérité largement erroné : tandis qu'une grande part des populations septentrionales n'est pas islamisée, l'islam occupe une place majoritaire dans quatre États yoruba, au sud. Un autre schéma courant ramène la dynamique interconfessionnelle à une confrontation islamo-chrétienne, en oubliant les cultes ancestraux, qui demeurent importants, ce qui n'apparaît pas dans les recensements.

Selon le recensement de 1963 (celui de 1991, pour des raisons politiques, était dépourvu de questions touchant au domaine religieux), les pourcentages respectifs des trois ensembles culturels étaient alors de 47 % pour l'islam, de 34 % pour le christianisme et de 18 % pour les cultes ancestraux. Aujourd'hui, le Conseil suprême des associations islamiques ou Supreme Council of Islamic Associations (SCIA), organisme représentatif du bloc musulman, proclame que les musulmans sont près de 70 % au Nigeria, ce qui inspire à certains des stratégies visant à l'instauration d'une république islamique par voie démocratique.

Diverses Églises et l'Association chrétienne du Nigeria ou Christian Association of Nigeria (CAN), qui représente la chrétienté du pays, avancent les chiffres tout aussi improbables conférant la majorité à leur camp. Les travaux des deux assemblées constituantes de 1978 et de 1988 ont été bloqués par l'exigence d'un fort parti islamique d'inclure la loi islamique (charia) dans la Constitution et par l'opposition à cette revendication d'un parti laïc regroupant non musulmans et musulmans  d'ouverture . Dans les deux cas, seule la confiscation de la Constitution par le régime militaire a empêché la rupture du consensus national.

En fait, aucune communauté confessionnelle nigériane n'est cohérente. Ainsi, un islam septentrional, contrôlé par les héritiers du djihad qui a bouleversé le nord du pays au XIXe siècle et par ceux du sultanat millénaire du Bornou et particulièrement sensible aux influences islamistes extérieures, s'oppose à l'islam des régions méridionales, beaucoup plus récent, tolérant, et assez peu politisé jusqu'ici. Les musulmans se divisent en outre en confréries et en sectes souvent antagonistes. La chrétienté nigériane, quant à elle, est divisée en innombrables Églises et sectes. Et les cultes  traditionnels , fortement dénaturés par comparaison avec le passé et soumis à des dérives incontrôlées, n'ont aucune unité.

Cependant, les prétentions d'une avant-garde fondamentaliste musulmane à ranimer la flamme du djihad du siècle passé introduisent une dynamique nouvelle. Ces activistes sont parvenus à plusieurs reprises à mobiliser, surtout au nord, des foules musulmanes désenchantées par la  modernité . Inspiré et financé par divers foyers islamistes extérieurs, ce courant gagne du terrain au sein de la jeunesse scolaire et universitaire, au nom de la défense des valeurs islamiques, de la promotion de la charia, de la protection des  aires islamiques  (islamic areas), et du rejet de la laïcité, de la démocratie et d'un État  idolâtre .

Ce mouvement débouche de plus en plus fréquemment sur des agressions contre les lieux de culte et contre les biens et les personnes des  infidèles  (kafir), notamment des chrétiens du Nord. Il a suscité le départ des femmes musulmanes de l'organisation féminine nationale, l'imposition d'uniformes féminins  islamiques  dans certaines écoles et certains hôpitaux, des mesures d'interdiction de pratiques  non islamiques  (consommation d'alcool, production de porc, etc.) dans certaines  aires islamiques  et la revendication de tribunaux de la charia dans toute la fédération.

Face à ces agressions, les Églises, dont certaines, notamment d'inspiration pentecôtiste nord-américaine, ne sont pas moins provocatrices, se mobilisent, protestent, dénoncent un complot contre la nation et accusent le pouvoir de double jeu. De graves affrontements (en 1986, en 1987, en 1990, et en 1991), le blocage des deux dernières assemblées constituantes et des menaces réciproques ont conduit à l'évocation d'une  libanisation , voire d'une  paskistanisation  du pays. La logique interconfessionnelle définit un nouvel espace géopolitique fondé sur l'opposition entre d'une part des  aires islamiques , avatars du dar al islam précolonial, soumises à la charia (déjà en vigueur dans les États du Nord) et à des lois locales discriminatoires à l'encontre des non-musulmans, et d'autre part des États de juridiction laïque.

Pour certains leaders islamistes, ces mesures ne sont que les prémices de l'avènement d'un État islamique où les non-musulmans n'auraient qu'un statut de protégés (dhimmi). La structure fédérale du pays favorise cette évolution. Les non-musulmans, et plus particulièrement les chrétiens, le dos à la mer, proclament leur détermination à s'opposer à ce nouveau djihad. Le spectre d'un affrontement confessionnel plane aujourd'hui sur l'avenir du pays.

Si le fait que les deux candidats présidentiels qui se sont affrontés en juin 1992 étaient tous deux musulmans, celui du parti social-démocrate étant en sus flanqué d'un vice-président de même religion, n'a pas donné raison aux stratégies de l'équilibre confessionnel. Cette question n'en a pas moins infléchi les attitudes des électeurs et joué un certain rôle dans l'annulation de ces élections par le régime militaire.

Cinq cent quatre-vingt-neuf gouvernements locaux et trente États fédérés

Une autre configuration géopolitique dont les effets sont plus modestes mais souvent décisifs ¾ et cela d'autant plus qu'elle contrarie la cohésion des autres champs de polarisation ¾ correspond aux multiples communautés qui constituèrent jadis la trame de la société locale. Ces entités territoriales anciennes, autrefois politiquement autonomes ¾ collectivités villageoises, fédérations, anciens royaumes, émirats, empires, sultanats ¾ ont conservé une forte cohésion.

Bien que privés de toute base constitutionnelle, ces peuples ou petites  nations  sont fondés sur des traditions, sur des héritages, sur des dynasties constituant des pouvoirs puissants, symbolisant leur identité. Ayant survécu grâce à l'indirect rule et à leur ajustement aux structures fédérales modernes des  gouvernements locaux , ces  nations  sont aujourd'hui le cadre d'une autogestion à la base, de la vie partisane, de la promotion d'une démocratie au niveau local (grass-root democracy) par le régime militaire.

Portés au nombre de cinq cents en 1991, celui-ci étant ultérieurement élargi, les gouvernements locaux, troisième échelon du dispositif fédéral constitutionnel, disposent d'exécutifs et d'organes législatifs élus et peuvent voter des édits propres à leurs territoires. Des tensions souvent vives opposent  indigènes  (natives) et  colons  (settlers), ou citoyens d'une autre origine. Le  fils du sol  bénéficie de la solidarité de ses concitoyens, même s'il vit au loin, alors que le  colon  demeure un étranger, même s'il est établi à demeure.

Les gouvernements locaux constituent également le cadre d'un jeu d'équilibrage au niveau des États fédérés pour ce qui est du partage des ressources, des postes, des contrats ou des honneurs. En revanche, quand leurs frontières divisent d'anciennes communautés ou regroupent plusieurs d'entre elles, des tensions peuvent surgir ou réémerger. Les conflits de frontières résultant des redécoupages successifs des territoires des gouvernements locaux peuvent déboucher sur des batailles rangées.

Un champ géopolitique plus récent, artificiel, correspond au dispositif constitutionnel des États fédérés. Passées de trois à quatre, puis à douze, à dix-neuf, à vingt et un, et enfin à trente (en août 1992), sans que cela ait jamais satisfait toutes les aspirations (le nombre de demandes d'États nouveaux atteignait la cinquantaine en 1983), ces vastes circonscriptions, qui tendent à se calquer sur la structure des anciennes provinces coloniales, constituent le deuxième niveau de l'échelle fédérale. Elles bénéficient d'une large autonomie en matière de législation, d'administration et de justice, sur le modèle américain. Un certain nombre d'entre elles ont plus d'habitants que la majorité des pays indépendants du continent africain.

Ces États de la fédération nigériane constituent également le cadre du système de quotas, dit federal character, sur lequel repose l'équilibre de la redistribution de la rente pétrolière et des recrutements fédéraux. Bien que toujours menacés de démembrement, ils ont pris corps, édictent leurs lois, protègent leurs indigènes, imposent des mesures discriminatoires aux autres citoyens. Au sein de chacun d'eux, la lutte pour le contrôle des ressources, de l'exécutif et des emplois est souvent très âpre, notamment en période électorale. Elle peut impliquer divers champs de solidarité (ethniques, confessionnels, historico-communautaires, clientélistes) et entretenir des agitations en vue de leur démembrement.

Certains États de la fédération manifestent un  nationalisme  quasi xénophobe, qualifié de statism, hostile aux citoyens de l'extérieur. Les remaniements successifs de leur configuration engendrent également des conflits de frontières entre États voisins. En période démocratique, les États contrôlés par une opposition peuvent constituer des bastions fermés au pouvoir fédéral, lequel contrôle cependant l'armée, la police et diverses institutions fédérales et peut jouer des gouvernements locaux contre ses adversaires.

La superposition des clivages et les difficultés de l'équilibrage

Ces diverses polarisations différentielles commandent à des configurations géopolitiques parallèles, simultanées ou en alternance, qui peuvent se superposer, se renforcer ou se contrarier et mobiliser dans une plus ou moins grande mesure des citoyens englués dans leurs diverses appartenances. Car tout Nigérian appartient à l'ensemble de ces espaces de solidarité en même temps et en subit les effets, lesquels peuvent aller jusqu'à des pogroms ou à des affrontements violents. Les citoyens de la fédération se rattachent également à d'autres cadres sans base territoriale établie : guildes, associations fondées sur la profession, l'âge, le sexe, l'adhésion partisane, ou vastes réseaux clientélistes, lesquels peuvent recouper les précédents ou en dissocier leurs membres.

Il en va de même avec les clivages socio-économiques, et notamment avec celui entre d'une part la  classe  des opulents bénéficiaires de la rente pétrolière ¾ hommes d'affaires, entrepreneurs, fonctionnaires indélicats, barons de la contrebande ou de la drogue, politiciens corrompus ¾ qui constituent la naira society (le naira est le pétrodollar nigérian) et d'autre part la masse de la population, frappée par la crise agricole ou pétrolière, par l'inflation, par les mesures actuelles de redressement économique et par le chômage. Ces clivages traversent tous les champs de polarisation.

Mais, réciproquement, ces derniers les marquent aussi comme en témoignent les contradictions de la classe politique ou l'évolution syndicale. La naira society exerce en fait un contrôle total sur l'économie et sur l'État, qu'il soit militaire ou civil. Mais les rivalités qui opposent ses réseaux conduisent ces derniers à manipuler les divers particularismes évoqués plus haut, contribuant ainsi à les entretenir.

L'élite nationaliste jacobine s'affirme, quant à elle, émancipée des contraintes  communalistes  et milite pour leur dépassement. Mais elle n'échappe pas toujours à ces contraintes.

Un des symboles du nationalisme nigérian est la nouvelle capitale d'Abuja, qui doit remplacer l'énorme agglomération portuaire de Lagos, trop excentrée, surpeuplée, marquée par sa position côtière, méridionale, à la pointe du Yorubaland. De nombreux méridionaux ou membres de  minorités , notamment des chrétiens, mettent en cause le caractère trop nordiste et trop musulman à leurs yeux de l'architecture du  Territoire fédéral  et la politique, jugée trop favorable à l'islam, du ministère qui gère la capitale.

La structure fédérale à trois niveaux, constamment remaniée, qui tempère la visée centraliste de l'élite dirigeante offre des compromis entre ces diverses exigences. Mais ces compromis entretiennent les tendances centrifuges mêmes qu'ils voudraient réduire. La structure fédérale est assortie d'une contrainte constitutionnelle d'équilibrage entre composantes contradictoires de la nation, fondé, encore une fois, sur un jeu de quotas par État ou équilibrage par gouvernement local. Ce federal character commande en principe à tout recrutement, promotion ou système d'attribution de subventions ou contrats, à tous les niveaux de la structure fédérale. Ce système, qui contredit le principe du mérite, est fortement critiqué, notamment dans le Sud où sévit un fort chômage des intellectuels et où l'on estime qu'il favorise indûment un Nord sous-scolarisé par sa propre faute.

Toute entorse à un principe d'équilibrage difficile à gérer suscite des réactions dont les manifestations ¾ et le complot d'avril 1990, dont les membres ont proclamé la partition du pays en deux zones, musulmane et non musulmane ¾ ont souligné le caractère sensible. Il est impossible de concilier à la fois les aspirations à des équilibres régionaux, ethniques, confessionnels, etc., souvent contradictoires. Pourtant, la survie de la fédération est assujettie à la gestion de cette problématique.

La dynamique effervescence de la vie sociopolitique du pays, profondément marquée par le  boom  de l'or noir, puis par la crise pétrolière, profondément marquée, aussi, par un passé mouvementé de pogroms, de putschs militaires, de complots, de guerre civile, de débordements de foules en colère, s'inscrit sur un fond de corruption, de criminalité, de délinquance juvénile, de violence larvée, tout cela étant conforté par l'exode rural, par l'expansion de métropoles surpeuplées, par l'afflux d'immigrés et par l'existence d'un sous-prolétariat mû par une culture de défi qui font du Nigeria l'un des pays à risque les plus réputés de la planète.

L'imaginaire nigérian se complaît dans l'évocation du chaos sur lequel pourrait déboucher cette dérive anomique. Mais l'importance et la complexité de cette société, le poids et le nombre de ses cadres de polarisation, les contradictions qui les affectent, sa capacité à surmonter les crises les plus dures, la détermination de son armée et l'indépendance de son intelligentsia, de sa presse et de sa justice rassurent ceux qui croient en son avenir, notamment de nombreux investisseurs étrangers.

Le Nigeria : puissance régionale africaine ?

L'un des étais du nationalisme nigérian est la prétention de ses élites et de la masse de sa population à poser le  géant de l'Afrique  comme une puissance régionale,  grand frère  ou  guide  du sous-continent noir, sinon du monde noir dans son ensemble.

Ce messianisme géopolitique s'organise en fonction de plusieurs cercles d'influence et d'intervention.

Un premier cercle concerne les pays riverains de la fédération, liés à celle-ci par des attaches économiques, ethniques, religieuses ou politiques, mais relevant des espaces francophone (¨France) et lusophone (¨Portugal). Le Nigeria ressent avec gêne sa position de pays anglophone  encerclé  par des États liés à d'autres puissances, plus particulièrement la France, ou tentés par une ouverture nord-africaine, notamment libyenne. Pour contrer ces influences, le Nigeria est intervenu au Tchad et a noué des liens nouveaux avec ses voisins. Des conflits frontaliers l'ont cependant opposé au Bénin, au Tchad, au Cameroun, à la Guinée-Équatoriale. Les ingérences musclées de l'État camerounais dans la presqu'île maritime frontalière de Bakassi, à l'ouest du Rio del Rey, dont cet État revendique la possession, ont suscité en mars-avril 1994 un état de tension débouchant sur la menace d'un affrontement militaire nigériano-camerounais, aggravée par une présence militaire jugée provocatrice de la France, laquelle est liée par des accords d'assistance à Yaoundé.

Un deuxième cercle couvre l'Afrique de l'Ouest, où le Nigeria s'emploie à promouvoir la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CÉDÉAO), ou Economic Community of West African States (ECOWAS), aux dépens de la Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest (CEAO) francophone et où il intervient fréquemment (ce fut notamment le cas au Liberia à partir de 1991). Mais son messianisme se heurte à une forte méfiance de la part des pays auprès desquels il aspire à jouer un rôle de guide. Certains de ces pays, notamment francophones, reprochent aux Nigérians un hégémonisme abusif, une arrogance excessive, et l'expulsion répétée de milliers de leurs ressortissants.

Un troisième cercle concerne l'ensemble du sous-continent négro-africain, dont le Nigeria entend écarter les influences extérieures, promouvoir l'unité et défendre la dignité et l'indépendance.

Le Nigeria a tenu tête en 1975 et en 1979 à la Grande-Bretagne et aux États-Unis dont il fut le premier fournisseur de pétrole, à propos de l'Angola ¨, il a participé aux activités des pays de la ligne de front, et s'est opposé à l'Afrique du Sud jusqu'en 1990. En retour, il s'est considéré longtemps comme menacé par des manoeuvres déstabilisatrices de la part de Pretoria. Il milite également pour l'unité de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), dont il a assumé la présidence en 1991, et il participe à l'Association des pays africains producteurs de pétrole (APPA en anglais).

Un quatrième cercle correspond à la prétention du  plus grand pays noir du monde  à être le champion de la cause noire universelle. Le Nigeria entretient à ce titre des rapports de plus en plus étroits avec les milieux négro-africains du Nouveau Monde, rapports favorisés par l'extension en Amérique latine et aux Caraïbes du culte yoruba des Orishas ( divinités traditionnelles ) et par l'expansion des sectes évangéliques et du fondamentalisme islamique nord-américains.

Le Nigeria participe au bloc des non-alignés. Il a assumé la présidence de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et le secrétariat général du Commonwealth ¨, et a réuni autour de lui en 1987 un ensemble de treize  puissances moyennes  américaines, africaines, européennes et asiatiques, qualifié  forum de Lagos .

D'un autre côté, sa politique étrangère est affectée par un déplacement du conflit levantin, du fait de la solidarité manifestée par sa population musulmane à l'égard du monde arabe et des affinités existant entre ses populations méridionale et chrétienne et Israël. Chaque année, 80 000 à 100 000 pèlerins prennent la direction de La Mecque et un millier celle de Jérusalem. Le  retour d'Israël  en Afrique, après la coupure de 1973, renforce les tensions confessionnelles déjà évoquées.

De même, l'annonce, en janvier 1986, de l'entrée du pays dans l'Organisation de la conférence islamique (OCI) a été la source de tensions et de violences qui débouchèrent sur le putsch sécessionniste avorté d'avril 1991 et sur un regain d'avertissements de la part des organisations chrétiennes quant à la menace d'un conflit religieux mettant en cause l'unité du pays. La double annonce par le général Babangida, en août 1991, d'un rapprochement avec Israël et d'une suspension de la participation du pays de l'OCI s'inscrivait, de pair avec la démultiplication du nombre des États, dans une stratégie de rééquilibrage visant à dédouaner le régime de l'accusation de favoriser le camp musulman et à faciliter la transition à la IIIe République pour 1992.

Les tensions confessionnelles ne constituent toutefois qu'une des facettes de la dynamique politique nigériane, toujours mêlée à des impulsions régionalistes, ethniques ou autres. Car la multiplication des champs de polarisation qui sollicitent, souvent de façon contradictoire, l'ensemble des citoyens du Nigeria contrarie des mobilisations univoques. En retour, la multiplicité de ces champs gêne les efforts pour résoudre les difficultés nigérianes en appliquant un schéma fédéraliste monodimensionnel dont le Nigeria s'est fait le champion au sein d'un continent en crise.
 

Les chances de la IIIe  République nigériane sont tout autant suspendues à la gestion de cette question délicate qu'à l'évolution du marché pétrolier, à l'usage de la rente de l'or noir, à l'émergence d'une nouvelle classe politique nationaliste et intègre ou à l'acceptation par d'autres États africains d'un leadership nigérian que les avatars économiques et politiques de la fédération et ses échecs diplomatiques répétés, notamment au Liberia et au Cameroun, rendent de plus en plus aléatoire

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier